Les Amours
Qui voudra voir comme un Dieu me surmonte,
Comme il m’assaut, comme il se fait veinqueur,
Comme il renflame, & renglace mon cœur,
Comme il reçoit un honneur de ma honte:
Qui voudra voir une jeunesse pronte
A suivre en vain l’objet de son malheur,
Me viene voir: il verra ma douleur,
Et la rigueur de l’Archer qui me donte.
Il conoitra, combien la raison peut
Contre son arc, quand une fois il veut,
Que nôtre cœur son esclave demeure:
Et si verra, que je sui’ trop heureus
D’avoir au flanc l’eguillon amoureus
Plein du venin, dont il faut que je meure.
MURET.
Qui voudra voir.) Le Poete tache a rendre les lecteurs attentifs, disant, que qui voudra bien entendre la nature d’Amour, viene voir les effets qu’Amour produit en lui. Un Dieu) Amour. l’Archer) Amour, Cupidon. Il conoitra.) C’est a dire: Il conoitra, que quand Amour se veut emparer de l'esprit dun homme, la raison est telement captivée par les affections, qu’elle n’i peut aucunement resister. Esclave,) serf. Au flanc.) Combien que le flanc, le cœur, le foie, les poumons, les moüeles sont parties, comme chacun sait, bien differentes: si est-ce que les Poëtes usent presque indifferemment de ces mots la, pour dire l’ame, ou l’esprit.
veinqueur: vainqueur
renflame: renflamme
pronte: prompte
A suivre: À suivre
viene: vienne
donte: dompte
conoitra: connaîtra
nôtre cœur: notre cœur
sui trop: suis trop
heureus: heureux
eguillon amoureus: aiguillon amoureux
Nature ornant la dame qui devoit
De sa douceur forcer les plus rebelles,
Lui fit present des beautés les plus belles
Que des mille ans en épargne elle avoit.
Tout ce qu’Amour avarement couvoit
De beau, de chaste, & d’honneur sous ses æles,
Emmïélla les graces immortelles
De son bel œil, qui les dieus émouvoit.
Du ciel a peine elle étoit descendue,
Quand je la vi, quand mon ame éperdue
En devint folle, & d’un si poignant trait
Le fier destin l’engrava dans mon ame,
Que vif ne mort jamais d’une autre dame
Empraint au coeur je n’aurai le portrait.
MURET.
Nature ornant.) Il faint, pour amplifier la beauté de sa dame, que Nature épargna par l’espace de mille ans un nombre infini de singulieres beautés, desquelles apres tout a un coup elle l’orna. Dit d’auantage, qu’Amour lui mist dans l’œil, tout ce qu'il avoit de beau, de chaste, d’honeste: tellement qu’elle estant encores au ciel émouvoit a son amour les dieus. Apres descendue du ciel en terre, rauist tellement l’esprit du Poëte, qu’il est impossible, que jamais il mette sa pensée en un autre. Quand je la vi) C’est une allusion a la devise du Poëte prinse de Theocrite, qui est, ὧς ἲδον, ὧς ἐμάνην: C’est a dire, que des la première fois, qu’il vit Cassandre, il devint insensé de son amour.
present: présent
aeles: ailes
Emmïélla: Emmiella
graces: grâces
émouvoit: émouvait
a peine: à peine
la vi: la vis
vif ne:vif ni
Empraint: Empreint
Dans le serain de sa jumelle flame
Je vis Amour, qui son arc débandoit,
Et sus mon cœur le brandon épandoit,
Qui des plus frois les moüelles enflame.
Puis ça puis la pres les yeus de ma dame
Entre cent fleurs un ret d’or me tendoit,
Qui tout crespu blondement descendoit
A flos ondés, pour enlasser mon ame.
Qu’eussai-je, fait? l’Archer étoit si dous,
Si dous son feu, si dous l’or de ses nous,
Qu’en leurs filés, encore je m’oublie:
Mais cet oubli ne me tourmente point,
Tant doucement le dous Archer me point,
Le feu me brûle, & l’or crespe me lie.
MURET.
Dans le serain) Il poursuit a raconter comment il fut surpris: disant qu’il vit Amour dans les yeus de Cassandre, desbendant son arc contre luy, epandant ces brandons sus son cœur, & lui tendant un ret d’or, pour enlasser son ame, sans qu’il i peust oncques resister. Un ret d'or.) Il entend les cheveus de sa dame, dorés, crespelus, & mollement descendans sur les joües.
serain: serein
débandoit: débandait
sus:sur
coeur: cœur
épandoit: épandait
frois: froids
moüelles: moelles
enflame: enflamme
puis la: puis là
tendoit: tendait
crespu: crépu
descendoit: descendait
A flos: À flots
enlasser: enlacer
eussaï je fait: eussé-je fait
nous: noeuds
filés: filets
crespe: crêpe
Je ne suis point, ma Guerriere Cassandre
Ne Myrmidon, ne Dolope soudart
Ne cet Archer dont l'homicide dart
Occit ton frere, & mit ta ville en cendre.
En ma faveur pour esclave te rendre
Un camp armé d'Aulide ne depart,
Et tu ne vois au pié de ton rempart
Pour t'enlever mille barques descendre.
Mais bien je suis ce Corébe insensé,
Qui pour t'amour ai le cœur offensé,
Non de la main du Gregeois Penelée :
Mais de cent trais qu'un Archerot veinqueur,
Par une voie en mes yeus recelée,
Sans i penser me ficha dans le cœur.
MURET.
Je ne suis point.) Cassandre, autrement nommée Alexandre, fut fille a Priam Roy des Troïens. Or par ce que le Poète a nommé sa dame de ce mesfme nom, il parle a elle tout ainsi que s'il partait a cette autre qui, comme j’ai dit, fut fille a Priam. Ainsi souvent Petrarque parle a madame Laure, comme si elle estoit celle qui poursuivie par Apollon fut changée en Laurier. Ma guerriere.) Qui meines ordinairement guerre contre mon cœur. Ainsi Petrarque, Mille fiate, o mia dolce guerriera. Ne Myrmidon. Myrmidons & Dolopes, sont peuples de Thessalie, qui sous la conduite d’Achille & de Phoenix furent a la guerre contre les Troïens. Ne cet archer.) Il entend Philoctete, qui a cous de traits tua Paris, comme amplement raconte Quinte le Calabrois au disiême livre. Et mit ta vile en cendre.) Par ce qu’il i aporta les sagetes d’Hercule, sans lesquelles il étoit arresté par destin que Troie ne povoit estre prise. Voy Sophocle en la Tragedie nommée Philoctete. En ma faveur.) C’est une imitation de ce que Didon dit a Enée au quatriême de l’Eneide.
Non ego cum Danais Troianam excindere gentem
Aulide iuravi, classem ve ad Pergama misi.
d’Aulide.) Aulide est un port auquel les Grecs jurerent ensemble de ne revenir jamais en leur païs, que premierement ils n’eussent saccagé Troie. Mille barques.) Avec autant de barques disent Homere & Virgile, que les Grecs vindrent se camper devant Troie. Ce Corébe.) Corebe fut un jeune homme fils d’un Phrygien nomme Mygdon , lequel Corebe feru de l’amour de Cassandre, estoit venu au secours des Troiens. Mais la nuit du sac de Troie, voulant secourir sa Cassandre, que quelques Grecs trainoient par le poil hors du Temple de Minerve, il fut tué par un Grec nommé Penelée. Voi le second de l'Enéide. Un Archerot.) Un petit archer, Cupidon. En mes yeus.) L’amour coule par les yeus dans le cœur: d’ou est que les Grecs l'appellent ἔρως du verbe ἐσρεῖν, ὅτι διὰ τῶν ὀμμάτων ἐσρεῖ. Properce, Si nescis, oculi sunt in amore duces. Musæe, Ὀφθαλμὸς δ’ὁδός ἐστιν, ἀπ’ ὀφθαλμοῖο βολάων Ἒλκος ὀλισθαίνει καὶ ἐπὶ φρένας ἀνδρὸς ὁδεύει.
Guerriere: Guerrière
Ne Myrmidon: Ni Myrmidon
ne Dolope: ni Dolope
soudart: soudard
Ne cet Archer: Ni cet Archer
dart: dard
Mit: Mis
depart: départ
au pré:auprès
Corébe: Corèbe
Gregeois: grec
trais: traits
veinqueur: vainqueur
yeus: yeux
i: y
Pareil j'égale au soleil que j'adore
L'autre soleil. Cestui là de ses yeus
Enlustre, enflame, enlumine les cieus,
Et cestui ci toute la terre honore.
L'art, la Nature, & les Astres encore,
Les Elemens, les Graces, & les Dieus
Ont prodigué le parfait de leur mieus,
Dans son beau jour qui le nôtre decore.
Heureus cent fois, heureus, si le destin
N'eût emmuré d'un Fort diamantin,
Si chaste cœur dessous si belle face :
Et plus heureus, si je n'eusse arraché
Mon cœur de moi, pour l'avoir attaché
De clous de feu sus le froid de sa glace.
MVRET.
Pareil j'egale.) Il compare sa dame au Soleil : & dit qu’il seroit heureus, ou si sa dame n'estoit point du tout si chaste, ou si jamais il n’eust esté espris de l’amour d’elle. L'autre soleil.) Cassandre. Prodigué.) Prodiguement respandu. D'un fort.) D'un rempart. Diamantin.) Aussi fort que diamant.
Cestlui là:Celui-là
cestui ci:celui-ci
Dieus:Dieux
mieus:mieux
decore:décore
Heureus:Heureux
heureus:heureux
coeur:cœur
Ces liens d'or, cette bouche vermeille,
Pleine de lis, de roses, & d’œuillets,
Et ces couraus chastement vermeillets
Et cette joüe à l'Aurore pareille.
Ces mains, ce col, ce front, & cette oreille,
Et de ce sein les boutons verdelets,
Et de ces yeus les astres jumelets,
Qui font trembler les ames de merveille :
Firent nicher Amour dedans mon sein,
Qui gros de germe avoit le ventre plein,
D’œufs non formés & de glaires nouvelles.
Et lui couvant (qui de mon cœur joüit
Neuf mois entiers) en un jour m'ecloüit
Mille Amoureaus chargés de traits & d'ales.
oeuillets: oeillets
couraus: coraux
joüe: joue
yeus: yeux
ames: âmes
avoit: avait
joüit: jouit
m ecloüit: m'éclouit
Amoureaus: Amoureux
d ales: d'ailes
Bien qu’a grand tort il te plaist d’allumer
Dedans mon cœur, siege à ta seigneurie,
Non d’un amour, ainçois d’une Furie
Le feu cruel pour mes ôs consumer,
L’aspre tourment ne m’est point si amer,
Qu’il ne me plaise et si n’ai pas envie
De me douloir : car je n’aime ma vie
Si non d’autant, qu’il te plaist de l’aimer.
Mais si les cieus m’ont fait naistre, Madame,
Pour estre tien, ne genne plus mon ame,
Mais pren en gré ma ferme loiauté.
Vaut il pas mieus en tirer du service,
Que par l’horreur d’un cruel sacrifice,
L’occire aux piés de ta fiere beauté ?
plaist: plaît
coeur: cœur
siege: siège
ôs: os
aspre: âpre
si non: sinon
plaist: plaît
cieus: cieux
naistre: naître
estre: être
genne: gêne
ame: âme
pren: prends
loiauté: loyauté
vaut il: vaut-il
mieus: mieux
piés: pieds
fiere: fière
Lors que mon œil pour t’œillader s’amuse,
Le tien habile à ses traits decocher,
Estrangement m’empierre en un rocher,
Comme au regard d’une horrible Meduse.
Moy donc rocher, si dextrement je n’use
L’outil des Seurs pour ta gloire ebaucher,
Qu’un seul Tuscan est digne de toucher,
Non le changé, mais le changeur accuse.
Las, qu’ai-je dit ? Dans un roc emmuré,
En te blâmant je ne suis asseuré,
Tant j’ai grand peur des flames de ton ire,
Et que mon chef par le feu de tes yeus
Soit diffamé, comme les monts d’Epire,
Sont diffamés par les flammes des cieus.
Lors que: Lorsque
decocher : décocher
Estrangement : Étrangement
Meduse : Méduse
Loy : Moi
Seurs : Sœurs
ebaucher : ébaucher
Tuscan : Toscan
asseuré : assuré
flames : flammes
yeus: yeux
d’Epire : d’Épire
cieus : cieux
Le plus toffu d’un solitaire bois,
Le plus aigu d’une roche sauvage,
Le plus desert d’un separé rivage,
Et la fraieur des antres les plus cois :
Soulagent tant les soupirs de ma vois,
Qu’au seul écart de leur secret ombrage,
Je sens garir une amoureuse rage,
Qui me rafole au plus verd de mes mois.
La, renversé dessus leur face dure,
Hors de mon sein je tire une peinture,
De tous mes maus le seul allegement.
Dont les beautés par Denisot encloses,
Me font sentir mille metamorfoses
Tout en un coup, d'un regard seulement.
toffu: touffu
desert: désert
fraieur: frayeur
soulagent: soulageant
vois: voix
rafole: raffole
verd: vert
la renversé: Là renversé
maus: maux
allegement: allègement
metamorfoses: métamorphoses
Je pai mon cœur d'une telle ambrosie,
Que je ne suis a bon droit envieus
De cette là qui le Pere des dieus
Chés l'Ocean, friande, ressasie.
Celle qui tient ma liberté saisie,
Voire mon cœur dans le jour de ses yeus,
Nourrit ma faim d'un fruit si precieus,
Qu'autre apareil ne paist ma fantaisie.
De l'avaler je ne me puis lasser,
Tant le plaisir d'un variant penser
Mon apetit nuit & jour fait renaistre.
Et si le fiel n'amoderoit un peu
Le dous du miel duquel je suis repeu,
Entre les dieus, dieu je ne voudrois estre.
pai: pais
a bon: à bon
envieus: envieux
Pere: Père
dieus: dieux
Chés: Chez
Ocean: Océan
yeus: yeux
precieus: précieux
apareil: appareil
paist: paît
un variant penser: une variante pensée
apetit: appétit
renaistre: renaître
amoderoit: amodérait
dous: doux
repeu: repu
voudrois: voudrais
estre: être
Amour, Amour, donne moi pais ou tréve,
Ou bien retire, & d'un garrot plus fort
Tranche ma vie, & m'avance la mort,
Me bienheurant d'une langueur plus bréve.
Soit que le jour, ou se couche, ou se léve,
Je sen toujours un penser qui me mord,
Et contumax au cours de son effort,
De pis en pis mes angoisses rengréve.
Que doibs je faire ? Amour me fait errer
Si hautement, que je n'ose esperer
De mon salut que la desesperance.
Puis qu'Amour donc ne me veut secourir,
Pour me defendre, il me plaist de mourir,
Et par la mort trouver ma delivrance.
pais: paix
tréve: trêve
garot: garrot
bienheurant: rendant heureux
bréve: brève
léve: lève
sen: sens
rengréve: s'aggravent
doibs: dois
esperer: espérer
desesperance: désespérance
defendre: défendre
plaist: plait
&: et
delivrance: délivrance
J’espere & crain, je me tais & suplie,
Or’ je suis glace, & ores un feu chaut,
J’admire tout, & de rien ne me chaut,
Je me delace, & puis je me relie.
Rien ne me plaist sinon ce qui m’ennuie :
Je suis vaillant, & le cœur me defaut,
J’ai l’espoir bas, j’ai le courage haut,
Je doute Amour, & si je le deffie.
Plus je me pique, & plus je suis retif,
J’aime estre libre, & veus estre captif,
Cent fois je meur, cent fois je pren naissance.
Un Promethée en passions je suis,
Et pour aimer perdant toute puissance,
Ne pouvant rien je fai ce que je puis.
espere: espère
&: et
crain: crains
suplie: supplie
Or je: Or je
chaut: chaud
plaist: plaît
defaut: défaut
deffie: défie
retif: rétif
estre: être
veus: veux
meur: meurs
pren: prends
Promethée: Prométhée
passions: passion
fai: fais
Pour estre en vain tes beaux soleils aimant,
Non pour ravir leur divine etincelle,
Contre le roc de ta rigueur cruelle
Amour m’atache a mille clous d’aimant.
En lieu d’un Aigle, un soin horriblement
Claquant du bec, & siflant de son æle,
Ronge goulu ma poitrine immortelle,
Par un desir qui naist journellement.
Mais de cent maus, & de cent que j’endure,
Fiché, cloüé, dessus ta rigueur dure :
Le plus cruel me seroit le plus dous,
Si j’esperois apres un long espace,
Venir vers moi l’Hercule de ta grace,
Pour delacer le moindre de mes nous.
etincelle:étincelle
atache:attache
siflant:sifflant
aele:aile
maus:maux
cloüé:cloué
delacer:délacer
nous:noeuds
Je vi tes yeus desous telle planete,
Qu’autre plaisir ne me peut contenter,
Sinon le jour, sinon la nuit, chanter,
Allege moi douce plaisant’ brunette.
O liberté combien je te regrette !
Combien le jour que je vi t’absenter,
Pour me laisser sans espoir tourmenter
En ceste genne, ou si mal on me traite !
L’an est passé, le vintuniesme jour
Du mois d’Avril, que je vins au sejour
De la prison, ou les Amours me pleurent :
Et si ne voi (tant les liens sont fors)
Un seul moïen pour me tirer dehors,
Si par la mort toutes mes mors ne meurent.
vi:vis
desous:dessous
planette:planète
Allege moi:Allège-moi
ou si:où si
vintuniesme:vingt-unième
fors:forts
mors:morts
Hé qu’a bon droit les Charites d’Homere
Un fait soudain comparent au penser,
Qui parmi l’ær sauroit bien devancer
Le Chevalier qui tua la Chimere.
Si tôt que lui une nef passagere
De mer en mer ne pourroit s’élancer,
Ni par les chams ne le sauroit lasser,
Du faus & vrai la pronte messagere.
Le vent Borée ignorant le repos,
Conceut le mien, qui vite & qui dispos,
Et dans le ciel, & par la mer encore,
Et sur les chams, fait ælé belliqueur,
Comme un Zethes, s’envole apres mon cœur,
Qu’une Harpie humainement devore.
Homere:Homère
aer sauroit:air saurait
Chimere:Chimère
passagere:passagère
pourroit:pourrait
chams:champs
sauroit:saurait
faus:faux
pronte messagere:prompte messagère
Conceut:Conçut
aelé:ailé
apres:après
devore:dévore
Je veus darder par l'univers ma peine,
Plus tôt qu'un trait ne vole au descocher:
Je veus de mïel mes oreilles boucher,
Pour n'ouir plus la vois de ma sereine.
Je veus muer mes deus yeus en fontaine,
Mon cœur en feu, mateste en un rocher,
Mes piés en tronc, pour jamais n'aprocher
De sa beauté si fierement humaine.
Je veus changer mes pensers en oiseaus,
Mes dous soupirs en zéphyres nouveaus,
Qui par le monde evanteront ma pleinte.
Et veus encor' de ma palle couleur,
Aus bors du Loir enfanter une fleur,
Qui de mon nom & de mon mal soit peinte.
veus: veux
descocher: décocher
mïel: miel
ouir: ouïr
la vois: la voix
deus: deux
yeus: yeux
mateste: ma tête
piés: pieds
aprocher: approcher
fierement: fièrement
pensers: pensées
oiseaus: oiseaux
dous: doux
zéphyres: zéphyrs
nouveaus: nouveaux
evanteront: éventeront
pleinte: plainte
encor de: encore de
palle: pâle
Aus: Aux
bors: bords
Par un destin dedans mon cœur demeure,
L’œil, & la main, & le crin délié,
Qui m’ont si fort, brulé, serré, lié
Qu’ars, prins, lassé, par eus faut que je meure :
Le feu, la serre, & le ret à toute heure,
Ardant, pressant, noüant mon amitié,
Occise aux piés de ma fière moitié
Font par sa mort ma vie estre meilleure.
Œil, main, & crin, qui flamés, & gennés,
Et r’enlassés mon cœur, que vous tenés
Au labyrint de vostre crespe voïe.
Hé que ne suis je Ovide bien disant !
Œil tu serois un bel Astre luisant,
Main un beau lis, crin un beau ret de soie.
eus : eux
noüant : nouant
estre : être
renlassés mon : renlacés mon
tenés: tenez
labyrint : labyrinthe
vostre : votre
serois : serais
Un chaste feu que les coeurs illumine,
Un or frisé de meint crespe anelet,
Un front de rose, un teint damoiselet,
Un ris qui l'ame aus astres achemine :
Une vertu de telles traces digne,
Un col de neige, une gorge de lait,
Un coeur jà meur dans un sein verdelet,
En dame humaine une beauté divine :
Un oeil puissant de faire jours les nuits,
Une main forte à piller les ennuis,