Les Amours (page 9)
Car des le jour que j’en refu blessé,
Soit pres ou loin, je n’ai jamais cessé
De l’adorer de fait ou de pensée.
coeur:cœur
traina:traîna
vestir:vêtir
voiant:voyant
des le:dès le
refu:refus
Voici le bois, que ma sainte Angelette
Sus le printans anime de son chant,
Voici les fleurs que son pie va marchant
Lors que pensive elle s’esbat seulette.
Iö voici la prée verdelette,
Qui prend vigueur de sa main la touchant,
Quand pas à pas pillarde va cherchant
Le bel émail de l’herbe nouvelette.
Ici chanter, là pleurer je la vi,
Ici sourrire, & là je fu ravi
De ses beaus yeus, par lesquels je desvie:
Ici s’asseoir, là je la vi dancer:
Sus le mestier d’un si vague penser
Amour ourdit les trames de ma vie.
printans:printemps
pie:pied
ebat:ébat
vi:vis
sourrire:sourire
fu:fus
beaus:beaux
desvie:dévie
Sainte Gâtine heureuse secretaire
De mes ennuis, qui répons en ton bois,
Ores en haute, ores en basse vois,
Aus lons soupirs que mon cœur ne peut taire.
Loir, qui refrains la course voulontaire
Du plus courant de tes flots Vandomois,
Quand accuser ceste beauté tu m’ois,
De qui toujours je m’affame & m’altere :
Si dextrement l’augure j’ai receu,
Et si mon oeïl ne fut hier deceu
Des dous regars de ma douce Thalie,
Dorenavant poëte me ferés,
Et par la France appellés vous serés
L’un mon laurier, l’autre ma Castalie.
secretaire:secrétaire
vois:voix
Aus:Aux
lons:longs
voulontaire:volontaire
ceste:cette
receu:reçu
oeïl:œil
deceu:déçu
regars:regards
Dorenavant:Dorénavant
poëte:poète
ferés:ferez
appellés:appelés
serés:serez
Encepandant que tu frappes au but
De la vertu, qui n'a point sa seconde,
Et qu'a lons trais tu t'enyvres de l'onde
Que l'Ascrean entre les Muses but,
Ici, Baïf, ou le mont de Sabut
Charge de vins son épaule feconde,
Pensif je voi la fuite vagabonde
Du Loir qui traine à la mer son tribut.
Ores un antre, or un desert sauvage,
Ore me plait le segret d'un rivage,
Pour essaier de tromper mon ennui :
Mais quelque horreur de forest qui me tienne,
Faire ne puis qu'Amour toujours ne vienne
Parlant à moi, & moi toujours à lui.
Encepandant: Encependant
a lons trais : à longs traits
enyvres : enivres
ou : où
feconde : féconde
voi : vois
desert: désert
segret : secret
essaier: essayer
forest: forêt
& : et
Quel bien aurai-je apres avoir esté… etc.
Quel bien auray-je apres avoir esté Si longuement privé des yeux de celle, Qui le Soleil de leur vive etincelle Rendroient honteux au midy d’un esté ?
Et quel plaisir voyant le ciel vouté De ce beau front qui les beautez recelle, Et ce col blanc qui de blancheur excelle Un mont de laict sus le jonc cailloté ?
Comme du Grec la trope errante et sotte, Afriandée aux douceurs de la Lote, Sans retourner se plaisoit d’en manger :
Ainsi j’ay peur que mon ame friande D’une si rare et si douce viande, Laisse mon corps pour vivre en l’estranger.
Puis que je n’ai pour faire ma retraitte
Du Labyrinth, qui me va séduisant,
Comme Thesée, un filet conduisant
Mes pas douteus dans les erreurs de Crete:
Eussé-je au moins une poitrine faite,
Ou de Crystal, ou de verre luisant,
Lors tu serois dedans mon coeur lisant,
De quelle foi mon amour est parfaite.
Si tu savois de quelle affection
Je suis captif de ta perfection,
La mort seroit un confort à ma plainte:
Et lors peut estre éprise de pitié,
Tu pousserois sur ma dépouille esteinte,
Quelque soûpir de tardive amitié.
Puis que:Puisque
Labyrinth:Labyrinthe
Thesée:Thésée
douteus:douteux
Crete:Crète
coeur:cœur
peut estre:peut-être
pousserois:pousserais
Ha, Bel-accueil, que ta douce parolle
Vint traitrement ma jeunesse offenser,
Quand au premier tu l'amenas dancer,
Dans le verger, l'amoureuse carolle.
Amour adonc me mit à son ecolle,
Ayant pour maitre un peu sage penser,
Qui dès le jour me mena commencer
Le chapelet de la danse plus folle.
Depuis cinq ans dedans ce beau verger,
Je vois balant avecque Faux-Danger,
Sous la chanson d'Allegés moi Madame :
Le tabourin se nomme Foi-Plaisir,
La flûte, Erreur, le rebec Vain Désir,
& les cinq pas, la Perte de mon âme.
parolle: parole
dancer: danser
adonc: donc
ecolle: école
avecque: avec
Allegés: Allégez
En escrimant un Démon m'élança,
Le mousse fil d'une arme rabatue,
Qui de sa pointe aus autres non pointue,
Iusques à l'os le coude m'offença.
La tout le bras à seigner commença,
Quand par pitié la beauté qui me tuë,
De l'estancher, soigneuse s'esuertuë,
Et de ces dois ma plaie elle pança.
Las, di-ie lors, si tu as quelque enuie
De soulager les plaies de ma vie,
Et lui donner sa premiere vigueur,
Non cette ci, mais de ta pitié sonde
L'âpre tourment d'une autre plus profonde,
Que vergogneus ie cele dans mon coeur.
rabatue: rabattue
aus: aux
Iusques: Jusqu'
m'offença: m'offensa
La: Là
seigner: saigner
tuë: tue
l'estancher: l’étancher
s'esuertuë: s'évertue
pança: pansa
di-ie: dis-je
enuie: ennuie
premiere: première
cette ci: celle-ci
vergogneus: vergogneuse
ie: je
cele: celle
Toujours des bois la sime n'est chargée
Sous les toisons d'un hyver éternel,
Toujours des Dieu le foudre criminel
Ne darde en bas sa menace enragée.
Toujours les vens, toujours la mer Egée
Ne gronde pas d'un orage cruel:
Mais de la dent d'un soin continuel,
Toujours, toujours ma vie est outragée
Plus je me force à le voir tuer
Plus il renait pour mieus s'esvertüer
De feconder une guerre en moimesme
O fort Thebain, si ta serve vertu
Avoir encor ce monstre combatu
Ce seroit bien de tes faits le tresieme.
sime:cime
vens:vents
renait:renaît
esvertüer:évertuer
feconder:féconder
moimesme:moi-même
combatu:combattu
tresieme:treizième
Je veus brûler pour m'en voler au cieus,
Tout l'imparfait de cette écorce humaine,
M’éternisant, comme le fis d'Alcméne,
Qui tout en feu s'assit entre les Dieus.
Ja mon esprit chatouillé de son mieus,
Dedans ma chair, rebelle se promeine,
Et ja le bois de sa victime ameine
Pour s'enflamer aus raisons de tes yeus.
O saint brazier, ô feu chastement beau,
Las ! brûle moi d'un si chaste flambeau,
Qu'abandonnant ma dépouille conüe,
Nét libre, & nu, ie vole d'un plein saut,
Iusques au ciel pour adorer la haut,
L'autre beauté dont la tiene est venüe.
ie: je
veus: veux
en voler: envoler
au: aux
cieus: cieux
fis: fils
Dieus: Dieux
mieus: mieux
promeine: promène
ameine: amène
aus: aux
enflamer: s enflammer
yeus: yeux
brazier: brasier
conue: connue
Nét: Né
Iusques : Jusques
la haut: là-haut
tiene: tienne
venüe: venue
Ce fol penser pour s'en voler plus haut
Apres le bien que hautain je desire,
S'est emplumé d'ales jointes de cire,
Propres à fondre aus rais du premier chaut.
Lui fait oiseau, dispost de saut en saut,
Poursuit en vain l'obget de son martire,
Et toi, qui peus, & lui dois contredire,
Tu le vois bien, Raison, & ne t'en chaut.
Sous la clarté d'une estoile si belle,
Cesse penser de hazarder ton ale,
Ains que te voir en brullant deplumer :
Car pour étaindre une ardeur si cuisante.
L'eau de mes yeus ne seroit suffisante,
Ni suffisans touts les flots de la mer.
Ce: Cette
fol: folle
penser: pensée
en voler: envoler
Apres: Après
desire: désire
ales: ailes
aus: aux
rais: rayons
dispost: dispos
obget: objet
martire: martyre
peus: peux
estoile: étoile
hazarder: hasarder
ale: aile
Ains: Ainsi
brullant: brûlant
deplumer: déplumée
étaindre: éteindre
yeus: yeux
seroit: serait
suffisans: suffisants
Or que le ciel, or que la terre est pleine,
De glas, de graele esparse en tous endrois,
Et que l’horreur des plus froidureus mois
Fait herisser les cheveus de la plaine.
Or que le vent, qui mutin se promeine
Romt les rochers, & desplante les bois,
Et que la mer redoublant ses abois,
Contre les bors sa plus grand rage ameine,
Amour me brulle, & l’hyver froidureus,
Qui gele tout, de mon feu chaleureus
Ne gele point l’ardeur qui toujours dure:
Voiés, Amans, comme je suis traitté,
Je meurs de froid au plus chaut de l’Esté,
Et de chaleur au coeur de la froidure.
graele:grêle
esparse:éparse
endrois:endroits
froidureus:froidureux
herisser:hérisser
cheveus:cheveux
Romt:rompt
desplante:déplante
bors:bords
brulle:brûle
gele:gèle
Voiés:Voyez
coeur:cœur
Je ne suis point, Muses, acoutumé
Voir vôtre bal, sous la tarde serée:
Je n’ai point beu dedans l’onde sacrée
Fille du pié du cheval emplumé.
De tes beaus rais chastement alumé
Je fu poëte: & si ma vois recrée,
Et si ma lyre aucunement agrée,
Ton oeil en soit, non Parnase, estimé.
Certes le ciel te devoit à la France
Quand le Thuscan, & Sorgue & sa Florence,
Et son Laurier engrava dans les cieus:
Ore trop tard, beauté plus que divine,
Tu vois nostre âge, helas, qui n’est pas digne,
Tant seulement de parler de tes yeus.
acoutumé:accoutumé
vôtre:votre
serée:serrée
beu:bu
pié:pied
alumé:allumé
fu poëte:fus poète
vois:voix
oeil:œil
cieus:cieux
Ni les dedains d'un Nymfe si belle,
Ni le plaisir de me fondre en langueur,
Ni la fierté de sa douce rigueur,
Ni contre amour sa chasteté rebelle :
Ni le penser de trop penser en elle,
Ni de mes yeus la fatale liqueur,
Ni mes soupirs messagers de mon coeur,
Ni de ma flame une ardeur eternelle.
Ni le desir qui me lime & me mord,
Ni voir écrite en ma face la mort,
Ni les erreurs d'une longue complainte,
Ne briseront mon coeur de diamant,
Que sa beauté n'i soit toujours emprainte :
Belle fin fait qui meurt en bien aimant.
dedains: dédains
Nymfe: Nymphe
le penser: la pensée
yeus: yeux
flame: flamme
eternelle: éternelle
desir: désir
n i: n'y
emprainte: empreinte
Dedans le lit ou mal sain je repose,
Presque en langueur Madame trespassa
Au mois de Juin, quand la fievre effaça
Son teint d'œillets, & ses levres de rose.
Une vapeur avec sa fievre éclose,
Entre les dras son venin delaissa,
Qui par destin, diverse, me blessa
D'une autre fievre en mes veines enclose.
L'un apres l'autre elle avoit froid & chaut :
Ne l'un, ne l'autre a mon mal ne deffaut :
Et quand l'un croit l'autre ne diminüe :
L'âpre tourment toujours ne la tentoit,
De deus jours l'un sa fievre s'alentoit,
Las, mais la mienne est toujours continüe.
ou : où
mal sain : malsain
trespassa : trépassa
fievre : fièvre
& : et
levres : lèvres
fievre : fièvre
dras : draps
delaissa : délaissa
apres : après
avoit : avait
chaut : chaud
Ne l un : Ni l'un
ne l autre : ni l'autre
a : à
deffaut : défaut
diminüe : diminue
tentoit : tentait
deus : deux
alentoit : abaissait
continüe : continue
O trais fichés dans le but de mon ame,
O folle emprise, ô pensers repensés,
O vainement mes jeunes ans passés,
O miel, ô fiel, dont me repaist Madame.
O chaut, ô froid, qui m'englace & m'enflame,
O prompts desirs d'esperance cassés,
O douce erreur, ô pas en vain trassés,
O mons, ô rocs, que ma douleur entame,
O Terre, ô mer, chäos, destins & cieus,
O nuit, ô jour, ô Manes stygieus,
O fiere ardeur, ô passion trop forte :
O vous Démons, & vous divins Esprits,
Si quelque amour quelque fois vous a pris,
Voiés pour dieu quelle peine je porte.
trais: traits
ame: âme
pensers repensés: pensées repensées
repaist: repaît
chaut: chaud
m englace: m'englace
m enflame: m'enflamme
desirs d esperance: désirs d'espérance
trassés: tracés
mons: monts
chäos: chaos
cieus: cieux
Manes stygieus: Mânes stygieux
fiere: fière
voiés: voyez
Las ! force m'est qu'en brullant je me taise,
Car d'autant plus qu'esteindre je me veus,
Plus le desir me ralume les feus,
Qui languissoient dessous la morte braise.
Si suis-je heureus, (& cela me rapaise)
De plus soufrir que soufrir je ne peus,
Et d'endurer le mal dont je me deus.
Je me deus ? non, mais dont je suis bien aise.
Par ce dous mal j'adorai la beauté,
Qui me liant d'une humble cruauté
Me dénoüa les liens d'ignorance.
Par lui me vint ce vertueus penser,
Qui jusqu'au ciel fit mon coeur élancer,
Aelé de foi, d'amour & d'esperance.
brullant: brûlant
esteindre: éteindre
veus: veux
desir: désir
ralume: rallume
feus: feux
languissoient: languissaient
heureus: heureux
soufrir: souffrir
peus: peux
deus: deux
dous: doux
adorai: adorais
dénoüa: dénoua
ce vertueus penser: cette vertueuse pensée
aelé: ailé
esperance: espérance
Jamais au cœur ne sera que je n'aie,
Soit que je tombe en l'obli du cercueil,
Le souvenir du favorable acueil,
Qui regarit & rengregea ma plaie.
Car cette la, pour qui cent mors j'essaie,
Me salüant d'un petit ris de l’œil,
Si doucement satisfait à mon deuil,
Qu'un seul regard les interests m'en paie.
Si donc le bien d'un esperé bon jour,
Plein de caresse, apres un long sejour,
En cent nectars peut enyvrer mon ame :
Quel paradis m'apporteront les nuis,
Ou se perdra le tout de mes ennuis,
Evanoüi dans le sein de Madame ?
obli: oubli
acueil: accueil
regarit: reguérit
&: et
rengregea: rengrégea
la: là
mors: morts
salüant: saluant
interests: intérêts
esperé: espéré
apres: après
sejour: séjour
ennyvrer: enivrer
ame: âme
nuis: nuits
Ou: Où
Evanoüi: Evanoui
Au cœur d'un val, emaillé tout au rond
De mile fleurs, de loin j'avisai celle,
Dont la beauté dedans mon cœur se cele,
Et les douleurs m'apparoissent au front.
Des bois toffus voiant le lieu profond,
J'armai mon cœur d'asseurance nouvelle,
Pour lui chanter les maus que j'ai pour elle,
Et les tourments que ces beaus yeus me font.
En cent façons, desjà, desjà ma langue
Avantpensoit les mots de sa harangue,
Jà soulageant de mes peines le fais,
Quand un Centaure envieus sur ma vie
L'aiant en crope au galop l'a ravie,
Me laissant seul, & mes cris imparfaits.
emaillé: émaillé
mile: mille
avisai: avisais
apparoissent: apparaissent
toffus: touffus
voiant: voyant
armai: armais
asseurance: assurance
maus: maux
beaus: beaux
yeus: yeux
desjà: déjà
Avantpensoit: Avant pensait
fais: faix
envieus: envieux
aiant: ayant
crope: croupe
&: et
Veuve maison des beaus yeus de Madame,
Qui pres & loin me paissent de douleur,
Je t'acompare à quelque pré sans fleur,
A quelque cors orfelin de son ame.
L'honneur du ciel n'est-ce pas cette flame
Qui donne aus dieus & lumiere & chaleur ?
Ton ornement n'est-ce pas la valeur
De son bel œil, qui tout le monde enflame ?
Soient tes buffets chargés de masse d'or,
Et soient tes flancs empeinturés encor
De mainte histoire en fils d'or enlassée :
Cela, Maison, ne me peut réjouïr,
Sans voir en toi cette Dame, & l'ouïr,
Que j'oi toujours, & voi dans ma pensée.
beaus: beaux
yeus: yeux
pres: près
t'acompare: te compare
orfelin: orphelin
ame: âme
flame: flamme
aus: aux
dieus: dieux
lumiere: lumière
enflame: enflamme
enlassée: enlacée
réjouïr: réjouir
&: et
j'oi: j'oie
voi: vois
Puis qu’aujourd’hui pour me donner confort,
De ses cheveus ma Maistresse me donne,
D’avoir receu, mon coeur je te pardonne,
Mes ennemis au dedans de mon fort.
Non pas cheveus, mais un lien bien fort
Qu’Amour me lasse, & que le ciel m’ordonne,
Ou franchement captif je m’abandonne,
Serf volontaire, en volontaire effort.
D’un si beau crin le dieu que Déle honore,
Son col de lait blondement ne decore,
Ni les flambeaus du chef Egyptien.
Quand de leurs feus les astres se couronnent,
Maugré la nuit ne treluisent si bien,
Que ces cheveus qui mes bras environnent.
Puis qu:Puisqu
cheveus:cheveux
coeur:cœur
decore:décore
flambeaus:flambeaux
Egyptien:égyptien
feus:feux
Je m’asseuroi qu’au changement des cieus,
Cest an nouveau romproit ma destinée,
Et que sa trace en serpant retournée,