Le Roman de la Rose (page 17)
Que du baiser congié ne donne
A nul amant qui m’en sermonne
Car qui a baiser peult attaindre
A peine peult a tant remaindre
Et saichez qui l’on octroye
Le baiser il a de sa proye
Le mieulx et le plus advenant
Et avec ce le remanant.
L’Amant
Quant je l’ouys ainsi respondre
Plus ne le veulx de ce semondre
Tant le doubtoye a courroucer.
L’on ne doit pas aulcun presser
Oultre son gré ne prier trop.
Vous scavez bien qu’au premier cop
On ne couppe pas bien ung chesne
Et n’a on pas les vins de Lesne
Tant qu’ilz soyent estrains et pressez
L’octroy si me tarda assez
Du baiser que je désiroye,
Mais Vénus qui tousjours guerroye
Chasteté me vint au secours
C’est la mere au grant dieu d’Amours
Qui a secouru maint amant.
El tenoit ung brandon flammant
En sa main destre dont la flamme
A eschauffée mainte dame.
Elle fut cointe et bien coiffée
Déesse sembloit ou fée
Par le grant atour qu’elle avoit.
Bien peult congnoistre qui la veoit
Que point n’est de religion.
Je en feray cy mention
De son habit tant décoré
Ne de son beau tissu doré
Du fermail ne de sa courroye
Car a cela trop demeurroye
Mais bien saichez certainement
Que vestue estoit coinctement
Et point n’estoit en elle Orgueil
Vénus se trait vers Bel Acueil
Et luy a commencé a dire
Vénus a Bel Acueil
Pourquoy vous faictes vous beau sire
Vers cest Amant si dangereux
D’avoir ung baiser amoureuz
Vous ne luy deussiez refuser
Car vous scavez bien et voyez
Qu’il sert et ayme en loyaulté
Et en luy est assez beaulté
Cy qu’il est digne d’estre aymé
Voyez comme il est bien formé
Comme il est beau, comme il est gent
Franc et courtoys a toute gent
Et avec ce il n’est pas vieulx
Mais est jeune, dont il vault mieulx
Il n’est dame ne chastelaine
Que je ne tienne pour villaine
S’elle faisoit de luy Dangier
En luy octroyant ce loyer
Donc le baiser luy octroyez
Mieulx ne vous scauriez employer.
Je cuide que la doulce alaine
Et sa bouche n’est pas villaine
Ne faicte pour a nulluy nuyre
Mais pour soulacer et desduyre
Car ces levres sont vermeillettes
Et a les dens blanches et nettes
Et n’y a tache ny ordure
Bien est ce m’est advis droicture
Qu’ung baiser luy soit octroyé
Il luy sera bien employé
Car tant plus que vous attendrez
Autant de temps saichez perdrez.
Comme l’ardant brandon Vénus
Ayda a l’Amant plus que nulz
Tant que la rose alla baiser
Pour mieulx son amour appaiser
Bel Acueil qui sentit l’odeur
Du brandon du feu et l’ardeur
Ung baiser m’octroya en don
Au moyen d’icelluy brandon
Je ne fuz guere demeuré
Qu’ung baiser doulx et savouré.
J’euz de la belle rose pris
Dont de joye fut moult surpris
Car telle odeur m’entra au corps
Qu’il en tyra la douleur hors
Et adoulcit le mal d’aymer
Qui long temps m’eust semblé amer
Je ne fuz oncques si tres aise
Bien est gary qui tel fleur baise
Qui tant est doulce et redolent
Je ne seray ja si dolent
S’il m’en souvient que je ne soye
Tout plain de soulas et de joye
Mais non pourtant j’ay maintz ennuitz
Souffers, et maintes malles nuitz
Depuis qu’euz la rose baisée
La mer n’est point si appaisée
Qu’el ne se trouble a peu de vent
Amours si se changent souvent.
Or est il temps que je vous compte
Comment je fuz mené a honte
Par qui je fuz puis moult grevé
Et comment le mur fut levé
Et le chasteau puissant et fort
Qu’Amours print puis par son effort
Toute l’histoire vueil poursuivre
Et la declarer a délivre
Affin qu’elle revienne et plaise
A la belle que Dieu tienne aise
Qui bon guerdon or m’en vendra
Mieulx que quant nulle luy plaira
Malle Bouche plain de ruine
De maint amant pense et divine
Et tout le mal qu’il scet retrait.
Garde se print du doulx atrait
Que Bel Acueil me daigna faire
Et tant qu’il ne s’en peult plus faire
Il fut filz d’une vieille ireuse
Et langue avoit moult périlleuse
Tresfort puante et moult amere
Mieulx en resembloit a sa mere.
Malle Bouche des lors en ca
A nous accuser commenca.
Et si dist qu’il mettroit son œil
Pour veoir si moy et Bel Acueil
Avions mauvais acointement.
Tant parla le faulx follement
De moy et filz de Courtoisie
Qu’il fit esveiller Jalousie
Qui se leva par grant frayeur
Quant elle eut ouy le jengleur
Incontinent elle s’est levée
Courant comme toute insensée
Vers Bel Acueil qui aymast mieulx
Estre ravy jusques aux cieulx.
Comment par la voix Male Bouche
Qui des bons souvent dit reprouche
Jalousie moult doulcement
Tensa Bel Acueil pour l’Amant
Par parolles fut assailly
Pourquoy as tu le cueur failly
Dit elle tres mauvais garson
Dont j’ay mauvaise souspeson.
Bien pert que tu crois losengiers
Trop tost telz garsons estrangiers.
En toy plus ne me veulx fier,
Mais estroict te feray lier
Et enferrer en une tour,
Car je ne voy aultre retour.
Trop s’est de toy honte eslongnée
Et si ne s’est pas bien songnée
De toy pour te tenir de court.
Il m’est advis qu’elle secourt
Moult mauvaisement Chasteté
Puis qu’ung garson mal arresté
Laisse a nostre pourpris venir
Pour elle et moy avillenir.
L’Amant
Bel Acueil ne sceut que respondre
Aincois lors s’en alla escondre
Si qu’il ne fust illec trouvé
Et prins avec moy reprouvé
Mais quant je vis venir la grive
Qui contre moy tanse et estrive
Je fuz tantost tourné en fuyte
Pour la riotte qui me incite.
Honte c’est dehors avant traicte
Qui moult se cuyde estre forfaicte
En se monstrant humble et tres simple.
Ung voile avoit en lieu de gimple
Ainsi comme nonnain d’abbaye,
Et pource qu’el fut esbaye
Commenca a parler tout bas.
Honte parlant a Jalousie
Pour Dieu dame ne croyez pas
Malle Bouche le losengier
Veu qu’il est pour nous laidangier,
Car maint preud’homme a amusé.
Il a Bel Acueil accusé,
Mais ce n’est mie le premier.
Malle Bouche est bien coustumier
De racompter faulces nouvelles
De damoyseaulx et damoyselles,
Sans faulte ce n’est pas mensonge
Bel Acueil en son faict ne songe.
On luy a souffert a attraire
Telz gens dont il n’avoit que faire,
Mais certes je n’ay pas créance
Qu’il eust oncques nulle science
De mauvaistié ne de follye,
Mais il est vray que Courtoysie
Qui est sa mere luy enseigne
Que d’acointer gens ne se faigne.
Oncques n’ayma qu’en bonne guise
Par courtoysie et sans faintise,
En son amour n’est aultre chose
Sinon joyeuseté enclose
Et qu’il se esbat et dit parolle
Sans faillir j’ay esté trop molle
De le garder et chastier
Dont je vous veulx mercy crier.
Si j’ay esté ung peu trop lente
De bien faire j’en suis dolente,
De ma folie me repens,
Mais je mettray tout mon pourpens
Adonc pour Bel Acueil garder,
Jamais ne m’en quiers retarder.
Jalousie parle a Honte
Adonc respondit Jalousie
Honte, j’ay paour d’estre trahie
Car Lecherie est tant montée
Que trop pourroit estre ahontée
Merveille n’est si je m’en deulx,
Car Luxure regne en tous lieux
Son pouvoir ne fine de croistre
Soit en abbaye ou en cloistre
Et n’est point Chasteté assur,
Pource feray de nouvel mur
Clorre les rosiers et les roses.
Si que plus ne seront descloses
En vostre garde peu me fie,
Car je congnois je vous affie
Que l’on pert trop en telle garde.
On me tiendroit bien pour musarde
Si garde je ne m’en prenoye.
Certes je clorray fort la haye
A ceulx qui pour me varier
Viennent les roses espier.
Il ne me sera ja paresse
Que ne face une forteresse
Qui les roses clorra autour.
Au meillieu sera une tour
Pour Acueil mettre en la prison
Car j’ay trop grant paour de Raison
Je croy si bien garder son corps
Qu’il n’aura povoir d’issir hors
Aussi compaignie tenir
Aux garsons qui pour le honnir
De parolles le vont huant.
Trop l’ont trouvé nice et truant
Fol et légier a recepvoir,
Mais si je vis saichez de voir
Que trop mal leur fit Faulx Semblant.
L’Acteur
A ce mot survint Paour tremblant
Mais elle fut si esbaye
Quant elle eut ouy Jalousie
Qu’oncques ne luy osa mot dire
Pource qu’el la sentoit en yre.
El se tira en aultre part
Et Jalousie a tant se part.
Paour et Honte laissa ensemble
Ausquelz le cueur du corps leur tremble,
Mais Paour qui tint la teste encline
Parla a Honte sa cousine.
Paour parle a Honte
Honte dist elle moult me poise
Dont il nous convient ouyr noyse
Car jamais nous n’eusmes diffamé
Aulcun reproche ne aulcun blasme.
Or nous ledange Jalousie
Qui nous mescroit de villennie,
Allons a Dangier hardiment
Et luy démonstrons clerement
Qu’il a faicte lasche entreprise
Car il n’a pas grant paine mise
A bien garder cestuy vergier.
Nous luy dirons pour abrégier
Que trop a Bel Acueil souffert
A faire son gré en appert
Et qu’il se gouverne aultrement
Ou qu’il saiche certainement
Que fuir fault de ceste terre,
Car porter ne pourrois la guerre
De Jalousie ne l’attaine
S’il la recueilloit en sa haine.
Comment Honte et Paour aussi
Vindrent a Dangier par soussi
De la rose le ledangier
Que bien ne gardoit son vergier
A ce conseil se sont tenues
Puis s’en sont a Dangier venues
Et l’ont trouvé tres mal plaisant
Dessoubz ung aubespin gisant.
En lieu avoit de chevecel
Soubz son chief d’herbe ung grant moncel
Qui commencoit a sommeillier.
Mais Honte l’a fait esveillier
Qui le blasma et courut seure.
Honte a Dangier
Comment dormez vous a ceste heure
Dangier par tres malle adventure
Fol est cil qui en vous s’assure
Pour garder rose ne bouton
Nemplus que queue de mouton.
Vous estes lasche comme mouche
Qui deussiez estre fort farouche
Et toutes les gens débouter.
Folie vous a fait bouter
En ce vergier par grand meffait
Bel Acueil dont blasmer nous fait.
Quant vous dormez nous en avons
La noyse, et mes nous n’en povons.
Vous estes vous ores couché,
Or vous levez et soit bouché
Chascun pertuys de ceste haye
Faictes tant que chascun vous haye
Car il n’affiert a vostre nom
Que vous faciez se ennuy non.
Si franc et doulx est Bel Acueil
Fier devez estre et plain d’orgueil
Et de mocquerie et d’oultraige,
Car ung vilain courtois est raige.
J’ay ouy ce n’est d’huy ne d’hier
Dire qu’on ne peult espervier
En nul temps faire d’ung buysart
Tous ceulx vous tiennent pour musart
Qui vous ont trouvé débonnaire.
Voulez vous doncques aux gens plaire
Et faire service et bonté
Ce vous vient de grant lacheté.
Vous avez bruyt de toute gent
D’estre trop lasche et négligent
Et que vous croyez jenglerie,
Puis Paour luy dist sans mocquerie.
Paour a Dangier
Certes Dangier moult m’esmerveil
Que n’estes en plus grant esveil
De garder ce que vous devez,
Trop en pourriez estre grevez
Si Jalousie lors en groingne.
Elle est moult fiere et moult griffoingne
Qui de tencer scet l’industrie.
Elle en a fort Honte assaillie
Et chassé par sa grand menace
Bel Acueil hors de ceste place
Et juré qu’el ne quiert durer
Si vif ne la fait emmurer.
C’est tout par vostre mauvaistié,
Car vous n’avez pas bien guetté,
Et croy que cueur vous est failly,
Mais mal en serez acueilly
Et l’heure cens fois mauldirez
Que Jalousie congneue aurez.
L’Acteur
Le villain leva son aumusse
Fronca les yeulx ses dens ne musse
Et fut plain d’ire et enroueillé
Le nez froncé le vis roueillé
Quant il se vid si malmener.
Dangier
Je puis dist il bien forcener
Quant vous me tenez pour vaincu
Or ay je certes trop vescu
Si ce pourpris ne peulx garder
Tout vif me puisse on larder
Si jamais homs vivans y entre
Trop yré suis au cueur du ventre
Puis qu’aulcun y a mis le pié
Mieulx aymasse d’ung espié
Estre féru parmy le corps
Je fis que fol bien me recors.
Si m’amenderay par vous deux
Jamais ne seray paresseuz
De ceste closture deffendre
Si je y peulx aulcun entreprendre
Mieux luy vauldroit estre a Pavie
Jamais en nul jour de ma vie
Ne me tiendray pour recréant
Nul n’y viendra tant soit bruyant
L’Amant
Lors s’est Dangier sur pied dressé
Semblant faict estre courroucé
En sa main ung baston a pris
Et va cherchant par le pourpris
S’il trouvera pertuys ne trace
Ne sente affin qu’elle la face
Estouper diligentement.
Dangier est changé aultrement
Car il m’est beaucoup plus divers
Qu’il ne souloit et plus pervers
Et plus fier qu’il ne souloit estre
Il est trop périlleux estre
Car je n’auray jamais loysir
De veoir ce que j’ay en désir
Moult ay le cueur du ventre yré
D’avoir Bel Acueil conjuré
Et bien saiches que chascun membre
Me frémist quant je me remembre
De la rose que je souloye
Veoir de bien pres quant je vouloye
Et quant du baiser suis recors
Qui me mit une odeur au corps
Assez plus doulce que de basme
A bien peu que je ne me pasme
Car encor ay au cueur enclose
La doulce saveur de la rose
Et saiches quant il me souvient
Que ainsi eslongner me convient
Et qu’avoir ne peulx mon devis
Mieulx vouldroys estre mort que vis,
Mal toucha la rose a ma bouche
S’amour ne seuffre que j’atouche
Une aultre fois encor a elle
J’en ay trouvé la saveur telle
Que trop grande est sa couvoitise
Qui esprent mon cueur et attise
Moult me viendront pleurs et souspirs
Longues pensées cours dormirs
Frissons et plaintes et complaintes
Telles douleurs auray je maintes
Or suis je cheu en telle peine
Par Malle Bouche la haultaine
Sa langue desloyalle et faulse
M’a pourchassée ceste faulse
Comment par envieux atour
Jalousie fit une tour
Pour enfermer et tenir prins
Bel Acueil qui avoit surprins
Maintenant droit est que vous die
La maniere de Jalousie
Qui est malle suspection.
Il n’y eut au pays macon
Ne pionnier qu’elle ne mande
Et leur fit faire par commande
Entre les rosiers grans fossez
Qui cousteront deniers assez
Car ilz sont larges et profons
Dessus les bors font les macons
Ung mur de quarreaux bien taillez
Bien apointez et habillez
Dont le fondement par mesure
Est assis sur roche tresdure
Jusque au pied du fossé décent
Vient amont en estrécissant
Car l’œuvre en est plus forte assez
Les murs furent si compassez
Qu’ilz sont d’une mesme quarrure
Chascun cent toyses de pas dure
Et sont autant longs comme lez.
Les tournelles sont les alez
Qui richement sont entaillées
Et faictes de pierres taillées.
Aux quatre coings en y a quatre
Qui seroient fortes a abatre.
Et si y a quatre portaulx
Dont les murs sont espes et haulx,
Il en y a ung au devant
Bien deffensable et ensuyvant
Deux de costé et ung derriere
Qui ne doubte coup qu’on luy fiere.
Bonnes portes sont la coulans
Pour faire ceulx dehors doulans
Et pour eulx prendre et retenir
S’ilz osassent avant venir
Et au meillieu de la pourprise
Est une tour de grant devise
Bien faicte d’ouvrier et de maistre
Nulle plus belle ne peult estre.
Elle fut forte, large, et haulte
Dont le mur n’en doit faire faulte
Pour engin, qu’on saiche getter
Car on destrampa le mortier
De fort vin aigre et de chaux vive
La pierre est de roche nayve
Dont on a fait le fondement
Qui est dure comme ayment
Celle tour la fut toute ronde
Plus belle n’est en tout le monde
Ne par dedans mieulx ordonnée.
Elle est dehors environnée
D’unes Iyesses qui sont entour
Entre les Iysses et la tour
Sont les rosiers espes plantez
Ou roses sont a grand plantez
Dedans ceste tour a pierrieres
Et engins de maintes manieres
Vous pourriez bien les mangonneaux
Veoir par dessus les haulx carreaux,
Et aux archieres de la tour
Sont arbalestres tout entour
Pour mieulx la deffence tenir.
Qui pres des murs vouldroit venir
Il pourroit bien estre trop nices
Dehors des murs sont unes Iysses
De bon fort mur a carneaulz bas
Si que chevaulx ne pevent pas
Venir aux fossez d’une allée
Qu’il n’y eust avant grant meslée