Le Roman de la Rose (page 2)

Guillaume de Lorris et Jean de Meung · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Roman de la Rose (1537) · 18 pages

Doulx regard.

Ce beau bachelier regardoit

Les oyseaux et aussi gardoit

Au dieu d’Amours deux arcz turquoys

De doux regard et des deux arcz de cupido.

Dont l’ung d’iceulx estoit de boys

Tout cornu et mal aplané

Remply de neudz et mal tourné

Et estoit dessoubz et desseuré

Comme je vis plus noir que meure.

L’autre des arcz fut d’ung planson

Longuet et de gente facon

Bien faict estoit et bien dolé

Et aussi tres bien piolé

Les dames y estoient bien painctes

Et jeunes damoiselles cointes

Ces deux arcz tenoit Doulx Regard

Le nombre des fleches de cupido es mains de doulx regard.

Et apres portoit d’aultre part

Jusqu’a dix fleches de son maistre

Cinq en tenoit en sa main dextre

Desquelles cinq a pointes croches

Les pannons bien faictz et les coches

Furent bien a point a or painctes

Trenchantes trop furent les pointes

Et agues pour bien percer

Mais la n’estoit fer ny acier

Qui tres richement d’or ne fust

Fors que les pennons et le fust

Les pointes estoient appellées

Sajettes d’or embarbelées.

Le nom des cinq premieres fleches.

Ȼ La meilleur et la plus ysnelle

De ces fleches et la plus belle

Celle qui eut meilleur pennon

Eut de Toute Beaulté le nom.

Ȼ L’autre de celles qui moins blesse

Eut nom ce m’est advis Simplesse.

Ȼ La tierce si fut appellée

Franchise tres bien empanée

De valleur et de courtoysie

Ȼ La quarte eut a nom Compaignie

Qui menoit trop pesante feste

Car point n’estoit d’aller loing preste

Mais qui de pres en vouloit traire

Bien en povoit assez mal faire.

Ȼ La quinte eut a nom Beau Semblant

De toutes aultres moins grevant

Non pourtant fait elle grant playe

A celluy qui son coup essaye

Qui de ceste fleche est blessé

Il en doit estre moins pressé

Et si peult tost santé attendre

Et en aura la douleur mendre.

Ȼ Les autres cinq fleches mal traictes

Les cinq dernieres fleches de cupido.

Mal raportées sont et faictes

Et les fustz estoient et le fer

Plus noirs que les diables d’Enfer

Ȼ Orgueil avoit nom la premiere

Des aultres portant la baniere.

Ȼ La seconde fut Villenye

Plaine de grande félonnye

Ȼ La tierce estoit Honte nommée

Entre gens souvent renommée

Ȼ Et la quarte fut Couvoytise

Qui les gens a mal faire attise

Ȼ La quinte estoit Desespérance

Prompte a mal faire sans doubtance

De toutes aultres la derniere

Ȼ Ces cinq fleches d’une maniere

Estoient et toutes ressemblables

Et moult leur estoient convenables

Les deux boutz de l’arc tresboyteux

Bossu tortu et plain de neux.

Telles fleches devoient bien traire

Qui des aultres sont au contraire.

Je ne vous diray pas leur force

Car a présent ne m’en efforce

Vous orres la signifiance

Sans y obmettre diligence

Et vous diray que tout ce monte

Devant que je fine mon compte.

JE reviendray a ma parolle

Des nobles gens de la carolle,

Description de demes estant a la carolle.

Dire me fault leur contenance

Et leur facon et leur semblance

Le dieu d’Amours or c’estoit pris

A une dame de hault pris

Pres se tenoit de son costé

Celle dame avoit nom Beaulté

Qui point n’estoit noire ne brune

La description de beaulte.

Mais aussi clere que la lune

Estoit vers les aultres estoilles

Qui semblent petites chandelles,

Tendre chair eut comme rosée

Simple fut comme une espousée

Et blanche comme fleur de lys.

Le vis eut bel doulx et alis

Et estoit gresle et alignée

Fardée n’estoit ne pignée,

Car elle n’avoit pas mestier

De soy farder et nettier.

Cheveulx avoit bloncz et si longs

Qu’ilz luy battoient jusques aux talons,

Beaulx yeulx avoit, nez et la bouche

Moult grant douleur au cueur me touche

Quant de sa beaulté me remembre

Pour la facon de chascun membre.

Si belle femme n’est au monde

Jeune soit et de grand faconde

Saige, plaisante, gaye, et cointe

Gresle, gente, frisque et acointe.

Pres de Beaulté estoit Richesse

Description de richesse.

Une dame de grand haultesse

De grand pris et de grand affaire.

Qui a elle et aux siens meffaire

Osast et par faictz et par dictz

Tenu estoit des plus harditz

Qui luy peult ou nuyre ou aydier

Richesse dame de nuyre et daider.

Ce n’est mye d’huy ne d’hier

Que riches gens ont grant puissance

De faire secours et grevance.

Tous les plus grandz et les mineurs

A richesse portoient honneurs.

Nota.

Chascun si l’appelloit sa dame

Et craignoit comme riche femme

Aux riches chascun faurise.

Tous se mettoient en son dangier

Et la veult chascun calengier

Maintz trahystres et maintz envieulx

Souventes fois sont bien joyeulx.

De despriser ou de blasmer

Tous ceulx qui sont mieulx a aymer

Par devant comme mocquerie

Louant les gens en flaterie,

Et par doulces parolles oygnent,

Nature de flateurs.

Mais apres de leurs flesches poignent

Par derriere jusques a l’oz

Et abaissent des bons les loz

Et deslouent les alouez,

Maint preud’homme ont desalouez

Les losengeurs par leurs losenges

Et fait tenir de court estranges

Les maulx de flaterie.

Ceulx qui deussent estre privez

Que mal puissent estre arrivez

Telz losengeurs ou plains d’envie

Car nul preud’hom n’ayme leur vie.

De pourpre fut le vestement

De Richesse si noblement

Qu’en tout le monde n’est plus beau

Mieulx faict ny aussi plus nouveau.

Pourtraicté si furent d’or frais

Hystoires d’empereurs et roys

Et d’avantaige y avoit il

Ung ouvrage noble et subtil

A noyaulx d’or au col fermant

Et a bendes d’azur tenant.

Noblement eut le chief paré

De riches pierres décoré

Qui jettoient moult grande clarté

La tout estoit bien assorté.

Elle avoit moult riche sainture

Sainte par dessus sa vesture

De laquelle la boucle estoit

D’une pierre qui moult luysoit.

Celuy qui dessus soy la porte

Gardé est des venins en sorte

Qu’il n’est point en aucun dangier.

Celle sainture ou franc bauldrier

De richesses valoit grand somme,

Car si beau on n’avoit veu homme,

D’autres pierres estoient les mordens

Qui guarissoient du mal des dens,

Et portoit la pierre bon heur

Qui l’avoit povoit estre asseur

De sa santé et de sa veue

Quant au cueur jeun il l’avoit veue.

Les cloux estoient d’or espuré

Par dessus le tissu doré

Qui moult estoient grans et pesans

En chascun avoit deux besans,

Et avoit avecq ce richesse

Un ceptre d’or mis sur sa tresse

Si riche si plaisant et bel

Qu’oncques on ne vit le pareil,

De pierres estoit fort garoy

Précieuses et aplany.

Qui bien en vouldroit diviser

On ne les pourroit pas priser,

La sont rubis, saphirs, jagonces

Esmerauldes plus de cent onces

Mais devant est par grand maistrise

Une escarboucle bien assise.

Celle pierre si clere estoit

Que cil qui devant la mettoit

Tres bien povoit veoir au besoing

Se conduyre une lieue loing.

Telle grant clarté en yssoit

Que richesse en resplendissoit

Par tout son corps de par la face

Aussi faisoit toute la place.

RIchesse tenoit par la main

Description de ioliuete.

Ung jouvencel de beaulté plain

C’est son amy Jolyveté

Ung homme qui au temps d’esté

Joyeusement se délectoit

Il se chaussoit bien et vestoit

Et avoit les cheveulx de pris

Bien eust cuydé estre repris

D’aucun meurtre ou larrecin

S’en son estable n’eust roucin

Pour cela avoit l’acointance

De richesse et la bien vueillance

Et tousjours avoit en pourpenses

De maintenir les grans despences,

Il les povoit bien maintenir

Puis qu’il y povoit bien fournir

Richesse luy livroit deniers

A mesures et a septiers.

Apres estoit Largesse assise

Qui bien fut duite et bien apprise

La description de largesse.

Du faire honneur et tout despendre

Du lignaige fut d’Alexandre

Qui point n’avoit plaisir de rien

Sinon quant il donnoit du sien,

Mais Avarice la chétive

N’est pas soigneuse et ententive

Comme Largesse de donner,

Largesse ton cueurs a soy attire.

Pour ce fit Dieu tant foysonner

Tous ses biens qu’elle ne scavoit

Tant donner qu’elle plus avoit.

Moult eut Largesse pris et lotz

Les saiges avoit et les folz

Communement a son bandon

Tant avoit fait par son beau don.

Si aucun fust qui la haist

C’estoit son droit qu’elle le fist

De ses amys par beau service,

Et pour ce luy estoit propice

L’amour des povres et des riches

Folz sont les avers et les chiches,

Mais les riches n’ont aucun vice,

Ains sont plains de tout bénéfice

Avaricieux sont en paine

Vituperation dauarice.

Et ne dorment jour de sepmaine

Nonobstant ilz ne peuvent querre

Ne seigneurie ne grand terre

Dont ilz facent leur voulenté

Car ilz n’ont pas d’amys planté,

Largesse mere nourrice damys.

Mais qui amys vouldra avoir

Chier ne doit avoir son avoir

Ains par beaulx dons amys doit querre

Car c’est la vertu de son erre,

Comme la pierre d’ayment

Attraict le fer subtilement

Ainsi attraict le cueur des gens

Qui a donner est diligens.

Largesse eut robe bonne et belle

D’une couleur toute nouvelle

Et visaige tres bien formé

Nul membre n’avoit difformé.

Largesse la vaillant et saige

Tint ung chevalier du lignaige

Au bon roy Artus de Bretaigne

C’est celluy qui porta l’enseigne

De valeur et le goufanon

Celluy qui a moult grant renom

Duquel l’on tient encor grand compte

Devant roy et devant maint conte.

Ce chevalier nouvellement

Estoit venu en tournoyement

Ou il avoit fait pour s’amye

Mainte jouste et chevalerie

Et prins par force et abatu

Maint chevalier et combatu.

APres ceulx la estoit Franchise

Qui n’estoit ne brune ne bise

Description de franchise.

Ains estoit comme neige blanche

Courtoysie estoit joyeuse et franche.

Le nez avoit long et traitis

Yeulx vers rians, sourcilz faitis,

Les cheveulx tres blans et treslongs

Simple estoit comme sont coulons

Cueur ayant doulx et débonnaire.

Elle n’osoit dire ne faire

Nulle rien que faire ne deust,

Et si ung homme congneust

Qui souffrist pour son amytié

Tantost elle en eust eu pitié

Car elle avoit cueur pitoyable,

Tresfranc, tresdoulx et amyable.

Son habit fut de surquenye

Treshonneste sans villennye,

Mais elle n’estoit de bourras

Si belle n’eust jusqu’a Arras.

Si bien estoit cueillie et joincte

Qu’il n’y eut une seule poincte

Qui a son droit ne fust assise.

Bien estoit vestue Franchise

Car nulle robe n’est si belle

De dame ne de damoyselle,

Femme est plus cointe et plus mignote

En surquenie que en sa cote.

La surquenie qui fut blanche

Monstroit qu’elle estoit doulce & franche

Ung jouvencel qui la estoit

Tout joignant d’elle la vestoit

Lequel estoit moult renommé

Ne scay comme il estoit nommé

Gent estoit pour tenir grand compte

Et sembloit estre filz de conte.

APres se tenoit Courtoysie

Fort prisée comme jolie

Description de courtoysie.

Orgueilleuse n’estoit ne folle

C’est celle qui a la carolle

La sienne mercy m’appella.

Oncques ne sceust quant je allay la

Et n’estoit nice ne vollaige

Mais saige et sans aucun oultraige.

Les beaulx respons et les beaulx dictz

Furent souvent par elle dictz

Et a nul ne portoit rancune.

Elle estoit clere comme lune

Le visaige avoit reluysant

Visaige ne scay si plaisant

Elle est en toute court bien digne

Soit de roy ou conte condigne

A l’huys se tint ung jouvencel

Accointable tres gent et bel

Faisant honneur a toute gent

De ce faire estoit diligent

En armes estoit bien instruict

Tresbien aprins et tres bien duict

De s’ayme fut bien aymé

Comme tresbel et bien formé

Laquelle de pres le suyvoit

Et voulentiers le poursuyvoit

D’elle je vous ay dit sans faille

Toute la facon et la taille

Ja plus ne vous en est compté

Car c’est celle qui la bonté

Me fist en ouvrant le vergier

Combien que je fusse estrangier.

APres fut comme bien séant

Jeunesse au visaige riant

Description de ieunesse.

Qui n’avoit pas encor assez

Comme je croy douze ans passez

Nicette estoit et ne pensoit

A nul mal engin quel qu’il soit

Ains estoit moult joyeuse et gaie

Car nulle chose ne s’esmaye

Fors de jeu comme vous scavez

Son amy fut de loy privez

En maniere qu’il la baisoit

Et tout service luy faisoit

Devant tous ceulx de la carolle

Et memes qui eust tins parolle

Il n’eust ja esté d’eux honteux

Vous les aperceussies tous deux

Baiser comme deux columbeaux

Les personnaiges estoient beaux

Celluy estoit d’une mesme eage

Comme s’amye et de couraige

Tout ainsi carolloyent illecques

Tous ces gens et d’aultres avecques

Lesquelz estoient de leur meslée

Comme gent tresbien enseignée

Et de tresbon gouvernement

Qui la estoient communement.

Ȼ Comment le dieu d’Amours suyvant

Va au jardin en espiant

L’Amant tant qu’il y soit a point

Si que de ses fleches soit point

Quant j’euz regardé la semblance

De ceulx lesquelz menoient la dance

Du dieu damours tenant son arc et fleches pour frapper lamant.

Ainsi comme j’ay dit devant

J’euz désir d’aller plus avant

Et vouloir de me exerciter

Pour ce beau verger visiter

Les pins les cedres qui la furent

Et les beaulx arbres qui y creurent

Les carolles ja deffailloient

Et plusieurs des gens s’en alloient

Avec leurs dames umbroyer

Soubz les arbres sans forvoyer

La démenoient joyeuse vie

De tout plaisance assouvie

Qui telle vie avoir pourroit

Aultre meilleure ne vouldroit.

Il n’est nul moindre Paradis

Qu’avoir amye a son devis

D’illecques me party a tant

Et m’en allay seul escoutant

Parmy le verger, ca et la,

Et le dieu d’Amours appella

Cupido appelle lamant soy esbanoiant.

Lors par devant luy Doulx Regart

A nul n’avoit il plus regart

Son arc doré sans plus attendre

Luy a lors commandé a tendre

Parquoy Doulx Regart le tendit

Doulx regart baille larc damours bande a cupido.

Et l’arc bien tendu luy rendit

Et puis luy bailla cinq sajettes

Fortes grandes d’aler loing prestes

Le dieu d’Amours tantost de loing

Me print a suyvir l’arc au poing

Dieu me gard de mortelle playe

Cupido poursuyt lamant.

Car je crains que vers moy n’essaye

Il me greveroit mallement

Ne vouc en doubtez nullement

Par le vergier allay delivre

Et celluy pensa a me suyvre

Mais en aulcun lieu n’arresté

Tant que j’euz par tous lieux esté.

Ce bel vergier par compassure

Estoit trestout d’une quarrure

Par tout autant long comme large

De fruict estoit plain le rivaige

Au moins excepté ung ou deux

Ou quelque mauvais arbre hideux.

Les pommiers estoient au vergier

Bien m’en souvient pour abréger

Qui portoient les pommes grenades

Proffitables pour les malades

Description du berger damours quant aux arbres.

Noyers la estoient a foison

Qui bien portoient en la saison

Tel fruit comme les noys muscades

Qui ne sont ameres ne fades

La estoient amendiers plantez

Et dedans le verger antez

Et maint figuier, et maint datier

Y trouvast, qui en eust mestier

La estoit mainte bonne espice

Cloux de girofle, et regalice

Graine de paradis nouvelle

Citail, anys, aussi canelle

Et mainte espice délectable

Moult fut celluy lieu convenable

La estoient les arbres non seiches

Qui portoyent les bons coing et pesches

Les chataingnes, pommes, et poires,

Neffles, prunes, blanches et noyres

Serises fresches nouvellettes

Cormes, alises, et noysettes

Les haultz lauriers et les hault pins

Estoient la dedans ces jardins

Oliviers aussi et cipres

Dont il n’en est gueres si pres

Les ormes y estoient branchez

Et aussi gros chesnes fourchez

Que vous yrois je plus comptant

Des arbres divers y eut tant

Que ce me seroit grant encombre

De les vous déclairer par nombre

Mais saichez que les arbres furent

Si loing a loing ainsi qu’ilz durent.

L’ung fut de l’autre loing assis

De cinq toyses voyre de six

Mais moult furent fueilluz et haultz

Pour garder de l’esté les chaulx

Si espes par dessus ilz furent

Quel challeurs percer ne le peurent

Ne ne pouvoient en bas descendre

Ne faire mal a l’herbe tendre.

AU verger sont dains & chevreulx

Et aussi plusieurs escureulx

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