L’Aiglon (page 16)
FANNY.
— Et Prokesch ?Prévenu par moi. Sera là-bas.
LE DUC.
Et Flambeau ? Vais-je le revoir ?
FANNY.
Et Flambeau ? Vais-je le revoir ?Je ne sais pas.
(Tout en causant, elle l’a conduit vers la gauche. Il y a, de ce côté, au pied d’une grande urne antique d’où retombent de longues branches de lierre, un tas de décombres parmi des touffes d’herbe. Un fût de colonne, au coussin de mousse, offre une sorte de siège, et — près d’un fragment de bas-relief posé sur le sol, à plat, comme une large dalle — la tête énorme et barbue d’une statue cassée ouvre ses yeux blancs et sa bouche d’ombre.) Il faut attendre… Asseyons-nous, au clair de lune,
Vous, sur ce bloc…
(Et elle désigne le fût de colonne.) Vous, sur ce bloc…Moi, sur la tête de Neptune.
(S’adressant à la tête de pierre, avec une révérence comique.) Neptune, c’est permis de s’asseoir ?
LA TÊTE DE NEPTUNE, d’une voix caverneuse.
Neptune, c’est permis de s’asseoir ?C’est permis !
(Fanny fait un bond en arrière, et la tête ajoute d’une voix cordiale.) Seulement, vous savez, il y a des fourmis !
FANNY, se réfugiant dans les bras du duc.
Dieu !… la tête qui parle !…
LE DUC, qui comprend et se souvient tout à coup.
Dieu !… la tête qui parle !…Ah ! c’est là, sous le lierre,
C’est vrai, qu’on sort du trou…
LA VOIX, tranquillement.
C’est vrai, qu’on sort du trou…Par une fourmilière !…
LE DUC, se penchant vers les décombres dont il essaie d’écarter les branches.
Flambeau !
Scène X
LE DUC, FANNY, FLAMBEAU, d’abord invisible. des masques, de temps en temps.
LA VOIX DE FLAMBEAU, jovialement.
Flambeau !Dans la cachette à Robinson…
UNE BANDE DE MASQUES, qui passe au fond à la poursuite d’un Paillasse.
Flambeau !Dans la cachette à Robinson…Ohé !
FANNY, se penchant vivement et mettant sa main sur la bouche de Neptune.
Chut ! des masques !
LES MASQUES, disparaissant.
Chut ! des masques !Bravo ! Très drôle !
(Leurs voix se perdent.)
LA VOIX DE FLAMBEAU, achevant avec le plus grand calme.
Chut ! des masques !Bravo ! Très drôle !Crusoé.
LE DUC.
Quoi ! depuis hier soir ?…
FLAMBEAU, toujours invisible.
Quoi ! depuis hier soir ?…Oui, je fume ma pipe…
LE DUC.
Dans ce trou ?…
FLAMBEAU.
Dans ce trou ?…Que tu fis à l’instar de ce type,
Inventeur du bonnet à poil, à ce qu’on dit,
Et dont le Mameluck s’appelait Vendredi !
LE DUC, examinant les pierres et les mousses.
Je ne retrouve plus la place exacte !
FLAMBEAU.
Je ne retrouve plus la place exacte !À droite !
Juste où je souffle, avec ma pipe, un peu d’ouate !
(Et par une fente de la grosse pierre posée à plat, on voit s’élever une fumée qui se met à floconner dans l’air calme.)
FANNY, la montrant au duc.
Là, — le petit Vésuve !
LE DUC, se penchant vers la pierre, d’un ton désolé.
Là, — le petit Vésuve !Oh ! tu dois être…
FLAMBEAU, qui lance les mots entre des bouffées de fumée.
Là, — le petit Vésuve !Oh ! tu dois être…Mal !
Mais
(Une bouffée.) Maisje vous avais dit
(Une bouffée.) Mais je vous avais ditque je viendrais au bal !
FANNY, regardant autour d’eux, avec inquiétude.
Si l’on nous voit causer avec une fumée !
FLAMBEAU.
Aï !
LE DUC.
Aï !Quoi donc ?
FLAMBEAU.
Aï !Quoi donc ?Un retour offensif de l’armée
Fourmi !… Depuis hier, tout le temps on se bat !
— Ai ! — Elles ont le nombre et moi j’ai le tabac !
(On l’entend souffler très fort.) En soufflant la fumée à flots…
FANNY, riant.
En soufflant la fumée à flots…Tu les canonnes !
FLAMBEAU, dont la voix se rapproche.
Puis-je lever ma pierre une seconde ?
LE DUC, après avoir regardé si personne ne passe.
Puis-je lever ma pierre une seconde ?Oui !
(Alors un des côtés de la pierre se soulève lentement, entraînant ses tremblantes attaches de lierre, laissant pendre des cheveux d’herbe, et, de l’ombre humide du trou de Robinson, on voit sortir à demi un Flambeau mystérieux et cocasse, l’uniforme verdi, les moustaches pleines de brindilles, le nez terreux, l’œil gai.)
FLAMBEAU, tout en soulevant la pierre, entonnant d’une voix sépulcrale le grand air du dernier succès de l’Opéra.
Puis-je lever ma pierre une seconde ?Oui !Nonnes !…
LE DUC ET FANNY, précipitamment.
Chut !
FLAMBEAU, s’accoudant au bord moussu du petit souterrain.
Chut !J’ai l’air de me mettre au balcon du tombeau !
LE DUC.
Fanny m’a tout conté. C’est pour ce soir, Flambeau !
FLAMBEAU.
Bon ! — Craignez Metternich, seulement ! L’œil du maître !
LE DUC.
Il a quitté le bal.
FLAMBEAU, vivement.
Il a quitté le bal.Mais pour me reconnaître
Il n’y a plus personne, alors !
FANNY.
Il n’y a plus personne, alors !Tout ira bien.
FLAMBEAU.
Metternich est parti ?… Vous ne me dites rien ?
LE DUC.
Mais…
FLAMBEAU.
Mais…Et vous me laissez, à l’ombre de cette urne,
Prendre un torticolis dans ma petite turne ?
FANNY, vivement.
Des masques !
(Flambeau rentre dans son trou. — La scène est envahie par des masques qui dansent une ronde autour d’un magicien à grande barbe.)
LES MASQUES, cherchant à reconnaître qui se cache sous cette barbe.
Des masques !C’est Blacas ! — C’est Sandor ! — C’est Zichy !
— C’est Thalberg ! — Non, Thalberg est en mammamouchi !
— C’est Josika ! — Non ! c’est…
(Mais le magicien se baissant brusquement et passant sous les mains nouées de deux danseurs, s’échappe. Cris de tous les masques.) — C’est Josika ! — Non ! c’est…Il fuit !… qu’on le rattrape !
FLAMBEAU, soulevant sa pierre comme un diable le couvercle de sa boîte.
Partis ?
LE DUC ET FANNY.
Partis ?Partis.
FLAMBEAU.
Partis ?Partis.Alors…
(Il sort tranquillement du trou, dont il extrait son fusil et son bonnet à poil.)
LE DUC ET FANNY.
Partis ?Partis.Alors…Hein ? quoi ?
FLAMBEAU, remettant la pierre en place.
Partis ?Partis.Alors…Hein ? quoi ?Baissons la trappe !
LE DUC, épouvanté.
Que va-t-on dire en te voyant ?
FANNY.
Que va-t-on dire en te voyant ?C’est effrayant !
Rentrez vite !
FLAMBEAU.
Rentrez vite !Ce qu’on va dire en me voyant ?
(Les masques reparaissent au fond.)
L’UN D’EUX, apercevant Flambeau, avec enthousiasme.
Et celui-là ! Ho ! ho ! — en grognard de l’Empire !
FLAMBEAU, au duc et à Fanny.
Eh bien ! mais le voilà, tenez, ce qu’on va dire !
LES AUTRES MASQUES, s’arrêtant en voyant Flambeau.
Bravo ! — Très bien !
FLAMBEAU.
Bravo ! — Très bien !Je suis tranquille maintenant !
(Il remet son bonnet et fume sa pipe. À ce moment, la scène est envahie. Tout le monde revient du bal, car la cloche du théâtre sonne et un laquais vient de suspendre aux branches de la porte une affiche sur laquelle on lit :
MICHEL ET CHRISTINE. Vaudeville en un acte. De MM. Eugène Scribe et Henri Dupin.
La plupart des masques, avant d’entrer au théâtre, s’arrêtent pour contempler Flambeau.)
Scène XI
Les Mêmes, puis peu à peu TOUS LES MASQUES, DES LAQUAIS, THÉRÈSE, TIBURCE, etc.
UN TRIVELIN, appelant un Léandre.
As-tu vu le grognard ?
LE LÉANDRE, frappé d’admiration.
As-tu vu le grognard ?Oh ! il est étonnant !
(Le duc s’est un peu écarté, laissant Fanny avec Flambeau qui, en un clin d’œil, est entouré.)
L’ARLEQUIN, le regardant de près.
Excellents, les petits anneaux d’or aux oreilles !
UNE PETITE DIABLESSE, même jeu.
Et les gros sourcils gris, postiches ! Des merveilles !
(Elle se hausse sur la pointe des pieds et essaie de les toucher. Flambeau recule.)
FLAMBEAU, bas à Fanny.
Mais sans manteau, comment sortirai-je tantôt ?
FANNY, tirant de son gant un numéro de vestiaire qu’elle lui passe.
Le numéro de Gentz, tiens : un très beau manteau !
UN PETIT MARQUIS, à Flambeau.
Bonjour, grognard !
FLAMBEAU, poliment.
Bonjour, grognard !Honneur, plaisir.
UN SCARAMOUCHE, l’observant.
Bonjour, grognard ! Honneur, plaisir.Je me demande
Qui c’est ?
(Il s’avance, et bouffonnant.) Qui c’est ?Pour lors, Sergent, vous serviez ?…
FLAMBEAU.
Qui c’est ?Pour lors, Sergent, vous serviez ?…Dans la Grande !
(On rit.)
FLAMBEAU, à lui-même.
Ils riaient moins du temps, chez eux, qu’elle hivernait !
(Il se promène, de long en large.)
EXCLAMATIONS, en le voyant marcher.
C’est un Raffet ! — C’est un Charlet ! — C’est un Vernet !
LE LANSQUENET, s’avançant et tâtant l’uniforme.
Comme il est bien usé !… La poudre !… Les poussières !…
Le nom du costumier ?
FLAMBEAU.
Le nom du costumier ?Ce sont des costumières.
Une vieille maison : Guerre et Victoire, Sœurs.
UN LANSQUENET.
Ah ! oui ?
FLAMBEAU, remontant.
Ah ! oui ?Nous n’avons pas les mêmes fournisseurs !
LE SCARAMOUCHE, le suivant.
Parbleu ! mais c’est Zichy !…
(À Flambeau, en lui tendant la main.) Parbleu ! mais c’est Zichy !…Cher comte…
(Il recule en recevant une bouffée de fumée dans la figure.)
FLAMBEAU, s’excusant et montrant sa pipe.
Parbleu ! mais c’est Zichy !…Cher comte…Ma bouffarde.
(On rit.)
LE SCARAMOUCHE, aux autres.
Oui, son langage, ainsi que son museau, se farde !
FLAMBEAU, chantonnant.
En allant à Krasnoé
On avait soif ; on avait froué !…
UN SEIGNEUR FLORENTIN, riant.
C’est qu’il est excellent !…
(S’avançant et lui prenant le bras.) C’est qu’il est excellent !…En Russie, hein ! mon vieux,
Nous avons eu très froid au nez ?
(On rit.)
FLAMBEAU.
Nous avons eu très froid au nez ?Oui… Pas aux yeux.
(Il chantonne)
Mais, cristi, ça vous ravigote
Rien que de voir sa redingote !…
L’ARLEQUIN, vient lui prendre le bras de l’autre côté, et finement.
Dis donc, sa redingote a besoin de reprises ?
(On rit.)
FLAMBEAU.
Mais, dis donc, — elle vous en a fait voir de grises !
(Les rires jaunissent légèrement.)
PLUSIEURS, sans enthousiasme.
Ha ! ha ! très drôle !…
LE LANSQUENET, tiède.
Ha ! ha ! très drôle !…Oui… très nature…
LE SCARAMOUCHE, froid.
Ha ! ha ! très drôle !…Oui… très nature…Très exact !
L’ARLEQUIN, bas, aux autres.
Mais vous ne trouvez pas qu’il manque un peu de tact ?
(Il les emmène vers le théâtre où, du reste, tout le monde entre peu à peu ; la scène se vide. Fanny Elssler, qui a rejoint le Duc, suit avidement des yeux les derniers masques qui se dirigent vers la petite porte.)
FANNY, au duc.
Sitôt qu’ils seront tous entrés pour voir la pièce…
FLAMBEAU, d’une voix de forain, rabattant les retardataires.
Entrez !
FANNY.
Entrez !… j’irai chercher votre cousine.
(À ce moment, le laquais que le duc avait envoyé porter une lettre au château reparaît et s’approche vivement de lui.)
LE DUC.
Entrez !… j’irai chercher votre cousine.Qu’est-ce ?
FLAMBEAU, au fond.
Entrez !
LE LAQUAIS, au duc.
Entrez !J’ai prévenu que Monseigneur irait
Passer la nuit au pavillon de la forêt.
(Il s’éloigne.)
FANNY, qui a entendu.
Hein ?
LE DUC, vite et bas à Fanny.
Hein ?J’oubliais. J’ai dit qu’au pavillon de chasse
Je passerai la nuit. C’est donc là qu’à ma place
La comtesse devra se rendre. Préviens-la.
FANNY.
Je la préviens et vous l’amène. Restez là.
(Elle sort par le fond à gauche. Parmi les derniers masques qui sont revenus du bal, il y a Tiburce et Thérèse.)
FLAMBEAU, sur le seuil du théâtre.
Entrez !
TIBURCE, à sa sœur, lui désignant le théâtre.
Entrez !Vous n’entrez pas ?
THÉRÈSE.
Entrez !Vous n’entrez pas ?Non. Je pars.
TIBURCE, la saluant.
Entrez !Vous n’entrez pas ?Non. Je pars.À votre aise !
(Il entre au théâtre. Elle se dirige vers la sortie, à droite.)
LE DUC, l’apercevant.
Mais elle va peut-être au rendez-vous !
(Avec un mouvement vers elle pour l’avertir.) Mais elle va peut-être au rendez-vous !Thérèse !
(Elle s’arrête sur le seuil, le regardant. Mais il se ravise, et à lui-même.) Non ! qu’elle y aille !… Il me sera doux de savoir
Qu’elle fut faible au point d’y aller !…
(Et à Thérèse, tendrement.) Qu’elle fut faible au point d’y aller !…À ce soir !
(Elle sort sans répondre.)
Scène XII
LE DUC, FLAMBEAU, FANNY, LA COMTESSE.
FANNY, reparaissant, à Flambeau.
Surveille où l’on en est de la pièce de Scribe !
C’est l’heure !
(Flambeau entre au théâtre. Elle fait un signe au fond et l’on voit venir un jeune homme masqué enveloppé d’un grand manteau brun.)
FLAMBEAU, sortant du théâtre.
C’est l’heure !En ce moment, plus d’un mouchoir s’imbibe
Parce que Stanislas est triste et Polonais !
(Il rentre dans le théâtre.)
FANNY, au duc.
Duc, voici la comtesse !
(Le jeune homme se démasque : c’est la comtesse. Ses cheveux, teints en blond, sont coupés et coiffés comme ceux du prince, avec la raie et la grande mèche sur le front. En descendant vers son cousin, elle ouvre son manteau et apparaît svelte et blanche, dans le même uniforme que lui.)
LE DUC.
Duc, voici la comtesse !Oh ! je me reconnais !
C’est moi qui viens vers moi dans l’ombre qui s’étonne !
(Fanny fait le guet.)
LA COMTESSE.
Bonsoir, Napoléon.
LE DUC.
Bonsoir, Napoléon.Bonsoir, Napoléone.
LA COMTESSE.
Je suis très calme. Et toi ?
LE DUC.
Je suis très calme. Et toi ?Je songe aux dangers fous
Que vous allez courir pour moi !…
LA COMTESSE, vivement.
Que vous allez courir pour moi !…Oh ! pas pour vous.
LE DUC.
Ah ?
LA COMTESSE.
Ah ?Pour le nom, la gloire, et mon sang sur le trône !
LE DUC, souriant.
Comme tu fais sonner ta cuirasse, Amazone !
LA COMTESSE, avec fierté.
Oui, ce serait moins beau si c’était par amour !
LE DUC, se rapprochant.
Mais, à propos d’amour, lorsque tu seras pour
Me remplacer, ce soir, là-bas… si d’aventure,
Une femme venait…
LA COMTESSE, tressaillant.
Une femme venait…Ah ! j’en étais bien sûre !
LE DUC.
Raconte-lui ma fuite ; et tu vas me jurer…
FLAMBEAU, reparaissant sur le seuil du théâtre.
Le vieux soldat se tait…
FANNY.
Le vieux soldat se tait…Bien ! bien !
FLAMBEAU, rentrant dans le théâtre.
Le vieux soldat se tait…Bien ! bien !… sans murmurer !
LE DUC.
… Si ce soir, elle vient, plus tard de me le dire !
LA COMTESSE.
Quoi ! s’occuper d’un cœur quand, demain, c’est l’Empire !
LE DUC.
C’est parce que demain je vais être Empereur
Que j’attache, ce soir, tant de prix à ce cœur !
LA COMTESSE, brutalement.
D’autres vous aimeront !
LE DUC.
D’autres vous aimeront !Mais pourrai-je les croire
Comme la triste enfant prête à tomber sans gloire
Qui parce qu’elle veut tomber en consolant,
Viendra ce soir, peut-être, à ce rendez-vous blanc ?
LA COMTESSE, haussant les épaules.
Vous aimerez encor !
LE DUC.
Vous aimerez encor !Mais jamais plus, peut-être,
À quelque rendez-vous, que, plus tard, je puisse être,
Je n’attendrai dans l’ombre et n’ouvrirai les bras
Comme à ce rendez-vous où je ne serai pas !
LA COMTESSE, avec dépit.
Je trouve Votre Altesse extrêmement émue !
LE DUC.
Moins que si tu me dis plus tard : « Elle est venue ! »
FLAMBEAU, reparaissant.
Il faut se dépêcher, car les yeux vers le ciel,
Il chante quelque chose à son vieux colonel !
(Le duc et la comtesse se masquent rapidement.)
LA COMTESSE, dégrafant son manteau noir pendant que le Duc détache son domino violet.
Changeons vite !
FLAMBEAU, regardant si personne ne sort du théâtre.
Changeons vite !Au signal !… Ne craignez rien. Je guette.
Attention !
(Il tire la baguette de son fusil qu’il lève solennellement.) Attention !Par la vertu de ma baguette !…
LA COMTESSE, à Flambeau.
Tu vas, peut-être, faire un César, songes-y !
FLAMBEAU.
C’est pourquoi ma baguette est celle d’un fusil !
(Le duc de Reichstadt est à droite. La comtesse est à gauche. Ils enlèvent simultanément leurs manteaux. Une seconde, il y a, dans un éclair blanc, deux ducs de Reichstadt. Mais L’échange se fait : le duc s’enveloppe du manteau noir, rabat le capuchon sur sa tête ; la comtesse jette négligemment sur une épaule le domino violet de manière à ne pas cacher l’uniforme et les croix, reste tête nue pour bien laisser voir les cheveux blonds… Et il n’y a plus qu’un duc de Reichstadt, à gauche.)
Scène XIII
Les Mêmes, tout le monde.
FLAMBEAU, l’oreille tendue vers le théâtre d’où viennent des applaudissements et des rumeurs.
Il sort !
(Le Duc se sépare de la comtesse. Une musique bruyante éclate. La scène s’éclaire vivement. Car de tous côtés des laquais entrent, roulant devant eux des orangers dont le feuillage est criblé de verres lumineux. Sur chaque caisse verte on a posé deux planches que recouvre un napperon de dentelle laissant passer par un trou le tronc de l’oranger, et sur chacune de ces petites tables d’où jaillit un arbre illuminé, un somptueux petit couvert est mis. Vaisselle de vermeil. Cristaux irisés. Luxe de fleurs. Nuée de laquais poudrés qui, en un clin d’œil, flanquent chaque caisse de quatre chaises légères, et habillent les deux orangers qui étaient déjà en scène comme les nouveaux venus. — Cependant, tous les masques sortent du théâtre, en farandole, se tenant par la main, sur l’air de galop qu’attaque l’orchestre. En voyant la surprise que leur réservait Metternich, ils poussent des cris d’enthousiasme. La longue chaîne dansante, conduite par l’Archiduchesse et l’Attaché français, se met à serpenter autour des orangers, — et ce sont des éclats de rire, des appels, des interjections, parmi lesquels on entend à peu près :
Il sort ! Les orangers ! — C’est ici que l’on soupe !
— Vous marchez sur ma robe ! — Hop ! Hop ! — Je perds ma houppe !
— Bravo, les orangers ! — Dansons en rond ! — Baron !
— Marquise ! — Hop ! hop ! — Plus vite ! — Encor ! — Toujours ! — En rond !
— Attention ! Un, deux… à trois, on se sépare !
Trois !
Et la farandole se disloque.)
TOUT LE MONDE, se précipitant vers les tables pour se placer.
Trois !Hourrah !
FANNY, au duc, lui montrant la comtesse qui, restée debout au premier plan, à gauche, a été immédiatement entourée par tous les dominos mauves.