Le Roman de la Rose (page 3)

Guillaume de Lorris et Jean de Meung · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Roman de la Rose (1537) · 18 pages

Qui par sur les arbres sailloyent

Connis y estoient qui yssoyent

Bien souvent hors de leur tanieres

En moult de diverses manieres

Par lieux estoient cleres fontaines

Sans barbelotes et sans raines

Qui estoient des arbres ennombrez

Par moy ne vous seront nombrez

Et petitz ruysseaulx que Déduit

La avoit trouvez par conduit

L’eau alloit aval en faisant

Son, mélodieux et plaisant

Aux bortz des ruysseaux et des rives

Poingnoit l’herbe drue & plaisant

Par belles facons jolives

Grant soulas et plaisir faisant

L’amy povoit avec sa mye

Se déporter n’en doubtez mie

Et par les ruysseletz venoit

Autant d’eaue qu’il convenoit

Fn tresbeau lieu et délectable

Joyeulx plaisant et aggréable

Description des fleurettes.

La estoient toujours a planté

Les fleurs fust yver ou esté

Violette y estoit moult belle

Et aussi parvanche nouvelle

Fleurs y estoient rouges et blanches

Sur toutes autres les plus franches

De toutes diverses couleurs

De hault pris et de grans valleurs

Qui tresfort estoient souef flairans

Tres refragans et odorans

Je ne feray pas longue fable

Du lieu plaisant et délectable

Car il m’en fault en présent taire

Aussi a vous dire et retraire

Du verger toute la beaulté

Et la grant délectableté

Ma langue ne pourroit suffire

A le vous réciter et dire

Tant allay a dextre et senestre

Que je vis tout l’affaire et l’estre

De ce bel vergier assouvy

Mais le dieu d’Amours m’a suivy

Qui de loing m’estoit costoiant

Me regardant et espiant

Comme le veneur fait la beste

Pour me férir de sa sajecte.

En ung tresbeau lieu arrivay

Dernierement ou je trouvay

Une fontaine soubz ung pin

Mais depuis le temps de Pépin

N’avoit esté tel arbre veu

Et si estoit si tresbien creu

Qu’en ce verger n’avoit tel arbre

Dedans une pierre de marbre

Nature avoit par grant maistrise

Soubz le pin la fontaine mise

Et estoit dans la pierre escripte

Au bout d’amont lettre petite

Qui demonstroit que la dessus

Mourut le tresbeau Narcisus.

Narcisus fut ung damoyseau

Qu’amours tindrent en leur rouseau

Narcisus refusa loffre damours de la belle dame echo.

Lequel amours tant fit destraindre

Tant plorer, tant gémir, et plaindre

Qu’il luy convint rendre son ame

Car Echo une noble dame

L’avoit plus aymé que riens n’ay

Et son cueur luy avoit donné

Qui luy dist qu’il luy donneroit

Son amour ou elle mourroit

Mais il fut par sa grant beaulté

Plain de desdaing et de fierté

Et ne luy voulut octroyer

Son amour tant le sceust prier.

Quant elle se vit esconduyre

Ung tel dueil en eut et tel yre

Qu’il luy convint par ce despit

Souffrir mort sans aucun respit,

Echo rauie damours.

Mais or devant qu’elle mourust

Pria a Dieu que une fois sust

Narcisus au félon couraige

Qui au cueur luy donnoit la raige

Dont el mourut vilainement

Eschauffé si cruellement

D’amours qu’il en fust affollé

Et aussi par sens désolé

La requeste de Echo contre Narcisus.

Surprins sans en avoir plaisir

Et que amours tant le peust saisir

Que jamais n’en peust joye attendre

Affin de scavoir et entendre

Quel dueil souffrent les amoureux

Par leurs refuz trop rigoreux.

La priere fut recepvable

De Dieu et par luy acceptable

Car Narcisus par adventure

A la fontaine nette et pure

S’en vint soubz le pin umbroyer

Ung jour qu’il venoit de chasser

Lequel souffroit moult grant travail

D’avoir passé par mont et val

Si qu’il eut soif par grant oppresse

Du chault aussi par sa foyblesse

Quasi du tout perdant l’alaine

Alors qu’il trouva la fontaine

Que le pin de rame couvroit,

Il pensa adonc qu’il beuroit

A la fontaine seurement

Et se baissa hastivement.

Comment Narcisus se mira

A la fontaine et souspira

Par amour tant qu’il fit partir

L’ame du corps sans départir

IL vit en l’eaue clere et nette

De narcisus qui se mire a la fontaine.

Son vis, son nez, et sa bouchette

Dont il fut tresfort esbahy

Quant par son umbre fut trahy

Car il cuydoit veoir la figure

D’ung bel enfant a desmesure.

Amour qui se vouloit vengier

Du grant orgueil et du dangier

Que Narcisus luy avoit fait

Pugnit Narcisus par son fait,

La mort de narcisus a la fontaine.

Car tant musa a la fontaine

Qu’il ayma trop son umbre vaine

Et en mourut a la parfin,

De ceste amour telle est la fin

Quant il congneut qu’il ne pourroit

Acomplir ce qu’il désiroit

Et qu’il estoit si prins par sort

Qu’il ne povoit avoir confort

En nulle heure ny en nul temps,

Iré fut, et si mal contens

Que par grant dueil apres mourut,

Et par cela vengée fut

Celle qu’il avoit esconduite

Qui bien luy rendit son mérite.

DAmes ceste exemple aprenez

Qui vers voz amys mesprenez

Car si vous le laissez mourir

Dieu le vous scaura bien merir.

Quant l’escript m’eust fait assavoir

Que c’estoit en ce lieu pour voir

La fontaine au beau Narcisus :

Je me tiray ung bien peu sus

Quant du damoyseau me souvint

A qui tant malement advint,

Et commencay a couarder

Et dedans n’osay regarder.

Et puis or je pensay que a seur

Sans point de peur et de malheur

Que a la fontaine aller povoye

Dont par folie m’eslongnoye.

Description de la fontaine.

Je m’aprochay de la fontaine

Pour l’eaue veoir tresclere et saine

Et la gravelle belle et nette

Qui au fons estoit tresparfaicte

Et plus luysante que argent fin

De la fontaine est cy la fin

De tout le monde la plus belle

Car l’eau était fresche et nouvelle

Nuyt et jour saillant a grans undes

Par deux fosses creuses et parfondes

Dont au tour croist l’herbe menue

Qui par l’eaue vient fresche et drue

Et en yver ne peult tarir

Ne faillir cesser ou mourir.

Au fons de la fontaine aval

Estoient deux pierres de cristal

Que je regarday a merveilles,

Jamais n’avoys veu les pareilles

De ces pierres je vous vueil dire

Quelque chose sans escondire

Quant le soleil qui tout aguette

Ses rays en la fontaine jecte

Et sa clarté du ciel descent

Et recoyt coulleurs plus de cent

Du cristal qui par le soleil

Devient inde, jaune et vermeil.

Ces cristaux sont tresmerveilleux

Et telle force ont chascun d’eulx

Que arbres fleurs et toute verdure

Appert, a qui la met sa cure.

Et pour faire la chose entendre

Une raison vous veulx aprendre

Ainsi comme ung mirouer monstre

Les choses qui sont alencontre

Et qu’on y voit sans couverture

Toute la facon et figure

Tout ainsi vous dis je pour veoir

Que le cristal sans decepvoir

Tout estre du verger accuse

A celluy qui dedans l’eau muse

Comparaison du mirouer.

Car tousjours quelque part qu’il soit

L’une moytié du verger voit

Et s’il se tourne maintenant

Il peult veoir tout le remanant,

Et n’y a si petite chose

Tant mussée ne tant enclose

Dont demonstrance ne soit faicte

Comme elle c’est au verger pourtraicte.

C’est le mirouer périlleux

Ou Narcisus tresorgueilleux

Vit sa face et ses deux yeulx vers

Dont il cheut puis mort tout envers

Qui en tel mirouer se mire

Ne peult avoir besoing de mire :

Nul n’est qui de ses yeulx le voye

Qui d’aymer ne soit mis en voye.

Peril du mirouer damours.

Maint et vaillant homme a mis gaige

Au mirouer, car le plus saige

Le plus preux et plus affecté

Y a esté prins, et guetté

lllec sur tres mauvais oraige,

Car trop tost change le couraige.

La ne se vont conseiller nulz

de la graine damours.

Car Cupido filz de Vénus

Sema illec d’amour la graine

Laquelle encombre la fontaine

Et fit ses latz environ tendre

Et ses engins y mit pour prendre

Damoyselles et damoyseaulx

Amour ne veult autres oyseaulx,

Pour la graine qui fut semée

Ceste fontaine fut nommée

La fontaine d’amour par droit

Dont plusieurs ont en maint endroit

Parlé en rommant et en livre

Mais jamais n’orrez mieulx descripre

La vérité de la matiere

Nota.

Quant dict vous auray la maniere.

Maintenant me plaist demeurer

A la fontaine et remirer

Les cristaux qui la démonstroient

Mille choses qui y estoient.

En malle heure m’y suis miré

J’en ay depuis moult souspiré

Ce mirouer m’a fort déceu,

Mais si j’eusse par devant sceu

De sa force et de sa puissance

La pas n’eusse fait résidence

Car fort esbahy me trouvay

Quant cheu es las je me approuvay.

AU mirouer entre mille choses

Choysir rosiers chargez de roses

Lesquelz estoient en ung destour

D’eau environné tout autour.

Rencontre du rosier damours.

Alors me vint si grant envye

Que ne laissasse pour Pavye

Ne pour Paris que je ne allasse

La ou je vy la plus grant masse

Quant celle rose m’eut surpris

Dont maint autre a esté espris.

Apprehension de la rose damours.

Vers le rosier tost me retrays,

Et saichez que quant je fuz pres

L’odeur de la plus savourée

Rose, m’entra en la pensée

Et en fuz si fort odoré

Qu’a la sentir trop demouré

Jamais je n’eusse pensé estre

Blasmé de fréquenter cest estre.

Tresvolentiers d’elles cueillisse

Au moins une que je tenisse

En ma main pour l’odeur sentir,

Mais je euz or peur du repentir,

Car il eust bien peu de léger

Peser au seigneur du verger.

Roses la estoient a mousseaulx

Rosiers ne vis oncques si beaulx

Ne boutons petis et bien clos

Et aultres qui estoient plus gros.

Description du rosier damours.

Lay en eut d’autre moyson

Lesquelz tendoient a leur saison

Et s’aprestoyent d’espanouir

Et a perfection venir.

Les roses ouvertes et lées

Sont en ung jour toutes halées,

Mais les boutons durent tous frais

A tout le moins deux jours ou trois.

Iceulx boutons tresfort me pleurent

Car oncques plus beaulx veuz ne furent.

Qui en pourroit ung acrocher

Il le devroit tenir moult cher.

Si ung chapeau j’en peusse avoir

Mieulx l’aymasse que nul avoir.

Entre tous ces boutons j’en vy

Ung si tresbel qu’envers celluy

Nul des autres riens ne prisay

Quant sa grant beaulté advisay,

Car une couleur l’enlumine

Qui est vermeille et aussi fine

Comme nature le sceust faire.

Des feuilles y eut mainte paire

Que nature par ses maistrises

Y avoit mises et assises.

La queue droicte comme ung jon

Fut, et dessus est le bouton

Qui ne s’encline ne ne pend

Son odeur par tout se répend

Et la souefveté qui en yst

Toute la place replandist.

Quant je l’euz senti au flairer

Ailleurs ne voulu repairer

Se je y osasse la main tendre

Empeschemens de paruenir au bouton damours.

Et moy approcher pour le prendre

Je le feisse, mais les poingnans

Chardons, m’en faisoyent eslongnans

Espines trenchans et agues

Orties et ronces crochues

Ne me laissoyent plus avant traire

Car je craingnois a me mal faire.

Comment Amour au beau jardin

Traicta l’Amant de cueur fin

Ayma le bouton tellement

Ou’il en eust grant empeschement

Le dieu d’Amours qui l’arc tendu

M’avoit tout le jour attendu

A me poursuyr et espier

Si s’arresta soubz ung figuier

Cupido dune saiet te blesse lamant.

Et quant il eut bien apperceu

Que j’avoye si bien esleu

Le bouton qui plus me plaisoit

Et qui si fort mon cueur aisoit

Tantost une fleche il a prise

Et la dessus la corde mise.

Il l’entesa jusqu’a l’oreille

L’arc qui estoit fort a merveille

Et tyra a moy par tel guise

Que par l’ouyr la fleche a mise

Jusques au cueur par grant roydeur

Et lors me print une froideur

Dont j’ay dessoubz chault pelisson

Senti au cueur mainte frisson.

QUant j’euz esté ainsi bersé

A terre fuz tantost versé

Cueur me faillit, sueur me vint

Pasmer par force me convint

La pasmoison de lacteur et la blessure subtile.

Quant je revins de pasmoyson

Et j’euz mon sens et ma raison

Je fuz moult vain et ay cuidé

Beaucoup de sang avoir vuydé.

Mais la sajette qui me point

De mon sang hors ne tyra point

Ains fut la playe toute seiche

Je prins lors a deuz mains la fleche

Et la commencay a tyrer

Et en la tyrant souspirer

Et tant tiray que je amenay

A moy le fust tout empenné,

Le fer de la saiette de cupido demoure au cueur de lamant.

Mais la sajette barbelée

Qui Beaulté estoit appellée

Fut dedans mon cueur si fichée

Qu’elle n’en peut estre arrachée

Ains demeura en mon corps toute

Sans en saillir de mon sang goutte

Angoisseux fus et moult troublé

Pour le péril qui fut doublé

Ne sceu que faire ne que dire

Ne pour ma playe trouver mire

Car par herbe ne par racine

Je ne sceu trouver médecine.

Vers le bouton se fléchissoit

Mon cueur qui ailleurs ne pensoit

Si je l’eusse eu a mon plaisir

Santé eusse eu a le saisir.

Le veoir sans plus et son odeur

Tresfort m’alegeoyt ma douleur.

La seconde saiette de cupido appellee sunplesse.

Je me commencay a retraire

Vers le bouton a mon contraire

Amour avoit ja recouvrée

Une autre fleche a or ouvrée

Simplesse eut nom, c’est la seconde

Que maint homme parmy le monde

Et mainte femme faict aymer

Quant amour me vit opprimer

Il tyra vers moy sans menasse

La fleche sans fer par audace

Si que par l’œil au corps m’entra

La sajette qui n’en ystra

Jamais ce croy par homme né

Car au tyrer ay amené

Le fust avec moy sans contans

Et le fer demeura dedans

Or saichez bien en vérité

Que si j’avoys devant esté

Du bouton bien entalenté

Plus grande fut ma voulenté

Et quant le mal plus m’angoissoit

Tant plus ma voulenté croissoit

D’aller tousjours a la rosette

Qui trop mieulx valoit que violette

Je m’en vouluz bien excuser

Mais cela ne peuz refuser

Car or tousjours mon cueur tendoit

A la chose qu’il demandoit

Aller m’y convenoit par force

Et d’autre part l’archier s’efforce

Et a me grever moult se peine

Sans me laisser aller sans peine

Il m’a faict pour mieulx m’affoler

La tierce fleche au corps voler

Qui Courtoysie est appellée

La tierce saiette de cupido appellee courtoisie.

La playe me fut grande et lée

Parquoy je cheuz adonc pasmé

Dessoubz ung olivier ramé

Par moult long temps sans remuer.

Quant je me peuz evertuer

J’ay la fleche prins et osté

Lamant se pasmoye.

Tantost le fust de mon costé

Mais oncques ne sceu le fair traire

Pour chose que je peusse faire.

EN me séant me suis rassis

Moult angoisseux et moult pensis

Fort me destraint ycelle playe

Et me semont que je me traye

Vers le bouton qui m’entalente

Et l’archier or me représente

La quarte fleche au pennon d’or

Qui le cueur me blessa encor

Telle fleche avoit nom Franchise

Laquelle il tira a sa guise

La quar saiette de cupido appellee franchise.

Donc bien me dois espouventer

Eschauldé doit chaleur doubter

Mais je n’y scauroye pourveoir

Car si je veisse la plouvoir

Carreaux et pierres par meslée

Aussi espes comme greslée

Nota.

Si falloit il que je y allasse

Amour qui toute chose passe

Me donnoit cueur et hardement

De faire son commandement

Je fuz adonc sur pié dressé

Foyble vain et comme blessé

Si m’eschauffay moult de marcher

Non point différent pour l’archier

Vers le rosier ou mon cueur tent

Mais d’espines y avoit tant

De ronces et chardons agus

Non pourtant je ne fuz confus

Qu’au rosier ne voulusse attaindre

Et les espines tost enfraindre

Qui le rosier environnoient

Et de toute part me poignoient

Mais si bien me vint que j’estoye

Si pres du bouton que sentoye

La doulce odeur qui en yssoit

Si que mon mal se adoulcissoit

De ce me venoit tel guerdon

Quant le voyois en mon bandon

Que tous mes maulx entreobligeoye

Pour le délict ou me voyoye

Lamant se uertue par lapproche de la rose.

Adonc fuz guéry et bien ayse

Car rien n’estoit qui tant me plaise

Comme d’estre illec a séjour

Partir n’en vouloye nul jour.

Quant illec je fuz longue piece

Le dieu d’Amours qui tout despiece

A mon cueur donc il fit bersault

Bailla nouvel et fier assault

Et me tira pour mon meschief

La quinte fleche de rechief

La quinte saiette de cupido.

Jusques au cueur soubz la mammelle

Dont la grant douleur renouvelle

De mes playes en ung tenant

Trois foys me pasmay maintenant

Au revenir pleure et souspire

Car ma douleur devenoit pire

Lamant se pasme.

Si fort que je n’euz espérance

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