Regula pastoralis (page 3)
mal. Trompé comme le sont les oiseaux, il ne devine pas par quel piège de péché il va être étouffé quand, plein de convoitise, il aperçoit l'appât des biens de ce monde.
Lorsqu'ils rêvent d'obtenir n'importe quels avantages de cette terre, sans penser aux dommages qu'ils auront à supporter dans le siècle à venir, rappelez-leur qu'il est écrit : «Un héritage hâté à l'origine ne sera pas béni à la fin.» (Id., 20,21). Et véritablement, nous prenons notre commencement en cette vie, pour parvenir, dans l'autre, à un héritage de bénédiction. Par suite, ceux qui, dès le commencement, veulent jouir de l'héritage, se retranchent à eux-mêmes leur part de bénédiction à la fin parce qu'en désirant vivement grossir leur fortune en ce monde par une avarice coupable, ils sont déshérités pour l'autre vie d'un patrimoine éternel.
S'ils sont enfin dévorés d'ambition, ou qu'ils soient en mesure de se satisfaire en tout point, faites retentir à leurs oreilles la parole du Sauveur : «Que sert à un homme de gagner le monde entier, s'il vient à perdre son âme.» (Mt 16,26) Comme si Celui qui est la Vérité disait, sans employer de figure de langage : «Que sert à un homme de rassembler tout ce qui est extérieur à lui-même, s'il perd cette seule chose qui est lui-même.» Il est aussi quelquefois possible de venir plus vite à bout de la cupidité de ceux qui prennent le bien d'autrui. C'est le cas où celui qui les admoneste leur fait toucher, par ses paroles, tout ce qu'a de fugitif la vie présente, et leur ramène en pleine lumière la mémoire de ces hommes qui employèrent longuement leurs efforts à devenir riches en ce monde et qui, pourtant, ne surent point trouver le moyen de jouir longtemps des richesses qu'ils avaient conquises : une mort précipitée leur ayant soudainement, et du même coup, ravi tout ce que leur habileté n'avait point subitement et d'un seul coup accumule. Non seulement ils durent laisser là le fruit de leurs rapines, mais ils emportèrent avec eux devant le Tribunal de Dieu leur acte d'accusation de vol ! Qu'à ceux qui prennent le bien d'autrui on mette sous les yeux de semblables exemples que, de leur propre bouche, ils condamneront sans aucun doute; afin qu'après ce jugement verbal ils rentrent en eux-mêmes, et aient tout au moins honte d'imiter la conduite de ceux qu'ils blâment.
CHAPITRE 21 De la manière dont il faut reprendre ceux qui, sans convoiter le bien d'autrui, retiennent jalousement leur propre fortune; et ceux qui, tout en pratiquant l'aumône, dérobent ce qui ne leur appartient pas.
Il faut différemment reprendre ceux qui ne commettant point de vols n'exercent pas non plus l'aumône; et ceux qui, tout en faisant la charité sur leur propre fortune, ne laissent pas de dérober le bien des autres.
Il faut reprendre les premiers, de manière à ce qu'ils sachent bien clairement que cette terre d'où ils furent tirés est commune à tous les hommes et que, par conséquent, les aliments qu'elle fournit, elle les produit pour tous communément. C'est donc à faux que se jugent innocents ceux qui réclament pour leur usage privé le don que Dieu fit pour tous. Ces hommes qui ne font point l'aumône des biens qu'ils ont reçus, se rendent coupables de la mort de leurs frères, en ce sens qu'ils laissent chaque jour périr à peu près autant d'hommes qu'ils retiennent avaricieusement de subsides nécessaires aux pauvres gens qui meurent (de faim). C'est qu'en effet, quand nous donnons aux miséreux les choses indispensables, nous ne leur faisons point de largesses personnelles nous leur rendons ce qui est à eux. Nous remplissons bien plus un devoir de justice que nous n'accomplissons un acte de charité. Aussi bien, la Vérité même a-t-elle dit, en s'expliquant sur l'obligation d'exercer sagement la miséricorde : «Gardez-vous de faire votre justice devant les hommes.» (Mt 6,1). Et à cette recommandation vient s'ajouter la parole du psalmiste disant poétiquement (de l'homme juste) : «Il sème l'aumône, il donne à l'indigent; sa justice subsiste à jamais.» (Ps 116,9). Après donc avoir mentionné la charité donnée aux pauvres, l'auteur sacré a choisi pour elle non le vocable de miséricorde mais celui de «justice»; parce qu'il est juste, en effet, que ceux qui ont reçu quelque chose de Dieu, le commun Maître,
s'en servent pour le bien de tous. De là encore cette maxime de Salomon : «Le juste donne sans relâche.» (Pro 21,26).
Il faut aussi prévenir les gens de cette catégorie de se souvenir soigneusement du figuier demeuré stérile, et du mécontentement exprimé par le jardinier inflexible «qu'un tel arbre encombrât la terre.» (Lc 13,6).
Or, le figuier sans fruit encombre la terre quand, obstinément, l'âme de l'homme garde inutilement en réserve ce qui eût pu profiter à beaucoup. De même en est-il quand un insensé opprime, par l'ombre de sa paresse, le sol qu'un autre eût pu mettre en valeur par le soleil de ses bonnes œuvres.
Il n'est toutefois pas rare que ces hommes aient coutume d'objecter : «Nous usons des biens qui nous sont concédés, nous ne désirons pas ceux des autres et si nous n'accomplissons point d'œuvres de charité qui méritent récompense, nous ne faisons cependant rien de mal.» Or ils ne pensent ainsi que parce qu'ils tiennent, sans aucun doute, l'oreille de leur cœur fermée aux divines paroles. Ce riche, en effet, dont parle l'évangile, qui était habillé de pourpre et de fin lin, et qui faisait chaque jour une splendide chère, n'est point représenté comme ayant pris le bien des autres, mais comme ayant usé sans mérite de ses ressources personnelles et la géhenne vengeresse l'engloutit après cette vie, non parce qu'il avait fait quelque chose d'illicite, mais pour s'être livré tout entier à la jouissance immodérée de choses permises en soi. (cf. Lc 16,19 sv.).
Il faut secouer ces entêtés, et leur apprendre qu'ils font à Dieu cette grave injure de ne pas rendre le moindre sacrifice de miséricorde à Celui à la libéralité duquel ils sont redevables de tout. C'est d'eux que le psalmiste a dit : «L'homme ne donnera pas à Dieu un sacrifice propitiatoire, ni un prix capable de racheter son âme.» (Ps 118,8-9). Donner le prix de sa rançon, c'est, en effet, répondre par de bonnes œuvres aux prévenances de la faveur de Dieu. De là encore le cri de Jean Baptiste : «La cognée est déjà à la racine de l'arbre. Tout arbre qui ne porte pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu.» (Lc 3,9). Que ceux-là donc qui s'estiment innocents parce qu'ils ne dépouillent point leur prochain redoutent le coup de la cognée déjà levée, et secouent la torpeur d'une imprudente sécurité : de peur qu'en continuant de négliger à produire des fruits de bonnes œuvres, ils ne soient enlevés de la vie présente, ainsi que, sans retour, la hache sépare les racines d'avec la frondaison.
Par contre, il faut avertir ceux qui font l'aumône de leurs deniers, mais ne laissent point pour autant de dérober l'avoir des autres, qu'ils aient à se garder de vouloir à tout prix passer pour magnifiques, et, sous couleur du bien, de tomber dans le pire. Les gens de ce caractère, donnant sans discrétion ce qui leur appartient, non seulement, en effet, se laissent aller – comme nous l'avons dit déjà, – au murmure de l'impatience; mais de plus, pressés par le besoin, ils sont précipités jusque dans l'avarice. Or, peut-on imaginer quelque chose de plus malheureux que l'âme de ces hommes chez qui la libéralité engendre l'avarice, et pour lesquels l'exercice d'une vertu devient, si je puis dire, semence d'une moisson de péchés ? Il faut donc, tout d'abord, les exhorter à apprendre à gérer leurs biens avec prudence, et à ne point ensuite briguer la possession de ceux d'autrui. Car si l'on ne dessèche pas dans sa sève même la racine de la faute, jamais l'épine vivace de l'avarice ne sera détruite par l'amputation simple de ses rameaux. Or, c'est enlever à ces hommes l'occasion de voler,que de leur apprendre – et en tout premier lieu, à savoir exercer le droit de propriété. Cette initiation achevée, – et quand, bien entendu, ils sauront éviter de gâcher, par un abominable mélange de rapine, les mérites de la bienfaisance, – il faudra les guider dans la distribution charitable de leur avoir. Ce qu'ils donnent, en effet, aux autres avec miséricorde, n'a été (jusqu'ici) que le produit de leurs violences. Or c'est chose différente que de faire l'aumône pour ses péchés, ou de commettre des péchés afin de se procurer le moyen d'être charitable; et cette dernière façon de procéder ne peut d'aucune façon porter le nom d'aumône : car l'arbre devenu amer, grâce au poison de la sève élaboré par une racine mauvaise ne saurait produire un doux fruit. Ce sont de pareils sacrifices que le Seigneur repousse quand il déclare par son prophète : «Moi je suis le Seigneur qui aime la justice, et qui hait la rapine faite dans l'holocauste.» (Is 56,8). Et de nouveau : «Les sacrifices des méchants sont abominables, ils sont l'offrande du crime.» (Pro 21,27). Souvent aussi les méchants volent aux indigents ce qu'ils offrent ensuite à Dieu; mais le Seigneur fait savoir par le Sage avec quelles rudes paroles il repousse ces gens-là : Il immole (dit-il), un enfant sous les yeux de son père, celui qui offre un sacrifice pris sur le
bien des pauvres.» (Ec 34,24). Or peut-il exister chose plus intolérable que la mise à mort d'un fils sous les yeux de son père ? En comparant un pareil sacrifice à la torture qu'éprouverait un père ainsi privé de son enfant, le Seigneur montre assez de quels yeux courroucés Lui-même l'envisage. Malgré cela, la plupart du temps de pareils hommes tiennent pour méritoires les largesses qu'ils font, et feignent de compter pour rien leurs abondantes rapines. Ils supputent la récompense (que peuvent, d'après eux, mériter leurs aumônes), et se refusent à peser leurs crimes. Rappelez-leur qu'il est écrit : «Le salarié a réuni le fruit de son travail et l'a placé dans une bourse trouée.» (Ag 1,6). En effet, l'argent se voit quand on le met dans une bourse percée, mais ne s'aperçoit pas quand on le perd. Ainsi ceux qui voient ce qu'ils donnent en larges aumônes, mais qui ne mesurent point l'importance de leurs rapines, mettent-ils leur salaire dans une bourse sans fond, car, en présomptueux, ils envisagent les récompenses qu'ils attendent de leurs largesses, mais sans se rendre compte qu'ils les perdent. CHAPITRE 22 Comment il faut parler à ceux qui aiment la discorde, et aux pacifiques. Il faut tenir un langage différent vis-à-vis de ceux qui vivent en mésintelligence avec leurs frères, et vis-à-vis des pacifiques. Il faut reprendre les premiers afin qu'ils ne puissent ignorer que, pour si hautes que puissent être leurs antres vertus, il leur est radicalement impossible de devenir des hommes spirituels s'ils omettent de vivre en cordiale union avec leurs frères. Car il est écrit : «Le fruit de l'Esprit, an contraire, c'est la charité, la joie, la paix.» (Gal 5,22). Quiconque ne se préoccupe point de conserver la paix se refuse, par suite, à porter les fruits de l'Esprit. D'où cette accusation de saint Paul : «Puisqu'il y a parmi vous de la jalousie et des disputes, n'êtesvous pas charnels ?»(I Cor 3,3) Et cette directive du même Apôtre : «Recherchez la paix avec tous, et la sainteté, sans laquelle personne ne verra le Seigneur.» (Heb 12,14). Encore de lui l'exhortation suivante : «Efforcez-vous de conserver l'unité de l'esprit par le lien de la paix. Il n'y a qu'un seul corps et un seul Esprit, comme aussi vous avez été appelés par votre vocation à une même espérance.» (Ep 4,3). Par conséquent, personne ne peut atteindre au terme de la même espérance de la vocation chrétienne, s'il ne tend vers ce but en union d'âme avec ses frères. Or fréquemment il arrive à plus d'un, qu'en proportion des dons qui leur sont faits spécialement ils perdent, en s'enorgueillissant, le bienfait de la concorde qui est beaucoup plus grand. Par exemple, parce qu'un chrétien dompte mieux la chair que d'aucuns en refrénant sa gourmandise, le voilà qui fait fi de vivre uni avec ceux-là dont il surpasse l'abstinence. Mais que celui qui sépare de la sorte l'abstinence d'avec la concorde pèse attentivement cet avertissement du psalmiste : «Louez Dieu sur le tambourin et en chœur.» (Ps 150,4). Dans le tambourin c'est une peau desséchée et frappée qui résonne; mais, dans un chœur, les voix s'accordent à l’unisson. Ainsi, quiconque afflige son corps, mais abandonne la concorde, loue à la vérité Dieu «sur le tambourin», mais il ne le loue point en chœur.» Souvent aussi, une science plus grande fait que d'aucuns s'élèvent, et, à proportion même de leur degré d'orgueil, déchoient de la vertu d'union. Que ceux-là aient devant les yeux la parole prononcée par la Vérité même : «Gardez bien le sel en vous, et demeurez en paix les uns avec les autres.» (Mc 9,49). Par suite, le sel (de la sagesse) séparé de la paix n'est point un don de vertu, mais une cause de plus grande damnation. Plus en effet quelqu'un a de grandes lumières et plus gravement il pèche s'il abandonne l'union; dès lors aussi, méritera-t-il de se voir condamné sans circonstances atténuantes, parce que, s'il l'eût voulu, il aurait pu se garder prudemment du péché. C'est à ces hommes-là qu'il est dit à propos par l'apôtre saint Jacques : «Si vous avez dans votre cœur un zèle amer et un esprit de dispute, ne vous glorifiez point et ne mentez pas contre la vérité. Une pareille sagesse ne descend pas d'en haut; elle est terrestre, charnelle, diabolique … Mais la sagesse
d'en haut est premièrement pure, ensuite pacifique.» (Jc 3,14). La sagesse d'en haut est pure, parce qu'elle comprend selon Dieu; elle est pacifique parce qu'elle ne se sépare point, par orgueil, de la société de ses frères. Il faut reprendre les dissidents, afin qu'ils sachent qu'ils ne peuvent offrir au Seigneur le sacrifice d'aucune bonne œuvre aussi longtemps qu'ils demeurent éloignés de l'amour du prochain. Car il est écrit : «Si tu présentes ton offrande à l'autel, et que là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère puis viens présenter ton offrande.» (Mt 5,23). On peut déduire de ce précepte jusqu'à quel point est dénoncée comme intolérable la faute de ceux dont Dieu repousse l'offrande. Puisqu'en effet tous les autres péchés peuvent être expiés par de bonnes œuvres subséquentes, rendons-nous compte combien est grand le mal de la discorde, lequel, à moins d'avoir été radicalement détruit, ne laisse le champ libre à aucun bien possible. Il faut dite à ceux-là qui vivent dans la discorde que, s'ils ferment leurs oreilles aux commandements divins, ils prennent au moins la peine de regarder ce qui se passe dans le terre à terre où quantité d'oiseaux d'une même et unique espèce ne se séparent point quand ils volent en bande, et ou se voient beaucoup de bêtes brutes paissant ensemble les mêmes pâturages. Par de pareils exemples, si nous prenons le soin d'y réfléchir, l'animal sans raison démontre quel mal profond l'homme accomplit en se laissant aller aux divisions, et en perdant, par l'effet de sa volonté, ce que la bête garde d'instinct. D'autre part, il faut avertir les âmes pacifiques d'avoir à prendre garde que par excessif attachement à la paix dont présentement elles jouissent, il ne leur devienne indifférent d'atteindre à l'éternelle paix des cieux. Bien souvent, en effet, ce qui est tranquillité des choses se tourne en tentation des âmes, en ce sens qu'à proportion que les biens qu'elles possèdent leur sont d'une jouissance sans ennui, moins désirables leur apparaissent les objets de leur espérance; et elles poursuivent d'autant moins vivement la possession des richesses éternelles, qu 'elles se délectent davantage dans les satisfactions qu'offrent celles de ce temps. Voilà pourquoi la Vérité parlant Elle-même a dit, faisant bien le départ entre la paix terrestre et celle qui est des cieux, et élevant ses disciples de la tranquillité d'ici-bas au désir de celle à venir : «Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix.» (Jn 14,27). C'est-à-dire : «Je vous laisse la paix qui passe, et je vous donne celle qui doit durer sans fin.» Si donc le cœur humain se fige dans cette paix qui lui est laissée pour un temps, il n'arrivera jamais à celle qui doit être donnée pour toujours. Par suite, la paix présente doit à la fois être tenue et comme aimable et comme méprisable : de crainte qu'en s'y attachant à l'excès, l'âme de celui qui l'aime ne tombe dans le péché. Il faut donc, pratiquement, recommander aux pacifiques de veiller à ce qu'un trop grand désir de la paix de ce monde ne les empêche indéfiniment de dénoncer les mauvaises mœurs des hommes; d'avoir en outre à craindre qu'en sympathisant avec les méchants ils ne se détachent eux-mêmes de la paix de leur Créateur et qu'en craignant les discussions humaines du dehors, ils ne soient victimes d'une brisure de l'intime l'alliance (de leur âme avec Dieu). En effet, cette paix transitoire n'est qu'un simple vestige de la paix qui n'a point de fin. Quelle folie plus grande imaginer dès lors, que d'aimer des pas empreints sur la poussière, et de ne point aimer Celui qui les y a marqués ? Aussi le roi David, attaché tout entier à l'alliance de la paix intérieure, atteste avoir brisé avec les mauvais quand il dit : «Mon Dieu, n'ai-je pas haï ceux qui vous haïssaient, et n'ai-je pas séché d'horreur à cause de vos ennemis ? Je les haïssais d'une haine parfaite, et ils sont devenus mes ennemis.» (Ps 1A38,21). Haïr d'une haine parfaite les ennemis du Seigneur, c'est, en effet, et les aimer comme créatures de Dieu, et reprendre les fautes qu'ils commettent c'est condamner la conduite des pervers, et servir utilement à leur vie. Concluons de là quelle faute énorme c'est de vivre en paix avec les plus méchants des hommes quand on s'abstient de les réprimander, alors qu'un aussi grand prophète a présenté à Dieu, ainsi qu'on offre un sacrifice, le fait d'avoir, pour la cause du Seigneur, excité contre lui la rage des pervers. Ainsi encore, la tribu de Lévi est-elle dite, avoir rempli ses mains d'offrandes faites à Dieu : parce qu'ayant couru aux armes, ses fils, traversant le camp d'un bout à l'autre, ne firent de quartier à aucun révolté. (cf. Ex 32,27 sv). De même Phinées, méprisant la faveur des Israélites, frappa ceux qui péchaient avec les Madianites, et apaisa par sa colère le courroux du Seigneur. (Nom 25,9). Aussi la Vérité même déclare :
«Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je suis venu apporter, non la paix, mais le glaive.» (Mt 10,34). Lorsqu'imprudemment nous nous laissons prendre à l'amitié des méchants, nous nous allions à leurs fautes. Exemple : le roi de Juda, Josaphat, objet de si hautes louanges pour ce qui concernait sa précédente conduite, se vit presque menacé d'extermination à cause de son alliance avec Achab, roi d'Israël. Voici ce qu'en effet Dieu lui fit dire par son prophète : «Tu prêtes secours à l'impie, et tu lies amitié avec ceux qui haïssent le Seigneur. A cause de cela tu méritais la colère du Seigneur. Pourtant il s'est trouvé quelques bonnes œuvres en toi, car tu as fait disparaître les bois sacrés de la terre de Juda.» (Chro 50,2). Notre vie, en effet, cesse d'être en harmonie avec Celui qui est le juste par excellence, dès l'instant même où il y a pour elle collusion avec les méchants. Il faut apprendre aux pacifiques à ne point redouter de troubler leur paix temporaire quand il y a lieu pour eux d'en venir aux paroles de blâme. Il faut leur dire aussi, d'avoir à conserver, intérieurement, un amour intégral pour cette même paix dont ils s'écartent extérieurement par la violence de ton de leur parole. Double règle pratique que David observa, selon que lui-même en témoigne par ces mots : «Avec ceux qui haïssaient la paix, j'étais pacifique; quand je leur parlais, ils m'attaquaient sans sujet.» (Ps 119,7). Ainsi on l'attaquait quand il parlait, et cependant, bien qu'attaqué il restait pacifique; car il ne se faisait faute ni de reprendre les insensés, ni d'aimer ceux qu'il reprenait. De là encore cette recommandation de saint Paul : «S'il est possible, autant qu'il dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes.» (Rom 12,18). Ayant à exhorter ses disciples à vivre en paix avec tous les hommes, l'Apôtre prévoit une condition : «s'il est possible»; et il y joint cette seconde : «autant qu'il dépend de vous.» C'est qu'en effet, il était difficile que les disciples pussent avoir la paix avec tous puisqu'ils attaquaient tout ce qui se faisait de mal. Mais lorsque, du fait de nos réprimandes, la paix temporaire vient à être troublée dans le cœur des méchants, il est indispensable qu'elle soit conservée dans le nôtre. Et c'est pourquoi saint Paul ajoute avec raison : «Autant que cela dépend de vous.» Ce qui revient à dire : Comme la paix dépend de l'accord de deux parties, s'il arrive qu'elle soit chassée de chez ceux-là qu'on réprimande, il importe qu'au moins elle demeure intacte en votre âme à vous qui reprenez les autres.» Aussi bien, l'Apôtre revient-il sur le même sujet. Passant cette consigne à ses disciples : «Si quelqu'un n'obéit pas à l'ordre donné par cette lettre, notez-le, et pour le confondre, ne le fréquentez plus», il ajouta aussitôt : «Ne le considérez pourtant pas comme un ennemi, mais avertissez-le comme un frère.» (II Th 3,14). C'est-à-dire : Rompez avec lui la paix extérieure; mais, dans le fond du cœur, conservez la paix intérieure vis-à-vis de lui : afin que votre séparation affecte d'autant plus l'âme du coupable, que les sentiments pacifiques demeurent, à son égard, immuables en vos cœurs. CHAPITRE 23 Comment il faut parler aux semeurs de disputes et à ceux qui aiment la paix. Autres sont les reproches à faire à ceux qui sèment les disputes, autres les exhortations à adresser aux amis de la paix. On doit, en effet, s'adresser aux premiers de manière à ce qu'ils reconnaissent quel est celui dont ils se font les sectateurs. Car il est écrit de l'ange apostat, à l'occasion de la parabole où l'ivraie s'est trouvée mélangée au bon grain : «C'est l'ennemi qui a fait cela.» (Mt 13,28). Et Salomon a dit de ce membre du démon: «Un homme apostat, un homme pernicieux, marche la perversité dans la bouche il cligne les yeux, gratte du pied, il fait des signes avec les doigts, il médite le mal dans son cœur pervers, et en tout temps suscite des querelles.» (Pro 6,12). Voici qu'en ouvrant la bouche pour parler du semeur de disputes, le Sage l'a nommé apostat. Et en effet, si à l'exemple de l'orgueilleux archange un pareil homme ne s'était point, dans l'aversion de son âme, détaché d'abord de Dieu en son cœur, il n'en serait point arrivé dans la suite jusqu'à fomenter des querelles au dehors. Bien exact aussi ce passage qui le montre «approuvant des yeux, s'exprimant par signes, grattant du pied.» Intérieure,
en effet, est la règle qui veille extérieurement à l'attitude correcte des membres de notre corps. Dès lors, l'individu qui a perdu la maîtrise de son âme en vient tout de suite, extérieurement, à l'incohérence du geste, et prouve, par cette agitation externe, qu'il ne subsiste plus aucun frein dans son cœur. Que les semeurs de discorde entendent ces paroles : «Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu.» (Mt 5,9). Et que, par opposition, ils concluent que, si ceux qui vivent en paix sont appelés enfants de Dieu, ceux qui sèment la discorde sont indubitablement fils du diable. Or tous ceux qui, du fait de la discorde, ne participent plus à la sève de la charité se dessèchent. Quand bien même dans leur vie ils produisent des fruits de bonnes œuvres, ce sont fruits sans mérite car ils ne sont pas nés de l'unité de la charité. Que les semeurs de discorde apprennent par là de combien de péchés ils se rendent coupables, eux qui, par l'accomplissement d'un unique crime, arrachent d'un seul coup toutes les vertus des cœurs des hommes. Dans une seule faute, en effet, ils en commettent une infinité d'autres parce qu'en aimant la discorde ils étouffent la charité qui est, incontestablement,la mère de toutes les vertus. Or, de même que rien n'est plus précieux aux regards de Dieu que l'esprit de dilection, rien n'est plus désiré du diable que l'extinction de la charité. Quiconque, par conséquent, détruit la charité dans le cœur du prochain en semant la discorde, sert, on ne peut mieux, les intérêts de l'ennemi de Dieu. Car le démon tomba sitôt qu'il eut perdu la charité; et le malheureux dont je parle, arrachant cette vertu des cœurs qu'il a blessés, leur coupe le chemin de la montée du ciel. D'autre part, il faut prévenir les personnes pacifiques de ne pas se faire illusion sur les graves conséquences de leurs initiatives, et d'avoir à discerner ceux entre qui elles doivent faire régner l'accord. Car s'il est pernicieux que l'unité fasse défaut entre honnêtes gens, il est grandement nuisible qu'elle règne entre les méchants. Si en effet, la malice des mauvais s'allie dans l'oubli des discordes, leur puissance à mal faire s'en accroît aussitôt; car mieux ils s'entendent pour le mal, et plus fortement ils s'acharnent à la persécution des bons. De là vient que Dieu parlant, par la bouche du bienheureux Job, contre les prédicateurs de ce vase damné, l'antichrist, s'exprime ainsi à son sujet : «Les muscles de sa chair tiennent ensemble.» (Job 41,14). Et à propos de ses satellites, figurés par l'aspect des écailles du même monstre : «Chacune touche sa voisine; un souffle ne passerait pas entre elles.» (Ibid., 7). Oui, mieux les satellites de l'ennemi de Dieu s'entendent, sans qu'il y ait entre eux le moindre sujet de discorde, et plus puissamment ils s'allient pour l'extermination des bons. Celui-là donc qui, par la paix, fait l'union entre les mauvais, fournit des soldats à l'iniquité car les méchants accableront d'autant plus durement les bons qu'ils seront mieux unis pour leur faire la guerre. Aussi l'Apôtre par excellence, aux prises avec une acharnée poursuite des Pharisiens et des Sadducéens, s'appliqua-t-il à diviser entre eux ceux qu'il savait unis fortement contre lui, en s'écriant (dans le Sanhédrin) : «Mes frères, je suis Pharisien, fils de Pharisiens; c'est à cause de l'espérance en la résurrection des morts que je suis mis en jugement.» (Ac 23,6). Et, comme les Sadducéens rejetaient l'espérance en la résurrection à laquelle les Pharisiens tenaient, sur la foi de la sainte Écriture, il s'en suivit une rupture dans le bloc des persécuteurs; et Paul s'en alla sain et sauf, une fois divisée l'assemblée qui, précédemment unie, le pressait d'inquiétante manière. Il est donc nécessaire de recommander à ceux qui sont épris du souci de procurer la paix, de prendre soin, avant toutes choses, d'inspirer à l'âme des mauvais l'amour de la paix intérieure, afin que la paix extérieure ait, dans la suite, d'heureux effets en eux pour que leur cœur, une fois attaché à la possession de la paix intime, ne soit jamais entraîné au mal du fait de l'existence de la paix extérieure; et que le souci de la paix céleste les mette totalement à l'abri du danger de faire servir la paix terrestre à leur détriment spirituel. Toutefois, s'il se rencontre certains méchants placés dans l'impuissance de pouvoir nuire aux bons, encore qu'ils en aient le désir, il ne faut pas hésiter à faire régner entre eux la paix terrestre, et cela avant même que la paix du ciel puisse leur être connue : afin que ces pauvres gens, que la malice de leur impiété dresse contre l'amour de Dieu, s'adoucissent un peu en pratiquant la charité à l'égard du prochain; et que de même qu'on avance de l'imparfait vers le meilleur, ainsi puisent-ils s'élever jusqu'à cette paix de Dieu encore éloignée de leurs cœurs.
CHAPITRE 24 Comment il faut adresser des avis à ceux qui sont incultes dans la doctrine divine : et à ceux qui, en étant instruits, oublient d'être humbles. Il faut donner des avis différents à ceux qui ne comprennent pas ainsi qu'il faut les paroles de la Loi divine; et à ceux-là qui, la vérité, en saisissent bien le sens, mais ne les citent point en esprit d'humilité. On doit avertir, en effet, les gens qui dénaturent le sens des Écritures, afin qu'ils se rendent compte qu'ils changent, pour leur propre usage, le plus salutaire coup de vin en un breuvage empoisonné, et qu'ils se blessent mortellement avec un fer qui devrait les sauver, lorsqu'au lieu de débrider leurs plaies à l'aide de l'Écriture, ils se servent de cette dernière pour détruire ce qu'il y a de sain en eux ! Dites-leur de bien faire attention que la sainte Écriture nous est comme un flambeau posé dans la nuit de la vie présente; et que ses paroles, de lumière qu'elles sont, deviennent ténèbres lorsqu'on les entend de travers. Au reste, une volonté perverse n'entraînerait point ces malheureux dans des interprétations fausses, si l'orgueil tout d'abord ne les avait enflés. S'estimant, en effet, sages au-dessus de tous, ils dédaignent de suivre les autres en ce que ces derniers ont compris mieux qu'eux; et afin de se prévaloir de l'étiquette de la science auprès d'un public ignorant, ils s'emploient, autant qu'ils le peuvent, à renverser les saines interprétations données par les autres et à consolider la fausseté des leurs. D'où cette juste parole d'un prophète : «Ils ont fendu le ventre des femmes grosses de Galaad, afin d'élargir leur frontière.» (Amos 1,13) «Galaad», en effet, veut dire «amas de pierres élevé en témoignage» Et puisque le consentement de l'Église universelle sert de témoignage à la vérité, ce n'est point sans juste raison que Galaad est la figure de l'Église, laquelle, par la bouche de tous les fidèles, rend témoignage de ce qui est vrai au sujet de Dieu. «Les femmes grosses» sont le symbole des âmes qui, sous l'impulsion du divin amour, conçoivent l'intelligence de la divine parole, et qui, si elles arrivaient à leur terme, mettraient au jour, sous forme de fruits évidents de bonnes œuvres, l'intelligence de qu'elles ont conçue. Enfin «élargir sa frontière», c'est étendre au loin le renom de l'opinion qu'on a de soi. Les hérétiques, pour étendre leurs bornes, ouvrent donc bien le ventre des femmes de Galaad sur le point d'être mères : car, par leur prédication perverse, ils tuent les âmes des fidèles qui avaient déjà, dans leur intelligence, conçu quelque chose de la vérité et ils étendent au loin leur renom de science. Armés du glaive de l'erreur, ils déchirent les cœurs des faibles que l'intelligence de la parole divine remplissait déjà, et ils se font à eux-mêmes comme une réputation de sagesse. Lors donc que nous nous employons à instruire de telles gens pour les détourner de l'erreur, il est indispensable que nous les adjurions, en premier lieu, de ne point courir après la vaine gloire. Qu'en effet la racine de l'orgueil soit coupée, et, par voie de conséquence, les rameaux des assertions erronées se dessèchent. Il faut les avertir encore de prendre garde à ce qu'en faisant naître erreurs et discussions troublantes, ils transforment en sacrifice de Satan la Loi de Dieu elle-même, qui fut donnée précisément aux hommes pour leur défendre les sacrifices diaboliques. Aussi, par son prophète, le Seigneur se plaint-il en disant : «Je leur ai donné le froment, le vin et l'huile, je leur ai multiplié l'argent et l'or, qu'ils ont employés pour Baal.» (Os 2,8). Nous recevons le froment de la main du Seigneur lorsque, dans les passages obscurs de l'Écriture, l'écorce de la lettre une fois dépouillée, nous apercevons par l'intime de l'âme les sens profonds de la Loi. Le Seigneur nous donne son vin, quand il nous enivre par le sublime langage de son Écriture. Il nous accorde aussi son huile, quand, avec une suave douceur, il ordonne notre vie suivant des commandements plus simples. Il multiplie l'argent, quand, par sa lumière de vérité, il nous inspire des paroles pleines de sens. Il nous enrichit enfin de son or, lorsqu'il illumine notre cœur par la contemplation de la divine splendeur. Toutes choses que les hérétiques «emploient pour Baal» parce qu'en comprenant tout suivant un sens vicieux, ils pervertissent tout dans le cœur de ceux qui les écoutent. Et du froment de Dieu, de son vin, de son huile, de son argent comme de son or, ils font un sacrifice au diable : parce qu'ils font servir les paroles de paix à la folie de la discorde. Aussi faut-il les avertir, afin qu'ils sachent que, quand d'une âme méchante ils font surgir la division de paroles qui commandent la paix, eux-mêmes, par un juste retour de Dieu, trouvent la mort dans la parole de vie.
Par contre, il faut dire à ceux-là qui entendent comme il faut le sens des Écritures, mais n'en expliquent point les paroles avec assez d'humilité, qu'en cette matière ils aient à songer à eux-mêmes avant de divulguer aux autres les enseignements de Dieu : de peur qu'en critiquant la conduite d'autrui ils ne se négligent personnellement; et que comprenant avec rectitude tout ce qui est de la sainte Écriture, ils n'oublient qu'une seule chose : ce que Dieu dit par elle contre les orgueilleux. Mérite, en effet, d'être appelé insensé ou ignare, le médecin qui souhaite guérir le mal d'un autre, et qui ne sait pas celui dont il souffre luimême. Il faut donc prévenir, sans objection possible, ceux qui ne prêchent pas la divine parole avec esprit d'humilité, de prendre en premier lieu conscience de la virulence de leur propre mal lorsqu'ils prescrivent des remèdes à ceux qui souffrent : de crainte qu'en soignant les autres ils ne périssent eux-mêmes. Ils doivent être avertis d'avoir à prendre garde de ne point énerver, sous couleur d'éloquence, la force de la parole de Dieu; de ne point dire une chose, et d'en prêcher une autre par leur exemple. Rappelons-leur qu'il est écrit : «Si quelqu'un parle, que ce soit selon les oracles de Dieu.» (I Pi 4,2). Puisque les paroles qu'ils exposent ils ne les tiennent point de leur fond, pourquoi s'en glorifieraient-ils comme de leur propriété personnelle ? Qu'on leur cite ce passage de saint Paul : ««C'est telle qu'elle vient de Dieu, que nous prêchons la parole devant Dieu en Jésus Christ.» (II Cor 2,17). Prêche devant Dieu la parole divine telle qu'elle vient de Dieu, celui qui, tout d'abord, reconnaît que c'est de Dieu qu'il l'a reçue; et ensuite s'efforce, dans ce ministère, de plaire à Dieu et non aux hommes. Que les superbes entendent ce texte : «Quiconque a le cœur hautain est en abomination au Seigneur.» (Pro 16,5). Oui, véritablement, celui qui, dans la parole de Dieu, recherche sa propre gloire, empiète sur les droits du Seigneur qui la lui a confiée; il n'hésite un seul moment à faire passer après sa propre gloriole, Dieu duquel il a reçu le dépôt même dont on le louange. Que ces gens-là écoutent ce que, par Salomon, il est dit au prédicateur : «Bois l'eau de ta citerne, et les ruisseaux qui sortent de ton puits. Que tes sources se répandent au dehors, que tes ruisseaux coulent sur les places publiques. Qu'ils soient pour toi seul, et non pour des étrangers avec toi.» (Pro 5,15-17). Or, le prédicateur boit l'eau de sa citerne quand, rentrant en son cœur, lui-même écoute d'abord ce qu'il annonce. Il s'abreuve aux ruisseaux qui sortent de son puits, s'il se laisse pénétrer par l’onde de sa parole. D'où ces mots qui suivent à propos : «Que tes sources se répandent au dehors, que tes ruisseaux coulent sur les places publiques.» C'est dans l'ordre, en effet, que le prédicateur boive lui-même le premier; et qu'ensuite, par sa parole, il pénètre dans l'esprit des autres. Faire couler les ruisseaux au dehors, c'est, en effet, répandre extérieurement sur les autres la force de la prédication. Quant à «faire couler l'eau sur les places publiques», c'est, dans un vaste auditoire, faire l'application des paroles divines conformément à l'état d'âme de chacun de ceux qui les écoutent. Et parce que l'appétit de la vaine gloire s'insinue fréquemment (dans l'âme), au temps où la parole de Dieu parvient ainsi rapidement à la connaissance d'un grand nombre, Salomon après avoir dit «que tes ruisseaux coulent sur les places publiques», ajoute sagement : «Qu'ils soient pour toi seul, et non pour des étrangers avec toi.» Ceux que l'Esprit saint appelle «des étrangers», ce sont les esprits malins dont le Prophète a dit par la bouche d'un homme tenté : «Des étrangers se sont levés contre moi, et des hommes violents en veulent à ma vie.» (Ps 53,5). Le saint Esprit dit donc : «Que tes ruisseaux coulent sur les places publiques, et pourtant qu'ils soient pour toi seul.» Comme s'il disait sans figure : «S'il est nécessaire qu'extérieurement tu te consacres au ministère de la prédication, remplis cet office de telle façon que tu n'aies, par l'orgueil, aucune relation avec les esprits immondes; et qu'ainsi tu n'admettes pas tes propres ennemis comme compagnons dans le ministère de la divine parole. Ainsi donc, nous faisons couler nos ruisseaux sur les places et nous les conservons cependant pour nous seuls, lorsqu'extérieurement nous répandons au loin la prédication, sans avoir toutefois la moindre ambition d'obtenir par là les humaines louanges.
CHAPITRE 25 Comment il faut avertir ceux qui, par excessive humilité, refusent le ministère de la prédication : et ceux qui vont au-devant de lui avec une ardeur inconsidérée. Il faut tenir un différent langage en avertissant ceux qui, capables de prêcher dignement, n'osent l'entreprendre par humilité excessive; et en parlant à ceux auxquels l'incapacité ou bien l'âge interdit pareil ministère vers lequel, cependant, les pousse leur esprit brouillon. Or, ceux-là qui pouvant prêcher d'une manière profitable refusent cependant de le faire par un excès de modestie, sont à reprendre : de telle sorte qu'à l'aide d'une simple réflexion, ils arrivent à comprendre dans quelles graves défaillances ils tombent. S'ils dissimulaient, par exemple, des richesses qu'ils auraient, pour n'en point secourir leurs frères indigents, nul doute qu'ils ne se fissent ainsi les ouvriers de l'infortune d'autrui. Qu'ils se rendent compte par là de quelle faute ils se lient, ceux qui, en soustrayant à leurs frères pécheurs la parole de Dieu, cachent à des âmes mourantes les remèdes de vie. Aussi le Sage dit-il avec raison : «Sagesse cachée, trésor invisible : à quoi servent l'un et l'autre ?» (Ec 20,32) De même, si une famine accablait les peuples, et que des individus gardassent le blé caché, ils seraient, sans nul doute tenus pour responsables des cas de mort. Qu'ils jugent par cet exemple de quelle peine ils se rendent passibles ceux qui, lorsque les âmes périssent affamées de la parole de Dieu, ne leur fournissent pas le pain du secours divin qu'euxmêmes ont reçu en dépôt. Aussi bien, Salomon dit-il avec justice : «Celui qui retient le blé est maudit du peuple.» (Pro 11,26). Or, «retenir le blé», c'est renfermer en soi-même la parole de la sainte prédication. Et celui qui fait cela «est maudit du peuple», parce que, dans cette faute du silence d'un seul, Dieu frappe de malédiction la cause de perdition que cet homme a été pour beaucoup d'âmes qu'il lui eût été possible de sauver. Encore : si des hommes versés dans l'art chirurgical examinaient une blessure exigeant une opération et refusaient néanmoins de la pratiquer, assurément, et du fait seul de leur inaction, ils se rendraient coupables de fratricide. Qu'ils considèrent par suite dans quelle faute énorme ils se trouvent précipités ceux qui, possédant le moyen de guérir les blessures des âmes, négligent de les traiter en y portant le fer des paroles de Dieu. Aussi, est-ce à juste raison qu'un prophète a pu dire : «Maudit celui qui refuse le sang à son épée !» (Jer 48,10) Or, refuser le sang à son épée, c'est empêcher la parole de la prédication de mortifier la vie charnelle. C'est de ce glaive qu'il est encore écrit : «Et mon épée se repaîtra de chair» (Dt 32,42). Que ceux-là donc qui gardent cachée en eux-mêmes la parole de la prédication, entendent les divines sentences portées contre eux de terrible manière : afin que la terreur expulse l'appréhension de leurs cœurs. Qu'on leur rappelle que le serviteur qui refusa d'utiliser son talent, le perdit en même temps qu'il se vit condamné. Dites-leur que saint Paul se crut d'autant plus pur du sang de ses frères qu'il s'était montré plus impitoyable dans la répression de leurs vices. «Je vous atteste aujourd'hui, leur dit-il, que je suis pur du sang de tous; car je vous ai annoncé tout le dessein de Dieu sans vous en rien cacher.» (Ac 20,26) Faites leur entendre l'exhortation que reçut saint Jean par la voix de l'ange : «Que celui qui entend dise : venez» ! C'est-à-dire : «Que celui auquel l'appel intérieur s'adresse, entraîne, en criant, les autres, là où lui-même est attiré : de crainte que, tout appelé qu'il soit, il ne trouve les portes closes s'il arrive les mains vides auprès de celui qui l'avait choisi.» Qu'ils apprennent qu'Isaïe éclairé d'en Haut, se condamna lui-même, dans ce grand cri de repentir, pour s'être tenu à l'écart du ministère de la parole : «Malheur à moi, parce que je me suis tu !» (Is 6,5). Qu'ils connaissent la promesse que, par Salomon, Dieu a faite d'augmenter la science de la prédication chez celui qui ne se rend pas coupable du vice de la paresse à l'égard du talent qu'il a reçu. Voici en effet ce passage : «L'âme bienfaisante sera rassasiée, et celui qui enivre sera lui-même enivré.» (Pro 11,25). Oui, celui qui, prêchant, fait du bien au dehors, reçoit comme un rassasiement d'accroissement intérieur; et tant qu'il ne cesse point d'enivrer du vin de son éloquence les âmes de ceux qui l'écoutent, il grandit, enivré lui-même du breuvage d'une grâce accrue. Qu'ils sachent que David offrit au Seigneur en hommage, le fait de n'avoir point tenu caché
le don de la prédication qu'il avait reçu : «Voici, dit-il, je ne fermerai pas mes lèvres, ô Seigneur, tu le sais. Je n'ai pas tenu ta justice cachée dans mon cœur; j'ai publié ta vérité et ton salut.» (Ps 39,10). Qu'ils écoutent ce que dit l'Époux à l'Épouse : «Toi qui habites dans les jardins, les amis prêtent l'oreille à ta voix : daigne me la faire entendre.» (Can 8,13). Elle habite en effet les jardins, l'Église qui prend soin des plantes des vertus, qu'elle cultive en vue de leur croissance intime. Les amis qui prêtent l'oreille à sa voix, ce sont les élus qui souhaitent recevoir son enseignement. Et l'Époux désire entendre sa voix, parce que, par les âmes de ses élus, il soupire après la prédication de son Église. Rappelez-leur que Moïse voyant Dieu irrité contre son peuple, ordonna de tirer le glaive pour venger l'outrage (infligé au Seigneur), et déclara que se rangeraient du côté de Dieu ceux qui, sans délai, puniraient les crimes des coupables : «À moi, dit-il, ceux qui sont pour le Seigneur. Que chaque homme mette son épée à son côté passez et repassez dans le camp d'une porte à l'autre, et que chacun tue son frère, chacun son ami, chacun son parent.» (Ex 32,26-27). Or, «mettre l'épée au côté» c'est préférer le zèle de la prédication aux satisfactions de la chair car il est nécessaire que celui qui désire annoncer les vérités saintes s'emploie soigneusement à triompher des suggestions mauvaises. Ensuite, «aller d'une porte à l'autre» c'est, par des réprimandes, poursuivre sans relâche, et l'un après l'autre, les vices par lesquels la mort pénètre dans les cœurs. «Passer enfin par le milieu du camp», c'est se conduire dans l'Église avec une telle égalité, que celui qui reprend les fautes des coupables ne fasse d'exception en faveur de personne. C'est pourquoi l'Écriture ajoute fort à propos : «Que chacun tue son frère, chacun son ami, chacun son parent.» Effectivement, celui-là tue son frère, et son ami, et son parent, qui, lorsqu'il a trouvé quelque action punissable, ne fait aucunement grâce du coup d'épée de la réprimande aux personnes que la parenté lui rend chers. Si donc celui que le zèle du divin amour fait se dresser pour flageller les vices, est dit «être pour le Seigneur», il s'en suit que celui qui se refuse à reprendre, autant qu'il est en lui, les vices des hommes charnels, avoue lui-même qu'il n'est pas du parti du Seigneur. Mais, d'un autre côté, il faut reprendre ceux auxquels, soit un trop mince talent, soit l'âge, interdisent l'office de la prédication, et que pourtant l'inconsidération pousse à se l'arroger. Il importe de leur adresser des remontrances : de crainte qu'en se chargeant mal à propos du poids d'un si lourd ministère, ils ne se ferment à eux-mêmes la route du progrès dans l'avenir; de peur aussi, qu'en s'emparant à contretemps d'une fonction qu'ils ne sauraient remplir, ils ne gâchent du même coup une besogne qu'au moment favorable ils eussent pu accomplir un jour; et qu'ils ne fassent ainsi, la preuve de leur manque de science, pour avoir, maladroitement, essayé de paraître instruits. Il faut leur dire de remarquer que si les petits des oiseaux cherchent à prendre leur vol avant la pousse parfaite de leurs plumes, ils trouvent une occasion de tomber sur le sol dans le désir qu'ils ont de monter dans les airs. Faites-leur considérer que si l'on ajoute le poids des solives à des murs frais bâtis et dont la maçonnerie n'est pas encore prise, ce n'est pas une maison qu'on élève, c'est un effondrement que l'on prépare. Dites-leur que les femmes qui enfantent avant terme peuplent non les habitations mais les tombes. En ceci gît la raison pour laquelle la Vérité même qui pouvait soudainement confirmer en science ceux qu'elle eût voulus, – mais qui tenait à nous laisser une preuve vivante que les novices n'eussent point à usurper le ministère de la parole, – ajouta aussitôt après avoir pourtant pleinement inculqué aux disciples le talent de la prédication : «Quant à vous, restez dans la ville, jusqu'à ce que vous soyez revêtus d'une force d'en haut.» (Lc 24,45-49). Or, nous restons dans la ville, si nous nous renfermons dans la retraite de nos âmes pour éviter de nous répandre au dehors en parlant : de manière à ce que, une fois revêtus en perfection de la force d'en haut, nous partions, sortant comme de nous-mêmes, et instruisant aussi les autres. De là encore cette parole du Sage : «Jeune homme, parle à peine dans ta propre cause et si tu es interrogé deux fois, que ta réponse commence alors.» (Ec 32,10). Telle est la raison, en effet, pour laquelle notre Rédempteur qui, aux cieux, est le même que notre Créateur, et qui sans cesse enseigne les anges par la manifestation de sa toute-puissance, n'a cependant pas voulu devenir ici-bas instructeur des hommes avant le temps de sa trentième année. Il a voulu ainsi inspirer aux brouillons le motif d'une crainte particulièrement salutaire, en ne se permettant pas, Lui pourtant l'Infaillible, de prêcher l'Évangile de la vie parfaite avant d'avoir atteint la perfection de l'âge. Il est écrit effectivement, que : «Quand il eut atteint sa douzième année, l'enfant Jésus resta dans Jérusalem.» Et peu après, le texte sacré dit de sa
recherche par ses parents : «Ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant.» (Lc 2,42). Remarquons avec une vigilante attention que lorsque l'évangéliste montre le Jésus de douze ans assis au milieu des docteurs, il est trouvé par ses parents non point faisant la leçon, mais posant des questions. Un tel exemple nous est une preuve évidente que nul homme non préparé ne doit audacieusement se poser en docteur, alors que voulut être enseigné (en interrogeant), cet Enfant qui, par la toute puissance de sa divinité, a donné aux docteurs qu'il envoyait lui-même, la parole de la science (de Dieu). Et s'il est vrai que Paul a dit à son disciple : «Voilà ce que tu dois prescrire et enseigner : Que nul ne te méprise à cause de ton adolescence», (I Tim 4,12) il faut que nous sachions que, dans le langage de l'Écriture, c'est parfois la pleine jeunesse qui est appelée du nom d'adolescence. Assertion dont il est aisé de faire la preuve en citant Salomon qui déclare : Jeune homme, réjouis-toi dans ton adolescence.» (Ec 11,9). Si, en effet, cet écrivain sacré ne donnait pas même sens à ces deux termes, il n'appellerait pas «jeune homme» celui qu'il instruisait à l'âge de l'adolescence CHAPITRE 26 Comment il faut parler à ceux à qui tout réussit à souhait, et à ceux qui n'ont de succès en rien.
Il faut tenir un différent langage en avertissant ceux à qui tout arrive à souhait dans leurs entreprises temporelles, et ceux qui ambitionnent les choses d'ici-bas, mais restent, malgré leurs efforts, les jouets de la mauvaise fortune.
On doit dire à ces hommes qui ne connaissent que le succès dans les projets qu'ils échafaudent en ce bas monde, de prendre garde d'oublier, quand tout marche à leur gré, de recourir à leur bienfaiteur; et de ne point enliser leur cœur dans les biens qui leur sont donnés : de peur qu'ils ne préfèrent l'exil à la patrie, qu'ils ne fassent des secours de la route un obstacle au but du voyage, et que, charmés par la lumière nocturne de la lune, ils ne se refusent à voir la vive clarté du soleil. Il faut par conséquent leur dire, qu'ils doivent croire que tous les biens qu'ils peuvent acquérir ici-bas sont des consolations apportées à leurs maux, et non le juste prix de leur récompense; et qu'ils doivent élever leur âme du côté opposé aux avantages de ce monde, de crainte qu'ils ne succombent en plaçant dans ces biens tout l'amour de leur cœur. Quiconque, en effet, ne corrige pas, dans l'estime de son cœur, la prospérité dont il jouit, par l'amour d'une vie meilleure, convertit la douceur de l'existence qui passe en une occasion de mort perpétuelle. D'où les menaces que, sous le symbole des Iduméens qui se laissèrent vaincre par leur prospérité, Dieu adresse à ces hommes qui se complaisent joyeusement dans les événements heureux de ce monde quand il dit : «Ils se sont adjugé en possession mon pays dans la joie, avec tout leur cœur et toute leur âme.» (Ez 36,5). Paroles d'après lesquelles on voit que les gens de cette nation furent frappés avec une rigueur inflexible, non pas uniquement parce qu'ils avaient mis leur joie en cette possession, mais parce qu'ils avaient placé dans cette joie tout leur cœur et toute leur âme. De là ce mot de Salomon : «L'égarement des sots les tue, et la prospérité des insensés les perd.» (Pro 1,32). Et cet avertissement de saint Paul : «Que ceux qui achètent soient comme ne possédant pas, et ceux qui usent du monde comme n'en usant pas.» (I Cor 7,30). C'est-à-dire que l'Apôtre nous invite à n'user extérieurement pour notre service des biens mis à notre disposition, qu'autant qu'ils ne détournent point notre âme du désir de la joie d'en-Haut; qu'autant que toutes ces choses qui sont données en secours aux exilés ne tempèrent pas le deuil de notre âme voyageuse; et qu'étant ici-bas forcés de reconnaître que nous languissons loin des biens de l'éternité, nous n'allions pas, comme des heureux, mettre nos joies dans ce qui passe. De là ce cri que pousse l'Église par la bouche des élus : «Que sa main gauche soutienne ma tête, et que sa droite me tienne embrassée.» (Can 2,6). L'Église a, pour ainsi parler, mis sous sa tête la main gauche de Dieu, image de la prospérité de cette vie présente, au delà de laquelle elle s'élance par le désir de l'amour infini. Et Dieu, de son côté, embrasse l'Église avec sa droite, parce qu'en tout amour elle est enveloppée de la béatitude éternelle de l'Époux. Salomon dit, d'ailleurs, la même chose de la Sagesse : «Dans sa droite est une longue vie, dans sa gauche la ri71
chesse et la gloire.» (Pro 3,16). En indiquant, posées dans la main gauche de Dieu, la richesse et la gloire, il nous a fait connaître en quel rang il les fallait tenir. De même le prophète : «Sauve-moi par ta droite», (Ps 107,7) (demande-t-il au Seigneur !) Il ne dit pas : «sauve-moi par ta main», mais bien «par ta main droite», afin de souligner, par cette distinction, qu'il demandait le salut éternel. Il est écrit enfin : «Ta main droite, ô Seigneur, a écrasé les ennemis.» (Ex 15,6). Quand bien même, en effet, les ennemis de Dieu prospèrent par sa main gauche, ils sont écrasés par sa droite : parce que, si la vie présente élève fréquemment les méchants, l'avènement de l'éternelle béatitude les damne. Il est nécessaire de faire discrètement remarquer à ceux à qui tout sourit en ce monde, que la prospérité de la vie présente est accordée parfois pour faire l'homme aspirer après une vie meilleure; parfois aussi, pour devenir plus pleinement une cause de damnation éternelle. C'est ainsi que la terre de Chanaan fut promise au peuple Israélite pour élever son espérance vers les biens éternels. Car ce peuple grossier n'eût pas ajouté foi aux promesses de Dieu pour l'avenir, s'il n'avait reçu, dans le présent, quelque avantage de ce Dieu qui s'était engagé envers lui. Afin donc de l'affermir plus fortement dans la foi aux choses éternelles, Dieu ne l'attira jamais vers elles par l'espoir seul, mais ce fut par des faits qu'il entraîna son espérance. C'est de quoi témoigne clairement le psalmiste quand il déclare : «il leur donna les terres des nations, et ils possédèrent (le fruit du) travail des peuples, afin de garder ses préceptes et d'observer ses lois.» (Ps 104,44). Mais quand l'esprit de l'homme ne répond pas à Dieu son bienfaiteur par un retour de bonnes œuvres, il rencontre un motif de plus juste condamnation dans les faveurs ellesmêmes dont il avait été affectueusement comblé. D'où, à nouveau, cette réflexion du psalmiste : «Tu les as fait tomber au temps où ils étaient élevés.» (Ps 72,18). C'est qu'en effet, au temps où les méchants ne répondent point aux bienfaits divins par des œuvres bonnes; au temps où ils s'oublient complètement eux-mêmes ici-bas, et s'abandonnent à l'affluence de la prospérité, ils prennent une occasion de décadence intime dans ce qui fait leur élévation au dehors. D'où cette parole adressée au riche qui était torturé dans l'enfer : «Tu as reçu tes biens pendant ta vie.» (Lc 16,25). Et donc ce mauvais riche avait effectivement reçu des biens en cette vie, pour recevoir plus complètement des maux dans l'autre : parce qu'au temps où il vivait, il n'avait point été ramené à Dieu par les biens (reçus du Seigneur). D'un autre côté, il faut dire à ceux qui, à la vérité, ambitionnent les biens de ce monde mais demeurent accablés sous le poids des revers, d'avoir à considérer mûrement avec quelle bienveillante bonté le créateur et l'ordonnateur de toutes choses veille sur ceux qu'il n'abandonne pas à leurs désirs. En effet, au malade dont il désespère, le médecin accorde permission de prendre tout ce dont il a le caprice. Mais celui en la guérison duquel on espère, se voit interdire quantité de choses qu'il envie. De même retirons-nous aux enfants mineurs leur fortune et à ces jeunes héritiers nous réservons pour l'avenir l'entrée en complète jouissance de leur patrimoine. Qu'aidés par ces comparaisons, ils puisent donc un motif de joie dans l'espérance d'un éternel héritage, ceux-là que les revers de l'existence temporelle abattent : car la divine Providence ne retiendrait pas ceux qu'elle éprouve par le frein de l'adversité, si elle n'avait dessein d'en faire des sauvés pour toujours. Faites remarquer aussi à ceux-là qui succombent sous le fardeau du malheur dans les affaires dont ils souhaitent ardemment la réussite en ce bas monde, que très souvent la puissance temporelle, quand elle élève, surprend et fait tomber, ainsi que dans un piège, jusqu'aux justes eux-mêmes. De fait, comme nous l'avons dit dans la première partie de cet ouvrage, David fut de beaucoup plus agréable à Dieu à l'état de vassal que parvenu à la couronne. Étant encore sujet il craignit, en effet, de frapper son ennemi venu en son pouvoir; tandis que roi il fit, pour satisfaire à sa passion sensuelle, périr par trahison préméditée un soldat fidèle. Qui donc peut désirer, sans avoir rien à craindre, les richesses, la puissance, la gloire, alors que toutes ces choses se sont révélées dangereuses pour celui qui les eut sans les avoir cherchées ? Qui pourra se sauver avec elles, sans avoir à soutenir un terrible combat, puisque fut égaré par elles, à raison d'une faute grave, ce roi qui cependant, avait été, par élection divine, préparé à en jouir ?
Rappelez-leur, pour qu'ils y réfléchissent, que Salomon qui nous est dépeint tombé jusqu'à l'idolâtrie après avoir été si sage, est présenté comme n'ayant eu, avant sa chute, aucune adversité sur terre. Or la sagesse que Dieu lui avait départie déserta totalement son cœur, que ne préservait point l'apprentissage même le plus réduit de l'épreuve. CHAPITRE 27 Comment il faut diriger les gens mariés et ceux qui le ne sont point. Autrement sont à diriger les gens engagés dans les liens du mariage; et autrement ceux-là qui en sont libres. Avertissez les premiers que, tout en ayant mutuellement souci l'un de l'autre, chaque époux fasse en sorte de plaire à son conjoint sans toutefois déplaire au Créateur; que, tout en se livrant aux occupations de ce monde, ils n'omettent point cependant de rechercher les choses divines; qu'en prenant de la joie parmi les biens présents ils gardent, toutefois, avec une vigilante attention, une très vive crainte des maux éternels; et que, tout en s'affligeant des souffrances qui leur arrivent en ce monde, ils aient, d'un cœur fermement consolé, leur espérance ancrée dans le bonheur sans fin. De telle sorte que, sachant n'être ici-bas que de passage, leurs actes, leurs désirs soient ceux d'un voyageur dans une auberge. Si bien que les malheurs de cette vie ne puissent briser leur cœur que fortifie l'espoir des biens du paradis; non plus que les bonheurs de l'existence présente ne parviennent à leurrer leur âme, que maintient dans la tristesse l'appréhension des peines du jugement qui suit la mort. Au reste, l'âme des époux chrétiens est à la fois infirme et forte. Elle ne peut totalement mépriser tout ce qui est temporel, et elle est cependant capable de s'attacher, par le désir, aux choses éternelles. Si elle descend parfois dans la délectation charnelle, elle s'élève par le réconfort de la céleste espérance. Et tout en jouissant des choses de la terre, elle doit placer son espoir dans les biens que Dieu (lui réserve) à l'heureux terme de son voyage, et ne se point laisser totalement absorber par le labeur actuel de crainte de complètement déchoir de la récompense divine qui eût dû faire l'objet de sa plus ferme attente. Vérité que saint Paul a parfaitement exprimée en ces courtes paroles : «Que ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas, ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas.» (I Cor 7,29-30). Or, possède une femme comme s'il n'en avait pas, celui qui use par elle de la consolation charnelle, mais en une telle manière que l'amour qu'il a pour elle ne le détourne jamais, pour des œuvres mauvaises, du droit chemin d'une plus haute intention. Il a une femme comme s'il n’en avait pas, l'homme qui méditant sur le peu de durée de toutes choses, supporte par nécessité les exigences de la chair, mais soupire de toute son âme après les joies éternelles de l'esprit. Pleurer comme ne pleurant pas, c'est, dans les adversités qui viennent du dehors, s'affliger, oui, mais en sachant trouver une joie dans la consolation de l'immortelle espérance. Enfin, se réjouir sans se réjouir, c'est élever son âme au-dessus des choses d'ici-bas, mais sans pourtant jamais perdre la crainte de celles d'en Haut. Aussi, presqu'aussitôt après, l'Apôtre précise-t-il sa pensée en ces termes : «Car elle passe la figure de ce monde.» (I Cor 7,31). Comme s'il disait ouvertement : «Ne vous attachez pas obstinément au monde, puisque ce monde que vous aimez est incapable lui-même de durée. C'est en pure perte que vous essaieriez d'y fixer votre cœur à demeure, alors que fuit l'objet même de votre amour.» Il faut dire aux époux de supporter réciproquement, en esprit de patience, les choses où il advient parfois qu'ils soient en désaccord, et de contribuer ainsi mutuellement à leur salut. Car il est écrit : «Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi du Christ.» (Gal 6,2). La loi du Christ, en effet, c'est l'amour : car tel est le mobile qui a poussé Jésus à nous combler de ses biens, et à prendre sur lui nos maux avec patience. Nous accomplissons donc la loi du Christ en suivant son exemple, au temps où nous donnons généreusement de nos richesses, et quand nous supportons avec bonté les imperfections de nos frères.
Recommandez encore aux personnes mariées que chaque époux fasse moins attention à ce qu'il peut avoir à supporter de la part de l'autre, qu'aux choses que lui-même peut donner à souffrir. Car si chacun veut bien songer à ses défauts que l'on tolère, il portera plus légèrement le poids d'ennuis venant de son conjoint. Il faut avertir les époux d'avoir à se souvenir qu'ils ont été unis dans le but d'avoir des enfants; et de prendre garde qu'en se laissant aller à un usage excessif du droit conjugal, ils changent le mode de procréation en pratique de volupté; et que, tout en ne franchissant pas les strictes limites, ils outrepassent cependant, dans le mariage même, les droits du mariage. Il est donc nécessaire qu'ils effacent par d'abondantes prières le déshonneur que, par l'admixtion de ces sensualités, ils ont infligé à la haute dignité de l'union conjugale. Aussi bien l'Apôtre, si expert en médecine céleste, n'a-t-il pas tant visé à instruire les sages qu'à présenter un remède aux infirmes quand il a dit : «Quant aux points sur lesquels vous m'avez écrit, je vous dirai qu'il est bon pour l'homme de ne pas toucher de femme. Toutefois, pour éviter toute impudicité, que chacun ait sa femme, et que chaque femme ait son mari.» (I Cor 7,1). En mettant en avant la crainte de la fornication, saint Paul, en effet, n'a certes point donné un ordre à ceux qui tiennent debout; mais à ceux-là qui risquent de rouler jusqu'à terre il a, pour les en préserver, montré le lit conjugal. C'est donc pour les âmes encore faibles qu'il a ajouté : «Que le mari rende à sa femme ce qu'il lui doit, et que la femme agisse de même envers son mari.» (I Cor 7,3). Et aussitôt après qu'il leur a, sous le couvert de la haute noblesse du mariage, concédé quelque chose touchant la joie sensuelle, l'Apôtre continue en ces termes : «Je dis cela par condescendance, je n'en fais pas un ordre.» (I Cor 7,6). Ce qui est de la sorte accordé comme une concession, Paul laisse pressentir que c'est une imperfection laquelle, d'ailleurs, est d'autant plus aisément pardonnable qu'elle ne gît pas dans l'accomplissement d'une chose défendue, mais en un manque de modération dans l'usage d'une chose permise. C'est ce que, en sa personne, exprime parfaitement Lot qui, fuyant Sodome embrasée, mais trouvant Ségor sur sa route, ne gravit point aussitôt la montagne. Fuir Sodome embrasée, c'est, en effet, se tenir à l'écart des ardeurs illicites de la chair. Le sommet des monts, d'autre part, est le symbole de la pureté des continents. Sont toutefois comme sur la montagne ceux qui, tout en demeurant attachés à l'union charnelle, ne sont cependant alanguis par aucune volupté sensuelle en dehors de ce qui s'impose pour la procréation. Demeurer sur la montagne, c'est ne rechercher dans la chair que le fruit d'une postérité. Demeurer sur la montagne, c'est ne pas s'attacher charnellement à la chair. Mais parce que sont nombreux ceux qui, sans doute, ne commettent point les crimes de la chair, mais qui, pourtant, une fois mariés, ne s'en tiennent pas exactement aux seuls droits de l'usage du devoir conjugal, (il est dit) qu'à la vérité Lot s'en alla de Sodome, mais aussi qu'il ne parvint pas tout de suite à la montagne. Ainsi renonce-t-on à une vie condamnable, mais sans parvenir complètement à l'idéal de la chasteté conjugale. Ségor symbolise donc une position médiane offrant le salut au faible qui fuit : en ce sens que, quand du fait de l'incontinence les époux usent du mariage, ils évitent d'une part de tomber dans le crime, et néanmoins se trouvent sauvés par rémission. Car ils parviennent à cette humble cité dans laquelle ils se trouvent mis à l'abri des flammes. En effet, une semblable vie conjugale, si elle ne brille pas en vertus, met cependant à l'abri des supplices. D'où ce langage tenu par Lot à l'ange : «Cette ville est assez proche pour m'y réfugier, elle est peu de chose, permettez que je m'y sauve. N'est-elle pas petite, et j'y sauverai ma vie.» (Gen 19,20). Ségor est dite être assez proche de Sodome, et cependant elle est donnée comme présentant un sûr asile. Ce qui veut dire que la vie conjugale n'est ni bien éloignée du monde, ni cependant privée de la joie du salut. Mais, dans cette situation, les époux trouvent le salut de leur vie, ainsi qu'en la petite ville de Ségor, quand ils supplient (Dieu) pour eux-mêmes par de continuelles prières. D'où cette juste réponse que l'ange fit à Lot : «Voici, j'exauce encore en cela tes prières de ne pas détruire la ville dont tu parles.» (Ibid., 21). En effet, il est hors de doute que lorsque la prière se répand devant Dieu, une telle vie conjugale n'est jamais, de sa part, objet de réprobation. C'est de cette prière (des époux) que saint Paul parle à son tour quand il leur donne cet avis : «Ne vous soustrayez pas l'un à l'autre, si ce n'est d'un commun accord, pour un temps, afin de vaquer à la prière.» (I Cor 7,5). Mais, par contre, il faut exhorter ceux-là qui ne sont point engagés dans les liens du mariage, de s'appliquer à suivre les préceptes divins avec une rectitude d'autant plus
grande, que le joug de l'union charnelle ne les rabaisse d'aucune façon du côté du monde. De telle sorte que jamais l'illégitime poids de l'inquiétude terrestre ne vienne accabler ceux que ne charge pas le légitime fardeau des noces; mais que le dernier jour les trouve d'autant mieux préparés qu'ils y viendront plus allégés. De crainte aussi, que dans la mesure où ils sont à même de mieux faire, mais n'y prêtent nulle attention, ils ne méritent des supplices proportionnellement plus sévères. Qu'ils sachent que l'Apôtre, alors qu'il préparait certains de ses auditeurs à la grâce du célibat, n'a point tenu en mépris le mariage, mais écarté les tracas temporels qui sont la naturelle conséquence de l'état conjugal : «Je dis cela, écrivait-il, dans votre intérêt, non pour jeter sur vous le filet, mais en vue de ce qui est bienséant et qui vous permette de servir le Seigneur sans empêchement.» (I Cor 7,35) Il est hors de conteste que des soucis terrestres naissent du fait des noces. Et c'est pourquoi le docteur des nations essaya d'amener ses auditeurs à une vie plus haute, pour qu'ils ne fussent point retenus par le lien de la préoccupation temporelle. Dès lors le célibataire qu'entravent les embarras des tracas du siècle, se trouve être, à la fois, hors du joug matrimonial, sans être, pour cela, exempt des fardeaux du mariage. Il faut rappeler aux célibataires qu'ils ne peuvent, sans encourir une sentence de damnation, prétendre s'unir charnellement à des femmes libres. Lorsqu'en effet saint Paul a rangé le vice de la fornication parmi tant d'autres crimes exécrables, il a signifié en ces termes quelle doit en être la punition : «Ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les infâmes, ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les calomniateurs, ni les rapaces ne posséderont le royaume de Dieu.» (I Cor 6,9). Et de nouveau «Dieu condamnera les fornicateurs et les adultères.» (Heb 13,4). On doit, par suite, avertir les célibataires que, s'ils sont exposés aux tempêtes des tentations avec sujet de craindre pour leur salut, ils aient à se réfugier dans le port du mariage. Car il est écrit : «Il vaut mieux se marier que de brûler.» (I Cor 7,9). C'est, par suite, sans offense de Dieu que les célibataires viennent au mariage à condition toutefois qu'ils ne se soient point liés précédemment par vœu à embrasser un état plus parfait. Quiconque, en effet, a formé la résolution de poursuivre le bien supérieur (de la virginité), s'est interdit par là-même le bien inférieur (des noces) qu'il eût pu librement choisir. Car il est écrit : «Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière, n'est pas apte au royaume de Dieu.» (Lc 9,62). Celui-là donc qui avait visé à une vie plus haute, est convaincu d'avoir regardé en arrière si, laissant là des biens plus élevés, il redescend vers ceux qui sont les plus infimes. CHAPITRE 28 Comment on doit parler à ceux qui ont connu les péchés de la chair, et à ceux qui en sont demeuré éloignés. Il faut donner des avis différents à ceux qui se sont rendus coupables de fautes charnelles, et à ceux qui sont demeurés étrangers à ce vice. Dites donc aux premiers de redouter au moins la mer après qu'ils y ont fait naufrage, et d'avoir en très grande crainte les occasions bien connues de leur perdition : de peur que, miséricordieusement sauvés de leurs fautes anciennes, ils ne viennent à périr définitivement en y retournant imprudemment. C'est pourquoi il est dit à l'âme pécheresse et ne mettant jamais de fin à son péché : «Tu t'es fais à toi-même un front de courtisane, tu n'as pas voulu rougir.» (Jer 3,3) Il faut, par suite, les avertir, que s'ils n'ont point voulu garder dans leur intégrité les biens de nature qu'ils avaient reçus, ils s'appliquent du moins à en réparer les lambeaux. Il leur sera aussi grandement nécessaire de réfléchir à ce fait que, sur un chiffre aussi énorme de fidèles, il en est un grand nombre lui, non seulement se gardent chastes, mais qui, de plus, retirent les autres du mauvais chemin. Quelle sera l'excuse de ces pauvres dévoyés si, alors que tant d'autres demeurent dans leur intégrité, eux ne se repentent même pas après leurs chutes ? Quelle excuse auront-ils vraiment si, alors que des chrétiens nombreux entraînent avec eux leurs frères vers le ciel, ils ne se rapprochent pas eux-mêmes du Maître qui leur tend les bras ? Dites-leur de réfléchir à leurs fautes anciennes, et de fuir celles dont l'occasion est toute proche. C'est pourquoi, sous la figure de
la Judée, Dieu s'adressant par son prophète aux âmes qui se sont corrompues en ce monde, leur remet leurs péchés passés en mémoire afin qu'elles rougissent de se souiller à l'avenir : «Deux femmes, dit-il, se prostituèrent en Égypte, elles se prostituèrent dans leur jeunesse. Là on a saisi leurs mamelles, là on a amolli les mamelles de leur puberté.» (Ez 23,3). Or «les mamelles sont saisies en Égypte», quand la volonté de l'âme humaine s'abandonne aux désirs de ce monde d'infamie; et, d'autre part, «les mamelles de la puberté sont amollies en Égypte» quand les sens naturels, encore demeurés purs en eux-mêmes, sont viciés par la corruption de la concupiscence sollicitant au mal. À ceux qui sont tombés en de semblables fautes, il faut dire de considérer d'une attention particulière avec quelle bienveillance Dieu nous ouvre le sein de sa miséricorde, quand, après le péché, nous revenons à Lui, puisqu'il déclare par son prophète : «Lorsqu'un homme répudie sa femme, et que celle-ci, après l'avoir quitte devient la femme d'un autre, cet homme retournera-t-il encore vers elle ? Cette femme ne sera-t-elle pas souillée et profanée ? Et toi, tu t'es prostituée à de nombreux amants, et cependant reviens à moi, dit le Seigneur.» (Jer 3,1). Voici qu'à l'occasion d'une femme infidèle et répudiée est soutenue d'abord une thèse de condamnation; et cependant, ce n'est point de justice mais de miséricorde que Dieu fait preuve à notre égard, lorsqu'après une chute nous retournons à Lui ! Et ce, pour que nous comprenions par là de quelle énorme impudence nous nous rendons coupables en ne nous repentant point d'une manière pratique après nos fautes, quand Dieu, de son côté, nous a fait grâce avec une aussi large compassion, alors que nous étions pécheurs. Et d'autre part, quelle grâce de pardon pourra faire descendre sur de tels effrontés Celui qui ne cesse de crier qu'on revienne à Lui après le péché ? Oui, c'est bien ce miséricordieux appel après la faute que fait entendre ce passage du prophète où il est dit à l'homme qui s'est détourné (de son Dieu) : «Et tes yeux verront celui qui t'instruit, et tes oreilles entendront derrière toi la voix de celui qui t'avertit.» (Is 30,20). Le Seigneur, en effet, avertit le genre humain de face alors que, dans l'Éden, il indiqua à l'homme nouvellement créé et en pleine jouissance de son libre arbitre, ce qu'il aurait à faire et ce qu'il devrait éviter. Mais l'homme tourna le dos à Dieu quand, tout gonflé d'orgueil, il méprisa les ordres de son Créateur. Et cependant, Dieu n'abandonna pas ce superbe. Il promulgua une Loi pour tenter de ramener l'homme; Il envoya des messagers avec mission de l'exhorter; Il apparut Lui-même dans notre chair mortelle. Véritablement, Il nous a avertis en se tenant derrière nous, Lui qui, même méprisé, nous a invités à rentrer en possession de sa grâce. Or ce qui peut, à ce sujet, se dire en général de tous les hommes, doit aussi spécialement s'entendre de chacun en particulier. Tout être humain, en effet, peut être dit comme en présence de Dieu et recevant ses avertissements, puisqu'avant de commettre des péchés il a connaissance des divins préceptes. Car se tenir devant la face de Dieu, c'est ne pas avoir encore méprisé le Seigneur en péchant. Mais quand, une fois abandonné le trésor d'innocence, l'homme par libre choix va vers l'iniquité, dès ce moment il tourne le dos à Dieu. Mais voici que, même alors, ce Dieu le poursuivant, l'avertit par derrière, et cherche à le persuader de revenir vers Lui en dépit de sa faute. Il fait entendre ses appels à celui qui s'est détourné de Lui. Il ne considère pas les affronts commis : il ouvre au repentir le sein de sa miséricorde. Et donc, nous écoutons la voix de celui qui nous avertit par derrière si, après le péché, nous revenons du moins au Seigneur qui nous sollicite. Notre devoir est donc d'avoir égard à la tendre bonté du Dieu qui nous appelle, si nous ne voulons pas avoir à redouter sa justice; car le mépris que l'on fait de Lui revêt une malice d'autant plus noire que Lui-même, bien que méprisé, ne se refuse pas à nous poursuivre encore de ses pressants appels. Quant à ceux qui ignorent les hontes de la chair, il faut les prévenir, au contraire, d'avoir à redouter d'autant plus soigneusement la chute dans l'abîme, qu'ils se tiennent debout sur un sommet plus élevé. Dites-leur, pour qu'ils en soient bien informés, que plus ils se maintiennent sur les hauteurs, et plus ils sont une cible pour les traits répétés de l'ennemi qui les guette, et qui a pour coutume de se relever d'autant plus rageur qu'il a conscience d'avoir été plus vigoureusement renversé. Car le démon supporte d'autant plus impatiemment sa défaite qu'il voit, mieux que personne, que l'on combat contre lui avec les armes pures d'une chair infirme. Dites à ces fidèles d'avoir toujours devant leurs yeux les récompenses (qui les attendent) et dès lors, nul doute qu'ils compteront joyeusement pour
rien les épreuves des tentations qu'ils endurent. Si l'on considère, en effet, l'immuable félicité qui attend l'âme, légère devient la peine du labeur de cette vie qui passe. Qu'ils aient présentes à leur mémoire ces paroles du prophète : «Ainsi parle Dieu aux eunuques : à ceux qui garderont mes sabbats, qui choisiront ce qui m'est agréable, et qui s'attacheront à mon alliance, je donnerai dans ma maison et dans mes murs un monument et un nom, meilleurs que des fils et des filles.» (Is 56,4). Or «les eunuques» ce sont ceux-là qui, refrénant les mouvements de la chair, retranchent en eux l'affection aux œuvres mauvaises. L'écrivain sacré leur fait voir quelle place ils occuperont auprès du Père céleste, en déclarant que dans la maison de leur Père, ce qui veut dire dans l'éternel séjour, ils seront aimés même plus que des fils. Qu'ils écoutent saint Jean : «Ceux-là sont ceux qui ne se sont pas souillés avec des femmes, car ils sont vierges. Ce sont eux qui accompagnent l'Agneau partout où il va.» (Ap 14,4). Et le cantique qu'ils chantent, personne ne peut le dire si ce n'est eux, les cent quarante-quatre mille. Or, chanter en privilégié un cantique à l'Agneau, c'est, plus que tous les autres fidèles, se réjouir à jamais avec lui de l'incorruptibilité même de la chair. Ce cantique, pourtant, les autres élus peuvent l'entendre mais ne sont pas à même de le chanter. C'est qu'en effet, ils se réjouissent, en charité, du haut degré de gloire où ont atteint les vierges, bien qu'eux-mêmes n'atteignent point jusqu'à leur récompense. Dites à ceux qui sont indemnes des péchés de la chair ce que la Vérité proclame par elle-même au sujet de la virginité : «Tous ne comprennent pas cette parole.» (Mt 19,11). Vie qui se révèle d'autant plus sublime qu'elle n'est point le lot de tous. Et quand Jésus annonce qu'elle est difficile à concevoir, il fait par là comprendre aux cœurs dociles auxquels il la découvre, avec quelle précaution il faut garder cet état de perfection quand une fois on l'a embrassé. Il convient d'enseigner ceux qui ignorent les flétrissures de la chair : de telle façon qu'ils soient bien convaincus que la virginité l'emporte sur l'état conjugal, mais sans qu'ils en arrivent à s'estimer orgueilleusement eux-mêmes comme étant au-dessus des personnes mariées. Si bien que, tout en préférant l'état virginal, ils sachent se mettre euxmêmes au second rang sans sacrifier de leur amour du meilleur, et prennent par ailleurs grand soin de ne point présomptueusement s'exalter ! Faites-leur remarquer que souvent la vertu des personnes mariées fait la leçon à la façon de vivre des continents : chose qui arrive quand les premiers s'élèvent au-dessus de leur condition par leurs bonnes œuvres, alors que les seconds ne maintiennent pas leur cœur à la hauteur de leur profession. C'est pourquoi le prophète a écrit justement : «Rougis de honte, Sidon, dit la mer.» (Is 23,4). Et en effet, Sidon est amenée à rougir comme à la voix de la ruer, quand, par comparaison avec la vie des séculiers et de ceux qui sont agités sur la mer du monde, un homme qui semblait à l'abri et paraissait stable est condamné par sa propre conduite. Fréquemment, en effet, plusieurs qui reviennent à Dieu après avoir cédé aux passions de la chair se lancent dans le bien avec une ardeur d'autant plus brûlante qu'ils se rendent compte combien ils ont été grandement condamnables de par leurs péchés. Tandis que d'aucuns, persévérant dans la chasteté de la chair et ne voyant dans leur conscience quasi rien à pleurer, estiment que l'innocence de leur vie leur suffit tout à fait, et ne s'excitent à la ferveur par aucun des moyens qui stimulent l'amour. De telle sorte que, bien souvent, c'est la vie embrasée d’amour d'une âme jadis coupable qui passe, dans les préférences divines, avant une innocence engourdie dans sa négligente sécurité. D'où cette sentence du divin juge : «Beaucoup de péchés lui sont pardonnés parce qu'elle a beaucoup aimé.» (Lc 7,47). Et cette autre : «Il y aura plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatrevingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence.» (Lc 15,7). Nous comprendrons plus facilement cette attitude de Dieu si nous prenons garde à ce qui, pratiquement, est notre manière personnelle de juger : car nous préférons une terre qui, une fois défrichée, donne d'abondantes récoltes après n'avoir longtemps produit que des épines, à un sol, sans trace d'épines il est vrai, mais dont la culture ne rapporte qu'une dérisoire moisson. Recommandez aux préservés des fautes charnelles de ne point s'estimer eux-mêmes supérieurs au reste des hommes à cause de la sublimité de l'état virginal : car ils ne savent pas combien peuvent être plus méritoires que les leurs les actions de ceux-là qui sont, (par le mariage,) placés au-dessous d'eux. Car, aux regards du juste juge, la valeur morale de actes renverse la dignité des conditions.
Si nous considérons le côté apparent des choses, qui donc ignore que, dans l'échelle d'appréciation des gemmes, l'escarboucle8 passe avant l'améthyste ? Et pourtant, à une escarboucle jetant peu de feu on préférera l'améthyste de teinte bleu foncé : car ce que l'ordre de la nature retire en valeur à celle-ci, la beauté de son coloris le rachète tandis que la valeur native de celle-là se trouve dépréciée par l'infériorité de son éclat. Ainsi en est-il dans le genre humain. Certains sont vulgaires dans une profession supérieure, alors que d'aucuns se montrent plus vertueux dans une condition de soi-même inférieure parce que ces derniers débordent, par l'excellence de leur vie, le cadre d'une situation humble, tandis que les premiers rabaissent l'excellence de leur rang en n'y conformant point leurs actes CHAPITRE 29 Comment il faut parler à ceux qui ont à déplorer des péchés d'action, et à ceux qui n'ont péché qu'en pensées.
Il faut tenir un langage diffèrent à ceux qui déplorent des fautes d'action, et à ceux qui ont péché par pensées.
Dites aux premiers de laver, par les pleurs d'une contrition parfaite, le mal qu'ils ont accompli de crainte qu'ils ne restent liés par la dette du péché commis, et ne satisfassent pas suffisamment pour elle par les larmes de la pénitence. Il est écrit en effet : «Il nous a abreuvés de pleurs à pleine mesure.» (Ps 79,6).
Ce qui signifie que l'âme de chaque pécheur doit, en se repentant de ses fautes, s'abreuver des larmes de sa componction dans une mesure d'autant plus pleine qu'elle se souvient avoir séché davantage loin de Dieu du fait de ses crimes. Recommandez-leur de rappeler sans cesse devant leurs yeux le mal qu'ils ont commis, et de se conduire de telle sorte que leurs péchés n'apparaissent plus aux regards du juge inflexible. C'est ainsi que David implorant Dieu par ces paroles : «Seigneur, détourne tes yeux de mes péchés», avait dit auparavant : «Mon péché est toujours devant moi ?» (Ps 50,2 et 5) Comme si sa pensée eût été : Seigneur, je t'en supplie, ne regarde pas mon péché, parce que je ne cesse pas moi-même de le regarder.
De là encore cette parole du Seigneur disant par son prophète : «Je ne me souviendrai plus de tes péchés, mais toi souviens-t'en.» (Is 43,25) Dites par suite à ces pécheurs, de considérer une à une les fautes qu'ils se sont laissés aller à commettre, afin qu'en pleurant en détail chaque souillure de leur folie, ils se purifient tout entiers dans les larmes. Car Jérémie a bien justement dit, au temps où il méditait sur chaque crime de la Judée : «Mon œil se fond en ruisseaux séparés.» (Lam 3,48). Or des ruisseaux distincts coulent de nos yeux, quand nous donnons des larmes spéciales à chacun de nos péchés pris en particulier. Et en effet, l'âme ne peut, en un seul et même temps, avoir de toutes ses fautes une douleur égale; tandis que, si sa mémoire lui rappelle plus amèrement le souvenir tantôt d'un crime, tantôt d'un autre, alors, touchée de componction, elle se purifie de l'ensemble de ses péchés à l'occasion de la contrition qu'elle éprouve de chacun en particulier.
Il faut aussi pousser ces âmes à espérer le pardon qu'elles implorent, de peur qu'elles ne succombent sous la violence d'une douleur immodérée. Le Seigneur, en effet, ne mettrait pas miséricordieusement devant leurs yeux, pour qu'ils les pleurent, les péchés des coupables, s'il avait l'intention d'en tirer par lui-même rigoureusement justice. Et il est hors de doute qu'il a voulu soustraire à son jugement ceux qu'en les prévenant ainsi de sa miséricorde, il a institués juges de leur propre cause. D'où ce passage de l'Écriture : «Allons au-devant du Seigneur dans la confession (de nos fautes).» (Ps 94,2). Et cette parole de saint Paul : «Si nous nous examinions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés.» (I Cor 11,31).
C’est le rubis, ainsi nommé à cause de sa couleur ponceau. Les Grecs lui trouvant de la ressemblance avec le charbon ardent, l’ont appelé Anthrax, charbon, et les latins carbunculus d’où nous avons tiré le mot escarboucle.
Faites-leur toutefois remarquer d'avoir de leur pardon une confiance telle, que cet espoir n'aille cependant pas jusqu'à les endormir dans une imprudente sécurité. Fréquemment, en effet, le démon rusé, s'apercevant qu'une âme qu'il tient abattue sous une faute est affligée de sa chute, la séduit par les cajoleries d'une tranquillité funeste. C'est ce que symbolise l'épisode de Dina que rapporte ainsi l'Écriture : «Dina sortit pour voir les filles du pays. Sichem, fils de Hémor, le Hévéen, prince du pays, l'ayant aperçue, conçut de l'amour pour elle, et il l'enleva, et dormit avec elle et fit violence à la jeune fille, et son âme s'attacha à elle, et la voyant triste il s'employa à la consoler par des caresses.»(Gen 34,1 et sv.). Symboliquement, Dina sort pour voir les filles du pays étranger, quand une âme, quelle qu'elle soit, négligeant ses devoirs et se permettant des actes déplacés,vagabonde hors de son milieu et de sa condition. Et Sichem, le prince du pays, l'opprime : ce qui veut dire que le diable corrompt l'âme qu'il trouve ainsi livrée aux préoccupations du dehors. «Et son âme s'attache à elle», parce qu'il la voit unie avec lui par le lien de l'iniquité. Et parce qu'il s'est attaché à elle, lorsque cette âme prend regret de sa faute et s'essaie à pleurer ce qu'elle a consenti, le corrupteur fait repasser devant ses yeux le leurre de vains espoirs et de fausses raisons de tranquillité. «La voyant triste, il s'emploie, comme ajoute si bien le texte sacré, à la consoler par de douces caresses.» Tantôt, effectivement, il lui suggère que les péchés des autres sont plus graves de beaucoup; tantôt que son propre péché n'est rien. A d'aucuns moments, il lui montre que Dieu est miséricordieux; à d'autres, il l'assure que pour faire pénitence elle a encore le temps à venir : de telle façon que, tant que l'âme trompée demeure sous l'impression de ce charme diabolique, elle laisse en suspens la réalisation de son désir de pénitence. Nul bien dès lors n'arrive plus à ce cœur qu'aucun mal à présent ne contriste; et l'âme qui, maintenant, met sa joie à pécher, s'ensevelit donc plus profondément dans les châtiments qui l'attendent. Par contre, il faut dire à ceux-là qui pleurent des péchés de pensée, de soigneusement examiner dans l'intime de leur âme s'ils ont ressenti seulement l'attrait du mauvais plaisir, ou si, allant plus loin, ils y ont consenti. Car il arrive souvent que le cœur soit tenté; et, se trouvant alléché par la perversité de la chair, y résiste cependant par sagesse : de sorte que, dans le secret de lui-même, ce qui lui est à plaisir le contriste, et ce qui l'attriste lui plaît. D'un autre côté, l'âme est parfois comme tellement engloutie dans le gouffre de la tentation, qu'elle ne lutte plus aucunement, mais, de propos délibéré, s'attache à ce plaisir dont la délectation la sollicite; et si l'occasion extérieure s'en présente, bientôt elle fait passer en actes les secrets désirs de son cœur. Or à chaque fois que l'indéfectible attention de l'inflexible Juge constate un pareil consentement, ce n'est plus une faute de pensée mais d'action : car, même dans le cas où le manque d'occasion a empêché l'accomplissement extérieur du mal, la volonté a, par le consentement, consommé le péché dans l'intime de l'âme. Nous avons appris, par l'exemple du premier père, nous commettons le mal en trois temps qui se succèdent ainsi : la suggestion, la délectation, le consentement. La suggestion vient de l'ennemi, la délectation de la chair, le consentement dépend de l'esprit. Le démon, en effet, est toujours attentif à suggérer de mauvais sentiments; la chair se laisse aller à la délectation; l'esprit, vaincu par le plaisir, donne à la fin son consentement. C'est ainsi que le serpent infernal inspira le désir coupable, et qu'Ève se laissa – image de la chair, – aller à la délectation. Adam enfin, – symbole de l'esprit, – dominé par la suggestion et par la délectation, donna le consentement. Ainsi donc nous connaissons le péché par la suggestion, nous sommes vaincus par la délectation, et, par le consentement, nous tombons dans les chaînes. Il faut donc engager ceux qui pleurent des fautes de pensée à considérer attentivement dans quel échelon du péché ils ont succombé, afin qu'ils proportionnent la mesure de leurs larmes à la gravité de la chute qu'ils se rendent compte avoir faite intérieurement de crainte qu'en expiant trop peu leurs mauvaises pensées, celles-ci ne les conduisent jusqu'aux actions coupables. Encore est-il que la crainte que nous devons leur inspirer ainsi ne doit nullement les abattre. Fréquemment, en effet, Dieu qui est miséricordieux, pardonne d'autant plus vite les péchés de pensée qu'il n'a pas permis que ceux-ci aillent jusqu'aux actes; et le mal ainsi limité est d'autant plus promptement pardonné qu'il ne traîne pas de chaînes devenues plus étroites du fait de la faute d'action. D'où la justesse de cette parole dite par le psalmiste : «J'ai dit : je confesserai contre moi-même mes injustices au Seigneur; et toi, tu as
remis l'iniquité de mon cœur.» (Ps 31,5). Ce prophète, en effet, qui mit devant ses yeux l'iniquité de son cœur, montra par là qu'il avait l'intention de confesser ses fautes de pensées. Or quand il prononça ces mots : «J'ai dit : je confesserai», et ajouta immédiatement «Et toi tu m'as remis», David montra combien grande était la rapidité du pardon divin relativement à cette sorte de péché. Alors qu'il en est seulement à la résolution de demander sa grâce, le pieux roi a déjà reçu ce qu'il se proposait d'implorer En sorte que, là où son péché n'avait point passé jusqu'à l'acte, la pénitence ne viendrait point pour lui jusqu'à la dure expiation, mais le regret intérieur suffirait seul à purifier une âme que seulement la pensée du mal avait réussi à souiller. CHAPITRE 30 Comment il faut parler à ceux-là qui continuent de commettre les péchés qu'ils déplorent, et à ceux qui ne pleurent pas les fautes dans lesquelles ils ne retombent plus. Il faut tenir un différent langage à ceux qui, déplorant les fautes que librement ils ont commises, n'y renoncent pas pour autant; et à ceux qui, corrigés de leurs péchés, n'en témoignent point de douleur. Il est indispensable de prévenir les premiers que se purifient en vain dans les larmes ceux-là qui, dans la vie pratique, se souillent odieusement : puisqu'ils ne se lavent dans les pleurs que pour retourner purifiés à leurs hontes. Car c'est d'eux qu'il est écrit : «Le chien est retourné à son vomissement, et la truie lavée s'est vautrée dans le bourbier.» (Pro 26,2). Lorsqu'en effet le chien vomit, il rejette la nourriture qui lui chargeait le cœur; mais dès lors qu'il revient à son vomissement, il s'oppresse à nouveau de ce dont il avait été libéré. Or ceux qui pleurent les fautes qu'ils ont commises de leur plein gré, rejettent par la confession l'iniquité dont ils s'étaient tristement rassasiés et qui oppressait leur conscience; mais ils l'avalent de nouveau lorsqu'ils y reviennent après l'avoir avouée. D'autre part, la truie devient plus dégoûtante quand elle se lave dans le bourbier fangeux. Ainsi l'âme qui pleure ses fautes mais sans cesser de les commettre, s'expose elle-même à une plus lourde peine, par cela qu'elle fait fi du pardon qu'elle a pu aisément obtenir en pleurant. Et elle se vautre elle-même, pour ainsi dire, dans le bourbier : parce qu'en refusant d'unir la pureté de la vie à ses larmes, elle rend ses pleurs eux-mêmes souillés aux regards de son Dieu. Aussi est-il encore écrit : «Ne répète pas les paroles de ta prière.» (Ec 7,15). Répéter, en effet, les paroles de sa prière, c'est commettre, après l'avoir pleuré, le péché qu'il faudra de nouveau déplorer. D'où cette parole d'Isaïe : «Lavez-vous, purifiez-vous.» (Is 1,16). Et, en effet, néglige d'être pur après qu'il s'est lavé, quiconque ne conserve pas l'innocence après les pleurs du repentir. Sont donc lavés, mais ne sont jamais purs, ceux qui sans cesse pleurent leurs fautes, mais commettent à nouveau des choses déplorables. Aussi est-il dit par le Sage : «Celui qui se lave après le contact d'un mort et qui le touche encore, que gagne-t-il à s'être lavé ?» (Ec 34,30) Se lave après le contact d'un cadavre celui qui, par ses larmes, se purifie du péché; mais il touche le mort après s'être lavé, celui qui revient à la faute qu'il a pleurée. Faites savoir à ceux qui gémissent ainsi sur leurs fautes sans cependant les abandonner, qu'en présence des yeux du juge inexorable ils ressemblent à ces gens qui, en face de certaines personnes, les flattent d'une apparence de profonde soumission, et qui, par derrière, se déclarent contre elles avec la dernière violence, et leur font tout le mal qu'ils peuvent. Qu'est-ce, en effet, que pleurer ses fautes, sinon donner à Dieu l'humble témoignage de son dévouement ? Qu'est-ce que se mal conduire après avoir pleuré, sinon se déclarer en orgueilleuse hostilité envers celui qu'on avait supplié ? C'est ce dont saint Jacques témoigne quand il déclare : «Quiconque veut être ami du monde se rend ennemi de Dieu.» (Jc 4,4). Il faut dire encore à ceux qui pleurent leurs péchés sans pour cela y renoncer, de considérer avec grande attention qu'ainsi qu'il y a des gens de bien qui sont sollicités au mal sans pour cela perdre leur innocence, très fréquemment aussi il y a des pécheurs qui sont touchés de componction sans pour cela devenir meilleurs. Il advient, en
effet, par l'effet d'une disposition admirable, – car les mérites sont pesés d'après les sentiments intimes, – qu'au temps où les méchants commencent quelque bien, mais sans l'accomplir jusqu'au bout, ils se complaisent orgueilleusement dans le mal qu'ils commettent, mais celui-ci jusqu'à fond. Les bons au contraire, quand ils sont tentés d'accomplir une action mauvaise à laquelle ils ne veulent nullement consentir, affermissent d'autant plus véritablement par l'humilité les pas de leur âme en marche vers la patrie, qu'ils chancellent davantage de par leur naturelle infirmité. C'est ainsi que Balaam s'écria en voyant les tentes des justes «Que je meure de la mort des justes, et que ma fin soit semblable à la leur.» (Nom 23,10). Mais lorsque fut passé le temps du repentir, il donna un mauvais conseil contre la vie de ceux auxquels il avait souhaité devenir semblable jusque dans la mort. Et lorsque, dans son avarice, il rencontra la tentation, il oublia tout de suite le souhait qu'il avait formulé dans l'intégrité de son cœur. De là aussi cette parole du docteur et du prédicateur des nations, saint Paul : «Je vois dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi de ma raison, et qui me rend captif de la loi du péché qui est dans mes membres.» (Rom 7,23). Mais l'Apôtre ne fut tenté que pour être plus profondément enraciné dans le bien par la connaissance même de son infirmité. Pourquoi donc Balaam est-il touché de componction sans atteindre pourtant jusqu'à la justice, alors que Paul subit la tentation sans que pour autant le péché l'atteigne, sinon pour l'illustration de cette vérité que le bien, laissé incomplet, ne sert de rien aux mauvais, et que le mal non consommé ne tourne point à la condamnation des bons. D'autre part, il faut reprendre ceux qui renoncent à leurs péchés sans en faire pénitence; de crainte qu'ils n'estiment complètement oubliées des fautes dont, sans doute, ils n'augmentent plus le nombre, mais qu'ils ne purifient par aucune larme. L'écrivain, en effet, parce qu'il a cessé d'écrire et n'ajoute plus à sa copie, n'efface point pour autant ce qu'il a précédemment rédigé. Et l'homme qui a infligé des outrages ne les a point réparés du seul fait qu'il se sera tu car il importe assurément qu'il rétracte, par d'humbles paroles d'excuse, les termes violents dont il s'est servi. Enfin, du fait seul qu'il cesse d'alourdir sa dette, le débiteur ne reçoit pas quittance avant d'avoir soldé le montant de son emprunt. De même, dès lors que nous avons offensé Dieu, nous ne sommes pas du tout quittes envers sa justice parce que nous cessons de pécher, si nous ne poursuivons en outre par une sainte haine, en versant des larmes sur elles, les voluptés que nous avons aimées. Et aucune faute d'action ne nous eut-elle souillés en cette vie, cette intégrité même ne suffirait nullement à assurer notre sécurité tant que nous serons sur cette terre; car les jouissances interdites y sollicitent en grand nombre notre âme. De quel front, par suite, peut se croire tranquille celui qui, par ses crimes, témoigne contre lui-même qu'il n'est pas innocent ? Car, il faut le savoir, Dieu ne se repaît pas de nos douleurs; mais il guérit, par des remèdes qui leur sont contraires, les maladies des péchés. Il veut que, nous étant éloignés de lui, charmés que nous étions par les plaisirs sensuels, nous revenions à lui par l'amertume des larmes; et qu'ayant succombé en nous laissant aller aux plaisirs défendus, nous nous relevions en sachant nous priver même dans les choses permises. Il veut qu'une salutaire tristesse dessèche un cœur que la folle joie avait inondé; et que l'humilité de la vie vienne fermer la blessure qu'avait faite l'élévation de l'orgueil. Il est écrit, en effet, à ce propos «J'ai dit aux méchants ne levez pas la tête.» (Ps 74,5). Or les mauvais lèvent la tête quand, de la connaissance de leur infirmité, ils ne parviennent pas à l'humilité de la pénitence. Et l'Écriture ajoute, toujours au même sujet : «Dieu ne dédaigne pas un cœur contrit et humilié.» (Ps 50,19). Quiconque, en effet, pleure ses péchés sans cependant cesser de les commettre brise à la vérité son cœur, mais refuse de s'humilier. D'autre part, celui qui a déjà cessé d'offenser Dieu mais ne pleure pas ses fautes anciennes humilie son cœur, il est vrai, mais se refuse à le briser. C'est pourquoi Paul a dit : «Voilà pourtant ce que vous étiez; mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés.» (I Cor 6,2). Il est clair, en effet, que la pureté d'une vie meilleure sanctifie ceux que lave, par la pénitence, la contrition purifiante des larmes. Et c'est pourquoi saint Pierre, voyant un certain nombre de ses auditeurs frappés de crainte à la vue de leurs péchés, les exhorta en ces termes : «Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé.» (Ac 2,38). Avant de parler du baptême, il fit d'abord leur place aux larmes de la pénitence : afin que ceux qui l'écoutaient se purifiassent, au préalable, dans les eaux de leur repentir, et fussent ensuite lavés par celles du baptême.
Dans quelle aberration d'esprit vivent donc, en se croyant certains de leur pardon, ces hommes qui négligent de pleurer leurs fautes anciennes, alors que le pasteur suprême de l'Église a jugé lui-même que la pénitence devait nécessairement s'ajouter à la réception de ce sacrement qui, tout spécialement, efface les péchés ? CHAPITRE 31 Comment il faut reprendre ceux qui font consciemment l'apologie de leurs désordres, et ceux qui, désavouant leurs fautes, n'ont aucun souci de les éviter. Il faut donner des avis différents à ceux qui osent faire l'apologie des infractions qu'ils commettent, et à ceux qui confessent leurs péchés sans toutefois les éviter. Il faut dire aux premiers de bien prendre garde qu'en louangeant leurs actions mauvaises presque toujours ils offensent davantage Dieu que par ces actions mêmes. Quand ils les commettent, en effet, ils sont seuls à mal faire; tandis que, par leurs fanfaronnades, ils affichent l'iniquité sous les yeux d'autant de personnes qu'ils scandalisent d'âmes en faisant devant elles l'apologie de leurs excès. Avertissez-les donc que s'ils ne veulent pas déraciner leurs vices, ils aient tout au moins la pudeur de ne pas les propager. Dites-leur d'avoir pour suffisant de se perdre eux-mêmes. Représentez-leur encore que s'ils ne craignent pas d'être mauvais, ils aient du moins honte de le paraître. Fréquemment, en effet, un péché que l'on dissimule est en voie de disparition : car dès qu'une âme rougit d'être connue pour ce qu'elle ne craint point d'être en son fond, un jour arrive où elle a honte du mal qu'elle redoute de voir divulgué. Mais au contraire, le dépravé qui s'affiche impudemment, commet toutes sortes d'abominations avec d'autant plus d'audace qu'il estime cela chose permise; et cet aveuglement le fait, infailliblement, se plonger encore plus avant dans le mal. D'où cette parole de l'Écriture : «Comme Sodome ils publient leur péché et ne s'en cachent point.» Si Sodome, en effet, avait caché son crime elle pécherait encore sous le couvert de la honte. Mais elle avait perdu toute retenue de pudeur cette ville qui, pour s'abandonner à l'orgie, ne cherchait même plus les ténèbres. Aussi l'Écriture ajoute-t-elle : «Le cri qui s'élève de Sodome et de Gomorrhe a grandi.» (Gen 18,20). Or le péché avec la parole symbolise la faute d'action; mais le péché avec le cri, est la figure du crime qui s'étale. D'autre part, il faut demander à ceux-là qui accusent leurs mauvaises actions mais sans en éviter cependant le retour, de quelle excuse ils pourront se couvrir lors de l'impitoyable jugement de Dieu, eux qui ne trouvent même pas l'acquittement de leurs crimes devant le tribunal de leur propre conscience ? Sont-ils donc autre chose que leurs propres dénonciateurs ? Ils s'élèvent en paroles contre leurs péchés, et se rendent coupables par leurs œuvres. Il faut les reprendre, afin qu'ils sachent que c'est déjà par un secret effet du jugement de Dieu que leur esprit se trouve être éclairé sur le mal qu'il consomme, sans néanmoins faire effort pour en triompher de sorte que leur perte sera plus affreuse à proportion de la plus grande lumière qu'ils ont : car leur intelligence reçoit la clarté, mais refuse de quitter les ténèbres du vice. Faisant fi, en effet, de la connaissance d'eux-mêmes qui leur a été donnée en secours, ils font que cette grâce se tourne contre eux en témoignage; et ils accroissent leur châtiment par cette lumière d'intelligence qu'ils avaient reçue, sans nul doute pour être mis à même de faire disparaître leurs péchés. Or il est bien incontestable qu'une méchanceté qui accomplit un mal qu'elle-même condamne, subit par avance, ici-bas, un commencement du jugement à venir, en ce sens que tandis qu'elle reste réservée aux éternels supplices, en attendant elle n'échappe point sur la terre au verdict de sa conscience et elle trouvera, dans l'autre vie, des tourments d'autant plus cruels qu'elle aura moins cherché, étant en ce bas monde, à dire adieu au mal qu'elle-même condamne aussi. De là cette parole de la Vérité : «Le serviteur qui aura connu la volonté de son maître, et qui n'aura rien tenu prêt, ni agi selon sa volonté, recevra un grand nombre de coups.» (Lc 12,47). Et le psalmiste ajoute : «Qu'ils descendent vivants dans l'enfer.» (Ps 54,16). Les vivants, en effet, connaissent et sentent ce qui se passe autour d'eux, tandis que les défunts n'ont aucun sentiment. Les méchants descendraient donc morts dans l'enfer, s'ils avaient fait le mal sans le connaître. Mais parce qu'ils savent ce qui est mal et ne laissent pas de
l'accomplir, ils descendent vivants, misérables, et en parfaite connaissance dans l'enfer de l'iniquité. CHAPITRE 32 Comment il faut reprendre ceux qui tombent par brusque mouvement de passion, et ceux qui pèchent délibérément. Il faut reprendre différemment ceux qui sont la victime d'un mouvement subit de concupiscence, et ceux qui, de parti pris, se laissent prendre dans les chaînes du péché. Il convient de prévenir les premiers, afin de leur apprendre qu'ils sont quotidiennement engagés dans la guerre de la vie présente, et qu'ils doivent mettre à l'abri du bouclier d'une crainte toujours vigilante un cœur qui ne saurait prévoir de quel côté viendront les coups. De manière à ce qu'ils redoutent les invisibles traits d'un ennemi toujours en embuscade, et qu'au cœurs d'une bataille d'allure aussi confuse, ils se fortifient dans les retranchements de leur âme par le moyen d'une infrangible volonté. Le cœur est, en effet, exposé aux coups, s'il se départit du souci de la circonspection : car l'astucieux ennemi le frappe d'autant plus aisément, qu'il le surprend dépourvu davantage de l'armure de la prudence. Dites à cette catégorie de pécheurs de s'affranchir de l'excessif souci des choses de la terre parce qu'au temps où s'ils appliquent sans retenue aux affaires temporelles, ils ne savent pas de quels dards de péchés leur âme est transpercée. Salomon a bien traduit cette voix du dormeur ivre qu'on a blessé dans son sommeil et qui dit : «On m'a frappé … Je n'ai point eu de mal. On m'a entraîné, et je n'ai point senti. Quand me réveillerai-je encore du vin ?» (Pro 23,35). L'âme, en effet, qui s'est laissé endormir par le tracas de ses préoccupations, est frappée et ne gémit point de son mal car de même qu'elle ne prévoit point les maux qui la menacent, ainsi n'a-t-elle pas même conscience des fautes qu'elle a commises. Elle est entraînée et ne s'en rend aucunement compte, parce qu'elle est séduite par les charmes des vices, sans nullement, toutefois, se sentir poussée à la vigilance sur soi-même. Elle souhaite enfin de s'éveiller pour encore trouver du vin; car, bien qu'elle soit lourdement entravée dans la garde d'elle-même par le sommeil de l'indolence, elle s'efforce néanmoins de se conserver vigilante en ce qui concerne les soucis du siècle, afin de demeurer toujours enivrée de plaisirs. Et dans le temps même où elle reste endormie en face de contre quoi elle eût dû se tenir soigneusement en garde, elle cherche à rester en éveil à l'égard d'autres choses vis-à-vis desquelles elle eût pu, pour son bien, se laisser aller au sommeil. Aussi l'Écriture dit-elle, immédiatement avant le texte ci-dessus rapporté : «Tu seras comme un homme endormi au milieu de la mer, comme un pilote assoupi, la barre abandonnée.» (Pro 23,34). Il dort effectivement au milieu de la mer, celui qui, se trouvant jeté parmi les tentations de ce monde, néglige de se tenir en garde contre les assauts des passions déchaînées, que symbolise la masse déferlante des flots. Et, pour ainsi parler, le timonier lâche la barre, lorsque l'âme abandonne le vigilant souci du pilotage de la barque du corps. Car laisser le gouvernail aller au gré du flot, c'est ne point maintenir son esprit en éveil au milieu des tempêtes du monde. Si le timonier, en effet, tient attentivement et solidement le gouvernail, tantôt il met le bâtiment en cape,9 tantôt il fend la violence du vent en gouvernant au plus près. De même, quand l'esprit dirige l'âme avec soin, tantôt il foule aux pieds certaines tentations en vainqueur, tantôt il en évite d'autres par sa prévoyance; en sorte qu'il triomphe, en luttant, des difficultés qui s'offrent présentement à lui, et se fortifie, en les prévoyant, contre les luttes à venir. Aussi est-il encore dit des soldats courageux qui luttent pour la patrie d'En Haut : «Chacun porte son épée sur sa hanche pour écarter les alarmes de la nuit.» (Cant 3,8). L'épée est posée sur la hanche, quand l'instinct dépravé de la chair est tenu en respect à la pointe du glaive de la sainte prédication. D'un autre côté, l'aveugl9
Un bâtiment est dit «en cape» quand il est tourné la proue face au vent, et reste ainsi «debout à la lame.»
ement de notre faiblesse naturelle est figuré par la nuit, car on ne se rend pas compte d'un danger quelconque qui menace dans l'obscurité. L'épée de chaque soldat de Dieu est donc posée sur sa hanche pour écarter les alarmes de la nuit, parce qu'en effet les saints, dans la crainte où ils se conservent des périls qu'ils n'aperçoivent pas, se tiennent sans cesse debout, prêts à soutenir l'effort du combat. C'est encore pour cela qu'il est dit de l'Épouse mystique : «Ton nez est comme la tour du Liban.» (Can 7,4). Souvent, en effet, il arrive que nous percevons par l'odorat ce que ne saisit pas notre œil. D'un autre côté, nous distinguons par le nez les odeurs bonnes et mauvaises. Quoi donc est désigné par le nez de l'Église, sinon la discrétion prévoyante des saints ? Ce nez est dit aussi semblable à la Tour du Liban, parce que la discrète prévoyance des saints est si haute, qu'elle découvre les attaques des tentations avant que celles-ci n'arrivent, et, bien protégée, leur tient tête quand elles se produisent. Les assauts auxquels on s'attend deviennent, en effet, beaucoup moins violents à l'heure où l'ennemi les livre : parce que plus la défense se tient soigneusement sur ses gardes, et davantage aussi, l'attaque, qui se croyait imprévue, est facilement brisée du fait qu'elle était attendue. Mais par contre, il faut avertir ceux qui, de parti pris, sont livrés au péché, d'avoir à réfléchir prudemment qu'en commettant ainsi le mal par libre choix, ils attirent sur eux un jugement sévère. La sentence qui les frappera sera, alors, d'autant plus dure que plus étroits sont actuellement les liens de volonté qui les retiennent dans le péché. Il n'y a pas de doute qu'ils eussent, en se repentant, plus aisément lavé leurs crimes s'ils y étaient tombés par entraînement seul mais il faut beaucoup plus de temps pour extirper un vice qui s'est fortifié par suite du libre consentement du cœur. Si, en effet, l'âme n'avait point entièrement fait fi de ses destinées éternelles, elle n'eût point ainsi sombré délibérément dans le mal. Ceux qui vont de la sorte à leur perte, se distinguent donc de ceux qui tombent par entraînement, en cela qu'au temps où, par le péché grave, ils déchoient de l'état de grâce, ils tombent du même coup, la plupart du temps, dans le piège du désespoir. De là vient que le Seigneur, par son prophète, réprimande moins âprement les fautes d'occasion que l'attachement volontaire au péché quand il dit : «De peur que ma colère n'éclate comme un feu, et ne consume, sans que personne éteigne, à cause de la méchanceté de vos actions.» (Jer 4,4). Et, de nouveau, cette parole irritée : «Je vous affligerai suivant la méchanceté de vos actions.» (Ibid., 23,2). Et donc, parce que le péchés commis avec préméditation sont différents des autres fautes, le Seigneur ne poursuit pas autant les actes dépravés euxmêmes que le dessein arrêté de mal faire. En effet, on pèche en actions fréquemment par faiblesse, souvent aussi par manque de vigilance; tandis que, dans les résolutions (mauvaises) que l'on prend, c'est toujours avec méchanceté d'intention que l'on désobéit à Dieu. A l'opposé, c'est avec une rare justesse d'expression que le psalmiste dit de l'homme heureux : «Il ne s'est point assis dans la chaire de pestilence.» (Ps 1,1) S'asseoir dans une chaire est, d'ordinaire, l'apanage de celui qui juge ou préside. S'asseoir, par conséquent, dans la chaire de pestilence, c'est commettre le mal après en avoir ainsi librement décidé; c'est encore discerner, grâce à la raison, ce qui est mauvais, et l'accomplir quand même de propos délibéré. Il s'assied donc, pour ainsi dire, dans la chaire du mauvais conseil, celui qui est gonfle d'un tel orgueil d'iniquité qu'il s'emploie à commettre le mal d'une volonté librement arrêtée. Et de même que les hommes qui s'appuient sur la dignité de leur chaire, sont élevés au-dessus des foules qui les entourent, ainsi les fautes choisies par réflexion surpassent-elles les péchés de ceux qui tombent par égarement. Il faut donc supplier ceux qui, de parti-pris complet, s'enchaînent eux-mêmes dans le crime, de bien vouloir comprendre, après ce que nous venons de dire, quelle terrible vengeance les atteindra un jour ou l'autre, eux qui se font non seulement les amis mais les chefs des hommes pervers.
CHAPITRE 33 Comment il faut parler à ceux qui tombent en des fautes légères mais fréquentes, et à ceux qui, tout en évitant les péchés moindres, se jettent parfois dans de graves manquements. Il faut donner des avis différents à ceux qui commettent des fautes qui, pour légères qu'elles soient, sont cependant fréquentes; et à ceux qui se gardent des manquements moindres, mais tombent parfois dans des péchés graves. Dites aux premiers de ne point du tout s'arrêter à la légèreté de leurs fautes mais au grand nombre de ces dernières. Si, en effet, ils jugent superflu de s'inquiéter à la pensée de leurs manquements, ils doivent trembler lorsqu'ils les comptent. Car les gouttes de pluie, petites mais innombrables, gonflent le lit profond des fleuves. La sentine d'un vaisseau, en se remplissant, amène sournoisement le même naufrage que produirait ouvertement une furieuse tempête. Minuscules sont aussi les boutons qui, dans un cas de gale, font éruption sur les membres; mais comme leur abondance occupe un nombre incalculable de points, elle donne la mort au corps aussi bien qu'une grave blessure qui serait faite en pleine poitrine. Et c'est pourquoi il est écrit : «Qui méprise les petites choses tombera peu à peu.» (Ec 19,1). En effet, celui-là qui néglige d'éviter les petits péchés et d'en faire pénitence, arrivé à déchoir totalement de l'état de justice, non certes d'un seul coup, mais par étapes. Il faut avertir ceux qui tombent fréquemment en de petites fautes, de bien faire attention qu'il arrive plus d'une fois qu'on s'enfonce davantage dans le péché par une série de petits manquements que par un seul oubli grave. Car plus vite, en effet, une faute est reconnue énorme, et plus promptement aussi on y porte remède. Tandis qu'une peccadille que l'on compte pour rien, constitue un danger d'autant plus redoutable que, pratiquement, on continue à la commettre habituellement avec plus de tranquillité. D'où il s'en suit souvent, qu'une âme ainsi familiarisée avec les fautes légères, n'a pas en horreur même celles qui sont graves. Nourrie dans les manquements, elle en vient à une sorte d'approbation de l'injustice, et se moque d'autant plus de la crainte des fautes plus graves qu'elle a davantage appris à pécher sans scrupule dans les petites. Par contre, il faut engager ceux qui se gardent des fautes légères, mais tombent de temps à autre dans des péchés graves, à s'examiner avec soin. Car tandis que leur cœur prend fierté de l'observance des devoirs moindres, ils sont attirés par le gouffre de leur orgueil jusqu'à la consommation de péchés très graves. Extérieurement maîtres d'euxmêmes dans les petites choses, mais gonflés au dedans par une folle vanité, ils avilissent même au dehors, par les pires fautes, leur âme intérieurement vaincue par le mal épuisant de l'orgueil. Il faut donc avertir ces sortes de personnes, de crainte qu'en s'imaginant être extérieurement affermies, elles ne trouvent, dans cette conviction même, une occasion de tomber en secret; et les faire redouter que, par une juste permission de l'inexorable juge, l'orgueil de leur minuscule justice ne devienne pour elles le chemin conduisant à la fosse d'une chute plus grave. Ceux, en effet, qui, follement vaniteux, attribuent à leurs propres forces leur fidélité dans les petites choses, sont, une fois justement abandonnés par Dieu, écrasés sous le poids de manquements énormes, et apprennent de leur chute que s'ils ont tenu précédemment debout, ce ne fut point grâce à eux-mêmes. Or Dieu permet cela, pour que d'immenses misères fassent s'humilier ce cœur qu'un bien insignifiant avait exalté. Dites-leur de remarquer que, s'ils se chargent d'une lourde responsabilité du fait de leurs fautes plus graves, presque toujours ils accroissent cette culpabilité par leur fidélité dans les petites choses : parce que, dans le premier cas, ils commettent des actions mauvaises, tandis que, par leur scrupuleuse observation des préceptes moindres, ils dissimulent aux yeux des hommes leur qualité de pécheurs. Si bien que lorsqu'ils pèchent très gravement devant Dieu, c'est de l'iniquité ouverte; et quand, devant les hommes, ils font quelque pauvre bien, c'est de la sainteté simulée. C'est pour eux que le Seigneur a dit aux Pharisiens : «Vous filtrez le moucheron, et vous avalez le chameau.» (Mt 23,24). Ou pour s'exprimer sans figures : Vous écartez les tout petits péchés, mais vous avalez les très graves ! De là encore cette apostrophe qu cingle ces mêmes hommes par la bouche de la Vérité quand ils entendent : «Vous payez la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin, et vous néglige : les points les plus graves de la Loi, la justice, la miséricorde et la bonne foi.» (Mt
23,23). Or, il ne faut pas laisse passer sans y prendre garde, que si en parlant de l'acquittement des plus petites dîmes, le Seigneur choisi les plus petites plantes potagères, celles qui nomme ici sont toutes aromatiques. Afin de bien montrer, sans doute, que quand les hypocrite gardent les petits commandements, ils visent à répandre autour d'eux l'odeur d'une sainte réputation; et, bien que négligeant d'accomplir les précepte : les plus essentiels, ils observent cependant ces très menues choses qui sont humainement jugées aptes propager au loin un renom de vertu. CHAPITRE 34 Comment il faut parler à ceux qui ne veulent pas même essayer de faire de bonnes œuvres, et à ceux qui ne persévèrent pas dans le bien qu'ils ont commencé. Il faut donner des avis différents à ceux qui n'essaient même pas de faire de bonnes œuvres, et à ceux qui n'achèvent jamais le bien qu'ils ont commencé. Il ne faut pas essayer d'exhorter, dans le début, les premiers à l'amour du bien; mais s'appliquer d'abord à détruire les défauts dans lesquels ils vivent mal. Ces pauvres gens ne peuvent, en effet, témoigner d'attachement aux choses inconnues dont ils entendent parler, avant d'avoir compris combien sont pernicieuses celles dont ils ont l'expérience. Un homme qui ne sait même pas qu'il est tombé ne désire aucunement qu'on le relève; et celui qui ne sent pas la souffrance d'une blessure ne s'enquiert pas des remèdes qui la pourraient guérir. Qu'on leur montre donc tout d'abord, combien sont illusoires les choses auxquelles ils attachent leur cœur; et cela fait, qu'on tente de leur faire voir la très grande importance des préoccupations dont ils n'ont nul souci. Qu'en premier lieu on leur fasse comprendre que leur devoir est de fuir ce qu'ils aiment; et cela fait, ils avoueront sans peine qu'ils doivent aimer ce qu'actuellement ils fuient. Ils recevront, en effet, beaucoup mieux les vérités qu'ils ignorent, s'ils acceptent pour vrai ce que vous leur direz au sujet dc ce qu'ils connaissent. Alors ils apprendront à appeler de tous leurs vœux les biens véritables quand, d'un jugement sûr, ils auront découvert avoir jusqu'à présent étreint en vain une fausse félicité. Dites-leur donc que les avantages présents sont pour passer bien vite si l'on considère le plaisir; et que pourtant ils resteront pour eux un chef d'accusation quand brusquement viendra l'heure de la vengeance. Car ce qui fait leur bonheur du moment leur sera ôté malgré eux; et ce qui alors fera leur douleur, est malgré eux mis en réserve pour leur châtiment. Qu'on leur inspire donc une terreur salutaire des choses mêmes dans lesquelles ils se délectent nuisiblement; pour que leur âme, envisageant l'immense malheur de sa ruine, comprenne qu'elle a touché le fond du précipice, opère une volte face, et, redoutant vivement ce qu'elle avait aimé, apprenne à estimer ce qu'elle méprisait jusqu'alors.` De là cet ordre donné à Jérémie quand Dieu l'envoya en mission : «Voici, je t'ai établi en ce jour sur les nations et sur les royaumes, pour arracher et pour abattre, et pour perdre et pour détruire, et pour bâtir et pour planter.» (Jer 1, 10). Si ce prophète, en effet, n'avait pas tout d'abord détruit ce qui était mauvais, il n'eût pu utilement édifier quelque chose de bon. S'il n'avait point premièrement arraché des cœurs de ceux qui l'écoutaient les épines du faux amour, c'est certainement en vain qu'il eût planté en eux les paroles de la sainte prédication. De là aussi la conduite de Pierre abattant avant de construire, quand loin d'apprendre aux Juifs ce qu'ils devraient faire, il les reprenait seulement de ce qu'ils avaient fait en leur disant : «Jésus de Nazareth, cet homme à qui Dieu a rendu témoignage parmi vous par les prodiges, les miracles et les signes qu'il a opérés par lui au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes; cet homme ayant été livré selon le dessein immuable et la prescience de Dieu, vous l'avez attaché à la croix et mis à mort par la main des impies. Dieu l'a ressuscité, en le délivrant des douleurs de la mort.» (Ac 2,22-24). L'apôtre tenait ce langage, pour que, bouleversés par la claire vue de leur cruauté, ses auditeurs entendissent avec d'autant plus d'efficacité les paroles édifiantes de la sainte prédication qu'ils les auraient plus anxieusement désirées. Aussi répondirent-ils tout de suite : «Frères, que ferons-nous ?» Et Pierre de leur dire aussitôt : «Repentez vous, et que chacun
de vous soit baptisé.» (Ac 2,37-38). Paroles d'édification que les juifs eussent méprisées sans doute, s'ils n'eussent trouvé, dans celles qui précédèrent, une salutaire destruction. De là enfin les paroles que Saül entendit, quand resplendit au-dessus de lui la clarté envoyée du ciel. Ce qu'il apprit tout d'abord ne fut point ce qu'il aurait à faire en bien, mais ce qu'il avait fait de mal. Lorsqu'en effet, renversé sur la route, il eut demandé : «Qui êtesvous, Seigneur», il fut répondu aussitôt : «Je suis Jésus de Nazareth que tu persécutes.» Et comme Saül avait soudainement ajouté : «Seigneur, que voulez-vous que je fasse ?» immédiatement la voix continua : «Lève-toi et entre dans la ville; et là on te dira ce que tu dois faire.» (Id., 9,4-6). Ainsi donc le Seigneur, parlant du haut des cieux, réprimanda les actes de son persécuteur sans cependant lui indiquer tout de suite ce qu'il aurait à faire. L'édifice de l'orgueil de Saül venait d'être entièrement jeté à terre, et celui-ci devenu humble après cette ruine suppliait qu'on le relevât. Or, sa superbe étant détruite, les paroles de son redressement demeurent cependant réservées : afin, sans aucun doute, que le cruel persécuteur demeurât longuement abattu, et qu'il se relevât ensuite d'autant plus solidement affermi dans le bien que, renversé sur le chemin, il avait été plus radicalement détaché de son ancienne erreur. Ceux qui n'ont point encore commencé à bien faire, doivent donc être d'abord déplantés de la raideur de leur attitude méchante par la vigueur de la correction, afin qu'ils puissent être relevés ensuite et mis à même d'agir correctement. C'est ainsi que nous abattons le grand arbre de la forêt pour le monter ensuite dans la charpente d'un édifice. Encore ne lui donne-t-on pas aussitôt sa place dans la construction il faut que sa verdeur défectueuse disparaisse sur le sol. Et dans la mesure où, davantage en bas, sa sève se sera desséchée, plus solidement aussi il sera hissé sur le faîte. Quant à ceux qui jamais n'achèvent les bonnes œuvres qu'ils ont, il faut les avertir de considérer avec très grand soin qu'en ne persévérant pas dans leurs louables desseins, ils énervent ainsi jusqu'aux bonnes actions entreprises. Si en effet, une bonne résolution ne s'enracine point sous l'influence d'une généreuse volonté, il n'est pas jusqu'au bien qu'on avait déjà fait qui ne perde de sa valeur. Car l'âme humaine est, en ce monde, semblable à un navire remontant le courant d'un fleuve. En aucune façon il ne lui est loisible de demeurer à la même place elle redescendra vers les bas-fonds si elle ne s'efforce point de tendre vers les cimes. Si donc l'énergique main de l'ouvrier n'élève pas jusqu'à sa perfection le bien commence, cette défaillance dans l'exécution de l'œuvre compromet ce qu'il y a de déjà fait. D'où vient qu'il est dit par Salomon : «Celui qui est lâche dans son travail est frère de celui qui détruit ses œuvres.» (Pro 18,9). Et en effet, celui qui ne mène pas strictement jusqu' à son terme le bien commencé, imite, par l'action dissolvante de son incurie, la main du démolisseur. C'est pourquoi il est dit par l'ange à l'Église de Sardes : «Sois vigilant, et affermis le reste qui allait mourir car je n'ai pas trouvé tes œuvres parfaites devant mon Dieu.» (Ap 3,2). Parce que donc les œuvres de l'évêque de cette Église n'avaient pas été trouvées parfaites devant son Dieu, l'ange lui annonçait que le reste qui avait été accompli était sur le point de mourir. Si en effet, ce qui est mort en nous ne renaît point, alors s'éteint aussi ce qui semblait garder encore une apparence de vie. Dites à ces pauvres âmes de considérer avec soin qu'il eût sans doute été moins dommageable pour elles de n'être point entrées dans la route du bien que de rétrograder après y avoir marché. Car si elles n'avaient point regardé en arrière, elles ne languiraient point dans l'indolence en face de l'œuvre commencée. Rappelez-leur donc qu'il est écrit : «Il valait mieux pour eux ne point avoir connu la voie de la justice, que de retourner en arrière après l'avoir connue.» (II Pi 2,21). Que ces paroles de l'Écriture résonnent aussi à leurs oreilles : «Plût Dieu que tu fusses froid ou chaud. Aussi, parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni chaud, je vais te vomir de ma bouche.» (Ap 3,15). Celui-là est chaud en effet, qui prend de bonnes résolutions, et achève le bien qu'il a décidé de faire. Froid est celui qui ne tente pas même de commencer l'œuvre bonne qu'il a le devoir d'accomplir. Or, ainsi que l'on passe du froid au chaud par l'intermédiaire du tiède, de même revient-on de la chaleur au froid par la transition de la tiédeur. Quiconque vit, par suite, sorti du froid de l'infidélité, mais sans monter jamais d'un seul degré dans la ferveur en triomphant de la tiédeur, celuilà est perdu pour l'ardeur de l'amour. Et, demeurant figé dans une torpeur mortelle, il agit de manière à devenir fatalement la victime de la froideur. Mais ainsi que l'on s'attend à rencontrer le froid avant le tiède, de même le froid une fois atteint n'y a-t-il plus d'espoir de
trouver la tiédeur. Et en effet, une âme encore pécheresse n'a pas perdu l'espoir de sa conversion; tandis que celle qui, une fois convertie, est descendue dans la tiédeur, enlève jusqu'à l'espérance que l'on pouvait garder à l'égard du pécheur. L'Écriture exprime le souhait que chaque chrétien soit chaud ou froid, de peur qu'il ne soit vomi étant tiède. Et cela afin qu'un tel homme, ou bien étant encore dans le péché, laisse au moins l'espérance de son retour à Dieu; ou étant converti, devienne brûlant du désir de croître en vertu; de crainte aussi que ne soit vomi le tiède qui, de la ferveur qu'il s'était proposée, revient, par sa langueur, au froid si dangereux. CHAPITRE 35 Comment il faut reprendre ceux qui pèchent en secret et qui font le bien en public. Et vice versa. Ceux qui font le mal en secret et le bien en public, sont à traiter différemment de ceux qui cachent le bien qu'ils font, et cependant, (par certains de leurs actes), permettent à l'opinion publique de penser mal à leur sujet. Il faut s'adresser aux premiers de telle façon qu'ils réfléchissent avec quelle promptitude passent les jugements humains dans quelle immutabilité, au contraire, demeurent les jugements divins. Exhortez-les à fixer les yeux de leur âme sur l'aboutissement de toutes choses. Représentez-leur que le témoignage de la louange humaine est périssable, tandis que l'opinion de Dieu qui pénètre jusqu'au plus intime, vaut pour un salaire éternel. Lors donc qu'ils apportent aux jugements de Dieu le mal qu'ils commettent en secret, et, d'autre part, font étalage de leurs bonnes œuvres aux yeux des hommes, le bien qu'ils accomplissent demeure sans témoin véritable, mais le mal qu'ils font secrètement n'échappe point au Témoin éternel. En dérobant ainsi leurs fautes aux hommes et en publiant leurs vertus, ils mettent à nu, en le cachant, ce qui fera leur châtiment, et cachent, en le montrant, ce qui, pour eux, aurait pu être une source de récompense. Ce sont eux que la Vérité même appelle justement «des sépulcres blanchis» apparaissant beaux au dehors, mais remplis au dedans par les ossements des morts : parce qu'en l'intime d'eux-mêmes ils dissimulent leurs vices, et flattent extérieurement les yeux des hommes par les dehors seulement de la justice, dans l'étalage qu'ils font de quelques œuvres bonnes. Et c'est pourquoi il faut les inviter, non point à laisser là ce qu'ils peuvent faire de bien, mais à croire leurs bonnes actions capables d'un plus haut mérite. Ils déprécient, en effet, énormément leurs bonnes œuvres ceux qui estiment que les applaudissements humains suffisent à leur récompense. Rechercher, en effet, une louange passagère pour salaire d'une bonne action, c'est céder à vil prix une chose capable d'une récompense éternelle. C'est de la perception de ce salaire que le Vérité déclare : «En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense.» (Mt 6,2). Suppliez-les donc de considérer qu'en se conduisant d'une manière coupable en secret, et en se posant publiquement en modèle par ce qu'ils font de bien, ils donnent comme exemple à suivre ce (qu'ils fuient, et proclament d'aimer ce que ils haïssent. Bref, ils vivent pour les autres, et se donnent à euxmêmes la mort. D'autre part, il est nécessaire d'avertir ceux qui font le bien en secret, et permettent cependant, qu'à l'occasion de certains actes, on ait mauvaise opinion d'eux dans le public; de crainte qu'en se vivifiant eux-mêmes par la salutaire influence de leurs bonnes actions, ils ne soient pour les autres une cause de mort, par suite de la mauvaise estime dans laquelle on les tient; pour éviter aussi qu'ils n'aiment leur prochain moins qu'eux-mêmes; et que, buvant personnellement le salutaire breuvage qu'est le vin, ils ne servent aux âmes attentives à les observer une coupe pernicieuse. Car les personnes de cette catégorie, d'une part, aident beaucoup moins qu'elles le pourraient à la bonne conduite de leurs frères; et, d'un autre côté, y nuisent énormément en s'appliquant à se cacher d'eux pour bien faire, et en laissant, à cause de certains actes, se propager sur leur propre compte une mauvaise opinion. Celui-là, en effet, qui se borne à fouler aux pieds l'ambition de la louange humaine, se dérobe au devoir d'édifier le prochain s'il tient caché le bien qu'il fait; et celui qui ne
laisse point paraître une œuvre bonne que d'autres pourraient imiter, arrache à la semence qu'il a jetée en terre les radicelles qui lui permettraient de pousser. C'est pourquoi l'infinie Vérité déclare dans l'Évangile : «Que les hommes voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux.» (Mt 5,16). Or, dans le même Évangile, on trouve cette autre sentence, laquelle paraît recommander une attitude très différente en disant : «Gardez-vous de faire vos bonnes œuvres devant les hommes pour être vus d'eux !» (Mt 6,1). Que signifie donc, et qu'il faut faire nos actions bonnes sans qu'elles soient vues, et le commandement de les accomplir pour qu'on les voie, sinon que le bien que nous faisons doit rester secret en ce sens que nous n'en recevions pas nous-mêmes de compliments et cependant paraître aux yeux des hommes, pour que nous procurions un accroissement de louange à notre Père des cieux ? Car au moment où le Seigneur interdisait ainsi de faire notre justice devant les hommes, il ajouta aussitôt : «De façon à ce que vous soyez vus d'eux.» Et quand, ensuite, il nous eût donné le précepte de laisser voir nos bonnes œuvres par les hommes, il fit sur le champ cette remarque : «Afin qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux.» A la fin de chacune de ces deux sentences, le Seigneur a montré en quel sens nos bonnes œuvres devraient être vues et ne pas l'être c'est-à-dire que l'âme de l'ouvrier ne devrait point viser à ce que son action fût remarquée à cause de soi-même, et pourtant ne la point cacher, à cause de la gloire de son Père des cieux. Il advient donc ainsi, que très souvent une action bonne, bien qu'ouvertement faite, demeure dans le secret, tandis qu'une autre, bien que secrètement accomplie, est faite sous les yeux de tous. Car celui qui, dans une bonne action faite ostensiblement, recherche non point sa propre gloire mais celle du Père céleste, retient caché ce qu'il a fait : car il a eu pour seul témoin celui auquel il a cherché à plaire. Tandis que celui qui brille d'envie d'être surpris faisant en secret une bonne œuvre, et en être félicité, a travaillé devant les hommes bien que personne, peut-être, n'ait vu ce qu'il a fait : car il a fait entrer avec lui dans son œuvre un aussi grand nombre de témoins qu'il a eu en son cœur de désirs de la louange humaine. D'autre part, puisque la mauvaise estime, même serait-elle sans fondement, ne s'efface point complètement dans l'esprit du public, le scandale se trouve donné, sous couleur de mauvais exemple, à tous ceux-là qui ajoutent foi au mal. Il arrive souvent par là, que des personnes qui laissent négligemment propager de mauvais bruits sur leur compte, ne commettent peut-être personnellement aucun mal, mais pèchent cependant bien des fois en la personne de ceux qui seront devenus leurs prétendus imitateurs. D'où cet avertissement donné jadis par saint Paul aux fidèles qui, sans aucun péché, mangeaient de certains mets réputés impurs, mais devenaient par là une cause de scandale pour les faibles : «Prenez garde, toutefois, leur écrit-il, que cette liberté dont vous jouissez ne devienne occasion de chute pour les faibles.» (I Cor 8,9). Et de nouveau :»Et ainsi se perd le faible par ta science, ce frère pour qui le Christ est mort. En péchant de la sorte contre vos frères, et en brutalisant leur conscience encore faible, vous péchez contre le Christ.» (Ibid., 11-12). De là vient encore que Moïse, après avoir dit : «Tu ne proféreras point de malédictions contre un sourd», écrivit aussitôt : «Et tu ne mettras pas devant un aveugle quelque chose qui puisse le faire tomber.» (Lev 19,14). Maudire un sourd c'est s'attaquer à un absent, qui n'entend pas. D'autre part, placer devant un aveugle quelque chose capable de le faire tomber, c'est se permettre une chose reconnue, il est vrai, permise en soi; mais c'est aussi, en la faisant, donner une occasion de chute à celui qui n'a pas cette lumière de discernement.
CHAPITRE 36 De l'exhortation qui s'adresse à des auditeurs nombreux. Il faut qu'elle encourage les vertus de chacun, sans cependant prêter aux vices contraires occasion de se développer. Telles sont les directives10 que le pasteur des âmes s'appliquera à observer dans les diverses circonstances où il aura à prêcher, afin d'être toujours prêt à pouvoir appliquer les remèdes appropriés aux plaies de chacune de ses brebis. Mais si c'est une chose exigeant un grand zèle que de s'assujettir à exhorter chaque âme suivant ses besoin particuliers; s'il est extrêmement délicat d'instruire chaque personne de façon bien appropriée, en apportant à ce ministère la scrupuleuse attention qui convient, il est pourtant beaucoup plus difficile de faire simultanément, par l'organe d'un seul, et dans l'exhortation d'un discours s'adressant à tous, l'instruction d'auditeurs innombrables, travaillés en outre de passions diverses. En pareille circonstance il est indispensable de régler son langage avec une telle adresse, qu'en face de la diversité des vices des auditeurs, le discours les atteigne chacun au bon endroit, sans cependant se contredire lui-même. De telle façon qu'il passe d'un unique jet au milieu des passions contraires; et qu'à la manière d'un glaive à deux tranchants, il incise de part et d'autre les tumeurs des pensées charnelles en prêchant, par exemple, l'humilité aux orgueilleux sans toutefois augmenter la crainte chez les timides; en inspirant hardiesse aux pusillanimes, sans que croisse pour autant l'effronterie des superbes. Qu'un tel discours, encore, inspire aux paresseux, aux endormis, le souci d'un saint zèle, sans exciter pourtant, chez les brouillons, l'emballement d'une agitation indiscrète. Qu'il tempère sagement l'ardeur de ces derniers, sans toutefois laisser tranquille la torpeur des désœuvrés. Que chez les impatients il éteigne la colère, en termes cependant ne favorisent pas l'apathie chez les alanguis et les doux. Qu'ainsi les gens tranquilles soient excités à plus d'ardeur; mais à la condition de ne point, de la sorte, allumer d'incendie chez les individus enclins à la colère. Que la liberté soit recommandée aux avares; de manière pourtant à ne point lâcher si peu que ce soit les rênes aux prodigues. Qu'à ceux-ci, au contraire, soit indiquée une sage économie mais sans rendre, par là, plus resserrée chez les avares la garde jalouse des biens périssables. Encore : que le mariage soit recommandé aux débauchés, mais en évitant que ceux qui déjà ont embrassé la continence soient portés au débordement. De même, que la virginité du corps soit exaltée devant les continents, en prenant garde toutefois, à ce que la fécondité charnelle ne se trouve méprisée en la personne des époux. Oui, que l'on prêche ce qui est bien, de telle façon que le mal n'y trouve point indirectement son profit. Que l'on exalte les plus sublimes vertus sans décourager les plus humbles. Que l'on prenne soin de cultiver les plus petits désirs du bien, en évitant de laisser croire qu'ils suffisent, de crainte d'entraver tout effort vers les cimes. CHAPITRE 37 De la méthode à employer vis-à-vis de quelqu'un qu'agitent des passions contraires. Il faut avouer que c'est un rude effort pour le prédicateur que de s'occuper, dans une instruction générale, des passions secrètes de chaque auditeur, d'en découvrir les causes, et, par une sorte de gymnastique, de savoir faire face de toutes parts au vice ! Eh bien, l'orateur peine sous un plus lourd travail quand il se trouve forcé de s'adresser à une seule personne victime de passions contraires ! Par exemple. On trouve très souvent un genre d'individus d'une joie débordante, mais qu'une cause soudaine de tristesse suffit à jeter dans la plus complète prostration.
Il s’agit par là de tout ce dont notre saint a parlé dans la longue série des précédents chapitres. Il y a ici une transition, marquée dans certaines anciennes éditions par une nouvelle numérotation des derniers chapitres de ce livre 3e.