Le Roman de la Rose (page 18)

Guillaume de Lorris et Jean de Meung · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Roman de la Rose (1537) · 18 pages

Jalousie a garnison mise

Au chasteau que je vous devise

Et m’est advis que Dangier porte

La clef de la premiere porte

Qui ouvre devers orient

Avec elle a mon escient

Trente sergens la sont par conte

Et l’autre porte garde Honte

Qui ouvre par devers midy

Elle fut moult saige, et vous dy

Qu’elle eut sergens a grant plante

Pres a faire sa voulente.

Peur eut grant connestablerie

Et fut a garder establie

L’autre porte qui fust assise

A main senestre contre byse.

Paour si ne sera ja asseure

S’elle n’est enclose a serreure

Et si ne l’ouvre pas souvent

Car quant elle oyt bruyre le vent

Ou petites souris saillir

Elle commence a tressaillir

Malle Bouche que Dieu maudie

Eut souldoyers de Normandie

Qui gardent la porte destroictz.

Et si saichez bien qu’aultres troys

Vont et viennent quant il eschet

Qu’il fault faire par nuyt le guet

Il monte le soir aux craneaulx

Et attrempe ses chalemeaulx

Et ses buccines et ses cors.

Une heure dit chans de discors

Et nouveaulx sons de contretailles

Aux chalemeaulx de Cornouailles

Et aultresfois dit a la fluste

Qu’onque femme ne treuva juste

Aulcune n’est qui ne s’en rie

S’elle oyt parler de lécherie

Ceste est putte, ceste se farde

Et l’autre follement regarde

Ceste est vilaine, et ceste est fole

Et ceste trop a de parolle

Male Bouche qui riens n’espargne

Sur chascun trouve sa flacargne.

Jalousie que Dieu confonde

Bien a garnie la tour ronde

Et saches bien qu’elle y a mis

Des plus privez de ses amys

Tant qu’il y a grant guarnison

Et Bel Acueil est en prison

Amont en la tour enserré

Dont l’huys est si tres fort barré

Que puissance n’a qu’il en ysse.

Une vieille que Dieu honnisse

A mis a l’huys pour le guetter

Qui ne faict nul autre mestier

Qu’a espier tant seullement

Qu’il ne se meuve follement

Nul ne la pourroit enginer

Ne pour seigner ne pour guiner.

Elle eut du bien et de l’angoisse

Qu’amours a ses sergens départ

En jeunesse moult bien sa part.

Bel Acueil se taist et escoute

Pour la vieille que trop redoubte

Et n’est si hardy qui se meuve

Que la vieille sur luy ne treuve

Car le vieille scait toute dance.

Incontinent que Jalousie

Se fut de Bel Acueil saisie

Et qu’elle l’eut faict emmurer,

Elle se print a assurer

Son chastel qu’elle vit si fort

Et luy donna grant réconfort.

Elle n’a gardé que gloutons

Luy emblent roses ne boutons,

Trop sont les rosiers cloz forment

Dont en veillant et en dormant

Peult elle trop bien estre asseur.

L’Amant

Mais je qui fuz dehors le mur

Fuz livré a mort et a paine

Qui scauroit quel vie je maine

Bien en debvroit grant pitié prendre.

Amour me scait ores bien vendre

Les grans biens qu’il m’avoit prestez

Que cuydois avoir achetez.

Il me les vend trop de rechief,

Car je suis en plus grant meschief

Pour la joye que j’ay perdue

Que si je ne l’eusse oncques veue.

Que vous yrois je devisant

Je ressemble bien le paisant

Qui gette en terre sa semence

Et a joye quant il commence

Qu’elle proffite moult en herbe,

Mais devant qu’il en cueille gerbe

La nyele tres fort la greve

Qui a travers le blé se leve

Et fait les grains dedans mourir

Quant les espitz doivent florir

L’espérance luy est tollue

Laquelle trop tost avoit eue.

Ainsi crains je que ne vous mente

Perdre l’espérance et l’attente

Qu’Amours m’avoit tant avancé

Et que j’avoye commencé

A dire ma grand privaulté

A Bel Acueil qui appresté

Estoit de recepvoir mes jeux.

Mais Amours est si couraigeux

Qu’il me tollist tout en une heure

Quant je cuide estre bien asseure.

C’est ainsi comme de fortune

Qui met au cueur des gens rancune

Aultre fois les flate et les hue

En trop petit de temps se mue.

Une heure rit et l’aultre est morne

Ayant une roe qui tourne

Celluy qu’elle veult elle met

Du plus bas amont au sommet,

Et celluy qui est sur la roe

Reverse a un tour en la boe.

Je suis celluy qui est versé

Mal veis le mur et le fossé

Que passer n’ose ne ne puis.

Je n’euz bien ne joye oncques puis

Que Bel Acueil fut en prison,

Car ma joye et ma guarison

Qui est dedans le mur enclose

Est toute en luy et en la rose.

De la conviendra il qu’il ysse

Si Amour veult que je guarisse,

Car ja d’ailleurs ne quiers que j’aye

Honneur, santé ne bien ne joye.

Ha Bel Acueil beau doulx amys

Si vous estes en prison mis

Gardez moy au moins vostre cueur

Et ne souffrez pas pour fureur

Que Jalousie la sauvaige

Mette vostre cueur en servaige

Ainsi comme elle a fait le corps.

S’elle vous chastie dehors

Ayez dedans cueur gayement

Encontre tout son chastiement.

Si le corps en prison est mis

Que le cueur ne soit point soubzmis.

Car franc cueur ne laisse a aymer

Pour battre ne pour diffamer.

Si Jalousie est vers vous dure

Et vous fait ennuy et laidure

Faictes luy du grief a l’encontre,

Et du Dangier qu’elle vous monstre

Vous vengez au moins en pensant

Puis que ne povez aultrement.

Si en ce point vous le faisez

Je me tiendrois bien pour aysez,

Mais je suis en moult grant soucy

Que faire ne veuillez ainsi

Car espoir a comme scavez

Malgré de ce que vous avez

Esté pour moy mis en prison.

Si n’esse pas pour mesprison

Que j’aye encor vers vous faicte,

Oncques par moy ne fut retraicte

La chose qui est a celer,

Mais il me poise pour parler

Plus que a vous de celle meschance,

Car j’en seuffre la pénitence

Plus grand que nul ne pourroit dire.

A peu que je ne confons dire

Quant il me souvient de ma perte

Qui est si grande et si aperte.

Je ne scay pourquoy desconfort

Ne me donne tantost la mort

Quant je congnois et scay de voir

Ainsi qu’il est bon a scavoir

Que les losengeurs envieux

Sont a me nuyre curieux.

Ilz tendent a vous decepvoir

Vous le povez appercevoir

Et faire tant par leur flavelle

Qu’ilz vous tirent a leur cordelle.

Mais mallement suis esmayé

Que par vous ne suis oublié,

Si je pers vostre bienvueillance

Jamais ailleurs n’auray fiance,

Et si j’avoys perdu Espoir

J’en entrerois en desespoir.

Guillaume de Lorris & Jean de Meung

Le Rommant de la Rose

Édition de Clément Marot, 1537

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Note de Wikisource

Citation d’Ernest Langlois, dans son édition critique du Roman de la Rose, 1914, volume 1 page 43-44 :

En 1526 ou 1527 parut à Paris une édition différente des précédentes ; elle est précédée d’un prologue dont l’auteur dit : « Cestuy livre present a esté auparavant, par la faulte, comme je croy, des imprimeurs, assez mal correct, ou par advanture de ceulx qui ont baillé le double pour l’imprimer ; car l’ung et l’autre peult estre cause de son incorrection. Pour laquelle chose restituer en meilleur estat et plus expediente forme, pour l’intelligence des lecteurs et auditeurs, nonobstant la foyblesse du mien petit entendement et indignité du rural engin, ay bien voulu relire ce present livre dès le commencement jusques a la fin, a laquelle chose faire fort laborieuse me suis employé et l’ay corrigé au moins mal que j’ai peu, y adjoustant les quottations des plus principaulx notables et auctoritez venant à propos sans le mien voluntaire consentement, comme debvez entendre. »

Cette préface est anonyme ; elle a toujours été attribuée à C. Marot. Marot s’est contenté de corriger les passages que des fautes rendaient inintelligibles, de remplacer les mots qui lui ont paru obscurs par des expressions plus modernes ; ces rajeunissements ont pu l’entraîner à modifier des vers entiers, mais en général il n’a rien supprimé, ni rien ajouté. Il a pris pour base de son texte la 3e édition in-folio ; la plupart de ses corrections sont tirées de son imagination ; quelques-unes pourtant n’ont pu être faites qu’à l’aide d’un manuscrit.

L’édition de Marot fut réimprimée en 1529, en 1531, en 1537-1538. Ces éditions sont en caractères gothiques, sauf celle de 1531 ; toutes, la dernière surtout, portent différents noms d’éditeurs ; M. Bourdillon n’en signale pas moins de huit pour l’édition de 1538.

C’est l’édition de 1537, un exemplaire de la Bibliothèque Nationale, qui est présentée ici. Quelques lacunes et incertitudes sont corrigées en consultant l’édition de 1529 en ligne sur Wikisource, qui a une imposition presque identique.

Le travail de « modernisation » de Clément Marot a été continué. Pour la commodité du lecteur, les contractions qui remplacent em par ě ou qu par q avec un accent ont été étendues ; les incertitudes entre i et j, u et v ont été résolues ; des apostrophes ont été ajoutées là où l’usage moderne les impose. L’orthographe a été respectée.

La mise en page a été respectée autant que possible. Les notes marginales qui sont dans le livre original à droite sur les pages impaires (avers du feuillet) et à gauche sur les pages paires (revers du feuillet) sont toutes à droite.

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