Le Roman de la Rose (page 3)
Qui par sur les arbres sailloyent
Connis y estoient qui yssoyent
Bien souvent hors de leur tanieres
En moult de diverses manieres
Par lieux estoient cleres fontaines
Sans barbelotes et sans raines
Qui estoient des arbres ennombrez
Par moy ne vous seront nombrez
Et petitz ruysseaulx que Déduit
La avoit trouvez par conduit
L’eau alloit aval en faisant
Son, mélodieux et plaisant
Aux bortz des ruysseaux et des rives
Poingnoit l’herbe drue & plaisant
Par belles facons jolives
Grant soulas et plaisir faisant
L’amy povoit avec sa mye
Se déporter n’en doubtez mie
Et par les ruysseletz venoit
Autant d’eaue qu’il convenoit
Fn tresbeau lieu et délectable
Joyeulx plaisant et aggréable
Description des fleurettes.
La estoient toujours a planté
Les fleurs fust yver ou esté
Violette y estoit moult belle
Et aussi parvanche nouvelle
Fleurs y estoient rouges et blanches
Sur toutes autres les plus franches
De toutes diverses couleurs
De hault pris et de grans valleurs
Qui tresfort estoient souef flairans
Tres refragans et odorans
Je ne feray pas longue fable
Du lieu plaisant et délectable
Car il m’en fault en présent taire
Aussi a vous dire et retraire
Du verger toute la beaulté
Et la grant délectableté
Ma langue ne pourroit suffire
A le vous réciter et dire
Tant allay a dextre et senestre
Que je vis tout l’affaire et l’estre
De ce bel vergier assouvy
Mais le dieu d’Amours m’a suivy
Qui de loing m’estoit costoiant
Me regardant et espiant
Comme le veneur fait la beste
Pour me férir de sa sajecte.
En ung tresbeau lieu arrivay
Dernierement ou je trouvay
Une fontaine soubz ung pin
Mais depuis le temps de Pépin
N’avoit esté tel arbre veu
Et si estoit si tresbien creu
Qu’en ce verger n’avoit tel arbre
Dedans une pierre de marbre
Nature avoit par grant maistrise
Soubz le pin la fontaine mise
Et estoit dans la pierre escripte
Au bout d’amont lettre petite
Qui demonstroit que la dessus
Mourut le tresbeau Narcisus.
Narcisus fut ung damoyseau
Qu’amours tindrent en leur rouseau
Narcisus refusa loffre damours de la belle dame echo.
Lequel amours tant fit destraindre
Tant plorer, tant gémir, et plaindre
Qu’il luy convint rendre son ame
Car Echo une noble dame
L’avoit plus aymé que riens n’ay
Et son cueur luy avoit donné
Qui luy dist qu’il luy donneroit
Son amour ou elle mourroit
Mais il fut par sa grant beaulté
Plain de desdaing et de fierté
Et ne luy voulut octroyer
Son amour tant le sceust prier.
Quant elle se vit esconduyre
Ung tel dueil en eut et tel yre
Qu’il luy convint par ce despit
Souffrir mort sans aucun respit,
Echo rauie damours.
Mais or devant qu’elle mourust
Pria a Dieu que une fois sust
Narcisus au félon couraige
Qui au cueur luy donnoit la raige
Dont el mourut vilainement
Eschauffé si cruellement
D’amours qu’il en fust affollé
Et aussi par sens désolé
La requeste de Echo contre Narcisus.
Surprins sans en avoir plaisir
Et que amours tant le peust saisir
Que jamais n’en peust joye attendre
Affin de scavoir et entendre
Quel dueil souffrent les amoureux
Par leurs refuz trop rigoreux.
La priere fut recepvable
De Dieu et par luy acceptable
Car Narcisus par adventure
A la fontaine nette et pure
S’en vint soubz le pin umbroyer
Ung jour qu’il venoit de chasser
Lequel souffroit moult grant travail
D’avoir passé par mont et val
Si qu’il eut soif par grant oppresse
Du chault aussi par sa foyblesse
Quasi du tout perdant l’alaine
Alors qu’il trouva la fontaine
Que le pin de rame couvroit,
Il pensa adonc qu’il beuroit
A la fontaine seurement
Et se baissa hastivement.
Comment Narcisus se mira
A la fontaine et souspira
Par amour tant qu’il fit partir
L’ame du corps sans départir
IL vit en l’eaue clere et nette
De narcisus qui se mire a la fontaine.
Son vis, son nez, et sa bouchette
Dont il fut tresfort esbahy
Quant par son umbre fut trahy
Car il cuydoit veoir la figure
D’ung bel enfant a desmesure.
Amour qui se vouloit vengier
Du grant orgueil et du dangier
Que Narcisus luy avoit fait
Pugnit Narcisus par son fait,
La mort de narcisus a la fontaine.
Car tant musa a la fontaine
Qu’il ayma trop son umbre vaine
Et en mourut a la parfin,
De ceste amour telle est la fin
Quant il congneut qu’il ne pourroit
Acomplir ce qu’il désiroit
Et qu’il estoit si prins par sort
Qu’il ne povoit avoir confort
En nulle heure ny en nul temps,
Iré fut, et si mal contens
Que par grant dueil apres mourut,
Et par cela vengée fut
Celle qu’il avoit esconduite
Qui bien luy rendit son mérite.
DAmes ceste exemple aprenez
Qui vers voz amys mesprenez
Car si vous le laissez mourir
Dieu le vous scaura bien merir.
Quant l’escript m’eust fait assavoir
Que c’estoit en ce lieu pour voir
La fontaine au beau Narcisus :
Je me tiray ung bien peu sus
Quant du damoyseau me souvint
A qui tant malement advint,
Et commencay a couarder
Et dedans n’osay regarder.
Et puis or je pensay que a seur
Sans point de peur et de malheur
Que a la fontaine aller povoye
Dont par folie m’eslongnoye.
Description de la fontaine.
Je m’aprochay de la fontaine
Pour l’eaue veoir tresclere et saine
Et la gravelle belle et nette
Qui au fons estoit tresparfaicte
Et plus luysante que argent fin
De la fontaine est cy la fin
De tout le monde la plus belle
Car l’eau était fresche et nouvelle
Nuyt et jour saillant a grans undes
Par deux fosses creuses et parfondes
Dont au tour croist l’herbe menue
Qui par l’eaue vient fresche et drue
Et en yver ne peult tarir
Ne faillir cesser ou mourir.
Au fons de la fontaine aval
Estoient deux pierres de cristal
Que je regarday a merveilles,
Jamais n’avoys veu les pareilles
De ces pierres je vous vueil dire
Quelque chose sans escondire
Quant le soleil qui tout aguette
Ses rays en la fontaine jecte
Et sa clarté du ciel descent
Et recoyt coulleurs plus de cent
Du cristal qui par le soleil
Devient inde, jaune et vermeil.
Ces cristaux sont tresmerveilleux
Et telle force ont chascun d’eulx
Que arbres fleurs et toute verdure
Appert, a qui la met sa cure.
Et pour faire la chose entendre
Une raison vous veulx aprendre
Ainsi comme ung mirouer monstre
Les choses qui sont alencontre
Et qu’on y voit sans couverture
Toute la facon et figure
Tout ainsi vous dis je pour veoir
Que le cristal sans decepvoir
Tout estre du verger accuse
A celluy qui dedans l’eau muse
Comparaison du mirouer.
Car tousjours quelque part qu’il soit
L’une moytié du verger voit
Et s’il se tourne maintenant
Il peult veoir tout le remanant,
Et n’y a si petite chose
Tant mussée ne tant enclose
Dont demonstrance ne soit faicte
Comme elle c’est au verger pourtraicte.
C’est le mirouer périlleux
Ou Narcisus tresorgueilleux
Vit sa face et ses deux yeulx vers
Dont il cheut puis mort tout envers
Qui en tel mirouer se mire
Ne peult avoir besoing de mire :
Nul n’est qui de ses yeulx le voye
Qui d’aymer ne soit mis en voye.
Peril du mirouer damours.
Maint et vaillant homme a mis gaige
Au mirouer, car le plus saige
Le plus preux et plus affecté
Y a esté prins, et guetté
lllec sur tres mauvais oraige,
Car trop tost change le couraige.
La ne se vont conseiller nulz
de la graine damours.
Car Cupido filz de Vénus
Sema illec d’amour la graine
Laquelle encombre la fontaine
Et fit ses latz environ tendre
Et ses engins y mit pour prendre
Damoyselles et damoyseaulx
Amour ne veult autres oyseaulx,
Pour la graine qui fut semée
Ceste fontaine fut nommée
La fontaine d’amour par droit
Dont plusieurs ont en maint endroit
Parlé en rommant et en livre
Mais jamais n’orrez mieulx descripre
La vérité de la matiere
Nota.
Quant dict vous auray la maniere.
Maintenant me plaist demeurer
A la fontaine et remirer
Les cristaux qui la démonstroient
Mille choses qui y estoient.
En malle heure m’y suis miré
J’en ay depuis moult souspiré
Ce mirouer m’a fort déceu,
Mais si j’eusse par devant sceu
De sa force et de sa puissance
La pas n’eusse fait résidence
Car fort esbahy me trouvay
Quant cheu es las je me approuvay.
AU mirouer entre mille choses
Choysir rosiers chargez de roses
Lesquelz estoient en ung destour
D’eau environné tout autour.
Rencontre du rosier damours.
Alors me vint si grant envye
Que ne laissasse pour Pavye
Ne pour Paris que je ne allasse
La ou je vy la plus grant masse
Quant celle rose m’eut surpris
Dont maint autre a esté espris.
Apprehension de la rose damours.
Vers le rosier tost me retrays,
Et saichez que quant je fuz pres
L’odeur de la plus savourée
Rose, m’entra en la pensée
Et en fuz si fort odoré
Qu’a la sentir trop demouré
Jamais je n’eusse pensé estre
Blasmé de fréquenter cest estre.
Tresvolentiers d’elles cueillisse
Au moins une que je tenisse
En ma main pour l’odeur sentir,
Mais je euz or peur du repentir,
Car il eust bien peu de léger
Peser au seigneur du verger.
Roses la estoient a mousseaulx
Rosiers ne vis oncques si beaulx
Ne boutons petis et bien clos
Et aultres qui estoient plus gros.
Description du rosier damours.
Lay en eut d’autre moyson
Lesquelz tendoient a leur saison
Et s’aprestoyent d’espanouir
Et a perfection venir.
Les roses ouvertes et lées
Sont en ung jour toutes halées,
Mais les boutons durent tous frais
A tout le moins deux jours ou trois.
Iceulx boutons tresfort me pleurent
Car oncques plus beaulx veuz ne furent.
Qui en pourroit ung acrocher
Il le devroit tenir moult cher.
Si ung chapeau j’en peusse avoir
Mieulx l’aymasse que nul avoir.
Entre tous ces boutons j’en vy
Ung si tresbel qu’envers celluy
Nul des autres riens ne prisay
Quant sa grant beaulté advisay,
Car une couleur l’enlumine
Qui est vermeille et aussi fine
Comme nature le sceust faire.
Des feuilles y eut mainte paire
Que nature par ses maistrises
Y avoit mises et assises.
La queue droicte comme ung jon
Fut, et dessus est le bouton
Qui ne s’encline ne ne pend
Son odeur par tout se répend
Et la souefveté qui en yst
Toute la place replandist.
Quant je l’euz senti au flairer
Ailleurs ne voulu repairer
Se je y osasse la main tendre
Empeschemens de paruenir au bouton damours.
Et moy approcher pour le prendre
Je le feisse, mais les poingnans
Chardons, m’en faisoyent eslongnans
Espines trenchans et agues
Orties et ronces crochues
Ne me laissoyent plus avant traire
Car je craingnois a me mal faire.
Comment Amour au beau jardin
Traicta l’Amant de cueur fin
Ayma le bouton tellement
Ou’il en eust grant empeschement
Le dieu d’Amours qui l’arc tendu
M’avoit tout le jour attendu
A me poursuyr et espier
Si s’arresta soubz ung figuier
Cupido dune saiet te blesse lamant.
Et quant il eut bien apperceu
Que j’avoye si bien esleu
Le bouton qui plus me plaisoit
Et qui si fort mon cueur aisoit
Tantost une fleche il a prise
Et la dessus la corde mise.
Il l’entesa jusqu’a l’oreille
L’arc qui estoit fort a merveille
Et tyra a moy par tel guise
Que par l’ouyr la fleche a mise
Jusques au cueur par grant roydeur
Et lors me print une froideur
Dont j’ay dessoubz chault pelisson
Senti au cueur mainte frisson.
QUant j’euz esté ainsi bersé
A terre fuz tantost versé
Cueur me faillit, sueur me vint
Pasmer par force me convint
La pasmoison de lacteur et la blessure subtile.
Quant je revins de pasmoyson
Et j’euz mon sens et ma raison
Je fuz moult vain et ay cuidé
Beaucoup de sang avoir vuydé.
Mais la sajette qui me point
De mon sang hors ne tyra point
Ains fut la playe toute seiche
Je prins lors a deuz mains la fleche
Et la commencay a tyrer
Et en la tyrant souspirer
Et tant tiray que je amenay
A moy le fust tout empenné,
Le fer de la saiette de cupido demoure au cueur de lamant.
Mais la sajette barbelée
Qui Beaulté estoit appellée
Fut dedans mon cueur si fichée
Qu’elle n’en peut estre arrachée
Ains demeura en mon corps toute
Sans en saillir de mon sang goutte
Angoisseux fus et moult troublé
Pour le péril qui fut doublé
Ne sceu que faire ne que dire
Ne pour ma playe trouver mire
Car par herbe ne par racine
Je ne sceu trouver médecine.
Vers le bouton se fléchissoit
Mon cueur qui ailleurs ne pensoit
Si je l’eusse eu a mon plaisir
Santé eusse eu a le saisir.
Le veoir sans plus et son odeur
Tresfort m’alegeoyt ma douleur.
La seconde saiette de cupido appellee sunplesse.
Je me commencay a retraire
Vers le bouton a mon contraire
Amour avoit ja recouvrée
Une autre fleche a or ouvrée
Simplesse eut nom, c’est la seconde
Que maint homme parmy le monde
Et mainte femme faict aymer
Quant amour me vit opprimer
Il tyra vers moy sans menasse
La fleche sans fer par audace
Si que par l’œil au corps m’entra
La sajette qui n’en ystra
Jamais ce croy par homme né
Car au tyrer ay amené
Le fust avec moy sans contans
Et le fer demeura dedans
Or saichez bien en vérité
Que si j’avoys devant esté
Du bouton bien entalenté
Plus grande fut ma voulenté
Et quant le mal plus m’angoissoit
Tant plus ma voulenté croissoit
D’aller tousjours a la rosette
Qui trop mieulx valoit que violette
Je m’en vouluz bien excuser
Mais cela ne peuz refuser
Car or tousjours mon cueur tendoit
A la chose qu’il demandoit
Aller m’y convenoit par force
Et d’autre part l’archier s’efforce
Et a me grever moult se peine
Sans me laisser aller sans peine
Il m’a faict pour mieulx m’affoler
La tierce fleche au corps voler
Qui Courtoysie est appellée
La tierce saiette de cupido appellee courtoisie.
La playe me fut grande et lée
Parquoy je cheuz adonc pasmé
Dessoubz ung olivier ramé
Par moult long temps sans remuer.
Quant je me peuz evertuer
J’ay la fleche prins et osté
Lamant se pasmoye.
Tantost le fust de mon costé
Mais oncques ne sceu le fair traire
Pour chose que je peusse faire.
EN me séant me suis rassis
Moult angoisseux et moult pensis
Fort me destraint ycelle playe
Et me semont que je me traye
Vers le bouton qui m’entalente
Et l’archier or me représente
La quarte fleche au pennon d’or
Qui le cueur me blessa encor
Telle fleche avoit nom Franchise
Laquelle il tira a sa guise
La quar saiette de cupido appellee franchise.
Donc bien me dois espouventer
Eschauldé doit chaleur doubter
Mais je n’y scauroye pourveoir
Car si je veisse la plouvoir
Carreaux et pierres par meslée
Aussi espes comme greslée
Nota.
Si falloit il que je y allasse
Amour qui toute chose passe
Me donnoit cueur et hardement
De faire son commandement
Je fuz adonc sur pié dressé
Foyble vain et comme blessé
Si m’eschauffay moult de marcher
Non point différent pour l’archier
Vers le rosier ou mon cueur tent
Mais d’espines y avoit tant
De ronces et chardons agus
Non pourtant je ne fuz confus
Qu’au rosier ne voulusse attaindre
Et les espines tost enfraindre
Qui le rosier environnoient
Et de toute part me poignoient
Mais si bien me vint que j’estoye
Si pres du bouton que sentoye
La doulce odeur qui en yssoit
Si que mon mal se adoulcissoit
De ce me venoit tel guerdon
Quant le voyois en mon bandon
Que tous mes maulx entreobligeoye
Pour le délict ou me voyoye
Lamant se uertue par lapproche de la rose.
Adonc fuz guéry et bien ayse
Car rien n’estoit qui tant me plaise
Comme d’estre illec a séjour
Partir n’en vouloye nul jour.
Quant illec je fuz longue piece
Le dieu d’Amours qui tout despiece
A mon cueur donc il fit bersault
Bailla nouvel et fier assault
Et me tira pour mon meschief
La quinte fleche de rechief
La quinte saiette de cupido.
Jusques au cueur soubz la mammelle
Dont la grant douleur renouvelle
De mes playes en ung tenant
Trois foys me pasmay maintenant
Au revenir pleure et souspire
Car ma douleur devenoit pire
Lamant se pasme.
Si fort que je n’euz espérance