Regula pastoralis (page 4)

Grégoire le Grand · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : orthodoxievco.net · 4 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

C'est au prédicateur, par suite, à prendre soin de dissiper ce marasme passager, sans augmenter l'enjouement d'un exubérant naturel; et d'imposer à celui-ci une si discrète réserve, que ne s'accroisse point par elle une tristesse qui n'est que d'un moment. Tel homme, encore, se trouve être affligé d'une vivacité excessive; et cependant, de temps à autre, la force d'une appréhension subite le paralyse en une affaire où il importerait d'aller vite. En voici un autre, par contre, qui est victime d'une crainte immodérée; et qui, pourtant, est quelquefois poussé par une précipitation imprudente dès qu'il s'agit de ce qu'il veut. Il faut évidemment étouffer chez le premier cette hésitation qui prend soudain naissance, en veillant toutefois à ce que n'en profite pas une précipitation depuis trop longtemps cultivée. Chez le second, au contraire, il faudra combattre un empressement spontané, mais en prenant bien soin de ne pas augmenter ainsi sa timidité naturelle de tempérament. Faut-il donc s'étonner si les médecins des âmes gardent de tels tempéraments, alors que ceux qui soignent non plus les âmes mais les corps, agissent avec une si grande discrétion ? Bien souvent, en effet, une excessive langueur accable un corps débile, et il est indiqué d'y remédier à l'aide de puissants toniques. Mais voilà que ce corps trop faible ne peut pas supporter un aussi généreux reconstituant. Le médecin mettra donc tout son art à éloigner le mal qui n'est accidentel, sans laisser aucunement s'aggraver cette débilité foncière de l'organisme : de crainte que l'affection ne s'en aille avec la vie. C'est à lui de savoir composer si discrètement le tonique, que la préparation porte en même temps remède à la maladie, tout aussi bien qu'à la débilité. Si donc un médicament corporel administré indivisiblement peut produire des effets divers et ce n'est vraiment un remède que, lorsqu'en soulageant une infirmité passagère il tient compte aussi du tempérament, pourquoi le traitement de l'âme appliqué sous la forme d'un seul et même sermon, ne pourrait-il, porter diversement remède aux erreurs de conduite puisque sa force agit de manière d'autant plus subtile qu'il s'agit davantage de choses invisibles ? CHAPITRE 38 Que parfois des fautes plus légères doivent être tolérées pour permettre de déraciner des vices plus graves. Mais comme très souvent il arrive qu'au temps où une âme est la proie de deux vices, l'un de ceux-ci pèse plus légèrement sur elle, tandis que le second l'accable plus lourdement, il est clair que la meilleure méthode est de s'attaquer sans délai à celui grâce auquel cette âme s'en va rapidement vers sa perte. Et s'il n'est pas possible de prévenir une ruine imminente sans que le défaut contraire et mitoyen grandisse, le prédicateur aura, par un habile tempérament, à ne pas insister, dans son exhortation, sur la croissance du moins dangereux de ces deux vices, afin de pouvoir empêcher l'autre de causer une mort prochaine. En agissant ainsi, il n'augmente point le mal, et il sauve la vie de son blessé, auquel il apporte un remède qui permettra d'attendre le moment favorable à une entière guérison. Il advient souvent, par exemple, qu'un homme qui ne sait pas retenir sa gloutonnerie, se trouve bientôt pressé et à demi vaincu par les aiguillons de la chair. Appréhendant l'issue d'une semblable lutte, il essaie de se vaincre par le moyen de l'abstinence. Mais, tandis qu'il fait cet effort, il se retrouve instamment entrepris par une tentation de vaine gloire. Il est clair que, chez lui, le premier vice ne sera point étouffé sans qu'en même temps l'orgueil grandisse. Quelle peste faudra-t-il donc le plus vigoureusement attaquer, sinon celle qui comporte la plus large part de danger ? Le pasteur tolérera donc qu'à l'occasion du jeûne l'amour propre s'accroisse au détriment d'une âme encore vivante, pour parer au péril que la luxure, fille de la gourmandise ne lui donne la mort. C'est ainsi que saint Paul, considérant attentivement que ses correspondants mal affermis, ou penchaient encore vers le mal, ou désiraient pour leurs bonnes actions la récompense de quelque louange, leur écrivit : «Veux-tu ne pas craindre l'autorité ? Fais le bien et tu auras ton approbation. Il est

évident qu'on ne doit pas faire ce qui est bien pour n'avoir rien à craindre de l'autorité temporelle, ou dans le but de recueillir ainsi la gloire d'une louange éphémère. Mais Paul, cet éminent prédicateur, se rendant compte que ces âmes infirmes n'étaient point capables d'une force assez grande pour passer en même temps loin du mal et loin de la louange, leur fit, en les avertissant, une concession, et en obtint une autre. Effectivement, en leur accordant de douces flatteries, il les tira de passions plus violentes. De sorte qu'en ne s'essayant point à vouloir d'un seul coup leur faire abandonner la totalité de leurs vices, il pût, sans difficulté, les délivrer de leur dérèglement : cependant qu'il laissait leur âme vivre familièrement avec son autre défaut. CHAPITRE 39 Que les choses élevées ne doivent point être prêchées aux intelligences non averties. Une dernière chose que le prédicateur est dans la nécessité de connaître, c'est de ne point entraîner l'esprit de ses auditeurs au delà de sa capacité : de crainte, si je puis ainsi dire, qu'en tendant trop le fil de leur intelligence, ce dernier ne vienne à se briser. Certaines vérités profondes doivent, en effet, rester cachées au public ordinaire, et être à peine découvertes à un petit nombre. C'est la raison de cette parole qu'a prononcée l'infinie Vérité : «Quel est l'économe fidèle et sage que le maître établira sur ses serviteurs, pour leur distribuer au temps convenable la mesure de froment ?» (Lc 12,42) Par ces mots «la mesure de froment», c'est la discrétion de la prédication qui est symbolisée, pour parer à la crainte qu'en essayant de verser dans un cœur trop étroit une doctrine qu'il ne peut contenir, la parole de Dieu ne tombe à côté. C'est pourquoi saint Paul explique aux Corinthiens : «Ce n'est pas comme à des hommes spirituels que j'ai pu vous parler, mais comme à des hommes charnels. Comme à de tout petits enfants dans le Christ, je vous ai donné du lait à boire, non de la nourriture solide.» (I Cor 3,1). Pourquoi encore, Moïse sortant de son entretien secret avec Dieu, posa, en face du peuple, un voile sur son visage resplendissant de lumière, afin de ne pas découvrir à la foule les mystères de clarté dont il avait été intimement favorisé. Pourquoi, toujours par le même prophète, Dieu fit cette ordonnance que l'homme qui aurait creusé une citerne et négligé de la couvrir, paierait le prix du bœuf ou bien de l'âne qui viendraient à y choir. Le prédicateur qui en effet, parvenu aux sources profondes et débordantes de la science, ne sait pas en cacher les sublimités aux esprits grossiers de (ses) auditeurs, se rend passible d'une peine si, à cause de ses paroles, une âme pure ou souillée tombe dans le scandale. Ainsi est-il dit au bienheureux Job : «Qui a donné au coq l'intelligence ?» (Job 38,36) Et en effet, lorsque le saint prédicateur fait entendre sa voix au milieu de ce siècle enténébré, et qu'il s'écrie : «C'est l'heure de nous réveiller enfin du sommeil»; (Rom 13,11) et encore : «Justes, réveillez-vous et ne péchez plus», (I Cor 15,34) il est semblable au coq qui chante dans la nuit. Or, le coq a coutume de faire entendre ses notes altières aux heures les plus profondes de la nuit; et lorsque la matutinale aurore commence à poindre, il n'émet que des sons affaiblis et déliés. Ainsi, assurément, en est-il du prédicateur qui parle avec sagesse. Il annonce à voix haute aux cœurs encore alourdis les vérités faciles à comprendre, et ne leur parle point des mystères cachés. De manière à ce qu'à mesure qu'ils approchent davantage de l'éclat de la vérité, ses auditeurs entendent des choses plus subtiles sur ce qui est des cieux. CHAPITRE 40 Des œuvres et des paroles dans la prédication. Et à ce sujet, qu'on nous permette de revenir, par souci de charité, sur ce que précédemment nous avons dit. Savoir : que le prédicateur doit se faire entendre plus par ce qu'il fait que par ce qu'il dit et tracer le sentier à ses auditeurs, bien plus en vivant vertueusement lui-même, qu'en leur indiquant en paroles le chemin qu'ils ont à suivre.

Lorsque le coq, dont le Seigneur s'est allégoriquement servi dans la sainte Écriture, pour tracer le portrait du bon prédicateur, se prépare à chanter, il bat auparavant des ailes, et, se frappant lui-même, se rend ainsi mieux éveillé. De même est-il absolument indispensable que ceux qui portent partout la parole de la sainte prédication soient tout d'abord eux-mêmes vigilants dans le bien; de peur qu'étant au fond indolents sur ce point, ils n'excitent les autres qu'en paroles. Qu'ils se secouent donc les premiers par la pratique des vertus les plus hautes, et rendent ensuite les autres soucieux d'une sainte vie. Qu'ils se battent eux-mêmes avec les ailes des bons désirs. Qu'en s'aidant du moyen d'un examen sérieux ils notent tout qui languit inutile en eux-mêmes; qu'ils se corrigent vigoureusement; et alors, alors seulement, qu'ils tracent dans leurs sermons une règle de conduite aux autres. Qu'ils aient soin, premièrement, d'expier dans les larmes leurs propres égarements; et qu'ils dénoncent ensuite ce qu'il peut y avoir de condamnable en leurs frères. Enfin, qu'avant d'en venir à de bruyantes exhortations verbales, ils proclament par leurs œuvres ce qu'ils se proposent de prêcher.

4 e PARTIE RETOUR SUR SOI Or, parce que souvent, quand la prédication se trouve dispensée abondamment et suivant la bonne règle, l'esprit de l'orateur est, par un contentement secret, soulevé d'orgueil en lui-même à l'occasion de sa mise en évidence, il est indispensable qu'avec un très grand soin le prédicateur se déchire lui-même avec le fouet de la crainte; de peur que celui qui rappelle à la vie en apportant remède aux blessures des autres, ne se gonfle d'orgueil par insouciance de son propre salut; qu'en secourant le prochain il ne s'abandonne lui-même; et qu'en élevant les autres il ne succombe. Car il s'est vu des hommes dont la haute vertu devint l'occasion de leur ruine. Alors qu'ils se tenaient imprudemment assurés dans la foi en leurs propres forces, ils tombèrent subitement dans la mort, victimes de leur négligence. Et en effet, au temps où la vertu tient tête fermement aux vices, l'âme se flatte elle-même par une certaine satisfaction de soi; et il arrive que la raison de celui qui fait ainsi le bien, délaisse le souci de sa sauvegarde personnelle et se repose en une tranquille confiance en soi. Bientôt l'astucieux tentateur énumère à l'âme indolente tout ce qu'elle a fait de bien; et, dans l'orgueil de sa pensée, la pousse à s'élever au-dessus de toutes les autres. Il s'ensuit, qu'aux regards du juste juge, le souvenir de son mérite devient la fosse où tombe une âme : parce qu'au moment précis où elle s'élève à ses yeux en se rappelant complaisamment ce qu'elle a fait, elle déchoit dans l'estime de l'Auteur de l'humilité. C'est pourquoi il est dit à cette âme superbe : «Qui surpasses-tu en beauté ? Descends, et couche-toi avec les incirconcis.» (Ez 32,19). Comme si le prophète avait dit ouvertement : Parce que tu t'enorgueillis de l'éclat de tes vertus, ta beauté même te poussera vers la chute. De même, sous la figure de Jérusalem, c'est l'âme gonflée de sa vertu que Dieu réprouve quand l'Écriture déclare : «Tu étais parfaite, grâce à ma splendeur que j'avais répandue sur toi, dit le Seigneur; mais en mettant ta confiance en ta beauté, tu t'es prostituée à la faveur de ton nom.» (Ez 16, 14-15). Or, une âme s'élève par la confiance en sa beauté lorsque, dans une sécurité joyeuse, elle se glorifie en elle-même des mérites de ses vertus. Hélas, par cette confiance même elle est amenée à se prostituer; parce qu'au temps où ses propres pensées jettent dans l'erreur une âme qui n'a pas su demeurer sur ses gardes, les esprits mauvais la corrompent en la séduisant par une infinité de vices. Il faut remarquer, d'autre part, que l'Écriture dit : «Tu t'es prostituée à la faveur de ton nom.» C'est qu'en effet, dès qu'il arrive qu'une âme cesse de penser au Maître suprême, elle cherche aussitôt sa gloire personnelle, et commence à s'attribuer à elle-même tout le bien qu'elle avait reçu pour procurer la louange de Dieu, son donateur. Désireuse d'étendre la gloire de sa réputation, elle s'agite pour devenir célèbre, admirable aux regards de tous. Elle se prostitue donc à la faveur de son nom, elle qui fuyant l'union d'une couche irréprochable, se livre toute entière, par appétit de louange humaine, à l'esprit corrupteur. D'où cette parole de David: «Dieu a livré leur force à la captivité, et leur beauté aux mains de l'ennemi .» (Ps 77,61). La force est, en effet, livrée à la captivité, et la beauté aux mains de l'ennemi, quand l'antique ennemi règne sur une âme qu'il a séduite par la tentation de l'orgueil du bien. Or cette vaniteuse complaisance, encore qu'elle n'obtienne pas près d'eux un complet triomphe, sollicite pourtant, de quelque manière, et fréquemment, l'âme même des élus. Mais dès qu'elle offre prise à la tentation une pareille âme se trouve laissée à elle seule; et la conscience de son délaissement la rappelle à une sage crainte. C'est l'histoire de David racontant de lui-même : «Je disais dans ma sécurité : je ne serai jamais ébranlé !» (Ps 29,7) Mais parce qu'il s'était enorgueilli dans la confiance en sa vertu, entendez de sa bouche ce qu'il endura presqu'aussitôt : «Seigneur, tu as détourné ta face de moi et j'ai été troublé.» Comme s'il disait en langage ordinaire : Je me suis cru accompli en vertu; mais laissé à moi-même, j'ai fait l'expérience de ma profonde infirmité. Une autre fois le même prophète dit à Dieu : «J'ai juré et résolu de garder les préceptes de ta justice.» (Ps 118,116). Mais parce qu'il ne dépendait pas de lui de demeurer dans la fidélité ainsi jurée, inquiet, il se trouva sans trêve placé en face de sa faiblesse. Aussi fit-il tout de suite appel au secours de la prière en disant : «Seigneur, je suis réduit à une affliction extrême; rends-moi la vie, selon ta parole.» (Ps 118,207).

Quelquefois même, la céleste Providence, avant d'élever une âme par les dons spirituels, lui remet dans l'esprit le souvenir de sa faiblesse, de crainte qu'elle ne conçoive un fol orgueil des grâces reçues. C'est le motif pour lequel, à chaque fois que le prophète Ézéchiel se trouve être élevé à la contemplation des choses divines, il est auparavant appelé : «fils de l'homme»; comme si le Seigneur voulait le mettre ouvertement en garde en lui disant : N'élève point ton cœur d'orgueil à l'occasion de ce qui t'est révélé; considère avec soin ce que tu es; et lorsque tu pénètres des vérités sublimes, rappelle-toi que tu es homme, afin qu'au temps où tu es ravi hors de toi, tu sois ramené, vigilant, à la considération de toi-même par le coup de frein de ton infirmité. Lors donc que nous commençons à avoir de la complaisance pour le grand nombre de nos bonnes actions, il est nécessaire que nos yeux s'abaissent sur nos infirmités d'âme; que celle-ci s'humilie salutairement en elle-même, et qu'elle considère non le bien qu'elle a fait, mais celui qu'elle a négligé d'accomplir. De telle façon que notre cœur, brisé de contrition à la vue de sa misère, soit plus solidement affermi en vertu aux regards du Maître de l'humilité. Telle est la raison pour laquelle le Dieu infiniment puissant, tout en élevant les âmes des justes à un haut degré de perfection, les laisse presque toujours imparfaites en quelques petits points. Afin qu'au moment même où elles resplendissent de vertus admirables, leur imperfection les tienne dans l'abaissement; et qu'étant obligées de soutenir une lutte pénible contre de petites choses, elles ne s'élèvent à l'occasion des grandes : mais que, ne pouvant vaincre de tout petits défauts, elles perdent toute envie de tirer quelqu'orgueil de leurs actions les meilleures. Voici donc, cher ami que poussé par la nécessité de ma propre défense, j'ai essayé de montrer ce que doit être le pasteur. Misérable peintre, j'ai esquissé un beau portrait. Moi, dont l'âme reste encore battue par les flots des péchés, je me permets de diriger les autres vers les rives de la perfection Mais, je t'en prie, dans le naufrage de cette vie, soutiens-moi par la planche de salut de ta prière : afin que la main secourable de ton mérite me soulève, moi que mon propre poids entraîne au fond !

Tous les livres