Œuvres (page 27)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

aux moindres vetilles, je ne conseilleray jamais a personne de l’entreprendre. Je m’y suis pleu de tout temps, parce qu’aymant la liberté comme je fais, je veux mesme avoir mes coudées franches dans le langage. Or, comme celuy-là embrasse, sans contredit, beaucoup plus de termes, de façons de parler et de mots que l’heroïque tout seul, j’ay bien voulu en prendre la place le premier, afin que, si quelqu’un y reussit mieux après moy, j’aye à tout le moins la gloire d’avoir commencé. On peut dire qu’il est de ces pieces comme de ces balets grotesques qui, estant dancez d’ordinaire par les plus excellens baladins sur les airs du mouvement le plus admirable, plaisent plus aux spectateurs, avec leurs habits estranges, leurs masques bizarres et leurs postures merveilleuses, que ne font ces balets serieux, ces moralitez muettes, dont les demarches sont trop ajustées, et où le plus souvent il ne se voit rien de beau que l’eclat et la magnificence. C’est assez : changeons de discours, et venons à l’argument de nostre caprice heroï-comique. Les Espagnols, dont l’ambition est plus grande que la terre, et à qui les nouveaux mondes ne suffisent pas, s’estant saisis des isles de Sainte-Marguerite et de Sainct-Honorat, situées en la coste de Provence, nostre invincible monarque, dignement secondé, en toutes ses glorieuses entreprises, des graves et sublimes conseils du grand cardinal duc de Richelieu, fit assembler en la rade de l’isle de Ré une armée navale la plus puissante et la mieux equippée que la France eust mise de long-temps sur l’Ocean, afin que, faisant voile d’une isle si fameuse par la honte de l’Angleterre, elle en allast rendre deux autres encore plus illustres par la honte de l’Espagne. Mais, comme ce n’est pas assez d’amasser de grandes forces si l’on ne sçait faire eslection d’un chef capable de les commander, Son Eminence, divine au choix des hommes aussi bien qu’en toutes les autres merveilles de sa vie, et comme ayant l’entiere superintendance de nos mers, nomma à Sa Majesté, pour en estre le general, ce brave et vaillant prince monseigneur le comte de Harcourt, de qui les miraculeuses actions sont aussi hautes, aussi eclattantes et aussi connues que le soleil, et par ce digne employ, luy donnant lieu d’exercer amplement sa rare conduite et son extraordinaire valeur, se le rendit deslors et à

jamais redevable de toutes les belles choses qu’il a faites depuis

ce temps-la. De m’amuser à dire icy par le menu nostre depart, quel vent favorisa nostre route et combien de corsaires turcs nous prismes en chemin, ce n’est pas mon dessein ; je diray seulement qu’après avoir costoyé toute la Galice et tout le Portugal sans avoir rencontré une seule barque de pescheurs, tant l’effroy de nostre armée avoit frappé le cœur des ennemis, nous arrivasmes au cap de Spartel en Affrique, où, ayant demeure deux jours a l’ancre pour nous mettre mieux en estat de passer le destroit de Gibraltar, lequel nous croyions nous devoir estre infailliblement disputé par la flotte d’Espagne, nous quittasmes cette plage deserte, espouventable et solitaire, où l’on ne voit que des lyons, des aigles et des serpens, et mismes à la voile au meilleur ordre du monde environ deux ou trois heures devant soleil levé.

C’est ce qu’il faut sçavoir pour un plus grand esclaircissement de ces vers, que je commençay la mesme nuict dans l’admiral, ayant eu l’honneur d’estre appellé a ce voyage par lettres expresses et obligeantes de ce genereux prince, qui peut tout sur moy, et à qui j’ay voue tous mes soins et tous mes services. Or, estant donc saisi de la verve, sur le poinct que, suivant mon conseil, nous avions fait apporter le jambon et la bouteille, et nous fortifiions le cœur pour nous preparer à jouer des cousteaux, et l’ardeur du bon Phebus eschauffant mon ame avant que ses rayons eussent eclaire mes yeux, je m’y laissay aller brusquement a l’aspect des estoiles qui nous regardaient boire, et fis, le verre et non la plume à la main, les premiers couplets de cette piece. Jamais il ne fut une telle joye que la nostre, dans le ferme espoir que nous avions de trouver et de vaincre l’ennemy ; jamais on ne vit rien de si beau que ce que nous vismes quand la clarté de l’aurore, dissipant les tenebres, nous vint à descouvrir tout d’un coup le superbe et furieux appareil de nostre flotte ; et il faut advouer que qui n’a veu la pompe d’une armée navale le jour qu’elle s’attend de donner bataille ne se la sçauroit imaginer parfaitement. Nous avions plus de taffetas au vent que de toile ; nous estions nous-mesmes tous estonnez de voir nos vaisseaux si lestes. La splendeur des broderies d’or et d’argent eblouissoit la veue en l’agreable diversité des enseignes. Tout favorisoit

nostre passage : un zephire doux et propice nous souffloit en

poupe ; l’air estoit serain, la mer calme, le ciel net, pur et lumineux, et l’on eust dit que la terre de l’Europe et de l’Affrique s’abaissoit en certains endroits autour de nous par respect, et se haussoit en d’autres par curiosité. Enfin, si je ne retenois la bride à la fougue poétique qui, malgré moy, se voudroit bien couler dans ma prose, je dirois que, quelque frayeur qu’eust l’Espagne de nostre puissance et de nostre courage, elle ne se pouvoit tenir d’admirer nostre somptuosité et nostre bel ordre, et de temoigner de prendre plaisir à voir les verges mesmes qui la devoient chastier. Mais comme ces matieres-là sont du gibier des vers, je croy que ma muse ne s’y sera pas epargnée, et que peu de gens s’en fussent mieux acquittez que moy parmy le bruit et la multitude d’un vaisseau, ou ces belles dames de Parnasse n’ont gueres accoustumé de se trouver. Je me suis joué sur les noms de quelques navires, autant que la fable, l’histoire ou la nature l’ont pu permettre, et me suis estendu à decrire particulierement la pompe de celuy du roy et de la patache nommée la Cardinale. Et je pense que l’on ne me brocardera point de m’estre voulu commenter moy-mesme pour avoir mis quelques apostilles en la marge de cet ouvrage, afin de donner l’intelligence de quelques termes que les plus doctes ne sçavent pas, ny ne sont pas mesme obligez de sçavoir s’ils n’ont le pied marin. J’y en ay mis encor quelques autres sur des choses qui ne sont pas communes et que les plus raisonnables ne trouveront point inutiles. Qui n’entendra le reste, à son dam. Au surplus, si nous eussions combatu en ce destroit, comme nous ne fismes point, ou par la laschete, ou par l’impuissance des Espagnols, qui n’y oserent venir, j’eusse employé d’autres couleurs en la composition de ce tableau que je ne fis ; il n’y auroit rien paru que d’heroïque et de sérieux, et, sans vanité, j’eusse fait voir, comme j’espere que nostre Moyse fera quelque jour, que nous ne sommes pas plus mal adroits à nous servir de la trompette ou de la lyre que de la fluste ou de la guiterre. Mais, ne s’estant versé que du vin en cette journée, au lieu du sang que nous nous attendions de repandre, je le continuay du mesme air que je l’avois commencé, et inseray dedans, par maniere de prophetie, selon les bons tours du mestier, le combat donné quelque temps après entre nostre

armée navale et les galeres d’Espagne, devant le chasteau de

Menton ; la descente que nous fismes en l’isle de Sardaigne, ou monseigneur le comte de Harcourt rendit des preuves signalées de sa prudence et de sa hardiesse, et la merveilleuse et non jamais assez exaltée reprise des isles de Sainte-Marguerite et de Sainct-Honorat. De là, retournant à decrire nostre passage, qui doit estre memorable à perpetuité pour les importantes suites qu’il eut, je me raille du tiers et du quart à ma mode, selon l’humeur enjouée où j’estois, et, me trouvant justement vis-à-vis de la ville de Gibraltar, qui est à la fin de ce destroit, du costé de l’Espagne, je mets en mesme temps fin à ma piece, et acheve noblement la debauche par la santé du roy. Voilà tout ce que j’avois à dire là-dessus, horsmis qu’ayant esté l’un des Argonautes d’un voyage si celebre, j’en suis aussi fier, et m’en estime autant que ce fameux poëte qui accompagna Jason dans le sien. VIVAT !

De moy je tiens que mon Rebec

Vaut bien la vielle d’Orphée.

Et quand ma mule est eschauffée.

Elle n’a pas tant mauvais bec.

PREFACE SUR LES ŒUVRES DE MONSIEUR DE SAINT-AMANT Par son fidelle amy Faret.

Il y a des choses qui sont d’une condition si relevée et d’une essence si pure, qu’elles ne peuvent rien souffrir de bas ny de commun ; et celles particulierement qui n’ont point d’autre object que de plaire sont ordinairement d’une nature si noble, que c’est les violer que ne leur donner pas toute la grace dont elles sont capables. La mediocrité les detruit, et, lorsqu’elles ne sont pas

excellentes, on peut dire qu’elles sont très-imparfaites. Si la peinture ne trompe les yeux, elle les offense ; si la musique ne charme les oreilles, elle les blesse ; et, si la poësie ne nous ravit et n’eslève l’ame au dessus de sa matière, elle est d’autant plus ridicule qu’elle est digne d’admiration lorsqu’elle est montée à ce poinct qui la fait nommer le langage des dieux. Aussi n’a-t’elle rien que de sublime : ses ornemens sont tous riches, et, bien que ses graces soient dans la naïfveté et que ses beautez soient toutes naturelles, si est-ce qu’elle veut tousjours estre accompagnée d’esclat et de pompe. Elle a je ne sçay quels rayons de divinité qui doivent reluire partout, et, lorsque ce feu manque de l’animer, elle n’a plus de force qui la puisse rehausser au dessus des choses les plus vulgaires. Ceste chaleur, que les anciens ont appellée genie, ne se communique qu’a fort peu d’esprits, et ne se fait principalement remarquer qu’aux descriptions, qui sont comme de riches tableaux où la nature est représentée : d’où vient que l’on a nommé la poësie une peinture parlante. Et de faict, comme elle est le plus noble effort de l’imagination, on peut dire aussi que son plus noble chef-d’œuvre est celuy de bien descrire. C’est ceste partie qui ne se peut acquerir, non plus que ces graces secrettes qui nous ravissent sans que nous sçachions la cause de nostre ravissement ; et c’est par là que ces grands hommes qui ont mérité les tiltres de divins et de sacrez sont montez à ceste gloire immortelle qui refleurit en tous les siecles. Il ne faut voir que les vers de Monsieur de Saint-Amant pour connoistre qu’il a pris dans le ciel plus subtilement que Promethée ce feu divin qui brille dans ses ouvrages. Neantmoins, cette ardeur d’esprit et ceste impetuosité de genie qui surprennent nos entendemens et qui entraisnent tout le monde après elles ne sont jamais si desreiglées qu’il n’en soit tousjours le maistre. Son jugement et son imagination font un si juste temperament et sont d’une si parfaite intelligence, que l’un n’entreprend rien sans le secours de l’autre. Aussi sont-ce deux parties dont l’union est tellement necessaire que, quand l’une des deux vient à manquer, ce n’est plus ou que sterilité ou que confusion. En effect, l’on void ordinairement que ces esprits violents, de qui les secondes pensées n’ont jamais corrigé les premieres, ressemblent

à ces torrents qui se precipitent pour ne faire que du mal ; mais

ceux qui, produisant beaucoup, font regner l’ordre au milieu des belles matieres, sont comme ces grands fleuves qui portent la fertilité dans les campagnes et l’abondance dans les villes. Nostre amy se peut vanter d’estre de ceux-là et d’avoir toutes les grandes qualitez requises a un vray poëte. Ses inventions sont hardies et agreables ; ses pensées sont hautes et claires ; son elocution est nette et vigoureuse, et, jusques au son et à la cadence de ses vers, il se trouve une harmonie qui peut passer pour sœur legitime de celle de son luth. Lors qu’il descrit, il imprime dans l’ame des images plus parfaites que ne font les objects mesmes. Il fait tousjours remarquer quelque nouveauté dans les choses qu’on a veues mille fois, et ce qui est particulierement à considerer en luy, c’est qu’il n’achève jamais ces beaux portraits sans y donner un traict de maistre, et sans y laisser un éguillon a la fin qui chatouille l’esprit long-temps après qu’il en a esté picqué. Lors qu’il veut estre serieux, il semble qu’il n’ait jamais hanté que des philosophes, et, quand il veut relascher son style dans la liberté d’une honneste raillerie, il n’est point d’humeur si stupide qu’il ne resveille, ny si severe dont il ne dissipe le chagrin et à qui il n’inspire des subtils sentimens de joye. Son esprit paroist sous toutes les formes, et c’est une chose admirable, et qui ne s’est peut-estre jamais veue, qu’une mesme personne ait pû en un eminent degré reussir egalement en deux façons d’escrire qui sont d’une nature si differente et qui semblent estre opposées. Et certes, qui peut voir ceste belle Solitude, à qui toute la France a donné sa voix, sans estre tenté d’aller resver dans les deserts ? et si tous ceux qui l’ont admirée s’estoient laissé aller aux premiers mouvemens qu’ils ont eus en la lisant, la Solitude mesme n’auroit-elle pas esté destruicte par sa propre louange, et ne seroit-elle pas aujourd’hui plus frequentée que les villes ? Ce divin Contemplateur, qui ne peut estre assez dignement loué que par celuy mesme qu’il loue, je veux dire par ce grand et sainct prelat à qui il est dedié, n’est-ce pas mesme une sublime leçon de la plus parfaite sagesse et de la plus haute philosophie chrestienne et morale ? Quel courage assez hardy pourroit ouyr reciter ses Visions melancoliques, dont le tiltre seul a je ne sçay quoy d’effroyable, sans fremir d’horreur ? Et quelle

ame assez austere pourroit lire le Palais de la Volupté sans

estre touchée de quelque desir d’en gouster les delices ? L’Andromede et l’Arion, sont-ce pas d’assez hardis essais de ce fort genie pour faire esperer a nostre langue un poëme heroïque ! Enfin, tant d’autres beau poëmes, ou pour l’amour ou pour la joye, et qui sont par tout embellis des vrays omemens de l’art et des richesses de la nature, doivent-ils pas faire confesser à tout le monde que monsieur de Saint-Amant merite autant qu’aucun autre qui ait jamais esté le tiltre de vray poëte ?

L’estroite amitié qui s’est inviolablement conservée entre nous depuis plusieurs années ne sçauroit, devant de bons juges, rendre ce discours suspect d’aucune flatterie. Je voudrois bien que ce fust icy un lieu à propos de parler aussi bien de la bonté de ses mœurs comme de la bonté de ses œuvres ; mon inclination s’estendroit bien volontiers sur ce suject. Et combien qu’il m’ait fait passer pour vieux et grand beuveur dans ses vers, avec la mesme injustice qu’on a escrit dans tous les cabarets le nom de Chaudière, qu’on dit qui ne beut jamais que de l’eau, si est-ce que, pour me venger agreablement de ces injures, je prendrois plaisir à publier qu’il a toutes les vertus qui accompagnent la generosité. Mais il m’arrache luy mesme la plume de la main, et sa modestie me defend d’en dire davantage.

SONNET Sur les mouvement de Paris.

Qu’on ne compare point les troubles de la Seine

À ceux de la Tamise, où l’orgueil mesme agit ;

C’est un fleuve brutal qui sans cause mugit,

Mais l’autre avec raison murmure en voix humaine.

Paris ayme le roy, Paris ayme la reyne ;

Son auguste sénat pour leur bien le régit ;

Et mon œil est trompé si sa nef ne surgit

Dans le port où la gloire est promise à la peine.

Ces rebelles complots de ligue, d’union,

N’y ressuscitent point la perfide Enyon

Qui fit du dernier siècle un siècle d’insolence.

On n’y voit point frémir cette rage d’enfer,

Et Themis aujourd’huy, dans sa propre balence,

Pour deffendre son droit peze son propre fer.

DIZAIN.

Qu’un lasche et maudit flagorneur,

Desployant sa langue traistresse,

Pour ruiner tout mon bon-heur,

Me brouille avecques ma maistresse,

Je ne veux point en un gibet

Le voir, aprez maint quolibet,

Attacher comme une poulie :

Pour un plus rude chastiment,

Une couchée en Italie

Je luy souhaitte seulement.

SONNET.

Quand je la voy, cette gorge yvoirine

Où l’oyseau-dieu souvent se va nicher,

Comme un goilan qui sur quelque rocher

Fait ses petits au bord de la marine ;

Quand je la voy, cette main qui burine

D’un trait aigu ce nom qui m’est si cher,

Dessus mon cœur, j’ars, ainsi qu’un buscher,

D’un feu qui plaist à ma gente Corine.

Son poil, son œil, son tant aymable vis

Accompagné d’un gracieux devis,

Plonge mes sens dans un doux fleuve d’aise ;

Et quand je songe à tout le demeurant

Que sous sa robe en mon ame je baise,

De trop d’amour j’expire en soupirant.

SONNET À feu Monsieur Desyveteaux.

Que de ton beau jardin les merveilles j’admire !

Que tout ce qu’on y voit, que tout ce qu’on y sent

A d’aymables rapports avec le doux accent

De ce divin oyseau qui chante et qui souspire !

Qu’après ces rares sons dont triomphe ta lire,

Mon oreille se plaist au tonnerre innocent

Que l’on oit dans ta voulte où ravy l’on descent,

Pour monter en un lieu que seul tu peux descrire !

Que les trésors fueillus de ces rameaux divers,

Formant un beau désordre en leurs ombrages vers,

Me charment les esprits et me comblent de joye !

Et combien la nature on me verroit bénir

Si par un heureux sort, qu’aux arbres elle octroyé,

En vieillissant comme eux tu pouvois rajeunir !

ÉLÉGIE.

Que dira-t-on de moy si je ne dis rien d’elle ?

Si mes yeux ayant veu cet unique modelle

Des plus majestueux et plus brillans appas

Mon cœur lâche et muet ne le temoigne pas ?

Bien, j’en parleray donc ; mais, ô dieux ! qu’en diray-je ?

Car de luy faire un teint qui surpasse la neige

Quand elle vient couvrir les monts de sa blancheur,

D’y mesler mainte rose en sa pure fraischeur,

De luy parer le front de deux estoiles vives,

D’honorer ses cheveux de mille ames captives,

De former d’un rubis la porte de sa vois,

De chanter que d’un pin qui regne dans les bois

Nature luy donna la beauté de la taille ;

Bref, sur un tel sujet ne dire rien qui vaille,

Et dire cependant ce qu’on peut de subtil.

Si ce n’est mesme chose, helas ! que s’en faut-il ?

Parlons donc, pour le moins, de l’ardeur agréable,

Du tourment amoureux, du plaisir incroyable

Que j’eus à son abord, bien qu’à peine un moment

Me laissa possesseur de ce contentement ;

Mais ce que j’entreprens est-il moins dificile ?

Le feu perpétuel qui flambe en la Sicile

Est-il plus violent quand il va jusqu’aux cieux

Que celuy que l’amour m’a versé par les yeux ?

Et parmy tout cela, dans ces divines plaines

Où les heureux esprits sont payez de leurs peines,

Treuve-t’on rien d’esgal au bien que j’ay gousté

Devant ce bel objet dont je suis enchanté ?

Trois ans s’estoient coulez depuis que ma franchise,

Après avoir rompu les chaisnes de Belise

Et fait sauver mon cœur esclave en sa prison,

Avoit remis mes sens au train de la raison ;

Je m’en glorifiois mesme avec insolence,

Quand cet archer ailé, de qui la vigilance

Est tousjours en embusche afin de r’atraper

Ceux qui de ses liens se pensent eschaper,

Me tendant un filet, s’en vint à l’impourveue

Jetter sur moy la main au detour d’une rue,

Où plein d’estonnement je me vis arresté,

Où ravy j’adoray cette illustre beauté,

Qui comme une autre Flore apparoissant couverte

Des tresors du printemps et d’une robe verte,

Et se monstrant debout sur le pas de son huis,

Me combla pour jamais de mille doux ennuis.

Ô destin ! m’escriay-je en voyant ces merveilles,

Ce precieux amas de graces nompareilles,

En quel piege mortel, à force d’estre beau,

M’as-tu conduit icy pour choir dans le tombeau !

Je n’eus pas le loisir d’achever cette plainte,

Que, me laissant navré d’une profonde atteinte,

Elle se retira plus viste qu’un esclair

Qui nous vient esblouir et qui se pert en l’air ;

Et combien que ce fut par une semble allée

Qu’elle prit son chemin ou plustost sa vollée,

Le glorieux esclat de ses divins attraits

Illumine le lieu long-temps encore après.

Mais, une obscurité s’emparant de mon ame,

Malgré cette lumiere et celle de ma flame,

Aussitost me frapa d’un tel aveuglement

Et mit un tel desordre en mon entendement

Par le cruel effet d’une si pronte absence,

Dont le coup m’outrageoit avec tant de licence,

Que je fus plus d’une heure avant que de sçavoir

Ce que j’avois à faire en ce nouveau devoir.

Tantost je m’ingerois, j’entens de la pensée,

De courir après elle, et, la teste baissée,

M’en aller dans sa chambre à ses beaux yeux m’offrir ;

Mais mon sage respect ne le pouvoit souffrir ;

Tantost je portois l’œil en haut à sa fenestre

Pour voir si, comme un jour qui ne fait que de naistre,

Au travers de la vitre opposée à mon bien,

De cet astre caché je n’appercevrois rien ;

Et, me voyant frustré de cette chere attente,

Le sein enfle de dueil, la face mal contente,

Après avoir enfin remarqué la maison

Où gist de ma douleur la seule guerison,

Après m’estre informé, d’une voix curieuse,

Du beau nom et du rang de ma victorieuse.

Afin d’en concevoir ma perte ou mon salut,

Je me laissay porter où mon destin voulut.

En ce resveur estat je fay toute la ville,

Heurtant l’un, choquant l’autre, et d’une ame incivile,

Sans saluer amy, dame, ny cordon bleu,

Sur l’eau, pour quelque temps, je promene mon feu.

Les passans du Pont-Neuf, considerans ma mine,

Dans l’estourdissement qui sur mes sens domine,

Pensent que je sois yvre, et, me montrans au doigt,

Jugent du plus caché par ce que l’on en voit.

Las ! je l’estois aussi, mais qu’aucun ne m’en blâme :

Je l’estois d’avoir beu d’un breuvage de flame

Qui se prend par les yeux et qui va droit au cœur,

Où l’amour l’introduit en guise de liqueur.

Delà, favorisé de mon heureux genie,

Qui m’assista toujours durant cette manie,

Au coucher de Phebus je fus tout estonné

Que je revy l’aspect du pourprix fortuné

Où comme en son Olimpe habite ma déesse.

Je m’arreste aussitost ; humble, je le carresse,

Puis à maint long soupir ayant lasché le cours,

Je luy tiens à part moy cet aymable discours :

Gentil effect de l’art, pompeuse architecture,

Qui receles en toy l’honneur de la nature,

Beau rocher où se voit le plus beau diamant

Que jamais le soleil ait fait en s’animant,

Céleste tabernacle, amoureux domicile,

Ton glorieux accez me sera-t’il facile ?

Et sans que mon espoir ait trop de vanité,

Puis-je croire qu’un jour cette divinité,

Qui fait dans ton enclos sa belle résidence,

Souffre enfin que ma bouche y mette en évidence,

Devant son clair autel, la violente ardeur

Dont ma foy se dispose à servir sa grandeur ?

Mes vœux atteindront-ils au bonheur de luy plaire ?

Oseray-je prétendre à quelque doux salaire,

Que je borne au souhait de sa compassion,

Quand elle connoistra ma pure affection,

Parmy les mouvemens que dans nos cœurs excite

L’impetueux effort d’un penser illicite,

Et parmy les ennuis qui me sont préparez,

Outre les maux presens et les maux endurez !

Ouy, les maux endurez : je les veux mettre en conte,

Car combien que leur terme à peu de chose monte,

Ils m’ont semblé dejà si longs et si cuisans,

Qu’ils me font reputer les heures pour des ans.

Au bout de ces propos, enfans d’un beau martire,

Devers l’hôtel de Rets à pas forcez je tire,

Et, trouvant mon cher duc, mon maistre sans pareil,

Qui fait à son plaisir mon sort pasle ou vermeil,

Je luy dis à l’écart le tourment qui m’oppresse,

Et comme il semble à voir que par une maistresse

Le doux tiran des cœurs luy vueille disputer

Le sceptre de mon ame, et sur luy l’emporter.

Mais, le courtois qu’il est, tant s’en faut qu’il s’en fasche :

Il dit qu’il en est aise, et que sa main le lasche

Avec condition que, regnans à moitié,

Elle aura mon amour et luy mon amitié.

SONNET À la Renommée, sur la mort du roy d’Angleterre.

Que me viens-tu de dire, estrange Renommée ?

As-tu bien avec soin remarqué les objets ?

Un roy si bon, si doux, si juste en ses projets,

Voir son dernier espoir s’exhaler en fumés !

Un roy voir sous les fers sa grandeur opprimée !

Un roy se voir juger par ses propres sujets !

Par des hommes sans nom, vils, infâmes, abjets,

Qui sur leur tribunal n’ont qu’une rage armée,

Un roy passer ainsy du trosne à l’eschafaut !

Faire un si dur chemin, un si tragique saut !

Ha ! c’est un coup du sort que je ne puis comprendre.

Mon esprit suspendu se confond en ce lieu,

Et toute la raison que tu m’en sçaurois rendre

C’est qu’on ne peut sonder les abysmes de Dieu.

SONNET À Monsieur de Bruslon-Deageant

Qui diantre auroit pensé que la guerre en ce lieu

Eust allumé sa torche aux glaces de la bise ?

À Paris un blocus ? ô l’estrange surprise !

J’ensuis aussy penaut qu’un coche sans essieu.

Encor, si j’estois sain, je prendrais quelque espieu ;

Mais je languis d’un mal qui l’os me cauterise,

Et pourrois triompher aux portes d’une eglise,

Montrant en pauvre diable une jambe de Dieu.

Illustre et cher Bruslon, cœur que ma peine touche,

Je ne puis plus pourtant faire la femme en couche

Dans le jeusne forcé dont j’ay suby les lois ;

Et malgré les douleurs que je souffre en ce membre,

La faim, qui, comme on dit, chasse le loup du bois,

Obligera le mien à sortir de ma chambre.

SONNET À Monsieur l’abbé de Villeloin

Rare et fameux abbé, qui sur tout l’univers

Avec un soin moral exerces ton estude,

Et dont l’ame heroïque et la franche habitude

Reparent les deffauts de ce regne pervers,

Verrons-nous ycy-bas cent changemens divers,

Soit au particulier, soit dans la multitude,

Sans qu’il arrive enfin quelque vicissitude

Favorable aux besoins des grands forgeurs de vers ?

L’or et les diamans brillent dans leurs ouvrages ;

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