Les Amours (page 2)

Pierre de Ronsard · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Amours (1553) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Qui tient ma vie en ses dois enfermée :

Avec un chant offensé doucement,

Ores d'un ris, or d'un gemissement :

De tels sorciers ma raison fut charmée.

meint: mon

aus : aux

ame : âme

jà : déjà

meur : meurt

dois : doigts

gemissement : gémissement

Avant le tans tes temples fleuriront,

De peu de jours ta fin sera bornée,

Avant ton soir se clorra ta journée,

Trahis d'espoir tes pensers periront.

Sans me flechir tes écris flétriront,

En ton desastre ira ma destinée,

Ta mort sera pour m'amour terminée,

De tes soupirs tes neveus se riront.

Tu seras fait d'un vulgaire la fable,

Tu batiras sur l'incertain du sable,

Et vainement tu peindras dans les cieus:

Ainsi disoit la Nymphe qui m'afolle,

Lors que le ciel pour séeller sa parolle

D'un dextre ésclair fut presage à mes yeus.

tans: temps

clorra: clora

pensers: pensées

periront: périront

flechir: fléchir

desastre: désastre

m amour: mon amour

neveus: neveux

batiras: bâtiras

cieus: cieux

disoit: disait

m afolle: m'affole

séeller: sceller

parolle: parole

ésclair: éclair

presage: présage

yeus: yeux

Je voudroi bien richement jaunissant

En pluïe d’or goute à goute descendre

Dans le beau sein de ma belle Cassandre,

Lors qu’en ses yeus le somme va glissant.

Je voudroi bien en toreau blandissant

Me transformer pour finement la prendre,

Quand elle va par l’herbe la plus tendre

Seule a l’escart mile fleurs ravissant.

Je voudroi bien affin d’aiser ma peine

Estre un Narcisse, & elle une fontaine

Pour m’i plonger une nuit à sejour :

Et voudroi bien que cette nuit encore

Durât tousjours sans que jamais l’Aurore

D’un front nouveau nous r’allumât le jour.

voudroi:voudrais

pluïe:pluie

toreau:taureau

seule a:seule à

mile:mille

i plonger:y plonger

Qu’Amour mon cœur, qu’Amour mon ame sonde,

Luy qui conoit ma seule intention,

Il trouvera que toute passion

Veuve d’espoir, par mes veines abonde.

Mon Dieu que j’aime ! est il possible au monde

De voir un cœur si plein d’affection,

Pour le parfait d’une perfection,

Qui m’est dans l’ame en plaie si profonde ?

Le cheval noir qui ma Roine conduit

Par le sentier où ma Chair la seduit,

A tant erré d’une vaine traverse,

Que j’ai grand peur, (si le blanc ne contraint

Sa course vague, & ses pas ne refraint

Dessous le jou), que ma Roine ne verse.

ame: âme

luy: lui

conoit: connaît

est il: est-il

Roine: Reine

seduit: séduit

&: et

refraint: réfraint

jou: joug

Cent & cent fois penser un penser mesme,

A deus beaus yeus montrer à nu son coeur,

Se dessoiver d'une amere liqueur,

S'aviander d'une amertume estréme :

Avoir la face amoureusement bléme,

Plus soupirer, moins flechir la rigueur,

Mourir d'ennui, receler sa langueur,

Du vueil d'autrui des lois faire à soi-mesme :

Un court despit, une aimantine foi,

Aimer trop mieus son ennemi que soi,

Peindre en ses yeus mile vaines figures :

Vouloir parler & n'oser respirer,

Esperer tout & se desesperer,

Sont de ma mort les plus certains augures.

mesme: même

deus: deux

beaus: beaux

yeus: yeux

estréme: extrême

bléme: blème

flechir: fléchir

vueil: vieil

mesme: même

despit: dépit

mieus: mieux

mile: mille

deseperer: désespérer

Ce beau coral, ce marbre qui soupire,

Et cet ébéne ornement d’un sourci,

Et cet albâtre en voute racourci,

Et ces zaphirs, ce jaspe, & ce porphyre.

Ces diamants, ces rubis, qu’un zéphyr

Tient animés d’un soupir adouci,

Et ces oeillets, & ces roses aussi,

Et ce fin or, ou l’or mesme se mire.

Me sont au coeur en si profond esmoi,

Qu’un autre objet ne se presente à moi,

Sinon le beau de leur beau que j’adore:

Et le plaisir qui ne se peut passer

De les songer, penser, & repenser,

Songer, penser, & repenser encore.

coral:corail

coeur:cœur

ébéne:ébène

racourci:raccourci

zaphirs:saphirs

oeillets:œillets

or ou:or, où

esmoi:émoi

Tes yeus divins me promettent le don

Qui d’un espoir me r'enflame & renglace,

Las, mais j’ai peur qu’ils tiennent de la race

De ton aieul le Roi Laomedon.

Au flamboier de leur double brandon

De peu à peu l’esperance m’embrasse,

Ja prevoiant par le ris de leur grace

Que mon service aura quelque guerdon.

Tant seulement ta bouche m’espovante,

Bouche vraiment qui prophéte me chante

Tout le rebours de tes yeus amoureus.

Ainsi je vis, ainsi je meurs en doute,

L’un me rapelle, & l’autre me reboute,

D’un seul objet heureus et malheureus.

&: et

r enflame: renflamme

yeus: yeux

aieul: aïeul

l esperance: l'espérance

prevoiant: prévoyant

m espovante: m'épouvante

prophéte: prophète

amoureus: amoureux

rapelle: rappelle

heureus: heureux

malheureus: malheureux

Ces deus yeus bruns, deus flambeaus de ma vie,

Dessus les miens foudroians leur clarté,

Ont esclavé ma jeune liberté,

Pour la damner en prison asservie.

De vos dous feus ma raison fut ravie,

Si qu'ébloüi de vôtre grand beauté,

Opiniastre à garder loiauté

Autres yeus voir depuis je n'eus envie.

D'autre éperon mon Tyran ne me point,

Autres pensers en moi ne couvent point,

Ni autre idole en mon cœur je n'adore.

Ma main ne sait cultiver autre nom,

Et mon papier n'est esmaillé, sinon

De vos beautés que ma plume colore.

deus : deux

yeus : yeux

flambeaus : flambeaux

foudroians : foudroyant

dous : doux

feus : feux

ébloüi : ébloui

vôtre : votre

Opiniastre : Opiniâtre

loiauté : loyauté

pensers : pensées

esmaillé : émaillé

Plus tôt le bal de tant d’astres divers

Sera lassé, plus tôt la terre & l’onde,

Et du grand Tout l’ame en tout vagabonde

Animera les abymes ouvers :

Plus tôt les cieus de mer seront couvers,

Plus tôt sans forme ira confus le monde :

Que je soi serf d’une maistresse blonde,

Ou que j’adore une femme aus yeux vers.

Car cet œil brun qui vint premier eteindre

Le jour des miens, les seut si bien ateindre,

Qu’autre œil jamais n’en sera le vainqueur.

Et quant la mort m’aura la vie otée,

Encor là bas, je veus aimer l’Idée

De ces beaus yeus que j’ai fichés au cœur.

l ame: l'âme

abymes ouvers: abîmes ouverts

cieus: cieux

couvers: couverts

je soi: je sois

maistresse: maîtresse

aus: aux

yeux vers: yeux verts

eteindre: éteindre

seut: sut

ateindre: atteindre

et quant: et quand

otée: ôtée

encor: encore

là bas: là-bas

veus: veux

beaus yeus: beaux yeux

Bien mile fois & mile j'ai tenté

De fredonner sus les nerfs de ma lyre,

Et sus le blanc de cent papiers écrire

Le nom, qu'Amour dans le cœur m'a planté.

Mais tout soudain je suis epovanté,

Car sa grandeur qui l'esprit me martire

Sans la chanter arriere me retire

De cent fureurs pantoiment tourmenté.

Je suis semblable à la Prestresse folle,

Qui bégue perd la vois & la parolle

Dessous le dieu qu'elle fuit pour neant.

Ainsi piqué de l'amour qui me touche

Si fort au cœur, la vois fraude ma bouche,

Et voulant dire, en vain je suis béant.

mile: mille

sus: sur

epovanté: épouvanté

martire: martyre

arriere: arrière

pantoiement:pantoiement

Prestresse: Prétresse

bégue: bègue

vois: voix

&: et

parolle: parole

neant: néant

Injuste Amour, fusil de toute rage,

Que peut un cœur soumis a ton pouvoir,

Quand il te plaist par les sens émouvoir

Nôtre raison qui preside au courage ?

Je ne voi pré, fleur, antre ni rivage,

Champ, roc, ni bois, ni flots dedans le Loir,

Que peinte en eus, il ne me semble voir

Cette beauté qui me tient en servage.

Ores en forme, ou d'un foudre enflamé,

Ou d'une nef, ou d'un Tigre affamé,

Amour la nuit devant mes yeus la guide:

Mais quand mon bras en songe les poursuit,

Le feu, la nef, et le Tigre s'enfuit,

Et pour le vrai je ne pren que le vuide.

a: à

plaist: plait

nôtre: notre

preside: préside

voi: vois

eus: eux

enflamé: enflammé

yeus: yeux

pren: prends

vuide: vide

Si mile oeillets, si mile lis j’embrasse,

Entortillant mes bras tout alentour,

Plus fort qu’un cep, qui d’un amoureus tour

La branche aimée, impatient enlasse:

Si le souci ne jaunit plus ma face,

Si le plaisir fonde en moi son sejour,

Si j’aime mieus les ombres que le jour,

Songe divin cela vient de ta grace.

Avecque toi je volerois aus cieus,

Mais ce portrait qui nage dans mes yeus,

Fraude toujours ma joïe entrerompue.

Et tu me fuis au milieu de mon bien,

Comme l’éclair qui se finit en rien,

Ou comme au vent s’evanoüit la nue.

mile:mille

amoureus:amoureux

mieus:mieux

Avecque: Avec que

joïe:joie

entrerompue:interrompue

s evanoüit:s’évanouit

Ange divin, qui mes plaïes embâme' ,

Le truchement & le heraut des Dieus,

De quelle porte es tu coulé des cieus,

Pour soulager les peines de mon ame?

Toi, quand la nuit comme un fourneau m'enflamme,

Aiant pitié de mon mal soucieus:

Or, dans mes bras, ore dedans mes yeus,

Tu fais nouër l'idole de ma Dame.

Las, ou fuis tu? Aten encor un peu,

Que vainement je me soie repeu

De ce beau sein, dont l'apetit me ronge:

Et de ces flancs qui me font trépasser,

Sinon d'effet, seuffre au moins que par songe

Toute une nuit je les puisse embrasser.

plaïes: plaies

embâme: embaume

heraut: héros

Dieus: Dieux

es tu:es-tu

cieus: cieux

ame: âme

aiant: ayant

soucieus: soucieux

yeus: yeux

ou: où

fuis tu:fuis-tu

Aten: Attends

encor: encore

nouër: nager

soie: sois

repeu: repu

apetit: appétit

seuffre: souffre

Aelés Démons qui tenés de la terre,

Et du haut ciel justement le millieu:

Postes divins, divins postes de Dieu,

Qui ses segrés nous aportés grand erre.

Dites Courriers (ainsi ne vous enserre

Quelque sorcier dans un cerne de feu)

Rasant nos chams, dites, avons point veu

Cette beauté qui tant me fait de guerre?

Si l'un de vous la contemple ça bas,

Libre par l'aer il ne refuira pas,

Tant doucement sa douce force abuse.

Ou, comme moi, esclave le fera,

Ou bien en pierre el' le transformera

D'un seul regard ainsi qu'une Meduse.

Aelés: Ailés

tenés: tenez

millieu: milieu

segrés: secrets

aportés: apportez

chams: champs

veu: vu

ça bas: ici-bas

l aer: l'air

el le: elle le

Meduse: Méduse

Quand au premier la Dame que j’adore,

De ces beautés vint embellir les cieus,

Le fils de Rhée apella tous les Dieus,

Pour faire encor d’elle une autre Pandore.

Lors Apollin richement la decore,

Or, de ses rais lui façonnant les yeus,

Or, lui donnant son chant melodieus,

Or, son oracle et ses beaus vers encore.

Mars lui donna sa fiere cruauté,

Venus son ris, Dione sa beauté,

Pithon sa vois, Ceres son abondance.

L’Aube ses dois & ses crins deliés,

Amour son arc, Thetis donna ses piés,

Clion sa gloire, et Pallas sa prudence.

cieus: cieux

dieus: dieux

encor: encore

apollin : Apollon

decore: décore

yeus: yeux

melodieus: mélodieux

beaus: beaux

fiere: fière

vois: voix

D'un abusé je ne seroi la fable,

Fable future au peuple survivant,

Si ma raison alloit bien ensuivant

L'arrest fatal de ta vois veritable.

Chaste prophete, & vraiment pitoiable,

Pour m'avertir tu me predis souvent

Que je mourrai, Cassandre, en te servant :

Mais le malheur ne te rend point croiable :

Car ton destin, qui cele mon trespas,

Et qui me force à ne te croire pas,

D'un faus espoir tes oracles me cache.

Et si voi bien, veu l'estat où je suis,

Que tu dis vrai : toutefois je ne puis

D'autour du col me dénoüer l'attache.

seroi : serai

alloit : allait

arrest : arrêt

vois : voix

pitoiable : pitoyable

croiable : croyable

trespas : trepas

faus : faux

voi : vois

veu : veux

estat : etat

Las je me plain de mile & mile & mile

Soupirs, qu'en vain des flancs je vois tirant,

Heureusement mon plaisir martirant

Au fond d'une eau qui de mes pleurs distile.

Puis je me plain d'un portrait inutile

Ombre du vrai que je suis adorant,

Et de ces yeus qui me vont devorant

Le cœur brulé d'une flame gentile.

Mais parsus tout je me plain d'un penser,

Qui trop souvent dans mon cœur fait passer

Le souvenir d'une beauté cruelle.

Et d'un regret qui me pallit si blanc,

Que je n'ai plus en mes veines de sang

Aux nerfs de force, en mes os de mouëlle.

plain: plains

mile: mille

vois: vais

martirant: martyrisant

distile: distille

yeus: yeux

devorant: dévorant

brulé: brûlé

flame: flamme

parsus: par-dessus

un penser: une pensée

pallit: pâlit

mouëlle: moelle

Puisse avenir, qu’une fois je me vange

De ce penser, qui devore mon coeur,

Et qui toujours, comme un lion veinqueur,

Sous soi l’etrangle, & sans pitié le mange.

Avec le tans, le tans mesme se change:

Mais ce cruel qui suçe ma vigueur,

Opiniatre au cours de sa rigueur,

En autre lieu qu’en mon coeur ne se range.

Bien est il vrai, qu’il contraint un petit,

Durant le jour son segret apetit,

Et dans mes flancs ses griffes il n’alonge:

Mais quand la nuit tient le jour enfermé,

Il sort en queste, & lion affamé,

De mile dens toute nuit il me ronge.

devore:dévore

coeur:cœur

veinqueur:vainqueur

etrangle:étrangle

tans:temps

suçe:suce

segret:secret

mile:mille

Pour la douleur, qu'Amour veut que je sente,

Ainsi que moi, Phebus, tu lamentois,

Quant amoureus, loing du ciel tu chantois

Pres d'Ilion sus les rives de Xanthe.

Pinçant en vain ta lyre blandissante,

Et fleurs, & flots, mal sain, tu enchantois,

Non la beauté qu'en l'ame tu sentois

Dans le plus dous d'une plaie égrissante.

Là de ton teint, se pallissoient les fleurs,

Et l'eau croissant' du degout de tes pleurs,

Parloit tes cris, dont elle roulloit pleine.

Pour mesme nom, les fleuréttes du Loir,

Pres de Vandôme, & daignent me douloir,

Et l'eau se plaindre aux soupirs de ma peine.

Phebus: Phébus

lamentois: lamentais

Quant: Quand

amoureus: amoureux

loing: loin

chantois: chantais

Pres: Près

sus: sur

&: et

enchantois: enchantais

l'ame: l'âme

sentois: sentais

dous: doux

pallissoient: pâlissaient

croissant': croissante

degout: dégoût

parloit: parlait

roulloit: roulait

mesme: même

fleuréttes: fleurettes

Pres: Près

Vandôme: Vendôme

&: et

Les petits cors, culbutans de travers,

Parmi leur cheute en bïais vagabonde,

Hurtés ensemble, ont composé le monde,

S’entr’acrochans d’acrochemens divers.

L’ennui, le soin, & les pensers ouvers,

Croisans le vain de mon amour profonde,

Ont façonné d’une atache feconde,

Dedans mon coeur l’amoureus univers.

Mais s’il avient, que ces tresses orines,

Ces dois rosins, & ces mains ivoirines,

Froissent ma vie, en quoi retournera

Ce petit tout? En eau, aer, terre, ou flame?

Non, mais en vois qui toujours de ma dame

Par le grand Tout les honneurs sonnera.

cors:corps

culbutans:culbutant

bïais:biais

Hurtés:Heurtés

acrochans:accrochant

acrochemens:accrochements

Croisans:Croisant

atache:attache

coeur:cœur

amoureus:amoureux

dois:doigts

aer:air

Dous fut le trait, qu'Amour hors de sa trousse,

Pour me tuer, me tira doucement,

Quant je fu pris au dous commencement

D'une douceur si doucettement douce.

Dous est son ris, & sa vois qui me pousse

L'ame du cors, pour errer lentement

Devant son chant marié gentement

Avec mes vers animés de son pouce.

Telle douceur de sa vois coule à bas,

Que sans l'ouir vraiment on ne sait pas

Comme en ses rets Amour nous encordelle.

Sans l'ouir, di-je, Amour mesme enchanter,

Doucement rire, & doucement chanter,

Et moi mourir doucement aupres d'elle.

dous: doux

quant: Quand

je fu: je fus

vois: voix

ame: âme

cors: corps

ouir: ouïr

di-je: dis-je

mesme: même

aupres: auprès

Pleut il a Dieu, n’avoir jamais tâté

Si follement le tetin de m'amie !

Sans lui vraiment l’autre plus grande envie,

Helas ! ne m’eut, ne m’eut jamais tanté,

Comme un poisson, pour s’estre trop hâté,

Par un apât, suit la fin de sa vie,

Ainsi je vois, ou la mort me convie,

D’un beau tetin doucement apâté.

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