L’Aiglon (page 11)
LE DUC.
(Un silence. Le Duc fait lentement quelques pas et s’arrête devant Metternich.)
Votre Excellence veut que lavant ce drapeau
Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut,
— Puisque le bas trempa dans une horreur féconde,
Et que le haut baigna dans les espoirs du monde, —
Votre Excellence veut, n’est-ce pas ? qu’effaçant
Cette tache de ciel, cette tache de sang,
Et n’ayant plus aux mains qu’un linge sans mémoire,
J’offre à la Liberté ce linceul dérisoire ?
L’EMPEREUR, avec colère.
Encor la Liberté !
LE DUC.
Encor la Liberté !J’y suis apparenté
Du côté paternel, sire, à la Liberté !
METTERNICH, ricanant.
Oui, le duc pour grand-père a le Dix-huit Brumaire !
LE DUC.
La Révolution Française pour grand’mère !
L’EMPEREUR, debout.
Malheureux !
METTERNICH, triomphant.
Malheureux !L’empereur républicain !… Voilà
L’utopie !… Attaquer la Marseillaise en la
Sur les cuivres, pendant que la flûte soupire
En mi bémol : Veillons au salut de l’Empire !
LE DUC.
On peut très bien jouer ces deux airs à la fois,
Et cela fait un air qui fait sauver les rois !
L’EMPEREUR, hors de lui.
Comment là, devant moi, vous osez dire ?… Il ose !
LE DUC.
Ah ! je sais maintenant ce que l’on me propose !
L’EMPEREUR.
Mais qu’a-t-il aujourd’hui ? d’où lui vient cet accès ?…
LE DUC.
C’est d’être un archiduc sur le trône français !
L’EMPEREUR, levant au ciel des mains tremblantes.
Qu’a-t-il lu ? qu’a-t-il vu ?… cet oubli des principes !…
LE DUC.
J’ai vu des coquetiers, des mouchoirs et des pipes !
L’EMPEREUR.
Il est fou ! — Les propos que le duc tient sont fous !
LE DUC.
Fou d’avoir pu penser à revenir par vous !
METTERNICH.
Mais ce retour, c’est Votre Altesse qui l’empêche !
LE DUC.
Certes, au lieu des fourgons, vous m’offrez la calèche !
L’EMPEREUR.
Non ! nous n’offrons plus rien !
LE DUC, les bras croisés.
Non ! nous n’offrons plus rien !La cage ?
L’EMPEREUR.
Non ! nous n’offrons plus rien !La cage ?C’est selon.
LE DUC.
Vous n’empêcherez pas que je ne sois l’Aiglon !
L’EMPEREUR.
Mais l’aigle des Habsbourgs a des aiglons sans nombre,
Et vous en êtes un, voilà tout !
LE DUC.
Et vous en êtes un, voilà tout !Aigle sombre,
Triste oiseau bicéphale au cruel œil d’ennui,
Aigle de la maison d’Autriche, aigle de nuit,
Un grand aigle de jour a passé dans ton aire,
Et tout ébouriffé de peur et de colère,
Tu vois, vieil aigle noir, n’osant y croire encor,
Sur un de tes aiglons pousser des plumes d’or !
L’EMPEREUR.
Moi qui m’attendrissais, je regrette mes larmes !
(Il regarde autour de lui.) On va vous enlever ces livres et ces armes !…
(Appelant.) Dietrichstein ?
METTERNICH.
Dietrichstein ?Il n’est pas au palais.
(Le jour diminue. Le parc devient violet. Derrière la Gloriette, le ciel est rouge.)
L’EMPEREUR.
Dietrichstein ?Il n’est pas au palais.Ah ! je veux
Supprimer tout ce qui — pauvre enfant trop nerveux ! —
Vous rappellerait trop de quel père vous êtes…
LE DUC, montrant le parc.
Eh bien ! arrachez donc toutes les violettes,
Et chassez toutes les abeilles de ce parc !
L’EMPEREUR, à Metternich.
Changez tous les valets !
METTERNICH.
Changez tous les valets !Je renvoie Otto, Mark,
Hermann, Albrecht, Gottlieb !
LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, l’étoile du soir qui vient de s’allumer.
Hermann, Albrecht, Gottlieb !Fermez la persienne :
Cette étoile pourrait me parler de la sienne !
L’EMPEREUR.
Je veux, pour Dietrichstein, tout de suite, signer
Un nouveau règlement.
(À Metternich.) Un nouveau règlement.Écrivez !
METTERNICH, s’asseyant à la table et cherchant des yeux de quoi écrire.
Un nouveau règlement.Écrivez !L’encrier ?
LE DUC.
Sur la table, le mien ; — je permets qu’on s’en serve.
METTERNICH.
Où donc ?… Je ne vois pas…
LE DUC.
Où donc ?… Je ne vois pas…La tête de Minerve.
En bronze et marbre vert.
METTERNICH, regardant partout.
En bronze et marbre vert.Je ne vois rien.
LE DUC, désignant la console de droite, sur laquelle il n’y a rien.
En bronze et marbre vert.Je ne vois rien.Alors,
Prenez l’autre, là-bas, dont s’allument les ors,
Dans le grand nécessaire…
METTERNICH, effaré, passant la main sur le marbre de la console.
Dans le grand nécessaire…Où ?
L’EMPEREUR, regardant le duc avec inquiétude.
Dans le grand nécessaire…Où ?Quels encriers ?
LE DUC, immobile, les yeux fixes.
Dans le grand nécessaire…Où ? Quels encriers ?Sire,
Ceux que mon père m’a laissés !
L’EMPEREUR, tressaillant.
Ceux que mon père m’a laissés !Que veux-tu dire ?
LE DUC.
Oui… par son testament !…
(Il désigne encore un coin de la console sur lequel il n’y a rien.) Oui… par son testament !Et là, les pistolets,
Les quatre pistolets de Versailles, — ôtez-les !
L’EMPEREUR, frappant sur la table.
Ah ! ça !
LE DUC.
Ah ! ça !Ne frappez pas la table avec colère :
Vous avez fait tomber le glaive consulaire !
L’EMPEREUR, avec effroi regardant autour de lui.
Je ne vois pas tous ces objets…
LE DUC.
Je ne vois pas tous ces objets…Ils sont présents !
— « Pour remettre à mon fils lorsqu’il aura seize ans ! »
On ne m’a rien remis !… Mais malgré l’ordre infâme
Qui les retient au loin, je les ai : j’ai leur âme…
L’âme de chaque croix et de chaque bijou !
Et tout est là : j’ai les trois boîtes d’acajou,
J’ai tous les éperons, toutes les tabatières,
Les boucles des souliers, celles des jarretières ;
J’ai tout, l’épée en fer et l’épée en vermeil,
Et celle dans laquelle un immortel soleil
A laissé tous ses feux emprisonnés, de sorte
Qu’on craint, en la tirant, que le soleil ne sorte !
J’ai là les ceinturons, je les ai tous les six !…
(Et sa main indique, à droite, à gauche dans la pièce, à des places vides, les invisibles objets)
L’EMPEREUR, épouvanté.
Taisez-vous ! taisez-vous !
LE DUC.
Taisez-vous ! taisez-vous !« Pour remettre à mon fils
Lorsqu’il aura seize ans ! » — Père, il faut que tu dormes
Tranquille, car j’ai tout, — même tes uniformes !
Oui, j’ai l’air de porter un uniforme blanc.
Eh bien ! ce n’est pas vrai, c’est faux : je fais semblant !
(Il frappe sur sa poitrine, sur ses épaules, sur ses bras.) Tu vois bien que c’est bleu, que c’est rouge, — regarde !
Colonel ?… Allons donc !… lieutenant dans ta Garde !
Je bois aux trois flacons que portaient vos chasseurs !
Père qui m’as donné les Victoires pour sœurs,
Vous n’aurez pas en vain désiré que je l’eusse
Le réveille-matin de Frédéric de Prusse,
Qu’à Potsdam vous avez superbement volé !
Il est là ! — son tic-tac, c’est ma fièvre ! — je l’ai !
Et c’est, chaque matin, c’est lui qui me réveille,
Et m’envoie, épuisé du travail de la veille,
Travailler à ma table étroite, travailler,
Pour être chaque soir plus digne de régner !
L’EMPEREUR, suffoquant.
De régner !… de régner !… n’ayez plus l’espérance
Qu’un fils de parvenu puisse régner en France,
Après nous avoir pris dans notre sang de quoi
Avoir un peu plus l’air que son père d’un roi !
LE DUC, blême.
Mais à Dresde, pardon, vous savez bien, j’espère,
Que vous aviez tous l’air des laquais de mon père.
L’EMPEREUR, indigné.
De ce soldat ?
LE DUC.
De ce soldat ?Pour peu qu’il la leur demandât,
Les empereurs donnaient leur fille à ce soldat !
L’EMPEREUR, avec les gestes de quelqu’un qui chasse un cauchemar.
C’est possible ! — Je ne sais plus ! — Ma fille est veuve !
LE DUC, se dressant devant lui, d’une voix terrible.
Quel malheur que je sois encor là, moi, la preuve !
(Ils sont face à face, se regardant avec des yeux ennemis.)
L’EMPEREUR, reculant tout d’un coup, avec un cri de regret.
Oh ! Franz ! nous nous aimions pourtant, te souviens-tu ?
LE DUC, sauvagement.
Non ! non ! Si je suis là, c’est qu’on vous a battu !
Vous ne pouvez avoir pour moi que de la haine,
Puisque je suis Wagram vivant qui se promène !
(Et il marche à travers la pièce, comme un fou.)
L’EMPEREUR.
Allez-vous-en ! Sortez !…
(Le duc se précipite sur la porte de la chambre, la pousse, disparaît.)
Scène IV
L’EMPEREUR, METTERNICH.
L’EMPEREUR, retombant assis.
Allez-vous-en ! Sortez !…Cet enfant que j’aimais !
METTERNICH, froidement.
Eh bien ! montera-t-il sur le trône ?
L’EMPEREUR.
Eh bien ! montera-t-il sur le trône ?Jamais.
METTERNICH.
Comprenez-vous ce que sans moi vous alliez faire ?
L’EMPEREUR.
L’avez-vous entendu répondre à son grand-père ?
METTERNICH.
Il faudrait le dompter !
L’EMPEREUR.
Il faudrait le dompter !Dans son propre intérêt !
METTERNICH.
… Votre repos… la paix du monde…
L’EMPEREUR.
… Votre repos… la paix du monde…Il le faudrait !
METTERNICH.
Moi, je viendrai ce soir lui parler.
L’EMPEREUR, d’une voix brisée de vieillard.
Moi, je viendrai ce soir lui parler.Quelle peine
Il me cause !…
METTERNICH, lui offrant son bras pour l’aider à se lever.
Il me cause !…Venez…
L’EMPEREUR, qui maintenant marche courbé, appuyé sur sa canne…
Il me cause !…Venez…Oui… ce soir…
METTERNICH.
Il me cause !…Venez…Oui… ce soir…Cette scène
Ne peut se reproduire !…
L’EMPEREUR.
Ne peut se reproduire !…Elle m’a fait du mal !
— Oh ! cet enfant !…
METTERNICH, l’emmenant.
— Oh ! cet enfant !…Venez…
(Ils sortent. On entend encore la voix de
L’EMPEREUR, qui répète, plaintive et machinale.)
— Oh ! cet enfant !…Venez…… Cet enfant…
(Puis plus rien. La nuit est venue tout à fait. Le parc est profondément bleu. Le clair de lune s’est arrêté sur le balcon.)
Scène V
LE DUC, seul.
(Il entr’ouvre tout doucement la porte de sa chambre. Il regarde si l’Empereur et Metternich sont partis. Il cache quelque chose derrière son dos. Il écoute un instant : le palais est silencieux ; par la fenêtre ouverte, il ne monte du parc qu’une fanfare affaiblie de retraite autrichienne, qui s’éloigne dans les arbres. Le duc découvre l’objet qu’il tient : c’est un des petits chapeaux de son père. Il descend, le portant religieusement, et, sur le coin de la table que couvre une grande carte d’Europe à demi déroulée, il le pose d’un geste décidé, en disant à mi-voix :)
— Oh ! cet enfant !…Venez… …Cet enfant…Le signal !
(Les appels de trompettes achèvent de mourir au loin. Le duc rentre dans sa chambre. Derrière lui, le clair de lune envahit la pièce, installe son mystère, glisse jusqu’à la table que, soudain, il éclaire vivement. Alors, sur la blancheur éblouissante de la carte, le petit chapeau devient excessivement noir.)
Scène VI
FLAMBEAU, puis un domestique et SEDLINSKY.
FLAMBEAU, entrant à droite.
Voici l’heure.
(Il descend en regardant autour de lui.) Voici l’heure.Signal ! y es-tu ?… Hum !… Peut-être ?…
(Il répète solennellement, imitant les intonations du Duc.) « Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître ! »
(Il cherche.) Est-ce en haut ? est-ce en bas ? — Est-ce noir ? est-ce blanc ?
— Est-ce grand ?… ou petit ?…
(En cherchant, il arrive devant la table, aperçoit le chapeau, sursaute…) — Est-ce grand ?… ou petit ?…Ah ! le…
(Et avec un sourire de ravissement, faisant le salut militaire.) — Est-ce grand ?… ou petit ?…Ah ! le…Petit et grand !
(Il remonte vers la fenêtre.) Mais la Comtesse, au fait, du fond du parc, me guigne,
Si le signal est là, je dois lui faire signe…
(Il a déjà tiré son mouchoir de sa poche pour l’agiter, mais il le rentre vivement.) Oh ! non ! un drapeau blanc la fait se trouver mal !
UN DOMESTIQUE, traversant la pièce, une petite lampe à la main, et se dirigeant vers l’appartement du duc.
La lampe de travail du duc…
FLAMBEAU, bondissant et la lui prenant des mains.
La lampe de travail du duc…Mais, animal,
Elle file !… Il lui faut un peu de brise fraîche !…
(Il sort sur le balcon.) On lève en l’air trois fois… On arrange la mèche…
(Il tourne soigneusement la petite clef et rend la lampe au domestique.) Et ça va !… comprends-tu ?
LE DOMESTIQUE, s’éloignant en haussant les épaules.
Et ça va !… comprends-tu ?Ce n’est pas malin ?
FLAMBEAU.
Et ça va !… comprends-tu ?Ce n’est pas malin !Si.
(Le domestique entre chez le Duc, Flambeau redescend en se frottant les mains, et, s’arrêtant devant le petit chapeau, lui dit avec une respectueuse familiarité.)
Tout sera prêt demain !
SEDLINSKY, entrant par la porte du fond, à droite.
Tout sera prêt demain !Le duc ?
FLAMBEAU, lui montrant la chambre de gauche.
Tout sera prêt demain !Le duc ?Là.
SEDLINSKY.
Tout sera prêt demain !Le duc ?Là.Veille ici.
— Poste de confiance.
FLAMBEAU.
— Poste de confiance.Oui, oui.
SEDLINSKY.
— Poste de confiance.Oui, oui.Montre-t’en digne.
(Il le regarde.) C’est toi le Piémontais ?(Flambeau fait signe que oui.) C’est toi le Piémontais ?Tu connais la consigne ?
FLAMBEAU.
Être là, chaque nuit. — J’y suis.
SEDLINSKY.
Être là, chaque nuit. — J’y suis.Et que fais-tu ?
FLAMBEAU.
Dès que dans le château de Schœnbrunn tout s’est tu,
(Il montre les portes de droite.) Je donne un double tour de clef à ces deux portes.
Je retire les clefs.
SEDLINSKY.
Je retire les clefs.Bon. — Ces clefs, tu les portes
Toujours sur toi ?
FLAMBEAU.
Toujours sur toi ?Toujours.
SEDLINSKY.
Toujours sur toi ?Toujours.Et tu ne dors ?…
FLAMBEAU.
Toujours sur toi ?Toujours.Et tu ne dors ?…Jamais.
SEDLINSKY.
Et tu montes la garde ?…
FLAMBEAU, montrant le seuil de la chambre du prince.
Et tu montes la garde ?…À cette place.
(Le domestique est ressorti de chez le duc et s’en est allé par la droite.)
SEDLINSKY.
Et tu montes la garde ?…À cette place.Mais
C’est l’heure. Ferme.
FLAMBEAU, allant fermer à clef la porte du premier plan.
C’est l’heure. Ferme.On ferme !
SEDLINSKY.
C’est l’heure. Ferme.On ferme !Ôte les clefs.
FLAMBEAU, retirant la clef et la mettant dans sa poche.
C’est l’heure. Ferme.On ferme !Ôte les clefs.On ôte !
SEDLINSKY, sortant par la porte du second plan pour laisser Flambeau s’enfermer.
Nul, hormis l’Empereur, n’a ces clefs ! — Pas de faute !
Veille !
FLAMBEAU, refermant la porte sur lui, à double tour, avec un sourire.
Veille !Comme toujours !
Scène VII
FLAMBEAU, seul.
(Il retire la clef de la seconde porte comme de la première, l’empoche ; — puis, vivement et silencieusement, aux deux portes, rabat d’un coup de pouce la petite pièce de cuivre qui couvre l’entrée de la clef en disant tout bas.)
Veille !Comme toujours !Et baissons pour la nuit
Les paupières des trous de serrure, — sans bruit !
(Sûr de ne pas être guetté par là, il prête l’oreille une seconde, et se met à déboutonner son habit de livrée.)
LA VOIX DE SEDLINSKY, à travers la porte.
Bonsoir, le Piémontais !
FLAMBEAU, tressaille et recroise d’un mouvement instinctif sa livrée qui commençait à s’ouvrir. Mais un coup d’œil vers les portes bien closes le rassure, et, haussant les épaules, il répond flegmatiquement, en retirant sa livrée qu’il plie et pose par terre, dans un coin.
Bonsoir, le Piémontais !Bonsoir, Monsieur le comte !
(Il apparaît, déjà moins gros, dans son gilet de livrée, en panne galonnée, à manches. Et il se met en devoir de déboutonner ce gilet.)
LA VOIX DE SEDLINSKY.
Et maintenant, monte la garde !
FLAMBEAU, superbement, en retirant d’un coup le gilet qui le grossissait encore.
Et maintenant, monte la garde !Je la monte !
(Il apparaît, maigre et nerveux, sanglé dans son vieux frac bleu de grenadier ; les basques relevées par-derrière sous le gilet, retombent ; la silhouette se trouve complétée par la blancheur de la culotte et des bas de livrée.)
LA VOIX DE SEDLINSKY, s’éloignant.
Allons ! C’est bien ! bonsoir !
FLAMBEAU, avec un petit salut ironique de la main vers la porte fermée.
Allons ! C’est bien ! bonsoir !Bonsoir !…
(Il grandit d’une coudée, défripe en deux tapes son uniforme, étire ses bras chevronnés, remonte les épaulettes aplaties ; passe dans ses cheveux coiffés et poudrés le gros peigne de ses doigts écartés pour les relever en héroïque broussaille ; marche vers la console de gauche, saisit parmi les souvenirs qui l’encombrent le sabre-briquet qu’il passe, le bonnet à poil qu’il coiffe, le fusil qu’il fait sauter dans sa main ; s’arrête une seconde devant la haute psyché pour rabattre ses moustaches à la grenadière, gagne en deux enjambées la porte du prince, tombe au port d’armes…)
Allons ! C’est bien ! bonsoir !Bonsoir !…Et c’est ainsi
Que soudain redressé, délarbiné, minci,
Enfermé jusqu’à l’aube, impossible à surprendre,
Fronçant sous son bonnet son gros sourcil de cendre,
Se tenant dans son vieil uniforme bien droit,
— L’arme au bras et la main contre le téton droit,
Dans la position fixe et réglementaire, —
Gardant le fils ainsi qu’il a gardé le père,
— C’est ainsi que debout, chaque nuit, sur ton seuil,
Se donnant à lui-même un mot d’ordre d’orgueil,
Fier de faire une chose énorme et goguenarde,