Le Roman de la Rose
Ȼ Sensuyt lacteur.
Les ymaiges qu’ay advisé
Comme je vous ay devisé
Description du lieu des ymaiges dessusdictes.
Furent en or et en azur
De toutes pars painctes au mur
Hault fut le mur et tout carré
Si en estoit clos et barré
En lieu de haye ung beau verger
Si bien assis pour abréger
Qu’on ne le pourroit dire a droit
Qui dedans mener me vouldroit
Ou par eschelle ou par degré
Je luy en sceusse moult de gré
Description du verger.
Car oncq homme ne fut conduict
A telle joye et tel déduict
Comme a celle de ce verger
Ce beau lieu d’oyseaulx héberger
N’estoit ne desdaigneulx ne chiche
Mais ne fut oncque lieu si riche
D’arbres et d’oysillons chantans
Car par les buyssons bien sentans
Y en eut trois foys plus qu’en France
Et tant fut belle l’accordance
De leur musicque a escouter
Qu’elle povoit tout dueil oster
Quant a moy si fort m’esjouy
Lors que si bien chanter j’ouy
Que je ne prinsse pas cent livres
S’il y eust passaiges delivres
Pour n’y entrer, et que ne veisse
L’assemblée que Dieu bénisse
Des oyseaulx qui leans estoient
Et de gay couraige chantoient
Les dances d’amours et les notes
Plaisans courtoyses et mignotes.
Quant j’ouy ces oyseaux chanter
Je me prins fort a guementer
Par quel art et par quel engin
Je pourroye entrer au jardin
Mais je ne povoys bien scavoir
Par ou entrée y peusse avoir
Et saichez que je ne scavoye
S’il y avoit pertuys ny voye
Ne lieu par ou l’on y entrast
Et homme qui me le monstrast
N’estoit illec, car seul j’estoye
Et d’ennuy maint souspir jectoye
Tant qu’au dernier il me souvint
Que impossible estoit qu’il advint
Qu’en ung si beau verger n’eust huys
Ou eschelle, ou quelque pertuys
Lors m’en allay a grant alleure
Environnant la compasseure
Et le grant tour du mur carré
Tant que ung huys bien clos et barré
Trouvay fort petit et estroit
Et par ailleurs on n’y entroit
Si commencay a y férir
Sans d’autre entrée m’enquérir.
Ȼ Comment Oyseuse ouvrit la porte
a l’Amant, et puis s’en déporte.
Assez y frappay et boutay
Et par maintes foys escoutay
Oysiuete ouure le iardin a lamant.
Si j'orroys gens parler ensemble
Le guichet qui estoit de tremble
Mouvoit, adonc une pucelle
Qui estoit assez gente et belle
Cheveulx eut bloncz comme ung bassin
La chair plus tendre qu'ung poussin
Front reluysant, sourcilz voultiz
Large entroeil, et les piedz petis
Tétin poingnant blanc de nature
Et le nez bien fait a droicture
Description de beaulte quant aux douaires de nature.
Comme ung faulcon les yeulx eut vers
Jectans oeillades de travers
La face blanche et coulourée
L'alaine doulce et savourée
La bouche petite et grossette
Et au menton une fossette
D'espaules eut belle croysure
Et le col de bonne mesure
Sans aucune bube ne tache.
Nota.
Brief en ce monde je ne sache
Femme qui si beau col portast
Polly sembloit et souef au tast
Et la gorge avoit aussi blanche
Comme la neige sur la branche
Quant il a freschement neigé
Le corps eut droit, gent et dougé
Et ne falloit ja sur la terre
Ung plus beau corps de femme querre
D’orfaverie eut ung chappeau
Proprement fait, mignon, et beau
Description de besaulte p artifice.
Et plus riche a bien le priser
Que le scauroie deviser.
Sur ce chappeau d’orfaveries
En eut ung de roses fleuries
Et en sa main ung mirouer
Si eut d’ung riche tressouer.
Son chef tressé estroictement
D’ung las de soye coinctement
Lassoit en deux endroictz ses manches
Et pour preserver ses mains blanches
Du halle en chascune eut ung gant.
Sa cotte fust d’ung vert de gant
A broderie tout entour
Et bien sembloit a son atour
Qu’a besongner peu se mectoit
Car quant bien pignée elle estoit
Bien parée, et bien attournée
Elle avoit faicte sa journée
Et avoit si bon temps aussi
Qu’elle n’avoit soing ne soucy
De rien qui soit, fors seullement
De soy acoustrer noblement.
Ȼ Quant la belle ainsi acoustrée
Lentree de lamant au iardin damours.
Du verger m’eust ouvert l’entrée
Je l’en merciay humblement
Et si luy demanday comment
Avoit nom, et qui estoit elle,
Elle ne fut vers moy rebelle
Ne de respondre desdaigneuse.
Responce de dame oyseuse a lamant.
Je me fais appeller Oyseuse
Dit elle, a chascun qui me hante,
Riche femme suis et puissante
Et d’une chose ay fort bon temps
Car a riens du monde n’entens
Qu’à me jouer et soullasser
Et mon chef pigner, et tresser,
Privée suis, jollye et coincte
Et de Déduict tousjours m’acoincte,
C’est cil a qui est ce jardin
Qui du pays alexandrin
Feit cy les arbres apporter
Qu’il feist par le jardin planter.
Deduit seigneur du iardin damours.
Puis quant chascun arbre fut creu
Déduit qui n’est mie recreu
Feit tout autour ce hault mur faire
Et si feit au dehors pourtraire
Les ymaiges qui y sont joinctes
Qui ne sont ne belles ny coinctes
Mais laydes et traystes a veoir
Comme avez peu appercevoir.
Maintes fois pour s’esbanoyer
Se vient en ce lieu umbroyer
Seiour de deduit & ses complices.
Déduit et les gens qui le suivent
Qui en soulas et joye vivent.
Encor est il leans sans doubte
La ou il entend et escoute
Chanter les doulx rossignolletz
Mauvis et aultres oyselletz,
Illec se joue et se soulace
Avec ses gens, car telle place
Au monde ne scauroit trouver
Pour tout passe temps esprouver
Et maintiendray en toute voye
Que les plus belles gens qu’on voye
Sont les compaignons que Déduit
Avecques luy maine et conduict.
Ȼ Comment l’Amant parle a Oyseuse
Qui luy fut assez gracieuse.
Quant Oyseuse m’eut tout compté
Et j’euz bien son compte escouté
Je luy dy adoncq, dame Oyseuse
Croyez sans en estre doubteuse
Puis qu’ores Déduit et ses gens
Sont icy tant jolys et gentz
Je feray tant que l’assemblée
De moy ne sera pas emblée
Qui ne la voye ains qu’il soit nuict
Si ma personne ne vous nuict.
Veoir la me fault, c’est mon vouloir
Car mieulx n’en pourray que valloir.
L’Amant est entre au jardin d’amours
Lors entray au jardin tout vert
Par l’huys qu’Oyseuse m’a ouvert
Et quant par dedans je le vy
Je fuz de joye si ravy
Que pour tout vray je cuidoye estre
Venu en Paradis terrestre.
Tant estoit beau ce lieu ramaige
Que bien sembloit divin ouvraige
Car comme il me sembla de faict
En aucun Paradis ne faict
Si bon estre comme il faisoit
Au verger qui tant me plaisoit.
D’oyseaulx chantans y eut assez
Par tout le jardin amassez,
La description des oyseaulx du jardin d’amours
En ung lieu avoit estourneaulx
En l’autre malars et moyneaulx
Pinsons, pyvers, merles, mesanges
Qui ne sembloient oyseaulx, mais anges
Brief homme n’en vit oncques tant,
La estoit le geay caquetant
Le verdier s’y esjouyssoit
La tourterelle y gémissoit
Et y desgorgeoit la linote
Le chant que nature luy note.
En autre lieu vy amassées
Force kalandes, qui lassées
Furent de chanter aux enuis
Car les rossignolz et mauvis
Sceurent si haultement chanter
Qu’ilz vindrent a les surmonter.
Ailleurs aussi sont papegaulx
En chantz et plumes non égaulx
Qui par ces vertz boys ou ilz hantent
Incessamment sifflent et chantent,
Mais par sus tous oyseaulx beccus
Se firent ouyr les cocus
Nota.
Qui en plus grant nombre se y trouvent
Car au jardin d’Amours se couvent.
Bien fut leur chappelle fournie
Et plaine de grant armonie
Car leur chant estoit gracieulx
Comme une voix venant des cieulx.
Ȼ Or pensez si de m’esjouyr
J’avoys raison d’ainsi ouyr
A mon gré la plus grant doulceur
Qu’on ouyt oncques, pour tout seur
Tant estoit se chant doulx & beau
Qu’il ne sembloit pas chant d’oyseau
Mais le povoit l’on estimer
Seraines
Ung chant de seraines de mer
Qui prindrent ce nom de seraines
De leur voix series et saines
Dont en mer endorment souvent
Ceulx qui mettent voyles au vent.
A chanter furent ententis
Les oysillons qui aprentis
Ne furent pas, ne non saichans,
Et saichez quant j’ouy leurs chanz
Et je vy tant beau et pourpris
A esmerveiller je me pris
Car encor n’avoys esté oncques
Si gay, que je devins adoncques
Tant pour la grande nouveaulté
De ce lieu, que pour sa beaulté.
Alors congneuz je bien et vy
Qu’Oyseuse m’avoit bien servy
De m’avoir en tel Déduit mis
Et bien me tins de ses amys
Puis qu’elle m’avoit deffermé
Le guichet du verger ramé.
OR maintenant vous en diray
L’office de deduit et la description de son berger
Plus avant, et vous descripvray
Premier dequoy Déduit servoit
Et quelle compaignie avoit.
Sans longue fable vous vueil dire
Puis du verger tout d’une tire
Réciteray ce qu’il me semble,
Je ne puis dire tout ensemble
Mais je le compteray par ordre
Que l’on n’y saiche que remordre.
Beau service doulx et plaisant
Chascun oyseau alloit faisant
En chant et musique ramaige
Rendant au dieu d’Amours hommaige
Les cleres voyes diminuerent
Les moyennes continuerent
Et les grosses bien entonnoient.
Brief tant de plaisir me donnoient
Que impossible est que mélodie
Telle je vous desmesle ou die.
Mais quant j’euz escouté ung peu
Les oyseaulx, tenir ne me peu
Que Déduit je n’allasse veoir,
Car moult désiroys de scavoir
Sa facon de faire et son estre
Si m’en allay tout droit a dextre
Par une bien petite sente
Bordée de fanoul et mente
Et la aupres trouvay Déduit
En lieu secret qui bien luy duit.
L'amant trouve deduit au berger.
Lors entray ou Déduit estoit
Lequel illecques s’esbatoit
Avec une si belle bande
Que je feuz en merveille grande
Comment Dieu en terre assembloit
Si belles gens, car il sembloit
Que fussent anges empennez
De telz n’en sont au monde nez.
Ȼ Cy parle l’Acteur sans frivolle
De Déduit et de sa karolle.
Ces gens dancerent aux chansons
Qui n’eurent laitz ne meschans sons
Car une dame les chantoit
Qui lyesse appellée estoit.
Liesse
Chanter scavoit moult doulcement
Et a son chant bien proprement
Ses motz et resfrains asseoyt
A autre si bien ne seoyt,
Et s’elle eut voix bien clere et saine
Encor moins a dancer fut vaine,
Mais scavoit bien s’esvertuer
Saulter, virer, et remuer
Et tousjours comme coustumiere
Dancoit et chantoit la premiere
Car chanter, dancer, sont mestiers
Ou elle faisoit moult voulentiers.
LOrs veissiez les dances aller
Ung chascun a l’envy baller
Et faire gambades et saultz
Sus l’herbe drue et soubz les saulx.
La eussiez veu pour les balleurs
Fleusteurs, harpeurs, et cimballeurs.
Les ungz sonnerent millannoyses
Les autres notes lorrainnoyses
Pour ce qu’on en fait en Lorraine
De plus belles qu’en nul dommaine.
La maniere de la carolle.
Apres y eut farces joyeuses
Et batelleurs et batelleuses
Qui de passe passe jouoyent
Et en l’air ung bassin ruoyent
Puis le scavoyent bien recueillir
Sur ung doy, sans point y faillir.
Deux damoiselles bien mignotes
Je vy adonc en simples cottes
Et tressées en une tresse
Lesquelles Déduit sans destresse
Faisoit lors devant luy bailler
Mais de ce ne fault ja parler
Comme elles balloyent coinctement
L’une venoit tout bellement
Vers l’autre, et quant elles estoient
Pres apres si s’entrejectoyent
Les bouches, et vous fust advis
Qu’elles se baisoyent vis a vis
Fort bien sceurent leurs bas briser
Si n’en scay plus que deviser
Fors que de la jamais ne queisse
M’en aller, tant comme je veisse
Telles gens ainsi s’advanser
De rire, chanter, et danser.
LA dance qui me plaisoit tant
Je regarday jusques a tant
Acueil de dame courtoysie a lamant.
Que une dame d’honneur saysie
M’entrevit, ce fut Courtoysie
La gracieuse et débonnaire
Que Dieu gard de chose contraire
Courtoysement lors m’appella
Bel amy, que faictes vous la
Dit elle, icy vous en venez
Et a la dame vous prenez
Avec entre nous, s’il vous plaist
Quant j’ouy ces motz sans faire arrest
A m’enhardir je commencay
Et avec les danceurs dancay
Car saichez que moult m’agréa
Dont Courtoysie me pria
En me disant que je dansasse
Plustost l’eusse fait si j’osasse
Mais j’estoys de honte surpris
Adoncq a regarder me pris
Les corps les facons et maintiens
Les cheres et les entretiens
De ceulx qui la dancoyent ensemble
Si vous diray d’eulx qu’il me semble
DEduit fut beau et grant et droit
Plaisant en ditz en faitz adroit
La forme et composition de deduit.
Plus que jamais on ne vit homme
La face avoit comme une pomme
Vermeille et blanche tout autour
Miste fut et de bel atour
Les yeulx eut vers, la bouche gente
Le nez bien fait par grant entente
Et le poil blanc et crespelé
D’espaules estoit large et lé
Et gresle parmy la saincture
Bref il sembloit une paincture
Tant estoit doré et gemmé
Et de tous membres bien formé
Le corps eut bon, les jambes vistes
Plus légier homme oncques ne veistes
Et si n’avoit barbe ou menton
Fors ung petit poil folleton
Comme ses jeunes damoyseaulx
D’ung samy pourtraict a oyseaulx
Qui estoit tout a or batu
Son corps fut richement vestu
La diuise des habillemens de deduit.
Et la robbe bien devisée
En maintz lieux estoit incisée
Et découppée par cointise
Puis fut chaussé par mignotise
D’ung souliers descouppez a las
S’amye aussi par grant soulas
Luy avoit fait joly chappeau
De roses qui moult estoit beau.
ET scavez vous qui fut s’amye
Lyesse qu’il ne hayoit mye
Lyesse amye de deduit.
La mieulx disant des bien disans
Qui des son eage de dix ans
De son amour luy fit octroy
Déduit la tint parmy le doy
Et elle luy a ceste dance
D’eulx deux c’estoit belle accordance
Car il fut beau et elle belle
Et bien sembloit rose nouvelle
De la couleur et sa chair tendre
On luy eust peu trencher et fendre
Avecque une petite ronce
Le fronc avoit polly sans fronce
Les sourcilz bruns le corps faictiz
Et les yeulx doulx et actraictiz
Car on les voyoit rire avant
Que la bouche le plus souvent
De son nez ne vous scay que dire
Fors que mieulx fait ne fust de cire
Description de la beaulté de liesse.
Bouche doulce et rougeur parmy
Avoit pour bayser son amy
Et le chef blond et reluysant
Que vous en yroys je disant
Belle fut et bien atournée
Et de fin or par tout ornée
Si avoit ung chappellet neuf
Si beau que parmy trente neuf
En mon vivant veoir ne pensoye
Chappeau si bien ouvré de soye
D’ung samy vert bien doré
Fut son corps vestu et paré
De quoy son amy robe avoit
Dont bien plus fiere se trouvoit.
A Luy se tint de l’autre part
Le dieu d’Amours cil qui départ
Description du dieu damours.
Amourettes a sa devise
C’est cil qui les amans attise
Et qui abbat l’orgueil des braves
Et fait des grans seigneurs esclaves
Qui fait servir royne et princesse
Et repentir, nonne et abbesse.
Ce dieu d’Amours de sa facon
Ne ressembloit point ung garson
Ains fut sa beaulté a priser
Mais de sa robe deviser
Crains grandement qu’enpesché soye
Il n’avoit pas robe de soye
Mais estoit faicte de fleurettes
Tres bien par fines amourettes
A losenges et a oyseaux
Et a beaulx petis leonceaux
A aultres bestes et lyepardz
Sa robe estoit de toutes pars
Bien faicte et couverte de fleurs
Par diversité de couleurs
Fleurs la estoient de maintes guises
Bien ordonnées par divises
Aucune fleur en esté n’est
Qui n’y fust ne fleur de genest
Ne violette ne parvenche
Jaune soit inde, rouge, ou blanche
Par lieux estoient entremeslées
Fueilles de roses grandz et lées
Au chief estoit ung chapellet
De roses bel et nettelet
Les rossignolz autour chantoient
Qui doulcement se délectoient
Il estoit tout couvert d’oyseaulx
Reluysans tresplaisans et beaulx
De mauvis aussi de mésange
Si qu’il ressembloit a ung ange
Descendant droictement du ciel
Amour avoit ung jouvencel
Aupres de luy tout a delé
Qui Doulx Regard fut appellé.