Les Amours (page 3)

Pierre de Ronsard · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Amours (1553) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Qui eut pensé, que le cruel destin

Eut enfermé sous un si beau tetin

Un si grand feu, pour m'en faire la proïe ?

Avisés donc, que seroit le coucher

Entre ses bras, puis qu’un simple toucher

De mile mors, innocent, me foudroïe.

Pleut il a : Plaît-il à

tetin : tétin

m amie : mon amie

Helas : Hélas

eut : eût

tanté : tenté

estre : être

apât : appât

ou la : où la

apâté : appâté

proïe : proie

Avisés : Avisez

puis qu : puisqu

mile : mille

mors : morts

foudroïe : foudroie

Contre mon gré l'atrait de tes beaus yeus

Donte mon cœur, mais quand je te veus dire

Quell'est ma mort, tu ne t'en fais que rire,

Et de mon mal tu as le cœur joïeus.

Puis qu'en t'aimant je ne puis avoir mieus,

Soufre du moins que pour toi je soupire,

Assés & trop, ton bel œil me martire

Sans te moquer de mon mal soucieus.

Moquer mon mal, rire de ma douleur,

Par un dedain redoubler mon malheur,

Haïr qui t'aime, & vivre de ses pleintes,

Rompre ta foi, manquer de ton devoir,

Cela, cruelle, & n'est-ce pas avoir

Tes mains de sang & d'homicide teintes ?

atrait : attrait

beaus : beaux

yeus : yeux

Donte : Dompte

veus : veux

Quell est : Quelle est

joïeus : joyeux

mieus : mieux

Puis qu en : Puisqu'en

soufre : souffre

Assés : Assez

& : et

soucieus : soucieux

dedain: dédain

pleintes : plaintes

manquer de : manquer à

Ha, Seigneur dieu, que de graces écloses

Dans le jardin de ce sein verdelet

Enflent le rond de deus gazons de lait,

Où des Amours les fléches sont encloses !

Je me transforme en cent metamorfoses,

Quant je te voi, petit mont jumelet,

Ains, du printans un rosier nouvelet,

Qui le matin bienveigne de ses roses.

S'Europe avoit l'estomac aussi beau,

De t'estre fait, Jupiter, un toreau,

Je te pardonne. Hé, que ne sui'-je puce !

La baisotant, tous les jours je mordroi

Ses beaus tetins, mais la nuit je voudroi

Que rechanger en homme je me pusse.

graces: grâces

deus: deux

fléches: flèches

metamorfoses: métamorphoses

je te voi, petit: je te vois, petit

jumelet: jumelé

Ains: Mais

du printans: du printemps

nouvelet: nouveau

bienveigne: accueille

S': Et

avoit: avait

De t'estre fait: De t'être fait

toreau: taureau

que ne sui'-je: que ne suis-je

mordroi: mordrais

Ses beaus tetins: Ses beaux tétons

voudroi: voudrais

rechanger: redevenir

Quand au matin ma Déesse s’abille,

D’un riche or crespe, ombrageant ses talons,

Et que les rets de ses beaus cheveus blons

En cent façons énnonde & entortille:

Je l’acompare a l’escumiere fille

Qui or pignant les siens jaunement lons,

Or les ridant en mille crespillons

Nageoit abord dedans une coquille.

De femme humaine encore ne sont pas,

Son ris, son front, ses gestes, ni ses pas,

Ni de ses yeus l’une & l’autre chandelle.

Rocs, eaus, ni bois, ne celent point en eus

Nymphe, qui ait si follâtres cheveus,

Ni l’oeil si beau, ni la bouche si belle.

abille:habille

énnonde:énondent

l acompare:la compare

entortille:entortillent

a l escumiere:à l écumière

pignant:peignant

lons:longs

nageoit:nageait

yeus:yeux

&:et

crespillons:crêpillons

crespe:crêpe

cheveus:cheveux

blons:blonds

beaus:beaux

eaus:eaux

celent:cèlent

eus:eux

Avec les lis, les oeillés mesliés

N’égalent point le pourpre de sa face:

Ni l’or filé ses cheveus ne surpasse,

Ore tressés & ore deliés.

De ses couraus en voute repliés

Nait le dous ris qui mes soucis efface:

Et ça & là par tout ou elle passe,

Un pré de fleurs s’émaille sous ses piés.

D’ambre & de musq sa bouche est toute pleine.

Que dirai plus? J’ai veu dedans la plaine,

Lors que plus fort le ciel vouloit tancer,

Cent fois son œil, qui des Dieus s’est fait maistre,

De Juppiter rasserener la destre,

Ja ja courbé pour sa foudre élancer.

oeillés:œillets

mesliés:mêliés

cheveus:cheveux

deliés:déliés

couraus:coraux

Nait:Naît

par tout ou:partout où

musq:musc

Dieus:Dieux

Juppiter:Jupiter

rasserener:rasséréner

destre:dextre

Ja ja:Jà ja

Ores l'effroi & ores l'esperance,

Deça dela se campent en mon cœur,

Or l'une vainq, ores l'autre est vainqueur,

Pareils en force & en perseverance.

Ores douteus, ores plain d'asseurance,

Entre l'espoir & le froid de la peur,

Heureusement de moi mesme trompeur,

Au cœur captif je promets delivrance.

Verrai-je point avant mourir le tans,

Que je tondrai la fleur de son printans,

Sous qui ma vie à l'ombrage demeure ?

Verrai-je point qu'en ses bras enlassé,

De trop combatre honnestement lassé,

Honnestement entre ses bras je meure ?

esperance: espérance

Deça dela: Deçà delà

vainq: vainc

perseverance: persévérance

douteus: douteux

plain: plein

asseurance: assurance

moi mesme: moi-même

delivrance: délivrance

tans: temps

Que: Où

printans: printemps

combatre: combattre

honnestement: honnêtement

Honnestement: Honnêtement

Je voudrois estre Ixion et Tantale,

Dessus la roüe, et dans les eaus là bas :

Et quelque fois presser entre mes bras

Cette beauté qui les anges egale.

S'ainsin étoit, toute peine fatale

Me serait douce, et ne me chaudroit pas

Non d'un vautour fussai-je le repas

Non qui le roc remonte et redevale.

Lui tatonner seulement le tetin

Echangeroit l'obscur de mon destin

Au sort meilleur des princes de l'Asie :

Un demidieu me feroit son baiser,

Et flanc entre ses bras m'aiser,

Un de ceus là qui mengent l'Ambroisie.

voudrois: voudrais

estre: être

roüe: roue

eaus: eaux

là bas: là-bas

egale: égale

S'ainsin: S'ainsi

étoit: était

chaudroit: chaudrait

fussai: fussé

redevale: redévale

tatonner: tâtonner

tetin: tétin

Echangeroit: Échangerait

demidieu: demi-dieu

feroit: ferait

ceus là: ceux-là

mengent: mangent

Amour me tue, & si je ne veus dire

Le plaisant mal que ce m’est de mourir :

Tant j’ai grand peur, qu’on veuille secourir

Le mal, par qui doucement je soupire

Il est bien vrai, que ma langueur desire,

Qu’avec le tans je me puisse guerir :

Mais je ne veux ma dame requerir

Pour ma santé : tant me plaist mon martire.

Tai toi langueur, je sen venir le jour,

Que ma maistresse, apres si long sejour,

Voiant le soin, qui ronge ma pensée,

Toute une nuit, folatrement m’aiant

Entre ses bras, prodigue, ira paiant

Les interés de ma peine avancée.

veus: veux

desire: désire

tans: temps

guerir: guérir

requerir: requérir

fiancé: fiancée

plaist: plaît

martire: martyre

tai toi: tais-toi

sen : sens

maistresse: maîtresse

apres: après

sejour: séjour

voiant: voyant

folatrement: folâtrement

m'aiant: m'ayant

paiant: payant

interés: intérêts

Je veus mourir pour tes beautés, Maistresse,

Pour ce bel oeil, qui me prit à son hain,

Pour ce dous ris, pour ce baiser tout plein

D’ambre, & de musq, baiser d’une Deesse.

Je veus mourir pour cette blonde tresse,

Pour l’embonpoint de ce trop chaste sein,

Pour la rigueur de cette douce main,

Qui tout d’un coup me guerit & me blesse.

Je veus mourir pour le brun de ce teint,

Pour ce maintien, qui, divin, me contreint

De trop aimer: mais par sus toute chose,

Je veus mourir es amoureus combas,

Souflant l’amour, qu’au coeur je porte enclose,

Toute une nuit, au millieu de tes bras.

veus mourir:veux mourir

contreint:contraint

Souflant:Soufflant

es amoureus:aux amoureux

Dame, depuis que la premiere fleche

De ton bel œil m'avança la douleur,

Et que sa blanche et sa noire couleur

Forçant ma force, au cœur me firent breche:

Je sen toujours une amoureuse méche,

Qui se ralume au millieu de mon cœur,

Dont le beau rai (ainsi comme une fleur

S'écoule au chaut) dessus le pié me sèche.

Ni nuit, ne jour, je ne fai que songer,

Limer mon cœur, le mordre et le ronger,

Priant Amour, qu'il me tranche la vie.

Mais lui, qui rit du torment qui me point,

Plus je l'apelle, et plus je le convie,

Plus fait le sourd, et ne me repond point.

Je sen: Je sens

méche: mèche

ralume: rallume

ne fai: ne fais

torment: tourment

l'apelle: l'appelle

repond: répond

au chaut: au chaud

Ni de son chef le tresor crépelu,

Ni de sa joüe une & l’autre fossette,

Ni l’embonpoint de sa gorge grassette,

Ni son menton rondement fosselu,

Ni son bel oeil que les miens ont voulu

Choisir pour prince a mon ame sugette,

Ni son beau sein, dont l’Archerot me gette

Le plus agu de son trait émoulu,

Ni de son ris les miliers de Charites,

Ni ses beautés en mile coeurs ecrites

N’ont esclavé ma libre affection.

Seul son esprit, ou tout le ciel abonde,

Et les torrens de sa douce faconde

Me font mourir pour sa perfection.

a mon:à mon

sugette:sujette

gette:jette

agu:aigu

miliers:milliers

mile:mille

coeurs:cœurs

ecrites:écrites

ou tout:où tout

Mon dieu, mon dieu, que ma maistresse est belle !

Soit que j’admire ou ses yeus, mes seigneurs,

Ou de son front les dous graves honneurs,

Ou l’Orient de sa levre jumelle.

Mon dieu, mon dieu, que ma dame est cruelle !

Soit qu’un raport rengrege mes douleurs,

Soit qu’un depit parannise mes pleurs,

Soit qu’un refus mes plaïes renouvelle.

Ainsi le miel de sa douce beauté

Nourrit mon cœur : ainsi sa cruauté

D’aluine amere enamere ma vie.

Ainsi repeu d’un si divers repas,

Ores je vi, ores je ne vi pas,

Egal au sort des freres d’Œbalie.

maistresse : maîtresse

yeus : yeux

dous-graves : doux-graves

levre : lèvre

raport : rapport

rengrege : rengrège

depit : dépit

plaïes : plaies

amere : amère

enamere : énamère

repeu : repu

vi : vis

freres : frères

Œbalie : Œbalie

Cent fois le jour, a part moi je repense

Que c'est qu'Amour, quelle humeur l'entretient,

Quel est son arc, et quelle place il tient

Dedans nos cœurs, et quelle est son essence.

Je conoi bien des astres, la puissance,

Je sai, comment la mer fuit et revient,

Comme en son Tout le Monde se contient:

De lui sans plus me fuit la conoissance.

Si sai-je bien, que c'est un puissant Dieu

Et que, mobile, ores il prend son lieu

Dedans mon cœur, et ores dans mes veines:

Et que depuis qu'en sa douce prison

Dessous mes sens fit serve ma raison,

Toujours malsain, je n'ai langui qu'en peines.

a: à

conoi: connais

sai: sais

conoissance: connaissance

sai: sais

ores: tantôt

que depuis: depuis

serue: servile

langui: languis

Mile, vraiment, & mile voudroient bien,

Et mile encor, ma guerriere Cassandre,

Qu’en te laissant, je me voulusse rendre

Franc de ton ret, pour vivre en leur lien.

Las! mais mon coeur, ainçois qui n’est plus mien,

Comme un vrai serf, ne sauroit plus entendre

A qui l’apelle, & mieus voudroit atendre

Dis mille mors, qu’il fut autre que tien.

Tant que la rose en l’épine naitra,

Tant que sous l’eau’ la balene paitra,

Tant que les cerfs aimeront les ramées,

Et tant qu’Amour se nourrira de pleurs,

Toujours au coeur ton nom, & tes valeurs,

Et tes beautés me seront imprimées.

mile:mille

mieus:mieux

atendre:attendre

Dis mille:Dix mille

mors:morts

naitra:naîtra

balene:baleine

paitra:paîtra

coeur:cœur

Avant qu’Amour, du Chaos ocieus

Ouvrist le sein, qui couvoit la lumiere,

Avec la terre, avec l’onde premiere,

Sans art, sans forme, estoient brouillés les cieus.

Ainsi mon Tout erroit seditieux

Dans le giron de ma lourde matiere,

Sans art, sans forme, & sans figure entiere:

Alors qu’Amour le perça de ses yeus.

Il arrondit de mes affections

Les petis cors en leurs perfections,

Il anima mes pensers de sa flame.

Il me donna la vie, & le pouvoir,

Et de son branle il fit d’ordre mouvoir

Les pas suivis du globe de mon ame.

ocieus:ocieux

Ouvrist:Ouvrit

erroit:errait

seditieux:séditieux

cors: corps

pensers:pensées

Par je ne sai quelle estrange inimitié,

J'ai veu tomber mon espérance à terre,

Non de rocher, mais tendre comme verre,

& mes désirs rompre par la moitié.

Dame, où le ciel logea mon amitié,

Pour un flateur qui si lâchement erre,

& pourquoi tant me brasses-tu de guerre,

Privant mon coeur de ta douce pitié ?

Or, s'il te plait, fai moi languir en peine,

Tant que la mort me desnerve & me desveine,

Je serai tien, & plus tôt le Chaos,

Se troublera de sa noise ancienne,

Que par rigueur, autre amour que la tienne,

Sous autre jou me captive le dos.

sai: sais

estrange: étrange

veu: vus

flateur: flatteur

fai: fais

desnerve: de-nerve

desveine: de-veine

jou: joug

O dous parler, dont l'apât doucereus

Nourrit encor la faim de ma memoire,

O front, d'Amour le Trofée & la gloire,

O ris sucrés, O baisers savoureus :

O cheveus d'or, O coutaus plantureus

De lis, d'œillets, de Porfyre, & d'ivoire,

O feux iumeaus dont le ciel me fit boire

A si lons trais le venin amoureus.

O vermeillons, O perlettes encloses,

O diamans, O lis pourprés de roses,

O chant qui peus les plus durs émouvoir,

Et dont l'accent dans les ames demeure :

Et dea beautés reviendra iamais l'heure

Qu'entre mes bras ie vous puisse ravoir ?

dous: doux

doucereus: doucereux

encor: encore

memoire: mémoire

Trofée: Trophé

samoureus: amoureux

cheveus: cheveux

coutans: coûtant

plantureus: plantureux

Porfyre: Porphyre

iumeaus: jumeaux

amoureus: amoureux

diamans: diamant

pés: près

peus: pu

emouvoir: émouvoir

ames: âmes

dea: des

iamais: jamais

ie: je

puisser: puisse

Verrai-je point le dous jour, qui m’aporte

Ou tréve, ou pais, ou la vie, ou la mort,

Pour édenter le souci qui me mord

Le cœur a nu, d’une lime si forte ?

Verrai-je point que ma Naiade sorte

Du fond de l’eau, pour m’enseigner le port ?

Nourai-je point, ainsi qu’Ulysse à bord,

Aiant au flanc son linge pour escorte ?

Verrai-je point, que ces astres jumeaus,

En ma faveur, encore par les eaus

Montrent leur flame a ma caréne lasse ?

Verrai-je point tant de vens s’acorder,

Et calmement mon navire aborder,

Comme il souloit, au havre de sa grace ?

aporte:apporte

pais:paix

a nu:à nu

jumeaus:jumeaux

a ma caréne:à ma carène

vens:vents

acorder:accorder

Quel dieu malin, quel astre me fit estre

Et de misere & de tourment fit plein ?

Quel destin fit, que touiours ie me plain

De la rigueur d'un trop rigoreus maistre ?

Quelle des seurs à l'heure de mon estre

Noircit le fil de mon fort inhumain ?

Et quel Démon d'une fenestre main

Berça mon cors quand le ciel me fit naistre.

Heureus ceus là dont la terre a les os,

Heureus ceus là, que la nuit du Chaos

Presse au giron de la masse brutale :

Sans sentiment leur repos est heureus,

Que fuis ie, las ! moi chetif amoureus,

Pour trop sentir, qu'un Sisyphe ou Tantale ?

estre: être

misere: misère

touiours: toujours

ie: je

plain: plains

rigoreus: rigoureux

maistre: maître

seurs: soeurs

fenestre: fenêtre

cors: corps

naistre: naître

heureus: heureux

ceus: ceux

chetif: chétif

amoureus: amoureux

Divin Bellai, dont les nombreuses lois

Par une ardeur du peuple séparée,

Ont revetu l'enfant de Cytherée

D'arc, de flambeau, de trais, & de carquois,

Si le dous feu dont, chaste, tu ardois,

Enflame encor' ta poitrine sacrée,

Si ton oreille encore se recrée

D'ouir les plains des amoureuses vois,

Or ton Ronsard qui sanglote, & lamente,

Pâle, agité des flos de la tourmente,

Croisant en vain ses mains devers les Dieus,

En fraile nes, & sans voile, & sans rame,

Et loin du bord, ou pour astre sa Dame

Le conduisoit du Fare de ses yeus.

revetu: revêtu

dous: doux

Enflame: Enflamme

encor: encore

ouir: entendre

plains: plaintes

vois: voix

flos: flots

devers: vers

Dieus: Dieux

fraile: frêle

ou: où

conduisoit: conduisit

Fare: phare

yeus: yeux

Quand le Soleil a chef renversé plonge

Son char doré dans le sein du vieillard,

Et que la nuit un bandeau sommeillard

Des deus côtes de l’Horizon alonge:

Amour adonc qui sape, mine, & ronge

De ma raison le chancelant rempart,

Pour l’assaillir à l’heure à l’heure part,

Armant son camp des ombres & du songe.

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