Les Amours (page 3)
Qui eut pensé, que le cruel destin
Eut enfermé sous un si beau tetin
Un si grand feu, pour m'en faire la proïe ?
Avisés donc, que seroit le coucher
Entre ses bras, puis qu’un simple toucher
De mile mors, innocent, me foudroïe.
Pleut il a : Plaît-il à
tetin : tétin
m amie : mon amie
Helas : Hélas
eut : eût
tanté : tenté
estre : être
apât : appât
ou la : où la
apâté : appâté
proïe : proie
Avisés : Avisez
puis qu : puisqu
mile : mille
mors : morts
foudroïe : foudroie
Contre mon gré l'atrait de tes beaus yeus
Donte mon cœur, mais quand je te veus dire
Quell'est ma mort, tu ne t'en fais que rire,
Et de mon mal tu as le cœur joïeus.
Puis qu'en t'aimant je ne puis avoir mieus,
Soufre du moins que pour toi je soupire,
Assés & trop, ton bel œil me martire
Sans te moquer de mon mal soucieus.
Moquer mon mal, rire de ma douleur,
Par un dedain redoubler mon malheur,
Haïr qui t'aime, & vivre de ses pleintes,
Rompre ta foi, manquer de ton devoir,
Cela, cruelle, & n'est-ce pas avoir
Tes mains de sang & d'homicide teintes ?
atrait : attrait
beaus : beaux
yeus : yeux
Donte : Dompte
veus : veux
Quell est : Quelle est
joïeus : joyeux
mieus : mieux
Puis qu en : Puisqu'en
soufre : souffre
Assés : Assez
& : et
soucieus : soucieux
dedain: dédain
pleintes : plaintes
manquer de : manquer à
Ha, Seigneur dieu, que de graces écloses
Dans le jardin de ce sein verdelet
Enflent le rond de deus gazons de lait,
Où des Amours les fléches sont encloses !
Je me transforme en cent metamorfoses,
Quant je te voi, petit mont jumelet,
Ains, du printans un rosier nouvelet,
Qui le matin bienveigne de ses roses.
S'Europe avoit l'estomac aussi beau,
De t'estre fait, Jupiter, un toreau,
Je te pardonne. Hé, que ne sui'-je puce !
La baisotant, tous les jours je mordroi
Ses beaus tetins, mais la nuit je voudroi
Que rechanger en homme je me pusse.
graces: grâces
deus: deux
fléches: flèches
metamorfoses: métamorphoses
je te voi, petit: je te vois, petit
jumelet: jumelé
Ains: Mais
du printans: du printemps
nouvelet: nouveau
bienveigne: accueille
S': Et
avoit: avait
De t'estre fait: De t'être fait
toreau: taureau
que ne sui'-je: que ne suis-je
mordroi: mordrais
Ses beaus tetins: Ses beaux tétons
voudroi: voudrais
rechanger: redevenir
Quand au matin ma Déesse s’abille,
D’un riche or crespe, ombrageant ses talons,
Et que les rets de ses beaus cheveus blons
En cent façons énnonde & entortille:
Je l’acompare a l’escumiere fille
Qui or pignant les siens jaunement lons,
Or les ridant en mille crespillons
Nageoit abord dedans une coquille.
De femme humaine encore ne sont pas,
Son ris, son front, ses gestes, ni ses pas,
Ni de ses yeus l’une & l’autre chandelle.
Rocs, eaus, ni bois, ne celent point en eus
Nymphe, qui ait si follâtres cheveus,
Ni l’oeil si beau, ni la bouche si belle.
abille:habille
énnonde:énondent
l acompare:la compare
entortille:entortillent
a l escumiere:à l écumière
pignant:peignant
lons:longs
nageoit:nageait
yeus:yeux
&:et
crespillons:crêpillons
crespe:crêpe
cheveus:cheveux
blons:blonds
beaus:beaux
eaus:eaux
celent:cèlent
eus:eux
Avec les lis, les oeillés mesliés
N’égalent point le pourpre de sa face:
Ni l’or filé ses cheveus ne surpasse,
Ore tressés & ore deliés.
De ses couraus en voute repliés
Nait le dous ris qui mes soucis efface:
Et ça & là par tout ou elle passe,
Un pré de fleurs s’émaille sous ses piés.
D’ambre & de musq sa bouche est toute pleine.
Que dirai plus? J’ai veu dedans la plaine,
Lors que plus fort le ciel vouloit tancer,
Cent fois son œil, qui des Dieus s’est fait maistre,
De Juppiter rasserener la destre,
Ja ja courbé pour sa foudre élancer.
oeillés:œillets
mesliés:mêliés
cheveus:cheveux
deliés:déliés
couraus:coraux
Nait:Naît
par tout ou:partout où
musq:musc
Dieus:Dieux
Juppiter:Jupiter
rasserener:rasséréner
destre:dextre
Ja ja:Jà ja
Ores l'effroi & ores l'esperance,
Deça dela se campent en mon cœur,
Or l'une vainq, ores l'autre est vainqueur,
Pareils en force & en perseverance.
Ores douteus, ores plain d'asseurance,
Entre l'espoir & le froid de la peur,
Heureusement de moi mesme trompeur,
Au cœur captif je promets delivrance.
Verrai-je point avant mourir le tans,
Que je tondrai la fleur de son printans,
Sous qui ma vie à l'ombrage demeure ?
Verrai-je point qu'en ses bras enlassé,
De trop combatre honnestement lassé,
Honnestement entre ses bras je meure ?
esperance: espérance
Deça dela: Deçà delà
vainq: vainc
perseverance: persévérance
douteus: douteux
plain: plein
asseurance: assurance
moi mesme: moi-même
delivrance: délivrance
tans: temps
Que: Où
printans: printemps
combatre: combattre
honnestement: honnêtement
Honnestement: Honnêtement
Je voudrois estre Ixion et Tantale,
Dessus la roüe, et dans les eaus là bas :
Et quelque fois presser entre mes bras
Cette beauté qui les anges egale.
S'ainsin étoit, toute peine fatale
Me serait douce, et ne me chaudroit pas
Non d'un vautour fussai-je le repas
Non qui le roc remonte et redevale.
Lui tatonner seulement le tetin
Echangeroit l'obscur de mon destin
Au sort meilleur des princes de l'Asie :
Un demidieu me feroit son baiser,
Et flanc entre ses bras m'aiser,
Un de ceus là qui mengent l'Ambroisie.
voudrois: voudrais
estre: être
roüe: roue
eaus: eaux
là bas: là-bas
egale: égale
S'ainsin: S'ainsi
étoit: était
chaudroit: chaudrait
fussai: fussé
redevale: redévale
tatonner: tâtonner
tetin: tétin
Echangeroit: Échangerait
demidieu: demi-dieu
feroit: ferait
ceus là: ceux-là
mengent: mangent
Amour me tue, & si je ne veus dire
Le plaisant mal que ce m’est de mourir :
Tant j’ai grand peur, qu’on veuille secourir
Le mal, par qui doucement je soupire
Il est bien vrai, que ma langueur desire,
Qu’avec le tans je me puisse guerir :
Mais je ne veux ma dame requerir
Pour ma santé : tant me plaist mon martire.
Tai toi langueur, je sen venir le jour,
Que ma maistresse, apres si long sejour,
Voiant le soin, qui ronge ma pensée,
Toute une nuit, folatrement m’aiant
Entre ses bras, prodigue, ira paiant
Les interés de ma peine avancée.
veus: veux
desire: désire
tans: temps
guerir: guérir
requerir: requérir
fiancé: fiancée
plaist: plaît
martire: martyre
tai toi: tais-toi
sen : sens
maistresse: maîtresse
apres: après
sejour: séjour
voiant: voyant
folatrement: folâtrement
m'aiant: m'ayant
paiant: payant
interés: intérêts
Je veus mourir pour tes beautés, Maistresse,
Pour ce bel oeil, qui me prit à son hain,
Pour ce dous ris, pour ce baiser tout plein
D’ambre, & de musq, baiser d’une Deesse.
Je veus mourir pour cette blonde tresse,
Pour l’embonpoint de ce trop chaste sein,
Pour la rigueur de cette douce main,
Qui tout d’un coup me guerit & me blesse.
Je veus mourir pour le brun de ce teint,
Pour ce maintien, qui, divin, me contreint
De trop aimer: mais par sus toute chose,
Je veus mourir es amoureus combas,
Souflant l’amour, qu’au coeur je porte enclose,
Toute une nuit, au millieu de tes bras.
veus mourir:veux mourir
contreint:contraint
Souflant:Soufflant
es amoureus:aux amoureux
Dame, depuis que la premiere fleche
De ton bel œil m'avança la douleur,
Et que sa blanche et sa noire couleur
Forçant ma force, au cœur me firent breche:
Je sen toujours une amoureuse méche,
Qui se ralume au millieu de mon cœur,
Dont le beau rai (ainsi comme une fleur
S'écoule au chaut) dessus le pié me sèche.
Ni nuit, ne jour, je ne fai que songer,
Limer mon cœur, le mordre et le ronger,
Priant Amour, qu'il me tranche la vie.
Mais lui, qui rit du torment qui me point,
Plus je l'apelle, et plus je le convie,
Plus fait le sourd, et ne me repond point.
Je sen: Je sens
méche: mèche
ralume: rallume
ne fai: ne fais
torment: tourment
l'apelle: l'appelle
repond: répond
au chaut: au chaud
Ni de son chef le tresor crépelu,
Ni de sa joüe une & l’autre fossette,
Ni l’embonpoint de sa gorge grassette,
Ni son menton rondement fosselu,
Ni son bel oeil que les miens ont voulu
Choisir pour prince a mon ame sugette,
Ni son beau sein, dont l’Archerot me gette
Le plus agu de son trait émoulu,
Ni de son ris les miliers de Charites,
Ni ses beautés en mile coeurs ecrites
N’ont esclavé ma libre affection.
Seul son esprit, ou tout le ciel abonde,
Et les torrens de sa douce faconde
Me font mourir pour sa perfection.
a mon:à mon
sugette:sujette
gette:jette
agu:aigu
miliers:milliers
mile:mille
coeurs:cœurs
ecrites:écrites
ou tout:où tout
Mon dieu, mon dieu, que ma maistresse est belle !
Soit que j’admire ou ses yeus, mes seigneurs,
Ou de son front les dous graves honneurs,
Ou l’Orient de sa levre jumelle.
Mon dieu, mon dieu, que ma dame est cruelle !
Soit qu’un raport rengrege mes douleurs,
Soit qu’un depit parannise mes pleurs,
Soit qu’un refus mes plaïes renouvelle.
Ainsi le miel de sa douce beauté
Nourrit mon cœur : ainsi sa cruauté
D’aluine amere enamere ma vie.
Ainsi repeu d’un si divers repas,
Ores je vi, ores je ne vi pas,
Egal au sort des freres d’Œbalie.
maistresse : maîtresse
yeus : yeux
dous-graves : doux-graves
levre : lèvre
raport : rapport
rengrege : rengrège
depit : dépit
plaïes : plaies
amere : amère
enamere : énamère
repeu : repu
vi : vis
freres : frères
Œbalie : Œbalie
Cent fois le jour, a part moi je repense
Que c'est qu'Amour, quelle humeur l'entretient,
Quel est son arc, et quelle place il tient
Dedans nos cœurs, et quelle est son essence.
Je conoi bien des astres, la puissance,
Je sai, comment la mer fuit et revient,
Comme en son Tout le Monde se contient:
De lui sans plus me fuit la conoissance.
Si sai-je bien, que c'est un puissant Dieu
Et que, mobile, ores il prend son lieu
Dedans mon cœur, et ores dans mes veines:
Et que depuis qu'en sa douce prison
Dessous mes sens fit serve ma raison,
Toujours malsain, je n'ai langui qu'en peines.
a: à
conoi: connais
sai: sais
conoissance: connaissance
sai: sais
ores: tantôt
que depuis: depuis
serue: servile
langui: languis
Mile, vraiment, & mile voudroient bien,
Et mile encor, ma guerriere Cassandre,
Qu’en te laissant, je me voulusse rendre
Franc de ton ret, pour vivre en leur lien.
Las! mais mon coeur, ainçois qui n’est plus mien,
Comme un vrai serf, ne sauroit plus entendre
A qui l’apelle, & mieus voudroit atendre
Dis mille mors, qu’il fut autre que tien.
Tant que la rose en l’épine naitra,
Tant que sous l’eau’ la balene paitra,
Tant que les cerfs aimeront les ramées,
Et tant qu’Amour se nourrira de pleurs,
Toujours au coeur ton nom, & tes valeurs,
Et tes beautés me seront imprimées.
mile:mille
mieus:mieux
atendre:attendre
Dis mille:Dix mille
mors:morts
naitra:naîtra
balene:baleine
paitra:paîtra
coeur:cœur
Avant qu’Amour, du Chaos ocieus
Ouvrist le sein, qui couvoit la lumiere,
Avec la terre, avec l’onde premiere,
Sans art, sans forme, estoient brouillés les cieus.
Ainsi mon Tout erroit seditieux
Dans le giron de ma lourde matiere,
Sans art, sans forme, & sans figure entiere:
Alors qu’Amour le perça de ses yeus.
Il arrondit de mes affections
Les petis cors en leurs perfections,
Il anima mes pensers de sa flame.
Il me donna la vie, & le pouvoir,
Et de son branle il fit d’ordre mouvoir
Les pas suivis du globe de mon ame.
ocieus:ocieux
Ouvrist:Ouvrit
erroit:errait
seditieux:séditieux
cors: corps
pensers:pensées
Par je ne sai quelle estrange inimitié,
J'ai veu tomber mon espérance à terre,
Non de rocher, mais tendre comme verre,
& mes désirs rompre par la moitié.
Dame, où le ciel logea mon amitié,
Pour un flateur qui si lâchement erre,
& pourquoi tant me brasses-tu de guerre,
Privant mon coeur de ta douce pitié ?
Or, s'il te plait, fai moi languir en peine,
Tant que la mort me desnerve & me desveine,
Je serai tien, & plus tôt le Chaos,
Se troublera de sa noise ancienne,
Que par rigueur, autre amour que la tienne,
Sous autre jou me captive le dos.
sai: sais
estrange: étrange
veu: vus
flateur: flatteur
fai: fais
desnerve: de-nerve
desveine: de-veine
jou: joug
O dous parler, dont l'apât doucereus
Nourrit encor la faim de ma memoire,
O front, d'Amour le Trofée & la gloire,
O ris sucrés, O baisers savoureus :
O cheveus d'or, O coutaus plantureus
De lis, d'œillets, de Porfyre, & d'ivoire,
O feux iumeaus dont le ciel me fit boire
A si lons trais le venin amoureus.
O vermeillons, O perlettes encloses,
O diamans, O lis pourprés de roses,
O chant qui peus les plus durs émouvoir,
Et dont l'accent dans les ames demeure :
Et dea beautés reviendra iamais l'heure
Qu'entre mes bras ie vous puisse ravoir ?
dous: doux
doucereus: doucereux
encor: encore
memoire: mémoire
Trofée: Trophé
samoureus: amoureux
cheveus: cheveux
coutans: coûtant
plantureus: plantureux
Porfyre: Porphyre
iumeaus: jumeaux
amoureus: amoureux
diamans: diamant
pés: près
peus: pu
emouvoir: émouvoir
ames: âmes
dea: des
iamais: jamais
ie: je
puisser: puisse
Verrai-je point le dous jour, qui m’aporte
Ou tréve, ou pais, ou la vie, ou la mort,
Pour édenter le souci qui me mord
Le cœur a nu, d’une lime si forte ?
Verrai-je point que ma Naiade sorte
Du fond de l’eau, pour m’enseigner le port ?
Nourai-je point, ainsi qu’Ulysse à bord,
Aiant au flanc son linge pour escorte ?
Verrai-je point, que ces astres jumeaus,
En ma faveur, encore par les eaus
Montrent leur flame a ma caréne lasse ?
Verrai-je point tant de vens s’acorder,
Et calmement mon navire aborder,
Comme il souloit, au havre de sa grace ?
aporte:apporte
pais:paix
a nu:à nu
jumeaus:jumeaux
a ma caréne:à ma carène
vens:vents
acorder:accorder
Quel dieu malin, quel astre me fit estre
Et de misere & de tourment fit plein ?
Quel destin fit, que touiours ie me plain
De la rigueur d'un trop rigoreus maistre ?
Quelle des seurs à l'heure de mon estre
Noircit le fil de mon fort inhumain ?
Et quel Démon d'une fenestre main
Berça mon cors quand le ciel me fit naistre.
Heureus ceus là dont la terre a les os,
Heureus ceus là, que la nuit du Chaos
Presse au giron de la masse brutale :
Sans sentiment leur repos est heureus,
Que fuis ie, las ! moi chetif amoureus,
Pour trop sentir, qu'un Sisyphe ou Tantale ?
estre: être
misere: misère
touiours: toujours
ie: je
plain: plains
rigoreus: rigoureux
maistre: maître
seurs: soeurs
fenestre: fenêtre
cors: corps
naistre: naître
heureus: heureux
ceus: ceux
chetif: chétif
amoureus: amoureux
Divin Bellai, dont les nombreuses lois
Par une ardeur du peuple séparée,
Ont revetu l'enfant de Cytherée
D'arc, de flambeau, de trais, & de carquois,
Si le dous feu dont, chaste, tu ardois,
Enflame encor' ta poitrine sacrée,
Si ton oreille encore se recrée
D'ouir les plains des amoureuses vois,
Or ton Ronsard qui sanglote, & lamente,
Pâle, agité des flos de la tourmente,
Croisant en vain ses mains devers les Dieus,
En fraile nes, & sans voile, & sans rame,
Et loin du bord, ou pour astre sa Dame
Le conduisoit du Fare de ses yeus.
revetu: revêtu
dous: doux
Enflame: Enflamme
encor: encore
ouir: entendre
plains: plaintes
vois: voix
flos: flots
devers: vers
Dieus: Dieux
fraile: frêle
ou: où
conduisoit: conduisit
Fare: phare
yeus: yeux
Quand le Soleil a chef renversé plonge
Son char doré dans le sein du vieillard,
Et que la nuit un bandeau sommeillard
Des deus côtes de l’Horizon alonge:
Amour adonc qui sape, mine, & ronge
De ma raison le chancelant rempart,
Pour l’assaillir à l’heure à l’heure part,
Armant son camp des ombres & du songe.