Le Roman de la Rose (page 2)
Doulx regard.
Ce beau bachelier regardoit
Les oyseaux et aussi gardoit
Au dieu d’Amours deux arcz turquoys
De doux regard et des deux arcz de cupido.
Dont l’ung d’iceulx estoit de boys
Tout cornu et mal aplané
Remply de neudz et mal tourné
Et estoit dessoubz et desseuré
Comme je vis plus noir que meure.
L’autre des arcz fut d’ung planson
Longuet et de gente facon
Bien faict estoit et bien dolé
Et aussi tres bien piolé
Les dames y estoient bien painctes
Et jeunes damoiselles cointes
Ces deux arcz tenoit Doulx Regard
Le nombre des fleches de cupido es mains de doulx regard.
Et apres portoit d’aultre part
Jusqu’a dix fleches de son maistre
Cinq en tenoit en sa main dextre
Desquelles cinq a pointes croches
Les pannons bien faictz et les coches
Furent bien a point a or painctes
Trenchantes trop furent les pointes
Et agues pour bien percer
Mais la n’estoit fer ny acier
Qui tres richement d’or ne fust
Fors que les pennons et le fust
Les pointes estoient appellées
Sajettes d’or embarbelées.
Le nom des cinq premieres fleches.
Ȼ La meilleur et la plus ysnelle
De ces fleches et la plus belle
Celle qui eut meilleur pennon
Eut de Toute Beaulté le nom.
Ȼ L’autre de celles qui moins blesse
Eut nom ce m’est advis Simplesse.
Ȼ La tierce si fut appellée
Franchise tres bien empanée
De valleur et de courtoysie
Ȼ La quarte eut a nom Compaignie
Qui menoit trop pesante feste
Car point n’estoit d’aller loing preste
Mais qui de pres en vouloit traire
Bien en povoit assez mal faire.
Ȼ La quinte eut a nom Beau Semblant
De toutes aultres moins grevant
Non pourtant fait elle grant playe
A celluy qui son coup essaye
Qui de ceste fleche est blessé
Il en doit estre moins pressé
Et si peult tost santé attendre
Et en aura la douleur mendre.
Ȼ Les autres cinq fleches mal traictes
Les cinq dernieres fleches de cupido.
Mal raportées sont et faictes
Et les fustz estoient et le fer
Plus noirs que les diables d’Enfer
Ȼ Orgueil avoit nom la premiere
Des aultres portant la baniere.
Ȼ La seconde fut Villenye
Plaine de grande félonnye
Ȼ La tierce estoit Honte nommée
Entre gens souvent renommée
Ȼ Et la quarte fut Couvoytise
Qui les gens a mal faire attise
Ȼ La quinte estoit Desespérance
Prompte a mal faire sans doubtance
De toutes aultres la derniere
Ȼ Ces cinq fleches d’une maniere
Estoient et toutes ressemblables
Et moult leur estoient convenables
Les deux boutz de l’arc tresboyteux
Bossu tortu et plain de neux.
Telles fleches devoient bien traire
Qui des aultres sont au contraire.
Je ne vous diray pas leur force
Car a présent ne m’en efforce
Vous orres la signifiance
Sans y obmettre diligence
Et vous diray que tout ce monte
Devant que je fine mon compte.
JE reviendray a ma parolle
Des nobles gens de la carolle,
Description de demes estant a la carolle.
Dire me fault leur contenance
Et leur facon et leur semblance
Le dieu d’Amours or c’estoit pris
A une dame de hault pris
Pres se tenoit de son costé
Celle dame avoit nom Beaulté
Qui point n’estoit noire ne brune
La description de beaulte.
Mais aussi clere que la lune
Estoit vers les aultres estoilles
Qui semblent petites chandelles,
Tendre chair eut comme rosée
Simple fut comme une espousée
Et blanche comme fleur de lys.
Le vis eut bel doulx et alis
Et estoit gresle et alignée
Fardée n’estoit ne pignée,
Car elle n’avoit pas mestier
De soy farder et nettier.
Cheveulx avoit bloncz et si longs
Qu’ilz luy battoient jusques aux talons,
Beaulx yeulx avoit, nez et la bouche
Moult grant douleur au cueur me touche
Quant de sa beaulté me remembre
Pour la facon de chascun membre.
Si belle femme n’est au monde
Jeune soit et de grand faconde
Saige, plaisante, gaye, et cointe
Gresle, gente, frisque et acointe.
Pres de Beaulté estoit Richesse
Description de richesse.
Une dame de grand haultesse
De grand pris et de grand affaire.
Qui a elle et aux siens meffaire
Osast et par faictz et par dictz
Tenu estoit des plus harditz
Qui luy peult ou nuyre ou aydier
Richesse dame de nuyre et daider.
Ce n’est mye d’huy ne d’hier
Que riches gens ont grant puissance
De faire secours et grevance.
Tous les plus grandz et les mineurs
A richesse portoient honneurs.
Nota.
Chascun si l’appelloit sa dame
Et craignoit comme riche femme
Aux riches chascun faurise.
Tous se mettoient en son dangier
Et la veult chascun calengier
Maintz trahystres et maintz envieulx
Souventes fois sont bien joyeulx.
De despriser ou de blasmer
Tous ceulx qui sont mieulx a aymer
Par devant comme mocquerie
Louant les gens en flaterie,
Et par doulces parolles oygnent,
Nature de flateurs.
Mais apres de leurs flesches poignent
Par derriere jusques a l’oz
Et abaissent des bons les loz
Et deslouent les alouez,
Maint preud’homme ont desalouez
Les losengeurs par leurs losenges
Et fait tenir de court estranges
Les maulx de flaterie.
Ceulx qui deussent estre privez
Que mal puissent estre arrivez
Telz losengeurs ou plains d’envie
Car nul preud’hom n’ayme leur vie.
De pourpre fut le vestement
De Richesse si noblement
Qu’en tout le monde n’est plus beau
Mieulx faict ny aussi plus nouveau.
Pourtraicté si furent d’or frais
Hystoires d’empereurs et roys
Et d’avantaige y avoit il
Ung ouvrage noble et subtil
A noyaulx d’or au col fermant
Et a bendes d’azur tenant.
Noblement eut le chief paré
De riches pierres décoré
Qui jettoient moult grande clarté
La tout estoit bien assorté.
Elle avoit moult riche sainture
Sainte par dessus sa vesture
De laquelle la boucle estoit
D’une pierre qui moult luysoit.
Celuy qui dessus soy la porte
Gardé est des venins en sorte
Qu’il n’est point en aucun dangier.
Celle sainture ou franc bauldrier
De richesses valoit grand somme,
Car si beau on n’avoit veu homme,
D’autres pierres estoient les mordens
Qui guarissoient du mal des dens,
Et portoit la pierre bon heur
Qui l’avoit povoit estre asseur
De sa santé et de sa veue
Quant au cueur jeun il l’avoit veue.
Les cloux estoient d’or espuré
Par dessus le tissu doré
Qui moult estoient grans et pesans
En chascun avoit deux besans,
Et avoit avecq ce richesse
Un ceptre d’or mis sur sa tresse
Si riche si plaisant et bel
Qu’oncques on ne vit le pareil,
De pierres estoit fort garoy
Précieuses et aplany.
Qui bien en vouldroit diviser
On ne les pourroit pas priser,
La sont rubis, saphirs, jagonces
Esmerauldes plus de cent onces
Mais devant est par grand maistrise
Une escarboucle bien assise.
Celle pierre si clere estoit
Que cil qui devant la mettoit
Tres bien povoit veoir au besoing
Se conduyre une lieue loing.
Telle grant clarté en yssoit
Que richesse en resplendissoit
Par tout son corps de par la face
Aussi faisoit toute la place.
RIchesse tenoit par la main
Description de ioliuete.
Ung jouvencel de beaulté plain
C’est son amy Jolyveté
Ung homme qui au temps d’esté
Joyeusement se délectoit
Il se chaussoit bien et vestoit
Et avoit les cheveulx de pris
Bien eust cuydé estre repris
D’aucun meurtre ou larrecin
S’en son estable n’eust roucin
Pour cela avoit l’acointance
De richesse et la bien vueillance
Et tousjours avoit en pourpenses
De maintenir les grans despences,
Il les povoit bien maintenir
Puis qu’il y povoit bien fournir
Richesse luy livroit deniers
A mesures et a septiers.
Apres estoit Largesse assise
Qui bien fut duite et bien apprise
La description de largesse.
Du faire honneur et tout despendre
Du lignaige fut d’Alexandre
Qui point n’avoit plaisir de rien
Sinon quant il donnoit du sien,
Mais Avarice la chétive
N’est pas soigneuse et ententive
Comme Largesse de donner,
Largesse ton cueurs a soy attire.
Pour ce fit Dieu tant foysonner
Tous ses biens qu’elle ne scavoit
Tant donner qu’elle plus avoit.
Moult eut Largesse pris et lotz
Les saiges avoit et les folz
Communement a son bandon
Tant avoit fait par son beau don.
Si aucun fust qui la haist
C’estoit son droit qu’elle le fist
De ses amys par beau service,
Et pour ce luy estoit propice
L’amour des povres et des riches
Folz sont les avers et les chiches,
Mais les riches n’ont aucun vice,
Ains sont plains de tout bénéfice
Avaricieux sont en paine
Vituperation dauarice.
Et ne dorment jour de sepmaine
Nonobstant ilz ne peuvent querre
Ne seigneurie ne grand terre
Dont ilz facent leur voulenté
Car ilz n’ont pas d’amys planté,
Largesse mere nourrice damys.
Mais qui amys vouldra avoir
Chier ne doit avoir son avoir
Ains par beaulx dons amys doit querre
Car c’est la vertu de son erre,
Comme la pierre d’ayment
Attraict le fer subtilement
Ainsi attraict le cueur des gens
Qui a donner est diligens.
Largesse eut robe bonne et belle
D’une couleur toute nouvelle
Et visaige tres bien formé
Nul membre n’avoit difformé.
Largesse la vaillant et saige
Tint ung chevalier du lignaige
Au bon roy Artus de Bretaigne
C’est celluy qui porta l’enseigne
De valeur et le goufanon
Celluy qui a moult grant renom
Duquel l’on tient encor grand compte
Devant roy et devant maint conte.
Ce chevalier nouvellement
Estoit venu en tournoyement
Ou il avoit fait pour s’amye
Mainte jouste et chevalerie
Et prins par force et abatu
Maint chevalier et combatu.
APres ceulx la estoit Franchise
Qui n’estoit ne brune ne bise
Description de franchise.
Ains estoit comme neige blanche
Courtoysie estoit joyeuse et franche.
Le nez avoit long et traitis
Yeulx vers rians, sourcilz faitis,
Les cheveulx tres blans et treslongs
Simple estoit comme sont coulons
Cueur ayant doulx et débonnaire.
Elle n’osoit dire ne faire
Nulle rien que faire ne deust,
Et si ung homme congneust
Qui souffrist pour son amytié
Tantost elle en eust eu pitié
Car elle avoit cueur pitoyable,
Tresfranc, tresdoulx et amyable.
Son habit fut de surquenye
Treshonneste sans villennye,
Mais elle n’estoit de bourras
Si belle n’eust jusqu’a Arras.
Si bien estoit cueillie et joincte
Qu’il n’y eut une seule poincte
Qui a son droit ne fust assise.
Bien estoit vestue Franchise
Car nulle robe n’est si belle
De dame ne de damoyselle,
Femme est plus cointe et plus mignote
En surquenie que en sa cote.
La surquenie qui fut blanche
Monstroit qu’elle estoit doulce & franche
Ung jouvencel qui la estoit
Tout joignant d’elle la vestoit
Lequel estoit moult renommé
Ne scay comme il estoit nommé
Gent estoit pour tenir grand compte
Et sembloit estre filz de conte.
APres se tenoit Courtoysie
Fort prisée comme jolie
Description de courtoysie.
Orgueilleuse n’estoit ne folle
C’est celle qui a la carolle
La sienne mercy m’appella.
Oncques ne sceust quant je allay la
Et n’estoit nice ne vollaige
Mais saige et sans aucun oultraige.
Les beaulx respons et les beaulx dictz
Furent souvent par elle dictz
Et a nul ne portoit rancune.
Elle estoit clere comme lune
Le visaige avoit reluysant
Visaige ne scay si plaisant
Elle est en toute court bien digne
Soit de roy ou conte condigne
A l’huys se tint ung jouvencel
Accointable tres gent et bel
Faisant honneur a toute gent
De ce faire estoit diligent
En armes estoit bien instruict
Tresbien aprins et tres bien duict
De s’ayme fut bien aymé
Comme tresbel et bien formé
Laquelle de pres le suyvoit
Et voulentiers le poursuyvoit
D’elle je vous ay dit sans faille
Toute la facon et la taille
Ja plus ne vous en est compté
Car c’est celle qui la bonté
Me fist en ouvrant le vergier
Combien que je fusse estrangier.
APres fut comme bien séant
Jeunesse au visaige riant
Description de ieunesse.
Qui n’avoit pas encor assez
Comme je croy douze ans passez
Nicette estoit et ne pensoit
A nul mal engin quel qu’il soit
Ains estoit moult joyeuse et gaie
Car nulle chose ne s’esmaye
Fors de jeu comme vous scavez
Son amy fut de loy privez
En maniere qu’il la baisoit
Et tout service luy faisoit
Devant tous ceulx de la carolle
Et memes qui eust tins parolle
Il n’eust ja esté d’eux honteux
Vous les aperceussies tous deux
Baiser comme deux columbeaux
Les personnaiges estoient beaux
Celluy estoit d’une mesme eage
Comme s’amye et de couraige
Tout ainsi carolloyent illecques
Tous ces gens et d’aultres avecques
Lesquelz estoient de leur meslée
Comme gent tresbien enseignée
Et de tresbon gouvernement
Qui la estoient communement.
Ȼ Comment le dieu d’Amours suyvant
Va au jardin en espiant
L’Amant tant qu’il y soit a point
Si que de ses fleches soit point
Quant j’euz regardé la semblance
De ceulx lesquelz menoient la dance
Du dieu damours tenant son arc et fleches pour frapper lamant.
Ainsi comme j’ay dit devant
J’euz désir d’aller plus avant
Et vouloir de me exerciter
Pour ce beau verger visiter
Les pins les cedres qui la furent
Et les beaulx arbres qui y creurent
Les carolles ja deffailloient
Et plusieurs des gens s’en alloient
Avec leurs dames umbroyer
Soubz les arbres sans forvoyer
La démenoient joyeuse vie
De tout plaisance assouvie
Qui telle vie avoir pourroit
Aultre meilleure ne vouldroit.
Il n’est nul moindre Paradis
Qu’avoir amye a son devis
D’illecques me party a tant
Et m’en allay seul escoutant
Parmy le verger, ca et la,
Et le dieu d’Amours appella
Cupido appelle lamant soy esbanoiant.
Lors par devant luy Doulx Regart
A nul n’avoit il plus regart
Son arc doré sans plus attendre
Luy a lors commandé a tendre
Parquoy Doulx Regart le tendit
Doulx regart baille larc damours bande a cupido.
Et l’arc bien tendu luy rendit
Et puis luy bailla cinq sajettes
Fortes grandes d’aler loing prestes
Le dieu d’Amours tantost de loing
Me print a suyvir l’arc au poing
Dieu me gard de mortelle playe
Cupido poursuyt lamant.
Car je crains que vers moy n’essaye
Il me greveroit mallement
Ne vouc en doubtez nullement
Par le vergier allay delivre
Et celluy pensa a me suyvre
Mais en aulcun lieu n’arresté
Tant que j’euz par tous lieux esté.
Ce bel vergier par compassure
Estoit trestout d’une quarrure
Par tout autant long comme large
De fruict estoit plain le rivaige
Au moins excepté ung ou deux
Ou quelque mauvais arbre hideux.
Les pommiers estoient au vergier
Bien m’en souvient pour abréger
Qui portoient les pommes grenades
Proffitables pour les malades
Description du berger damours quant aux arbres.
Noyers la estoient a foison
Qui bien portoient en la saison
Tel fruit comme les noys muscades
Qui ne sont ameres ne fades
La estoient amendiers plantez
Et dedans le verger antez
Et maint figuier, et maint datier
Y trouvast, qui en eust mestier
La estoit mainte bonne espice
Cloux de girofle, et regalice
Graine de paradis nouvelle
Citail, anys, aussi canelle
Et mainte espice délectable
Moult fut celluy lieu convenable
La estoient les arbres non seiches
Qui portoyent les bons coing et pesches
Les chataingnes, pommes, et poires,
Neffles, prunes, blanches et noyres
Serises fresches nouvellettes
Cormes, alises, et noysettes
Les haultz lauriers et les hault pins
Estoient la dedans ces jardins
Oliviers aussi et cipres
Dont il n’en est gueres si pres
Les ormes y estoient branchez
Et aussi gros chesnes fourchez
Que vous yrois je plus comptant
Des arbres divers y eut tant
Que ce me seroit grant encombre
De les vous déclairer par nombre
Mais saichez que les arbres furent
Si loing a loing ainsi qu’ilz durent.
L’ung fut de l’autre loing assis
De cinq toyses voyre de six
Mais moult furent fueilluz et haultz
Pour garder de l’esté les chaulx
Si espes par dessus ilz furent
Quel challeurs percer ne le peurent
Ne ne pouvoient en bas descendre
Ne faire mal a l’herbe tendre.
AU verger sont dains & chevreulx
Et aussi plusieurs escureulx