Les Amours (page 2)
Qui tient ma vie en ses dois enfermée :
Avec un chant offensé doucement,
Ores d'un ris, or d'un gemissement :
De tels sorciers ma raison fut charmée.
meint: mon
aus : aux
ame : âme
jà : déjà
meur : meurt
dois : doigts
gemissement : gémissement
Avant le tans tes temples fleuriront,
De peu de jours ta fin sera bornée,
Avant ton soir se clorra ta journée,
Trahis d'espoir tes pensers periront.
Sans me flechir tes écris flétriront,
En ton desastre ira ma destinée,
Ta mort sera pour m'amour terminée,
De tes soupirs tes neveus se riront.
Tu seras fait d'un vulgaire la fable,
Tu batiras sur l'incertain du sable,
Et vainement tu peindras dans les cieus:
Ainsi disoit la Nymphe qui m'afolle,
Lors que le ciel pour séeller sa parolle
D'un dextre ésclair fut presage à mes yeus.
tans: temps
clorra: clora
pensers: pensées
periront: périront
flechir: fléchir
desastre: désastre
m amour: mon amour
neveus: neveux
batiras: bâtiras
cieus: cieux
disoit: disait
m afolle: m'affole
séeller: sceller
parolle: parole
ésclair: éclair
presage: présage
yeus: yeux
Je voudroi bien richement jaunissant
En pluïe d’or goute à goute descendre
Dans le beau sein de ma belle Cassandre,
Lors qu’en ses yeus le somme va glissant.
Je voudroi bien en toreau blandissant
Me transformer pour finement la prendre,
Quand elle va par l’herbe la plus tendre
Seule a l’escart mile fleurs ravissant.
Je voudroi bien affin d’aiser ma peine
Estre un Narcisse, & elle une fontaine
Pour m’i plonger une nuit à sejour :
Et voudroi bien que cette nuit encore
Durât tousjours sans que jamais l’Aurore
D’un front nouveau nous r’allumât le jour.
voudroi:voudrais
pluïe:pluie
toreau:taureau
seule a:seule à
mile:mille
i plonger:y plonger
Qu’Amour mon cœur, qu’Amour mon ame sonde,
Luy qui conoit ma seule intention,
Il trouvera que toute passion
Veuve d’espoir, par mes veines abonde.
Mon Dieu que j’aime ! est il possible au monde
De voir un cœur si plein d’affection,
Pour le parfait d’une perfection,
Qui m’est dans l’ame en plaie si profonde ?
Le cheval noir qui ma Roine conduit
Par le sentier où ma Chair la seduit,
A tant erré d’une vaine traverse,
Que j’ai grand peur, (si le blanc ne contraint
Sa course vague, & ses pas ne refraint
Dessous le jou), que ma Roine ne verse.
ame: âme
luy: lui
conoit: connaît
est il: est-il
Roine: Reine
seduit: séduit
&: et
refraint: réfraint
jou: joug
Cent & cent fois penser un penser mesme,
A deus beaus yeus montrer à nu son coeur,
Se dessoiver d'une amere liqueur,
S'aviander d'une amertume estréme :
Avoir la face amoureusement bléme,
Plus soupirer, moins flechir la rigueur,
Mourir d'ennui, receler sa langueur,
Du vueil d'autrui des lois faire à soi-mesme :
Un court despit, une aimantine foi,
Aimer trop mieus son ennemi que soi,
Peindre en ses yeus mile vaines figures :
Vouloir parler & n'oser respirer,
Esperer tout & se desesperer,
Sont de ma mort les plus certains augures.
mesme: même
deus: deux
beaus: beaux
yeus: yeux
estréme: extrême
bléme: blème
flechir: fléchir
vueil: vieil
mesme: même
despit: dépit
mieus: mieux
mile: mille
deseperer: désespérer
Ce beau coral, ce marbre qui soupire,
Et cet ébéne ornement d’un sourci,
Et cet albâtre en voute racourci,
Et ces zaphirs, ce jaspe, & ce porphyre.
Ces diamants, ces rubis, qu’un zéphyr
Tient animés d’un soupir adouci,
Et ces oeillets, & ces roses aussi,
Et ce fin or, ou l’or mesme se mire.
Me sont au coeur en si profond esmoi,
Qu’un autre objet ne se presente à moi,
Sinon le beau de leur beau que j’adore:
Et le plaisir qui ne se peut passer
De les songer, penser, & repenser,
Songer, penser, & repenser encore.
coral:corail
coeur:cœur
ébéne:ébène
racourci:raccourci
zaphirs:saphirs
oeillets:œillets
or ou:or, où
esmoi:émoi
Tes yeus divins me promettent le don
Qui d’un espoir me r'enflame & renglace,
Las, mais j’ai peur qu’ils tiennent de la race
De ton aieul le Roi Laomedon.
Au flamboier de leur double brandon
De peu à peu l’esperance m’embrasse,
Ja prevoiant par le ris de leur grace
Que mon service aura quelque guerdon.
Tant seulement ta bouche m’espovante,
Bouche vraiment qui prophéte me chante
Tout le rebours de tes yeus amoureus.
Ainsi je vis, ainsi je meurs en doute,
L’un me rapelle, & l’autre me reboute,
D’un seul objet heureus et malheureus.
&: et
r enflame: renflamme
yeus: yeux
aieul: aïeul
l esperance: l'espérance
prevoiant: prévoyant
m espovante: m'épouvante
prophéte: prophète
amoureus: amoureux
rapelle: rappelle
heureus: heureux
malheureus: malheureux
Ces deus yeus bruns, deus flambeaus de ma vie,
Dessus les miens foudroians leur clarté,
Ont esclavé ma jeune liberté,
Pour la damner en prison asservie.
De vos dous feus ma raison fut ravie,
Si qu'ébloüi de vôtre grand beauté,
Opiniastre à garder loiauté
Autres yeus voir depuis je n'eus envie.
D'autre éperon mon Tyran ne me point,
Autres pensers en moi ne couvent point,
Ni autre idole en mon cœur je n'adore.
Ma main ne sait cultiver autre nom,
Et mon papier n'est esmaillé, sinon
De vos beautés que ma plume colore.
deus : deux
yeus : yeux
flambeaus : flambeaux
foudroians : foudroyant
dous : doux
feus : feux
ébloüi : ébloui
vôtre : votre
Opiniastre : Opiniâtre
loiauté : loyauté
pensers : pensées
esmaillé : émaillé
Plus tôt le bal de tant d’astres divers
Sera lassé, plus tôt la terre & l’onde,
Et du grand Tout l’ame en tout vagabonde
Animera les abymes ouvers :
Plus tôt les cieus de mer seront couvers,
Plus tôt sans forme ira confus le monde :
Que je soi serf d’une maistresse blonde,
Ou que j’adore une femme aus yeux vers.
Car cet œil brun qui vint premier eteindre
Le jour des miens, les seut si bien ateindre,
Qu’autre œil jamais n’en sera le vainqueur.
Et quant la mort m’aura la vie otée,
Encor là bas, je veus aimer l’Idée
De ces beaus yeus que j’ai fichés au cœur.
l ame: l'âme
abymes ouvers: abîmes ouverts
cieus: cieux
couvers: couverts
je soi: je sois
maistresse: maîtresse
aus: aux
yeux vers: yeux verts
eteindre: éteindre
seut: sut
ateindre: atteindre
et quant: et quand
otée: ôtée
encor: encore
là bas: là-bas
veus: veux
beaus yeus: beaux yeux
Bien mile fois & mile j'ai tenté
De fredonner sus les nerfs de ma lyre,
Et sus le blanc de cent papiers écrire
Le nom, qu'Amour dans le cœur m'a planté.
Mais tout soudain je suis epovanté,
Car sa grandeur qui l'esprit me martire
Sans la chanter arriere me retire
De cent fureurs pantoiment tourmenté.
Je suis semblable à la Prestresse folle,
Qui bégue perd la vois & la parolle
Dessous le dieu qu'elle fuit pour neant.
Ainsi piqué de l'amour qui me touche
Si fort au cœur, la vois fraude ma bouche,
Et voulant dire, en vain je suis béant.
mile: mille
sus: sur
epovanté: épouvanté
martire: martyre
arriere: arrière
pantoiement:pantoiement
Prestresse: Prétresse
bégue: bègue
vois: voix
&: et
parolle: parole
neant: néant
Injuste Amour, fusil de toute rage,
Que peut un cœur soumis a ton pouvoir,
Quand il te plaist par les sens émouvoir
Nôtre raison qui preside au courage ?
Je ne voi pré, fleur, antre ni rivage,
Champ, roc, ni bois, ni flots dedans le Loir,
Que peinte en eus, il ne me semble voir
Cette beauté qui me tient en servage.
Ores en forme, ou d'un foudre enflamé,
Ou d'une nef, ou d'un Tigre affamé,
Amour la nuit devant mes yeus la guide:
Mais quand mon bras en songe les poursuit,
Le feu, la nef, et le Tigre s'enfuit,
Et pour le vrai je ne pren que le vuide.
a: à
plaist: plait
nôtre: notre
preside: préside
voi: vois
eus: eux
enflamé: enflammé
yeus: yeux
pren: prends
vuide: vide
Si mile oeillets, si mile lis j’embrasse,
Entortillant mes bras tout alentour,
Plus fort qu’un cep, qui d’un amoureus tour
La branche aimée, impatient enlasse:
Si le souci ne jaunit plus ma face,
Si le plaisir fonde en moi son sejour,
Si j’aime mieus les ombres que le jour,
Songe divin cela vient de ta grace.
Avecque toi je volerois aus cieus,
Mais ce portrait qui nage dans mes yeus,
Fraude toujours ma joïe entrerompue.
Et tu me fuis au milieu de mon bien,
Comme l’éclair qui se finit en rien,
Ou comme au vent s’evanoüit la nue.
mile:mille
amoureus:amoureux
mieus:mieux
Avecque: Avec que
joïe:joie
entrerompue:interrompue
s evanoüit:s’évanouit
Ange divin, qui mes plaïes embâme' ,
Le truchement & le heraut des Dieus,
De quelle porte es tu coulé des cieus,
Pour soulager les peines de mon ame?
Toi, quand la nuit comme un fourneau m'enflamme,
Aiant pitié de mon mal soucieus:
Or, dans mes bras, ore dedans mes yeus,
Tu fais nouër l'idole de ma Dame.
Las, ou fuis tu? Aten encor un peu,
Que vainement je me soie repeu
De ce beau sein, dont l'apetit me ronge:
Et de ces flancs qui me font trépasser,
Sinon d'effet, seuffre au moins que par songe
Toute une nuit je les puisse embrasser.
plaïes: plaies
embâme: embaume
heraut: héros
Dieus: Dieux
es tu:es-tu
cieus: cieux
ame: âme
aiant: ayant
soucieus: soucieux
yeus: yeux
ou: où
fuis tu:fuis-tu
Aten: Attends
encor: encore
nouër: nager
soie: sois
repeu: repu
apetit: appétit
seuffre: souffre
Aelés Démons qui tenés de la terre,
Et du haut ciel justement le millieu:
Postes divins, divins postes de Dieu,
Qui ses segrés nous aportés grand erre.
Dites Courriers (ainsi ne vous enserre
Quelque sorcier dans un cerne de feu)
Rasant nos chams, dites, avons point veu
Cette beauté qui tant me fait de guerre?
Si l'un de vous la contemple ça bas,
Libre par l'aer il ne refuira pas,
Tant doucement sa douce force abuse.
Ou, comme moi, esclave le fera,
Ou bien en pierre el' le transformera
D'un seul regard ainsi qu'une Meduse.
Aelés: Ailés
tenés: tenez
millieu: milieu
segrés: secrets
aportés: apportez
chams: champs
veu: vu
ça bas: ici-bas
l aer: l'air
el le: elle le
Meduse: Méduse
Quand au premier la Dame que j’adore,
De ces beautés vint embellir les cieus,
Le fils de Rhée apella tous les Dieus,
Pour faire encor d’elle une autre Pandore.
Lors Apollin richement la decore,
Or, de ses rais lui façonnant les yeus,
Or, lui donnant son chant melodieus,
Or, son oracle et ses beaus vers encore.
Mars lui donna sa fiere cruauté,
Venus son ris, Dione sa beauté,
Pithon sa vois, Ceres son abondance.
L’Aube ses dois & ses crins deliés,
Amour son arc, Thetis donna ses piés,
Clion sa gloire, et Pallas sa prudence.
cieus: cieux
dieus: dieux
encor: encore
apollin : Apollon
decore: décore
yeus: yeux
melodieus: mélodieux
beaus: beaux
fiere: fière
vois: voix
D'un abusé je ne seroi la fable,
Fable future au peuple survivant,
Si ma raison alloit bien ensuivant
L'arrest fatal de ta vois veritable.
Chaste prophete, & vraiment pitoiable,
Pour m'avertir tu me predis souvent
Que je mourrai, Cassandre, en te servant :
Mais le malheur ne te rend point croiable :
Car ton destin, qui cele mon trespas,
Et qui me force à ne te croire pas,
D'un faus espoir tes oracles me cache.
Et si voi bien, veu l'estat où je suis,
Que tu dis vrai : toutefois je ne puis
D'autour du col me dénoüer l'attache.
seroi : serai
alloit : allait
arrest : arrêt
vois : voix
pitoiable : pitoyable
croiable : croyable
trespas : trepas
faus : faux
voi : vois
veu : veux
estat : etat
Las je me plain de mile & mile & mile
Soupirs, qu'en vain des flancs je vois tirant,
Heureusement mon plaisir martirant
Au fond d'une eau qui de mes pleurs distile.
Puis je me plain d'un portrait inutile
Ombre du vrai que je suis adorant,
Et de ces yeus qui me vont devorant
Le cœur brulé d'une flame gentile.
Mais parsus tout je me plain d'un penser,
Qui trop souvent dans mon cœur fait passer
Le souvenir d'une beauté cruelle.
Et d'un regret qui me pallit si blanc,
Que je n'ai plus en mes veines de sang
Aux nerfs de force, en mes os de mouëlle.
plain: plains
mile: mille
vois: vais
martirant: martyrisant
distile: distille
yeus: yeux
devorant: dévorant
brulé: brûlé
flame: flamme
parsus: par-dessus
un penser: une pensée
pallit: pâlit
mouëlle: moelle
Puisse avenir, qu’une fois je me vange
De ce penser, qui devore mon coeur,
Et qui toujours, comme un lion veinqueur,
Sous soi l’etrangle, & sans pitié le mange.
Avec le tans, le tans mesme se change:
Mais ce cruel qui suçe ma vigueur,
Opiniatre au cours de sa rigueur,
En autre lieu qu’en mon coeur ne se range.
Bien est il vrai, qu’il contraint un petit,
Durant le jour son segret apetit,
Et dans mes flancs ses griffes il n’alonge:
Mais quand la nuit tient le jour enfermé,
Il sort en queste, & lion affamé,
De mile dens toute nuit il me ronge.
devore:dévore
coeur:cœur
veinqueur:vainqueur
etrangle:étrangle
tans:temps
suçe:suce
segret:secret
mile:mille
Pour la douleur, qu'Amour veut que je sente,
Ainsi que moi, Phebus, tu lamentois,
Quant amoureus, loing du ciel tu chantois
Pres d'Ilion sus les rives de Xanthe.
Pinçant en vain ta lyre blandissante,
Et fleurs, & flots, mal sain, tu enchantois,
Non la beauté qu'en l'ame tu sentois
Dans le plus dous d'une plaie égrissante.
Là de ton teint, se pallissoient les fleurs,
Et l'eau croissant' du degout de tes pleurs,
Parloit tes cris, dont elle roulloit pleine.
Pour mesme nom, les fleuréttes du Loir,
Pres de Vandôme, & daignent me douloir,
Et l'eau se plaindre aux soupirs de ma peine.
Phebus: Phébus
lamentois: lamentais
Quant: Quand
amoureus: amoureux
loing: loin
chantois: chantais
Pres: Près
sus: sur
&: et
enchantois: enchantais
l'ame: l'âme
sentois: sentais
dous: doux
pallissoient: pâlissaient
croissant': croissante
degout: dégoût
parloit: parlait
roulloit: roulait
mesme: même
fleuréttes: fleurettes
Pres: Près
Vandôme: Vendôme
&: et
Les petits cors, culbutans de travers,
Parmi leur cheute en bïais vagabonde,
Hurtés ensemble, ont composé le monde,
S’entr’acrochans d’acrochemens divers.
L’ennui, le soin, & les pensers ouvers,
Croisans le vain de mon amour profonde,
Ont façonné d’une atache feconde,
Dedans mon coeur l’amoureus univers.
Mais s’il avient, que ces tresses orines,
Ces dois rosins, & ces mains ivoirines,
Froissent ma vie, en quoi retournera
Ce petit tout? En eau, aer, terre, ou flame?
Non, mais en vois qui toujours de ma dame
Par le grand Tout les honneurs sonnera.
cors:corps
culbutans:culbutant
bïais:biais
Hurtés:Heurtés
acrochans:accrochant
acrochemens:accrochements
Croisans:Croisant
atache:attache
coeur:cœur
amoureus:amoureux
dois:doigts
aer:air
Dous fut le trait, qu'Amour hors de sa trousse,
Pour me tuer, me tira doucement,
Quant je fu pris au dous commencement
D'une douceur si doucettement douce.
Dous est son ris, & sa vois qui me pousse
L'ame du cors, pour errer lentement
Devant son chant marié gentement
Avec mes vers animés de son pouce.
Telle douceur de sa vois coule à bas,
Que sans l'ouir vraiment on ne sait pas
Comme en ses rets Amour nous encordelle.
Sans l'ouir, di-je, Amour mesme enchanter,
Doucement rire, & doucement chanter,
Et moi mourir doucement aupres d'elle.
dous: doux
quant: Quand
je fu: je fus
vois: voix
ame: âme
cors: corps
ouir: ouïr
di-je: dis-je
mesme: même
aupres: auprès
Pleut il a Dieu, n’avoir jamais tâté
Si follement le tetin de m'amie !
Sans lui vraiment l’autre plus grande envie,
Helas ! ne m’eut, ne m’eut jamais tanté,
Comme un poisson, pour s’estre trop hâté,
Par un apât, suit la fin de sa vie,
Ainsi je vois, ou la mort me convie,
D’un beau tetin doucement apâté.