Les Amours

Pierre de Ronsard · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Amours (1553) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Qui voudra voir comme un Dieu me surmonte,

Comme il m’assaut, comme il se fait veinqueur,

Comme il renflame, & renglace mon cœur,

Comme il reçoit un honneur de ma honte:

Qui voudra voir une jeunesse pronte

A suivre en vain l’objet de son malheur,

Me viene voir: il verra ma douleur,

Et la rigueur de l’Archer qui me donte.

Il conoitra, combien la raison peut

Contre son arc, quand une fois il veut,

Que nôtre cœur son esclave demeure:

Et si verra, que je sui’ trop heureus

D’avoir au flanc l’eguillon amoureus

Plein du venin, dont il faut que je meure.

MURET.

Qui voudra voir.) Le Poete tache a rendre les lecteurs attentifs, disant, que qui voudra bien entendre la nature d’Amour, viene voir les effets qu’Amour produit en lui. Un Dieu) Amour. l’Archer) Amour, Cupidon. Il conoitra.) C’est a dire: Il conoitra, que quand Amour se veut emparer de l'esprit dun homme, la raison est telement captivée par les affections, qu’elle n’i peut aucunement resister. Esclave,) serf. Au flanc.) Combien que le flanc, le cœur, le foie, les poumons, les moüeles sont parties, comme chacun sait, bien differentes: si est-ce que les Poëtes usent presque indifferemment de ces mots la, pour dire l’ame, ou l’esprit.

veinqueur: vainqueur

renflame: renflamme

pronte: prompte

A suivre: À suivre

viene: vienne

donte: dompte

conoitra: connaîtra

nôtre cœur: notre cœur

sui trop: suis trop

heureus: heureux

eguillon amoureus: aiguillon amoureux

Nature ornant la dame qui devoit

De sa douceur forcer les plus rebelles,

Lui fit present des beautés les plus belles

Que des mille ans en épargne elle avoit.

Tout ce qu’Amour avarement couvoit

De beau, de chaste, & d’honneur sous ses æles,

Emmïélla les graces immortelles

De son bel œil, qui les dieus émouvoit.

Du ciel a peine elle étoit descendue,

Quand je la vi, quand mon ame éperdue

En devint folle, & d’un si poignant trait

Le fier destin l’engrava dans mon ame,

Que vif ne mort jamais d’une autre dame

Empraint au coeur je n’aurai le portrait.

MURET.

Nature ornant.) Il faint, pour amplifier la beauté de sa dame, que Nature épargna par l’espace de mille ans un nombre infini de singulieres beautés, desquelles apres tout a un coup elle l’orna. Dit d’auantage, qu’Amour lui mist dans l’œil, tout ce qu'il avoit de beau, de chaste, d’honeste: tellement qu’elle estant encores au ciel émouvoit a son amour les dieus. Apres descendue du ciel en terre, rauist tellement l’esprit du Poëte, qu’il est impossible, que jamais il mette sa pensée en un autre. Quand je la vi) C’est une allusion a la devise du Poëte prinse de Theocrite, qui est, ὧς ἲδον, ὧς ἐμάνην: C’est a dire, que des la première fois, qu’il vit Cassandre, il devint insensé de son amour.

present: présent

aeles: ailes

Emmïélla: Emmiella

graces: grâces

émouvoit: émouvait

a peine: à peine

la vi: la vis

vif ne:vif ni

Empraint: Empreint

Dans le serain de sa jumelle flame

Je vis Amour, qui son arc débandoit,

Et sus mon cœur le brandon épandoit,

Qui des plus frois les moüelles enflame.

Puis ça puis la pres les yeus de ma dame

Entre cent fleurs un ret d’or me tendoit,

Qui tout crespu blondement descendoit

A flos ondés, pour enlasser mon ame.

Qu’eussai-je, fait? l’Archer étoit si dous,

Si dous son feu, si dous l’or de ses nous,

Qu’en leurs filés, encore je m’oublie:

Mais cet oubli ne me tourmente point,

Tant doucement le dous Archer me point,

Le feu me brûle, & l’or crespe me lie.

MURET.

Dans le serain) Il poursuit a raconter comment il fut surpris: disant qu’il vit Amour dans les yeus de Cassandre, desbendant son arc contre luy, epandant ces brandons sus son cœur, & lui tendant un ret d’or, pour enlasser son ame, sans qu’il i peust oncques resister. Un ret d'or.) Il entend les cheveus de sa dame, dorés, crespelus, & mollement descendans sur les joües.

serain: serein

débandoit: débandait

sus:sur

coeur: cœur

épandoit: épandait

frois: froids

moüelles: moelles

enflame: enflamme

puis la: puis là

tendoit: tendait

crespu: crépu

descendoit: descendait

A flos: À flots

enlasser: enlacer

eussaï je fait: eussé-je fait

nous: noeuds

filés: filets

crespe: crêpe

Je ne suis point, ma Guerriere Cassandre

Ne Myrmidon, ne Dolope soudart

Ne cet Archer dont l'homicide dart

Occit ton frere, & mit ta ville en cendre.

En ma faveur pour esclave te rendre

Un camp armé d'Aulide ne depart,

Et tu ne vois au pié de ton rempart

Pour t'enlever mille barques descendre.

Mais bien je suis ce Corébe insensé,

Qui pour t'amour ai le cœur offensé,

Non de la main du Gregeois Penelée :

Mais de cent trais qu'un Archerot veinqueur,

Par une voie en mes yeus recelée,

Sans i penser me ficha dans le cœur.

MURET.

Je ne suis point.) Cassandre, autrement nommée Alexandre, fut fille a Priam Roy des Troïens. Or par ce que le Poète a nommé sa dame de ce mesfme nom, il parle a elle tout ainsi que s'il partait a cette autre qui, comme j’ai dit, fut fille a Priam. Ainsi souvent Petrarque parle a madame Laure, comme si elle estoit celle qui poursuivie par Apollon fut changée en Laurier. Ma guerriere.) Qui meines ordinairement guerre contre mon cœur. Ainsi Petrarque, Mille fiate, o mia dolce guerriera. Ne Myrmidon. Myrmidons & Dolopes, sont peuples de Thessalie, qui sous la conduite d’Achille & de Phoenix furent a la guerre contre les Troïens. Ne cet archer.) Il entend Philoctete, qui a cous de traits tua Paris, comme amplement raconte Quinte le Calabrois au disiême livre. Et mit ta vile en cendre.) Par ce qu’il i aporta les sagetes d’Hercule, sans lesquelles il étoit arresté par destin que Troie ne povoit estre prise. Voy Sophocle en la Tragedie nommée Philoctete. En ma faveur.) C’est une imitation de ce que Didon dit a Enée au quatriême de l’Eneide.

Non ego cum Danais Troianam excindere gentem

Aulide iuravi, classem ve ad Pergama misi.

d’Aulide.) Aulide est un port auquel les Grecs jurerent ensemble de ne revenir jamais en leur païs, que premierement ils n’eussent saccagé Troie. Mille barques.) Avec autant de barques disent Homere & Virgile, que les Grecs vindrent se camper devant Troie. Ce Corébe.) Corebe fut un jeune homme fils d’un Phrygien nomme Mygdon , lequel Corebe feru de l’amour de Cassandre, estoit venu au secours des Troiens. Mais la nuit du sac de Troie, voulant secourir sa Cassandre, que quelques Grecs trainoient par le poil hors du Temple de Minerve, il fut tué par un Grec nommé Penelée. Voi le second de l'Enéide. Un Archerot.) Un petit archer, Cupidon. En mes yeus.) L’amour coule par les yeus dans le cœur: d’ou est que les Grecs l'appellent ἔρως du verbe ἐσρεῖν, ὅτι διὰ τῶν ὀμμάτων ἐσρεῖ. Properce, Si nescis, oculi sunt in amore duces. Musæe, Ὀφθαλμὸς δ’ὁδός ἐστιν, ἀπ’ ὀφθαλμοῖο βολάων Ἒλκος ὀλισθαίνει καὶ ἐπὶ φρένας ἀνδρὸς ὁδεύει.

Guerriere: Guerrière

Ne Myrmidon: Ni Myrmidon

ne Dolope: ni Dolope

soudart: soudard

Ne cet Archer: Ni cet Archer

dart: dard

Mit: Mis

depart: départ

au pré:auprès

Corébe: Corèbe

Gregeois: grec

trais: traits

veinqueur: vainqueur

yeus: yeux

i: y

Pareil j'égale au soleil que j'adore

L'autre soleil. Cestui là de ses yeus

Enlustre, enflame, enlumine les cieus,

Et cestui ci toute la terre honore.

L'art, la Nature, & les Astres encore,

Les Elemens, les Graces, & les Dieus

Ont prodigué le parfait de leur mieus,

Dans son beau jour qui le nôtre decore.

Heureus cent fois, heureus, si le destin

N'eût emmuré d'un Fort diamantin,

Si chaste cœur dessous si belle face :

Et plus heureus, si je n'eusse arraché

Mon cœur de moi, pour l'avoir attaché

De clous de feu sus le froid de sa glace.

MVRET.

Pareil j'egale.) Il compare sa dame au Soleil : & dit qu’il seroit heureus, ou si sa dame n'estoit point du tout si chaste, ou si jamais il n’eust esté espris de l’amour d’elle. L'autre soleil.) Cassandre. Prodigué.) Prodiguement respandu. D'un fort.) D'un rempart. Diamantin.) Aussi fort que diamant.

Cestlui là:Celui-là

cestui ci:celui-ci

Dieus:Dieux

mieus:mieux

decore:décore

Heureus:Heureux

heureus:heureux

coeur:cœur

Ces liens d'or, cette bouche vermeille,

Pleine de lis, de roses, & d’œuillets,

Et ces couraus chastement vermeillets

Et cette joüe à l'Aurore pareille.

Ces mains, ce col, ce front, & cette oreille,

Et de ce sein les boutons verdelets,

Et de ces yeus les astres jumelets,

Qui font trembler les ames de merveille :

Firent nicher Amour dedans mon sein,

Qui gros de germe avoit le ventre plein,

D’œufs non formés & de glaires nouvelles.

Et lui couvant (qui de mon cœur joüit

Neuf mois entiers) en un jour m'ecloüit

Mille Amoureaus chargés de traits & d'ales.

oeuillets: oeillets

couraus: coraux

joüe: joue

yeus: yeux

ames: âmes

avoit: avait

joüit: jouit

m ecloüit: m'éclouit

Amoureaus: Amoureux

d ales: d'ailes

Bien qu’a grand tort il te plaist d’allumer

Dedans mon cœur, siege à ta seigneurie,

Non d’un amour, ainçois d’une Furie

Le feu cruel pour mes ôs consumer,

L’aspre tourment ne m’est point si amer,

Qu’il ne me plaise et si n’ai pas envie

De me douloir : car je n’aime ma vie

Si non d’autant, qu’il te plaist de l’aimer.

Mais si les cieus m’ont fait naistre, Madame,

Pour estre tien, ne genne plus mon ame,

Mais pren en gré ma ferme loiauté.

Vaut il pas mieus en tirer du service,

Que par l’horreur d’un cruel sacrifice,

L’occire aux piés de ta fiere beauté ?

plaist: plaît

coeur: cœur

siege: siège

ôs: os

aspre: âpre

si non: sinon

plaist: plaît

cieus: cieux

naistre: naître

estre: être

genne: gêne

ame: âme

pren: prends

loiauté: loyauté

vaut il: vaut-il

mieus: mieux

piés: pieds

fiere: fière

Lors que mon œil pour t’œillader s’amuse,

Le tien habile à ses traits decocher,

Estrangement m’empierre en un rocher,

Comme au regard d’une horrible Meduse.

Moy donc rocher, si dextrement je n’use

L’outil des Seurs pour ta gloire ebaucher,

Qu’un seul Tuscan est digne de toucher,

Non le changé, mais le changeur accuse.

Las, qu’ai-je dit ? Dans un roc emmuré,

En te blâmant je ne suis asseuré,

Tant j’ai grand peur des flames de ton ire,

Et que mon chef par le feu de tes yeus

Soit diffamé, comme les monts d’Epire,

Sont diffamés par les flammes des cieus.

Lors que: Lorsque

decocher : décocher

Estrangement : Étrangement

Meduse : Méduse

Loy : Moi

Seurs : Sœurs

ebaucher : ébaucher

Tuscan : Toscan

asseuré : assuré

flames : flammes

yeus: yeux

d’Epire : d’Épire

cieus : cieux

Le plus toffu d’un solitaire bois,

Le plus aigu d’une roche sauvage,

Le plus desert d’un separé rivage,

Et la fraieur des antres les plus cois :

Soulagent tant les soupirs de ma vois,

Qu’au seul écart de leur secret ombrage,

Je sens garir une amoureuse rage,

Qui me rafole au plus verd de mes mois.

La, renversé dessus leur face dure,

Hors de mon sein je tire une peinture,

De tous mes maus le seul allegement.

Dont les beautés par Denisot encloses,

Me font sentir mille metamorfoses

Tout en un coup, d'un regard seulement.

toffu: touffu

desert: désert

fraieur: frayeur

soulagent: soulageant

vois: voix

rafole: raffole

verd: vert

la renversé: Là renversé

maus: maux

allegement: allègement

metamorfoses: métamorphoses

Je pai mon cœur d'une telle ambrosie,

Que je ne suis a bon droit envieus

De cette là qui le Pere des dieus

Chés l'Ocean, friande, ressasie.

Celle qui tient ma liberté saisie,

Voire mon cœur dans le jour de ses yeus,

Nourrit ma faim d'un fruit si precieus,

Qu'autre apareil ne paist ma fantaisie.

De l'avaler je ne me puis lasser,

Tant le plaisir d'un variant penser

Mon apetit nuit & jour fait renaistre.

Et si le fiel n'amoderoit un peu

Le dous du miel duquel je suis repeu,

Entre les dieus, dieu je ne voudrois estre.

pai: pais

a bon: à bon

envieus: envieux

Pere: Père

dieus: dieux

Chés: Chez

Ocean: Océan

yeus: yeux

precieus: précieux

apareil: appareil

paist: paît

un variant penser: une variante pensée

apetit: appétit

renaistre: renaître

amoderoit: amodérait

dous: doux

repeu: repu

voudrois: voudrais

estre: être

Amour, Amour, donne moi pais ou tréve,

Ou bien retire, & d'un garrot plus fort

Tranche ma vie, & m'avance la mort,

Me bienheurant d'une langueur plus bréve.

Soit que le jour, ou se couche, ou se léve,

Je sen toujours un penser qui me mord,

Et contumax au cours de son effort,

De pis en pis mes angoisses rengréve.

Que doibs je faire ? Amour me fait errer

Si hautement, que je n'ose esperer

De mon salut que la desesperance.

Puis qu'Amour donc ne me veut secourir,

Pour me defendre, il me plaist de mourir,

Et par la mort trouver ma delivrance.

pais: paix

tréve: trêve

garot: garrot

bienheurant: rendant heureux

bréve: brève

léve: lève

sen: sens

rengréve: s'aggravent

doibs: dois

esperer: espérer

desesperance: désespérance

defendre: défendre

plaist: plait

&: et

delivrance: délivrance

J’espere & crain, je me tais & suplie,

Or’ je suis glace, & ores un feu chaut,

J’admire tout, & de rien ne me chaut,

Je me delace, & puis je me relie.

Rien ne me plaist sinon ce qui m’ennuie :

Je suis vaillant, & le cœur me defaut,

J’ai l’espoir bas, j’ai le courage haut,

Je doute Amour, & si je le deffie.

Plus je me pique, & plus je suis retif,

J’aime estre libre, & veus estre captif,

Cent fois je meur, cent fois je pren naissance.

Un Promethée en passions je suis,

Et pour aimer perdant toute puissance,

Ne pouvant rien je fai ce que je puis.

espere: espère

&: et

crain: crains

suplie: supplie

Or je: Or je

chaut: chaud

plaist: plaît

defaut: défaut

deffie: défie

retif: rétif

estre: être

veus: veux

meur: meurs

pren: prends

Promethée: Prométhée

passions: passion

fai: fais

Pour estre en vain tes beaux soleils aimant,

Non pour ravir leur divine etincelle,

Contre le roc de ta rigueur cruelle

Amour m’atache a mille clous d’aimant.

En lieu d’un Aigle, un soin horriblement

Claquant du bec, & siflant de son æle,

Ronge goulu ma poitrine immortelle,

Par un desir qui naist journellement.

Mais de cent maus, & de cent que j’endure,

Fiché, cloüé, dessus ta rigueur dure :

Le plus cruel me seroit le plus dous,

Si j’esperois apres un long espace,

Venir vers moi l’Hercule de ta grace,

Pour delacer le moindre de mes nous.

etincelle:étincelle

atache:attache

siflant:sifflant

aele:aile

maus:maux

cloüé:cloué

delacer:délacer

nous:noeuds

Je vi tes yeus desous telle planete,

Qu’autre plaisir ne me peut contenter,

Sinon le jour, sinon la nuit, chanter,

Allege moi douce plaisant’ brunette.

O liberté combien je te regrette !

Combien le jour que je vi t’absenter,

Pour me laisser sans espoir tourmenter

En ceste genne, ou si mal on me traite !

L’an est passé, le vintuniesme jour

Du mois d’Avril, que je vins au sejour

De la prison, ou les Amours me pleurent :

Et si ne voi (tant les liens sont fors)

Un seul moïen pour me tirer dehors,

Si par la mort toutes mes mors ne meurent.

vi:vis

desous:dessous

planette:planète

Allege moi:Allège-moi

ou si:où si

vintuniesme:vingt-unième

fors:forts

mors:morts

Hé qu’a bon droit les Charites d’Homere

Un fait soudain comparent au penser,

Qui parmi l’ær sauroit bien devancer

Le Chevalier qui tua la Chimere.

Si tôt que lui une nef passagere

De mer en mer ne pourroit s’élancer,

Ni par les chams ne le sauroit lasser,

Du faus & vrai la pronte messagere.

Le vent Borée ignorant le repos,

Conceut le mien, qui vite & qui dispos,

Et dans le ciel, & par la mer encore,

Et sur les chams, fait ælé belliqueur,

Comme un Zethes, s’envole apres mon cœur,

Qu’une Harpie humainement devore.

Homere:Homère

aer sauroit:air saurait

Chimere:Chimère

passagere:passagère

pourroit:pourrait

chams:champs

sauroit:saurait

faus:faux

pronte messagere:prompte messagère

Conceut:Conçut

aelé:ailé

apres:après

devore:dévore

Je veus darder par l'univers ma peine,

Plus tôt qu'un trait ne vole au descocher:

Je veus de mïel mes oreilles boucher,

Pour n'ouir plus la vois de ma sereine.

Je veus muer mes deus yeus en fontaine,

Mon cœur en feu, mateste en un rocher,

Mes piés en tronc, pour jamais n'aprocher

De sa beauté si fierement humaine.

Je veus changer mes pensers en oiseaus,

Mes dous soupirs en zéphyres nouveaus,

Qui par le monde evanteront ma pleinte.

Et veus encor' de ma palle couleur,

Aus bors du Loir enfanter une fleur,

Qui de mon nom & de mon mal soit peinte.

veus: veux

descocher: décocher

mïel: miel

ouir: ouïr

la vois: la voix

deus: deux

yeus: yeux

mateste: ma tête

piés: pieds

aprocher: approcher

fierement: fièrement

pensers: pensées

oiseaus: oiseaux

dous: doux

zéphyres: zéphyrs

nouveaus: nouveaux

evanteront: éventeront

pleinte: plainte

encor de: encore de

palle: pâle

Aus: Aux

bors: bords

Par un destin dedans mon cœur demeure,

L’œil, & la main, & le crin délié,

Qui m’ont si fort, brulé, serré, lié

Qu’ars, prins, lassé, par eus faut que je meure :

Le feu, la serre, & le ret à toute heure,

Ardant, pressant, noüant mon amitié,

Occise aux piés de ma fière moitié

Font par sa mort ma vie estre meilleure.

Œil, main, & crin, qui flamés, & gennés,

Et r’enlassés mon cœur, que vous tenés

Au labyrint de vostre crespe voïe.

Hé que ne suis je Ovide bien disant !

Œil tu serois un bel Astre luisant,

Main un beau lis, crin un beau ret de soie.

eus : eux

noüant : nouant

estre : être

renlassés mon : renlacés mon

tenés: tenez

labyrint : labyrinthe

vostre : votre

serois : serais

Un chaste feu que les coeurs illumine,

Un or frisé de meint crespe anelet,

Un front de rose, un teint damoiselet,

Un ris qui l'ame aus astres achemine :

Une vertu de telles traces digne,

Un col de neige, une gorge de lait,

Un coeur jà meur dans un sein verdelet,

En dame humaine une beauté divine :

Un oeil puissant de faire jours les nuits,

Une main forte à piller les ennuis,

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