Les Amours (page 8)
effroiée: effrayée
sembloit: semblait
crioit: criait
forets: fôrets
prisonniere: prisonnière
emmeine: emmène
ou: où
guidoit: guidait
vois: voix
poin: poing
apres: après
mesme: même
veu: vu
espée: épée
CHANSON
Las ! je n’eusse jamais pensé,
Dame, qui causes ma langueur,
De voir ainsi recompensé
Mon service d’une rigueur,
Et qu’en lieu de me secourir
Ta cruauté m’eust fait mourir.
Si fortuné, j’eusse aperceu,
Quand je te vi premierement,
Le mal que j’ai depuis receu
Pour aimer trop loialement,
Mon coeur, qui franc avoit vesqu,
N'eust pas esté si tost veinqu.
Mais tu fis promettre à tes yeus,
Qui seuls me vindrent decevoir,
De me donner encore mieus
Que mon coeur n’esperoit avoir :
Puis comme jalous de mon bien
Ont transformé mon aise en rien.
Si tôt que je vi leur beauté,
Amour me força d’un desir
D’assujettir ma loiauté
Sous l’empire de leur plaisir,
Et decocha de leur regard
Contre mon coeur, le premier dart.
Ce fut, Dame, ton bel accueil,
Qui pour me faire bien heureus,
M’ouvrit par la clef de ton oeil
Le paradis des Amoureus,
Et fait esclave en si beau lieu,
D’un homme je devins un dieu.
Si bien que n’estant plus à moi,
Mais à l’oeil qui m’avoit blessé,
Mon coeur en gage de ma foi
A mon veinqueur je delessé,
Où serf si doucement il est,
Qu’autre liberté lui desplaist.
Et bien qu’il soufre jours & nuis
Meinte amoureuse aversité,
Le plus crüel de ses ennuis
Lui semble une félicité,
Et ne sçauroit jamais vouloir
Qu’un autre oeil le face douloir.
Un grand rocher qui a le dôs
Et les piés toujours outragés,
Ore des Vens, ore des flôs
Contre les rives enragés,
N’est point si ferme que mon coeur
Sous l’orage d’une rigueur.
Car lui de plus en plus aimant
Les beaus yeus qui l’ont enreté,
Semble du tout au Diamant,
Qui pour garder sa fermeté,
Se romp plus tôt sous le marteau,
Que se voir tailler de nouveau.
Ainsi ne l’or qui peut tanter,
Ni grace, beauté, ni maintien,
Ne sauroient dans mon coeur enter
Un autre portrait que le tien,
Et plus tôt il mouroit d’ennui,
Que d’en soufrir un autre en lui.
il ne faut donq pour empecher
Qu’une autre dame en ait sa part,
L’environner d’un grand rocher,
Ou d’une fosse, ou d’un rempart,
Amour te l’a si bien conquis,
Que plus il ne peut estre aquis.
Chanson, les estoilles seront
La nuit, sans les cieus alumer,
Et plus tôt les vens cesseront
De tempester de sus la mer,
Que de ses yeux la cruauté
Puisse amoindrir ma loiauté.
Un voile oscur par l'horizon espars
Troubloit le ciel d'une humeur survenue,
Et l'ær crevé d'une gresle menue
Frapoit à bonds les chams de toutes pars:
Desia Vulcan les bras de ses souldars
Hâtoit dépit à leur forge conue,
Et Juppiter dans le creus d'une nue
Armoit sa main de l'éclair de ses dars:
Quand ma Nymfette en simple verdugade
Cueillant des fleurs, des rais de son oeillade
Essuia l'aer grelleus & pluvieus:
Des vens sortis remprisonna les tropes,
Et ralenta les marteaus des Cyclopes,
Et de Jupin rasserena les yeus.
oscur: obscur
espars: étendu
troubloit: troublait
aer: air
gresle: grêle
frapoit: frappait
chams: champs
pars: parts
desjà: déjà
vulcan: vulcain
souldars: soldats
hâtoit: hâtait
dépit: irrité
conue: connue
Juppiter: Jupiter
creus: creux
armoit: armait
dars: dards
nymfette: nymphette
rais: rayons
essuia: essuya
grelleus: grêleux
pluvieus: pluvieux
vens: vents
tropes: troupes
ralenta: ralentit
marteaus: marteaux
jupin: jupiter
yeus: yeux
En autre part les deux flambeaus de celle
Qui m'esclairoit, sont allés faire jour,
Voire un midi, qui d'un stable sejour,
Sans annuiter dans les cœurs estincelle.
Et que ne sont & d'une & d'une autre aele
Mes deus coustés emplumés alentour?
Haut par le ciel sous l'escorte d'Amour
Je voleroi comme un Cyne, aupres d'elle.
De ses deux rais aiant percé le flanc
J'empourpreroi mes plumes dans mon sang
Pour témoigner la peine que j'endure:
Et suis certain que ma triste langueur
Emouveroit non seulement son cœur
De mes soupirs, mais une roche dure.
deus: deux
flambeaus: flambeaux
m esclairoit: m'éclairait
sejour: séjour
estincelle: étincelle
&: et
aele: aile
coustés: côtés
voleroi: volerai
Cyne: cygne
aupres: auprès
aiant: ayant
J empourpreroi: J'empourprerai
Emouveroit: Emouverait
REDIRECTION
[[Si tu ne veux les astres dépiter En ton malheur, ne mets point en arriere L’humble souspir de mon humble priere : La priere est fille de Jupiter.
Quiconque veut la priere eviter Jamais n’acheve une jeunesse entiere, Et void tousjours de son audace fiere Jusqu’aux enfers l’orgueil precipiter.
Pour ce, orgueilleuse, eschappe cest orage, Mollis un peu le roc de ton courage, Aux longs souspirs de ma triste langueur.
Tousjours le ciel, tousjours l’eau n’est venteuse, Tousjours ne doit ta beauté dépiteuse Contre ma playe endurcir sa rigueur.]]
Si tu ne veux les astres dépiter
etc.
Texte en gras
Entre mes bras qu'ores ores n'arrive
Celle qui tient ma plaie en sa verdeur,
Et ma pensée en gelante tiedeur,
Sur le tapis de ceste herbeuse rive ?
Et que n'est elle une Nymfe native
De quelque bois ? Par l'ombreuse froideur,
Nouveau Sylvain, j'alenterois l'ardeur
Du feu qui m'ard d'une flame trop vive.
Et pourquoi, cieus, l'arrest de vos destins
Ne m'a fait naistre un de ces Paladins
Qui seuls portoient en crope les pucelles ?
Et qui tâtant, baisant, & devisant,
Loin de l'envie, & loin du mesdisant,
Dieus, par les bois vivoient avecques elles ?
ceste : cette
tiedeur : tiédeur
Nymfe : Nymphe
alenterois : alenterais
flame : flamme
cieus : cieux
arrest : arrêt
naistre : naître
portoient : portaient
crope : croupe
mesdisant : médisant
dieus : dieux
vivoient : vivaient
Que tout par tout dorenavant se mue:
Soit desormais Amour soulé de pleurs,
Des chesnes durs puissent naitre les fleurs,
Au choc des vens l'eau ne soit plus émue,
Du cœur des rocs le miel degoute & sue,
Soient du printans semblables les couleurs,
L'esté soit froid, l'hyver plein de chaleurs,
De foi la terre en tous endrois soit nue:
Tout soit changé, puis que le nou si fors
Qui m'estraignoit, & que la seule mort
Devoit couper, ma Dame veut deffaire.
Pourquoi d'Amour méprises tu la loi?
Pourquoi fais tu ce qui ne se peut faire?
Pourquoi roms tu si fausement ta foi?
par tout: partout
dorenavant: dorénavant
desormais: désormais
soulé: saoulé
chesnes: chênes
naitre: naître
vens: vents
degoute: dégoûte
printans: printemps
esté: été
hyver: hiver
endrois: endroits
puis que: puisque
nou: nœud
fors: fort
estraignoit: étreignait
devoit: devait
deffaire: défaire
méprises tu: méprises-tu
fais tu: fais-tu
roms tu: romps-tu
fausement: faussement
Lune à l’oeil brun, la dame aus noirs chevaus,
Qui ça qui là, qui haut qui bas te tournent,
Et de retours, qui jamais ne sejournent,
Trainent ton char eternel en travaus.
A tes desseins les miens ne sont égaus,
Car les amours qui ton coeur epoinçonnent,
Et ceus aussi qui mon coeur eguillonnent,
Divers souhaits desirent à leurs maus.
Toi mignotant ton dormeur de Latmie,
Tu voudrois bien qu’une course endormie
Emblât le train de ton char qui s’enfuit:
Mais moi qu’Amour toute la nuit devore,
Las, des le soir je souhaitte l’Aurore,
Pour voir le jour, que me celoit ta nuit.
chevaus:chevaux
travaus:travaux
A tes:À tes
égaus:égaux
coeur:cœur
epoinçonnent:époinçonnent
ceus:ceux
eguillonnent:aiguillonnent
desirent:désirent
maus:maux
devore:dévore
des le:dès le
souhaitte:souhaite
celoit:celait
Une diverse amoureuse langueur,
Sans se meurir dans mon ame verdoie :
Dedans mes yeus une fontaine ondoie,
Un Montgibel s'enflame dans mon coeur.
L'un de son feu, l'autre de sa liqueur,
Ore me gele, & ore me foudroie,
Et l'un & l'autre à son tour me guerroie,
Sans que l'un soit dessus l'autre vainqueur.
Fais, Amour, fai qu'un des deus ait la place,
Ou le seul feu, ou bien la seule glace,
Et par l'un d'eus mets fin à ce debat :
J'ai, seigneur, j'ai, j'ai de mourir envie,
Mais deus venins n'etouffent la vie,
Tandis que l'un à l'autre se combat.
meurir: mûrir
verdoie: verdoit
yeus: yeux
ondoie: ondoit
s'enflame: s'enflamme
gele: gèle
&: et
fai: fais
deus: deux
eus: eux
debat: débat
deus: deux
etouffent: étouffent
Puis que cet oeil qui fidelement baille
Ses lois aus miens, sur les miens plus ne luit,
L’oscur m’est jour, le jour m’est une nuit,
Tant son absence asprement me travaille.
Le lit me semble un dur camp de bataille,
Rien ne me plait, toute chose me nuit,
Et ce penser, qui me suit & resuit,
Presse mon cœur plus fort qu’une tenaille.
Ja pres du Loir entre cent mile fleurs,
Soulé d’ennuis, de regrets & de pleurs,
J’eusse mis fin à mon angoisse forte,
Sans quelque dieu, qui mon œil va tournant
Vers le païs ou tu es sejournant,
Dont le bel aer sans plus me reconforte.
Puis que: Puisque
fidelement: fidèlement
aus miens: aux miens
oscur: obscur
asprement: âprement
plait: plaît
ce penser: cette pensée
Ja: Déjà
pres: près
cent mile: cent mille
Soulé: Saoulé
païs: pays
ou: où
sejournant: séjournant
aer: air
reconforte: réconforte
Comme le chaut, ou dedans Erymanthe,
Ou sus Rhodope, ou sus un autre mont,
En beau crystal le blanc des neiges font
Par sa tiedeur lentement vehemente :
Ainsi tes yeus (eclair qui me tourmente)
Qui cire & neige à leur regard me font,
Touchans les miens jà distillés les ont
En un ruisseau, qui de mes pleurs s'augmente.
Herbes ne fleurs ne sejournent auprés,
Ains des soucis, des Ifs, & des Cyprés,
Ni d'un verd gai sa rive n'est point pleine.
Les autres eaus par les prés vont roulant,
Mais cette ci par mon sein va coulant,
Qui nuit & jour bruit & rebruit ma peine.
sus: sur
neiges font: neiges fond
tiedeur: tiédeur
vehemente: véhémente
yeus: yeux
eclair: éclair
touchans: Touchant
sejournent auprés: séjournent auprès
cyprés: Cyprès
verd: vert
eaus: eaux
cette ci: celle-ci
De soins mordans & de soucis divers
Soit sans repos ta paupiere eveillée,
Ta levre soit d’un noir venin mouillée,
Tes cheveus soient de viperes couvers.
Du sang infait de ces gros lezars vers
Soit ta poitrine & ta gorge souillée,
Et d’une oeillade obliquement rouillée,
Tant que voudras, guigne moi de travers.
Toujours au ciel je leverai la teste,
Et d’un écrit qui bruit comme tempeste,
Je foudroirai de tes Monstres l’effort:
Autant de fois que tu seras leur guide
Pour m’assaillir dans le seur de mon fort,
Autant de fois me sentiras Alcide.
eveillée:éveillée
cheveus:cheveux
viperes:vipères
infait:infect
lezars:lézards
vers:verts
oeillade:œillade
guigne moi:guigne-moi
leverai:lèverai
De cette douce & fielleuse pasture,
Dont le surnom s'apelle trop aimer,
Qui m'est & sucre, & riagas amer,
Sans me souler je pren ma nourriture.
Car ce bel œil, qui force ma nature,
D'un si long jeun m'a tant fait épâmer,
Que je ne puis ma faim desaffamer,
Qu'au seul regard d'une vaine peinture.
Plus je la voi, moins souler je m'en puis,
Un vrai Narcisse en misere je suis :
Hé, qu'Amour est une cruelle chose !
Je conoi bien qu'il me fera mourir,
Et si ne puis ma douleur secourir,
Tant j'ai sa peste en mes veines enclose.
& : et
pasture : pâture
s apelle : s'appelle
m est : met
souler : rassasier
jeun : jeûne
épâmer : me pâmer
desaffamer : assouvir
voi : vois
misere : misère
conoi : sais
Que làchement vous me trompés mes yeus,
Enamourés d'une figure vaine !
O nouveauté d'une cruelle peine,
O fier destin, ô malice des cieus.
Faut- il que moi de moimesme envieus,
Pour aimer trop les eaus d'une fontaine,
Je brule apres une image incertaine,
Qui pour ma mort m'accompaigne en tous lieus ?
Et quoi, faut- il que le vain de ma face,
De membre à membre amenuiser me face,
Comme une cire aus rais de la chaleur ?
Ainsi pleuroit l'amoureus Cephiside,
Quand il sentit dessus le bord humide,
De son beau sang naitre une belle fleur.
làchement: lâchement
trompés: trompez
yeus: yeux
Enamourés: Énamourés
O: Ô
cieus: cieux
moimesme: moi-même
envieus: envieux
eaus: eaux
brule: brûle
apres: après
accompaigne: accompagne
lieus: lieux
me face: me fasse
aus: aux
rais: rayons
pleuroit: pleurait
amoureus: amoureux
Cephiside: Céphiside
naitre: naître
En ma douleur, las chetif, je me plais,
Soit quand la nuit les feus du ciel augmente,
Ou quand l’Aurore enjonche d’Amaranthe
Le jour melé d’un long fleurage épais.
D’un joieus dueil sans faim je me repais:
Et quelque part ou seulet je m’absente,
Devant mes yeus je voi toujours presente,
Celle qui cause & ma guerre & ma pais.
Pour l’aimer trop egalement j’endure,
Ore un plaisir, ore une peine dure,
Qui d’ordre egal viennent mon coeur saisir:
Et d’un tel miel mon absynthe est si pleine,
Qu’autant me plait le plaisir que la peine,
La peine autant comme fait le plaisir.
feus:feux
melé:mêlé
joieus:joyeux
ou seulet:où seulet
pais:paix
egal:égal
absynthe:absinthe
plait:plaît
Or que Juppin epoint de sa semence,
Hume à long trais les feus accoustumés,
Et que du chaut de ses rains alumés,
L'humide sein de Junon ensemence:
Or que la mer, or que la vehemence
Des vens fait place aus grans vaisseaus armés,
Et que l'oiseau parmi les bois ramés,
Du Thracien les tançons recommence.
Or que les prés, & ore que les fleurs,
De mile & mile & de mile couleurs,
Peignent le sein de la terre si gaie,
Seul, & pensif, aus rochers plus segrets,
D'un cœur muét je conte mes regrets,
Et par les bois je vois celant ma plaie.
epoint de: piqué par
trais: traits
feus: feux
accoustumés: accoutumés
chaut: chaud
rains: reins
alumés: allumés
vehemence: véhémence
vens: vents
aus grans vaisseaus: aux grands vaisseaux
&: et
mile: mille
aus: aux
segrets: secrets
muét: muet
Aiant par mort mon coeur desalié
De son subget, et l'estincele esteinte,
J'alloi chantant, et la corde desseinte,
Qui si long tans m'avoit ans et lié.
Puis je disois, et quelle autre moitié,
Apres la mort de ma moitié si sainte,
D'un nouveau feu, et d'une neuve estrainte,
Ardra, noura, ma seconde amitié ?
Quand je senti le plus froid de mon ame
Se rembraser d'une nouvelle flame,
Encordelé es rets Idaliens :
Amour reveut pour échaufer ma glace,
Qu'autre oeil me brulle, et qu'autre main m'enlasse,
O flame heureuse, ô plus qu'heureus liens.
desalié:désalié
estincele:étincelle
alloi:allais
long tans:longtemps
estrainte:étreinte
échaufer:échauffer
brulle:brûle
heureus:heureux
subget: sujet
Puissai-je avoir cette Fére aussi vive
Entre mes bras, qu’elle est vive en mon coeur :
Un seul moment gariroit ma langueur,
Et ma douleur feroit aller à rive.
Plus elle court, & plus elle est fuitive,
Par le sentier d’audace, & de rigueur,
Plus je me lasse, & recreu de vigueur,
Je marche apres d’une jambe tardive
Au moins ecoute, & ralente tes pas :
Comme veneur je ne te poursui pas,
Ou comme archer qui blesse à l’impourveüe :
Mais comme ami piteusement touché
Du fer cruel, qu’Amour m’a decoché,
Faisant un trait des rais de ta veüe.
puissai-je: Pourrais-je
gariroit: Guérirait
Feroit: ferait
fuitive: fuyante
recreu: recroit
apres: après
ecoute: écoute
ralente: ralentis
poursui: poursuis
impourveüe: imprévu
decoché: décoché
veüe: vue
Contre le ciel mon coeur étoit rebelle,
Quand le destin, que forcer je ne puis,
Me traina voir la Dame à qui je suis,
Ains que vestir cette escorce nouvelle.
Un chaut adonc de moëlle en moëlle,
De nerfs en nerfs, de conduits en conduits,
Vint à mon coeur: dont j’ai vescu depuis,
Or en plaisir or en peine cruelle.
Si qu’en voiant ses beautés, & combien
Elle est divine, il me resouvint bien
L’avoir jadis en paradis laissée: