Œuvres
À MONSIEUR DE LIANCOURT.
Monsieur,
J’ose dire qu’au present que je vous fais je ne vous offre pas des choses qui soient desagreables, après tant de témoignages advantageux dont il vous a pleu les honorer devant que j’eusse pu me résoudre à les rendre publiques. Je sçay bien que vostre approbation doit fermer la bouche à l’envie, et que toute insollente qu’elle est, elle ne laisse pas de respecter vostre jugement plus que je ne crains sa malice ; mais, Monsieur, quelques outrages que j’en puisse recevoir, ils ne sçauroient jamais estre assez grands pour égaler la gloire que j’ay d’avoir quelque part en vostre estime. Le comble de vos bonnes grâces est de pouvoir donner de plus solides preuves que celle-cy de l’extréme passion que j’ay à vous honorer afin de me rendre moins indigne de la qualité,
Monsieur, de
Votre très humble et très obeyssant serviteur,
Saint-Amant.
À MONSEIGNEUR
LE COMTE D’ARPAJON ET DE RHODES
MARQUIS DE SEVERAC Conseiller du Roy en ses conseils, chevalier de ses ordres et lieutenant general en ses armées.
Monseigneur,
Encore que ce me soit une espece de honte de vous presenter un recueil où il n’y ait rien vostre gloire, je ne laisseray pas de vous offrir cettuy-cy, tant pour tesmoigner en quelque sorte le ressentiment des puissantes obligations que je vous ay que pour me faire justice à moy-mesme, et donner quelques marques à tout le monde de l’ardente et veritable inclination
qui m’a porté toute ma vie à vous honorer. Si j’estois
un faiseur de panegyriques et que mon talent s’estendist aussi bien sur la prose que peut-estre il se peut vanter par dessus le commun de s’estendre sur les vers, je lascherois, Monseigneur, de réparer en ce lieu l’injurieux silence de mes muses ; et quand toutes les regles des epistres liminaires s’en devraient plaindre, je vous en ferois icy une dont le volume serait de beaucoup plus gros que celuy mesme que je vous dédie. La France, l’Alsace, la Flandre, la Lorraine, l’Italie et le Roussillon, où vos vertus héroïques ont éclaté avec tant de succès glorieux, et pour le bien de cet Estat et pour l’honneur propre de cette grande et illustre maison dont vous estes descendu, et dans laquelle tous pouvez conter entre vos ayeux des roys d’Arragon et des comtes de Thoulouze, y fourniroient de superbe théâtre à vostre valeur. Je ferois voir que la pluspart de tous ceux qui commandent aujourd’huy dans nos armées vous ont obey, et tiennent encore à gloire d’avoir esté les apprentifs d’un si digne maistre. Je dirois que le retardement dont on a usé jusques icy à vous conférer le grade militaire qui vous est dû est plustost une judicieuse considération que l’on fait de son peu de prix à l’esgard de vos services qu’on refus ingrat aux mérites de vostre personne. Je m’y estendrois sur vostre fameux voyage de Malte, et, sans mettre en jeu ny les exagérations, ny les hyperboles, je monstrerois
que le seul bruit de vostre nom et la seule crainte qu’eut le
Turc de vostre courage, de vostre conduite et de vostre longue experience au mestier de la guerre, l’empescherent d’assieger cette isle-là, et possible de reduire sous le joug ce ferme et noble rempart de la chrestienté : de sorte que l’on peut dire, par une reflexion agreable, que vostre propre reputation s’opposa en quelque maniere à elle-même, et que la grandeur de vos actions passées vous interdit alors la grandeur de vos actions a venir. Permettez-moy, s’il vous plaist, Monseigneur, que je vous die, sur ce propos, combien je vous suis redevable en mon particulier de cette genereuse entreprise, et, pour parler en poete, souffrez que je mesle ici quelques uns de mes cyprès parmy vos lauriers.
Je n’avais que deux freres, que les armes des Mahometans m’ont ravy : le premier fut tué en un furieux combat qui se donna a l’embouchure de la mer Rouge, entre un vaisseau malabare qui revenait de la Meque et un vaisseau françois qui s’en allait aux Indes orientales, sur lequel, tous deux poussez de la belle curiosité de voir le monde et de l’honorable ambition d’acquerir de la gloire, ils s’estoient embarquez ensemble au sortir des estudes. Le second, après avoir receu cinq ou six playes en ce combat, dans le navire ennemy qu’ils avaient abordé ; après avoir fait tout ce qu’un genereux desespoir, ou, pour mieux dire,
Tout ce que la fureur, mesprisant tout obstacle,
Inspire au sein d’un frère irrité du spectacle.
après avoir esté renversé d’un coup de pique dans la mer ; après s’estre sauvé plus d’une lieue a la nage, tout blessé qu’il
estoit ; après s’estre veu en mille autres perils devant que de revenir d’un voyage si long, si hazardeux et si penible ; après avoir servy dans la cavalerie sous le renommé comte Mansfeld ; après avoir eu l’honneur d’estre cornette colonelle d’un regiment françois sous cet admirable roy de Suede, en ses plus fameuses expeditions, et pour qui j’ay fait ces vers, tirez d’une piece que j’ay perdue :
C’est cet astre du Nort, ce prince glorieux
Qui mesme dans la tombe entre en victorieux ;
C’est ce flambeau de Mars, dont l’ardeur consommée
Triomphe en s’esteignant, et laisse une fumée
Qui, ne valant pas moins que sa vive splendeur.
Embausme et remplit tout d’une eternelle odeur ;
enfin, dis-je, pour achever ma narration, ce brave et pauvre cadet, dont on me pardonnera bien en ce lieu ce petit mot pour luy servir d’histoire, d’eloge et d’epitaphe, après avoir commandé plusieurs campagnes navales un des vaisseaux de nostre puissant monarque louis le juste, d’immortelle et precieuse memoire, sous la charge de cet invincible heros, Monseigneur le comte de Harcourt, avec qui vous estes lié d’une amitié si parfaite, finit glorieusement ses jours par les mains des Turcs en l’isle de Candie, il y a deux ans, estant colonel d’un regiment d’infanterie françoise au service de la serenissime repuhlique de Venise, qui l’a trouvé digne de ses regrets, et qui m’a fait l’honneur de m’en faire escrire avec des tenues et des louanges capables de me consoler de sa mort ; et l’encre illustre qu’elle a daigné employer a cet effet paye avec une
usure très-avantageuse pour moy et très-reconnoissante pour
luy le sang qu’il a respandu pour elle. Mais, Monseigneur, la perte de mes deux freres n’est pas la seule cause qui m’oblige a vous faire cette digression, que la douleur et la nature ne rendent que trop excusable et trop legitime. J’ay encore d’autres raisons de ressentiment à joindre à celle-là. Feu mon pere, qui commanda autresfois, par l’espace de vingt-deux années, une escadre des vaisseaux d’Elisabeth, reyne d’Angleterre, en fut trois toutes entieres prisonnier dans la Tour-Noire à Constantinople ; et, comme s’il y avoit quelque fatalité barbare secrettement affectée à la destruction de nostre famille, peut-estre parce qu’elle porte le nom de ce grand Gerard qui fut le celebre instituteur de ce bel ordre des chevaliers de Saint-Jean de Jerusalem, ordre si redoutable a ceux qui professent l’infidelle secte de Mahomet, un de mes oncles gemit long-temps sous les cruelles chaisnes des Turcs, et deux de mes cousins germains ont perdu la vie en combattant genereusement contre eux. Cela, Monseigneur, n’est-il pas assez remarquable et assez estrange pour estre escrit en quelque lieu que ce soit, et surtout a vous, qui aymez les hautes aventures, et qui les iriez chercher par mer et par terre jusques au bout du monde ? Et n’ay-je pas sujet de dire encore une fois, en reprenant mon discours de vostre voyage de Malthe, combien je vous suis obligé plus que tous les autres d’avoir entrepris avec tant d’ardeur et tant de resolution la deffence d’une place que menaçoient d’attaquer ceux qui ont persecuté ou fait perir la pluspart de mes parens, et desquels il semble que, par un dessein officieux et par un chastiment anticipe sur le dernier outrage mesme, vous eussiez voulu prendre la vengeance pour moy ? Au reste, le noble gré qu’on vous sceut d’une action si pieuse et si esclatante ne s’estendit pas seulement jusques en mon cœur, il passa bien plus avant : il fit naistre au sein du roy de
Pologne, du grand et magnanime Ladislas, une impatiente envie de vous voir, et comme il en eut fait sous main pressentir quelque chose par deçà, et que l’on fut bien aise qu’il se
presentast quelque belle occasion de se revancher des secours dont cet excellent prince avoit obligé cette couronne, outre que c’est une maxime d’Estat et une prudence politique de n’envoyer aux ambassades importantes que des personnes choisies et desirées des princes mesmes à qui on les envoya, on se servit du pretexte d’une ambassade extraordinaire pour vous envoyer avec plus d’apparat et plus d’honneur auprès de luy, qui vous souhaittoit avecque passion, et qui, sans doute, vouloit appuyer sur la solidité de vos graves et hardis conseils le beau projet que l’on tient qu’il avoit conceu de porter la guerre jusques dans le siege mesme des Ottomans. Mais, helas ! ô Monseigneur ! la Mort fit avorter tous ses justes et formidables desseins ; elle vous donna le change, et, au lieu de trouver sa royale espouse, ma rare et divine maistresse, dans la pompe et dans la magnificence d’un trosne, vous la trouvastes, sous un voile malheureux et funeste, auprès d’un tombeau ; vous la trouvastes dans une maladie que le regret et l’estonnement d’une perte si sensible et d’une separation si cruelle avaient causée ; vous trouvastes cette chaste tourterelle, cette merveille de vertus, de graces et de beautez, toute preste à suivre son grand et cher mary, et, sans les remedes qu’apporte vostre consolation a ses douleurs, la seule fidelité de son amour auroit fait ce que toutes les trahisons de la mort n’ont pû faire. De vous dire icy ce que vous fistes depuis en l’eslection de l’auguste prince Casimir, qui occupe si dignement la place de son predecesseur, ce seroit tomber dans une faute où tombent presque tous les escrivains : je vous dirois ce que vous sçavez mieux que moy-mesme, et que peu de gens ignorent ; mais ce que je sçay mieux que personne, puisque c’est a nous seuls à respondre de l’interieur de nostre conscience, c’est que celuy qui vous fait le don de ce livre, sur lequel je reviens après un assez long destour, est plus que tous les hommes du monde ensemble,
Monseigneur,
Vostre très-humble, très-obeissant et très-passionné serviteur.
Saint-Amant.
À MONSEIGNEUR
LE COMTE DE HARCOURT Gouverneur et lieutenant général pour le roy en Guyenne.
Monseigneur
Si mon pouvoir avoit respondu à mon désir, je vous présenterais aujourd’huy, au lieu de ce petit recueil de diversitez capricieuses, un volume illustre où tout ce que les Muses sçauroient produire de grave, d’éclatant et de superbe, seroit estalé à la
louange de vos incomparables actions. Ce n’est pas
que je ne me sois mis en devoir de les célébrer : qu’on ne m’accuse ny de paresse ny d’ingratitude ; mais, je l’avoue, la splendeur de la matière m’a eblouy ; mon génie s’est deffié de ses forces à l’aspect de tant de miracles, et toutes les fois que j’ay voulu essayer d’en écrire quelque chose, il m’est avenu comme a un certain peintre qui, voulant tirer une excellente beauté, n’eust pas si tost jetté l’œil sur elle pour en ébaucher les premiers traits, que, ravy en la contemplation de ses merveilles et confus de la témérité de son entreprise, le pinceau luy tomba d’une main et les couleurs de l’autre. Aussi, Monseigneur, vos exploits sont si prodigieux, que, par un malheur souhaitable, et dont il n’y a que tous seul au monde qui se puisse plaindre héroïquement, vous y trouverez du desadvantage pour vostre gloire. La grandeur en combat la certitude, le nombre en diminue la foy, et si vous en eussiez moins fait, ou que vous n’eussiez exécuté que des choses possibles, vostre réputation seroit peut-estre plus solidement establic dans la créance des siècles à venir : car, soit
que l’histoire raconte par la bouche de la fidelité, mesme tout ce que la mer et la terre tous ont veu faire de hardy et d’estrange, soit que la poésie, sans avoir besoin de s’ayder de ses nobles impostures, vous fasse sauter à cheval par dessus un effroyable retranchement, comme un Mars que l’Espagnol crut s’estre elancé de sa sphere pour venir fondre sur luy et le chastier de son audace, qui est-ce qui ne tiendra et l’un et l’autre récit également fabuleux ? Ouy, Monseigneur, il faut de nécessité absolue, ou que l’on ne croye pas la moindre de vos actions, ou que tout ce que les romans ont dit de leurs paladins et de leurs chevaliers passe pour véritable. Je n’ay point de peur d’estre suspect de flaterie en parlant de la sorte : il n’y a personne qui ne soit de mon sentiment et qui ne souscrive à mon opinion, et, connoissant vostre rare modestie au poinct que j’ay l’honneur de la connestre, j’oserois affirmer que, quand on ne croiroit rien de tout ce que vous avez fait et qu’on n’en parleroit jamais non plus que tous, vostre vertu, qui ne cherche de satisfaction que dans elle-mesme, seroit aussi contente que si on tous donnoit des louanges immortelles, on qu’on tous erigeast des statues de marbre et de bronze par toutes les places publiques. Toutefois, ô mon prince magnanime ! après tout ce que j’ay dit sur la peine qu’aura la postérité à croire les grandes choses que tous avez exécutées, puis que ceux mesmes lesquels ont eu le bonheur d’en estre les tesmoins dementent presque leurs propres yeux, je trouve qu’il y va
trop de l’interest du ciel pour n’espérer pas qu’il en
authorise la memoire par quelque façon admirable. Il vous a donné le cœur de les entreprendre, il les fera sçavoir à tous les hommes ; bref, les estoiles dont vous serez couronné quelque jour s’arrangeroient au firmament en forme de caractères historiques de vostre vie, plutost que d’en permettre l’oubly, et chaque nation l’y verroit écrite en chaque langage, plutost que de l’ignorer. C’est la pensée de celuy que l’honneur de vostre longue et généreuse bien-veillance, reconnue de mon costé par un zele sans égal, oblige à estre jusques au dernier soupir,
Monseigneur,
Vostre très-humble, très-obéissant, tres-fidelle et très passionné serviteur,
Saint-Amant.
À MONSEIGNEUR LE DUC DE RETS Pair de France, etc.
Monseigneur,
Je me suis souvent estonné comme parmy tant de grands esprits qui ont pris plaisir à tirer de l’ancienne poësie des preceptes pour enrichir la philosophie morale, pas un n’ait remarqué ce qui se peut dire de l’aventure de Deucalion et de Pirrhe, lesquels se sauvèrent de l’inondation generale de toute la terre sur le mont Parnasse, qui seul fut respecté du deluge. Cela ne fait-il pas voir clairement, Monseigneur, que ceux qui aiment les lettres ne perissent jamais, et ne semble-t’il pas que ces philosophes, comme envieux de la gloire des poëtes, ayent eu quelque dessein de leur derober l’avantage qu’ils ont de pouvoir donner l’immortalité ?
En effect, qui ne jugera par cet exemple que, si ces deux illustres reliques du genre humain n’eussent esté en la protection des Muses, elles n’eussent daigné les recevoir en leur saincte demeure pour les garantir d’un si pitoyable desastre, et conserver en eux la race des hommes, qui s’en allait faire naufrage avec tout le reste de l’univers ? Ce n’est pas, Monseigneur, que je presume rien de mon esprit, ny que je pense que vostre nom ait besoin de moy pour se mettre à couvert des outrages que le Temps fait aux plus telles choses. Vos vertus sont trop eclattantes pour emprunter d’ailleurs quelque lumière ; il n’est point d’honneste-homme qui ne les estime ; et moy, qui me figure les avoir connues plus particulierement qu’aucun autre, en l’honneur que vous m’avés faict de me permettre vostre familiere conversation, j’avoue que je me sens incapable de les louer assès dignement. Aussi, bien loin de croire que mes ouvrages puissent rendre votre renommée plus celebre qu’elle n’est, je m’attends plutost à recevoir de vous ce que je pourrois donner à un autre. Neantmoins, Monseigneur, la vanité dont mes amis me flattent, que mes vers ne mourront pas avecques moy, et qui se fortifie principalement par la bonne opinion que vous m’en avez fait concevoir, me persuade que j’auray peut-estre la gloire de vivre avecques vous longtemps après que je ne seray plus au monde, si
vous avez agreable que le commencement de ce livre soit honoré de vostre nom, qui luy doit servir de protecteur. Je m’en vay en un voyage où j’auray loisir de mediter des choses que j’espère qui me rendront plus digne que je ne suis à present de l’amitié dont il vous plaist m’obliger ; et, bien que ce soit vers ces pays où l’on va chercher les tresors, j’ose me promettre que nos vaisseaux n’en rapporteront rien de plus precieux que ce que mes imaginations y auront produit, pourveu que vous m’en donniez le courage. Mais parmy toutes les agreables resveries qui entretiendront mon esprit dans l’oisiveté de la mer, je vous proteste que je n’auray rien de si cher ny de si doux que le continuel souvenir de vos rares qualitez, et du nombre infiny des faveurs dont vous m’avés comblé, qui m’obligent à estre, Monseigneur,
Votre très-humble, très-obeissant
et très-fidelle serviteur,
Saint-Amant.
ÉPIGRAMME À Monseigneur le Chancelier.
Entre tant de vives merveilles
Dont nos jardins sont embellis,
Pour toy, grand Seguier, les abeilles
Ne volent plus que sur les lis :
Le miel s’en gouste en ton bien dire.
Et leurs rois seuls en font la cire
Au profit de tous les humains,
Depuis qu’au mérite octroyée,
Elle a l’honneur d’estre employée
Sous Louis par tes nobles mains.
ÉLÉGIE.
Amarante est malade, et je ne suis pas mort !
Ha ! c’est trop balancé ! terminons notre sort,
Et ne permettons pas qu’une crainte honteuse
Rende aux siecles futurs ma passion douteuse !
Si je vis un moment, si de ma propre main
Je ne suis à ce coup à moy-mesme inhumain,
Ma froide lascheté, deshonorant ma flame,
Du tiltre d’imposteur me causera le blame ;
On tiendra mes soupirs pour aussi mensongers
Qu’ils sont de leur nature ardents, pronts et legers ;
Mes langueurs, mes regrets, mes plus saintes paroles ;
Passeront en amour pour des contes frivoles ;
On dira que mes pleurs, on dira que mes cris
Dont le son mesme est peint en mes tristes escrits,
N’estant point d’un vray mal les lamentables signes,
D’une juste pitié seront vrayment indignes ;
Et que, puisque mon œil sans en estre reduit
Dans la profonde horreur de l’eternelle nuit
À bien pû voir souffrir tant d’attraits et de charmes,
Il ne merite point que l’on croye à ses larmes.
ARRAS PRIS. SONNET
Ces fiers et beaux rampars ceints de vastes abîmes,
Ces tours, de l’art humain les rochers sourcilleux,
Cedans aux durs efforts d’un siege merveilleux,
Ont enfin reconnu nos armes legitimes.
Ceux qui les deffendoient ont esté les victimes
Offertes au demon fatal aux orgueilleux,
Et tant plus leur abord s’est montré perilleux,
Tant plus nos conquerans ont paru magnanimes.
Leur secours formidable, avec tout son pouvoir,
N’a, quoy qu’il ait tenté, servy qu’à faire voir
Le triste événement d’une entreprise vaine.
Déjà des lys sacrez Arras bénit l’odeur ;
Et d’un esclat divin, la pourpre de la Seine
De la pourpre du Tage efface la splendeur.
SONNET.
Assis sur un fagot, une pipe à la main,
Tristement accoudé contre une cheminée,
Les yeux fixes vers terre, et l’ame mutinée,
Je songe aux cruautés de mon sort inhumain.
L’espoir, qui me remet du jour au lendemain,
Essaye à gaigner temps sur ma peine obstinée,
Et, me venant promettre une autre destinée,
Me fait monter plus haut qu’un empereur romain.
Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre,
Qu’en mon premier estat il me convient descendre,
Et passer mes ennuis à redire souvent :
Non, je ne trouve point beaucoup de difference
De prendre du tabac à vivre d’esperance,
Car l’un n’est que fumée, et l’autre n’est que vent.
AU LECTEUR.
Ccomme il est de la puissance des roys d’ennoblir quiconque il leur plaist de leurs sujets, ainsi a-t’il plu à Apollon, roy du Parnasse, d’ennoblir le pauvre petit Triolet, pour avoir chanté en sa présence, sur le théâtre d’Helicon, quelque chose au dessus de sa portée ordinaire. Mais, comme les gentilshommes ont leurs lacquais qui les devancent on qui les suivent, ainsi ces nouveaux nobles que je te donne ont-ils les leurs, et tu les verras accompagnez de quelques uns de leurs pareils mesmes, qui ne peuvent prétendre à leur qualité, parceque je ne l’ay pas voulu ou que la matière ne l’a pas requis. Ce nom de Triolet leur a esté donné, à ce que je pense, tant a cause qu’ils se chantoyent à trois, à la manière des vieux trios de nostre scène comique, qu’il cause du vers qui s’y repette par trois fois et des trois rimes qui en composent le milieu. C’est un jeu de la Muse où il y a des tours de souplesse et de passe-passe qui ne sont pas tant faciles à faire qu’on s’imagineroit bien, pourveu que l’on y garde l’ordre que j’ay observé en ceux-cy, je veux dire qu’il y ait tousjours un sens contenu et achevé dans chaque triolet sans les répétitions, qu’elles y r’entrent de bonne grâce par quelque mot, et qu’elles n’y soient ny absolument nécessaires ny absolument inutiles ; autrement, il n’y a ny gentillesse ny esprit, et j’en dirais bien davantage si le sujet en valoit la peine. Au reste, dans cette histoire trioletique de ce qui s’est passé à Paris durant ces mouvemens, où l’indisposition m’avoit réduit a une neutralité forcée, tantost c’est moy qui parle, tantost c’est le tiers et le quart, tantost c’est le bourgeois qui dit de bons mots à sa mode, tantost il y a quelque suite, et tanstot il n’y en a point du tout. Que si, contre mon dessein, il s’estoit glissé quelque hérésie d’Estat, je la désavoue ; je suis tout prest de m’en rétracter, et me sousmets ingénument à la censure de ceux qui en sont les justes et veritable correcteurs. Adieu.
ADVERTISSEMENT AU LECTEUR.
Le juste despit que j’ay de voir quantité de petits poëtes se parer impudemment des larcins qu’ils ont faits dans les ouvrages qu’on a des-ja veus de moy, et la crainte que j’ay eue que quelque mauvais libraire de province n’eust l’effronterie de les faire imprimer sans mon consentement, comme j’en estois menacé, m’ont fait à la fin resoudre à les prevenir, plustost qu’aucun desir d’acquerir par là de la gloire : encore que, si j’en puis pretendre par mes vers, je ne suis pas si severe à ma reputation que je ne la veuille faire vivre qu’après ma mort. C’est une philosophie un peu trop scrupuleuse, et que pas un de tous ceux qui nous la preschent ne voudroit observer, s’il avoit fait quelque chose qui meritast de voir le jour. La louange qu’on nous donne quand nous ne sommes plus au monde nous est fort inutile, puis que nous ne nous en soucions plus ; au contraire, quand nous y sommes, le blasme nous peut servir à l’amendement : de sorte que, si l’on fait bien, il est très-raisonnable qu’on en reçoive le salaire durant la vie, et si l’on fait mal, on est encore en estat de s’en corriger. Quelques uns, poussez d’une humeur si jalouse du contentement d’autrui qu’ils voudroient que le soleil n’esclairast que pour eux, ont tasché de me dissuader de ce dessein, m’alleguant que les choses, pour excellentes qu’elles puissent estre, deviennent presque mesprisables depuis qu’on les rend communes ; mais quand ils me monstreront qu’on estime moins Ovide ou Horace (sans me comparer à eux) depuis qu’ils ont été imprimez qu’on ne faisoit lors qu’ils n’estoient écrits qu’à la main, je seray de leur avis. Après avoir assemblé toutes les pièces que j’avois composées, j’y ay remarqué une diversité qui, peut-estre, ne sera pas treuvée desagreable ; et particulierement j’ay pris quelque plaisir à de certains petits essais de
poëmes heroïques, dont parmy les modernes le Cavalier Marin nous a donné les premiers exemples dans son livre intitulé La Sampogna. Ce sont des descriptions de quelques aventures celebres dans la Fable ancienne, qui s’appellent en grec Idilios, à ce que j’ay ouy dire : car, Dieu mercy, ny mon grec ny mon latin ne me feront jamais passer pour pedant ; que si vous en voyez deux ou trois mots en quelques endroits de ce livre, je vous puis bien asseurer que ce n’est pas de celuy de l’Université. Mais une personne n’en est pas moins estimable pour cela, et tous ceux qui sçauront que Homère, sans entendre d’autre langue que celle que sa nourrice luy avoit enseignée, n’a pas laissé d’emporter le prix sur tous les poëtes qui sont venus après luy, ne jugeront pas qu’un bon esprit ne puisse rien faire d’admirable sans l’ayde des langues estrangeres. Il est vray que la conversation familiere des honnestes gens, et la diversité des choses merveilleuses que j’ay veues dans mes
voyages, tant en l’Europe qu’en l’Afrique et en l’Amérique, jointes à la puissante inclination que j’ay eue dès ma jeunesse à la poésie, m’ont bien valu un estude. Au reste, une langue n’est pas une science ; les parties dont l’ame est composée se trouvent aussi bien aux François qu’aux Romains. L’imagination, l’entendement et la mémoire n’ont point de nation affectée, et pourveu qu’on les vueille cultiver avec quelque soin, elles portent du fruict indifferemment en toutes sortes de climats. J’avoue qu’il faut qu’un advocat sçache le latin pour alleguer les lois de Justinian, qu’un grammairien soit consommé dans les langues pour enseigner l’etymologie des mots, et qu’un docteur de Sorbonne ait appris le grec et l’hébreu, pour puiser dans leur propre source les textes formels de l’Ecriture saincte. Mais pour ce qui est d’un poëte, d’un philosophe moral ou d’un historien, je ne crois pas qu’il soit absolument necessaire. Je dy cecy pour certaines gens à la vieille mode, qui lors que la verité les constraint d’approuver ce que je fay, n’ont rien à dire sinon : C’est dommage qu’il n’ait point estudié ! Je le dy encore pour ceux qui, au lieu d’essayer à faire quelque chose d’eux-mesmes, s’amusent non seulement à imiter, mais à prendre laschement tout ce que l’on voit dans les autres autheurs. Encore leur pardonneroy je en quelque façon, s’ils faisoient avecques dexterité ; mais ils le font si grossierement, et le sçavent si mal deguiser, que, comme l’on dit, on leur reconnoist aussi tost le manteau sur les espaules. Ces Messieurs-là eussent esté bien souvent punis en la Republique de Lacedemone : car
on les eust bien souvent pris sur le faict. Pour moy, si j’estois subject à ce vice, je ne m’arresterois point à desrober des pensées ; je voudrais faire quelque bon larcin qui me peust enrichir pour toute ma vie ; mais je l’abhorre tellement, que, mesme si je ly parfois les œuvres d’un autre, ce n’est que pour m’empescher de me rencontrer avec luy en ses conceptions, et y suis si religieux, que, quand j’en pourrois faire couler quelques-unes parmy les miennes, sans qu’on s’en peust appercevoir, il m’est advis que ma conscience, me le reprochant secrettement, me feroit rougir lors que je viendrois à les reciter, ou que les louanges qu’on donneroit me seroient autant d’accusations de mon crime. Outre tout cela, je ne sçay quel honneur on espere recevoir de ces serviles imitations : car, comme entre les peintres le moindre original d’un Freminet est beaucoup plus prisé que n’est la meilleure coppie d’un Michel Ange, tout de mesme entre les bons esprits l’invention, estant accompagnée de toutes les choses requises à la vraye poésie, est tousjours preferée à toutes les autres parties d’un ouvrage. Il me semble desjà que je vous oy dire que je ne laisse pas pourtant d’imiter, et qu’Ovide a traitté devant moy des fables que j’ay escrites après luy. Je le confesse ; mais je n’ay pris de luy que le suject tout simple, lequel j’ay conduit et manié selon ma fantaisie ; que s’il s’y rencontre en quelque endroit des choses qu’il ait dites, c’est que je les y ai trouvées si convenables et si necessaires, que la matière me les eust fournies d’elle-mesme, quand il ne m’en auroit pas ouvert le chemin, et que je ne les en pouvois oster sans faire une faute. J’ay commencé un grand poëme heroïque à l’honneur de nostre Grand Roy, que Dieu semble avoir suscité pour abysmer en la
gloire de ses hautes entreprises celle de tous les monarques du monde. Ce sera là que je tascheray de comparer les exploits de ce prince incomparable aux travaux de Sanson, et où j’employeray autant de force d’esprit qu’il eut de vigueur en ses bras, pourveu que le bon accueil que j’espère que vous ferez à ce livre m’oblige d’achever de hardy project, et que vous confessiez que, pour un homme de ma profession et de la vie que je meine, ce n’est pas tant mal s’escrimer de la plume.
BACCHUS CONQUERANT. Pour un ballet du Roy.
En fin mon bras victorieux
A couronné ma teste ;
Ceux qui m’estoient injurieux
Solemnisent ma feste ;
Tout m’obeït, mesmes les immortels
Reverent mes sacrez autels.
Mon thyrse orné de pampres vers
Qu’un lyerre entrelace
A fait trembler tout l’univers
De sa seule menace,
Il a flestry par ses exploits guerriers
L’honneur des plus fameux lauriers.
L’orient voit dessous mes lois
Ses provinces regies ;
Ses monts, ses fleuves et ses bois,
Ont ouy mes orgies,
Et la terreur de mes fiers Leopars
Est imprimée en toutes pars.
L’impieté ne produit plus
Contre moy de Penthée ;
Tous mes ennemis sont perclus,
Leur puissance est domptée ;
Bref, le destin accorde à mon desir
La gloire conjointe au plaisir.
Cependant ce roy redouté
Sous qui les lys fleurissent,
Cette adorable Majesté
Que les astres cherissent,
Fait, quoy que Dieu, que j’advoue aujourd’huy
De n’estre qu’homme aux prix de luy.
Ô grande reine a qui les cieux
Ont rendu tout possible,
Il pert seulement par vos yeux
Le titre d’invincible,
Comme il acquit, pour eux se consumant,
Celuy de Juste en vous aymant.
CAPRICE.
Tous nos melons sont fricassez :
Adieu les plaisirs de la bouche
Les cieux, contre nous courroucez,
Les font pourrir dessus la couche.
Il a tant pleu tout aujourd’huy
Que mon cœur en sèche d’ennuy.
Pensant à ce desastre insigne ;
Et si cette abondance d’eau
N’estoit ailleurs propre a, la vigne
Je ferais jouer le cordeau.
Qu’extravagant est le destin,
Dans sa fatalité secrette,
De ne pouvoir plaire à Catin