Rhetorica ad Herennium
ALLER A LA
Cicéron
RHÉTORIQUE, A C. HERENNIUS.
LIVRE PREMIER
CONSULS
HERENNIUS 2
INTRODUCTION.
On a longtemps et longuement discuté la question de savoir si la Rhétorique à Hérennius devait être comptée parmi les ouvrages de Cicéron. De respectables témoignages parmi les anciens la lui ont attribuée de la manière la moins douteuse, entre autres Rufinus, Priscien et surtout saint Jérôme, qui dit en propres termes lege ad Herennium Tullii libros. Après eux, et sur la foi des plus anciens manuscrits presque tous les éditeurs du quinzième et du seizième siècle se sont rangés à cette opinion. Quelques-uns même ont désigné ce traité sous le nom de Rhetorica vetus, pour le distinguer de celui de l'Invention, sur l'authenticité duquel on n'a jamais élevé de doute.
Mais plus tard, quelques savants remarquèrent que Quintilien, dans plusieurs passages, cite comme empruntées à Cornificius des expressions qui se rencontrent dans les livres à Hérennius. On ne manqua pas d'en conclure que la Rhétorique avait été attribuée à tort à Cicéron, et sur un si faible indice, on en disposa en faveur de Cornificius. Dans le plaisir que leur causait cette découverte, ces savants ne firent pas attention qu'on trouve dans le même Quintilien beaucoup d'expressions de Cornifîcius qui ne se voient pas dans la Rhétorique, et que rien n'est plus simple et ne doit prêter moins à des conjectures de ce genre que quelques définitions semblables de certaines figures dans un sujet spécial, où doivent se reproduire inévitablement des classifications pareilles et des nomenclatures identiques. Mais les érudits ne renoncent pas facilement à leurs inventions aussi persista-t-on à mettre Cornificius en possession de la Rhétorique. Mais quel était ce Cornificius? Quintilien ne l'ayant pas fait suffisamment connaître, il fallut bien accumuler les hypothèses. On finit par trouver trois Cornificius au lieu d'un. Un critique plus sévère, Schütz ayant démontré qu'aucun d'eux ne pouvait être celui qu'on cherchait, les conjectures prirent une nouvelle direction sans autre règle alors que le caprice particulier on se passa de Quintilien, et on étendit d'autant plus les bornes de la discussion, qu'il devenait plus difficile de la soutenir.
Nous ne discuterons pas tontes ces hypothèses. M. Leclerc a trop bien résumé ce long débat, et établi trop solidement les faits, pour qu'il ne nous suffise pas de donner un aperçu de son grave et ingénieux travail. Encore, parmi toutes les raisons qu'il développe pour conserver à Cicéron le titre qu'on lui dispute, ne nous arrêterons-nous qu'à celles qui ressortent de l'ouvrage lui-même et qui sont les plus concluantes parce qu'elles sont les plus sures. Partout où nous pourrons retrouver des traces des sentiments et des habitudes de celui qui plus tard ne laissa rien ignorer sur lui-même nous pourrons nous y fier plus sûrement qu'aux hypothèses des érudits, et après avoir une fois reconnu l'homme, nous serons bien près d'avoir aussi retrouvé l'écrivain.
D'abord, la première phrase de l'ouvrage ne permet pas de l'attribuer à un rhéteur de profession; car comment un homme qui aurait tenu école de rhétorique se plaindrait-il de n'avoir pas assez de loisir pour écrire sur son art, parce que son temps serait pris tout entier par le soin de ses affaires domestiques et l'étude de la philosophie? Et ne savons-nous pas au contraire que, dès ses plus jeunes années, Cicéron montra pour la philosophie le goût le plus prononcé, et qu'il ne cessa jamais pendant toute sa carrière de lui demander ses plus pures jouissances et ses délassements les plus doux? Ajoutons que le caractère de cette philosophie, tel qu'il se montre dans l'invective lancée contre les stoïciens, liv. II chap. 1 est le même que dans la plupart des autres ouvrages philosophiques de notre auteur. C'est cet éloignement c'est ce dédain pour la doctrine du Portique, que manifeste en toute occasion l'admirable et abondant interprète des doctrines de l'Académie.
Les opinions, ou plutôt les impressions politiques qui se remarquent dans cet ouvrage ne trahissent pas moins la main du jeune Cicéron, du Cicéron des premiers discours et même de l'adversaire de Verres. A cette époque de sa vie il n'a de sympathie que pour les Gracques et pour les autres chefs du parti vaincu par Sylla dont il déteste et flétrit le triomphe; il justifie Saturninus et parle avec amertume des cinq tribuns égorgés dans l'espace de quarante-cinq ans. Ce sont enfin les sentiments et le langage de celui qui écrivait à la même époque le poème de Marius, le défenseur des idées démocratiques.
Aucun des faits contemporains cités dans l'ouvrage ne contredit cette remarque, que fortifient au contraire toutes les concordances historiques. Depuis le traité honteux de Popilius Lénas l'an de Rome 646, un an avant la naissance de Cicéron, jusqu'au meurtre du tribun Sulpicius, vingt ans après tous les événements dont il est ici question étaient pour lui on présents, ou si récents, qu'ils devaient s'offrir naturellement à son esprit, toutes les fois qu'il cherchait des sujets ou des exemples. Le choix de citations empruntées de préférence à Ennius, à Pacuvius, et aux autres poètes dramatiques, n'est pas un signe moins certain. On sait de Cicéron lui-même qu'il eut dès sa jeunesse un goût particulier pour le théâtre. Il avait été l'admirateur passionné de Roscius avant d'en être l'ami et le défenseur.
Si de ces observations, qui regardent l'homme, nous passons maintenant à celles qui concernent plus particulièrement l'écrivain, nous trouvons tout aussi peu de motifs de doutes.
Ce n'est pas un maître qui a fait ce livre, ce n'est qu'un disciple. On sait que les premiers ouvrages d'un jeune écrivain sont presque toujours empreints de l'esprit de ses modèles. Or ce qui frappe tout d'abord dans les livres à Hérennius ce sont des divisions trop multipliées et trop confuses, un certain désordre dans l'énumération des parties et dans celle des figures, un abus de conclusions après chaque matière qui, sous le prétexte de transitions, ne sont le plus souvent que des redites, enfin les défauts qui accusent avant tout une soumission trop docile à la méthode des rhéteurs grecs. Cicéron n'avait entendu dans sa jeunesse que des maîtres de cette nation; il était donc tout naturel qu'il leur empruntai dans ses premiers essais la forme de leurs compositions et qu'il en reproduisit tous les vices. De plus, c'est dans leur langue qu'il s'exerçait le plus souvent (Brutus, chap. 90) de là un penchant presque irrésistible à transporter dans sa langue maternelle les formes propres de sa langue adoptive. C'est ainsi que s'expliquent les fréquents hellénismes qui se rencontrent dans la Rhétorique. Au reste nous n'accordons à personne que cet essai soit indigne de C icéron. Les défauts, qui tiennent à une imitation un peu trop servile de ses maîtres, sont rachetés par une élocution généralement simple, facile, harmonieuse; par des mouvements et une vivacité de tour qui sont déjà d'un grand écrivain. On sent dans cette facilité à tout exprimer, l'homme auquel il sera donné plus tard de déployer toutes les richesses de la langue latine arrivée à son point de perfection; de même que, selon la remarque de M. Leclerc, on reconnaît avec intérêt dans les amplifications du quatrième livre, si riches de sentiments, de pensées et d'images, les premières traces de ce grand art qui devait un jour le faire régner sur un peuple libre.
Mais l'autorité la plus incontestable peut-être, et celle à laquelle on a le moins songé, c'est Cicéron lui-même «'est fauteur non contesté de l'Invention qui ne parait être qu'une nouvelle édition de la Rhétorique à Hérennius. Ou ces deux ouvrages appartiennent au même auteur, ou le dernier venu n'a fait que copier l'autre; or, comme il est hors de doute que les livres à Hérennius ont précédé ceux de l'Invention, il faut admettre que le plus fécond des écrivains romains a commencé par n'être qu'un plagiaire, ou que, de son droit d'auteur, en même temps qu'il s'est corrigé il s'est quelquefois copié lui-même. Entre autres preuves frappantes, que l'Invention n'est qu'une seconde édition, ou un développement de la Rhétorique, nous ne citerons que le passage de ce dernier ouvrage où l'auteur se félicite (liv.I, chap. 9) d'avoir distingué le premier les trois circonstances où l'on doit employer l'exorde par insinuation. Ouvrez le premier livre de l'Invention cette distinction s'y trouve reproduite dans les mêmes termes. Il faut donc bien reconnaître qu'il n'y a qu'un seul auteur, mais à deux époques distinctes de sa vie, et qu'un seul ouvrage, mais sous deux formes différentes. Ce que Cicéron avait fait pour la rhétorique, il le fit également pour les Académiques, et on a été longtemps sans distinguer en quoi diffèrent les deux éditions qui se succédèrent.
Concluons donc de ces courtes observations, qu'il faut laisser à Cicéron, quelque indifférent que cela puisse être pour sa gloire, un ouvrage qu'une saine critique ne saurait lui disputer sans injustice.
Au reste, s'il est très vrai que ce traité pourrait être retranché du corps de ses oeuvres sans que la grandeur en fût diminuée la Rhétorique à Hérennius est loin d'être un ouvrage sans importance historique. C'est un monument curieux de l'abus que peut faire l'esprit humain de ce qu'il a imaginé lui-même pour se retenir et se renfermer dans le simple et véritable usage des choses, nous voulons dire les règles et la méthode. Sous ce rapport non moins que par le détail, souvent exagéré mais plus souvent exact, des ressources infinies de l'esprit se manifestant par la parole, la Rhétorique à Hérennius mérite d'être lue avec attention, et ne saurait être étudiée sans fruit.
ARGUMENTS.
LIVRE PREMIER.
Après une courte préface, l'auteur expose les trois genres sur lesquels s'exerce l'éloquence, et il distingue les qualités nécessaires à l'orateur il exige de lui l'invention, l'art de la disposition, l'élocution, la mémoire, la prononciation, il consacre ce premier Livre à I'INVENTION en général; et d'abord, il parle de l'exorde, depuis le chapitre III jusqu'au chapitre VII; il traite de la narration dans les chapitres VIII et IX, et de la division au chapitre X; il s'occupe ensuite de la confirmation et de la réfutation et comme elles dépendent de l'état de la cause, il établit, jusqu'au chapitre XVII, les principes des trois états de causes ou questions, savoir la question conjecturale, ou question de fait; la question de droit, et la question juridiciaire.
LIVRE SECOND.
Après avoir rappelé succinctement ce qu'il a dit, et annoncé ce qu'il va dire, l'auteur considère particulièrement l'invention dans le genre judiciaire. Comme ce genre embrasse les trois différents étals de questions la question de fait, la question de droit, et la question judiciaire; qu'il en avait expliqué la nature et les divisions dans le Livre 1er, et qu'il avait montré le moyen de reconnaître le point à juger (τὸ κρινόμενον) quand l'orateur connaissait l'état de la cause et les preuves qui viennent à l'appui; il enseigne maintenant la manière de traiter chacune de ces questions selon les règles de l'art. Il développe avec beaucoup d'étendue, depuis le chapitre Il jusqu'au chapitre IX, ce qu'on entend par question de fait. Il donne des préceptes sur la narration judiciaire, sur la probabilité, les rapports, les indices, les suites, les preuves simples, les preuves confirmatives. Ensuite, depuis le chapitre IX jusqu'au chapitre XIII, il trace la conduite que doit tenir l'orateur en traitant la question de droit, lorsque le sens d'une loi ou d'un écrit donne lieu à la controverse. Enfin, depuis le chapitre XIII jusqu'au chapitre XVIII, il expose les moyens dont il faut faire usage dans les deux espèces de question judiciaire, et surtout ceux de la question judiciaire accessoire, l'alternative, la récrimination, l'aveu, la déprécation, le recours. Après ces développements il indique la manière de fortifier les preuves, et distingue dans l'argumentation l'exposition, les raisons, les raisons confirmatives, les ornements des preuves la conclusion dont il nous apprend à connaître les qualités et les défauts. Ces règles sont la matière de tous les chapitres, depuis le dix-huitième jusqu'au dernier. L'auteur termine ainsi les préceptes particuliers qu'il avait promis sur l'invention dans le genre judiciaire, et il remet les deux autres genres au Livre suivant.
LIVRE TROISIÈME.
L'auteur parle, comme il l'avait promis, de l'invention, dans le genre délibératif et dans le genre démonstratif. Il enseigne, depuis le chapitre II jusqu'au chapitre VI, quelles s sont les preuves dont il faut se servir pour persuader une chose, ou pour en dissuader. Il découvre ensuite, chapitres VI VII et VIII, quelles sont les sources de la louange et du blâme. Après avoir termine ainsi la première partie de l'art l'invention, il passe aux autres devoirs de l'orateur. Par les règles de la Disposition il lui apprend à distribuer le sujet, il établit l'ordre des preuves; c'est la matière des chapitres IX et X. Il remet l'élocution au quatrième Livre, et les chapitres XI, XII, XIII, XIV et XV, ont pour objet la PRONONCIATION, c'est-à-dire la voix, la physionomie et le geste de l'orateur. Les derniers chapitres, qui sont surtout dignes de remarque, renferment des préceptes sur la Mnémonique, ou l'art de la Mémoire, propre à fortifier et à augmenter la mémoire naturelle. L'auteur enseigne la manière de trouver ce qu'il appelle des emplacements et des images c'est en cela qu'il fait consister principalement la mémoire artificielle, et il traite cette partie avec beaucoup de soin, d'étendue et de subtilité.
LIVRE QUATRIÈME
Comme l'auteur a dessein, en parlant de l'ÉLOCUTION d'accompagner ses définitions d'exemples écrits par lui-même, et qu'il prévoit les reproches que lui attirera cette innovation il indique, dans une espèce de préface, les raisons qui l'ont déterminé à s'écarter de la coutume des autres rhéteurs. Il s'attache à prouver la sagesse de son opinion, comparée à l'opinion de ceux qui choisissent leurs exemples dans les meilleurs ouvrages des poètes et des orateurs. C'est la matière des sept premiers chapitres. Depuis le chapitre VII jusqu'au chapitre XII, il s'occupe de l'élocution elle-même, et des trois genres de styles. Il parle ensuite des qualités de l'élocution, de la correction, de l'élégance, et enfin de la noblesse, qu'il fait consister dans le bon usage des figures de mots et de pensées. Il s'étend beaucoup sur chaque figure, dont il donne des exemples : c'est ce qui fait l'objet des derniers chapitres de ce Livre et de ce Traité depuis le chapitre XII jusqu'à l'épilogue ou la conclusion.
LIVRE PREMIER.
1. Bien que mes affaires domestiques ne me permettent guère de me livrer à l'étude, et que je consacre plus volontiers à la philosophie le peu de moments qu'elles me laissent, toutefois, C. Hérennius, ainsi que vous m'en avez prié, je me détermine à traiter de l'art oratoire : vous ne penserez pas du moins que j'aie reculé devant les difficultés d'un pareil travail, ou que je m'y sois refusé, quand c'est vous qui me le demandiez. Et même, je m'y suis mis avec d'autant plus d'ardeur que ce n'est pas sans motif, je l'ai bien vu , que vous voulez connaître les préceptes de la rhétorique. L'abondance de la parole, la facilité de l'élocution, ne sont pas de médiocres avantages en effet, lorsque c'est un jugement droit, un esprit sage et mesuré qui les gouvernent. Voilà pourquoi j'ai laissé de côté tous ces ornements dont la vanité des rhéteurs grecs a fait un étalage aussi pompeux que frivole. Car, dans la crainte de ne pas paraître en savoir assez, et pour faire croire la science beaucoup plus difficile qu'elle ne l'est réellement, ils sont allés chercher des choses qui n'ont aucun rapport avec leur sujet. Pour moi, je me suis renfermé dans ce qui me semblait du domaine de la rhétorique. Ce n'est en effet ni l'espérance du gain, ni l'ambition de la gloire qui m'engagent, comme beaucoup d'autres, à écrire ; mon seul but est de répondre à vos voeux, autant qu'il est en mon pouvoir. Mais pour ne pas trop prolonger ce préambule, je vais entrer en matière, après vous avoir donné cet avis, toutefois : que l'art, sans l'exercice assidu de la parole, n'est pas d'un grand secours, d'où vous devez conclure qu'il faut joindre la pratique aux préceptes que je vais tracer.
II. Le devoir de l'orateur est d'être en état de parler sur toutes les questions de l'ordre civil, qui sont réglées par les coutumes ou par les lois, en se conciliant, autant que cela peut dépendre de lui, l'assentiment des auditeurs. Il y a trois genres de causes qu'il est obligé de connaître : le démonstratif, le délibératif et le judiciaire. Le démonstratif, qui a pour objet la louange ou le blâme d'une personne en particulier; le délibératif, qui, reposant sur l'examen d'une question douteuse, se propose de conseiller ou de dissuader; et le judiciaire, qui consiste dans une controverse, et renferme l'accusation ou l'attaque en même temps que la défense. J'enseignerai d'abord quelles sont les qualités nécessaires à l'orateur; je ferai voir ensuite comment il convient de traiter ces différents genres. Il faut dans l'orateur l'invention, la disposition, l'élocution, la mémoire et la prononciation. L'invention lui fait trouver les moyens sûrs ou vraisemblables d'assurer le succès de sa cause. La disposition est l'ordre dans la distribution des parties; elle lui indique la place où chacune doit être mise. L'élocution approprie aux idées fournies par l'invention les mots et les tours qui leur conviennent le mieux. La mémoire fixe solidement dans l'esprit les pensées, les mots et la disposition du discours. La prononciation fait nuancer avec grâce la voix, la physionomie et le geste. Nous avons trois moyens d'acquérir tous ces avantages : l'art, l'imitation, l'exercice. L'art, c'est l'ensemble des préceptes qui tracent la route de l'éloquence et enseignent à suivre cette route. L'imitation nous fait travailler avec un zèle intelligent pour ressembler à certains modèles. L'exercice est le continuel usage de la parole, et l'habitude qu'on s'en fait.
J'ai fait connaître les genres de causes que doit traiter l'orateur et les qualités qui lui sont nécessaires; je vais parler maintenant de l'application qu'il en peut faire dans la pratique de l'éloquence.
III. L'invention s'étend aux six parties oratoires : l'exorde, la narration, la division, la confirmation, la réfutation, la péroraison. L'exorde est le début du discours; il dispose l'esprit de l'auditeur à l'attention. La narration est l'exposé réel ou vraisemblable des faits. Dans la division nous établissons les points qui sont hors de doute, ceux qui sont contestés, et nous exposons l'objet du discours. La confirmation développe nos arguments avec leurs preuves. La réfutation détruit ceux qu'on nous oppose. La péroraison termine avec art le discours. Maintenant que, des devoirs de l'orateur, je suis passé, pour les mieux faire connaître, aux parties oratoires, en les rapportant à l'invention, je crois devoir traiter d'abord de l'exorde. La cause une fois déterminée, il faut, pour y approprier plus convenablement l'exorde, considérer à quel genre elle appartient. Ces genres sont au nombre de quatre : l'honnête, le honteux, le douteux et le bas. La cause appartient au genre honnête, quand nous défendons ce qui serait probablement défendu par tout le monde, ou que nous combattons ce que chacun repousserait comme nous : par exemple, quand nous parlons en faveur d'un homme de bien, contre un parricide. On entend par honteuse, la cause qui a pour objet d'attaquer-ce qui est honnête, ou de protéger ce qui ne l'est pas. Elle est douteuse quand elle participe à la fois des deux précédentes; elle est basse, quand son objet inspire le mépris.
IV. Il conviendra, par conséquent, que l'exorde soit approprié au genre de la cause. Il y a deux sortes d'exordes : le simple début, que les Grecs appellent προοίμιον, et celui qui se fait par insinuation, qu'ils nomment ἔφοδος. L'exorde n'est qu'un simple début quand, dès l'abord, nous disposons l'esprit de l'auditeur à nous écouter; il a pour objet de nous le rendre attentif, docile, bienveillant. Si notre cause est douteuse, afin d'empêcher que ce qu'elle a de honteux ne puisse nous nuire, nous commencerons par attirer la bienveillance. Si elle est du genre bas, nous exciterons l'attention; si elle est honteuse, il faudra recourir à l'insinuation, dont il sera parlé tout à l'heure, à moins que nous n'ayons trouvé le moyen de capter la bienveillance en incriminant notre adversaire. Si elle est honnête, nous pourrons indifféremment faire usage du simple début, ou nous en passer. Si nous voulons l'employer, il faudra montrer en quoi la cause est honnête, ou bien exposer en peu de mots notre sujet. Si nous y renonçons, il sera nécessaire de faire valoir, en commençant, une loi, un écrit, ou quelque autre circonstance capable d'offrir à notre cause l'appui d'un argument irrésistible. Puisque nous voulons captiver l'intérêt, la bienveillance et l'attention de l'auditeur, nous allons indiquer les moyens d'y parvenir. Nous pourrons captiver son intérêt, si nous savons exposer rapidement le fond de la cause, et fixer son attention; car c'est nous témoigner de l'intérêt que de consentir à nous écouter. Nous commanderons l'attention en promettant de parler de choses importantes, nouvelles, extraordinaires, ou de faits qui regardent l'Etat ou l'auditoire lui-même, ou bien le culte des dieux immortels, en priant que l'on nous écoute avec soin, et en faisant l'énumération des points que nous allons traiter. Quant à la bienveillance, il y a quatre moyens de se la concilier, c'est de parler, ou de soi, ou de ses adversaires, ou de ses auditeurs, ou de la cause elle-même.
V. Pour attirer la bienveillance en parlant de nous-même, nous ferons un éloge modeste de nos services; nous rappellerons notre conduite envers la république, envers nos parents, nos amis ou ceux même qui nous écoutent, pourvu que tous ces souvenirs se lient à notre cause. Nous pourrons tracer aussi le tableau de nos disgrâces, de nos besoins, de notre abandon, de nos malheurs; supplier les auditeurs de nous prêter secours, en leur témoignant que nous n'avons pas voulu placer en d'autres nos espérances. Nous obtiendrons la bienveillance en parlant de nos adversaires, lorsque nous en ferons des objets de haine, d'envie ou de mépris : de haine, en signalant dans leur conduite quelque trait d'infamie, d'orgueil, de perfidie, de cruauté, de présomption, de malice, de perversité, d'envie; en produisant au grand jour leur violence, leur tyrannie, leurs intrigues, leur opulence, leurs dérèglements, l'abus qu'ils font de leur noblesse, le nombre de leurs clients, de leurs hôtes, leurs liaisons, leurs alliances, et en prouvant qu'ils mettent plus de confiance dans ces avantages que dans la justice de leur cause; enfin, de mépris, en dévoilant leur ignorance, leur lâcheté, leur mollesse, leurs excès. On pourra se concilier la bienveillance en parlant des auditeurs, par l'éloge du courage, de la sagesse, de la douceur, de l'éclat de leurs jugements; parla considération de l'estime qu'ils vont mériter, de l'attente qu'ils doivent remplir. Le sujet lui-même appellera la bienveillance, quand nous exalterons la bonté de notre propre cause en méprisant celle de nos adversaires.
VI. Nous allons traiter à présent de l'exorde par insinuation. Il y a trois circonstances où l'on ne peut user du début simple ; il faut les examiner avec soin : c'est lorsque nous plaidons une cause honteuse, c'est-à-dire propre à indisposer contre nous ceux qui nous écoutent, ou bien lorsque les raisons présentées par nos adversaires semblent assez fortes pour porter la conviction dans les esprits; ou bien encore lorsque l'auditoire est fatigué par l'attention qu'il a déjà prêtée à ceux qui ont parlé avant nous. Si la cause a quelque chose de honteux, voici comment nous pourrons commencer : C'est la chose et non pas la personne, ou bien la personne et non pas la chose qu'il faut considérer : nous sommes bien loin d'approuver les faits allégués par nos adversaires; ils sont indignes, ils sont odieux. Puis, lorsque nous aurons développé cette idée pendant longtemps, nous prouverons qu'il n'y a rien eu de pareil dans notre conduite; ou nous nous appuierons d'un jugement prononcé par un autre tribunal dans une cause analogue ou tout à fait semblable, dans une moins importante ou plus grave encore. Nous arriverons ensuite insensiblement à la nôtre, et nous ferons voir en quoi elle ressemble à celle que nous venons de citer. Nous déclarerons aussi que notre intention n'est pas d'attaquer la personne de nos adversaires tout en restant dans la cause. Cependant, et malgré cela, nous en traiterons d'une façon détournée par quelques mots jetés comme au hasard. Si notre adversaire avait persuadé les auditeurs, c'est-à-dire que son discours eût produit la conviction, ce qu'il nous sera facile de reconnaître, puisque nous savons les moyens qui la déterminent ordinairement, nous nous insinuerons dans la cause de la manière suivante : Nous promettrons de parler d'abord de ce que nos adversaires ont regardé comme l'invincible argument de leur cause; ou bien nous commencerons par attaquer quelques-unes de leurs assertions, et surtout la dernière; ou nous paraîtrons ne pas savoir par laquelle nous devons débuter, nous demandant avec embarras quelle est celle que nous réfuterons la première. Enfin, si l'attention de l'auditeur est fatiguée, nous essayerons d'abord de la réveiller par quelque chose qui puisse exciter le rire, un apologue, un conte, une citation forcée, une inversion, ou une équivoque, une conjecture, un sarcasme, une naïveté, une hyperbole, un rapprochement, un changement de lettres : ou bien encore nous piquerons la curiosité au moyen d'une comparaison, d'une bizarrerie; en citant une anecdote, un vers; en profitant d'une interpellation, d'un sourire approbateur. Nous pourrons promettre aussi de répondre autrement que nous n'y étions préparés; de ne pas nous exprimer comme les autres ont l'habitude de le faire; et nous montrerons en quelques mots en quoi consiste leur manière et la nôtre.
VII. Voici quelle est la différence entre l'exorde par insinuation et le simple début. Dans ce dernier, nous devons employer, dès l'abord, les moyens que nous avons prescrits pour nous concilier la bienveillance, l'attention et l'intérêt de l'auditeur; tandis que, dans le premier, nous cachons et dissimulons notre marche pour arriver au même but, et nous faire obtenir les mêmes avantages. Sans doute l'orateur doit se proposer, dans toute la suite de son discours, d'atteindre un triple but, c'est-à-dire de captiver continuellement les auditeurs, de se les rendre favorables, bienveillants; mais c'est surtout dans l'exorde qu'il doit s'assurer cette bienveillance. Maintenant, je vais t'enseigner à éviter les défauts, qui pourraient déparer ton exorde. Lorsqu'on commence un discours, il faut avoir soin de donner de la douceur à son débit et de la simplicité à son langage, afin que rien ne sente l'apprêt. L'exorde n'est pas bon lorsqu'il peut convenir également à plusieurs causes; c'est celui qu'on appelle banal ; ii en est de même, lorsque votre adversaire peut l'employer aussi bien que vous; c'est l'exorde vulgaire; ou bien encore, s'il suffit de légers changements pour qu'on puisse vous l'opposer. Il n'est pas moins imparfait lorsque les termes en sont trop recherchés, qu'il est trop long, ou ne paraît pas naître du sujet lui-même (on l'appelle alors étranger, ce qui comprend aussi l'exorde d'emprunt); quand il ne se lie pas étroitement à la narration; lorsque enfin il ne produit sur l'auditeur aucun des trois effets qu'on se propose. Mais c'est assez sur l'exorde; passons maintenant à la narration.
VIII. Il y a trois genres de narrations. L'une qui expose les faits et sait les présenter sous un jour avantageux à la cause, pour assurer le succès : c'est celle qui convient dans les affaires soumises à un jugement. L'autre est celle qu'on fait entrer quelquefois dans le discours, comme moyen de preuve, d'accusation, de transition, de préparation ou d'éloge. La troisième ne s'emploie pas dans les causes civiles, et cependant il est utile de s'y exercer, afin de réussir plus aisément dans les deux autres. Elle se divise en deux genres, l'un qui regarde les choses, et l'autre, les personnes. Celle qui regarde les choses a trois parties, la fable, l'histoire et l'hypothèse. La fable présente des choses qui ne sont ni vraies ni vraisemblables, comme celles que nous ont transmises les tragiques. L'histoire reproduit un fait vrai, mais dont le souvenir remonte à un autre âge. L'hypothèse suppose une action qui aurait pu se passer, comme dans les comédies. La narration qui regarde les personnes doit unir, aux grâces du style, la variété des caractères; tantôt grave et tantôt légère, elle doit peindre l'espérance, la crainte, le soupçon, le désir, la dissimulation, la pitié, l'inconstance des événements, les vicissitudes de la fortune, les revers inattendus, les joies subites, les dénouements favorables. Mais c'est par l'exercice que l'on acquiert ces qualités. Je vais indiquer à présent comment il convient de traiter la narration d'un fait véritable.
IX. Trois qualités sont nécessaires à la narration, la brièveté, la clarté, la vraisemblance. Puisque nous savons que ces conditions sont essentielles, apprenons à les remplir. Nous pourrons faire une narration rapide si nous commençons où il faut commencer, sans vouloir remonter trop haut ; si nous présentons les faits sommairement et non dans leurs détails; si, au lieu de les épuiser, nous n'employons que ceux dont nous avons besoin ; si nous n'usons pas de transitions ; si nous suivons sans nous en écarter la route que nous avons prise; et si nous exposons la conséquence des faits de manière à ce qu'on puisse savoir ceux qui se sont passés avant, quoique nous n'en ayons pas parlé. Quand je dis, par exemple «Je suis revenu de la province, » on comprend que j'y étais allé. Il vaut mieux passer tout à fait, non seulement ce qui peut nuire à la cause, mais encore ce qui y est indifférent. Gardons-nous aussi de répéter deux ou plusieurs fois la même chose, ou de reprendre le membre de phrase qui précède comme par exemple :
« Simon arriva le soir d'Athènes à Mégare; dès qu'il fut arrivé à Mégare, il tendit des piéges à une jeune fille; après lui avoir tendu des piéges, il lui fit violence dans le même lieu. »
Notre narration sera claire, si elle présente d'abord les faits qui se sont passés les premiers, en conservant l'ordre réel ou du moins probable des choses et des temps. C'est ici qu'il faudra soigneusement éviter d'être confus, embrouillés, équivoques ; qu'il faudra s'interdire les néologismes, les digressions; ne pas reprendre de trop loin, ne pas traîner en longueur; ne rien laisser échapper de ce qui tient au sujet, tout en observant les préceptes de la brièveté; car plus le récit est court, plus il est clair et facile à saisir. La narration sera vraisemblable, si nous parlons d'une manière conforme à l'usage, à l'opinion, à la nature; si nous mettons bien d'accord le laps du temps, la dignité des personnes, les motifs des résolutions, les convenances des lieux; de peur que l'on ne puisse nous répondre : Le temps a été trop court; il n'y avait aucun motif; le lieu n'était pas favorable ; enfin les personnages n'ont pu ni agir ni laisser agir ainsi. Si le fait est vrai, il ne faut pas moins prendre toutes ces précautions ' en le racontant ; sans quoi la vérité peut souvent ne pas paraître vraisemblable. Si le fait est supposé, c'est un motif de plus d'observer ces précautions. On ne doit contester qu'avec réserve tout ce qui paraît s'appuyer sur des titres écrits ou sur une autorité respectable. Dans ce que j'ai dit jusqu'ici, je pense être d'accord avec les autres maîtres de l'art, à l'exception toutefois des choses neuves que j'ai trouvées sur l'exorde par insinuation. Le premier, j'ai distingué les trois cas qui lui sont particuliers, afin de présenter une méthode certaine, une théorie claire sur les exordes.
X. Maintenant qu'il me reste à traiter encore de la partie de l'invention, qui est proprement la tâche de l'orateur, je m'efforcerai d'y apporter tout le soin que réclame l'utilité de la matière; et je dirai d'abord quelques mots de la division.
La division renferme deux parties. En effet, la narration achevée, nous devons montrer d'abord en quoi nous sommes d'accord avec nos adversaires; puis, quand nous avons fait les concessions qu'il nous est utile de faire, arriver à ce qui reste en discussion, par exemple : « Oreste a tué sa mère, j'en conviens avec ses accusateurs; en avait-il le droit? lui a-t-il été permis de le faire? voilà la question à débattre.» De même, dans la réplique : « On reconnaît qu'Agamemnon a été tué par Clytemnestre; et malgré cet aveu, l'on prétend que je n'ai pas dû venger mon père. » La division établie,il faut passer à la distribution, qui renferme l'énumération et l'exposition. L'énumération nous servira pour annoncer le nombre de points que nous allons traiter. Elle ne doit pas avoir plus de trois parties; car il y a du danger à dire trop ou trop peu; on fait par là soupçonner à l'auditeur de la préméditation et de l'artifice, ce qui détruit la confiance dans nos paroles. L'exposition consiste à donner un aperçu rapide et complet de ce qui fera l'objet du discours.
Passons maintenant à la confirmation et à la réfutation, sur lesquelles reposent toute l'espérance du triomphe et tous les moyens de persuasion : car lorsque nous aurons développé nos arguments, et détruit ceux de nos adversaires, nous aurons entièrement accompli l'oeuvre oratoire.
XI. Nous obtiendrons ce double résultat, si nous connaissons bien l'état de la question. Quelques auteurs ont établi quatre espèces de questions; Hermès, dont j'ai reçu les leçons, n'en reconnaît que trois, moins pour rien ôter à l'invention de ce que les autres y faisaient entrer, que pour montrer qu'ils ont divisé en deux espèces distinctes ce qui devait n'en former qu'une seule et unique. Ce qui constitue la question, c'est la première base de la défense, rapprochée des imputations de l'accusateur. Les questions, comme nous venons de le dire, sont au nombre de trois : la question conjecturale, la question légale, et la question judiciaire. La question est conjecturale; lorsque c'est sur le fait que porte la discussion; par exemple : « Ajax, instruit de ce qu'il a fait dans son délire, se jette sur son épée au milieu d'un bois. Ulysse survient, le voit sans vie et arrache de son corps le fer sanglant. Teucer arrive ensuite; il trouve, à côté de son frère mort, l'ennemi de son frère un glaive sanglant à la main : il accuse Ulysse d'être le meurtrier.» Ici, comme on ne peut chercher la vérité que par conjecture y aura discussion sur le fait ; et voilà pourquoi la question s'appelle conjecturale. On la nomme légale, lorsque la contestation s'élève au sujet d'un écrit. Ici on distingue six cas différents; c'est lorsqu'il s'agit : de la lettre et de l'esprit d'une loi, de la contradiction de deux lois entre elles, de l'ambiguïté des termes, de la définition, d'une question d'attribution, d'un raisonnement par analogie. La controverse roule sur la lettre et l'esprit, lorsque la volonté du législateur paraît en opposition avec les termes mêmes de la loi; par exemple : « Une loi porte, que ceux qui auront abandonné leur vaisseau durant la tempête en perdront la propriété; et que le bâtiment, s'il échappe, appartiendra, ainsi que sa cargaison, à ceux qui ne l'auront pas quitté. Effrayés par la violence de la tempête, tous les passagers d'un vaisseau l'ont abandonné pour se jeter dans la barque, à l'exception d'un malade, à qui son état n'a pas permis de s'échapper et de fuir avec les autres : le hasard et la fortune ramènent sans accident le vaisseau dans le port : le malade en est donc possesseur : l'ancien propriétaire le réclame. » Voilà une question légale qui repose sur la distinction entre la lettre et l'esprit de la loi. La controverse résulte de la contradiction des lois, lorsqu'une loi ordonne ou permet une chose, et qu'une autre la défend; ainsi : « Une loi défend à celui qui a été condamné pour concussion de parler devant l'assemblée du peuple. Une autre loi veut que l'augure désigne dans l'assemblée du peuple le candidat qui se présente à la place de l'augure décédé. Un augure condamné pour concussion a proposé le successeur de son collègue. On demande qu'il soit puni. » Voilà une question légale fondée sur la contradiction des lois entre elles.
XII. L'ambiguïté des termes donne naissance à la contestation, quand l'expression d'une pensée présente deux ou plusieurs sens différents. Par exemple : « Un père de famille, en instituant son fils héritier, a légué par testament de la vaisselle d'argent à sa femme, en disant : Tullius, mon héritier, donnera à Térentia, ma femme, trente livres de vaisselle d'argent, à son choix. Après la mort du testateur, sa femme demande des pièces de vaisselle précieuses et d'un magnifique travail. Tullius prétend qu'il peut donner celles qu'il voudra, pourvu qu'il y en ait trente livres pesant. » La question légale résulte ici de l'ambiguïté des termes. Elle dépend d'une définition, quand le débat repose sur le nom que l'on doit donner à un fait; en voici une de cette espèce : « Lorsque L. Saturninus se disposait à faire porter la loi sur les distributions de blé au prix d'un demi-as et d'un tiers d'as, Q. Cépion, qui se trouvait à cette époque questeur de la ville, avertit le sénat que le trésor public ne pouvait suffire à une aussi grande largesse. Le sénat décréta que celui qui présenterait cette loi devant le peuple serait regardé comme ayant agi contre la république. Saturninus veut la proposer. Ses collègues s'y opposent. Il n'en apporte pas moins à la tribune la cassette qui renfermait la loi.
Cépion voyant dans cet acte une révolte du tribun contre le sénat, contre ses collègues, contre la république, s'élance accompagné de quelques bons citoyens, brise les ponts, renverse les urnes, et empêche que la loi ne soit portée. Cépion est accusé du crime de lèse-majesté. »
La question légale dépend ici d'une définition; c'est en effet le nom même de l'accusation qu'il faut définir, quand on demande ce qu'on entend par crime de lèse-majesté. La controverse repose sur une question d'attribution, lorsque l'accusé prétend qu'il faut lui accorder un délai, ou bien lui donner un autre accusateur, d'autres juges. On en trouve de fréquents exemples chez les Grecs dans les causes criminelles, et chez nous dans les affaires civiles. C'est dans ce cas que la science du droit civil nous sera d'un grand secours. Il y a cependant quelques causes criminelles dans lesquelles nous employons ce moyen; par exemple : « Un homme est accusé de péculat pour avoir enlevé d'un lieu particulier des vases d'argent appartenant à l'État. Il peut dire, après avoir défini le vol et le péculat, que c'est une action de vol, et non de péculat, qu'on doit lui intenter. » Cette sorte de question légale d'attribution se présente rarement; car lorsqu'il s'agit d'une action particulière, il y a les exceptions établies par le préteur;
et celui-là perd sa cause, qui ne l'a pas présentée dans les formes prescrites, tandis que dans les actions publiques les lois, favorables à l'accusé, lui permettent de faire prononcer avant tout si l'accusateur a le droit d'intenter une action.
XIII. C'est l'analogie qui fait la base de la discussion, lorsqu'à défaut d'une loi qui s'applique au cas particulier dont il s'agit, on a recours à d'autres lois qui s'en rapprochent. Ainsi, par exemple : « Une loi met le furieux et ses biens sous la tutelle de ses agnats et des membres de sa famille. Une autre loi ordonne que celui qui aura été condamné comme parricide soit enveloppé et lié dans un sac de cuir, et jeté à la rivière. D'après une troisième loi, le père de famille a le droit de disposer comme il lui convient de ses esclaves et de sa fortune. Une quatrième, enfin, porte : que si le père de famille meurt intestat, ses esclaves et ses biens passent à ses agnats et aux parents de son nom. Malléolus est déclaré coupable du meurtre de sa mère. Aussitôt après sa condamnation, on lui enveloppe la tête dans une peau de loup, on lui met des entraves aux pieds, et on le conduit en prison. Là ses défenseurs apportent des tablettes, et écrivent son testament en sa présence, devant les témoins requis. Peu de temps après; il est livré au supplice. Ceux qu'il avait institués ses héritiers dans son testament réclament la succession. Son plus jeune frère, qui s'était porté son accusateur, revendique l'héritage en sa qualité d'agnat. Aucune loi formelle ne peut s'appliquer à ce cas; et cependant on en cite un grand nombre d'après lesquelles on élève la question de savoir si Malléolus avait ou non le droit de tester. » C'est là une question légale qui dérive de l'analogie. Nous avons montré quelles sont les différentes espèces de questions légales; parlons maintenant de la question judiciaire.
XIV. Celle-là se présente lorsque, tout en convenant du fait, on recherche si son auteur était ou non dans son droit. Elle se divise en deux espèces, l'une absolue, l'autre accessoire. Elle est absolue, quand nous soutenons que l'action peut se défendre en elle-même, et sans recourir à aucune considération étrangère. Ainsi : « Un comédien interpella le poète Accius par son nom, en plein théâtre : Accius le poursuivit pour injures; celui-ci se contenta de répondre pour sa défense qu'il était permis de nommer celui qui se proclamait l'auteur de la pièce représentée. » La question est accessoire, lorsque la défense, faible par elle-même, emprunte le secours d'une circonstance étrangère. Ces circonstances sont au nombre de quatre : l'aveu du crime, le recours, la récrimination, l'alternative. Par l'aveu, l'accusé demande qu'on lui pardonne; il a pour cela deux moyens, la justification et la déprécation. La justification, quand il proteste qu'il a agi sans desseins. Il se rejette alors sur la fortune, sur l'ignorance, la nécessité. Sur la fortune, comme fit Cépion devant les tribuns, pour se justifier de la perte de son armée : l'ignorance, comme cet homme qui fit mettre à mort l'esclave de son frère, qui avait assassiné son maître, avant d'avoir ouvert le testament qui affranchissait cet esclave : la nécessité, comme celui qui n'a pas rejoint au jour marqué par son congé, parce que le débordement des eaux lui a fermé le passage. Dans la déprécation, l'accusé convient du crime et de la préméditation; mais il n'en implore pas moins la pitié. On ne peut guère en faire usage devant un tribunal, à moins que l'on ne parle pour un homme que recommandent plusieurs belles actions reconnues. Dans ce cas, l'orateur employant le lieu commun de l'amplification, dira : « Quand bien même l'accusé serait coupable, il serait juste néanmoins de lui pardonner en faveur de ses services passés; mais il ne demande pas de pardon. » Ce n'est donc pas en justice que ce moyen est convenable; mais on peut s'en servir devant le sénat ou devant un général et son conseil.
XV. La question repose sur la récrimination, lorsque, sans nier le fait, nous prétendons y avoir été contraints par la faute d'autrui; par exemple : « Oreste, pour se défendre, rejette son crime sur sa mère. » La question se fonde sur le recours, quand on repousse, non pas le fait, mais la culpabilité, en la rejetant sur quelqu'un ou sur quelque chose; sur quelqu'un, ainsi : « Un homme est accusé d'avoir tué Sulpicius; il en convient, mais il allègue pour sa défense un ordre des consuls, et prétend que non seulement ils lui ont prescrit ce meurtre, mais qu'ils lui ont expliqué les motifs qui le rendaient légitime. » Sur quelque chose, comme « Si un plébiscite défend ce qu'un testament prescrit de faire. » La question roule sur l'alternative, quand on dit qu'il fallait faire nécessairement de deux choses l'une, et que le parti qu'on a pris était le meilleur. En voici un exemple : « C. Popillius, enveloppé par les Gaulois, et ne pouvant leur échapper d'aucune façon, entra en pourparler avec les généraux ennemis, et obtint de dégager son armée à la condition d'abandonner ses bagages. Il jugea qu'il valait mieux perdre ses bagages que ses troupes ; il emmena son armée et laissa ses convois; on l'accuse de lèse-majesté. »
XVI. Je crois avoir montré quelles sont les questions et comment elles se divisent; il faut faire voir à présent de quelle manière et avec quelle méthode il convient de les traiter, après avoir indiqué d'abord quel est, pour chacune des parties, le point dans lequel se résume toute la plaidoirie. L'état de la question étant donc reconnu, il faut en chercher aussitôt la raison. La raison, c'est ce qui constitue la cause, et contient toute la défense. Ainsi (pour faire servir le même exemple à nos démonstrations) : « Oreste avouant qu'il a tué sa mère, s'ôterait tout moyen de défense, s'il n'alléguait la raison qui l'a fait agir; il en donne donc une, sans laquelle il n'y aurait pas même de cause; elle avait, dit-il, tué mon père. » La raison est donc, comme je l'ai fait voir, la base de la défense; sans elle, il n'existerait pas même le plus léger doute pour retarder la condamnation. La raison une fois trouvée, il faut chercher quelle sera la réplique de l'adversaire, c'est-à-dire le point essentiel de l'accusation, ce que l'on oppose à la raison de la défense dont nous venons de parler. Voici comment on établira ce point : « Lorsque Oreste aura fait valoir cette raison : « J'ai eu le droit de tuer ma mère, car elle avait donné la mort à mon père, » l'accusateur répliquera : « Mais ce n'était pas à vous à lui arracher la vie, et à la punir sans qu'elle eût été condamnée. » C'est de la raison de la défense, et de la réplique de l'accusation, que résulte nécessairement le point à juger, que nous nommons iudicatio, et que les Grecs appellent κρινόμενον. Ce qui le constitue, c'est le concours de la réplique de l'accusation avec la raison de la défense; ainsi : « Lorsque Oreste prétend que c'est pour venger son père qu'il a tué sa mère, il s'agit de savoir s'il était juste que Clytemnestre fût immolée par son fils, et sans avoir été jugée. » Tel est le moyen de découvrir le point à juger. Une fois qu'il est trouvé, c'est là qu'il faut diriger tout l'ensemble du discours.
XVII. Voilà comment dans toutes les questions et dans leurs différentes parties on trouvera les points à juger, excepté dans la question conjecturale. Car alors on ne cherche pas quel a été le motif de l'action, puisqu'on nie l'action elle-même; on ne s'occupe pas non plus de la réplique, puisqu'on n'a pas eu de raison à fournir. Aussi le point à juger résulte-t-il de l'imputation d'une part et de la dénégation de l'autre; par exemple : imputation : « Vous avez tué Ajax; » dénégation : « Je ne l'ai pas tué; » point à juger : « L'a-t-il tué? » C'est vers ce point, comme je l'ai déjà dit, que doit tendre tout le système des deux orateurs. S'il y a plusieurs questions, ou parties de question, il en résultera plusieurs points à juger, mais on les trouvera tous de la même manière. J'ai mis un soin attentif à présenter d'une façon rapide et claire les matières que j'ai traitées jusqu'ici. Maintenant que je me suis assez étendu dans ce livre, il vaut mieux exposer dans un autre ce qui me reste à dire, de peur que votre esprit ne se fatigue et s'arrête devant la longueur des développements. Mais si je remplis ma tâche trop lentement au gré de votre ardeur, vous devez l'attribuer à l'importance du sujet et à la multitude de mes occupations. Je me hâterai néanmoins, et je saurai réparer à force de zèle le temps que m'auront ôté les affaires, dans l'espoir de vous offrir, en me rendant à vos voeux, l'hommage le plus digne à la fois de votre affection et de mon dévouement.
ALLER A LA
Cicéron
RHÉTORIQUE, A C. HERENNIUS.
LIVRE SECOND
HERENNIUS 1
HERENNIUS 3
INTRODUCTION.
LIVRE SECOND.
1. Dans le premier livre, Hérennius, j'ai rapidement exposé les genres de causes qui sont du domaine de l'orateur, les devoirs dont son art exige l'étude et les moyens les plus faciles pour les remplir. Mais comme il n'était pas possible d'entrer à la fois dans tous les détails, et qu'il fallait d'abord traiter des plus importants, afin de vous faciliter la connaissance des autres, j'ai jugé convenable de m'occuper de préférence des difficultés les plus grandes.
Il y a trois genres de causes, le démonstratif, le délibératif et le judiciaire. Ce dernier est de beaucoup le plus difficile; c'est donc celui que j'expliquerai d'abord. C'est la marche que j'ai suivie dans le livre précédent, lorsque j'ai parlé des cinq devoirs de l'orateur, dont l'invention est le plus important et le plus difficile. Je vais achever à peu près dans ce livre ce qui la concerne, et n'en reporterai qu'une faible partie dans le troisième. J'ai commencé à décrire les six parties oratoires. Dans le premier livre, je vous ai parlé de l'exorde, de la narration, de la division, sans m'étendre plus qu'il n'était nécessaire et aussi clairement que vous pouviez le désirer. J'y ai joint ensuite la confirmation et la réfutation, ce qui m'a conduit à faire connaître les états de question et leurs parties; et par conséquent à montrer comment, la cause étant posée, on peut trouver l'état de la question et ses diverses parties. Je vous ai fait voir ensuite de quelle manière il fallait chercher le point à juger, lequel, une fois établi, doit déterminer tout le système du discours. Enfin, je vous ai fait remarquer qu'il est un assez grand nombre de causes auxquelles peuvent s'adapter plusieurs états ou plusieurs parties de question.
II. Il me restait à montrer comment l'invention peut appliquer ses ressources à chaque état de question, ou à chacune de ses parties; ensuite quels sont les arguments (ἐπιχειρήματα chez les Grecs) qu'il faut employer, ceux qu'il faut exclure, deux choses qui regardent la confirmation et la réfutation. Je ferai voir ensuite, en dernier lieu, de quelle espèce de conclusion il faut faire usage : c'est la dernière des six parties du discours.
Nous cherchons donc d'abord comment il convient de traiter chaque cause ; et nous examinerons avant tout la cause conjecturale, qui est la première et la plus difficile. Dans cette cause, la narration de l'accusateur doit être entremêlée de soupçons semés partout; aucun acte, aucune parole, aucune démarche, rien enfin ne doit y paraître manquer d'intention. La narration du défenseur doit présenter un exposé simple et lucide qui puisse affaiblir le soupçon. Six moyens différents constituent l'ensemble de cet état de cause, les probabilités, les convenances, les indices, l'argument, les suites, les preuves. Montrons quelle est la valeur de chacun d'eux. Par les probabilités, on fait voir que l'accusé avait intérêt au crime, et que jamais il ne fut éloigné d'une semblable turpitude; ce qui divise la discussion en deux parties, la cause du crime et la conduite de l'accusé. La cause du crime, c'est ce qui pousse à le commettre, par l'appât d'un avantage ou pour éviter un désagrément. L'on cherche alors quel intérêt a rendu l'accusé coupable; si c'est la soif des honneurs, de la fortune, ou du pouvoir; s'il voulait assouvir son amour ou quelque autre passion de ce genre; ou bien s'il échappait à quelque dommage, à des inimitiés, à l'infamie, à la douleur, au supplice.
III. L'accusateur, s'il s'agit de l'espoir d'un avantage, montrera l'avidité de celui qu'il attaque; il exagérera ses craintes, si c'est un mal qu'il a voulu fuir. Le défenseur au contraire soutiendra, s'il le peut, que les motifs n'existaient
pas, ou du moins il en affaiblira singulièrement le pouvoir. Ensuite il ajoutera qu'il est injuste de soupçonner d'une mauvaise action tous ceux qui pouvaient en retirer quelque avantage. Puis viendra l'examen de la conduite du prévenu par ses actes précédents. L'accusateur devra considérer d'abord s'il ne s'est pas déjà rendu coupable de quelque fait de ce genre; s'il n'en trouve aucun, il cherchera s'il n'a pas donné lieu quelquefois à de semblables soupçons; et s'attachera, dans ce cas, à faire voir que le motif qu'il a supposé n'a rien qui ne s'accorde avec la conduite habituelle de l'accusé. Prétend-il, par exemple, que c'est l'amour de l'argent ou celui des honneurs qui l'a fait agir? Il le montrera constamment avare ou ambitieux, de manière à ce que le vice de l'âme paraisse inséparable de la cause du crime. S'il ne peut trouver un défaut en rap port avec le motif qu'il suppose, il faut qu'il en cherche un contraire. Dans l'impuissance de convaincre l'accusé d'avarice, il le montrera, s'il en a quelque moyen, corrupteur et perfide; enfin il lui imprimera la souillure ou d'un ou de plusieurs vices, d'où l'on pourra conclure qu'il n'est pas étonnant qu'un homme dont la conduite est si coupable, soit l'auteur de ce nouveau forfait. Si l'adversaire jouit d'une haute réputation de sagesse et d'intégrité, l'accusateur dira que c'est aux actes et non pas à la renommée qu'il faut avoir égard ; que cet homme a jusque-là caché ses désordres, et qu'il sera démontré qu'il n'est point innocent. Le défenseur prouvera d'abord, s'il peut le faire, que la vie de son client est sans tache; sinon, il se rejettera sur l'imprudence, l'aveuglement, la jeunesse, la violence, la captation. Ces excuses feront écarter le blâme des actes étrangers à l'accusation. S'il se trouve dans un sérieux embarras par la turpitude et l'infamie avérée du prévenu, son premier soin sera de dire qu'on a répandu de faux bruits sur un innocent, et d'employer ce lieu commun, qu'il ne faut pas croire aux bruits populaires. S'il ne peut user d'aucune de ces ressources, il dira pour dernier moyen de défense, qu'il n'a point à plaider devant des censeurs pour la moralité de son client, mais à répondre devant des juges aux accusations de ses adversaires.
lV. Pour l'accusateur, les convenances consistent à démontrer que l'action imputée à l'adversaire n'a été avantageuse à nul autre qu'à lui; ou bien qu'il pouvait seul l'exécuter, qu'il n'y serait pas parvenu par d'autres moyens, ou qu'il n'y aurait pas aussi facilement réussi, ou que la passion qui l'entraînait ne lui a pas laissé voir de moyens plus commodes. Dans ce cas, le défenseur doit faire voir que l'action a profité tout aussi bien à d'autres, ou que d'autres ont pu faire ce qu'on reproche à son client. On entend par indices ce qui montre que le prévenu avait la faculté de faire ce qu'on lui impute. On les divise en six parties : le lieu, le temps, la durée, l'occasion, l'espoir de la réussite et celui du secret. Le lieu; était-il fréquenté ou désert? est-il toujours désert, ou bien l'était-il au moment de l'action? Est- ce un lieu sacré ou profane, public ou particulier? Quels sont les lieux attenants? Pouvait-on voir la victime ou l'entendre? Je ne refuserais pas d'enseigner quels sont ceux de ces moyens qui conviennent à l'accusateur ou à l'accusé, s'il n'était pas facile à chacun d'en juger dès que la cause est posée. L'art doit fournir les sources de l'invention; l'exercice fait acquérir aisément le reste. Pour le temps, on cherche dans quelle saison, à quelle heure le fait s'est accompli: si c'était de nuit ou de jour, à quel moment de la journée, à quelle heure de la nuit, et pourquoi dans tel ou tel instant. On considère, relativement à la durée, si elle a pu suffire à l'accomplissement de l'action, et si l'accusé pouvait savoir qu'elle serait assez longue. Car il importe peu qu'il ait eu l'espace de temps nécessaire, s'il n'a pas pu d'avance le savoir ou le calculer. Quant à l'occasion, on cherche si elle était favorable à l'entreprise, ou s'il n'y en avait pas une meilleure qu'on a laissé passer ou qu'on n'a pas attendue. Pour apprécier l'espoir du succès, on examinera s'il y a concours des indices dont j'ai parlé tout à l'heure, et si l'on remarque, en outre, d'une part la force, l'argent, l'adresse, les lumières, les préparatifs; et de l'autre la faiblesse, le dénuement, l'ignorance, le défaut de prudence et de précautions. On saura par ce moyen si l'accusé devait avoir de la crainte ou de la confiance. L'espoir du secret ressortira de la recherche des complices, des témoins, des coopérateurs, qu'ils soient libres ou qu'ils soient esclaves, ou qu'il y en ait des uns et des autres.
V. L'argument présente contre l'accusé des indices plus certains, des soupçons plus fondés. Il embrasse trois époques : le temps qui a précédé l'action, celui de l'action même, et celui qui l'a suivie. A l'égard du premier, il faut considérer où était l'accusé, où et avec qui on l'a vu; s'il a fait quelques préparatifs; s'il est allé trouver quelqu'un; s'il a dit quelque chose; s'il a eu des complices, des coopérateurs, des secours; s'il s'est rencontré dans ce lieu contre son habitude, ou dans un autre moment que celui qu'il prenait d'ordinaire. Pour le temps même de l'action, a- t-on vu l'accusé la commettre; a-t-on entendu du tumulte, des cris, un bruit de pas; enfin, l'un des sens, l'ouïe, le tact, l'odorat, le goût a-t-il été frappé? car chacun d'eux peut faire naître un soupçon. Quant au temps qui a suivi l'action, on examine s'il est resté, après le fait accompli, quelque chose qui indique qu'un délit a été commis, ou en révèle l'auteur. Veut-on constater l'existence du crime? si le cadavre de la victime est enflé et livide, son état prouve un empoisonnement. Cherche-t-on quel en est l'auteur? on a trouvé le poignard de l'accusé ; un de ses vêtements ou quelque objet pareil abandonné par lui, ou des traces de ses pas; il y avait du sang sur ses habits : aussitôt après l'exécution du crime, on l'a saisi ou aperçu dans le lieu même où il s'est commis. Argumenter des suites, c'est rechercher les signes auxquels on reconnaît d'ordinaire un coupable ou un innocent. L'accusateur dira, s'il le peut, que son adversaire, à l'approche des témoins, a rougi, pâli, chancelé; qu'il s'est contre-dit, qu'il est tombé dans l'abattement, qu'il a fait des promesses, toutes choses qui prouvent l'agitation de sa conscience. Si l'accusé n'a rien fait de tout cela, l'accusateur dira qu'il avait si bien calculé d'avance les suites de ce qu'il allait faire, qu'il a répondu sans broncher et avec l'assurance la plus complète : preuve d'audace et non pas d'innocence. Le défenseur prétendra, si son client a montré de la crainte, que c'est à la grandeur du péril et non point à ses remords qu'il faut attribuer son émotion; s'il ne s'est pas effrayé, c'est que, fort de son innocence, il ne pouvait éprouver d'alarmes.
VI. La preuve confirmative est le dernier moyen dont on se sert quand on a bien établi les soupçons. Elle a ses lieux propres et ses lieux communs. Les lieux propres sont ceux dont personne autre que l'accusateur ou le défenseur ne peut user. Les lieux communs sont ceux qui, dans des causes différentes, peuvent être employés par l'un ou par l'autre. Dans la cause conjecturale, le lieu propre pour l'accusateur consiste à dire qu'il ne faut avoir aucune pitié des méchants, et à exagérer l'atrocité du crime. Pour le défenseur, au contraire, il s'agit d'émouvoir la pitié, de repousser l'accusation comme une calomnie. Les lieux communs à l'usage de l'une et l'autre partie consistent à parler pour ou contre les témoins, pour ou contre les tortures, pour ou contre les arguments, pour ou contre la rumeur publique. En faveur des témoins, on fera valoir leur gravité, leur conduite, la constance de leurs dépositions; contre eux, on alléguera la turpitude de leur vie, la contradiction de leurs témoignages. On soutiendra que le fait n'a pu arriver, ou qu'il n'est point tel qu'ils le disent, ou qu'ils n'ont pu le connaître, ou que la passion inspire leurs paroles et leur raisonnement. C'est ainsi que l'on attaque ou que l'on soutient les témoignages.
VII. Pour justifier les tortures, nous ferons voir que c'est pour découvrir la vérité que nos ancêtres l'ont voulu chercher par les tourments et par les souffrances; et que c'est l'excès de la douleur qui contraint les hommes à dire tout ce qu'ils savent. Ce moyen de discussion aura d'ailleurs bien plus de force, si par l'emploi des arguments propres à traiter toute question de fait, vous donnons aux aveux obtenus un caractère de vraisemblance; ce qu'il faudra faire également à l'égard des témoignages. Contre les tortures, nous dirons d'abord que nos ancêtres n'y ont eu recours que dans certaines causes où l'on pouvait reconnaître la vérité des réponses ou en réfuter l'imposture; comme dans cette question : «
En quel lieu cette chose se trouve-t-elle, » ou toute autre semblable qui se puisse vérifier par les yeux, ou se reconnaître à quelque analogie. Nous prétendrons ensuite qu'il ne faut pas s'en rapporter à la douleur, parce que tel homme y est moins accoutumé qu'un autre, qu'il est plus ingénieux à trouver un mensonge; ou qu'enfin il peut souvent savoir ou soupçonner ce que le juge veut apprendre, et qu'il voit bien qu'en le disant il mettra fin à son supplice. Cette argumentation sera plus puissante si nous réfutons par des preuves irrécusables des dépositions faites au milieu des tourments, en employant, pour y réussir, les moyens que nous avons indiqués déjà pour les causes conjecturales. Les arguments, les signes et les autres lieux communs qui fortifient le soupçon, doivent être mis en usage de la façon suivante : Lorsqu'un grand nombre d'arguments et de signes se réunissent et s'accordent entre eux pour une chose, il en résulte forcément l'évidence et non pas le soupçon. II y a plus; ces signes, ces arguments méritent plus de confiance que des témoins; car ils déposent des choses telles qu'elles ont eu lieu dans la réalité, tandis que des témoins peuvent être corrompus par l'argent, les faveurs, la crainte ou la haine. Pour combattre les arguments, les signes, et autres moyens semblables, nous ferons voir qu'il n'y a pas une seule chose qui ne puisse être attaquée par le soupçon ; nous atténuerons ensuite chaque soupçon en particulier; nous nous efforcerons de montrer qu'ils s'appliquent aussi bien à toute autre affaire qu'à la nôtre; et que c'est une indignité de se croire, en l'absence de témoignages, suffisamment éclairés par une conjecture et par un soupçon.
VIII. Si l'on veut tirer avantage des bruits publics, on dira qu'ils ne naissent pas au hasard et sans quelque fondement; qu'il n'y a pas de raison pour que personne les ait inventés faussement; nous soutiendrons, en outre, que s'il en est d'autres habituellement mensongers, celui dont il est question n'a rien que de vrai. Si l'on veut les repousser, on établira d'abord qu'il y en a beaucoup de faux, et l'on citera des exemples qui en prouvent l'imposture; on pourra les attribuer à des ennemis, ou à des hommes naturellement malveillants et calomniateurs. On reproduira quelque fable inventée contre ses adversaires, et que l'on dira se trouver dans la bouche de tout le monde; où bien un bruit véritable qui porte atteinte à leur honneur, et auquel on déclare ne pas ajouter foi; par la raison que le premier venu peut être l'auteur d'un récit déshonorant, et répandre une calomnie. Toutefois si le bruit qu'on nous oppose offre un caractère véhémentement probable, on pourra, par la force du raisonnement, en détruire l'autorité.
C'est parce que la question conjecturale est la plus difficile à traiter, et la plus ordinaire dans les causes véritables, que j'ai mis plus de soin à en approfondir toutes les parties, afin que nous ne soyons arrêtés ni par de faux pas, ni par des obstacles, s'il nous arrive un jour de joindre aux préceptes de l'art l'exercice assidu de la pratique.
IX. Passons maintenant aux différentes parties de la question de droit. Lorsque l'intention du législateur paraît eri contradiction avec la lettre de la loi, si nous soutenons le texte même, voici les moyens dont nous ferons usage aussitôt après la narration. D'abord l'éloge de celui qui a fait la loi; puis la lecture du texte; ensuite une apostrophe aux adversaires : savaient-ils qu'il y eût une disposition semblable dans la loi, dans le testament, dans le contrat, ou dans tout autre écrit se rapportant à la cause? après cela, le rapprochement de la lettre de la loi avec les déclarations des adversaires : à quoi le juge doit-il s'en rapporter d'un texte rédigé avec soin, ou d'une interprétation insidieuse? On combat ensuite avec dédain le sens que les adversaires ont imaginé d'attribuer à la loi; quelle raison, demandera- t-on, aurait empêché le législateur de l'exprimer clairement, s'il l'avait voulu? Alors on exposera le sens véritable et le motif qui l'a dicté; on en démontrera la clarté, la précision, la justesse, la parfaite convenance; à l'appui, l'on citera les exemples de jugements rendus conformément à la lettre de la loi, malgré les efforts des adversaires pour faire valoir l'esprit et l'intention. On fera voir enfin le danger qu'il y a de s'écarter du texte. Ce lieu commun s'emploie contre celui qui, tout en faisant l'aveu d'une action contraire aux termes d'une loi, ou aux dispositions d'un testament, cherche néanmoins à s'en justifier.
X. Si nous parlons en faveur de l'interprétation de la loi, nous louerons d'abord l'auteur du texte de la judicieuse concision avec laquelle il n'a dit que ce qu'il était nécessaire de dire, abandonnant à notre intelligence ce qui n'avait pas besoin d'être expliqué. Nous ajouterons que c'est le propre de la mauvaise foi de ne s'attacher qu'aux mots et à la lettre, sans tenir compte de l'intention; que ce qui est écrit ne peut être exécuté ou ne saurait l'être qu'en blessant les lois, les usages, la nature, la justice, l'honneur; toutes choses dont personne ne niera que le législateur ait voulu la religieuse observation: Eh bien, tout ce que nous avons fait a été fait justement. D'ailleurs l'opinion de nos adversaires est nulle, ou insensée, ou injuste, ou impraticable. Elle répugne à ce qui précède ou à ce qui suit; elle est en opposition avec le droit commun, avec les autres lois, ou avec des jugements déjà rendus. Et nous citerons ensuite des exemples de décisions fondées sur l'intention de la loi et contrairement au texte; nous donnerons de rapides extraits de lois et de contrats dans lesquels il faut interpréter la volonté qu'ont exposée les termes. C'est un lieu commun contre celui qui rapporte un texte, sans rechercher l'intention de son auteur. Lorsque deux lois sont contradictoires, il faut considérer d'abord s'il n'y a pas abrogation ou dérogation, ensuite si leur opposition est telle que l'une ordonne et que l'autre défende; ou bien que la première contraigne et que la seconde laisse faire. Car ce serait se défendre bien faiblement que de se disculper par une loi qui permet, en présence d'une autre qui ordonne; l'ordre formel l'emportant sur la permission. La défense est faible encore lorsqu'on fait voir qu'on s'est conformé aux prescriptions d'une loi qui a été abrogée ou réformée, en négligeant celles d'une loi postérieure. Aussitôt après ces considérations, nous ferons connaître la loi qui nous protége; nous la lirons à haute voix, nous en ferons l'éloge. Nous expliquerons ensuite l'intention de la loi qu'on nous oppose, et nous l'amènerons à nous servir. Enfin nous emprunterons à la question judiciaire absolue la doctrine du droit; nous rechercherons si ce droit est pour l'une ou pour l'autre des lois contraires; question que nous traiterons plus tard.
XI. Si la disposition écrite est ambiguë, de manière à présenter deux ou plusieurs sens, voici comment il faut en traiter : on cherche en premier lieu s'il existe en effet quelque ambiguïté; on fait voir ensuite comment se serait exprimé l'auteur du texte, s'il avait voulu y donner le sens qu'offre l'interprétation des adversaires. Après quoi nous démontrerons que la nôtre est admissible, qu'elle n'a rien que de conforme à l'honneur, à la justice, à la loi, aux usages, à la nature, à la droiture et à l'équité; tandis que celle de nos adversaires y répugne : qu'il n'y a pas d'ambiguïté, puisqu'on comprend quel est le vrai sens. Il y a des auteurs qui regardent comme parfaitement appropriée à ce genre de discussion, cette connaissance des amphibologies qu'ont professée les dialecticiens. Moi, je pense au contraire que, non seulement elle n'est d'aucun secours, mais qu'elle doit encore embarrasser beaucoup. Tous ces sophistes, en effet, courent après les expressions à double face, même après celles qui en ont une qui ne signifie rien du tout. Aussi, quand ils écoutent, ils interrompent à tout propos tous les discours; quand ils parlent, ils ne sont que de fâcheux et d'obscurs interprètes; et à force de vouloir parler avec prudence et précision, ils finissent par ne pouvoir rien dire. Ils redoutent tellement de laisser échapper un terme équivoque, qu'ils ne peuvent prononcer leur propre nom. Mais je réfuterai, quand vous le voudrez, leurs opinions puériles, par les raisons les plus solides; pour le moment, il n'était pas hors de propos d'en dire en passant quelque chose, afin de marquer mon mépris pour cette école impuissante et bavarde.
XII. Quand on emploie la définition, on définit d'abord rapidement le mot dont il s'agit; par exemple : « Celui-là est coupable de lèse-majesté, dont la violence s'attaque aux choses qui font la grandeur de l'État : quelles sont ces choses? les suffrages du peuple et le conseil des magistrats : or, tu as privé le peuple du droit de suffrage et les magistrats du droit de s'assembler, lorsque tu as renversé les ponts. » L'accusé répondra au contraire « : Celui-là porte atteinte à la majesté publique, qui fait perdre à l'État quelque chose de sa grandeur. Moi je ne l'ai point altérée, mais j'ai empêché qu'on ne l'altérât; car, j'ai sauvé le trésor public; j'ai résisté aux mauvaises passions; je n'ai pas souffert que la majesté romaine pérît tout entière. » Après cette définition rapide et faite dans l'intérêt de la cause, on en rapproche le fait que l'on défend; on combat ensuite la définition contraire; on la montre fausse, impropre, honteuse, outrageante; et on emprunte encore ses moyens aux doctrines du droit dans la question judiciaire absolue, dont nous allons parler tout à l'heure. Dans les récusations, l'orateur cherche d'abord si celui qui intente une action, une réclamation, une poursuite, a bien le droit de le faire; s'il ne fallait pas prendre une marche différente, choisir un autre temps, un autre lieu; si l'affaire ne devait pas être intentée ou suivie en vertu d'une autre loi. Ici les moyens se puiseront dans les lois, dans les moeurs, dans le bon droit; j'en parlerai dans la cause judiciaire absolue. Dans une cause où l'on s'appuie sur l'analogie, on recherchera d'abord les dispositions écrites ou les arrêts rendus dans des causes d'une importance ou plus grande, ou moindre, ou tout à fait égale. Ensuite, si le fait est semblable à celui dont il s'agit, ou s'il en diffère; si l'absence d'un texte qui y soit applicable n'est pas calculée, parce qu'on n'aura pas voulu le prévoir, ou parce qu'on aura pensé l'avoir prévu en s'expliquant sur des textes analogues. Je me suis assez étendu sur les divisions de la question de droit; je reviens maintenant à la question judiciaire.
XIII. On se sert de la question judiciaire absolue, lorsqu'on soutient la justice d'une action dont on se reconnaît l'auteur, sans recourir à aucun moyen accessoire. Dans ce cas, il faut examiner si l'on était fondé en droit : ce que l'on pourra faire, une fois la cause établie, si l'on connaît les sources du droit. Or le droit dérive de la nature, de la loi, de l'usage, des jugements, de l'équité, des conventions. Le droit naturel a pour base les liens du sang ou du respect; c'est la nature qui établit entre les pères et les enfants un culte d'affection réciproque. Le droit fondé sur la loi, est celui que sanctionne la volonté du peuple; ainsi la loi vous force à comparaître devant elle quand vous êtes assigné. Le droit résulte de l'usage, lorsqu'en l'absence de toute loi, la coutume le consacre jusqu'à le rendre légitime : par exemple, si vous avez porté des fonds à un banquier, vous pouvez les réclamer à son associé. Il résulte de jugements, lorsqu'il est intervenu, sur la même question, une sentence ou un décret. Mais il y en a qui se contredisent, suivant les décisions opposées d'un juge, d'un préteur, d'un consul ou d'un tribun; car il arrive que, dans un même cas, l'un a prononcé d'une manière contraire à l'autre; par exemple «
M. Drusus, préteur de la ville, autorisa l'action intentée contre un héritier en vertu d'un mandat; S. Julius la refusa. Le juge Célius renvoya absous le comédien qui avait injurieusement nommé sur la scène le poète Lucilius, et P. Mucius condamna celui qui en avait fait autant pour le poète Accius. » Ainsi donc, puisqu'on peut produire deux jugements contradictoires sur une même affaire, il faut, lorsque ce cas se présente, comparer ensemble les juges, les temps, le nombre des sentences. Le droit dérive de l'équité, lorsqu'il paraît basé sur la vérité et l'utilité communes. Par exemple : « un homme âgé de plus de soixante ans, et malade, peut comparaître par procureur. »
On peut même établir delà une nouvelle espèce de droit, suivant les circonstances et la dignité de la personne. Le droit s'établit par un contrat, lorsque les parties se sont liées par des contrats ou par des conventions. Les contrats sont des traités dont les lois garantissent l'exécution; ainsi : « S'il y a contrat, qu'on plaide à l'endroit convenu; s'il n'y a pas contrat, qu'on porte la cause aux comices ou au forum avant midi. » Les conventions sont des traités dans lesquels les lois n'interviennent pas, mais qui s'exécutent de droit. Voilà donc par quels moyens on peut démontrer les torts d'un adversaire, et appuyer son droit; voilà comment il faut procéder dans la question judiciaire absolue.
XIV. Quand on emploiera l'alternative pour savoir s'il valait mieux agir comme l'accusé déclare l'avoir fait, ou comme l'accusateur prétend qu'il aurait fallu le faire, il convient de rechercher d'abord lequel des deux partis aurait été le plus utile; c'est-à-dire, le plus honorable, le plus facile, le plus avantageux. Il faudra demander ensuite si c'était l'accusé qui devait juger lui-même du degré d'utilité, ou s'il appartenait à d'autres de le fixer. Alors l'accusateur, procédant comme dans la question conjecturale, fera naître le soupçon que si l'accusé s'est conduit ainsi, ce n'était pas pour préférer le meilleur au pire, mais par fraude et par mauvaise foi. Ne pouvait-on pas éviter, demandera-t-il, de venir dans ce lieu? Le défenseur, au contraire, réfutera l'argumentation conjecturale par quelqu'une des raisons probables dont nous avons déjà parlé. Ces moyens employés, l'accusateur attaquera, par un lieu commun, celui qui préfère à l'utile ce qui ne l'est pas, lorsqu'il n'avait pas le pouvoir de choisir. Le défenseur répliquera par un lieu commun, en forme de plainte, contre ceux qui pensent qu'il est juste de préférer une chose pernicieuse à une chose utile ; et il demandera en même temps aux accusateurs et aux juges
eux-mêmes ce qu'ils auraient fait s'ils avaient été à la place de l'accusé; et il leur mettra sous les yeux le temps, le lieu, la chose et les motifs qui l'ont fait agir.
XV. II y a récrimination, lorsque l'accusé motive sa faute sur celle que d'autres ont commise. Il faut, dans ce cas, examiner d'abord si ce moyen peut être légitimement admis; en second lieu, si le délit que l'accusé rejette sur un autre est aussi grave que celui dont il se reconnaît coupable; ensuite s'il y avait nécessité pour lui de commettre une faute dont un autre lui avait donné l'exemple. Ne fallait-il pas qu'un jugement eût été prononcé auparavant? et en l'absence d'un jugement sur cette action qu'il impute à un autre, devait-il en porter un lui-même sur une question qui n'avait point encore été décidée par les tribunaux? Ici viendra un lieu commun de l'accusateur contre ceux qui s'imaginent que la violence doit l'emporter sur les jugements : il demandera à ses adversaires ce qui arriverait si d'autres se conduisant comme eux, et d'après l'exemple qu'ils conviennent d'en avoir donné, infligeaient le supplice avant que la condamnation eût été portée; que serait-ce si l'accusateur lui-même en avait voulu faire autant? Le défenseur dévoilera toute l'atrocité de ceux sur lesquels on rejette la responsabilité du crime : il mettra sous les yeux le fait, le lieu, le temps, de manière à faire croire à ceux qui l'entendront, qu'il était impossible ou qu'il n'était pas utile de juger l'affaire.
XVI. Par l'aveu, nous demandons qu'on nous pardonne. Il est de deux sortes; la défense du motif, et la déprécation. Dans le premier cas, nous nions avoir agi de dessein prémédité, nous nous en prenons à la nécessité, au hasard, à l'ignorance. Voyons d'abord ces moyens; nous reviendrons ensuite à la déprécation. On examine d'abord, si c'est par sa faute que l'accusé en est venu à cette nécessité, ou bien si c'est la nécessité elle- même qui l'a rendu coupable ; ensuite, quel moyen il y avait de l'éviter ou de la rendre moins fâcheuse ; on demande si celui qui la donne pour excuse a tenté de faire ou d'imaginer quelque chose contre elle; s'il n'y a pas quelques motifs du genre de ceux que peut fournir la question de fait, pour soupçonner la préméditation là où l'on accuse la nécessité. D'ailleurs la nécessité, quelque pressante qu'elle soit, doit-elle constituer une justification suffisante? Si c'est par ignorance que l'accusé prétend avoir failli, on cherchera d'abord s'il pouvait ou non apprécier les suites de son action; s'il s'est donné quelque soin pour les prévoir; ensuite, si son ignorance est fortuite ou coupable. Car, celui qui rejetterait sur l'excès du vin, de l'amour ou de la colère l'absence de sa raison, aurait perdu le jugement par l'effet d'un vice et non par ignorance; aussi son ignorance, loin de le justifier, le rend plus coupable encore. Ensuite, à l'aide de la question de fait, on recherchera s'il a su ou non ce qu'il faisait; et l'on examinera si dans le cas d'un fait constant, l'ignorance peut constituer une excuse suffisante. Quand le défenseur se rejettera sur la fortune, en disant qu'elle doit faire pardonner à l'accusé ; il aura les mêmes considérations à faire valoir qu'en parlant de la nécessité. Il y a tant de rapports en effet entre ces trois sortes d'excuse, qu'on peut les traiter toutes par des moyens à peu près semblables. Voici les lieux communs qui conviennent à ce genre de causes : l'accusateur s'élèvera contre celui qui, après avoir fait l'aveu de son crime, veut arrêter les juges par de vaines paroles; le défenseur, implorant l'humanité, la clémence, répondra qu'il faut en tout considérer l'intention ; et que là où il n'y a pas eu de dessein prémédité, il ne faut pas chercher de crime.
XVII. Nous nous servons de la déprécation, lorsqu'en convenant de notre faute sans l'attribuer ni à l'ignorance, ni à la fortune, ni à la nécessité, nous n'en demandons pas moins le pardon. Nous nous fonderons, pour l'obtenir, sur les considérations suivantes : les services du prévenu sont plus nombreux et plus grands que ses fautes ; il a du mérite ou de la naissance; on doit espérer qu'il se rendra utile, s'il échappe au châtiment. Cet homme, aujourd'hui suppliant, s'est montré doux et miséricordieux quand il avait la puissance. S'il a commis une faute, ce n'est ni la haine ni la cruauté qui l'y ont poussé, mais son amour du devoir et son zèle; dans une circonstance pareille, d'autres n'ont pas été punis; il ne saurait y avoir aucun danger à le renvoyer à son tour : cet arrêt n'encourra le blâme ni de Rome ni des cités voisines. L'humanité, la fortune, la clémence, l'instabilité des choses humaines fournissent des lieux communs. L'accusateur y oppose les lieux communs contraires, en amplifiant, en énumérant les crimes de l'accusé. La déprécation ne peut s'employer devant les tribunaux, ainsi que je l'ai fait voir dans le premier livre ; mais comme on peut la présenter dans le sénat ou devant un conseil militaire, je n'ai pas cru devoir la passer sous silence.
Lorsque nous voudrons décliner la responsabilité d'un crime, nous en ferons retomber la cause ou sur les choses ou sur les personnes. Si c'est à un homme que l'on s'en prend, la première chose sera d'examiner si cet homme a eu autant d'autorité que l'accusé le déclare, et quels moyens pouvait avoir celui-ci de résister avec honneur et sans danger : et dans le cas où tout cela serait vrai, s'il faut lui accorder qu'il ait agi par une impulsion étrangère. Ensuite on rentrera dans la question de fait pour discuter la préméditation. Si c'est sur les choses que l'on s'excuse, il faudra recourir aux mêmes considérations, à peu près, outre toutes celles que j'ai présentées sur la nécessité.
XVIII. Maintenant qu'il me semble avoir suffisamment indiqué quels sont les arguments qui conviennent à chaque genre de cause judiciaire, il me reste, je crois, à vous montrer la manière de les embellir et de leur donner toute leur valeur. Il est peu difficile en effet de trouver ce qui doit fortifier une cause ; mais ce qui l'est infiniment, c'est de perfectionner ce qu'a fourni l'invention et de l'exprimer avec convenance. C'est par là que nous éviterons de nous arrêter trop longtemps sur les mêmes objets, ou d'y revenir encore après les avoir traités déjà; de quitter un raisonnement commencé, et de passer mal à propos à un autre. Par là nous pourrons, de notre côté, nous souvenir de ce que nous aurons dit dans chaque partie, et l'auditeur pourra saisir et se rappeler non seulement l'ensemble de la cause, mais encore la place de chaque argument en particulier. L'argumentation la plus complète et la plus achevée est celle qui renferme cinq parties : l'exposition, les raisons, la confirmation des raisons, les ornements, et la conclusion. L'exposition fait voir sommairement ce que nous voulons prouver. Les raisons démontrent, par une rapide analyse, que c'est la vérité que nous nous proposons d'atteindre. La confirmation des raisons a pour objet de corroborer, par de nombreux arguments, les raisons que nous avons succinctement exposées. Les ornements, quand l'argumentation est solidement établie, viennent la décorer et l'enrichir. La conclusion termine rapidement en réunissant les moyens de l'argumentation.
XIX. Pour faire l'usage le plus complet de ces cinq parties, nous traiterons l'argumentation de cette manière : « Nous démontrerons qu'Ulysse avait des raisons pour tuer Ajax : car il voulait se défaire d'un implacable ennemi, qu'il avait raison de redouter comme infiniment dangereux. Il voyait qu'il n'y avait pas de sécurité pour lui tant que cet homme vivrait; il espérait par ce meurtre sauver sa propre vie ; il avait coutume, quand les motifs légitimes lui manquaient, de préparer la perte d'un ennemi par des machinations criminelles, ce dont la mort indigne de Palamède fournit le témoignage. Ainsi, d'une part, la crainte du danger le portait à faire périr un homme dont il redoutait la vengeance ; et, de l'autre, l'habitude du crime lui ôtait tout scrupule de le commettre. Les hommes ne s'abandonnent pas sans motif aux fautes les plus légères; mais c'est surtout pour les plus grands excès qu'il faut qu'un avantage certain les conduise. Si l'appât de l'or a détourné tant d'hommes de leurs devoirs; si l'ambition du pouvoir en a poussé tant d'autres au crime; si le plus frivole avantage a été souvent acheté au prix des plus coupables écarts : qui pourrait s'étonner qu'Ulysse n'ait pas reculé devant un crime que les terreurs devaient nécessairement l'engager à commettre? L'homme le plus vaillant, le plus intègre, le plus implacable contre ses ennemis, outragé, furieux, était pour un lâche, pour un coupable qui avait la conscience de son crime, et l'habitude de la perfidie, un ennemi qu'il ne voulait pas laisser vivre; personne n'en sera surpris. Puisque nous voyons les bettes féroces s'élancer avec ardeur pour nuire à d'autres animaux, il n'est pas incroyable qu'un homme farouche, cruel, inhumain comme celui-là, ait marché avec fureur à la perte de son ennemi. Encore les animaux n'ont-ils aucune raison, ni bonne ni mauvaise, pour se nuire, tandis que nous savons que cet homme en avait de très nombreuses et de très criminelles. Si donc, j'ai promis d'indiquer le motif qui a pu porter Ulysse au meurtre, et si j'ai démontré qu'il y avait de sa part une violente inimitié, et la crainte du péril, il n'y a pas de doute qu'il ne faille convenir qu'il y a eu des raisons du crime. » L'argumentation la plus complète est celle qui renferme cinq parties ; mais elle n'est pas toujours nécessaire. Tantôt, en effet, on peut se passer de la conclusion, si l'affaire est courte et facile à embrasser par le souvenir; tantôt on néglige les ornements, si le peu de richesse du sujet, excluant l'amplification, ne les comporte pas. Quand l'argumentation est rapide, et que le sujet est de peu d'importance ou commun, on renonce à la conclusion et aux ornements. Dans toute argumentation il faut, pour les deux dernières parties, observer la règle que je trace. L'argumentation la plus étendue se compose donc de cinq parties; la plus courte en a trois, et la moyenne quatre : on en retranche ou les ornements ou la conclusion.
XX. Il y a deux sortes d'argumentations vicieuses; celle que l'adversaire peut réfuter avec avantage, et qui appartient à la cause ; et celle qui, malgré sa futilité, n'appelle pas de réponse. Si je ne mettais pas sous vos yeux quelques exemples, vous ne pourriez pas distinguer bien clairement les argumentations qu'il convient de repousser, et celles qu'on peut passer sous un dédaigneux silence, et laisser sans réfutation. Cette connaissance des argumentations vicieuses nous présentera un double avantage : elle nous avertira d'éviter les défauts dans notre argumentation, et nous apprendra à reconnaître aisément ceux que n'auraient pas évités nos adversaires. Après avoir montré que l'argumentation entière et parfaite a cinq parties, considérons maintenant les défauts qu'il faut éviter dans chacune de ces parties, afin que nous puissions nous en garantir pour notre compte, soumettre à l'épreuve de ces règles toutes les parties des argumentations de nos adversaires, et venir à bout d'en ébranler quelqu'une.
L'exposition est vicieuse, lorsqu'en se fondant sur un cas particulier, ou sur le plus grand nombre de cas, on applique à tous les hommes ce qui ne leur convient pas nécessairement, comme dans cet exemple : « Tous ceux qui sont dans la pauvreté, aiment mieux en sortir par des moyens criminels que d'y rester honorablement. » Si un orateur expose ainsi son argumentation, sans songer quelle preuve et quelle confirmation de preuve il apportera, nous réfuterons aisément cette exposition en faisant voir qu'il est faux et injuste d'attribuer à tous les pauvres ce qui n'est vrai que d'un pauvre dépravé. L'exposition est vicieuse encore, lorsqu'on nie absolument l'existence d'une chose qui n'arrive que rarement; par exemple : « Personne ne peut devenir amoureux d'un regard et en passant. » Car, comme il y a eu des hommes enflammés par un seul regard, et que l'orateur a nié que cela pût arriver à personne, peu importe que le fait soit rare, pourvu qu'il soit prouvé qu'il a existé, ou pu exister quelquefois.
XXI. L'exposition est défectueuse encore, lorsque avec la prétention de rassembler toutes les circonstances, on en omet une importante : par exemple Puisqu'il est constant qu'un homme a été tué, il faut nécessairement qu'il l'ait été « ou par des brigands, ou par des ennemis, ou par vous qu'il avait institué en partie son héritier. Or, on n'a jamais vu de brigands dans cet endroit : il n'avait point d'ennemis; d'où il résulte que s'il n'est pas tombé sous les coups des brigands, puisqu'il n'en existait pas, ni de ses ennemis, puisqu'il n'en avait pas, c'est vous qui êtes le meurtrier. » On réfute une exposition semblable en faisant voir que d'autres encore, outre ceux que l'accusateur a nommés, ont pu commettre le crime. Ainsi, dans cet exemple, il a dit qu'il fallait nécessairement en accuser ou des brigands, ou des ennemis, ou notre client; nous répondrons que le meurtre a pu être commis par les esclaves ou par les cohéritiers de l'accusé. L'énumération de l'accusateur, ainsi renversée, il nous restera pour la défense un champ plus vaste. Il faut donc éviter aussi dans l'exposition, quand nous paraîtrons vouloir y rassembler tous les points, d'en omettre un important. C'est encore un défaut dans cette partie que de présenter une fausse énumération, et de n'offrir qu'un petit nombre de cas, lorsqu'il yen a beaucoup plus : par exemple : « Il y a deux choses, juges, qui portent tous les hommes à mal faire, le luxe et l'avarice. » — « Et l'amour? vous répondra-t-on; et l'ambition? la superstition? la crainte de la mort? le désir de régner? et tant d'autres passions? »
L'énumération est fausse également lorsqu'elle ne comprend que peu de cas, et que nous l'étendons à un plus grand nombre; par exemple : « Trois mobiles font agir tous les hommes : la crainte, le désir, l'altération de l'âme. » Il suffisait en effet, de dire la crainte et le désir; car l'altération de l'âme se confond nécessairement avec l'une et l'autre.
XXII. L'exposition pèche encore lorsqu'elle est prise de trop loin; par exemple : « La sottise est la mère de tous les maux, puisqu'elle engendre d'innombrables désirs. Or des désirs innombrables n'ont ni limite ni mesure. Ils produisent l'avarice, et l'avarice pousse l'homme à tous les excès. C'est donc l'avarice qui a conduit nos adversaires à se rendre coupables de cette action. »
Il suffisait du dernier membre de cette phrase ; autrement on fait comme Ennius et les autres poètes, qui seuls ont la permission de parler ainsi :
Plût aux dieux que jamais les pins de la forêt de Pélisa ne fussent tombés sous la hache, et n'eussent servi à former le navire que l'on nomme à présent Argo; navire sur lequel l'élite des Argiens, transportée dans la Colchide à la voix artificieuse du roi Pélias, alla chercher la toison d'or! Car jamais ma maîtresse, errante aujourd'hui, l'âme inquiète et blessée par un amour cruel, ne serait sortie de son palais.
C'était assez de dire, si le poète eût voulu s'en tenir à ce qui suffisait à la pensée :
Plût aux dieux que ma maîtresse, errante aujourd'hui, ne fût jamais sortie de son palais! Gardons-nous donc avec soin, dans l'exposition, de reprendre ainsi de trop loin; car ce défaut n'a pas besoin d'être relevé, comme beaucoup d'autres; il se manifeste de lui-même.
XXIII. Une raison est vicieuse, lorsqu'elle ne va pas à l'exposition, soit par sa faiblesse, soit par sa fausseté. Elle est faible, quand elle ne prouve pas nécessairement la vérité de ce qu'on a exposé; comme dans cet exemple de Plaute :
C'est une chose désagréable de reprendre un ami pour une faute, mais c'est quelquefois utile et profitable. Voilà l'exposition; voyons la raison qui vient ensuite : car moi-même je reprendrai aujourd'hui mon ami pour celle qu'il a commise.
C'est d'après ce qu'il va faire, et non d'après ce qu'il convient de faire, qu'il donne la raison de l'utilité de son action. La raison est fausse lorsqu'elle s'appuie sur une fausseté : « On ne doit pas fuir l'amour, car il est la source de la plus véritable amitié. »
Ou bien : « Il faut fuir la philosophie, parce qu'elle amène l'engourdissement et la paresse. » Car si ces raisons n'étaient point fausses, il faudrait reconnaître la vérité de l'exposition qui les précède. La raison est faible encore quand elle ne forme pas la base nécessaire de l'exposition. Ainsi, dans Pacuvius :
Les philosophes nous disent que la fortune est insensée, aveugle, sans discernement; ils nous la représentent roulant sur un globe de pierre; ce qui leur fait penser qu'elle tombe à l'endroit où le hasard a poussé ce globe. Elle est aveugle, répètent-ils, parce qu'elle ne voit pas où elle se fixe; elle est insensée, parce qu'elle est cruelle, incertaine, capricieuse; sans discernement, parce qu'elle ne peut distinguer celui qui mérite ou ne mérite pas ses bienfaits. Il y a d'autres philosophes qui nient au contraire qu'aucun malheur vienne de la for tune, et soutiennent que la témérité gouverne tout; ce qui est vraisemblable, disent-ils, et démontré par l'expérience. Oreste, par exemple, de roi, qu'il était d'abord, devint mendiant; mais ce fut l'effet de son naufrage, et non pas l'oeuvre de la fortune.
Pacuvius se sert ici d'une raison bien faible pour donner plus de vraisemblance à l'empire du hasard, qu'à celui de la fortune; car, dans l'une comme dans l'autre opinion des philosophes, il a pu arriver que celui qui était roi devînt mendiant.
XXIV. Une raison est faible, lorsque paraissant s'offrir à ce titre, elle ne fait que répéter ce qui a été dit dans l'exposition. Par exemple : « L'avarice cause de grands maux à l'homme, parce que le désir sans bornes des richesses, lui fait subir de cruels et de nombreux inconvénients. » Car ici la raison ne fait que reproduire en d'autres termes ce qui a été énoncé dans l'exposition. La raison est faible aussi, quand elle ne prête à l'exposition qu'un appui plus faible que celui dont elle a besoin ; par exemple : « La sagesse est utile, parce que ceux qui la possèdent, pratiquent ordinairement la piété. » Ou bien : « Il est utile d'avoir de vrais amis, car « c'est le moyen d'avoir avec qui plaisanter. » Car, dans ce cas, l'exposition s'appuie sur une raison qui n'est ni générale, ni absolue, mais qui l'affaiblit. La raison est faible également, quand elle peut convenir à une autre exposition, comme dans l'exemple de Pacuvius qui prouve, par une seule et même raison, que la fortune est aveugle et qu'elle est sans discernement.
Dans la confirmation des raisons, il y a un grand nombre de défauts que nous devons éviter pour nous-mêmes, et découvrir dans nos adversaires; observation qui demande d'autant plus de soin, qu'une confirmation bien travaillée forme le plus solide appui de l'argumentation. Aussi les auteurs laborieux, pour appuyer leurs raisons, se servent-ils du dilemme, comme dans cet exemple :
Vous me traitez, ô mon père, avec une rigueur que je ne mérite pas; car si vous aviez jugé Cresphonte un méchant homme, pourquoi me le donniez-vous pour époux? Si c'est, au contraire, un homme de bien, pourquoi me forcer, contre ses voeux et les miens, de m'en séparer?
Cette argumentation se réfute, soit en la retournant tout entière, soit en en combattant une partie. En la retournant, quand on dit, par exemple : Je ne commets, ma fille, aucune injustice à ton égard. Si Cresphonte est vertueux, j'ai dû te le donner pour époux; s'il ne l'est pas, je t'arrache, par le divorce, aux malheurs qui te menacent. En combattant une partie, quand on ne repousse que l'une des deux conclusions, par exemple :
Si vous avez jugé Cresphonte un méchant homme, pourquoi me le donniez-vous. pour époux? — Je l'ai cru plein de probité ; je inc suis trompé, je l'ai reconnu plus tard, et je m'éloigne de lui.
La réfutation de cet argument est donc de deux espèces : la première est plus piquante ; la seconde est plus facile à trouver.
XXV. La confirmation des preuves est défectueuse, lorsqu'on donne pour le signe certain d'une chose ce qui peut en indiquer plusieurs autres ; ainsi : « Il faut nécessairement qu'il ait été malade, puisqu'il est pâle. Cette femme a certainement accouché, puisqu'elle tient un nouveau-né dans ses bras. » Car, ces signes n'ont rien de certain en eux-mêmes, si d'autres, de même nature, ne concourent avec eux; s'ils s'y joignent, ils ne laissent pas que de donner quelque poids à la conjecture. C'est encore un défaut d'avancer contre l'adversaire une chose qui peut s'appliquer à tout autre, ou même à celui qui parle, comme dans ce cas :
C'est un malheur que de se marier. — Et vous avez pris une seconde femme!
On a tort également, lorsqu'on ne présente qu'une défense banale, telle que celle-ci : « »C'est « la colère qui l'a rendu coupable, ou bien la jeuvesse, ou l'amour. » Car de semblables excuses, si on les admettait, laisseraient les plus grands crimes impunis. C'est encore un défaut de prendre pour certain ce dont tout le monde n'est pas d'accord, et ce qui est encore en litige ; par exemple :
Ne sais-tu pas, toi, que les dieux, dont la puissance gouverne les cieux et les enfers, entretiennent dans l'Olympe la paix et la concorde?
C'est un exemple que, de son autorité privée, Ennius met dans la bouche de Cresphonte, comme si, par des raisons assez fortes, il avait déjà démontré la vérité de ce point. C'est une mauvaise excuse que de dire que l'on a reconnu sa faute trop tard, et quand elle était déjà commise, comme celle-ci : « Si j'y avais réfléchis, Romains, je n'aurais pas laissé la chose en venir à ce point; car, j'aurais fait ceci ou cela; mais je n'y ai pas songé dans le moment. » C'est mal se défendre aussi, quand il s'agit d'un crime avéré, que de se rejeter sur quelque léger service; par exemple :
Lorsque tout le monde vous recherchait, je vous ai laissé sur le trône le plus florissant : maintenant que vous êtes abandonné de tous, seule, au prix des plus grands périls, je me prépare à vous y replacer.
XXVI. Il ne faut pas non plus dire une chose qui peut être prise dans un autre sens que celui qu'on veut lui donner; comme le seraient, par exemple, dans la bouche d'un homme puissant et factieux ces mots adressés au peuple : « Il vaut mieux obéir à des souverains qu'à de mauvaises lois. » Car cette pensée, bien qu'elle puisse ne présenter qu'un développement sans intention coupable, donne prise à un grave soupçon, si l'orateur est puissant. C'est un tort également d'employer des définitions fausses ou vulgaires. Elles sont fausses, si l'on dit, par exemple : « Qu'il n'y a point d'injure sans voie de fait, ou sans paroles outrageantes. » Vulgaires, si l'on peut les appliquer également bien à une autre chose; par exemple : «
Le délateur, pour le peindre d'un trait, est un homme digne de mort; car c'est un méchant et un dangereux citoyen. » Car ce n'est pas plus la définition d'un délateur que celle d'un brigand, d'un assassin, ou d'un traître. Il ne convient pas non plus de citer en preuve ce qui est encore en discussion; comme dans le cas où un homme en accusant un autre de vol, dirait : «
C'est un méchant, un avare, un trompeur, et ce qui le prouve, c'est qu'il m'a volé. » Il ne faut pas non plus résoudre une question par ce qui ferait la matière d'une autre; par exemple : « Vous ne devez pas, censeurs, lui faire grâce, en considération de ce qu'il n'a pu, vous dit-il, se présenter au jour où il avait promis par serment de le faire. Car s'il ne se fût pas rendu à l'armée, donnerait-il cette excuse au tribun des soldats? » Cette argumentation est d'autant plus vicieuse, qu'elle produit, comme exemple, une chose qui n'est ni incontestable, ni jugée, mais douteuse et faisant elle-même question. C'est pareillement un défaut de laisser sans explication suffisante, et comme décidée, la chose même qui fait le principal objet de la controverse; comme dans cet exemple :
Les paroles de l'oracle sont fort claires, si tu les veux comprendre : il dit de donner les armes d'Achille au guerrier qui se montre son égal, si nous voulons nous rendre maîtres de Pergame. Je déclare que ce guerrier, c'est moi; il est juste que j'hérite des armes de mon frère, et qu'on me les adjuge, soit comme à son parent, soit comme à l'émule de sa valeur.
Il n'est pas moins blâmable de se contredire soi-même, et de combattre, plus tard, ce qu'on aura soutenu d'abord.
Je ne puis vous dire, en y réfléchissant bien, pourquoi j'accuse cet homme; car, s'il a de la pudeur, dois-je accuser un homme de bien? s'il est d'un caractère qui ne rougisse de rien, à quoi bon accuser un homme qui sera insensible à mes discours?
Il paraît se donner à lui-même une assez bonne raison de ne pas accuser; que signifie donc ce qu'il dit ensuite :
Maintenant je vais, en remontant au commencement de ta vie, te faire connaître tout entier?
XXVII. C'est une faute encore de blesser les affections des juges ou des auditeurs, en attaquant le parti qu'ils suivent, les hommes qui leur sont chers, ou quelque autre objet de leur préférence. C'en est une également de ne pas produire toutes les preuves que l'on a promises dans l'exposition. Il faut éviter encore, lorsque la discussion roule sur un objet, d'en traiter un qui soit sans rapport avec celui dont on dispute; il faut bien se garder de rien ajouter ni retrancher à son plan ; de ne pas changer complètement la nature de sa cause, comme dans la scène de Pacuvius où Zéthus et Amphion discutent d'abord sur la musique, et finissent par des dissertations sur les règles de la sagesse et sur l'utilité de la vertu. Il faut prendre garde aussi que l'accusation ne porte sur un point, et la défense sur un autre ; ce qui arrive souvent au coupable par la nécessité de sa mauvaise position; ainsi : « Un homme accusé de brigue dans la recherche d'une magistrature, répond qu'il a reçu pendant la guerre de nombreuses récompenses des généraux. » Si nous observons avec soin nos adversaires, nous surprendrons souvent cette tactique, et nous nous en servirons en la dévoilant pour montrer qu'ils n'ont rien de précis à répondre. On a tort de blâmer un art, une science, un travail, à cause des vices de ceux qui s'y livrent, comme ceux qui blâment la rhétorique à cause de la conduite condamnable de quelque orateur: on ne doit pas non plus, parce que l'existence d'un crime est constante, s'imaginer qu'on a fait connaître le coupable qui l'a commis. « Le cadavre, dites-vous, est défiguré, enflé, livide; donc c'est le poison qui a donné la mort. » Oui, mais si vous passez tout votre temps, comme le font beaucoup d'autres, à prouver l'empoisonnement, vous aurez montré une grande faiblesse; car on ne demande pas si le crime existe, mais bien quel est celui qui l'a commis.
XXVIII. La confirmation des raisons est vicieuse, si dans la comparaison de deux choses, vous en omettez une ou ne la traitez qu'avec négligence; si, par exemple, « examinant la question de savoir si les distributions de blé sont ou non avantageuses au peuple, vous vous attachez à en énumérer les avantages, en laissant de côté les inconvénients, comme indifférents, ou ne parlant que des plus légers. C'est un défaut encore, de se croire obligé, dans un rapprochement, de blâmer une chose parce qu'on fait l'éloge d'une autre. Par exemple: «On cherche si l'on doit rendre de plus grands honneurs aux Albains, qu'aux Vénusiens, pour les services qu'ils ont rendus à la république. » Si vous parlez en faveur des uns, n'allez pas blesser les autres; car il n'est pas nécessaire de justifier votre préférence par un blâme. Vous pouvez même, tout en donnant la plus grande part de louanges aux uns, en laisser quelqu'une pour les autres, pour ne pas paraître avoir combattu la vérité par la passion. C'est un dernier défaut, de disputer sur la nature et le sens des mots dont l'usage explique très bien la signification. « Sulpicius, après s'être opposé à ce qu'on rappelât les exilés qui n'avaient pas été libres de se défendre, changea plus tard de résolution, et, tout en proposant la même loi, prétendit en porter une autre, à cause de la différence des mots : car il demandait le rappel, non des exilés, mais de ceux qu'on avait chassés par la force : comme s'il se fût agi de discuter alors de quel nom devait les appeler le peuple romain; ou comme si tous ceux à qui l'on a interdit l'eau et le feu, n'étaient pas des exilés. » Peut-être faut-il pardonner à Sulpicius, qui avait en cela une intention. Pour nous, regardons comme un vice oratoire d'engager une discussion pour un changement de mot.
XXIX. L'ornement des preuves consistant dans les comparaisons, les exemples, les amplifications, les jugements et autres moyens capables de donner à l'argumentation plus de force et de richesse; examinons quels sont les défauts qui s'y rattachent. La comparaison est défectueuse, lorsqu'elle n'est pas applicable en un point; lorsque la similitude n'est pas juste, ou qu'elle nuit à celui qui s'en sert. L'exemple est vicieux, s'il est assez faux pour être repoussé, ou assez blâmable pour ne pas être suivi ; ou s'il prouve plus ou moins que le sujet ne l'exige. On a tort de citer un jugement, s'il se rattache à un objet différent, ou à quelque point qui n'est pas en discussion; s'il est injuste, ou de telle nature que les adversaires pourraient en citer un plus grand nombre ou de plus concluants. C'est un défaut, quand l'adversaire convient d'un fait, d'argumenter pour en établir la preuve; car il suffit d'amplifier cet aveu. De même l'amplification est vicieuse, quand elle prend la place de la preuve : comme si, par exemple, « un homme portant contre un autre l'accusation d'homicide allait, avant de fournir les preuves nécessaires, amplifier le crime, et dire qu'il n'y a rien de plus affreux que l'homicide. » Car la question est de savoir, non pas si le crime est affreux, mais s'il a été commis.
La conclusion est mauvaise, si elle ne s'attache pas à l'ordre établi dans le discours; si elle n'est pas succincte; si elle ne laisse pas voir, après la récapitulation, un point certain et fixe, qui montre quel était le but de l'argumentation, celui des preuves, de leur confirmation, et le résultat de l'oeuvre tout entière de l'orateur.
XXX. Les conclusions, que les Grecs appellent épilogues, ont trois parties : l'énumération, l'amplification et la commisération; car elles doivent énumérer, amplifier, attendrir. On peut les employer en quatre endroits différents du discours : dans l'exorde, après la narration; à la suite des preuves confirmatives; et dans la péroraison. L'énumération recueille et rappelle en peu de mots ce dont nous avons parlé, pour en renouveler le souvenir, et non pour les répéter ; elle reproduit l'ordre que nous avons suivi dans nos pensées, afin que l'auditeur, s'il les a confiées à sa mémoire, puisse les y retrouver avec ce secours. Il faut avoir soin de ne pas faire remonter l'énumération à l'exorde ou à la narration ; car alors l'orateur paraîtrait n'avoir fait et préparé son discours avec tant de soin que pour faire étalage de son art, de son esprit ou de sa mémoire. Il faut donc ne la commencer qu'à la division; puis exposer rapidement ce qu'on a dit dans la confirmation et la réfutation. L'amplification emploie le lieu commun pour exciter l'auditeur en faveur de la cause. Il y a dix sortes de lieux communs très propres à exagérer une accusation. Le premier se tire de l'importance et de la dignité d'une chose, prouvée par l'intérêt qui y ont pris les dieux immortels, nos ancêtres, les rois, les cités, les nations, les hommes les plus sages, le sénat, et surtout par la sanction qu'elle a reçue des lois. Le second consiste à examiner quels sont ceux auxquels se rapporte la chose qui fait le sujet de l'accusation; si c'est à l'universalité des hommes, ce qui la rend plus atroce; si c'est aux supérieurs, c'est-à-dire, ceux qui fournissent le premier lieu commun, celui de l'importance de la chose; si c'est aux égaux, c'est-à-dire à ceux qui sont placés dans une situation pareille, du côté de l'esprit, du corps ou de la fortune ; ou enfin, aux inférieurs, ceux qui, sous tous ces rapports, sont au-dessous de l'accusé. Au moyen du troisième, on demande ce qui arrivera si l'on a la même indulgence pour tous les coupables; et, dans cette supposition, on fait voir quels seraient les dangers et les inconvénients auxquels on s'exposerait. Le quatrième sert à démontrer, que si l'on fait grâce à l'accusé, beaucoup d'autres, que la crainte du jugement retient encore, se porteront au crime avec plus d'ardeur. Le cinquième fait voir, que si l'on prononce une fois autrement, rien ne pourra porter remède au mal, ni réparer l'erreur des juges. C'est là qu'il ne sera pas inutile de montrer par des exemples qu'il y a d'autres abus que le temps peut affaiblir, ou la prudence rendre sans danger; mais que pour celui dont il s'agit, rien ne pourra contribuer à l'atténuer ni à le détruire. Le sixième démontre la préméditation, et établit qu'il n'y a pas d'excuse pour un crime volontaire, tandis qu'on peut pardonner avec justice à l'imprudence. Le septième fait ressortir tout ce qu'il y a eu d'horrible, de cruel, d'atroce, d'oppressif dans le crime; tels sont, par exemple, les outrages commis envers des femmes, ou quelqu'une de ces entreprises qui mettent les armes à la main, et font répandre le sang dans les combats. Le huitième démontre que le crime qu'on poursuit n'est point ordinaire, mais unique, infâme, atroce, inouï, et qu'il appelle une vengeance d'autant plus prompte et plus terrible. Le neuvième sert à établir une comparaison entre les délits : on établit, par exemple, que c'est un plus grand crime d'attenter à l'honneur d'une femme libre, que de piller un temple; parce que l'un peut naître du besoin, et que l'autre prouve l'absence de tout frein dans la passion. Le dixième lieu commun, expose toutes les circonstances qui accompagnent et qui suivent un fait avec tant de vigueur, tant de soin, ` d'adresse et de vérité, que l'auditeur semble voir revivre l'action elle-même.
XXXI. On excite la compassion dans l'âme de l'auditeur, en rappelant les vicissitudes de la fortune; en mettant en parallèle la prospérité dont nous avons joui, et l'adversité qui nous poursuit à présent; en plaçant sous ses yeux l'énumération et le tableau de tout ce qui résulterait de fâcheux pour nous, si nous perdions notre cause ; en recourant aux prières, et nous mettant à la merci de ceux que nous implorons. Retraçons les maux que notre disgrâce fera retomber sur nos parents, nos enfants, nos amis; et montrons-nous affligés non pas de nos propres souffrances, mais de la solitude et de la misère qui les menacent. Faisons connaître la clémence, l'humanité, la douceur que nous avons montrée nous-mêmes envers les autres. Prouvons que nous avons été toujours ou souvent malheureux; déplorons le malheur de notre destinée ou les persécutions de la fortune; protestons de la fermeté de notre âme et de notre résignation pour les malheurs à venir. Mais il ne faut pas s'arrêter sur les moyens de compassion; car rien ne sèche plus vite que les larmes.
J'ai traité dans ce livre tous les points les plus obscurs de l'art; c'est ce qui m'engage à le terminer. Je réserve pour le troisième tous les autres préceptes qui me paraîtront nécessaires. Si vous mettez autant de soin à les suivre que j'en apporte à les tracer, je trouverai dans votre instruction le fruit de mes soins, et vous-même me saurez gré de mes efforts en vous réjouissant de vos progrès. Vous deviendrez plus habile par la connaissance des préceptes de l'art, et moi je ne mettrai que plus de zèle à compléter mon ouvrage. Cet espoir ne me trompera pas, je le sais; car je vous connais bien. Je vais donc passer à présent aux autres préceptes, car mon plaisir le plus grand est de remplir votre légitime attente.
ALLER A LA
Cicéron
RHÉTORIQUE, A C. HERENNIUS.
LIVRE TROISIÈME
HERENNIUS 2
HERENIUS 4
LIVRE TROISIÈME.
1. J'ai fait voir suffisamment, ce me semble, dans les livres qui précèdent, comment il faut appliquer les règles de l'invention au genre judiciaire. J'ai renvoyé dans celui-ci celles qui concernent le délibératif et le démonstratif, afin de vous en présenter sans retard l'ensemble complet. Il restait encore quatre parties de l'art. Je traiterai de trois dans ce livre : de la disposition, de la prononciation, de la mémoire. L'élocution me paraissant exiger de plus longs détails, j'ai mieux aimé la développer dans un quatrième livre, que je terminerai, je le pense, et vous enverrai promptement, afin que rien ne vous manque sur l'art de la rhétorique. En attendant, vous reviendrez sur les premiers préceptes par des lectures que vous ferez, soit avec moi, si vous le désirez, soit en votre particulier, et rien alors ne vous empêchera d'en retirer le même profit que moi. Prêtez-moi maintenant votre attention, je vais poursuivre le but que je me suis marqué.
II. Dans le genre délibératif, on examine tantôt quel est le parti que l'on doit prendre, tantôt quel est le meilleur qui se présente. Dans le premier cas, par exemple : « Faut-il détruire Carthage, ou la laisser debout? » Dans le second : « Annibal se demande, lorsqu'on le rappelle à Carthage, s'il doit rester en Italie, ou retourner en Afrique, ou passer en Égypte pour s'emparer d'Alexandrie. » Les délibérations portent quelquefois sur la nature même de la chose; par exemple : « Le sénat délibère s'il rachètera ou non les prisonniers.» Quelquefois elle embrasse quelque motif étranger : ainsi: « Le sénat délibère, si dans la guerre d'Italie, il doit affranchir Scipion du joug de la loi, pour qu'il puisse être fait consul avant l'âge. » Il en est qui reposent à la fois, et sur la nature même de la chose, et plus encore sur des considérations étrangères; par exemple: « Le sénat délibère si, dans la guerre d'Italie, il accordera ou refusera aux alliés le droit de cité. » Dans les causes où la nature du sujet fera la matière de la délibération, le discours tout entier devra se renfermer dans ce sujet même. Lorsqu'un motif étranger en constituera le fond, c'est ce motif qu'il faudra faire valoir ou combattre. Tout orateur qui ouvrira un avis devra se proposer pour but l'utilité, et diriger là toute l'économie de son discours. Dans les délibérations politiques, l'utilité se divise en deux parties, la sûreté et l'honnêteté. La sûreté fait voir un moyen quelconque d'éviter un danger présent ou à venir; les moyens sont la force ou la ruse, qu'il s'agit d'employer ou séparément ou de concert. La force consiste dans les armées, les flottes, les armes, les machines de guerre, les levées d'hommes, et autres ressources de ce genre. La ruse a recours à l'argent, aux promesses, à la dissimulation, à la promptitude, aux bruits divers, et à beaucoup d'autres stratagèmes, dont je parlerai plus à propos, si je me décide à traiter jamais de l'art militaire et de l'administration civile. L'honnêteté renferme deux parties, le bien et le louable. Le bien est ce qui se trouve d'accord avec la vertu et le devoir. Il réunit sous son nom la prudence, la justice, la force d'âme et la tempérance. La prudence, c'est l'habileté qui fait un choix entre le bien et le mal. On appelle aussi prudence une connaissance acquise, ou la mémoire longtemps exercée, ou une longue expérience des affaires. La justice, c'est l'équité rendant à chacun selon son mérite. La force d'âme, c'est la passion des grandes choses et le mépris des petites; c'est la patience dans les travaux en vue de leur utilité. La tempérance est le pouvoir qui modère les passions de l'âme.
III.
L'orateur fait usage de la prudence dans ses diverses acceptions, lorsqu'il compare les avantages et les inconvénients, exhortant à profiter des uns, et à éviter les autres; lorsqu'il peut avoir de la chose qu'il conseille, une science pratique, et qu'il montre comment et par quel moyen on y réussit; lorsqu'il engage à prendre une mesure dont il peut citer une application récente, ou avoir gardé le souvenir. Dans ce cas, il lui est facile d'opérer la persuasion par cet exemple. Nous nous appuierons sur la justice, si nous demandons la pitié pour les innocents et les suppliants; si nous montrons qu'il faut être reconnaissant des bienfaits, et se venger des outrages; si nous recommandons surtout la fidélité à la foi promise, et la conservation des lois et des moeurs de la cité ; si nous proclamons le maintien des alliances et des amitiés, l'observation religieuse des devoirs que la nature nous impose envers nos parents, les dieux, la patrie; les égards sacrés que nous devons à nos hôtes, à nos clients, à notre famille, à nos alliés et à nos amis; si nous enseignons que ni l'appât du gain, ni la faveur, ni le danger ne doivent nous détourner du droit chemin; que, dans toute occasion, c'est de l'équité qu'il faut faire notre règle : c'est par ces moyens ou d'autres du même genre que, dans une assemblée du peuple ou dans un conseil, nous montrerons que la chose que nous conseillons est juste; nous en emploierons de contraires pour en prouver l'injustice : de sorte que les mêmes lieux nous fourniront les ressources nécessaires pour persuader ou dissuader. Si nous voulons conseiller un parti qui demande de la force d'âme, nous ferons voir qu'il faut rechercher et entreprendre les choses grandes et élevées; que les hommes des courage doivent mépriser par conséquent celles qui sont basses et honteuses, et les regarder comme au-dessous de leur dignité; que lorsqu'il s'agit de ce qui est honnête, il n'y a pas de dangers ni de travaux si grands qu'ils doivent nous en détourner; que la mort est préférable à l'infamie; que la douleur ne doit jamais nous contraindre à nous affranchir de notre devoir; qu'il ne faut craindre les Inimitiés de personne, quand il s'agit de la vérité; que pour la patrie, pour nos parents, nos hôtes, nos amis, et pour tout ce que la justice commande de respecter, il faut braver tous les dangers, supporter toutes les fatigues. Nous chercherons nos moyens dans la tempérance, en jetant le blâme sur la passion immodérée des honneurs, des richesses, et des autres avantages de ce genre; en marquant les bornes précises que la nature a mises à chaque chose; en montrant à chacun ce qui lui suffit et le détournant d'aller au delà; en fixant les limites de toute chose. Voilà les divisions de la vertu : amplifiez-les si vous conseillez; si vous dissuadez, atténuez les moyens que je viens d'indiquer. Il n'y a personne assurément, direz-vous, qui pense qu'on doive s'écarter de la vertu; mais la circonstance n'était pas de nature à la faire briller ; et c'est plutôt dans une circonstance contraire qu'elle se montrera. De même, si cela est possible en quelque façon, on prouvera que ce qui s'appelle justice dans la bouche de l'adversaire, n'est que lâcheté, faiblesse, fausse générosité : qu'il donne le nom de prudence à l'impiété, au bavardage, à un savoir importun : que ce qu'il appelle tempérance, n'est qu'inertie et coupable indifférence; et ce qu'il prétend être la force d'âme, une aveugle témérité de gladiateur.
IV. On entend par louable, ce qui assure au moment même et dans la suite, un honorable souvenir. Si je le distingue de ce qui est bien, ce n'est pas que les quatre parties, comprises sous le nom de bien, ne puissent contenir l'idée de ce qui est honorable; mais quoique la gloire ait sa source dans le bien, toutefois il faut l'en séparer dans le discours. Il ne doit pas suffire, en effet, de pratiquer le bien par ambition, pour la gloire; mais si l'on peut se la promettre, le désir de faire le bien en acquiert une double force. Quand donc nous aurons fait voir qu'une chose est bien, nous démontrerons qu'elle est louable, soit par l'opinion des juges compétents, si les hommes du rang le plus distingué l'approuvent, tandis que ceux de la classe inférieure la blâment, soit par les suffrages qu'elle aura mérités de quelques-uns de nos alliés, de tous les citoyens, des nations étrangères et de la postérité.
Telle est la division des lieux communs applicables au genre délibératif; je vais indiquer en peu de mots l'ordre dans lequel il faut traiter la question tout entière. On peut débuter ou par l'exorde simple, ou par l'insinuation, comme dans le genre judiciaire. Si l'on a quelque fait à raconter, il faudra suivre les règles que j'ai tracées à cet égard. Comme dans ces sortes de causes on a pour but l'utilité, qui se divise en deux espèces : la sûreté et l'honnêteté; si l'on peut les réunir toutes deux, on promettra d'en donner la preuve dans la suite du discours; si l'on ne veut développer que l'une d'elles, on l'annoncera simplement. Si l'on dit que le fait intéresse la sûreté, on emploiera la division précédente, de la force et de la sagesse. Car ce que nous avons appelé ruse, pour rendre nos préceptes plus clairs, nous l'appellerons dans le discours du nom plus honorable de sagesse. Si nous nous fondons sur le bien, et si nous avons recours aux quatre parties qui la constituent, notre division aura également quatre parties; si nous ne parlons que de quelques-unes, notre division n'ira pas au delà. Pour la confirmation et la réfutation, il faudra mettre en usage les lieux que nous avons indiqués déjà, soit pour fortifier nos arguments, soit pour renverser ceux qu'on nous oppose. On cherchera dans le second livre les moyens d'argumentation que l'art peut offrir.
V. Mais s'il arrive que, dans une délibération, l'un cherche ses motifs dans la sûreté, et l'autre dans l'honnêteté, comme dans l'exemple de l'armée qui, cernée par les Carthaginois, délibère sur le parti qu'elle doit prendre ; l'orateur qui conseillera de s'attacher à la sûreté, emploiera les lieux suivants: Nul parti n'est plus utile que celui de sa conservation : personne ne peut faire usage de sa vertu,s'il n'a pourvu à sa sécurité; les dieux eux-mêmes ne sauraient secourir celui qui s'expose témérairement au danger; il ne faut rien estimer honorable, de ce qui ne peut assurer le salut. Celui qui voudra mettre, au contraire, ' l'honnêteté avant la sûreté, dira que dans aucune circonstance il ne faut renoncer à la vertu ; qu'eût-on même à redouter la douleur ou la mort, elles sont plus supportables que le déshonneur et l'infamie. Considérez, dira-t-il, quelle honte vous allez encourir, et que cette honte ne peut vous assurer l'immortalité ni vous sauver pour toujours; Il n'est pas prouvé qu'après avoir évité ce péril, vous ne retomberez pas dans un autre. La mort même est belle quand on y marche volontairement par son courage; d'ailleurs la fortune seconde d'ordinaire la valeur; celui-là vit en sûreté, qui vit avec gloire et non pas qui se sauve du danger; l'homme qui vit dans l'opprobre ne peut jouir d'un repos durable. Les conclusions dont on a coutume de se servir dans ce genre sont à peu près les mêmes que celles du genre judiciaire; à la différence qu'il est extrêmement utile dans ces dernières de citer un grand nombre d'exemples du passé.
VI. Passons maintenant au genre démonstratif. Comme il comprend la louange et le blâme, les moyens contraires à ceux dont nous aurons tiré la louange nous serviront à répandre le blâme. La louange peut avoir pour objet ou les accidents étrangers, ou les attributs du corps et de l'âme. Les accidents étrangers sont ceux, qui dépendent du hasard, de la bonne ou de la mauvaise fortune; comme la naissance, l'éducation, les richesses, le pouvoir, les honneurs, la gloire, le droit de cité, les liaisons d'amitié; toutes les choses de cette nature, et celles qui leur sont opposées. Les attributs du corps, ce sont les avantages ou les inconvénients qu'il tient de la nature, comme la légèreté, la force, la dignité, la santé; et les défauts opposés. A l'âme appartient ce qui dépend de notre sagesse et de notre jugement : la prudence, la justice, la force, la tempérance, et les vices contraires. Nous trouverons donc là des moyens pour la confirmation ou pour la réfutation. Ainsi dans le genre démonstratif, nous tirerons l'exorde, soit de notre personne, soit de celle que nous devons louer, soit des auditeurs, soit de l'objet même de notre discours. Si l'orateur, dans un éloge, parle de lui-même, il dira que c'est par devoir, ou par affection qu'il agit, ou par l'empressement de célébrer une vertu dont chacun voudrait assurer le souvenir, ou parce qu'il est séant de se faire connaître soi-même, en faisant l'éloge des autres. S'il a l'intention de blâmer, il dira que les traitements qu'il a reçus lui en ont donné le droit; ou que son zèle lui fait regarder comme utile de dévoiler aux yeux de tous une méchanceté, une perversité sans exemple; ou qu'il veut montrer, par la censure qu'il fait des autres, son aversion pour leurs excès. S'agit-il de la personne dont nous parlons, et voulons-nous la louer? nous laissons voir la crainte de ne pas atteindre à la hauteur de ses actions : ses vertus méritent l'éloge de tout le monde : tout ce qu'il a fait est au-dessus de l'éloquence de tous les panégyriques. Voulons-nous la blâmer? nous emploierons les moyens contraires, avec de légers changements de formes, selon l'exemple que nous en avons donné tout à l'heure. Si l'orateur tire son exorde de la personne de l'auditeur, et qu'il loue, il dira que son héros n'étant pas inconnu de l'assemblée, il n'a pas besoin d'un long préambule : si on ne le connaît pas, il demandera la permission de faire connaître un tel homme à des auditeurs qui n'ont pas moins de zèle que lui pour la vertu, et qui apprécieront une conduite qu'il ferait approuver de tout le monde. Pour le blâme, nous suivrons la marche contraire : les auditeurs connaissent-ils celui dont nous parlons; nous avons peu de chose à dire de sa perversité : leur est-il inconnu; nous tiendrons à le dévoiler, pour qu'ils puissent se garantir de lui; car ils sont loin de lui ressembler, et nous nous flattons qu'ils le désapprouveront hautement. Empruntons-nous notre exorde à l'objet même du discours; nous dirons que nous ne savons ce qu'il faut louer davantage : que nous craignons, tout en parlant de beaucoup de choses, d'en omettre un plus grand nombre encore; et autres tournures du même genre. Pour blâmer, nous emploierons les tournures contraires.
VIL Lorsqu'on a tiré l'exorde de l'une des circonstances que je viens d'indiquer, on a rarement besoin de le faire suivre d'une narration; mais s'il en fallait une, pour exposer, dans un but d'éloge ou de blâme, quelque action de celui dont nous parlons, on se reportera au premier livre pour les préceptes qui se rapportent à cette partie. Voici comment doit se faire la division : on expose d'abord les choses que l'on va louer ou blâmer; ensuite on dispose chacune d'elles en suivant l'ordre du temps où elle a été faite, de manière à faire comprendre combien elle a demandé de précaution et d'habileté. On entre après dans le détail des vertus ou des vices, des avantages ou des défauts du corps, des choses extérieures, et du parti que l'esprit en a tiré. L'ordre à suivre dans ce tableau de la vie est le suivant : Les choses extérieures, et en premier lieu la naissance. On parle des ancêtres de son héros. Veut-on le louer; s'ils sont illustres, on dit qu'il les a égalés ou surpassés; s'ils sont obscurs, qu'il doit tout à son mérite, et rien à celui de ses pères. Veut-on le blâmer; on montre, dans le premier cas, qu'il a déshonoré sa race, et dans le second, qu'il a trouvé moyen de la rabaisser. En second lieu, l'éducation : dans l'éloge, on la représente soigneusement et librement dirigée pendant toute l'enfance du héros, d'après les meilleurs principes; dans le blâme, on fait le contraire. Il faut passer ensuite aux avantages du corps. Parle-t-on des dons de la nature dans un but de louange; le héros a-t-il l'élégance et la beauté; il les a fait tourner à son honneur, au lieu d'en faire comme tant d'autres, des instruments de ruine et de honte. Possède-t-il à un degré remarquable la force et l'agilité ; c'est par d'honnêtes et habiles exercices qu'il l'a atteint. Jouit-il d'une santé robuste; c'est le fruit de ses bonnes habitudes et de sa tempérance. Dans le blâme, si ces mêmes avantages existent, on dira qu'il a fait un mauvais usage des dons que le dernier des gladiateurs peut tenir comme lui du hasard et de la nature. S'il n'a plus que la beauté, on dira que c'est par sa faute et son intempérance que le reste a péri. Après quoi, revenant aux choses extérieures, on considère les vertus ou les vices dont elles sont devenues la source. On s'étend sur l'opulence ou la pauvreté de son client; sur ses places, ses honneurs, ses liaisons, ses inimitiés ; sur le courage dont il a fait preuve contre ses ennemis, et le motif qui les lui a suscités; sur la bonne foi, la bienveillance, l'affection qu'il a montrées à ses amis. On fait connaître sa conduite dans la bonne ou dans la mauvaise fortune; le caractère qu'il a déployé dans l'exercice du pouvoir. S'il n'existe plus, on rappelle les circonstances qui ont accompagné sa mort, et celles qui l'ont suivie.
VIII. Toutes les fois qu'il sera question des qualités de l'âme, il en est quatre qu'il faudra faire ressortir. Pour louer une action, nous en montrerons ou la justice, ou le courage, ou la modération, ou la prudence; pour la blâmer, nous en ferons voir ou l'injustice, ou la lâcheté, ou l'excès, ou la sottise. On aperçoit déjà clairement, par cette disposition, comment il faut traiter les trois parties dans lesquelles se divisent la louange et le blâme. Ajoutons toutefois qu'il n'est pas nécessaire de marquer ces trois parties dans la louange ou dans le blâme, parce qu'il arrive souvent qu'elles ne s'y rencontrent pas, ou qu'elles y sont si faiblement indiquées, qu'il est inutile d'en parler. Il faudra donc choisir celles qui présenteront le plus de force. Nous conclurons brièvement par une récapitulation à la fin du discours. Dans le discours lui-même nous intercalerons de fréquentes et rapides amplifications, au moyen des lieux communs. Quoique ce genre de cause soit d'un usage peu fréquent, il ne faut pas néanmoins en négliger les règles. Car, dût-on ne le traiter qu'une fois, il faut être en état de le faire de la manière la plus convenable. Si le genre démonstratif ne s'emploie que rarement seul, l'éloge ou le blâme tient souvent une grande place dans les causes judiciaires ou délibératives. Soyons donc persuadés que ce genre exige aussi qu'on y apporte quelque soin.
Maintenant que nous avons achevé la partie la plus difficile de la rhétorique, en traçant les règles de l'invention, et en les appliquant à tous les genres de causes, il est temps d'aborder les autres parties. Nous allons donc traiter de la disposition.
IX. La disposition étant l'art de mettre en ordre les moyens fournis par l'invention, de manière à ce que chacun se produise à la place qui lui convient, il faut examiner en quoi consiste cet ordre. Il y a deux sortes de dispositions, l'une qui résulte des préceptes de l'art; l'autre qui dépend des circonstances. Employer la première, c'est suivre les règles que nous avons tracées dans le premier livre; c'est-à-dire, distinguer l'exorde, la narration, la division, la confirmation, la réfutation, la péroraison, et leur assigner l'ordre que nous avons établi. Ces mêmes règles serviront, non seulement pour le plan général du discours, mais encore, pour chacune des divisions dont nous avons traité dans le second livre, l'ex-position, les preuves, la confirmation des preuves, les ornements, la conclusion. La disposition fondée sur les préceptes de l'art est donc de deux espèces : l'une, qui se rapporte à l'ensemble du discours; l'antre, à ses diverses parties.
Mais il y a encore une autre sorte de disposition qui s'écarte de l'ordre artificiel pour s'accommoder aux circonstances, suivant le goût de l'orateur : on peut commencer par la narration, ou par un argument puissant, ou par la lecture d'une lettre; ou bien placer la preuve aussitôt après l'exorde, et la faire suivre de la narration ; ou faire, dans l'ordre ordinaire, tout autre changement de ce genre, pourvu qu'il soit justifié par l'intérêt de la cause. Car, si l'on voit que les oreilles des auditeurs sont lasses, ou leurs esprits excédés du bavardage des adversaires, il sera facile de se passer d'exorde, et de commencer par la narration ou par quelque argument victorieux. Ensuite, si on y trouve un avantage, car ce n'est pas toujours une nécessité, ou peut revenir à l'idée fondamentale de l'exorde qu'on a supprimé.
X. Si notre cause parait offrir une telle difficulté, que personne ne veuille consentir à écouter un exorde, nous commencerons parla narration, pour revenir ensuite sur la pensée qui devait être produite d'abord. Si la narration a peu de chances de succès, nous débuterons par quelque preuve solide. Ces changements et ces transpositions de-viennent souvent nécessaires, lorsque la nature même du sujet exige de modifier avec le secours de l'art les préceptes que l'art a donnés. Dans la confirmation et la réfutation des preuves, voici la disposition qu'il convient de suivre : les argumentations les plus concluantes se placent au commencement et à la fin; les médiocres, celles qui ne sont ni utiles ni essentielles, qui, chacune en particulier, et placées séparément, restent sans force, tandis qu'elles en tirent une suffisante de leur réunion avec d'autres, doivent être disposées dans le milieu. Car, après une narration, l'esprit de l'auditeur attend la preuve qui peut la confirmer. Il faut donc en présenter d'abord une qui ait de la valeur. Et, comme la mémoire retient facilement ce qui a été dit en dernier, il est utile de laisser, en finissant, dans celle des auditeurs, l'impression récente d'une preuve pleine de force. Cet arrangement des parties pourra rendre la victoire facile pour l'orateur, comme le fait, pour un général, la disposition de ses troupes.
XI. La prononciation, de l'avis d'un grand nombre de maîtres, est ce qu'il y a de plus utile à l'orateur, et ce qui contribue le plus puissamment à la persuasion. Pour moi, je ne donnerais pas aisément la prépondérance à l'une des cinq qualités sur les autres; mais je ne craindrai pas de dire que la prononciation est d'une très grande utilité. Car une invention facile, une élocution élégante, une disposition habile, une mémoire toujours fidèle, ne pourront pas plus se passer de la prononciation, que celle-ci ne saurait suffire toute seule. Aussi, comme personne n'a soigneusement traité cette matière, parce qu'on ne croyait pas possible de donner des préceptes clairs sur la voix, le visage et le geste, toutes choses qui se rapportent aux sens; et comme il faut que l'orateur donne beaucoup d'attention à cette partie, je crois devoir présenter des observations exactes et complètes sur cet objet.
On distingue, dans la prononciation, l'inflexion de la voix et le mouvement du corps. L'inflexion de la voix est le caractère propre que lui ont donné l'habitude et l'art. Trois qualités s'y rapportent, l'étendue, la fermeté, la flexibilité. La première est, avant tout, un don de la nature; l'étude y ajoute encore, mais surtout la conserve. La fermeté dépend beaucoup aussi de la nature; elle s'augmente et se maintient principalement par l'exercice de la déclamation. C'est encore cet exercice qui sert le plus à nous faire acquérir la flexibilité, laquelle consiste à pouvoir varier, à notre gré, les intonations de notre voix. Il n'entre donc pas dans mon dessein de parler de l'étendue ni de la fermeté de la voix, puisque la première dépend de la nature, et que l'autre résulte de l'habitude; je me contenterai de renvoyer à ceux qui enseignent les moyens artificiels de cultiver cet organe.
XII. Je vais m'occuper de cette partie de la fermeté que l'exercice de la déclamation conserve, et de la flexibilité, qui est surtout nécessaire à l'orateur, et que le même moyen procure. Ce qui peut assurer le plus la fermeté de la voix, c'est de parler, en commençant, d'un ton très calme et très modéré. Car on blesse les artères, si, avant de les préparer peu à peu par des tons doux, ou les enfle par des éclats criards. Il est bon aussi de faire usage de longs repos, car la respiration rafraîchit la voix, et le silence repose l'organe. Il faut quitter un ton habituellement élevé, pour reprendre celui de la conversation; car il résulte de ces transitions que la voix, n'ayant épuisé aucun de ses tons, reste maîtresse de les prendre tous. On doit éviter les exclamations aiguës, car elles produisent une percussion qui nuit aux artères, et tout ce que la voix a d'éclat, se perd dans ce seul effort. Il n'y a pas d'inconvénient à faire, à la fin du discours, des tirades d'une seule haleine; le gosier s'échauffe, les artères se remplissent, et la voix, qui a passé par les différents tons, finit par en prendre un égal et soutenu. Souvent, nous devons rendre grâces à la nature, comme il arrive dans ce cas. Car les moyens que nous avons fait connaître comme propres à conserver la voix, servent encore à l'agrément de la prononciation. En sorte que ce qui tourne à l'avantage de l'organe, prépare le plaisir de l'auditeur. Pour que la voix reste ferme, il est utile, avons-nous dit, de la modérer en débutant. Quoi de plus désagréable que d'entendre crier dès l'exorde? Les repos affermissent la voix, ils donnent aux périodes plus de grâce en les détachant, et laissent à l'auditeur le temps de la réflexion. Les changements de ton sont favorables à la voix, outre que la variété plaît beaucoup à l'auditeur; le ton familier les intéresse, un ton plus haut les réveille. Une déclamation aiguë blesse l'organe de la voix; elle blesse aussi l'auditoire; car elle a quelque chose de peu noble, qui convient plus aux criailleries des femmes, qu'à la dignité de l'homme. Vers la péroraison, les tirades sont d'un bon effet pour la voix; ne réchauffent-elles pas aussi puissamment l'âme de l'auditeur, au moment le plus décisif du discours? Les mêmes moyens servent à la fermeté de la voix et à l'agrément du débit. J'ai pu réunir dans ce paragraphe toutes les observations que m'ont semblé fournir ces deux objets. Ce qui concerne les autres qualités trouvera bientôt sa place.
VIII. Ainsi la flexibilité de la voix appartenant tout entière à la rhétorique, demande une attention particulière. Elle comprend le ton ordinaire de la conversation, celui de la discussion, et celui de l'amplification. Le premier est calme et ressemble à celui du langage habituel; le second est vif, comme il convient à la confirmation ou à la réfutation. Le troisième a pour objet d'exciter dans l'âme de l'auditeur la colère ou la pitié. Le ton ordinaire convient dans quatre circonstances; il se prête à la dignité, à la démonstration, à la narration, à la plaisanterie. La dignité s'exprime avec une certaine gravité de sons et à voix un peu basse; la démonstration fait voir, dans un ton calme, qu'une chose a pu, ou n'a pas pu arriver; la narration expose les faits comme ils sont, ou comme ils auraient pu se passer; la plaisanterie cherche, dans une circonstance particulière, le sujet d'un rire décent et de bon goût. Le ton de la dispute est continu ou divisé; il est continu quand on précipite son débit avec force; il est divisé quand on mêle à de rares et courts intervalles des éclats de voix retentissants à une déclamation ordinaire. Le ton de l'amplification est de deux sortes; il veut ou exciter, ou attendrir : il excite, en exagérant le délit pour provoquer la colère des auditeurs; il attendrit, en exagérant les infortunes, afin de porter à la compassion. La flexibilité de la voix, comprenant trois parties, et ces parties se subdivisant elles-mêmes en huit autres, je crois devoir indiquer l'espèce de prononciation particulière à chaque cas.