Les Amours (page 9)

Pierre de Ronsard · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Amours (1553) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Car des le jour que j’en refu blessé,

Soit pres ou loin, je n’ai jamais cessé

De l’adorer de fait ou de pensée.

coeur:cœur

traina:traîna

vestir:vêtir

voiant:voyant

des le:dès le

refu:refus

Voici le bois, que ma sainte Angelette

Sus le printans anime de son chant,

Voici les fleurs que son pie va marchant

Lors que pensive elle s’esbat seulette.

Iö voici la prée verdelette,

Qui prend vigueur de sa main la touchant,

Quand pas à pas pillarde va cherchant

Le bel émail de l’herbe nouvelette.

Ici chanter, là pleurer je la vi,

Ici sourrire, & là je fu ravi

De ses beaus yeus, par lesquels je desvie:

Ici s’asseoir, là je la vi dancer:

Sus le mestier d’un si vague penser

Amour ourdit les trames de ma vie.

printans:printemps

pie:pied

ebat:ébat

vi:vis

sourrire:sourire

fu:fus

beaus:beaux

desvie:dévie

Sainte Gâtine heureuse secretaire

De mes ennuis, qui répons en ton bois,

Ores en haute, ores en basse vois,

Aus lons soupirs que mon cœur ne peut taire.

Loir, qui refrains la course voulontaire

Du plus courant de tes flots Vandomois,

Quand accuser ceste beauté tu m’ois,

De qui toujours je m’affame & m’altere :

Si dextrement l’augure j’ai receu,

Et si mon oeïl ne fut hier deceu

Des dous regars de ma douce Thalie,

Dorenavant poëte me ferés,

Et par la France appellés vous serés

L’un mon laurier, l’autre ma Castalie.

secretaire:secrétaire

vois:voix

Aus:Aux

lons:longs

voulontaire:volontaire

ceste:cette

receu:reçu

oeïl:œil

deceu:déçu

regars:regards

Dorenavant:Dorénavant

poëte:poète

ferés:ferez

appellés:appelés

serés:serez

Encepandant que tu frappes au but

De la vertu, qui n'a point sa seconde,

Et qu'a lons trais tu t'enyvres de l'onde

Que l'Ascrean entre les Muses but,

Ici, Baïf, ou le mont de Sabut

Charge de vins son épaule feconde,

Pensif je voi la fuite vagabonde

Du Loir qui traine à la mer son tribut.

Ores un antre, or un desert sauvage,

Ore me plait le segret d'un rivage,

Pour essaier de tromper mon ennui :

Mais quelque horreur de forest qui me tienne,

Faire ne puis qu'Amour toujours ne vienne

Parlant à moi, & moi toujours à lui.

Encepandant: Encependant

a lons trais : à longs traits

enyvres : enivres

ou : où

feconde : féconde

voi : vois

desert: désert

segret : secret

essaier: essayer

forest: forêt

& : et

Quel bien aurai-je apres avoir esté… etc.

Quel bien auray-je apres avoir esté Si longuement privé des yeux de celle, Qui le Soleil de leur vive etincelle Rendroient honteux au midy d’un esté ?

Et quel plaisir voyant le ciel vouté De ce beau front qui les beautez recelle, Et ce col blanc qui de blancheur excelle Un mont de laict sus le jonc cailloté ?

Comme du Grec la trope errante et sotte, Afriandée aux douceurs de la Lote, Sans retourner se plaisoit d’en manger :

Ainsi j’ay peur que mon ame friande D’une si rare et si douce viande, Laisse mon corps pour vivre en l’estranger.

Puis que je n’ai pour faire ma retraitte

Du Labyrinth, qui me va séduisant,

Comme Thesée, un filet conduisant

Mes pas douteus dans les erreurs de Crete:

Eussé-je au moins une poitrine faite,

Ou de Crystal, ou de verre luisant,

Lors tu serois dedans mon coeur lisant,

De quelle foi mon amour est parfaite.

Si tu savois de quelle affection

Je suis captif de ta perfection,

La mort seroit un confort à ma plainte:

Et lors peut estre éprise de pitié,

Tu pousserois sur ma dépouille esteinte,

Quelque soûpir de tardive amitié.

Puis que:Puisque

Labyrinth:Labyrinthe

Thesée:Thésée

douteus:douteux

Crete:Crète

coeur:cœur

peut estre:peut-être

pousserois:pousserais

Ha, Bel-accueil, que ta douce parolle

Vint traitrement ma jeunesse offenser,

Quand au premier tu l'amenas dancer,

Dans le verger, l'amoureuse carolle.

Amour adonc me mit à son ecolle,

Ayant pour maitre un peu sage penser,

Qui dès le jour me mena commencer

Le chapelet de la danse plus folle.

Depuis cinq ans dedans ce beau verger,

Je vois balant avecque Faux-Danger,

Sous la chanson d'Allegés moi Madame :

Le tabourin se nomme Foi-Plaisir,

La flûte, Erreur, le rebec Vain Désir,

& les cinq pas, la Perte de mon âme.

parolle: parole

dancer: danser

adonc: donc

ecolle: école

avecque: avec

Allegés: Allégez

En escrimant un Démon m'élança,

Le mousse fil d'une arme rabatue,

Qui de sa pointe aus autres non pointue,

Iusques à l'os le coude m'offença.

La tout le bras à seigner commença,

Quand par pitié la beauté qui me tuë,

De l'estancher, soigneuse s'esuertuë,

Et de ces dois ma plaie elle pança.

Las, di-ie lors, si tu as quelque enuie

De soulager les plaies de ma vie,

Et lui donner sa premiere vigueur,

Non cette ci, mais de ta pitié sonde

L'âpre tourment d'une autre plus profonde,

Que vergogneus ie cele dans mon coeur.

rabatue: rabattue

aus: aux

Iusques: Jusqu'

m'offença: m'offensa

La: Là

seigner: saigner

tuë: tue

l'estancher: l’étancher

s'esuertuë: s'évertue

pança: pansa

di-ie: dis-je

enuie: ennuie

premiere: première

cette ci: celle-ci

vergogneus: vergogneuse

ie: je

cele: celle

Toujours des bois la sime n'est chargée

Sous les toisons d'un hyver éternel,

Toujours des Dieu le foudre criminel

Ne darde en bas sa menace enragée.

Toujours les vens, toujours la mer Egée

Ne gronde pas d'un orage cruel:

Mais de la dent d'un soin continuel,

Toujours, toujours ma vie est outragée

Plus je me force à le voir tuer

Plus il renait pour mieus s'esvertüer

De feconder une guerre en moimesme

O fort Thebain, si ta serve vertu

Avoir encor ce monstre combatu

Ce seroit bien de tes faits le tresieme.

sime:cime

vens:vents

renait:renaît

esvertüer:évertuer

feconder:féconder

moimesme:moi-même

combatu:combattu

tresieme:treizième

Je veus brûler pour m'en voler au cieus,

Tout l'imparfait de cette écorce humaine,

M’éternisant, comme le fis d'Alcméne,

Qui tout en feu s'assit entre les Dieus.

Ja mon esprit chatouillé de son mieus,

Dedans ma chair, rebelle se promeine,

Et ja le bois de sa victime ameine

Pour s'enflamer aus raisons de tes yeus.

O saint brazier, ô feu chastement beau,

Las ! brûle moi d'un si chaste flambeau,

Qu'abandonnant ma dépouille conüe,

Nét libre, & nu, ie vole d'un plein saut,

Iusques au ciel pour adorer la haut,

L'autre beauté dont la tiene est venüe.

ie: je

veus: veux

en voler: envoler

au: aux

cieus: cieux

fis: fils

Dieus: Dieux

mieus: mieux

promeine: promène

ameine: amène

aus: aux

enflamer: s enflammer

yeus: yeux

brazier: brasier

conue: connue

Nét: Né

Iusques : Jusques

la haut: là-haut

tiene: tienne

venüe: venue

Ce fol penser pour s'en voler plus haut

Apres le bien que hautain je desire,

S'est emplumé d'ales jointes de cire,

Propres à fondre aus rais du premier chaut.

Lui fait oiseau, dispost de saut en saut,

Poursuit en vain l'obget de son martire,

Et toi, qui peus, & lui dois contredire,

Tu le vois bien, Raison, & ne t'en chaut.

Sous la clarté d'une estoile si belle,

Cesse penser de hazarder ton ale,

Ains que te voir en brullant deplumer :

Car pour étaindre une ardeur si cuisante.

L'eau de mes yeus ne seroit suffisante,

Ni suffisans touts les flots de la mer.

Ce: Cette

fol: folle

penser: pensée

en voler: envoler

Apres: Après

desire: désire

ales: ailes

aus: aux

rais: rayons

dispost: dispos

obget: objet

martire: martyre

peus: peux

estoile: étoile

hazarder: hasarder

ale: aile

Ains: Ainsi

brullant: brûlant

deplumer: déplumée

étaindre: éteindre

yeus: yeux

seroit: serait

suffisans: suffisants

Or que le ciel, or que la terre est pleine,

De glas, de graele esparse en tous endrois,

Et que l’horreur des plus froidureus mois

Fait herisser les cheveus de la plaine.

Or que le vent, qui mutin se promeine

Romt les rochers, & desplante les bois,

Et que la mer redoublant ses abois,

Contre les bors sa plus grand rage ameine,

Amour me brulle, & l’hyver froidureus,

Qui gele tout, de mon feu chaleureus

Ne gele point l’ardeur qui toujours dure:

Voiés, Amans, comme je suis traitté,

Je meurs de froid au plus chaut de l’Esté,

Et de chaleur au coeur de la froidure.

graele:grêle

esparse:éparse

endrois:endroits

froidureus:froidureux

herisser:hérisser

cheveus:cheveux

Romt:rompt

desplante:déplante

bors:bords

brulle:brûle

gele:gèle

Voiés:Voyez

coeur:cœur

Je ne suis point, Muses, acoutumé

Voir vôtre bal, sous la tarde serée:

Je n’ai point beu dedans l’onde sacrée

Fille du pié du cheval emplumé.

De tes beaus rais chastement alumé

Je fu poëte: & si ma vois recrée,

Et si ma lyre aucunement agrée,

Ton oeil en soit, non Parnase, estimé.

Certes le ciel te devoit à la France

Quand le Thuscan, & Sorgue & sa Florence,

Et son Laurier engrava dans les cieus:

Ore trop tard, beauté plus que divine,

Tu vois nostre âge, helas, qui n’est pas digne,

Tant seulement de parler de tes yeus.

acoutumé:accoutumé

vôtre:votre

serée:serrée

beu:bu

pié:pied

alumé:allumé

fu poëte:fus poète

vois:voix

oeil:œil

cieus:cieux

Ni les dedains d'un Nymfe si belle,

Ni le plaisir de me fondre en langueur,

Ni la fierté de sa douce rigueur,

Ni contre amour sa chasteté rebelle :

Ni le penser de trop penser en elle,

Ni de mes yeus la fatale liqueur,

Ni mes soupirs messagers de mon coeur,

Ni de ma flame une ardeur eternelle.

Ni le desir qui me lime & me mord,

Ni voir écrite en ma face la mort,

Ni les erreurs d'une longue complainte,

Ne briseront mon coeur de diamant,

Que sa beauté n'i soit toujours emprainte :

Belle fin fait qui meurt en bien aimant.

dedains: dédains

Nymfe: Nymphe

le penser: la pensée

yeus: yeux

flame: flamme

eternelle: éternelle

desir: désir

n i: n'y

emprainte: empreinte

Dedans le lit ou mal sain je repose,

Presque en langueur Madame trespassa

Au mois de Juin, quand la fievre effaça

Son teint d'œillets, & ses levres de rose.

Une vapeur avec sa fievre éclose,

Entre les dras son venin delaissa,

Qui par destin, diverse, me blessa

D'une autre fievre en mes veines enclose.

L'un apres l'autre elle avoit froid & chaut :

Ne l'un, ne l'autre a mon mal ne deffaut :

Et quand l'un croit l'autre ne diminüe :

L'âpre tourment toujours ne la tentoit,

De deus jours l'un sa fievre s'alentoit,

Las, mais la mienne est toujours continüe.

ou : où

mal sain : malsain

trespassa : trépassa

fievre : fièvre

& : et

levres : lèvres

fievre : fièvre

dras : draps

delaissa : délaissa

apres : après

avoit : avait

chaut : chaud

Ne l un : Ni l'un

ne l autre : ni l'autre

a : à

deffaut : défaut

diminüe : diminue

tentoit : tentait

deus : deux

alentoit : abaissait

continüe : continue

O trais fichés dans le but de mon ame,

O folle emprise, ô pensers repensés,

O vainement mes jeunes ans passés,

O miel, ô fiel, dont me repaist Madame.

O chaut, ô froid, qui m'englace & m'enflame,

O prompts desirs d'esperance cassés,

O douce erreur, ô pas en vain trassés,

O mons, ô rocs, que ma douleur entame,

O Terre, ô mer, chäos, destins & cieus,

O nuit, ô jour, ô Manes stygieus,

O fiere ardeur, ô passion trop forte :

O vous Démons, & vous divins Esprits,

Si quelque amour quelque fois vous a pris,

Voiés pour dieu quelle peine je porte.

trais: traits

ame: âme

pensers repensés: pensées repensées

repaist: repaît

chaut: chaud

m englace: m'englace

m enflame: m'enflamme

desirs d esperance: désirs d'espérance

trassés: tracés

mons: monts

chäos: chaos

cieus: cieux

Manes stygieus: Mânes stygieux

fiere: fière

voiés: voyez

Las ! force m'est qu'en brullant je me taise,

Car d'autant plus qu'esteindre je me veus,

Plus le desir me ralume les feus,

Qui languissoient dessous la morte braise.

Si suis-je heureus, (& cela me rapaise)

De plus soufrir que soufrir je ne peus,

Et d'endurer le mal dont je me deus.

Je me deus ? non, mais dont je suis bien aise.

Par ce dous mal j'adorai la beauté,

Qui me liant d'une humble cruauté

Me dénoüa les liens d'ignorance.

Par lui me vint ce vertueus penser,

Qui jusqu'au ciel fit mon coeur élancer,

Aelé de foi, d'amour & d'esperance.

brullant: brûlant

esteindre: éteindre

veus: veux

desir: désir

ralume: rallume

feus: feux

languissoient: languissaient

heureus: heureux

soufrir: souffrir

peus: peux

deus: deux

dous: doux

adorai: adorais

dénoüa: dénoua

ce vertueus penser: cette vertueuse pensée

aelé: ailé

esperance: espérance

Jamais au cœur ne sera que je n'aie,

Soit que je tombe en l'obli du cercueil,

Le souvenir du favorable acueil,

Qui regarit & rengregea ma plaie.

Car cette la, pour qui cent mors j'essaie,

Me salüant d'un petit ris de l’œil,

Si doucement satisfait à mon deuil,

Qu'un seul regard les interests m'en paie.

Si donc le bien d'un esperé bon jour,

Plein de caresse, apres un long sejour,

En cent nectars peut enyvrer mon ame :

Quel paradis m'apporteront les nuis,

Ou se perdra le tout de mes ennuis,

Evanoüi dans le sein de Madame ?

obli: oubli

acueil: accueil

regarit: reguérit

&: et

rengregea: rengrégea

la: là

mors: morts

salüant: saluant

interests: intérêts

esperé: espéré

apres: après

sejour: séjour

ennyvrer: enivrer

ame: âme

nuis: nuits

Ou: Où

Evanoüi: Evanoui

Au cœur d'un val, emaillé tout au rond

De mile fleurs, de loin j'avisai celle,

Dont la beauté dedans mon cœur se cele,

Et les douleurs m'apparoissent au front.

Des bois toffus voiant le lieu profond,

J'armai mon cœur d'asseurance nouvelle,

Pour lui chanter les maus que j'ai pour elle,

Et les tourments que ces beaus yeus me font.

En cent façons, desjà, desjà ma langue

Avantpensoit les mots de sa harangue,

Jà soulageant de mes peines le fais,

Quand un Centaure envieus sur ma vie

L'aiant en crope au galop l'a ravie,

Me laissant seul, & mes cris imparfaits.

emaillé: émaillé

mile: mille

avisai: avisais

apparoissent: apparaissent

toffus: touffus

voiant: voyant

armai: armais

asseurance: assurance

maus: maux

beaus: beaux

yeus: yeux

desjà: déjà

Avantpensoit: Avant pensait

fais: faix

envieus: envieux

aiant: ayant

crope: croupe

&: et

Veuve maison des beaus yeus de Madame,

Qui pres & loin me paissent de douleur,

Je t'acompare à quelque pré sans fleur,

A quelque cors orfelin de son ame.

L'honneur du ciel n'est-ce pas cette flame

Qui donne aus dieus & lumiere & chaleur ?

Ton ornement n'est-ce pas la valeur

De son bel œil, qui tout le monde enflame ?

Soient tes buffets chargés de masse d'or,

Et soient tes flancs empeinturés encor

De mainte histoire en fils d'or enlassée :

Cela, Maison, ne me peut réjouïr,

Sans voir en toi cette Dame, & l'ouïr,

Que j'oi toujours, & voi dans ma pensée.

beaus: beaux

yeus: yeux

pres: près

t'acompare: te compare

orfelin: orphelin

ame: âme

flame: flamme

aus: aux

dieus: dieux

lumiere: lumière

enflame: enflamme

enlassée: enlacée

réjouïr: réjouir

&: et

j'oi: j'oie

voi: vois

Puis qu’aujourd’hui pour me donner confort,

De ses cheveus ma Maistresse me donne,

D’avoir receu, mon coeur je te pardonne,

Mes ennemis au dedans de mon fort.

Non pas cheveus, mais un lien bien fort

Qu’Amour me lasse, & que le ciel m’ordonne,

Ou franchement captif je m’abandonne,

Serf volontaire, en volontaire effort.

D’un si beau crin le dieu que Déle honore,

Son col de lait blondement ne decore,

Ni les flambeaus du chef Egyptien.

Quand de leurs feus les astres se couronnent,

Maugré la nuit ne treluisent si bien,

Que ces cheveus qui mes bras environnent.

Puis qu:Puisqu

cheveus:cheveux

coeur:cœur

decore:décore

flambeaus:flambeaux

Egyptien:égyptien

feus:feux

Je m’asseuroi qu’au changement des cieus,

Cest an nouveau romproit ma destinée,

Et que sa trace en serpant retournée,

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