L’Aiglon (page 14)
PLUSIEURS, avec volupté.
Conspirons !
LA PREMIÈRE, gravement.
Conspirons !Mais, d’abord, à Vienne, je conseille
De faire faire, en or, chez Stieger, une abeille !
LA DEUXIÈME, impétueusement.
À Vienne ?… Ce serait tout à fait idiot !
Faisons faire à Paris cela, chez Odiot !
UNE AUTRE, solennellement.
Et je propose, moi, sur toutes nos toilettes
D’avoir toujours un gros bouquet de violettes !
TOUTES, avec enthousiasme.
Oh ! c’est cela, Princesse !
UNE QUI N’A ENCORE RIEN DIT, inspirée.
Oh ! c’est cela, Princesse !Et risquons un retour
Vers les modes Empire !
LA PREMIÈRE, vivement.
Vers les modes Empire !Oh ! le soir ! pas le jour !
UNE AUTRE.
Ah ! ma chère, ces tailles courtes sont infâmes !
TOUTES À LA FOIS.
Les ruchés !… les bouillons !… Mais, ma chère !…
METTERNICH, qui surgit en riant.
Les ruchés !… les bouillons !… Mais, ma chère !…Ah ! Mesdames !
TOUTES, avec un cri d’effroi.
Ah ! Dieu !
METTERNICH, riant aux éclats.
Ah ! Dieu !Continuez ce complot étonnant !
Conspirez !… conspirez !… ah ! ah !…
(Il sort en riant toujours, suivi de Sedlinsky. Son rire se perd. Aussitôt les conspiratrices, dispersées comme pour une fuite, se rapprochent sur la pointe du pied, se mettent en bouquet autour de celle qu’on a appelée Princesse.)
LA PRINCESSE.
Conspirez !… conspirez !… ah ! ah !…Et maintenant
Que grâce à ce petit papotage frivole
Le soupçon éveillé par Sedlinsky s’envole,
Prouvons-leur qu’auprès des Machiavels féminins
Les Metternich les plus Metternich sont des nains !
TOUTES.
Oui…
LA PRINCESSE.
Oui…Chacune sait bien, ce soir, quel est son rôle ?
TOUTES.
Oui…
LA PRINCESSE.
Oui…Disséminons-nous dans le bal !
(Les dominos mauves s’éparpillent.)
Scène III
TOUTES SORTES DE MASQUES, GENTZ, L’ATTACHÉ FRANÇAIS, FANNY ELSSLER, etc… puis TIBURCE et THÉRÈSE DE LORGET.
UN GROUPE DE MASQUES, poursuivant, à travers les colonnades un masque à grand nez qui se sauve.
Oui.Disséminons-nous dans le bal !Qu’il est drôle !
Ce doit être Sandor ! — Non ! non ! c’est Furstemberg !
UN CROCODILE, les arrêtant pour leur montrer quelque chose au-dehors.
Et cet ours, qui, là-bas, valse sur du Schubert !
(Toute la bande se précipite vers le côté où l’ours est signalé.)
GENTZ, qui s’est assis sur le banc, entouré de plusieurs jolies femmes, et en regardant passer d’autres.
En quoi, la triste Elvire ?
UNE COLOMBINE.
En quoi, la triste Elvire ?En étoile.
GENTZ, pour lui faire plaisir.
En quoi, la triste Elvire ?En étoile.En veilleuse.
LA COLOMBINE.
Et Thécla, l’hypocrite ?
GENTZ, riant.
Et Thécla, l’hypocrite ?En Fanchon la Mielleuse.
L’ATTACHÉ, traversant la scène à la poursuite de Fanny Elssler.
Pas moyen de savoir quel est ce domino !
Est-ce une Anglaise ?
FANNY, fuyant.
Est-ce une Anglaise ?Ya.
L’ATTACHÉ, sursautant.
Est-ce une Anglaise ?Ya.Une Allemande ?
FANNY.
Est-ce une Anglaise ?Ya.Une Allemande ?No !
(Elle disparaît. L’attaché aussi.)
LA COLOMBINE, assise près de Gentz.
Le vicomte est en Doge ?
UNE CLEOPATRE.
Le vicomte est en Doge ?Oui… grande dalmatique !…
GENTZ.
Mais alors, la baronne est en Adriatique ?
(Tiburce est entré avec Thérèse. Il est en Capitan Spezzafer. Thérèse porte une souple tunique d’un bleu glacé d’argent, sur laquelle retombent des lys d’eau et de longues herbes luisantes : elle est en source.)
TIBURCE.
Ma sœur, vous n’allez plus à Parme ?
THÉRÈSE.
Ma sœur, vous n’allez plus à Parme ?Oh ! si ! Mais pour
Voir ce bal, la duchesse a retardé d’un jour.
(Montrant une femme masquée qui passe dans le fond, accompagnée d’un homme en domino.) C’est elle, avec Bombelles… oui… cette cape verte !…
TIBURCE, d’un ton agressif
Tant mieux que vous partiez ! Noblesse oblige !… et certe
Je n’aurais plus longtemps souffert vos aparté
Avec votre petit Monsieur Buonaparte !
THÉRÈSE, hautaine.
Plaît-il ?
TIBURCE.
Plaît-il ?Nous nous vantons de ce que nos aïeules
N’aient pas, avec les rois, toujours été bégueules,
Car l’on peut ramasser un mouchoir sans déchoir
Lorsqu’un lys est brodé dans le coin du mouchoir !
Mais l’honneur ne saurait admettre une batiste
Portant la fleur ou le frelon bonapartiste.
(Menaçant.) Malheur au fils de l’Ogre…
THÉRÈSE.
Malheur au fils de l’Ogre…Hein ?
TIBURCE, galamment ironique.
Malheur au fils de l’Ogre…Hein ?S’il croquait nos sœurs !
THÉRÈSE.
Mon frère, vous avez des mots…
TIBURCE, avec un petit salut sec.
Mon frère, vous avez des mots…Avertisseurs.
(Il s’éloigne. Thérèse le suit des yeux, puis, haussant les épaules, se joint à un groupe qui passe.)
UN OURS, entrant avec une Chinoise à son bras.
À quoi donc voyez-vous que je suis diplomate ?
LA CHINOISE.
Mais à votre façon d’arrondir votre patte !
L’OURS, tendrement.
Lorsque vous m’aimerez…
LA CHINOISE, lui donnant un coup d’éventail sur la patte.
Lorsque vous m’aimerez…Vous vendez votre peau !
(À ce moment passe une énorme personne déguisée en petite bergère Louis XV.)
TOUTES LES FEMMES, qui sont autour de Gentz.
Oh !
GENTZ, avec effroi.
Oh !Mais cette bergère a mangé son troupeau !
LE POLICHINELLE, traversant la scène en courant et saisissant la grosse bergère par la taille.
Votre oreille ?
LA GROSSE BERGÈRE, se débattant.
Votre oreille ?Pourquoi ?
LE POLICHINELLE, mystérieusement.
Votre oreille ?Pourquoi ?Mon secret !
(Il l’embrasse et se sauve. On entend sa voix, plus loin, dans les arbres, qui demande à une autre :) Votre oreille ?Pourquoi ?Mon secret !Votre oreille ?
(Gentz et son groupe suivent le Polichinelle, très intéressés. Depuis un instant, le Duc est entré avec Prokesch. Prokesch est en habit et domino. Le Duc s’enveloppe d’un grand manteau violet. Quand le manteau s’ouvre, on le voit en uniforme blanc. Tenue de bal : bas de soie blanche et escarpins. Il tient à la main son masque, dont il s’évente nerveusement. Il s’appuie sur Prokesch qui le regarde avec inquiétude. Il a la figure défaite, le geste découragé, un pli mauvais à la lèvre. On sent que l’Aiglon traîne des ailes meurtries.)
Scène IV
LE DUC, PROKESCH des masques passent de temps en temps.
PROKESCH, au duc.
Quoi ! parmi ces gaîtés une langueur pareille ?
Qu’a donc fait Metternich ?
(Mouvement du duc.) Qu’a donc fait Metternich ?Je vous trouve énervé !…
LA CHINOISE, qui repasse avec l’Ours, remarquant un bloc de pierre qu’il porte sous son bras.
Mais que portez-vous donc sous le bras ?
L’OURS, flegmatiquement.
Mais que portez-vous donc sous le bras ?Mon pavé.
(Ils s’éloignent.)
PROKESCH, au duc.
Le complot va très bien si j’en crois plusieurs signes.
(Il tire de sa poche un billet.) Ne m’a-t-on pas remis, ce matin, ces deux lignes ?
(Il lit.)
Dites-lui de venir de bonne heure et qu’il ait
Son uniforme sous un manteau violet !
— Prince, c’est pour ce soir, car ce billet…
LE DUC, prenant le billet et le chiffonnant entre ses doigts.
— Prince, c’est pour ce soir, car ce billet…Doit être
D’une femme qui veut au bal me reconnaître !
J’ai suivi le conseil, d’ailleurs, n’étant ici
Venu que pour chercher aventure.
PROKESCH, désolé.
Venu que pour chercher aventure.Non !
LE DUC.
Venu que pour chercher aventure.Non !Si !
PROKESCH.
Mais alors, le complot…
LE DUC, à lui-même.
Mais alors, le complot…Oh ! ce serait un crime
Que de faire monter, pays clair et sublime,
Sur ton splendide petit trône impérial
Un être de malheur, d’ombre et d’Escurial !
Et si, lorsque plus tard, je serai sur ce trône,
Le Passé m’allongeant dans l’âme sa main jaune,
Venait y déterrer, de ses ongles hideux,
Je ne sais quel Rodolphe ou quel Philippe Deux ?…
J’ai peur qu’au bruit flatteur et doré des abeilles,
Monstre qui dors peut-être en moi, tu te réveilles !
PROKESCH, riant.
Mais voyons, Monseigneur, vous êtes fou !
LE DUC, tressaillant, et avec un regard qui fait reculer Prokesch.
Mais voyons, Monseigneur, vous êtes fou !Tu crois ?
PROKESCH, comprenant l’angoisse du prince.
Bonté du ciel !
LE DUC, lentement.
Bonté du ciel !Au fond de leurs châteaux de rois,
Dans leur retraite castillane ou bohémienne,
Ils ont tous eu la leur !… Quelle sera la mienne ?…
Voyons, décidons-le !… Je me résous, tu vois.
Mais voici le moment de choisir.
(Avec un rire amer.) Mais voici le moment de choisir.J’ai le choix.
Des aïeux prévenants m’ouvrent le catalogue !…
Serai-je mélomane ? oiseleur ? astrologue ?
Marmonneur d’oremus ? ou souffleur d’alambic ?
PROKESCH.
Je ne comprends que trop ce qu’a fait Metternich !
(Baissant la voix.) Des malheureux Habsbourg, il vous dressa la liste ?
LE DUC.
Ah ! dame, ils ont tous eu la démence un peu triste !
Mais des parfums mêlés font des parfums nouveaux,
Et mon cerveau, bouquet de ces sombres cerveaux,
Va peut-être en produire une autre, plus jolie !
Voyons, quelle sera la mienne, de folie ?
Eh ! pardieu, mes penchants vaincus jusqu’à ce jour
Nous le disent assez : moi, ce sera l’amour !
Je veux aimer, aimer,
(De son poing fermé, il frappe rageusement sa lèvre.) Je veux aimer, aimer,écraser avec haine,
Sous des baisers d’amour cette lèvre autrichienne !
PROKESCH.
Monseigneur !
LE DUC, parlant avec une volubilité fiévreuse.
Monseigneur !Mais, mon cher, à la réflexion,
C’est logique, Don Juan fils de Napoléon !
C’est la même âme, au fond, toujours insatisfaite,
C’est le même désir incessant de conquête !…
Ô magnifique sang qu’un autre a corrompu
Et qui, voulant éclore en César, n’a pas pu,
Ton énergie en moi n’est donc pas toute morte :
Cela fait un Don Juan, lorsqu’un César avorte !
Oui, c’est une façon d’être encore un vainqueur !
Ainsi, je connaîtrai cette fièvre de cœur
Fatale, dit Byron, à ceux qu’elle dévore…
Et c’est une façon d’être mon père encore !
— Bah ! qui sait, après tout, s’il est plus important
De conquérir le monde ou d’aimer un instant ?
Soit ! soit ! c’est bien qu’ainsi finisse la Légende,
Et que ce conquérant de cet autre descende !
Soit ! je serai le reflet blond du héros brun,
Qui s’en allait les battant tous l’un après l’un,
Et tandis que je les vaincrai l’une après l’une,
Mes soleils d’Austerlitz seront des clairs de lune !
PROKESCH.
Ah ! taisez-vous, car c’est trop tristement railler !
LE DUC.
Oui, je sais bien, j’entends des spectres me crier,
Spectres aux habits bleus, tordus par la rafale :
« Eh bien ! alors, cette épopée impériale ?…
« Nos travaux, nos clairons, la gloire ?… Eh bien ! alors,
« Cette neige, ce sang, l’Histoire… et tant de morts
« Sur tant de champs où tant de fois nous triomphâmes,
« Cela te sert à quoi, petit ? » — « À plaire aux femmes ! »
C’est beau, sur le Prater, parmi les voiturins,
De monter un cheval de trois mille florins
Que l’on peut appeler Iéna ! C’est une aigrette
Certaine, qu’Austerlitz, aux yeux d’une coquette !…
PROKESCH.
Vous n’aurez pas le cœur, ainsi, de la porter !
LE DUC.
Mais si, mais si, mon cher, et je ferai monter
— Car c’est, sur un amant, une chose qui flatte ! —
L’aigle rapetissée en épingle à cravate !
(L’orchestre, qui s’était tu un moment, reprend au loin.) De la musique !… Et tu n’es plus, fils de César,
Qu’un Don Juan de Mozart !…
(Ricanant.) Qu’un Don Juan de Mozart !Pas même de Mozart :
De Strauss !
(Il salue gravement Prokesch.) De Strauss !Je vais valser.
(Et pirouettant avec une gaieté désespérée.) De Strauss !Je vais valser.Il faut que je devienne
Inutile et charmant, comme un objet de Vienne !
(Il va sortir, il s’arrête en voyant paraître l’Archiduchesse.) Ma tante… Tiens ?…
PROKESCH, épouvanté de l’éclair trouble de ses yeux.
Ma tante… Tiens ?…Oh ! non, pas cela !
LE DUC, du coin mauvais de la bouche.
Ma tante… Tiens ?…Oh ! non, pas cela !Je veux voir.
(Et repoussant Prokesch qui s’écarte à regret, il s’avance d’un pas traînant vers l’Archiduchesse. L’Archiduchesse porte un costume très simple : jupe courte, corsage à basques, fichu, tablier, bonnet ; enfin, tout à fait pareille au fameux tableau de Liotard, elle tient avec conviction devant elle un petit plateau sur lequel sont posés une tasse de chocolat et un verre d’eau.)
Scène V
LE DUC, d’abord avec L’ARCHIDUCHESSE puis avec THÉRÈSE
LE DUC, à l’Archiduchesse, languissamment.
Oh ! le profond parfum qu’ont les tilleuls, ce soir !
L’ARCHIDUCHESSE.
As-tu vu mon petit plateau ?… J’en suis très fière !
LE DUC.
Vous êtes déguisée en ?…
L’ARCHIDUCHESSE.
Vous êtes déguisée en ?…En Chocolatière
De Dresde.
LE DUC.
De Dresde.Ra-vis-sant !… mais votre chocolat
Doit bien vous ennuyer.
L’ARCHIDUCHESSE, s’éventant avec le plateau de carton, sur lequel le verre et la tasse restent collés.
Doit bien vous ennuyer.Mais non !
LE DUC, qui s’est assis sur le banc, lui faisant place auprès de lui, avec une familiarité tendre.
Doit bien vous ennuyer.Mais non !Mettez-vous là !
L’ARCHIDUCHESSE, s’asseyant gaiement.
Eh bien ! Franz, aimons-nous un petit peu la vie ?
LE DUC.
J’aime être le neveu d’une tante jolie.
L’ARCHIDUCHESSE.
Moi j’aime être la tante, aussi, d’un grand neveu.
LE DUC.
Trop jolie.
L’ARCHIDUCHESSE, se reculant un peu sur le banc.
Trop jolie.Et trop grand !
LE DUC.
Trop jolie.Et trop grand !Oui, pour jouer ce jeu.
L’ARCHIDUCHESSE.
Quel jeu ?
LE DUC.
Quel jeu ?D’intimités tendres qui sont les nôtres.
L’ARCHIDUCHESSE, le regardant avec inquiétude.
Je n’aime pas vos yeux, ce soir.
LE DUC.
Je n’aime pas vos yeux, ce soir.Moi si, les vôtres.
L’ARCHIDUCHESSE, voulant plaisanter.
Ah ! je comprends ! ce soir, tout se masque à la cour,
Et l’amitié doit prendre un domino d’amour !
LE DUC, se rapprochant de plus en plus.
Oh ! d’abord, l’amitié, tante aux yeux de cousine,
L’amitié, de l’amour, est toujours trop voisine
Entre les tantes et les neveux, les filleuls
Et les marraines — oh ! sentez-vous les tilleuls ? —
Entre les colonels et les chocolatières,
Pour qu’il n’y ait jamais d’incidents de frontières.
L’ARCHIDUCHESSE, se levant, un peu sèchement.
Je n’aime plus votre amitié.
LE DUC, la retenant par le poignet, d’une voix sourde.
Je n’aime plus votre amitié.Moi, j’aime bien
Ces sentiments auxquels on ne comprend plus rien,
Dans lesquels tout se mêle et s’embrouille…
L’ARCHIDUCHESSE, lui arrachant sa main.
Dans lesquels tout se mêle et s’embrouille…Non, laisse !
(Elle s’éloigne.)
LE DUC, boudeur.
Oh ! bien ! Si vous prenez vos airs d’archiduchesse !
L’ARCHIDUCHESSE.
Adieu, Franz !… Tu m’as fait beaucoup de peine !
(Elle sort sans se retourner.)
LE DUC, la suivant des yeux.
Adieu, Franz !… Tu m’as fait beaucoup de peine !Bah !
Dans la claire amitié cette goutte tomba,
Qui fait qu’en amour trouble elle se précipite !
Attendons !…
(Il aperçoit Thérèse de Lorget qui, depuis un instant arrêtée au fond, joue distraitement à tremper dans l’eau du bassin, les longues herbes qui pendent de ses épaules. — Avec étonnement.) Attendons !Tiens !… Comment ! Vous êtes là, petite ?
Vous ne roulez donc pas vers le ciel Parmesan ?
(Il regarde le déguisement de Thérèse) Mais que d’herbe !… En quoi donc êtes-vous ?
THÉRÈSE, souriante et les yeux baissées.
Mais que d’herbe !… En quoi donc êtes-vous ?Je suis en
Petite…
LE DUC, se souvenant.
Petite…Ah ! oui ! c’est vrai !
(Mélancoliquement) Petite…Ah ! oui ! c’est vrai !Sur sa roche lointaine.
Mon père, pour amie, avait une fontaine.
Elle le consolait d’un geôlier. C’est pourquoi
Il fallait qu’à Schœnbrunn, ma Sainte-Hélène à moi,
Mon âme ne fût pas tout à fait sans ressource,
Et qu’ayant le geôlier elle eût aussi la Source !
THÉRÈSE.
Vous évitiez pourtant, vers moi, de vous pencher ?…
LE DUC.
Parce que je songeais à m’enfuir du rocher.
Mais c’est fini !
THÉRÈSE.
Mais c’est fini !Comment ?
LE DUC.
Mais c’est fini !Comment ?Plus d’espoir !… J’abandonne
Tout rêve !
THÉRÈSE, se rapprochant vivement de lui.
Tout rêve !Vous souffrez ?
LE DUC, d’une voix de tendresse suppliante.
Tout rêve !Vous souffrez ?Il faut qu’elle me donne,
Ma Source, — sa fraîcheur, son murmure !…
THÉRÈSE, tout près de lui.
Ma Source, — sa fraîcheur, son murmure !…Elle est là.
LE DUC, lentement.
Et même si je veux la troubler ?
THÉRÈSE, levant sur lui des yeux limpides.
Et même si je veux la troubler ?Troublez-la.
LE DUC, changeant de ton, à voix tout d’un coup basse et brutale.
Viens ce soir. Tu sais bien, la maison tyrolienne,
Sous bois, mon pavillon de chasse…
THÉRÈSE, avec un recul effrayé.
Sous bois, mon pavillon de chasse…Que je vienne ?…