Regula pastoralis

Grégoire le Grand · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : orthodoxievco.net · 4 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LIVRE DE LA RÈGLE PASTORALE DU PAPE SAINT GRÉGOIRE LE GRAND

I ère PARTIE CONDITIONS REQUISES POUR LA CHARGE PASTORALE Grégoire à Jean, son très vénérable et très saine frère dans l'épiscopal. Frère bien-aimé. En toute affection et humilité d'âme tu m'adresses le reproche d'avoir tenté d'échapper par la fuite au poids des responsabilités du ministère pastoral. De peur donc que cette charge n'apparaisse à d'aucuns comme légère à porter, je dirai dans ce livre toute ma pensée sur ce qu'elle pèse : de manière à ce que quiconque en est exempt ne la convoite pas imprudemment et que celui qui à la légère l'a vivement désirée, éprouve une forte crainte de l'avoir obtenue. Ce livre, d'autre part, se divise en quatre parties, afin qu'il puisse entrer dans l'esprit de son lecteur suivant un exposé bien ordonné, et pour ainsi dire par degrés. Lorsqu'en effet l'inéluctable loi de l'intérêt commun l'exige, chaque candidat doit mûrement songer au motif qui le porte vers le faîte du pouvoir. Et, quand légitimement il y est parvenu, penser sérieusement quelle conduite il suivra. Ensuite réfléchir longuement comment, tout en étant d'une vie exemplaire, il donnera l'enseignement. Enfin, une fois devenu distributeur de la saine doctrine, a-t-il le devoir de chercher sans trêve par quelle profonde considération il se pénétrera chaque jour du sentiment de sa faiblesse, pour parer au danger ou que l'humilité ne lui fasse fuir la perspective de cette charge; ou que sa conduite ne se trouve en contradiction avec la dignité à laquelle il est parvenu; ou que son enseignement ne trahisse la morale; on que son orgueil enfin ne fausse la doctrine. Que la crainte, par suite, bride d'abord la convoitise. Qu'ensuite la conduite mette en relief une dignité qui s'est reposée sur quelqu'un ne la cherchant point. Mais d'autre part, il faut que la bonté du pasteur, brillant dans sa conduite, se répande aussi par sa parole. Il reste enfin indispensable que la considération de sa propre faiblesse maintienne dans l'humilité toutes ses œuvres excellentes, de crainte que la boursouflure de l'orgueil ne les réduise à rien devant les regards du juge invisible. Comme il en est beaucoup qui me sont égaux en inexpérience, et qui, ne sachant point s'apprécier eux-mêmes, aspirent à enseigner ce qu'ils n'ont point appris; comme il en existe un grand nombre qui jugent d'autant moins lourd le poids de l'épiscopat qu'ils sont plus profondément ignorants de la nature de cette charge, que ceux-là trouvent une réprimande dès au commencement de ce livre afin que les ignorants et les téméraires qui osent ambitionner la plus haute chaire de l'enseignement, soient, à l'ouverture même de notre discours, rejetés loin des audacieuses prétentions de leur empressement. CHAPITRE I Que les ignorants n'aient point l'audace d'ambitionner l'épiscopat. On ne doit pas avoir la hardiesse d'enseigner une science quelconque sans préalablement s'en être rendu maître par une étude approfondie. Avec quelle témérité l'enseign-

1 Traduit par l’abbé Joseph Bouter, oblat bénédictin

Abbaye de Maredsous 1928

ement pastoral est donc assumé par les ignorants, puisque la direction des âmes est science des sciences ! Qui donc ignore que les plaies des âmes sont plus difficiles à connaître que celles des viscères ? Pourtant, il arrive souvent que des gens qui n'ont d'aucune manière étudié les règles de la spiritualité ne craignent point de se poser en médecins de l'âme, alors que ceux-là qui ignorent la vertu des remèdes rougissent de passer pour médecins du corps. Mais parce que Dieu a permis que la plus haute puissance de notre temps témoigne de dispositions favorables à l'égard de la religion, il s'en rencontre beaucoup qui, dans la sainte Église, recherchent avidement la gloriale de la dignité sous couleur de prétendre à la sublimité de la charge pastorale. Ils souhaitent de passer pour docteurs, ils ont l'ambition de dominer les autres et, suivant la parole de la Vérité, ils cherchent les salutations dans les places publiques, les premières places dans les festins, les premiers sièges dans les assemblées. (cf. Mt 23,6-7). Individus qui sont d'autant plus incapables de remplir dignement la charge du ministère pastoral assumé par eux, qu'ils sont davantage parvenus uniquement par orgueil à la chaire de l'humilité. En vérité, leur langue elle-même se brouille lorsque, dans l'exercice du magistère, elle enseigne autre chose que ce qu'elle a appris. Le Seigneur a, par son prophète, manifesté son mécontentement contre eux quand il a dit : «Ils ont régné eux-mêmes, mais non de ma part; ils se sont établis chefs, et moi je ne les ai point connus.» (Mc 12,38-39) Ils règnent, en effet, par leur propre volonté, non par celle du souverain Maître, ceux qui, n'étant recommandés par aucune vertu, ni appelés par Dieu d'aucune manière, mais enflammés du feu de leur cupidité, ravissent bien plus qu'ils ne l'obtiennent la charge la plus haute de l'administration ecclésiastique. Ceux-là, le Juge qui voit le fond des cœurs les laisse parvenir : mais il les ignore; car ceux qu'il tolère, en permettant leur élévation, sans aucun doute le verdict de sa réprobation les lui rend inconnus. De là cette parole qu'il adresse à certains hommes venant à lui après avoir accompli même des miracles : «Retirez-vous de moi, ouvriers d'iniquité, je ne sais qui vous êtes.» (Mt 7,23; Lc 13,27). L’ignorance des pasteurs est encore réprimandée par la voix de la Vérité quant il est dit par le prophète : «Les pasteurs eux-mêmes ont ignore la science.» (Is 56,11). C'est eux, enfin, qu'à nouveau le Seigneur maudit en disant : «Les dépositaires de la loi ne m'ont point connu.» (Jer 2,8). D'une part, la Vérité se plaint donc d'être ignorée de ces pasteurs; et elle atteste d'autre part, qu'elle ne connaît point la prééminence de ceux qui l'ignorent. Car cela ne fait aucun doute ceux qui ignorent les choses du Seigneur sont ignorés du Seigneur, au témoignage de saint Paul qui déclare : «Si quelqu'un ignore, il sera ignoré.» (I Cor 14,38). Apparemment, cette ignorance des pasteurs va souvent de pair avec les mérites des ouailles. Car, encore que ce soit le résultat de sa propre faute si le berger n'a pas la lumière de la science, il arrive néanmoins, par l'effet d'un jugement sévère, que, du fait de cette incapacité des pasteurs, ceux qui marchent à leur suite tombent à nouveau dans le péché. C'est bien là, en effet, ce que, dans l'Évangile, la Vérité déclare par elle-même : «Si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous les deux dans la fosse.» (Mt 15,14). C'est encore cela que le prophète annonce, non, certes, en forme de souhait, mais dans l'accomplissement de sa mission prophétique : «Que leurs yeux s'obscurcissent pour ne plus voir, (dit-il), et courbez à jamais leur dos.» (Ps 68,24). Les yeux représentent ici ceux qui, ayant été placés à la tête même de la dignité suprême, ont reçu mission de surveiller la route; et, d'autre part, ceux qui s'attachent étroitement à eux sont désignés par l'expression : leur dos. Aussi, que les yeux s'obscurcissent, et le dos fléchit; car dès que ceux-là qui conduisent viennent à perdre la lumière de la science, il est inévitable que ceux qui suivent se courbent sous le faix des péchés. CHAPITRE 2 Ceux qui ne font point passer dans leur vie les vérités qu'ils ont apprises dans la méditation, ne doivent pas se charger des fonctions pastorales. Il en est, d'autre part, qui font preuve d'un travail intelligent dans l'étude sérieuse des choses spirituelles; mais qui foulent aux pieds par leur vie les vérités que leur esprit

approfondit. Ils prêchent tout de go des choses qu'ils ont acquises non par la pratique mais par la seule réflexion; et ce que publient leurs paroles ils le démentent par leurs actes. D'où il s'en suit que, le pasteur allant par des voies périlleuses, son troupeau le suit vers l'abîme. Aussi, par son prophète, Dieu condamne-t-il la science méprisable de ces pasteurs en disant : «Quand vous-mêmes aviez bu une eau des plus limpides, vous troubliez le reste avec vos pieds; et mes brebis devaient paître ce que vos pieds avaient foulé, et boire ce que vos pieds avaient troublé.» (Ez 34,18-19 Les pasteurs, en effet, boivent l'eau la plus limpide quand, avec compétence, ils puisent directement aux sources de la vérité. Mais c'est troubler cette eau avec les pieds que de corrompre, en vivant mal, les fruits de la méditation des choses saintes. Et les brebis boivent effectivement l'eau qu'ont troublée les pieds de leurs pasteurs : parce que les sujets ne suivent point les paroles qu'ils entendent, mais copient seuls les exemples de dépratation qu'ils constatent. Ils ont soif des paroles; mais parce que celles-ci se trouvent être perverties par des actes, les fidèles, ainsi qu'à des sources corrompues, puisent du limon mêlé à leur breuvage. C'est pourquoi un prophète a écrit : «Les mauvais prêtres sont un piège destructeur pour mon peuple .» (Os 5,1). Et le Seigneur, par le même envoyé, dit encore de ces prêtres : «Ils sont devenus pour la maison d'Israel un scandale l'iniquité.» (Os 9,8) Nul, en effet, ne fait plus de mal dans l'Église qu'un homme qui, se conduisant d'une manière indigne, a une renommée de sainteté ou occupe une charge sainte. Car personne n'ose dénoncer l'infamie d'un tel coupable; et c'est avec intensité que le crime s'étale en exemple, quand son auteur est honoré à raison du respect dû à la fonction qu'il occupe. Comme de pareils indignes fuiraient le poids écrasant d'une telle faute si leur âme prêtait une attention anxieuse à cette sentence de la vérité : «Celui qui scandalisera un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât au cou la meule qu'un âne tourne, et qu'on le précipitât au fond de la mer. » Or, «la meule que tourne un âne» désigne le labeur et les voies tortueuses de la vie mondaine; quant « au fond de la mer » il signifie la suprême damnation. Pour celui-là donc qui est descendu jusqu'à feindre la sainteté, ou qui, soit en paroles soit en exemples, est cause de la perte d'autrui, il aurait certes mieux valu qu'une vie licencieuse l'eût, sous l'habit séculier, enchaîné à la mort, plutôt que de le voir exhibé en modèle de péchés pour les autres, du fait des fonctions sacrées qu'il exerce. Car si du moins il se fût perdu seul, la torture de son enfer lui eût été moins grave ! CHAPITRE 3 De la lourde charge du ministère pastoral; et qu'il faut mépriser l'adversité et craindre la prospérité. Nous avons annoncé brièvement que nous ferions voir combien est lourd le poids de la charge pastorale, afin de parer à ce que quiconque est inférieur à ces saintes fonctions, n'ait point la hardiesse d'en profaner l'exercice, et que, par la convoitise de cette dignité, il ne devienne pas un chef de perdition. C'était la barrière que saintement posait l'apôtre Jacques quand il disait : «Mes frères, qu'il n'y en ait pas tant parmi vous qui s'érigent en docteurs.» (Jaques 3,1). Ainsi, le Médiateur même entre Dieu et les hommes, dont la science et la sagesse surpassent celles des esprits célestes, et qui avant les siècles règne dans les cieux, refusa-t-il d'être roi icibas. Il est écrit, en effet : «Sachant donc qu'ils allaient venir l'enlever pour le faire roi, Jésus se retira de nouveau seul sur la montagne.» (Jn 6,15). Et pourtant, qui eût pu sans la moindre imperfection gouverner mieux les hommes, sinon celui qui aurait eu à conduire ceux qu'il avait lui-même créés ? Mais parce qu'il était venu dans la chair non seulement afin de nous racheter par sa mort mais pour nous instruire encore par sa vie, il ne voulut pas — donnant ainsi l'exemple à ses disciples — qu'on fît de lui un roi, mais il alla librement au gibet de la croix. Il repoussa la gloire du pouvoir souverain qui lui était offerte, et préféra la peine d'une mort infâme pour que ses membres apprissent nettement à fuir les faveurs du monde, à n'en point redouter les épouvantails, à aimer les adversités endurées à cause

de la vérité, et à s'écarter avec crainte de la prospérité : car souvent celle-ci souille le cœur par l'orgueil, tandis que la souffrance le purifie par la douleur. Au milieu des adversités l'âme s'élève; tandis qu'au sein de la prospérité elle s'abat au moment même où elle se dresse. Dans le succès l'homme s'oublie lui-même; mais dans l'épreuve il est contraint, même malgré lui, à faire un retour sur soi-même. Lorsque tout réussit, trop souvent les bonnes œuvres, même celles précédemment accomplies dépérissent, tandis que, quand on souffre, même les fautes du temps ancien s'expient. Car, la plupart du temps, à l'école du malheur est maintenu sous le joug du devoir un cœur qui, s'il avait atteint le faîte du pouvoir, eût tourné à l'orgueil par la possession de la gloire. C'est ainsi que Saül qui, s'estimant indigne, avait d'abord fui la couronne, s'enfla de vanité sitôt qu'il eut en mains les rênes du royaume. En effet, désireux de se voir honoré en présence du peuple, il ne put supporter d'être publiquement repris, et il rompit dès lors avec celui qui l'avait oint comme roi. (cf. I Roi 13,7-15 et 15,34-35). De même David qui, dans presque toutes ses actions, avait mérité l'estime du Créateur, se lança-t-il dans le désordre du péché dès qu'il fut libéré du poids de l'affliction. Lui qui, dans son désir d'une femme, s'était montré lamentablement lâche, devint froidement farouche pour procurer la mort d'un homme; et ce prince qui, précédemment, avait su saintement épargner des méchants, en vint jusqu'à conspirer, sans un moment d'hésitation, le massacre des justes : puisque lui, qui s'était refusé à frapper son persécuteur lorsqu'il le tenait en son pouvoir, fit périr un soldat dévoué, au détriment d'une armée épuisée. (voir II Roi 11,14-22). Cette faute aurait sans doute fait retrancher David du nombre des élus, si les châtiments ne lui eussent procuré l'occasion d'être pardonné.

CHAPITRE 4 Que les occupations du ministère pastoral deviennent parfois l'occasion de la ruine d'une âme.

Il arrive souvent que le souci de la charge pastorale qu'on a reçue éparpille sur divers sujets l'activité de l'âme et l'on devient impuissant à y faire face isolément tant que, confusément, on les envisage dans l'ensemble. D'où ce prudent avis que donne un sage : «Mon fils, n'applique pas ton activité à une multitude de choses.» (Ec 11,10). Il est impossible, en effet, de recueillir ses idées au sujet d'une œuvre quelconque quand l'âme est partagée entre des pensées diverses. Si elle se répand au dehors par une préoccupation excessive, elle se départit de cette secrète réserve qui constituait sa force; elle devient agitée dans l'arrangement des choses extérieures et, uniquement ignorante de soi-même, elle est capable d'une foule de projets, mais ne se connaît plus. Car lorsque l'âme s'embarrasse plus que de raison dans les affaires du dehors, tout absorbée qu'elle est des détails de la route, elle en oublie le but vers lequel elle tendait. Étrangère à l'habitude de s'examiner ellemême, elle en arrive à ne plus s'apercevoir du tort personnel qu'elle se cause, et à ne plus se rendre compte de l'énormité de ses fautes. C'est ainsi qu'Ézéchias ne crut point se rendre coupable quand il fit visiter les magasins des aromates aux étrangers venus vers lui; et cependant, du fait de cet acte qu'il avait estimé pouvoir légitimement se permettre, le roi éprouva, sous forme de condamnation de sa descendance, la colère du souverain juge. (cf. 4 Roi 20,12-20 et Is 39).

Quand des projets nombreux surgissent et parviennent à exécution, il arrive souvent qu'au temps où le peuple applaudit à leur réalisation, l'âme de celui qui les a formés s'enfle de vanité et attire sur elle-même la pleine mesure de la colère du divin juge, encore qu'extérieurement rien n'apparaisse mauvais dans sa conduite. C'est en effet dans la conscience que siège le juge, et la sentence est d'ordre intime aussi. Lors donc qu'en notre cœur nous tombons dans le péché, le mal ainsi commis par nous peut rester inconnu des hommes : n'empêche que nous offensons Dieu sous les yeux mêmes de notre juge.

En effet, le roi de Babylone ne se rendit pas coupable d'orgueil au moment seulement où il en vint aux discours vaniteux, puisqu'avant de s'être élevé en paroles il entendit tomber de la bouche du prophète la sentence de la réprobation. D'autre part, il avait déjà lavé la faute d'orgueil perpétrée jadis, ce même roi qui, ayant reconnu avoir offensé le Dieu tout- puissant, l'annonça aux nations qui étaient ses sujettes. Mais ensuite, enivré du

triomphe de sa puissance, il vint un jour, où, se félicitant d'avoir fait de grandes choses, Nabuchodonosor s'éleva en lui-même au-dessus de tout et s'écria encore gonflé d'orgueil : «N'est-ce pas là Babylone la grande, que moi j'ai bâtie comme résidence royale par la puissance de ma force et pour la gloire de ma majesté ?» (Dn 4,27). Il n'est pas douteux que ces paroles amenèrent ouvertement sur lui la vindicte de la divine colère qu'avait allumée son secret orgueil. Car l'inflexible juge lut d'abord invisiblement la faute qu'il reprit ensuite en la corrigeant publiquement. À cause d'elle il changea (le roi de Babylone) en une bête sans raison; il le chassa loin de la société des hommes; il l'assimila, en lui changeant l'esprit, aux animaux des champs : afin que par un arrêt, sévère sans doute, mais juste, cet homme qui s'était estimé grand au delà de l'humanité entière, perdît jusqu'à sa dignité d'homme. En exposant ces choses, notre intention n'est pas de blâmer l'autorité prise en ellemême; nous prémunissons seulement la faiblesse du cœur humain contre le désir qu'il en a, afin que ceux qui manquent des qualités nécessaires n'aient point l'audace de s'emparer de la plus haute charge du ministère pour que ceux-là aussi qui chancellent en étant dans la plaine ne mettent point le pied dans un précipice. CHAPITRE 5 De ceux qui pourraient, par l'exemple de leurs vertus, se rendre utiles dans la charge épiscopale, mais qui s'en éloignent par souci de leur tranquillité personnelle. On rencontre, en effet, et en assez grand nombre, des hommes comblés par Dieu des qualités vertueuses les plus rares, et enrichis par lui des plus beaux dons, en vue du bien du prochain. Ils sont purs par amour de la chasteté; robustes de la force que donne l'abstinence; nourris à la table de la doctrine; humbles dans la longanimité de la patience; nobles par la puissance de l'autorité; bienveillants par amour de la miséricorde; inflexibles de la sévérité même de la justice. Si ces hommes refusent de recevoir l'épiscopat après y avoir été appelés, ils se privent ordinairement eux-mêmes des dons qu'ils reçurent non point pour eux tout seuls mais encore pour les autres. En ne pensant qu'à leur propre avantage sans songer à celui d'autrui, ils se dépouillent de ces biens mêmes dont ils souhaitent jouir en égoïstes. De là cette parole que la vérité même adresse à ses disciples : «Une ville située au sommet d'une montagne ne peut être cachée; et on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais sur le chandelier, pour qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison.» (Mt 5,14-15). De là cette interrogation faite par le Seigneur à Pierre : «Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ?» Et dès que Pierre eut répondu au Maître qu'il l'aimait, il entendit ces mots : «Puisque tu m'aimes, pais mes brebis.» (Jn 21,15-17). Si donc c'est une marque d'amour que de remplir la fonction de pasteur, quiconque possédant les vertus nécessaires refuse de paître le troupeau de Dieu, donne une preuve manifeste qu'il n'aime point le souverain Pasteur. C'est pourquoi saint Paul dit : «Si le Christ est mort pour tous, tous donc sont morts. Et s'il est mort pour tous, c'est afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux.» (II Cor 5,15). De là encore cette prescription de Moïse que le frère survivant prît en mariage la femme de son frère décédé sans enfants, et engendrât des fils portant le nom de son frère. Que s'il se refusait à prendre sa belle-sœur, l'ordre était que celle-ci lui crachât au visage, qu'un proche lui déchaussât un pied, et que sa demeure fût appelée maison du déchaussé. (voir : Dt 25,5-10).2 Or notre frère défunt c'est celui qui, apparaissant après sa glorieuse résurrection, prononça ces paroles : «Allez, dites à mes frères.» (Mt 28,10). Il est, pour ainsi dire, décédé sans enfants, parce qu'il n'a pas complété encore le nombre de ses élus. D'autre

Cette loi antérieure à Moïse qui lui ôta son caractère obligatoire (Gen 38,8); est appelée loi du lévirat (du latin Levir = beau-frère). Elle avait pour but de prévenir l’extinction des familles. En effet, le fils premier-né d’un tel mariage était considéré comme appartenant au défunt. Par la suite, la coutume étendit la loi du lévirat aux parents du défunt (voir Ruth 4) Cf. Mt 22,24.

part, le frère survivant a l'ordre de recevoir son épouse : car il est incontestablement juste que la charge de la sainte Église soit imposée à celui qui est le mieux à même de la bien administrer. Encore la femme crache au visage de celui qui refuse; car quand la sainte Église reproche leurs qualités à ceux qui n'ont aucun souci de mettre au service d'autrui les dons qu'ils ont reçus, elle fait comme le geste de leur lancer un crachat à la face. Enfin, on ôte un de ses souliers à cet homme afin que sa demeure soit appelée maison du déchaussé. Il est écrit, effectivement : «Ayez les sandales aux pieds, prêts à annoncer l'Évangile de paix.» (Eph 6,15). Si donc nous avons souci du prochain comme de nous-mêmes, alors nous protégeons nos deux pieds par le secours de la chaussure. Mais celui qui, voyant sa seule utilité, ne fait nul cas de celle du prochain, a, pour ainsi dire, honteusement perdu l'un de ses souliers. Il s'en trouve donc, nous l'avons dit, qui, doués de hautes qualités et brûlant du désir de mener seulement la vie contemplative, refusent de se prêter par la prédication au service du prochain. Ils affectionnent le calme de la solitude, et recherchent l'isolement de la méditation. Si on juge leur conduite avec sévérité, on les estimera assurément condamnables à proportion des services qu'ils eussent pu rendre en se produisant au dehors. Et en effet, au nom de quel principe, celui qui eût pu briller d'un éclat salutaire pour autrui préfère-t-il sa retraite à l'intérêt du prochain, alors que le Fils unique du Dieu souverain est venu Lui-même du sein de son Père jusqu'à notre bas-monde pour être le serviteur de tous ?

CHAPITRE 6 Que ceux qui, par humilité, refusent l'épiscopat, se montrent véritablement humbles en ne résistant pas aux décisions divines.

Il est aussi des hommes qui reculent devant cette charge par pure humilité : de crainte qu'on ne les choisisse de préférence à d'autres auxquels ils s'estiment inférieurs. Et certes leur humilité, à la condition qu'elle soit ceinte par ailleurs de la couronne des autres vertus, se trouve être alors vraie aux yeux de Dieu si elle ne s'entête pas à repousser ce que légitimement on leur veut imposer. Celui-là, en effet, n'est pas réellement humble qui voit bien que la décision de la volonté souveraine lui fait un devoir du gouvernement, et qui cependant le dédaigne. Au contraire, l'homme soumis aux dispositions divines, dont l'âme, exempte du vice de l'entêtement, est prévenue par ailleurs des dons grâce auxquels elle peut devenir utile au prochain, doit refuser d'abord de toutes ses forces, mais se soumettre à regret dès lors qu'on lui impose l'épiscopat.

CHAPITRE 7 Que d'aucuns, quelquefois, désirent de façon louable le ministère de la prédication; et que d'aucuns, pour d'aussi bons motifs, sont engagés malgré eux dans cette voie.

Encore qu'il se rencontre parfois des hommes qui, pour le bon motif, souhaitent le ministère de la prédication, on en trouve d'autres qui, pour des raisons aussi louables, sont malgré eux poussés à l'exercer. C'est ce qui apparaît très clairement si nous examinons l'attitude de ces deux prophètes dont l'un s'offrit de son propre mouvement pour être envoyé prêcher, et dont le second, avec terreur, refusa d'aller de l'avant. Isaïe, en effet, se présenta de lui-même au Seigneur cherchant un envoyé et lui dit : «Me voici, envoyez-moi.» (Is 5,8). Jérémie, lui, est délégué directement par Dieu; et voici que, très humblement il résiste, afin d'esquiver cette mission : «Ah Seigneur Dieu, je ne sais point parler, car je suis un enfant.» (Jer 1,6). À ne juger que du dehors, voilà, proférées par deux hommes, des paroles bien différentes et pourtant elles procèdent d'un même esprit d'amour. Le précepte de la charité est double, en effet, et embrasse l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Désireux

de venir au secours du prochain par l'exercice de la vie active, Isaïe sollicite la mission de prédicateur tandis que Jérémie, souhaitant ardemment de s'unir à l'amour de son Créateur par la pure vie contemplative, s'excuse et tente d'échapper au ministère de la parole. Et donc, ce que le premier réclama pour un motif louable, le second en eut la terreur pour une non moins bonne raison. Jérémie redoutait de perdre, en parlant, les avantages de la contemplation silencieuse; Isaïe avait peur, en demeurant muet, de se rendre responsable de l'échec d'une œuvre de zèle. Mais ce qu'il faut noter avec un très grand soin dans cette double attitude, c'est que celui qui se récusa ne résista pas jusqu'au bout; et que celui qui désira être envoyé se vit préalablement purifié par un charbon pris sur l'autel. Ceci pour que nul n'ait l'audace d'entrer sans être purifié dans le saint ministère; ni que celui non plus qu'a élu la grâce divine fasse orgueilleusement de l'opposition sous prétexte d'humilité. Maintenant, comme il est fort difficile de pouvoir reconnaître soi-même si l'on est purifié, le parti le plus sûr est de décliner l'office de la prédication. Et cependant, comme on l'a dit plus haut, il ne faut pas obstinément s'y dérober alors qu'il est bien clair que la divine volonté est que l'on reçoive cette charge. C'est cette double façon d'agir que sut allier merveilleusement Moïse quand il ne consentit point tout d'abord à être chef d'une aussi grande multitude, et quand, dans la suite, il céda par obéissance. (cf. Ex 3 et 4). Effectivement, il eût peut-être fait montre de superbe s'il avait précipitamment accepté le commandement d'un peuple innombrable; et en revanche, il n'aurait pas été moins orgueilleux s'il s'était dérobé à l'ordre du Créateur. Humble et soumis de part et d'autre, il refusa, en s'appréciant lui-même, de prendre le gouvernement du peuple; et pourtant il y consentit en présumant de la puissance de Celui qui lui commandait. Que donc les téméraires concluent, oui, qu'ils concluent de là quelle faute énorme ils commettent en ne redoutant pas d'être, par ambition personnelle, élevés au-dessus des autres, alors que de saints personnages ont redouté, même quand Dieu l'ordonnait, d'assumer la conduite des foules. Exhorté par Dieu, Moïse s'alarme et une quelconque non-valeur soupire d'être investie de la pénible tâche de la dignité pastorale ! Un individu, déjà prostré à terre sous son propre fardeau, présente ses épaules afin d'être écrasé par ceux d'autrui ! Il est incapable de porter ses responsabilités personnelles, et il accroît sa propre charge ! CHAPITRE 8 De ceux qui ambitionnent de gouverner et qui détournent, en faveur de leur convoitise, le texte apostolique. Généralement ceux qui briguent la charge pastorale usurpent, pour le besoin de leur passion, le texte de l'épître de l'Apôtre où il est dit : «Si quelqu'un aspire à un épiscopat, il désire une œuvre excellente». Pourtant, tout en louant ce désir, saint Paul immédiatement change en peur ce qu'il a louangé en ajoutant aussitôt : «Il faut donc que l'évêque soit irréprochable.» (I Tim 3,1-2). Et en faisant, sans transition, l'énumération des vertus nécessaires, l'Apôtre montre clairement en quoi doit consister cette conduite irrépréhensible de l'évêque. Il approuve donc le désir, et en détourne avec terreur par l'obligation que celui-ci entraîne, comme s'il disait ouvertement : «Je loue ce que vous recherchez; mais connaissez d'abord ce que vous désirez, de crainte qu'en négligeant de prendre votre propre mesure, votre faute apparaisse d'autant plus répugnante qu'elle est plus impatiente de s'étaler au sommet de la dignité sacerdotale». Ainsi ce maître ouvrier dans l'art de gouverner pousse en avant par ses applaudissements, et ramène en arrière au moyen de la crainte, pour, simultanément, briser l'orgueil chez ses auditeurs par le tableau d'une vie absolument sans reproche, et les amener à cette conduite irréprochable par les louanges dont il couvre la dignité convoitée. Encore faut-il faire remarquer que ces paroles furent prononcées à une époque où quiconque présidait aux communautés chrétiennes était conduit le premier aux tortures du martyre. Il était donc louable de souhaiter alors un épiscopat dont le titulaire était indubitablement voué à endurer des supplices cruels. Voilà pourquoi la charge apostolique se trouve désignée par cette expression d'œuvre excellente quand il est dit : «Si quelqu'un aspire à un épiscopat il désire une œuvre excellente.» Il témoigne donc contre luimême qu'il «n'aspire point à l'épiscopat» celui qui ne recherche pas cet office «d'une œuvre

excellente», mais vise la gloriole de la dignité. Et véritablement, celui qui, soupirant après l'épiscopat, se repaît en ses secrètes pensées de l'assujettissement d'autrui, se réjouit de sa propre louange, gonfle son cœur de considération, et ne se tient pas de joie à la perspective de regorger d'une abondance de biens, un tel homme, dis-je, non seulement n'a aucune affection pour cet office sacré, mais n'en a pas la plus petite idée. C'est donc pour lui la recherche du lucre du siècle, sous le couvert d'une dignité grâce à laquelle eût dû être ruinée la cupidité du monde. Et quand une âme, convoitant un office qui suppose la perfection de l'humilité, ne pense de la sorte qu'à s'enfler d'orgueil, elle renie au dedans ce qu'extérieurement elle désire. CHAPITRE 9 Que l'esprit de ceux-là qui ambitionnent l'épiscopat se flatte très souvent d'une illusoire promesse de bonnes œuvres. Mais il arrive souvent que ceux qui briguent la charge de la dignité pastorale ont aussi dans l'esprit quelques projets de bonnes œuvres. Dès lors, quoiqu'ils envient l'épiscopat dans une intention ambitieuse, ils jugent cependant qu'ils réaliseront un grand bien. Or il arrive que le côté extérieur du projet fait illusion à leur esprit, et que la bonne intention reste ensevelie dans l'oubli. Bien des fois, en effet, l'âme se ment à elle-même en ce qui la concerne. Elle s'imagine aimer ce qu'elle n'aime pas dans une bonne œuvre, et n'y rien chercher de la gloire du monde qu'au contraire elle aime. Désireuse de dominer, une telle âme sait, pour cela, se faire souple tant qu'elle sollicite : parvenue, elle devient effrontée. Au temps, en effet, qu'elle vise le but, elle tremble de n'y point atteindre : à peine y est-elle arrivée, qu'elle estime que la situation obtenue enfin lui revenait de plein droit. Et sitôt a-t-elle commencé à jouir en mondaine de l'éminente dignité qu'elle a reçue, qu'avec empressement elle oublie toutes les pieuses pensées d'autrefois. Puisque l'imagination conduit ainsi à l'abus, il est par là-même nécessaire de ramener le regard de notre âme sur nos actions passées. Que chacun examine donc, alors qu'il est simple fidèle, quels furent autrefois ses mobiles de conduite, et de suite il se rendra compte si, devenu hiérarque, il sera capable de réaliser le bien qu'il a le projet d'accomplir. Car il ne pourra jamais acquérir l'humilité après son élévation à la dignité pastorale celui qui n'a cessé, étant au dernier rang, de se gonfler d'orgueil. L'homme qui n'a appris qu'à soupirer après la flatterie quand celle-ci lui faisait défaut, ne saura point la fuir alors qu'on l'en accablera. Celui que n'ont pu contenter ses biens alors qu'il vivait seul, ne sera jamais capable de résister à l'avarice quand il aura en mains de quoi entretenir tout un peuple. Que donc chacun se reconnaisse lui-même d'après sa vie passée, afin qu'une préparation qui, au fond, n'est qu'un leurre, ne l'illusionne pas lui-même dans cette poursuite de l'épiscopat. Encore arrive-t-il fréquemment que, dans le souci du ministère, se perde cette pratique des bonnes œuvres qui se maintenait au temps de la tranquillité. Car quand la mer est calme un novice même dirige convenablement un vaisseau tandis que quand l'onde est soulevée par les vagues de la tempête, même un pilote habile se trouble. Or l'épiscopat est-il pour l'âme autre chose qu'une tempête, au milieu de laquelle la barque du cœur est ballottée sans trêve par les bourrasques des projets, incessamment roulée d'un bord à l'autre, avec menace de se briser par de brusques écarts de parole ou d'action, comme sur autant d'écueils semés le long de la route ? Au milieu de tout cela quelle règle de conduite adopter et suivre ? Une seule : que celui qui est vertueux n'accepte que contraint le gouvernement des âmes; et que celui auquel fait défaut la vertu ne s'en charge jamais, quand bien même on l'y forcerait. Si le premier refuse obstinément, qu'il prenne garde, en liant dans un mouchoir l'argent qu'il a reçu, d'être jugé sur cet enfouissement. (cf. Lc 19,20). Nouer l'argent dans un mouchoir c'est, en effet, ensevelir dans le repos d'une molle indolence les dons qu'on a reçus. Mais, au contraire, que le second, dans son appétit de gouverner, prenne garde à ne pas devenir, par l'étalage d'une mauvaise conduite, un obstacle pour ceux-là qui cherchent à gagner le ciel, ainsi que le furent ces pharisiens dont le Maître a ainsi parlé : «Ils n'entrent pas eux-mêmes

dans le royaume des cieux, et ils n'y laissent point entrer les autres.» (Mt 23,13). Un tel individu doit bien se dire en outre, qu'une fois élu, l’hiérarque qui se charge de la conduite d'un peuple ressemble au médecin qui aborde un malade. Si donc les passions sont encore vivaces en son propre corps, par quelle présomption, lui qui porte une plaie en plein visage, s'offre-t-il impatiemment à guérir un blessé ? CHAPITRE 10 Avec quelles dispositions on doit se présenter aux fonctions pastorales. Il faut donc qu'un pasteur donne obligatoirement le bon exemple en toutes choses que mourant à toutes les passions de la chair il mène déjà une vie toute spirituelle et qu'ayant dit adieu aux avantages d'ici-bas, il ne redoute aucune adversité et ne désire que les biens intérieurs. Il faut que, concourant harmonieusement à la même œuvre, le corps ne soit point chez lui un obstacle par sa faiblesse, non plus que l'âme par sa raideur. Il est encore nécessaire que l'appétit des biens d'autrui ne le guide point, mais qu'au contraire il donne largement de ses propres ressources que mû par une tendre miséricorde il soit aisément incliné au pardon, sans cependant jamais descendre des hauteurs de la justice en excusant plus que de raison; qu'il ne se permette rien d'interdit, et pleure comme si elles étaient siennes les infractions d'autrui; qu'il compatisse en sincérité de cœur à la faiblesse des autres, et prenne sa joie dans les avantages du prochain comme dans une réussite personnelle; qu'en toute sa conduite il soit discrètement pour les autres un exemple tel, qu'au milieu d'eux, il n'ait, pas même dans son passé, une seule occasion de rougir; qu'il s'applique à vivre de manière à pouvoir aussi arroser, de l'eau vive de la doctrine, les cœurs desséchés de ses frères; enfin qu'il ait appris, par l'habitude et l'expérience de l'oraison, qu'il lui est possible d'obtenir de Dieu ce qu'il demandera car c'est à lui que, pratiquement et tout spécialement, s'adresse cette parole du Seigneur : «Tu n'auras pas fini de parler que je dirai me voici.» (Is 58,9) Si, en effet, quelqu'un venait nous prier, par hasard, d'intercéder en sa faveur auprès d'un haut placé quelconque irrité contre lui, et par ailleurs ignoré de nous, immédiatement nous lui ferions cette réponse : Impossible à nous de faire cette démarche, car nous n'avons avec cet homme aucune relation d'amitié ! Si donc un homme n'ose pas se faire intercesseur près d'un autre homme dont il n'a rien à attendre, de quel front s'arroge-t-il un rôle d'intercession pour le peuple auprès de Dieu, celui qui n'a pas su, par le mérite de sa vie, devenir l'habitué de la faveur céleste ? Encore : comment demandera-t-il grâce pour les autres, celui qui ne sait pas même si Dieu lui est favorable ? Une chose à redouter ici avec encore plus d'angoisse, c'est le cas où celui que l'on croit être à même d'apaiser la colère d'en-Haut, mérite personnellement de l'encourir par ses propres péchés. Tout le monde, en effet, sait manifestement que confier le rôle d'intercesseur à un antipathique, c'est provoquer à une rigueur plus grande l'esprit de la personne irritée. Que celui donc qui est encore esclave des désirs de la terre prenne garde qu'en se délectant dans une situation de parade, il ne devienne pour ses sujets un fauteur de ruine en rendant plus ardente la colère du Juge sévère. CHAPITRE 11 Des tares qui doivent éloigner des fonctions pastorales. Que chacun s'examine donc soigneusement lui-même, et qu'il n'ait pas l'audace d'assumer la charge pastorale si le vice règne indignement en lui. Que celui-là que souille son propre crime ne prétende pas devenir intercesseur pour les péchés d'autrui. Voilà pourquoi la voix de Dieu dit à Moïse : Parle à Aaron et dis-lui : «Nul homme de ta race, dans toutes les générations, qui aura une difformité, n'offrira les pains (de proposition) au Seigneur son Dieu, et n'approchera pour les fonctions du ministère.» Et aussitôt vient l'énumé9

ration : S'il est aveugle ou boiteux, s'il a le nez petit, ou grand ou tordu; s'il a une fracture au pied on à la main s'il est bossu, chassieux, s'il a une tache à l'œil, une gale continuelle, une dartre par tout le corps ou une descente.» (Lev 21,17-21). L'homme aveugle, en effet, figure celui-là qui ignore la clarté de la contemplation céleste qui, oppressé par les ténèbres de la vie présente, ne sait pas quel doit être le but de ses actions, parce que, étant sans amour, il ne peut voir luire la lumière. Et c'est là ce que déclare prophétiquement Anne : «Dieu gardera les pas de ses saints, mais les impies se tairont dans les ténèbres.» (II Roi 2,9). Le boiteux, c'est l'homme qui, à la vérité, voit le chemin qu'il doit suivre mais qui ne peut, à cause de la faiblesse de son âme, tenir parfaitement la voie de la vie qu'il découvre. Car tant qu'une habitude changeante n'est pas élevée jusqu'à cette pratique stable du devoir sur laquelle s'appuie le désir, les œuvres ne suivent point celui-ci d'un pas ferme. D'où l'exhortation de saint Paul : «Relevez donc vos mains languissantes et vos genoux défaillants; dirigez vos pas dans la voie droite, afin que ce qui est boiteux ne dévie pas, mais bien plutôt se raffermisse . L'homme au nez trop court, c'est celui qui est incapable de suivre la règle de la discrétion. C'est à l'aide du nez qu'en effet nous discernons les parfums ainsi que les odeurs mauvaises. La discrétion, grâce à laquelle nous faisons choix des vertus et réprouvons les crimes, est donc à juste titre exprimée par le nez. Aussi l'Écriture dit-elle dans la louange qu'elle fait de l'Épouse : «Ton nez est comme la Tour du Liban» (Can 7,4) parce qu'en vérité la sainte Église observe attentivement, à l'aide de la discrétion, quelles épreuves naîtront pour elle des événements divers, et prévoit de loin les futures attaques des vices. Mais il se rencontre des gens qui, afin de ne point passer pour stupides, s'égarent par un raffinement de subtilité en se plongeant plus que de raison dans d'incessantes recherches. Aussi l'Écriture mentionne-t-elle l'homme «au nez long ou tordu». Le nez long ou tordu est, en effet, le symbole d'une excessive subtilité dans la discrétion, laquelle, dépassant la saine mesure, fausse la rectitude de ses propres actions. Le pied ou la main fracturés figurent l'homme qui est radicalement incapable de suivre la voie de Dieu, et qui se trouve entièrement vide de bonnes œuvres. Il n'accomplit même pas imparfaitement le bien à la façon du boiteux : il y est complètement étranger. Quant au bossu, c'est l'image de l'individu qu'accable le fardeau des soucis terrestres au point que jamais il n'élève ses yeux vers le ciel, mais les tient rivés sur les seuls objets que l'on foule aux pieds sur la terre. Un tel homme, s'il entend parfois dire quelque chose de la béatitude de la patrie céleste, ne porte pas en haut le visage de son âme, tout alourdi qu'il est du poids d'une habitude perverse : car il ne peut redresser sa façon de penser, celui que tient courbé le commerce des affaires de ce monde. C'est de cette race de gens que le prophète dit : «Je suis courbé, abattu à l'excès.» (Ps 37,7). Et la Vérité a condamné elle-même leur péché en ces termes : «La semence tombée sur les épines, représente ceux qui, ayant entendu la parole, se laissent peu à peu étouffer par les soucis, les richesses et les plaisirs de la vie, et ils ne portent point de fruit.» (Lc 8,14). Le chassieux, c'est celui dont l'intelligence s'élance au-devant de la vérité, mais demeure obscurcie par les œuvres charnelles. En effet, dans les yeux atteints de cette infirmité, les pupilles sont saines; mais les paupières débilitées enflent sous l'action de l'humeur qui en coule. Et dans ces pauvres yeux usés par une suppuration sans trêve, la vivacité même du regard est viciée. Ainsi rencontre-t-on des hommes dont la vie de débauche altère la raison. Ils pouvaient, grâce à leur intelligence, admirablement voir ce qui est bien mais ils demeurent aveugles par suite d'une vie tissue d'actes vicieux. Le chassieux est donc bien l'homme d'esprit naturellement pénétrant, mais dont la dépravation morale a obscurci le sens. C'est à son pareil que, dans l'Apocalypse, il est dit par un ange : «Oins tes yeux avec un collyre, afin que tu voies.» (Ap 3,18). Nous frottons, en effet, nos yeux d'un collyre lorsque, par le remède d'une vie de bonnes œuvres, nous aidons l'œil de notre entendement à distinguer la clarté de la véritable lumière. L'homme qui a une taie sur l'œil, est celui que la prétention de sa science ou l'arrogance de sa justice aveugle, au point de ne plus lui laisser la vue de la lumière de vérité. Obnubilée, en effet, la pupille de l'œil perçoit encore la lumière affligée d'une taie, elle ne voit plus rien. De même est-il bien vrai que le jugement de la pensée humaine obtient la connaissance de la lumière secrète s'il sait se reconnaître insensé et coupable mais s'il

s'arroge personnellement l'éclat de la justice ou de la science, il se place lui-même en marge de la lumière de la connaissance surnaturelle et cette clarté de la véritable lumière lui devient d'autant plus impénétrable qu'il s'exalte davantage orgueilleusement lui-même dans son individu. Aussi est-il dit de ceux-là : «Se vantant d'être sages ils sont devenus fous.» (Rom 1,22). L'homme infecté d'une gale permanente est celui qui, sans trêve, est dominé par la passion charnelle. Dans la gale, en effet, la chaleur brûlante des entrailles trouve en la peau son exutoire. Par quoi elle est l'exact symbole de la luxure. Si, en effet, la tentation de l'âme va jusqu'à la réalisation du désir, alors le feu intérieur (de la concupiscence) entre en effervescence jusqu'au point d'amener la gale de la peau; et le corps, par conséquent, devient extérieurement sa victime : car si la sensualité n'est pas matée tant qu'elle n'est que pensée mauvaise, elle pousse à l'action en maîtresse. C'est à la guérison de ce symbolique prurit de la peau que saint Paul donnait ses soins quand il disait : «Qu'aucune tentation ne vous survienne qui ne soit une tentation humaine,» (I Cor 10,13) comme s'il eût dit en langage non figuré : il est dans la nature de l'homme d'avoir à supporter la tentation en son cœur; mais, dans le combat et dans le labeur de la tentation, il est dans la condition du diable d'être vaincu. Est affligé d'une dartre dans son corps, quiconque est, dans sou âme, en proie à l'avarice : passion qui, si elle n'est pas étouffée en naissant, devient fatalement, et sans limites, envahissante. Or la dartre s'implante sur le corps sans douleur; et, s'étendant, elle flétrit la beauté des membres sans que la victime en souffre. Ainsi l'avarice ulcère l'âme de celui qu'elle possède, dans le temps même où elle le charme en quelque sorte. Cependant qu'elle inspire le désir de posséder, elle attise les haines. Mais elle ne blesse point de manière douloureuse : car à l'âme qu'elle brûle de son feu, elle promet l'abondance en échange de la faute. Hélas ! la beauté des membres est perdue car, du fait de cette passion, l'éclat des autres vertus se trouve aussi souillé. Elle contamine tout le corps; parce qu'elle ravage l'âme sous l'universalité des vices, ainsi que saint Paul l'atteste quand il dit : «C'est la racine de tous les maux que l'amour de l'argent.» (I Tim 6,10). Par celui qui a une descente, il faut entendre l'homme qui ne se rend coupable d'aucune action honteuse, mais qui pourtant souffre sans scrupule en son âme de continuelles mauvaises pensées. Sans doute il ne se laisse pas entraîner jusqu'à quelqu'acte abominable; mais son âme, sans nulle résistance, se rassasie de la délectation du vice. Or donc, l'infirmité de la descente existe quand l'humeur des viscères s'écoule dans les organes virils qui, sans retard, enflent d'une manière affligeante et honteuse. Est donc atteint de cette infirmité, l'homme qui, par toutes ses pensées, s'écoulant dans la luxure, porte en son cœur un poids d'ignominie. Et bien qu'il ne fasse pas de choses mauvaises, il n'en est cependant pas libéré en son cœur. Il demeure impuissant à s'élever ouvertement à la pratique des bonnes œuvres, parce que son fardeau ignoble l'accable dans le secret. Or il y a défense à quiconque est taré de l'un ou l'autre de ces vices de présenter les pains de proposition au Seigneur : de peur évidemment que ne soit impuissant à travailler à la destruction des péchés des autres celui que ses propres fautes ravagent. Maintenant donc qu'en peu de mots nous avons exposé comment celui qui en est digne doit se présenter au ministère pastoral, et combien celui qui en est indigne doit redouter ce fardeau, venons à montrer de quelle façon doit vivre dans cette charge celui qui dignement y sera parvenu.

DEUXIÈME PARTIE Quelle doit être la vie du vrai pasteur CHAPITRE 1 De quelle manière doit se comporter dans le ministère pastoral lui-même, celui qui en a été légitimement investi. La conduite du pasteur doit dominer d'autant celle de son peuple que la vie du berger est accoutumée d'être distante de celle du troupeau. Il est nécessaire, en effet, que celui, en comparaison de la valeur duquel le peuple est appelé troupeau, mette toute son attention à bien comprendre jusqu'à quel point il est lié par la nécessité de pratiquer la justice. Or il importe expressément que le pasteur soit pur dans ses pensées éminent dans sa conduite qu'il se distingue par sa discrétion qu'il soit pratique en ses paroles et d'une effective compassion pour chacune de ses brebis élevé en contemplation au-dessus de tous les fidèles uni par humilité avec ceux-là qui font le bien; et se dressant, par zèle de la justice, contre les vices des délinquants qu'il ne minimise point par souci du temporel sa sollicitude pour le spirituel; que dans sa préoccupation du spirituel il ne laisse cependant point de veiller au temporel. Or ces sujets que nous avons effleurés en les énumérant brièvement, nous allons les traiter en y revenant un peu plus longuement. CHAPITRE 2 Que le pasteur soit pur dans ses pensées. Que toujours le pasteur soit pur dans ses pensées parce qu'il ne faut pas qu'aucune impureté salisse celui qui a reçu pour office de faire disparaître jusqu'aux traces de souillure des cœurs des autres; parce qu'il est indispensable aussi, que la main qui s'emploie à effacer les turpitudes, prenne un souci particulier d'être bien nette : de crainte qu'étant ellemême coutumière d'habitudes honteuses, et pleine de boue, elle n'infecte davantage les plaies diverses qu'elle touche. C'est pourquoi il est déclaré par un prophète : «Purifiezvous, vous qui portez les vases du Seigneur.» (Is 52,2). Ils portent en effet les vases du Seigneur ceux qui, en témoignage de leur conduite, reçoivent la mission de guider les âmes des autres vers les sanctuaires éternels. Qu'ils considèrent donc en eux-mêmes à quel degré de pureté doivent atteindre ceux-là qui, dans l'intime de leur responsabilité personnelle, portent des vases vivants au temple de l'éternité. Aussi fut-il prescrit, de la bouche de Dieu même, que «le rational du jugement» fût fixé à l'aide de rubans noués sur le cœur d'Aaron;3 parce que les pensées lascives ne doivent jamais posséder un cœur sacerdotal que seule la doctrine doit tenir enchaîné; parce qu'aussi, celui qui est donné en modèle aux autres doit sans cesse montrer, par la dignité de sa vie, quelle haute doctrine il porte dans le cœur, et ne point s'égarer en pensées malséantes ou dangereuses.

Le rational, ou, plus exactement, le pectoral (hébreu, hoschen qui veut dire ornement,) était une espèce de sachet carré et double, tisse d'étoffe précieuse brochée d'or, orné de douze gemme enchâssées dans l'or, et portant chacune gravé le non d'un des douze fils de Jacob. Le symbolisme de cet ornement était que le grand-prêtre devait porter les noms des fils d'Israel sur son cœur en perpétuel souvenir devant le Seigneur (cf. Ex 28,15). Le rational s'appelait rational (ou pectoral) du logement parce qu'il portait en outre les symboles de l'infaillibilité les oracles de Dieu : l’Urim et le Thummim (c-à-d. lumière et perfection).

Dieu ajouta en outre expressément, que sur le rational fussent gravés les noms des douze patriarches. Porter toujours les noms des pères écrits sur le cœur, c'est, en effet, avoir sans cesse présente à l'esprit la vie des anciens. Or le prêtre marche sans reproche dès qu'il conserve incessamment devant ses yeux les exemples des pères qui l'ont précédé; dès qu'il garde sans trêve ses regards attachés sur les pas des saints, et réprime les pensées illicites, de crainte que la marche de ses actions ne tende à s'écarter hors de la droite ligne.

C'est à juste titre que le rational porte le nom de «rationel du jugement», parce que le pasteur doit savoir discerner avec une attention scrupuleuse le bien et le mal, rechercher minutieusement quelles choses sont utiles, à qui elles peuvent être profitables, quand elles sont opportunes, ou comment en faire une adaptation; et prendre le plus grand souci de ne poursuivre en rien son avantage personnel, mais de compter pour ses intérêts propres les avantages de ses ouailles. Voilà pourquoi il est écrit à ce sujet : «Tu joindras au rational du jugement la doctrine et la vérité, et elles seront sur le cœur d'Aaron lorsqu'il se présentera devant le Seigneur; et ainsi Aaron portera constamment sur son cœur, devant le Seigneur, le jugement des fils d'Israël.» (Ex 28,30). Or, porter sur son cœur, en présence du Seigneur, le jugement des fils d'Israël, c'est, pour le prêtre, dirimer les discussions de son peuple uniquement selon la pensée du juge intérieur : en telle sorte que rien d'humain ne l'influence dans le jugement qu'il rend en qualité de représentant officiel de Dieu, ni qu'une animosité personnelle ne vienne rendre amer son zèle pour la répression. C'est encore de ne se point venger lui-même quand il s'élève contre les vices d'autrui, de manière à ce que, ni une secrète haine, ni une colère aveugle ne trouble la sérénité du jugement. Du reste, quand on pense à la crainte qu'inspire Celui qui gouverne par dessus toutes choses, je veux dire le juge intérieur, ce n'est qu'avec un tremblement indicible qu'on exerce l'autorité. Et, sans aucun doute, pareille crainte quand elle maintient humble l'âme du pasteur, la purifie. Elle empêche que la présomption d'esprit ne l'élève, ou que la délectation charnelle ne la souille, ou que l'importunité d'une pensée terrestre ne l'obscurcisse par la cupidité des choses d'ici-bas. Sans doute, ces tentations ne peuvent manquer de solliciter l'âme d'un pasteur; mais il est indispensable de les briser par une résistance immédiate, de crainte que le vice qui, par suggestion, essaie de séduire, n'enchaîne par la volupté de la délectation mauvaise car quand on tarde à repousser cette dernière loin de l'âme, elle tue par le tranchant mortel du consentement.

CHAPITRE 3 Que le pasteur soit éminent par sa conduite.

Que le pasteur soit remarquable dans sa conduite, afin d'être pour son peuple l'indicateur vivant du chemin de la vie; et que le troupeau qui suit sa voix et copie ses mœurs, progresse à son exemple bien mieux qu'à ses discours.

Celui-là, en effet, qui est rigoureusement tenu, en raison de sa charge, d'annoncer les plus hautes vérités se trouve placé dans une obligation aussi stricte de fournir les plus hauts exemples. Or la parole qui a pour recommandation la conduite du prédicateur trouve un accès facile dans le cœur des auditeurs car l'exemple donné par celui qui parle entraîne à accomplir ce que prescrit sa bouche. Aussi bien, la parole du prophète est là : «Monte sur une haute montagne, toi qui évangélises Sion.» (Is 40,9). C'est-à-dire : que toujours apparaisse loin des bas-fonds des préoccupations terrestres et se maintenant sur les sommets, celui qui répand la parole céleste; pour qu'il puisse entraîner ses fidèles vers le meilleur, avec d'autant plus de facilité que, grâce au mérite de sa vie, sa parole retentira de plus haut. C'est la raison pour laquelle dans la Loi on voit le prêtre recevoir, au cours dit sacrifice victimal, l'épaule droite mise à part,4 afin de bien marquer que sa conduite doit être non seulement bonne mais éminente. Et que ce n'est pas assez pour lui de vivre honnêtement au milieu des mauvais; mais qu'ainsi qu'il domine, par rang d'honneur, les bons fidèles, de

cf. Ex 29,2

même doit-il surpasser ces derniers par la sainteté de ses mœurs. L'ancienne Loi donnait encore au prêtre, pour sa subsistance, la poitrine avec l'épaule afin que de cette part du sacrifice qu'il lui était prescrit de prélever, le sacrificateur apprît ce qu'il devait immoler de son être au Seigneur. Que le pasteur ne se borne donc point à n'avoir que de droites pensées en son cœur; mais qu'en outre il invite, du coup d'épaule de l'exemple, les témoins de sa vie à monter vers les cimes. Qu'il ne convoite aucune des prospérités de la vie présente et ne redoute aucune de ses adversités. Que sous l'impression d'une terreur intime il ne soit que dédain pour les douceurs du monde; qu'il foule aux pieds, d'autre part, les terreurs de ce siècle en se rappelant le charme des intimes consolations. De là aussi vient la raison pour laquelle l'éphod était, par ordre de Dieu même, retenu sur chaque épaule par une bandelette : c'est afin que le prêtre soit défendu sans cesse, par l'ornement des vertus, contre l'adversité aussi bien que contre la prospérité. De sorte que, progressant, selon l'expression de saint Paul «par les armes offensives et défensives de la justice», (II Cor 6,7) et portant ses aspirations vers les seules réalités intérieures, il ne soit détourné vers aucune basse jouissance. Que la prospérité ne l'élève point; que les difficultés ne lui soient point à trouble; que les douceurs de la vie ne le charment pas jusqu'à la volupté, ni que ses adversités ne l'accablent point de découragement. Et qu'il fasse voir, en ne permettant à aucune passion de ravaler jamais les aspirations de son âme, jusqu'à quel haut degré il est revêtu, sur chacune de ses épaules, de la perfection de l'éphod. C'est bien à juste titre qu'il fut prescrit de faire l'éphod d'or, d'hyacinthe, de pourpre, d'écarlate deux fois teinte, et de lin retors : afin que cet ornement publiât de quelle abondance de vertus doit resplendir l'évêque. En effet, l'or brille en premier sur le vêtement du prêtre, symbolisant qu'en lui l'intelligence de la sagesse doit tout particulièrement éclater. Resplendissant de la couleur du ciel, l'hyacinthe se mêle à l'or pour faire entendre au prêtre qu'à l'aide de tout ce que son intelligence lui découvre, il ne doit point briguer les applaudissements du monde, mais s'élever à l'affection des choses célestes : de peur qu'en se laissant imprudemment prendre à ses propres louanges, il n'en arrive à perdre jusqu'à la claire vue même de la vérité. La pourpre se trouve unie à l'or et à l'hyacinthe afin de bien montrer qu'un cœur sacerdotal qui met son espérance dans les sublimes réalités qu'il prêche, réprime au-dedans de lui-même jusqu'aux suggestions des vices, et, pour ainsi parler, s'oppose à eux d'autorité souveraine; parce qu'il a sans cesse devant les yeux la noblesse de sa renaissance baptismale, et revendique par sa vie son droit au céleste royaume. C'est de cette noblesse que l'Esprit a dit par saint Pierre : «Mais vous, vous êtes une race choisie, un sacerdoce royal.» (I Pi 2,9). D'un autre côté, nous sommes affermis par la parole de saint Jean dans cette autorité par laquelle nous maintenons les vices sous le joug : «Mais à tous ceux qui l'ont reçu, le Verbe leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.» (Jn 1,12). C'est la sublimité de cette puissance qu'a en vue le psalmiste lorsqu'il s'écrie : «Mais pour moi, ô Dieu, tes amis sont devenus extrêmement honorables, leur empire s'est extraordinairement fortifié.» (Ps 138,17). L'âme des saints, en effet, est principalement emportée vers les cimes au temps où on les voit extérieurement plongés dans l'abjection. L'écarlate deux fois teinte est brochée avec l'or, l'hyacinthe et la pourpre, pour marquer que, devant les yeux du juge de l'âme, toutes les bonnes actions des vertus doivent resplendir de charité; et qu'en la présence de Celui qui voit ce qui est caché, tout ce qui brille devant les hommes doit brûler du feu de la charité intérieure : de cette charité qui, parce qu'elle a en même temps pour objet Dieu et le prochain, resplendit comme d'une double teinte. Et donc, celui-là qui soupire après la vue du Créateur, mais d'une manière telle qu'il se désintéresse totalement du prochain; ou qui, se souciant d'avoir soin du prochain, décline dans l'amour de Dieu, celui-là ne peut pas avoir, dans l'ornement de l'éphod, l'écarlate deux fois teinte, parce qu'il laisse de côté l'un des deux objets de l'amour. Même quand l'âme se propose d'obéir au double précepte de l'amour, il reste encore à mortifier la chair par l'abstinence. Voilà pourquoi à l'écarlate deux fois teinte vient s'ajouter le lin retors. Dans sa brillante beauté le lin provient, en effet, de la terre. Et que désigne ici le lin, sinon la chasteté resplendissant de blancheur dans la décence de la pureté du corps ? D'autre part c'est le lin retors qui contribue à la magnificence de l'éphod parce que la chasteté n'atteint à la parfaite blancheur de la pureté que dans le temps où la chair a été

mortifiée par l'abstinence. Lors donc qu'au reste des vertus vient s'ajouter le mérite d'une chair macérée, le lin retors resplendit de blancheur dans la beauté colorée de l'éphod. CHAPITRE 4 Que le pasteur se distingue par sa discrétion et soit pratique en ses paroles. Que le pasteur se distingue par sa discrétion et soit pratique en ses discours, de manière à ne point laisser échapper ce qu'il y aurait lieu de passer sous silence; et de façon aussi à ne pas taire ce qu'il serait besoin de dire. Car autant l'imprudent bavardage peut induire en erreur, autant l'intempestif silence laisse croupir dans l'ignorance ceux qui étaient susceptibles d'être instruits. Fréquemment, en effet, d'imprévoyants pasteurs redoutant de perdre la faveur humaine n'osent pas librement prêcher la franche doctrine et, selon la parole de la Vérité, s'emploient à la garde de leur troupeau non point avec le dévouement des bergers, mais à la façon des mercenaires : car en se réfugiant ainsi qu'ils font dans le silence, ils s'enfuient à l'approche du loup. Ce sont eux, véritablement, que le Seigneur accuse quand il les qualifie par le prophète de «chiens muets qui ne peuvent pas aboyer.» (Is 56,99). Et, se plaignant de nouveau, il ajoute : «Vous n'êtes pas montés aux brèches, vous n'avez pas élevé muraille autour de la maison d'Israël, pour tenu ferme dans la bataille, au jour du Seigneurs.» (Ez 13,5). Or «monter aux brèches», c'est parler librement contre les puissances de ce siècle pour la défense du troupeau; et «tenir ferme dans la bataille au jour du Seigneur», c'est, par amour de la justice, résister aux assauts des mauvais. Avoir peur de s'exprimer en toute franchise qu'est-ce, en effet, pour un pasteur sinon, en se taisant, abandonner son poste ? Mais s'il s'expose lui-même pour la défense de son troupeau il élève, face aux ennemis, «une muraille autour de la maison d'Israël.» C'est du pasteur abandonnant son peuple qu'il est encore écrit : «Tes pasteurs ont eu pour toi des visions vaines et folles ils ne t'ont point dévoilé ton iniquité afin de te provoquer au repentir.» (Lam 2,14). Or, dans la sainte Écriture, les prophètes sont quelquefois appelés des docteurs : lesquels en dénonçant comme fugitifs les biens présents révèlent ceux à venir. La divine parole les accuse d'avoir eu des visions vaines, parce qu'en ayant peur de blâmer les péchés ils flattent vainement les pécheurs d'une promesse de sécurité. Et jamais ils ne dévoilent l'iniquité des coupables parce qu'ils s'abstiennent de toute parole de reproche. Or la parole de réprimande est une clef qui ouvre : parce qu'en reprenant elle met au jour une faute qu'ignore souvent celui-là même qui l'a commise. C'est pourquoi saint Paul dit : «Que l'évêque soit en état d'exhorter selon la saine doctrine, et de réfuter ceux qui le contredisent.» (Tite 1,9). De là encore ces paroles de Malachie : «Les lèvres du prêtre gardent la science, et de sa bouche on demande l'enseignement, parce qu'il est l'ange du Seigneur des armées.» (Mal 2,7). De là cet avertissement que le Seigneur donne par Isaïe, quand il déclare : «Crie à plein gosier, ne te retiens pas fais retentir ta voix comme la trompette .» (Is 58,1). Effectivement, quiconque accède au sacerdoce assume l'office de héraut, avec la charge personnelle de marcher, en criant à pleine gorge, devant la venue du juge qui suit de près dans un terrible appareil. Si donc un prêtre néglige de prêcher, héraut sans voix quel cri poussera-t-il ? Encore. La raison pour laquelle l'Esprit saint reposa sous la forme de langues sur les premiers pasteurs c'est, évidemment, parce qu'il fait aussitôt prédicateurs de son nom ceux qu'il a remplis de ses dons. Le même ordre est donné à Moïse pour que le grandprêtre entrant dans le tabernacle ait à son vêtement une bordure de petites sonnettes, afin de produire un bruit de prédication et de ne point provoquer par son silence l'arrêt du divin juge. Il est écrit en effet : «On entendra le son des clochettes quand le prêtre entrera dans le sanctuaire devant le Seigneur, et quand il en sortira, et il ne mourra point.» (cf. Ex 38,33-35) Effectivement, le prêtre qui entre et qui sort est comme mort si l'on n'entend venir de lui aucune parole : car s'il s'avance sans le bruit de la prédication il excite contre lui la colère du juge caché . Or c'est fort justement que les clochettes sont indiquées comme étant attachées aux vêtements du grand-prêtre. Car que devons-nous entendre par vêtements du grand15

prêtre sinon les œuvres de justice ? C'est le prophète qui l'atteste quand il déclare : «Que tes prêtres soient revêtus de justice.» (Ps 131,9). Et donc, les clochettes sont attachées aux vêtements du prêtre pour montrer que ses œuvres bonnes doivent, d'accord avec le bruit de sa langue, indiquer à haute voix le chemin de la vie. Mais lorsque le pasteur se dispose à prendre la parole, qu'il considère bien avec quel grand souci de précaution il devra parler : de crainte qu'en se laissant désordonnément entraîner au flot de son discours, les cœurs des auditeurs ne soient atteints des traits d'une parole qui s'égare; et qu'en voulant se faire passer pour sage, le pasteur n'en arrive à rompre imprudemment le lien de la concorde. Et c'est pourquoi la Vérité proclame : «Gardez bien le sel en vous, et soyez en paix les uns avec les autres.» (Mc 9,49). Or, par le mot «sel», c'est la sagesse du langage qui est visée. Celui-là donc qui s'efforce de parler prudemment, doit avoir la très grande préoccupation que l'union de ses auditeurs ne soit nullement troublée du fait de son discours. De là ce mot de saint Paul : «Il ne faut pas s'élever plus qu'il ne convient, mais avoir des sentiments de juste modestie.» (Rom 12,3). C'est encore pour la même raison que, suivant l'ordre exprimé par Dieu, des grenades se mêlaient aux clochettes au bas de la robe du grand-prêtre. Que signifient, en effet, ces grenades, sinon l'unité de la foi ? Car de même que, dans la grenade, des grains nombreux se trouvent renfermés intérieurement sous l'enveloppe d'une écorce unique, ainsi l'unité de la foi recouvre les peuples innombrables qui composent la sainte Église, et que distingue, au-dedans, la disparité des mérites. C'est donc afin que le pasteur ne s'aventure pas à parler sans préparation que la Vérité dit hautement, et par elle-même, à ses disciples ces mots que déjà nous avons rapportés : «Gardez bien le sel en vous, et soyez en paix les uns avec les autres.» Comme si Dieu avait dit figurativement à l'occasion du vêtement du grand-prêtre : «mêlez des grenades aux clochettes : afin qu'en vos paroles vous sauvegardiez avec un soin jaloux l'unité de la foi.» Les pasteurs doivent aussi prendre garde avec une scrupuleuse attention non seulement à ce que des paroles erronées ne sortent, en aucune façon, de leur bouche, mais encore à ce que la vraie doctrine ne soit pas enseignée par eux avec prolixité et sans ordre logique. Car il advient souvent que l'efficacité des paroles se réduit à rien quand elle est comme pulvérisée devant les cœurs des auditeurs par l'imprudente importunité du verbiage. Et cette inutile abondance de paroles qui ne sait pas s'accommoder aux auditeurs pour le bien de leur avancement, rend coupable celui qui s'y laisse aller. Aussi, est-ce justement qu'il est dit par Moïse : «L'homme qui a un flux de semence sera impur.» (Lev 15,2). En effet, la qualité des paroles qu'ils reçoivent est, pour l'intelligence des auditeurs, la semence des pensées qui en résulteront parce qu'une fois que la parole a été saisie par l'intermédiaire de l'oreille, la pensée prend corps dans l'esprit. De là le sobriquet de «semeur de paroles» que reçut, de la part des sages de ce monde, le Prédicateur par excellence, (saint Paul). Et donc, celui qui a un flux de semence est qualifié d'impur, parce qu'esclave du verbiage il s'en souille lui-même alors qu'en s'exprimant selon la bonne règle, il eût pu faire naître un fruit de sages pensées dans les cœurs de ses auditeurs, tandis qu'au contraire il se perd, l'imprudent, en un flot de paroles, et répand la semence non pour donner la vie mais pour se souiller. Aussi saint Paul exhortant son disciple sur la nécessité de la prédication et lui disant : «Je t'adjure devant Dieu et devant le Christ Jésus, qui doit juger les vivants et les morts par son apparition et son règne, prêche la parole, insiste à temps et à contretemps,» (II Tim 4,1) a-t-il employé d'abord l'expression à temps avant de prononcer le mot «à contretemps» : parce que, dans l'esprit de l'auditoire, l'importunité se ruine ellemême du fait de la banalité qui lui est propre, si elle ne sait revêtir un caractère d'opportunité.

CHAPITRE 5 Que le pasteur ait compassion de chacune de ses brebis en particulier, et qu'il soit élevé en contemplation au-dessus de tous les fidèles. Que le pasteur ait compassion de chacune de ses brebis en particulier, et qu'il soit élevé en contemplation au-dessus de tous les fidèles; afin qu'avec des entrailles de miséricorde il prenne sur lui l'infirmité des autres, et que, par la sublimité de la contemplation, il s'élève au-dessus de lui-même dans un désir ardent des réalités invisibles. De telle façon qu'en poursuivant les choses célestes il ne fasse point abstraction des nécessités du prochain, et qu'il ne perde pas non plus le goût des hauteurs en condescendant aux besoins matériels de ses frères. Voilà pourquoi saint Paul ravi en paradis et pénétrant les secrets du troisième ciel, (cf. II Cor 12,2) rabaisse son esprit jusqu'au lit conjugal; et, tout extatique qu'il ait été dans cette contemplation de l'invisible, il enseigne aux époux la conduite qu'ils ont le devoir de garder dans leurs rapports intimes quand il écrit (aux Corinthiens) : «Pour éviter toute impudicité que chacun ait sa femme, et que chaque femme ait son mari. Que le mari rende à sa femme ce qu'il lui doit, et que la femme agisse de même envers son mari .» (I Cor 7,2) Et peu après : «Ne vous soustrayez pas l'un à l'autre sinon d'un commun accord, et pour un temps, afin de vaquer à la prière; puis retournez ensemble de crainte que Satan ne vous tente.» (I Cor 7,5). À l'heure même où l'Apôtre est initié aux secrets du ciel, voici qu'avec des entrailles de condescendance il donne son attention au lit conjugal; et voici que, plein de miséricorde, il abaisse jusqu'aux relations intimes des faibles mortels ce regard de son cœur qui s'éleva, dans l'extase, jusqu'à la vue de l'invisible. Par la contemplation il pénètre les cieux; et cependant il n'exclut pas de sa sollicitude la couche de ceux qui demeurent charnels : parce que, rattaché par le lien de la charité aux choses du ciel en même temps qu'à celles de la terre, il est tout à la fois irrésistiblement emporté par l'action de l'Esprit vers les réalités sublimes, et, par bonté, se fait doucement faible à l'égard d'autrui. C'est bien en effet dans de tels sentiments qu'il écrit : «Qui est faible que je ne sois faible aussi ? Qui vient à tomber sans qu'un feu me dévore ?» (II Cor 11,29). Et de nouveau il prononce ces paroles : «Avec les Juifs j'ai été comme juif.» (I Cor 9,20). Et de cela il fournissait la preuve non en minimisant la foi, mais en dilatant la miséricorde; s'identifiant en lui-même avec la personnalité des infidèles, afin d'apprendre par sa propre expérience de quelle façon il pourrait compatir aux besoins des autres, et se dévouer à eux de la manière dont lui-même eût souhaité qu'on se dévouât pour lui s'il eût été à leur place. C'est pourquoi il ajoute : «Si nous sommes hors de sens, c'est pour Dieu; si nous sommes de sens rassis, c'est pour vous.» (II Cor 5,13). Il avait en effet, dans la contemplation, fait l'expérience d'être ravi hors de lui-même et, en s'abaissant au niveau de ceux qui l'écoutaient, appris à redevenir lui-même. De même Jacob eut une vision d'anges montant et descendant sur une échelle au sommet de laquelle s'appuyait le Seigneur, et dont le pied était posé sur la pierre qu'il avait ointe d'huile, (cf. Gen 28,12) parce qu'effectivement les vrais prédicateurs non seulement éprouvent dans la contemplation du Seigneur un désir véhément de Celui qui est la Tête auguste de l'Église, mais savent aussi descendre, par compassion, vers ses membres mystiques. Encore : Moïse entre très souvent dans le tabernacle et en sort de même. Ainsi celui que la contemplation a ravi à l'intérieur du sanctuaire, est, au dehors, rempli d'activité pour les affaires temporelles des faibles. Dans le tabernacle il contemple les mystères de Dieu à l'extérieur il porte le fardeau des choses humaines. Moïse aussi, dans les affaires douteuses avait invariablement recours au tabernacle, et prenait conseil du Seigneur en présence de l'arche d'alliance, donnant ainsi sans aucun doute un exemple aux chefs des Églises; afin que quand ceux-ci hésitent sur une décision qu'ils ont publiquement à prendre, ils rentrent en eux-mêmes ainsi que dans un tabernacle, et demandent avis au Seigneur devant l'arche d'alliance en méditant intérieurement, à propos des résolutions où ils doutent, les pages de la parole sacrée. Encore. La Vérité en personne s'étant manifestée à nous en revêtant notre humanité, se livre à l'oraison sur la montagne, fait des miracles dans les villes, traçant ainsi la voie

aux bons pasteurs : afin que tout en aspirant aux cimes par la contemplation, ils s'intéressent par compassion aux nécessités des besogneux. Parce qu'alors la charité, quand elle condescend ainsi miséricordieusement aux plus infimes besoins d'autrui, s'élève merveilleusement vers les sommets. Et par la même voie où elle s'abaisse affectueusement jusqu'aux dernières limites, elle prend vers les hauteurs un essor prodigieux. Que donc ceux qui président se montrent tels, que ceux-là qui leur sont soumis n'aient jamais honte d'aller leur dévoiler même leurs besoins secrets. De telle façon qu'aux heures où les petits enfants subissent les orages des tentations, ils puissent recourir à l'âme de leur pasteur ainsi qu'au giron d'une mère et que, grâce au reçu de la consolation de ses conseils et aux larmes de sa prière, ils se gardent à l'abri des souillures qu'ils redoutent recevoir du flot de boue cherchant à les atteindre. Enfin. Devant les portes du temple de Jérusalem se trouvait, pour les ablutions manuelles des entrants, la mer d'airain, c'est-à-dire un bassin supporté par douze bœufs dont la face antérieure était en évidence tandis qu'était caché le reste de leur corps. (cf. III Roi 7,25). Or, qu’elle signification peuvent avoir ces douze animaux, sinon de désigner l'ordre entier des pasteurs de qui, au témoignage de saint Paul, la loi déclare : «Tu ne muselleras pas la bouche du bœuf qui foule le grain.» (I Cor 9,9). Nous voyons bien les actions extérieures des pasteurs; mais nous ne savons pas ce qui les attend postérieurement auprès du juge sévère, en l'attente d'une sentence qui demeure un mystère. Mais on peut dire pourtant que ceux qui sont remplis d'une affable patience pour rendre plus aisées les confessions des fidèles, soutiennent pour ainsi parler la mer d'airain devant les portes du temple; de sorte que quiconque s'efforce de franchir la porte de l'éternité (bienheureuse) ait la facilité de découvrir ses tentations ai cœur du pasteur, et de laver les mains de ses pensées ou de ses œuvres, ainsi que (les hébreux se purifiaient les mains) dans le bassin supporté par les bœufs. Or il advient parfois que l'âme du directeur quand, par condescendance, elle devient confidente des tentations d'autrui, se trouve être elle-même sollicitée au mal à cette occasion, à peu près de la même manière que se trouvait être troublée cette même eau de la mer d'airain grâce à laquelle le peuple entier devenait pur; car en étant chargée des impuretés de ceux qui s'y lavaient, elle perdait, si je puis dire, la limpidité de sa pureté. Mais le pasteur doit être sans crainte aucune à cet égard; car Dieu qui pèse exactement toutes choses le délivrera d'autant plus promptement de ses propres tentations, que plus grande aura été la bonté miséricordieuse à cause de laquelle il sera obsédé par suite des tentations d'autrui. CHAPITRE 6 Que le pasteur soit, par humilité, l'auxiliaire des gens de bien; et qu'il se dresse, par zèle de la justice, contre les vices des délinquants. Que par humilité le pasteur se fasse l'auxiliaire des gens de bien; et qu'il se dresse, par zèle de la justice, contre les vices des délinquants. De telle sorte qu'en rien il ne se préfère lui-même aux bons et que, quand les désordres des mauvais l'exigent, il sache immédiatement se rappeler sa primauté. De manière qu'avec ceux de ses sujets qui vivent bien, oublieux de sa dignité il se regarde comme un égal mais qu'il ne craigne point, en face des méchants, de faire valoir les droits de la justice. Car, – ainsi que je me souviens l'avoir dit dans mes Morales (50,21, ch. 22) – il est évident que la nature a fait tous les hommes égaux; mais que, d'après l'ordre variable des mérites, le péché a fait passer les uns avant les autres. Or, dans cette disparité qui a le vice pour origine, la divine volonté met de l’ordre en décidant que, puisque l'homme en général est incapable de se diriger suivant la justice, il faut que les mauvais soient conduits par les bons. Par suite, tous ceux-là qui gouvernent ont le devoir de se rappeler que ce n'est point la puissance de diriger les autres mais bien l'égalité de la condition humaine qui est inhérente à leur nature; et qu'ils doivent mettre leur bonheur non pas à commander euxmêmes aux hommes, mais à leur être utiles.

Et en effet, nos pères les patriarches nous sont montrés non comme ayant été les rois des hommes mais pasteurs de troupeaux. Et lorsque le Seigneur eut dit à Noé ainsi qu'à ses fils : «Croissez et multipliez, et remplissez la terre,» aussitôt il ajouta : «Vous serez craints et redoutés de toute bête de la terre.» (Gen 9,1). Puisque donc leur crainte et leur terreur devait, par ordre (du Seigneur), se répandre sur les animaux de la terre il leur était, certes, interdit de l'étendre sur leurs semblables. Par suite la nature a fait l'homme pour dominer sur les animaux sans raison, non sur ses semblables. C'est pourquoi Dieu spécifie que l'homme doit être craint des premiers, non des seconds; et ce serait orgueilleusement s'insurger contre la nature que de vouloir être redouté de son égal. Et pourtant, il est nécessaire que les pasteurs soient craints de ceux-là qui leur sont soumis, quand ils découvrent que ces derniers ne redoutent nullement Dieu : afin qu'au moins la peur de l'homme empêche de pécher ceux que ne retient plus la terreur des jugements divins. Et il n'y a nulle trace d'orgueil chez les pasteurs qui se font craindre de cette manière, parce que ce n'est point leur propre gloire mais l'amélioration de leurs sujets qu'ils cherchent ainsi. Du reste, en se faisant craindre de ceux qui vivent dans le mal, ne peut-on pas dire qu'ils dominent non sur des hommes mais sur des bêtes ? Car dans la mesure même où les mauvais sont devenus esclaves des passions bestiales, ils doivent aussi, logiquement, accepter de plier sous la crainte. Mais parfois le pasteur, du fait même qu'il est établi en dignité au-dessus des autres, se gonfle de pensées d'orgueil. Comme toutes choses sont mises à sa disposition comme ce qu'il commande est promptement exécuté au gré de ses désirs; comme tous ceux qui sont sous ses ordres le comblent de louanges quand ce qu'il fait est bien, mais n'opposent aucune critique à ses actions répréhensibles comme presque toujours ils vont jusqu'à flatter en lui ce qu'ils devraient plutôt blâmer, il arrive que, séduit par ces bassesses, son âme s'enfle de présomption, et qu'entouré extérieurement d'applaudissements sans réserve il soit, intérieurement, vide de vérité. Ignorant de lui-même il se rejette sur l'opinion d'autrui, et se croit tel qu'il s'entend apprécier au dehors, et non tel qu'il devrait se juger au dedans. Il méprise ceux qui lui sont soumis, oublie qu'ils sont ses égaux dans l'ordre de la nature, et s'imagine du même coup avoir, par le mérite de sa vie, dépassé ceux au-dessus desquels il se trouve placé par l'attribution du pouvoir. Il se flatte de surpasser en sagesse ceux auxquels il se voit supérieur en puissance. Il s'installe véritablement, dans sa propre opinion, comme sur une sorte de piédestal et lui, que rattache étroitement aux autres hommes une égale condition de nature, affecte de ne pas les considérer sous ce jour. Ainsi en arrive-t-il jusqu'à ressembler à celui dont l'Écriture a dit : «Il regarde en face tout ce qui est élevé, il est le roi de tous les enfants d'orgueil.» (Job 41,25). Lucifer, ambitieux de la gloire divine, s'écria, dédaigneux de la nature des anges : «Je placerai mon trône sur l'Aquilon, et je serai semblable au Très-Haut.» (Is 14,13). Or, à l'instant précis où, extérieurement, il prétend se hausser jusqu'à la souveraine puissance, c'est dans un abîme d'abaissement que tout son être tombe par un juste retour. Eh bien, l'homme qui refuse orgueilleusement de s'estimer semblable aux hommes, devient l'émule de l'ange rebelle. C'est ainsi que Saül, après avoir eu le mérite de l'humilité, devint, du fait de la dignité souveraine, démesurément orgueilleux. Choisi à cause de son humilité, il fut rejeté pour son orgueil, comme le prouvent ces paroles du Seigneur : «Est-ce que, lorsque tu étais petit à tes propres yeux, je ne t'ai pas établi pour chef sur les tribus d'Israël ?» (I Roi 15,17). Jadis il s'était estimé petit à ses propres yeux; mais s'étant appuyé sur sa puissance terrestre, il ne se reconnaissait plus pour petit à présent. Se jugeant, en effet, supérieur en comparaison du reste des hommes, il se croyait grand au-dessus de tous, parce qu'il les dépassait tous par sa puissance. Mais par un merveilleux retour, celui qui, petit en soi-même, était devenu grand auprès de Dieu, devint insignifiant aux regards divins dès qu'il se complut en lui-même. Il arrive donc généralement qu'au temps où l'âme s'élève à raison du grand nombre de ceux qui lui sont soumis, elle est précipitée dans le torrent de l'orgueil par la complicité de la propre grandeur du pouvoir (qu'elle exerce). Par suite, use sagement de cette puissance celui qui sait, tout à la fois, la détenir et lui résister. Il en use de méfie, celui qui a conscience d'être, par elle, dressé contre les coupables, et d'être, avec elle, rapproché des autres par l'égalité. C'est qu'en effet l'esprit humain s'exalte la plupart du temps, même

quand il ne s'appuie sur aucune dignité. À combien plus forte raison se porte-t-il aux nues lorsque l'autorité vient s'ajouter à lui ? Et c'est pourtant cette même puissance qu'exerce ainsi qu'il faut, celui qui aura appris à tirer d'elle ce qui est profit et à en arracher ce qui est tentation; celui qui aura su s'estimer avec elle l'égal des autres hommes et, cependant, par zèle de la justice, tenir son rang vis-à-vis des pécheurs ! Mais nous apprendrons plus entièrement cette discrétion (dans l'exercice de l'autorité), si nous étudions les exemples du premier pasteur. En effet, Pierre qui tenait de Dieu même le gouvernement de la sainte Église ne toléra point que l'homme de bien qu'était Corneille demeurât prosterné humblement à ses pieds, et lui donnât des marques d'une vénération excessive. Le prince des apôtres le reconnut pour son égal par ces paroles : «Lève-toi; moi aussi je suis un homme.» (Ac 10,26) Mais quand il découvrit la faute d'Ananie et de Saphire, Pierre fit voir sur-le-champ jusqu'à quel point il avait été élevé en puissance sur les autres. D'une parole, en effet, il abattit leur vie que le regard scrutateur de son âme lui avait révélée coupable; et, pour châtier le péché, il exerça dans l'Église le souverain pouvoir qu'en présence de frères vraiment justes il ne s'attribua point quand on voulut lui rendre un excessif hommage. Dans ce dernier cas, la sainteté de vie (de Corneille) eut pour récompense la commune union de l'égalité dans l'autre circonstance, le zèle (de Pierre) pour la justice mit dans tout son relief la puissance de l'autorité. Saint Paul n'avait pas conscience d'être élevé lui-même au-dessus de ses frères bons chrétiens quand il écrivait : «Non que nous prétendions dominer sur votre foi, mais nous contribuons à votre joie;» car, ajoutait-il aussitôt, «vous êtes fermes dans la foi.» (II Cor 1,23). Comme s'il avait voulu expliquer ses premières paroles en disant : «Nous ne dominons pas sur votre foi, parce que vous êtes fermes dans la foi. «Nous sommes en effet, vos égaux dans cette foi, en laquelle nous savons que vous êtes fermes. Il ne se croyait pas davantage élevé au-dessus de ses frères quand il leur disait : «Nous avons été petits enfants au milieu de vous.» Et encore : «Pour nous, nous nous disons vos serviteurs à cause de Jésus Christ.» (II Cor 4,5). Mais dès qu'il a découvert une infraction qu'il est de son devoir de corriger, il se souvient aussitôt qu'il est chef, et il demande : «Que voulez-vous ? que j'aille vers vous avec la verge ?» (I Cor 4,21). Par suite, le souverain pouvoir est exercé ainsi qu'il faut, quand celui qui commande fait peser son autorité sur les vices plutôt que sur ses frères. Mais lorsque les pasteurs reprennent leurs sujets délinquants, il reste nécessaire pour eux de bien se rappeler que, si par respect de la discipline ils doivent user de leur autorité pour flageller les vices, ils ont d'autre part, s'ils veulent demeurer dans l'humilité, l'obligation de reconnaître qu'ils sont personnellement les égaux de ces frères qui sont repris (par eux). Encore serait-il juste bien souvent, que dans notre for intérieur nous estimions plus haut que nous ceux-là mêmes que nous corrigeons. Car leurs défauts sont bien repris par nous avec toute la vigueur de la discipline, tandis que, dans les fautes auxquelles nous nous laissons aller nous-mêmes, nous ne sommes atteints par aucune parole de reproche. Nous sommes donc d'autant plus justiciables vis-à-vis du Seigneur que nous pouvons être plus impunément coupables parmi les hommes tandis que notre discipline libère d'autant plus nos sujets vis-à-vis du jugement de Dieu, qu'ici-bas elle laisse d'autant moins leurs fautes sans répression. D'où la nécessité d'être humble en notre cœur lorsque nous appliquons la discipline. Mais en tout ceci, il faut soigneusement prendre garde à ne pas affaiblir l'autorité du commandement, en faisant à l'excès preuve d'humilité; ni en arriver à ce point que l’hiérarque, après s'être abaissé luimême au-delà du convenable, ne puisse plus retenir les mœurs de ses sujets sous le joug de la discipline. Que par suite les pasteurs maintiennent extérieurement l'autorité qui leur est commise pour l'intérêt des autres et qu'ils gardent au fond de leur cœur la crainte de l'estime d'eux-mêmes. Que pourtant les sujets aussi puissent, à de certains indices extérieurs convenables, se rendre compte de cette humilité intime des pasteurs de telle façon qu'ils aient, dans l'autorité de leurs chefs, un motif évident de craindre, et que, dans l'humilité de ceux-ci, ils trouvent un exemple à suivre. Que ceux qui président s'appliquent donc sans trêve à d'autant moins faire cas auprès d'eux-mêmes de leur puissance, que celle-ci apparaît d'autant plus grande au dehors de peut qu'elle n'éblouisse l'intelligence, qu'elle n'entraîne l'esprit à se complaire en soi et

que n'en reste plus maîtresse l'âme qu'elle a supplantée par la passion de dominer. Et c'est afin que l'esprit du pasteur ne soit point entraîné dans la vaine gloire par la satisfaction de son autorité, que le sage a justement dit : «On t'a établi roi ? Ne t'élève pas mais sois au milieu d'eux ainsi que l'un d'eux.» (Ec 32,1). De là encore ces paroles de saint Pierre : «Non en dominateur des Églises, mais en devenant les modèles du troupeau.» (I Pi 5,3). Enfin, nous exhortant à une justice plus haute, la Vérité a dit elle-même : «Vous savez que les chefs des nations leur commandent en maîtres, et que les grands exercent l'empire sur elles. Il n'en sera pas ainsi parmi vous mais quiconque veut être grand parmi vous, qu'il se fasse votre serviteur et quiconque veut être le premier parmi vous, qu'il se fasse votre esclave. C'est ainsi que le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir.» (Mt 20,25). En conséquence, (le Christ) annonce quels châtiments attendent le serviteur qui prend orgueil de l'autorité qu'il a reçue : «Si c'est, dit-il, un méchant serviteur, et que disant en lui-même mon Maître tarde à venir, il se mette à battre ses compagnons de service, à manger et à boire avec des gens adonnés au vin, le maître de ce serviteur viendra le jour où il ne l'attend pas, et à l'heure qu'il ne sait pas et il le séparera, et il lui donnera sa part avec les hypocrites : c'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents.» (Mt 24,48). C'est, en effet, à juste titre qu'est mis au rang des hypocrites celui qui, sous de faux dehors de discipline, change le ministère de la direction en moyen de domination.

Et cependant, il n'est pas rare que l'évêque ne commette une faute plus grave en gardant vis-à-vis des pervers une attitude plus faite d'égalité que d'autorité. C'est en effet, parce qu'Héli dominé par une fausse tendresse ne sut point sévir contre ses fils coupables, qu'il s'attira, à lui ainsi qu'à ses enfants, une condamnation terrible de la part du juge inflexible. Car c'est pour cette faiblesse qu'il lui fut dit de par Dieu : «Tu as honoré tes fils plus que moi.» (I Roi 2,29). D'où ce reproche que Dieu adresse aux pasteurs : «Vous n'avez pas pansé ce qui était fracturé, vous n'avez pas ramené ce qui était égarés.» (Ez 34,4). Et en effet, lorsqu'un homme tombé dans le péché n'est pas rappelé à l'état de justice par l'énergique sollicitude du pasteur, «ce qui est égaré n'est point ramené.» D'autre part, quand la discipline réprime quelque faute, par crainte que, si une sévère discrétion ne la tenait ainsi comprimée, celle-ci ne devînt mortelle, le pansement compresse la fracture.

Mais une fracture devient souvent plus grave si on la ligature sans précaution; et le blessé la sent plus douloureuse si le bandage est trop serré. Il est donc nécessaire qu'au temps où, en corrigeant, on ligature chez les inférieurs la blessure du péché, le châtiment lui-même soit tempéré par une grande sollicitude : de telle façon que le pasteur exerce contre les délinquants l'autorité disciplinaire avec tant de mesure qu'il ne cesse point d'avoir pour eux des entrailles de miséricorde. Il ne faut donc pas oublier que, vis-à-vis de ses inférieurs, l'affection doit faire du pasteur une mère, et la discipline un père. Et, à ce propos, il y a lieu de veiller, avec une attention extrême, à ce que la sévérité ne devienne point dureté ni l'affection faiblesse. Car, ainsi que déjà nous l'avons dit dans nos Morales (50,20, ch. 5,14) la sévérité ou l'indulgence sont vaines, si l'une n'est pas tempérée par l'autre. Donc, une miséricorde justement sévère, et une sévérité s'exerçant bienveillante à l'égard de ceux qui leur sont soumis, tels sont les sentiments qui doivent exister chez les pasteurs. C'est pourquoi, ainsi que celui qui est la Vérité nous le raconte, le moribond (de la parabole) fut transporté à l'hôtellerie par les soins du Samaritain et l'on versa le vin et l'huile sur ses plaies, afin que ses blessures fussent cautérisées par le vin et adoucies par l'huile. (cf. Lc 10,30). Certes, il est indispensable que quiconque a la charge de guérir les blessures y applique, avec le vin, la morsure de la douleur, et, avec l'huile, la douceur de la bonté : afin de purifier par le premier remède les parties corrompues, et de panser par l'huile les chairs qui doivent guérir. Il faut donc unir la douceur avec la sévérité, et faire de l'une et de l'autre un tel mélange, que les inférieurs ne soient point aigris par une dureté trop grande, non plus qu'amollis par une excessive bienveillance.

Cet idéal, d'après saint Paul, est marqué par l'arche du tabernacle dans laquelle se trouvait, avec les tables de la Loi, la verge (d'Aaron) et la manne. (Heb 9,4). Parce que, si dans le cœur du bon pasteur doit se trouver, avec la science des Écritures, la verge de la correction, il faut aussi que s'y rencontre la manne de la douceur. D'où cette parole de David : «Votre verge et votre bâton m'ont consolé.» (Ps 22,4). Nous sommes, en effet, frappés avec la verge, et nous nous appuyons sur le bâton. Si donc existe la rigueur de la verge qui frappe, qu'il y ait aussi la consolation du bâton qui soutient. Que règne, par suite, (chez le

pasteur), un amour sans faiblesse, une fermeté sans rudesse, un zèle qui ne s'exerce pas à contretemps, une miséricorde qui n'épargne pas plus qu'il n'est expédient afin qu'au faîte du pouvoir, la justice s'alliant avec la clémence, celui qui préside s'attache par la sévérité les cœurs de ses sujets, et les maintienne par la douceur dans la crainte révérencielle. CHAPITRE 7 Que le pasteur ne minimise point, par souci du temporel, sa sollicitude pour le spirituel. Que dans sa préoccupation du spirituel il ne laisse cependant point de veiller au temporel. Que le pasteur ne réduise point, par souci du temporel, sa sollicitude pour le spirituel. Que dans sa préoccupation du spirituel, il ne laisse point, cependant, de veiller au temporel : de peur que livré aux affaires du dehors il ne fasse défaut à celles des âmes, ou qu'adonné aux seules choses spirituelles il ne se consacre pas extérieurement à ses devoirs envers le prochain. Fréquemment, en effet, certains évêques étant comme oublieux que c'est pour les besoins des âmes qu'ils ont été établis sur leurs frères, s'adonnent de tout l'effort de leur cœur aux affaires séculières. Quand ces dernières se présentent, ils exultent de les avoir à mener; et quand elles manquent, c'est nuit et jour qu'ils soupirent après elles dans les agitations de leur tumultueuse ardeur. Que si, l'occasion faisant défaut, ils demeurent par hasard inactifs, ce repos lui-même ne les fatigue que davantage. Ils goûtent en effet une vraie jouissance à être accablés de travaux et c'est pour eux un supplice que de n'être point absorbés par les affaires de ce monde. Aussi arrive-t-il qu'en mettant leur joie à être ainsi écrasés par les inquiétudes mondaines, ils restent dans l'ignorance de choses dont ils devaient instruire les autres. D'où il résulte nécessairement aussi, que la vie du troupeau languit : car même si cette vie des brebis manifeste le désir de croître spirituellement, elle se heurte, ainsi qu'à un obstacle de la route, à l'exemple de son pasteur. Lorsque la tête en effet est malade c'est bien en vain que les membres sont forts et c'est en pure perte qu'une armée s'attache activement à la poursuite de l'ennemi, si, par la faute du général qui la commande, elle suit une fausse piste. Aucune exhortation ne vient relever les âmes, aucun blâme sévère ne réprime leurs fautes : car, tandis que l'office de juge séculier est tenu par celui qui est le gardien des âmes, la préoccupation du pasteur est ailleurs qu'à la garde de son troupeau. Et les brebis ne peuvent plus apercevoir la lumière de la vérité; car lorsque les soucis terrestres occupent l'esprit du pasteur, une poussière soulevée par le vent de la tentation aveugle les yeux de son Église. C'est pourquoi, après que, contradictoirement, le Rédempteur du genre humain nous eut mis sagement en garde contre l'intempérance en disant : «Prenez garde à vous-mêmes, de peur que vos cœurs ne s'appesantissent par l'excès du boire et du manger,» il ajouta aussitôt : «ni par les soucis de cette vie.» Et, sans désemparer, dans le même passage, intentionnellement (le Maître) adjoignit un motif de crainte : «De peur, dit-il, que ce jour (du jugement) ne fonde sur vous à l'improviste.» Jour dont il précise jusqu'à la nature en disant : «Car il viendra comme un filet sur tous ceux qui habitent la face de la terre entière.» Il dit encore à ce propos : (Nul ne peut servir deux maîtres.» (Lc 16,13). De même saint Paul tient-il les âmes éloignées du commerce du monde quand il affirme, on plutôt décrète : «Nul soldat au service de Dieu ne s'embarrasse des affaires du siècle s'il veut plaire à celui qui l'a enrôlé.» (II Tim 2,4). Aussi, recommande-t-il aux chefs de l'Église et de se livrer au zèle et d'en prévoir le correctif, en disant : «Quand donc vous avez des jugements à rendre sur les affaires de cette vie, établissez pour les juger ceux qui sont les moins considérés dans l'Église.» (I Cor 6,4). C'est- à-dire : que s'occupent de l'administration matérielle ceux-là que n'enrichissent point les dons spirituels. Comme si, plus clairement encore, l'Apôtre disait : «Puisqu'ils ne peuvent pas pénétrer les choses spirituelles, qu'ils vaquent donc aux nécessités extérieures.» De là le reproche que Moïse encourut de la part de Jethro l'étranger, parce qu'il se dévouait d'une manière déraisonnable aux affaires temporelles du peuple. Et Moïse reçut aussitôt après, le conseil d'établir des juges qui, en son lieu, dirigeraient les litiges, et de s'adonner lui-même avec plus de liberté à la méditation des mystères des choses spirituelles pour l'instruction du peuple.

Par suite, c'est aux subordonnés que doit revenir le soin des choses d'ordre inférieur aux pasteurs celui de la méditation des réalités surnaturelles, afin que de la sorte le tracas de la poussière n'obscurcisse point l'œil qui doit voir de haut pour tracer la voie. Et en effet, ceux qui président sont tous (comme) la tête de leurs sujets; or pour que les pieds puissent suivre la bonne route, il est indubitable que la tête doit voir le chemin de haut, pour parer au danger que les pieds languissants ne cessent d'avancer si, ne se tenant plus droite, la tête du corps s'inclinait vers la terre. Dès lors, dans quel état d'esprit un pasteur des âmes use-t-il de la dignité pastorale au milieu des autres, s'il est mêlé lui-même au commerce du monde qu'il doit blâmer chez autrui ? C'est pourquoi, dans l'irritation d'un juste retour, le Seigneur, par son prophète, fait entendre cette menace : «Il en sera du prêtre comme du peuple.» (Os 4,9). Or, il en est du prêtre comme du peuple, quand celui à qui est dévolue la charge des fonctions spirituelles accomplit les actions auxquelles se livrent ceux qui sont considérés comme encore remplis de penchants charnels. C'est pareil désordre que Jérémie déplore d'un cœur brisé de douleur quand il déclare prophétiquement sous le coup de la destruction du Temple : «Comment l'or s'est-il terni, sa couleur pure s'est-elle altérée ? les pierres du sanctuaire ont-elles été dispersées au coin de toutes les places ?» (Lam 4,1) Quelle chose, en effet, peut être signifiée par «l'or» qui est le premier des autres métaux, sinon l'excellence de la sainteté ? Et que symbolise «la couleur pure de l'or» si ce n'est la divinité de la religion digne d'être aimée par tous ? «Les pierres du sanctuaire» ne désignent-elles pas les personnes revêtues des saints ordres ? Qu'y a-t-il de figuré sous ce vocable de places» sinon l'étendue de la vie présente ? Car, en grec, le mot Platos a le sens d'étendue et c'est de là, bien certainement, qu'est venu le nom de «places». D'ailleurs la Vérité a déclaré elle-même : «Large et spacieuse est la voie qui conduit à la perdition.» (Mt 7,18).

Ainsi l'or s'obscurcit, lorsque la sainteté de la vie se trouve souillée par des actions mondaines. Il perd son éclat, quand s'efface l'estime dont étaient entourés certains hommes que l'on avait crus jusqu'alors vivre selon la piété. En effet, quand quel qu'un, après avoir mené une vie sainte, en vient à la manière d'agir des mondains, le respect dont on l'entourait se mue en mépris ainsi qu'une couleur qui passe,et s'évanouit aux yeux des hommes.

D'autre part, les pierres du sanctuaire sont dispersées sur les places lorsque ceux-là qui (pour ainsi parler) eussent dû, dans le secret du temple, s'adonner aux cérémonies intérieures pour l'honneur de l'Église, convoitent (de suivre) les voies larges des occupations profanes. Or, les pierres du sanctuaire étaient faites pour apparaître, à l'intérieur du Saint des Saints, sur le vêtement du grand-prêtre. Lors donc que les ministres de la Religion ne stimulent plus, par le mérite de leur vie, les fidèles à honorer leur Rédempteur, les pierres du sanctuaire ne sont plus sur les ornements du pontife. Et vraiment, ces pierres du sanctuaire gisent dispersées sur les places, quand les ministres des saints ordres, livrés au relâchement de leurs jouissances, s'attachent aux négoces d'ici-bas. Et remarquons bien que le prophète ne dit pas qu'elles sont dispersées sur les places, mais au coin des places car les pasteurs qui s'adonnent ainsi aux choses de la terre veulent être regardés comme parfaits; et malgré que, du fait de leur passion sensuelle, ils suivent les voies larges, ils entendent bien demeurer, par l'honneur (dont est entourée la sainteté), au coin des places publiques. Que si nous entendons par «pierres du sanctuaire» celles qui composaient l'édifice lui-même, il n'importe. Ces pierres dispersées gisent au coin des places, quand ceux qui ont reçu les saints ordres et dont l'honneur semblait d'abord tirer sa source de leur sublime vocation, brûlent du désir de se vouer aux affaires séculières.

Et donc, il peut arriver accidentellement qu'on accepte par compassion de s'occuper des affaires temporelles; mais il ne faut jamais les rechercher avec passion : de crainte qu'en n'appesantissant l'âme de celui qui les aime elles ne la fassent tomber, de tout leur poids, des hauteurs des choses spirituelles jusqu'aux plus bas fonds.

Par contre, il est d'autres pasteurs qui, à la vérité, prennent soin de leur troupeau, mais qui désirent tellement pouvoir eux-mêmes se consacrer au spirituel qu'ils en oublient complètement le temporel. Comme ils négligent entièrement ce qui regarde les besoins des corps, ils ne se mettent nullement en peine de pourvoir aux nécessités de leurs inférieurs. Aussi presque toujours méprise-t-on leur prédication : car tandis qu'ils reprennent les fautes des pécheurs, mais sans procurer à ceux-ci les choses nécessaires à la vie présente,

on ne les écoute jamais de bon cœur. C'est qu'en effet, la parole de la vérité ne pénètre point jusqu'à l'âme du pauvre si la main de la miséricorde ne lui ouvre l'accès de son cœur. Tandis qu'au contraire, la semence de la parole germe sans difficulté quand la bonté d'âme du prédicateur l'arrose dans le cœur de celui qui écoute. D'où l'obligation pour le pasteur d'être apte à inculquer les principes de la vie intérieure, et, en même temps, d'être à même de pourvoir, en toute pureté d'intention, aux nécessités extérieures. Qu'ainsi donc les pasteurs s'occupent avec ferveur des besoins spirituels de leur troupeau sans négliger toutefois la vigilance à l'égard de ce qui touche à son existence temporelle; car, comme nous venons de le dire, c'est en quelque sorte à bon droit que l'intelligence du peuple fidèle se trouve détournée de la bonne réception de la prédication, si le souci de l'assistance temporelle fait défaut au pasteur. De là cet avis qu'en toute sollicitude donne le premier pasteur quand il écrit : «J'exhorte les anciens qui sont parmi vous, moi ancien comme eux, témoin des souffrances du Christ, et, qui prendrai part, avec eux à la gloire qui doit être manifestée : paissez le troupeau de Dieu qui vous est confie.» (Pi 5,1). Saint Pierre a expliqué lui-même si ce soin qu'il recommandait s'entendait de l'âme ou du corps, en ajoutant aussitôt : «Veillant sur lui non par contrainte, mais de bon gré non dans un intérêt sordide, mais par dévouement.» Incontestablement, les pasteurs sont, par ces paroles, charitablement avertis de ne pas, au temps où ils soulagent la pauvreté de leurs ouailles, se blesser mortellement eux-mêmes avec la pointe du glaive de l'ambition; et de prendre bien garde à ne se point priver eux-mêmes du pain de la justice, tout en restaurant de leurs propres mains le prochain à l'aide de secours matériels. Cette sollicitude des pasteurs, saint Paul la stimule quand il dit: «Celui qui n'a pas soin des siens, sur tout de ceux de sa famille, a renié la foi, et il est pire qu'un infidèle.» (I Tim 5,8). Il résulte qu'en tout ceci la crainte est toujours opportune pour empêcher que le zèle exercé extérieurement par les pasteurs ne les détourne de la méditation intérieure; car, bien souvent, ainsi que précédemment nous l'avons dit, quand les cœurs des pasteurs s'adonnent sans précaution au soin du temporel ils se refroidissent dans la charité intérieure, et, répandus au dehors, ils se mettent peu en peine d'oublier qu'ils ont reçu charge d'âmes. Il est donc nécessaire que le zèle extérieur dépensé au service de ceux qui nous sont soumis soit maintenu dans une certaine limite. D'où l'à-propos de cette parole qui fut dite à Ezéchiel : «Les prêtres ne se raseront point la tête et ne laisseront pas non plus croître leur chevelure, mais ils se tondront la tête.» (Ez 44,20). C'est, en effet à juste titre que sont appelés «prêtres» ceux qui sont à la tête des fidèles pour leur donner une sainte direction. Or, les cheveux sur la tête figurent les préoccupations extérieures de l'âme. Poussant insensiblement sur le crâne, ils désignent les soucis de la vie présente qui, survenant parfois bien mal à propos, naissent, quasi à notre insu, d'une intelligence imprévoyante. Puisque donc tous ceux qui gouvernent doivent incontestablement connaître les soucis extérieurs, et cependant ne point s'y adonner intensivement, c'est avec raison que les prêtres ont reçu défense de se raser la tête et de laisser croître leur chevelure, c'est-à-dire qu'ils ne doivent ni se désintéresser totalement du souci temporel des besoins de leurs subordonnés, ni non plus se laisser aller à s'y livrer d'une manière excessive. D'où l'à-propos de la parole : «Mais ils se tondront la tête». C'est-à-dire : qu'ils s'adonnent au soin du temporel autant que cela est nécessaire; et qu'ils s'en affranchissent toutefois plus vite encore, afin de ne se point laisser abusivement envahir. Et donc, tandis que la subsistance des corps se trouve être assurée par une prévoyante assistance extérieure, et que, d'autre part, grâce à un recueillement modéré de l'âme, la vie matérielle n'est point entravée, alors, sur la tête du prêtre, il reste les cheveux nécessaires pour couvrir la peau. Quant aux autres, ils sont retranchés afin qu'ils ne voilent pas les yeux.

CHAPITRE 8 Que le pasteur n'ambitionne point de plaire aux hommes par son zèle : mais que pourtant il soit attentif à ce qui doit leur être agréable. Avec cela, il faut aussi que le pasteur veille soigneusement à n'être point touché par le désir de plaire aux hommes; à ne point désirer, – quand il se livre avec zèle à la méditation des choses spirituelles, ou qu'avec prévoyance il administre le temporel, – que ses subordonnés l'aient personnellement en affection plus que la vérité; de crainte que, faisant fond sur ses bonnes œuvres, et paraissant être bien loin du monde, son orgueil le rende étranger à Dieu son créateur. Est, en effet, l'ennemi du Rédempteur, celui qui, grâce aux bonnes œuvres qu'il accomplit, convoite d'être aimé par l'Église au lieu et en place du Sauveur. Car quand le serviteur dont un maître se sert pour transmettre des présents, est ambitieux de plaire aux yeux de l'épouse de son seigneur, il se rend coupable d'un souhait adultère. Or quand un tel amour de soi a envahi l'âme d'un pasteur, il l'entraîne tantôt à une excessive faiblesse, tantôt à une sévérité outrée. Effectivement, à raison de son amourpropre, l'âme du pasteur verse dans la faiblesse, du fait qu'étant témoin des péchés de ses subordonnés, il n'ose les reprendre de peur de voir se refroidir leur affection pour lui; et parfois même il flatte, par de basses complaisances, les errements de sujets qu'il avait le devoir de sévèrement punir. Chose qui, avec raison, fait dire au prophète : «Malheur à ceux qui cousent des coussins sous tous les coudes, et font des oreillers pour les têtes de tout âge afin de prendre les âmes au piège !» (Ez 13,18) Placer des coussins sous tous les coudes, c'est soutenir par de caressantes flatteries les âmes qui déchoient de leur justice et s'en vont s'enlisant dans les plaisirs de ce monde. Et en effet, les coudes, pour ainsi parler, sont soutenus par des coussins, et la tête de l'homme qui repose est accotée par des oreillers, lorsqu'on évite au pécheur la rudesse de la réprimande, et que l'on fait preuve, envers lui, d'une sympathie amollissante. Si bien que s'endort doucement dans l'erreur cet homme qu'aucune rude parole de blâme ne vient troubler. Or ces pasteurs qui s'aiment eux-mêmes se conduisent de la sorte à l'égard seulement de ceux qu'ils ont la peur de voir leur nuire dans leur recherche de la gloire temporelle. Ils traitent, en effet, avec une perpétuelle rudesse de paroles ceux qu'ils savent bien ne rien pouvoir contre eux. Ils ne les avertissent jamais avec clémence. Oublieux, au contraire, de la mansuétude pastorale, ils les maintiennent sous la terreur de l'exercice du despotisme. Ce sont ces pasteurs que, par l'entremise du prophète, la voix de Dieu réprimande en ces termes : «Vous avez dominé sur les brebis avec violence et despotisme.» (Ez 34,4). Ils se préfèrent eux-mêmes à leur Créateur, ils se dressent avec insolence en face de leurs subordonnés; et, insouciants de leurs devoirs, ils ne pensent qu'à leur puissance. Ils ne se mettent nullement en peine du jugement qui les attend. Ils se gonflent impudemment de leur puissance temporelle. Ils veulent librement se permettre ce qui est défendu, et ne supportent pas qu'un seul de leurs subordonnés y contredise. Or celui qui se complaît dans le mal et exige par surcroît que les autres se taisent sur ses actions coupables, celui-là témoigne contre lui-même qu'il convoite être aimé plus que la vérité dont il ne permet pas qu'on prenne contre lui la défense. Il n'est personne, même de vie exemplaire, auquel il n'arrive de broncher en quelque manière. Dès lors, celui-là désire que la vérité soit aimée bien plus que lui-même, qui n'admet pas d'être traité avec ménagement par personne au détriment de la vérité. C'est ainsi que saint Pierre accepta volontiers la réprimande de saint Paul, et que David écouta humblement le blâme d'un de ses sujets. C'est que les bons pasteurs ne sachant point se rechercher eux-mêmes d'un amour personnel, regardent comme une marque d'humble déférence la libre et loyale franchise de leurs sujets. En tout ceci il est cependant nécessaire que l'exercice de l'autorité soit tempéré d'une discrétion très grande, afin que la pensée des subordonnés puisse librement se traduire en paroles quand elle sera l'expression de la vérité, sans que toutefois cette liberté dégénère en suffisance v: de peur qu'en laissant ainsi aux sujets toute facilité de langage, ceux-ci ne viennent à perdre l'humilité pratique. Il faut aussi faire opportunément remarquer que les bons pasteurs souhaitent plaire aux hommes; mais dans le but de les attirer, par le charme de leur mérite personnel, à

l'amour de la vérité non point avec la préoccupation d'en être aimés eux-mêmes, mais bien pour se servir de l'affection qu'on leur témoigne ainsi que d'une route pour amener les cœurs de ceux qui les écoutent à l'affection du Créateur. Il est rare en effet, qu'on entende avec bienveillance, – quelques bonnes choses qu'il dise, – un prédicateur qui n'est pas sympathique. Un pasteur doit donc s'efforcer d'être aimé s'il désire qu'on l'écoute, sans rechercher toutefois une telle affection pour lui-même : de crainte de devenir, par cette usurpation secrète, un objet de dégoût pour Celui auquel il fait extérieurement profession de servir.

C'est ce qu'enseigne saint Paul avec justesse quand il nous découvre les secrets de son apostolat en disant : «C'est ainsi que moi-même je m'efforce en toutes choses de complaire à tous.» (I Cor 10,33). Mais il ajoute en un autre passage : «Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas le serviteur du Christ.» (Gal 1,10). Ainsi donc, Paul plaît et ne plaît pas. Ce qu'il désire voir plaire en lui, ce n'est pas lui : il recherche seulement, qu'à son occasion, la vérité plaise aux hommes.

CHAPITRE 9 Un pasteur doit savoir que, bien souvent, les vices se présentent sous l'apparence mensongère des vertus. Le pasteur doit savoir aussi, que bien souvent les vices revêtent mensongèrement les dehors des vertus. Fréquemment, en effet, l'avarice se cache sous le nom d'économie tandis que, contrairement, la prodigalité se couvre de celui de libéralité. Souvent l'indulgence coupable se fait passer pour miséricorde, et la colère sans retenue pour exercice d'un saint zèle. Plus d'une fois on prend la précipitation pour de l'activité louable, et la paresse à agir est estimée parti-pris de pondération.

D'où la nécessité, pour le conducteur d'âmes, de savoir discerner avec une extrême attention les vertus et les vices : afin que l'avarice n'envahisse point son cœur, et qu'il ne se laisse point aller à se réjouir d’avoir la réputation d'être sage dans ses aumônes ou à se flatter d'être large dans ses charités en prodiguant un modérément les secours; ou jusqu'à causer la perte éternelle de ceux qui lui sont confiés en pardonnant des fautes qu'il aurait dû punir ou à se rendre lui-même plus gravement coupable en châtiant avec excès les écarts commis ou à compromettre, par une hâte prématurée, une affaire qui eût pu être conduite à bonne fin moyennant sagesse et mesure ou à laisser réduire à rien, par apathie, le succès d'une bonne entreprise CHAPITRE 10 Quelle doit être la discrétion du pasteur, soit qu'il corrige ou dissimule, soit qu'il use de vigueur ou de mansuétude. Il faut encore savoir que parfois la prudence demande de sembler ne pas apercevoir les vices des subordonnés, tout en leur laissant deviner que l'on veut bien paraître fermer les yeux. Quelquefois même des fautes notoires seront tolérées pour un temps, alors que d'autres qui demeurent secrètes devront être l'objet d'une enquête discrète. Il est des écarts de conduite qu'il faut reprendre avec douceur, et d'autres au contraire qu'on doit reprocher avec véhémence. Nous avons dit qu'il existe certains vices qu'il est prudent de sembler ne pas apercevoir, tout en laissant deviner que l'on veut bien paraître fermer les yeux. Cela afin que le coupable se sachant découvert, et voyant supportées chez lui, en esprit de tolérance, des fautes sur lesquelles il sait bien qu'on garde le silence, rougisse d'en accroître le nombre, et devienne un juge sévère pour lui-même en faveur de qui la patience de son pasteur plaide auprès de ce dernier avec clémence. C'est en usant d'une telle méthode que le Seigneur reprend à propos la Judée lorsqu'il lui dit par le prophète : «Tu as été infidèle, et tu ne t'es

plus souvenue de moi, et tu n'es point rentrée dans ton cœur, parce que j'ai gardé le silence et que j'ai semblé ne pas voir. » (Is 57,11). Dieu a donc paru ne pas voir les fautes, et il le fait savoir : car il s'est tu en face du péché, et cependant l'a dénoncé en rendant public son silence. En second lieu il est à propos de tolérer certaines fautes, même de notoriété publique, lorsque les circonstances sont nettement défavorables à l'opportunité d'une réprimande ouverte. C'est qu'en effet les plaies prématurément débridées subissent une inflammation pire et si l'application des remèdes ne se fait pas au moment favorable, c'est un fait d'expérience que ceux-ci perdent leur vertu curative. Mais tant qu'elle cherche l'heure où la correction pourra être infligée à ses sujets coupables, la patience de l'évêque est accablée sous le poids même des péchés qu'elle supporte. D'où cette si juste parole du Psalmiste : «Les pécheurs ont travaillé sur mon dos.» (Ps 128,3). C'est sur le dos en effet que nous portons les fardeaux. Le psalmiste se plaint donc que les pécheurs ont travaillé sur son dos; et c'est comme s'il disait sans allégorie «les pécheurs que je ne puis corriger, je les porte ainsi qu'un fardeau qui m'est mis sur le dos.» D'autre part, certaines fautes secrètes doivent faire l'objet d'une délicate enquête, afin que, sur les indications fournies par certains signes extérieurs, le pasteur découvre ce qui demeure caché dans l'âme de ses sujets et que, par une réprimande survenant à propos, il arrive, en partant de la découverte de fautes moindres, à la connaissance d'autres délits plus graves. D'où l'à-propos de cette révélation faite à Ézéchiel : «Fils de l'homme, perce donc la muraille.» Sur quoi le même prophète immédiatement ajoute : «Et quand j'eus percé la muraille, une porte apparut. Et le Seigneur me dit : Entre, et vois les abominations horribles qu'ils commettent ici. Et j'entrai, et je vis : et voici qu'il y avait toutes sortes de figures de reptiles et d'animaux immondes, et toutes les idoles de la maison d'Israël dessinées sur la muraille.» (Ez 8,8-10). Or, c'est la personne des pasteurs qui est représentée par Ézéchiel, et la muraille symbolise la dureté du cœur de leurs ouailles. Et qu'est-ce donc percer la muraille, sinon réussir à forcer par de pénétrantes investigations la dureté des cœurs ? Quand Ézéchiel eut pratiqué l'ouverture (qu'on le priait de faire), une porte apparut. Ainsi, lorsque par de scrupuleuses recherches, ou par des corrections placées bien à propos, on a triomphé de la dureté d'un cœur, il semble qu'alors une porte s'ouvre par laquelle on peut lire toutes les pensées intimes de celui qu'on corrige. C'est donc à juste titre que, dans la prophétie, s'en suivent ces paroles : «Entre, et vois les abominations horribles qu'ils commettent ici.» Il entre, pour ainsi dire, afin de découvrir des abominations, le pasteur qui, par l'interprétation de certains signes apparaissant au dehors, pénètre assez avant dans les cœurs de ses sujets pour que lui soient connus tous leurs desseins pervers. C'est pourquoi le prophète ajoute «Et j'entrai, et je vis : et voici qu'il y avait toutes sortes de figures de reptiles et d'animaux immondes.» Les désirs terrestres sont admirablement symbolisés par les reptiles; et, par les animaux, sont représentés les desseins qui, bien qu'élevé un peu au-dessus de la terre, n'ont encore d'autre but que l'obtention d'une récompense terrestre. Les reptiles adhèrent, en effet, avec tout leur corps à la terre. Quant aux animaux, ils sont sans doute soutenus audessus du sol dans une grande partie d'eux-mêmes, mais ils sont inclinés sans cesse vers la terre par leur appétit glouton. Par suite, les reptiles sont dans l'intérieur (de l'âme) quand les pensées qui s'y agitent ne se haussent jamais au-dessus des désirs terrestres. Les animaux s'y rencontrent à leur tour, quand, bien qu'il y ait dans l'âme des pensées justes et honnêtes, ces dernières, pourtant, se trouvent orientées vers des désirs de lucre et d'honneurs temporels. Prises en elles-mêmes, de telles pensées paraissent bien, sans doute, planer au-dessus de la terre mais l'ambition, tel un désir glouton, fait qu'elles se ravalent dans l'ornière. De là cette juste parole : «Et toutes les idoles de la maison d'Israël étaient peintes sur la muraille.» Il est écrit, en effet : «La cupidité est une idolâtrie.» (Col 3,5). C'est donc avec raison que les idoles sont mentionnées après les animaux car quand bien même quelques individualités par une honnête conduite s'élèvent, si l'on veut, au-dessus du terre à terre, elles s'y ramènent elles-mêmes par leur basse ambition. Enfin c'est avec raison qu'il est dit : «Les idoles étaient peintes», parce que, quand les dehors trompeurs des choses extérieures sont accueillis au dedans de soi, tout ce que l'on pense en songeant à ces vaines images s'imprime pour ainsi dire en notre cœur. Il faut noter aussi qu'une ouverture est d'abord pratiquée dans le mur, qu'ensuite on découvre la porte, et que l'abomination

secrète est mentionnée en dernier lieu. C'est qu'en effet, ce sont les indices extérieurs de chaque péché qui s'aperçoivent tout d'abord; ensuite c'est la porte de l'impudente iniquité qui se dévoile et enfin tout le mal caché au-dedans se découvre. Mais il existe d'autres fautes qu'il faut reprendre avec douceur. Car quand ce n'est point par malice, mais par ignorance seule ou par fragilité que se produit la chute, il est certainement nécessaire que la répression même du délit soit imprégnée d'un grand tempérament. Tous, en effet, tandis que nous restons dans cette chair mortelle, demeurons soumis aux faiblesses de notre nature déchue. Chacun doit donc juger d'après soi-même combien il lui est nécessaire de compatir à la fragilité d'autrui : de crainte qu'en se laissant aller à de trop vives paroles de blâme contre l'infirmité du prochain, il ne semble oublieux de ce qu'il est lui-même. D'où cet avis opportun de saint Paul : «Lors même qu'un homme se serait laissé surprendre à quelque faute, vous qui êtes spirituels, redressez-le avec un esprit de douceur, prenant garde à vous-mêmes, de peur que vous ne tombiez aussi en tentation.» (Gal 6,1). Comme si l'Apôtre disait ouvertement : «Quand, par le fait de l'infirmité d'autrui, quelque chose dont vous êtes témoin vous choque, pensez à ce que vous êtes, afin que votre âme se modère dans son ardeur de réprimande par la peur de tomber dans la faute qu'elle blâme.» Par contre, il est des choses qu'il faut vivement réprimander, afin que, lorsqu'un coupable ne se rend pas compte de sa faute, il en apprenne la gravité de la bouche de son censeur; et qu'au cas où quelque pécheur tiendrait pour peccadille la chose qu'il a commise, il en perçoive l'horreur d'après la rudesse de la correction qu'on lui inflige. Car il est du devoir d’un pasteur d'annoncer au moyen de la prédication la gloire de la patrie céleste; de découvrir combien de tentations de l'antique ennemi sont secrètement posées sur le chemin de cette vie; et de corriger avec grande énergie ceux des péchés de ses ouailles qu'il lui est impossible de pouvoir patiemment tolérer : de crainte qu'en ne se dressant pas assez vigoureusement contre les désordres, il ne porte lui-même la responsabilité de toutes les fautes commises. C'est donc bien justement qu'il est dit à Ézéchiel : «Prends une brique, pose-la devant toi, et tu y dessineras une ville, Jérusalem.» Suivent aussitôt ces paroles : «Mets le siège contre elle, construis contre elle une tour d'attaque, élève des terrasses, place contre elle des camps, et pose contre elle des béliers tout autour.» Et, immédiatement, il est ajouté, pour la sûreté personnelle du prophète : «Et toi, prends une poêle en fer, et place-la comme un mur de fer entre toi et la ville.» (Ez 4,1-2). De qui donc Ézéchiel est-il l'image, sinon des chefs (de l'Église), lui à qui il est dit : «Prends une brique, pose-la devant toi, et tu y dessineras une ville, Jérusalem ?» Les saints docteurs, en effet, prennent une brique lorsqu'ils s'emparent, pour l'instruire, du cœur de leurs auditeurs. Ils placent vraiment cette brique devant eux lorsqu'ils veillent sur ce même cœur avec tout le zèle de leur âme. C'est encore sur ce cœur qu'ils ont reçu mission de dessiner Jérusalem; car en s'adressant à des cœurs remplis des désirs terrestres ils s'appliquent avec très grand soin, à leur donner idée de ce qu'est la vision de la paix éternelle. Mais comme c'est en pure perte que l'on prend notion de la beauté de la patrie céleste si on n'apprend pas, en même temps, à connaître à quels assauts nombreux de l'ennemi perfide on demeure en butte ici-bas, l'Écriture ajoute à propos : «Mets le siège contre elle, construis contre elle une tour d'attaque.» Et, en effet, les saints prédicateurs mettent le siège à l'entour de la brique sur laquelle est gravée la cité de Jérusalem, lorsqu'ils révèlent à une âme, terrestre encore, mais qui déjà aspire à la patrie céleste, combien grande, au cours de cette vie, l'hostilité des vices se déploiera contre elle. Car, en dénonçant comment chaque péché prépare des embûches à ceux-là qui progressent, c'est, grâce à la parole du prédicateur, comme un siège qui est mis autour de la ville de Jérusalem. Et comme les prédicateurs ne doivent pas seulement mettre en lumière la méthode d'attaque des vices, mais expliquer encore comment, bien pratiquées, les vertus nous donnent de la force, c'est avec raison qu'il est dit ensuite : «Construis contre elle une tour d'attaque.» Effectivement, le saint prédicateur construit une tour l'attaque quand il montre quelles sont les vertus par lesquelles on résiste aux vices. Et comme, ordinairement, au fur et à mesure que la vertu grandit, les assauts de la tentation redoublent, c'est encore sagement que viennent ces paroles : «Élève des terrasses, place contre elle des camps, et pose contre elle des béliers tout autour.» En effet, le prédicateur élève une terrasse, quand il dénonce l'effort d'une recrudescente tentation. Il

place des camps contre Jérusalem, lorsqu'il découvre à l'attention loyale de ses auditeurs les embûches sournoises et comme insaisissables de l'ennemi astucieux. Il pose enfin des béliers tout autour, quand ii fait connaître quels aiguillons de tentations nous enserrent de toutes parts en cette vie, battant en brèche la muraille des vertus.

Mais quand bien même le pasteur aurait exactement enseigné toutes ces choses, il ne se préparerait à lui-même aucune quittance d'éternité s'il n'était animé d'une combative ardeur contre les fautes de tous. Voilà pourquoi il est encore écrit : «Et toi, prends une poêle en fer, et place-la comme un mur de fer entre toi et la ville.» Or la poêle symbolise ici l'ardeur de l'âme et dans le fer il faut voir la vigueur de la correction. Quelle chose, en effet, plus que le zèle de Dieu brûle et dévore l'âme d'un docteur ? C'est de la chaleur de cette «poêle» qu'était embrasé Paul quand il disait : «Qui est faible, sans que je sois faible aussi ? Qui vient à tomber, sans qu'un feu me dévore ?» (II Cor 11,29). Et parce que quiconque est embrasé du zèle de Dieu doit se couvrir sans cesse d'une grande vigilance s'il ne veut pas risquer d'être condamné pour négligence, c'est à juste titre qu'il est dit au prophète : «Place-la comme un mur de fer entre toi et la ville.» Et, véritablement, la poêle de fer est posée comme un mur de fer entre le prophète et la ville : car dès que les pasteurs font preuve d'un grand zèle, ils maintiennent, ainsi qu'un rempart, ce même zèle entre eux et leurs auditeurs, dans la crainte qu'ils ne soient un jour abandonnés eux-mêmes à la (divine) vengeance s'ils se montrent ici-bas indolents à reprendre.

Mais en tout ceci il faut prendre garde que, quand l'âme du docteur s'irrite ellemême en vue de corriger, il est bien difficile qu'elle n'éclate pas quelquefois, et ne se laisse aller à des paroles qui n'eussent pas dû être prononcées. Oui, presque toujours il arrive qu'en reprenant avec grande puissance d'invective les fautes de ses ouailles, la langue du maître se laisse entraîner à de vrais excès de langage. Mais, lorsque le ton de la réprimande s'élève immodérément, les cœurs des coupables sombrent dans la désespérance ! Il est par suite indubitable qu'un pasteur qui, s'étant ainsi emporté, constate avoir, au-delà du raisonnable, bouleversé les âmes de ses sujets, est toujours dans l'obligation d'avoir à recourir pour son compte à la pénitence, afin de trouver par ses larmes grâce devant Celui qui est la Vérité : car un tel pasteur a péché par l'ardeur même de son zèle pour la vérité. C'est ce que, figurativement, le Seigneur a prescrit par Moïse en disant : «Si un homme va de bonne foi avec son ami couper du bois dans la forêt et que sa main brandit la hache pour abattre un arbre, et que le fer s'échappe du manche, atteint son compagnon et le tue : cet homme s'enfuira dans l'une des refuge, et il aura la vie sauve. De peur que le proche parent du mort, vengeur du sang versé, ne poursuive le meurtrier dans l'ardeur de sa colère, ne l'appréhende, et ne lui porte un coup mortel.» (Dt 19,4-5).

Or nous allons dans la forêt avec un ami, chaque fois que nous nous appliquons à discerner les fautes de ceux-là qui nous sont soumis. Nous coupons du bois sans mauvais dessein lorsque nous réprimons, en toute charité d'intention, les vices des délinquants. Mais la cognée s'échappe de notre main quand la réprimande nous porte plus que de raison à la sévérité et le fer se détache du manche aussitôt que de trop dures paroles naissent d'une réprimande. Et ce langage atteint et tue notre ami : car les outrages proférés détruisent chez l'auditeur l'esprit de charité. C'est qu'en effet, l'âme du réprimandé conçoit vite de la haine dès qu'une correction excessive vient plus que de droit l'accabler.

Mais celui qui abat imprudemment des arbres et cause la mort de son prochain, doit se sauver dans l'une des trois villes de refuge : c'est-à-dire que, s'il en vient aux gémissements de la pénitence et se réfugie, dans l'unité de la foi, sous l'abri de l'espérance et de la charité, il n'est pas tenu pour coupable de l'homicide consommé. Et le proche parent du mort ne le tue point lorsqu'il le trouve : ce qui veut dire que quand viendra le juste juge, qui s'est uni personnellement à nous par la participation de flotte nature, il ne punira certes point comme coupable le faute celui que la foi, l'espérance et la charité tiendront réfugié sous leur protection.

CHAPITRE 11 Combien le pasteur doit s'appliquer à la méditation de la loi divine.

Tout ce qui a été dit jusqu'ici, le pasteur l'accomplira bien, si, rempli de l'esprit de la crainte et de l'amour d'En-Haut, il médite chaque jour attentivement les leçons de la sainte Écriture : afin que les paroles d'exhortation divine restaurent chez lui, en tout ce qui touche à la vie céleste, l'ardeur de sollicitude et de prévoyante attention que la nécessité du commerce du monde affaiblit sans trêve. De telle sorte que, reflué vers la vie du vieil homme par le contact des séculiers, il soit sans cesse renouvelé dans l'amour du pays céleste par l'élan de la componction.

Le cœur perd, en effet, prodigieusement au milieu des conversations humaines. Et puisque c'est un fait incontestable qu'il déchoit de son idéal sous la poussée du tumultueux assaut des occupations du dehors, il lui faut s'instruire sans cesse, afin de se rétablir par le zèle de l'étude.

Telle est la raison de l'avertissement que saint Paul donne à son disciple promu à l'épiscopat : «En attendant que je vienne, dit-il, applique-toi à la lecture.» (I Tim 4,13). De même ce cri de David : «Seigneur, combien j'aime votre loi ! Elle est tout le jour l'objet de mes méditations.» (Ps 118,97).

De là encore cette prescription du Seigneur disant à Moïse à propos du transport de l'arche : «Tu fondras pour elle quatre anneaux d'or, que tu mettras à ses quatre angles. Tu feras des barres de bois d'acacia, et tu les revêtiras d'or. Tu passeras les barres dans les anneaux qui sont sur les côtés de l'arche pour qu'elles servent à porter l'arche. Les barres resteront toujours dans les anneaux de l'arche et n'en seront jamais retirées.» (Ex 25,12). Que symbolise l'arche si ce n'est la sainte Église ? Ordre est donné par Dieu de mettre à ses quatre angles quatre anneaux d'or, pour la raison que, sans cesse grandissante, l'Église est répandue dans les quatre parties du monde, et qu'elle prêche armée des quatre livres du saint Évangile. Les barres de l'arche sont de bois d'acacia et passées, pour porter, dans les anneaux : parce qu'il faut chercher des docteurs forts et infatigables, semblables à un bois qui ne pourrit pas; lesquels demeurant attachés sans cesse à la leçon des Livres sacrés publieront l'unité de la sainte Église, et, se trouvant ainsi comme passés dans les anneaux d'or (des Évangiles), porteront l'arche. Car porter l'arche avec des barres c'est, pour les bons docteurs, mettre, par la prédication, la sainte Église à la portée des âmes ignorantes des infidèles. Ces barres furent, par ordre divin, revêtues d'or pour signifier que (les docteurs) ont le devoir, tandis qu'ils prêchent ouvertement aux autres, de resplendir eux-mêmes d'une (grande) pureté de vie. Il fut ajouté, justement à propos des barres :

«Elles resteront toujours dans les anneaux et n'en seront jamais retirées.» C'est-à-dire qu'il est de toute nécessité que ceux à qui incombe la charge de la prédication ne s'écartent jamais de l'étude de l'Écriture sainte. Et en effet, le but de la prescription ordonnant de laisser constamment les barres dans les anneaux était qu'aucun retard ne fût apporté dans l'enlèvement de l'arche du fait de la mise en place des barres, lorsque les circonstances exigeraient son transfert. Ce qui signifie qu'il serait tout à fait honteux qu'un pasteur, interrogé sur un point de spiritualité par ses subordonnés, ait besoin de recourir à ses livres alors qu'il a le devoir d'être à même de répondre sur-le-champ à la question posée. Que donc les barres demeurent dans les anneaux, afin que les docteurs, livrés sans cesse dans leurs cœurs à la méditation des textes sacrés, puissent sans retard élever l'arche du témoignage, et dispenser tout de suite l'enseignement si quelque circonstance l'exige.

De là cet avis salutaire que donne aux autres pasteurs le premier chef de l'Église quand il prononce ces paroles : «Soyez toujours prêts à répondre en donnant pleine satisfaction à quiconque vous demande raison de l'espérance qui est en vous.» (I Pi 3,15). Comme s'il disait ouvertement : Que les barres ne sortent jamais des anneaux, afin que nul retard n'entrave le transport de l'arche.

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