Conjuration de Catilina et Guerre de Jugurtha (page 8)

Salluste · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quant à Jugurtha, malgré l'évidence de son crime, il ne manqua pas de s'inscrire d'abord en faux contre la vérité, puis il comprit que son crédit et son argent ne pouvaient rien contre un acte si odieux. Aussi, malgré les cinquante témoins à décharge que, dans la première enquête, il avait produits, se fiant plus à son pouvoir qu'à l'autorité de ses cautions, il fit partir secrètement Bomilcar pour la Numidie, dans la crainte de voir ses sujets appréhender désormais de lui obéir, si son agent était livré au supplice. Lui-même partit quelques jours plus tard, invité par le Sénat à quitter l'Italie. A sa sortie de Rome, il garda, dit-on, un long silence en regardant la ville, puis finit par dire à plusieurs reprises :

"O ville à vendre ! elle disparaîtra bientôt, si elle trouve un acheteur !"

XXXVI. - Cependant les opérations militaires reprennent, et Albinus fait hâtivement passer en Afrique approvisionnements, solde, tout ce qu'il faut à une armée ; puis, sans retard, il part lui-même, voulant, avant les comices, dont la date n'était plus éloignée, terminer la guerre par les armes, la capitulation de Jugurtha, ou tout autre moyen. Jugurtha, au contraire, tirait les choses en longueur, faisait naître une cause de retard, puis une autre, promettait de se rendre, puis feignait d'avoir peur, cédait du terrain devant les attaques, et, peu après, pour ne pas exciter la défiance des siens, attaquait à son tour ; et ainsi, différant tantôt les hostilités, tantôt les négociations, il se jouait du consul. Certains étaient convaincus qu'Albinus n'ignorait rien des desseins de Jugurtha et pensaient que, s'il laissait volontiers, après des débuts si rapides, tout traîner en longueur. C’était ruse et non lâcheté. Mais le temps passait et le jour des comices approchait : Albinus confia à son frère Aulus le commandement des troupes et gagna Rome.

XXXVII, - A Rome, à ce moment, l'ordre public était sévèrement troublé par les violences tribunitiennes. Les tribuns de la plèbe P. Lucullus et L. Annius travaillaient, malgré leurs collègues, à se maintenir dans leur magistrature, et ces luttes empêchaient pendant toute l'année la tenue régulière des comices. A la faveur de ces retards, Aulus, à qui, nous l'avons dit, avait été confié en Numidie le commandement des troupes, eut l'espoir ou de terminer la guerre, ou d'arracher de l'argent au roi en l'effrayant par la reprise des hostilités. En plein mois de janvier, il retire les soldats de leurs quartiers d'hiver pour les faire entrer en campagne, et, par de longues marches, et malgré la rigueur de la saison, il gagne la place de Suthul, ont était le trésor royal. Le mauvais temps et l'heureuse position de la ville ne permettaient ni de la prendre, ni même d'en faire le siège ; car autour du mur, dressé à l'extrémité d'une roche à pic, s'étendait une plaine boueuse, dont les pluies d'hiver avaient fait un marécage ; et cependant, soit par feinte, pour épouvanter le roi, soit par désir aveugle de prendre la ville pour mettre la main sur le trésor, Aulus fit avancer les mantelets, élever des terrasses et procéder en hâte à toutes les opérations de nature à favoriser son entreprise.

XXXVIII. - Jugurtha, se rendant compte de l'insuffisance et de l'impéritie du commandant, travaille par des moyens détournés à accroître encore sa sottise, lui expédiant coup sur coup des envoyés pour le supplier, évitant de rencontrer ses troupes en faisant passer les siennes par des bois et de petits chemins. Enfin, il laisse espérer à Aulus une entente, et il l'amène à abandonner Suthul et à le suivre dans des régions écartées, où il feint de battre en retraite. Aulus pensait que, dans ces conditions il lui serait plus facile de dissimuler son crime. En attendant, des Numides avisés agissaient jour et nuit sur l'armée romaine, cherchant à déterminer les centurions et les chefs d'escadron, soit à passer à Jugurtha, soit à déserter à un signal donné.

Quand tout fut arrangé au gré de Jugurtha, en pleine nuit, à l'improviste, une nuée de Numides encercla le camp d'Aulus. Les soldats romains, surpris par cette arrivée en masse à laquelle ils ne s'attendaient pas, se jettent sur leurs armes, ou se cachent ; quelques-uns travaillent à redonner courage aux trembleurs, au milieu de l'épouvante générale. L'ennemi les presse, la nuit et les nuages obscurcissent le ciel, le danger est de tous côtés ; on se demande s'il y a plus de sécurité à fuir qu'à rester en place. Parmi ceux dont j'ai dit plus haut qu'ils s'étaient laissé acheter, une cohorte ligure, deux escadrons thraces et quelques simples soldats passèrent au roi, le centurion primipilaire de la troisième légion donna passage à l'ennemi sur le point du retranchement dont on lui avait confié la défense, et par là tous les Numides se précipitèrent. Les Romains lâchement s'enfuirent, la plupart en jetant leurs armes, et occupèrent une colline toute proche. La nuit et le pillage de notre camp retardèrent les effets de la victoire.

Le lendemain, Jugurtha entre en pourparlers avec Aulus : il le tenait étroitement serré, avec son armée, par le fer et la faim ; pourtant, n'oubliant pas les vicissitudes humaines, il consentira, si le Romain veut traiter avec lui, à les épargner, lui et les siens, après les avoir fait passer sous le joug, à la condition que, avant dix jours, il ait quitté la Numidie. Ces conditions étaient pénibles et honteuses ; mais l'imminence de la mort en changeait pour les nôtres le caractère, et la paix fut conclue au gré du roi.

XXXIX.

- Quand ces événements furent connus à Rome, l'épouvante et l'affliction se répandirent dans la cité. Les uns pleuraient sur la gloire de l'empire, les autres, qui ne connaissaient rien à la guerre, tremblaient pour la liberté ; tous s'emportaient contre Aulus, surtout ceux qui s'étaient maintes fois illustrés dans les combats et n'admettaient pas que, tant qu'on avait des armes, on pût chercher le salut dans la honte et non dans la lutte. Aussi, le consul Albinus, devant l'indignation soulevée par le crime de son frère, en redoutait-il pour lui les conséquences fâcheuses ; il consultait le Sénat sur le traité, et, cependant, travaillait à de nouvelles levées, s'adressait aux alliés et aux Latins pour obtenir des troupes auxiliaires, usait en hâte de tous les procédés. Le Sénat, comme il était naturel, décida que, sans son approbation et celle du peuple, aucun traité n'avait de valeur. Les tribuns du peuple ne permirent pas au consul d'emmener avec lui les troupes qu'il avait levées, et, quelques jours après, il partit seul pour l'Afrique : toute l'armée, comme il avait été convenu, avait quitté la Numidie et avait pris ses quartiers d'hiver dans la province romaine. A son arrivée, Albinus désirait vivement se mettre à la poursuite de Jugurtha, pour calmer l'indignation causée par la conduite de son frère ; mais il comprit que le moral du soldat était gâté par la débandade, le relâchement de la discipline, la licence, la mollesse ; et pour toutes ces raisons, il décida de ne rien faire.

XL. - Cependant, à Rome, le tribun de la plèbe G. Mamilius Limetanus développe devant le peuple une proposition tendant à ouvrir une enquête contre ceux qui, sur les suggestions de Jugurtha, avaient violé les décisions sénatoriales ; qui, dans leurs ambassades et leurs commandements, s'étaient fait donner de l'argent ; qui avaient revendu les éléphants et les déserteurs ; et encore contre ceux qui avaient traité avec l'ennemi de la paix et de la guerre. A cette proposition ni les complices de ces crimes, ni ceux que faisait trembler la violente irritation des partis, ne pouvaient s'opposer ouvertement : c'eût été avouer que ces procédés et d'autres semblables leur semblaient naturels ; mais en secret, par leurs amis et surtout par les Latins et les alliés italiens, ils machinaient mille difficultés. Malgré tout, la plèbe, avec une opiniâtreté et une vigueur inimaginables, fit voter la proposition, plus par haine de la noblesse, à laquelle elle préparait ainsi des déboires, que par souci du bien public : tant les partis étaient passionnés !

Aussi, alors que la terreur était générale, M. Scaurus, lieutenant, comme je l'ai dit, de Bestia, réussit au milieu de l'allégresse populaire, de la débâcle des siens, de l'agitation de toute la ville, à se faire choisir comme un des trois enquêteurs prévus par la loi Mamilia. L'enquête se fit dans l'âpreté et la violence, et ne tint compte que des bruits publics et des passions de la plèbe. Comme jadis la noblesse, la plèbe aujourd'hui prenait dans le succès le goût de la démesure.

XLI. - Le conflit, devenu habituel, des partis et des factions et le fâcheux état qui en découla, naquit à Rome quelques années plus tôt, en pleine paix, de l'abondance des biens que les hommes mettent au premier rang. Avant la destruction de Carthage, le peuple et le Sénat romain administraient d'accord la république dans la tranquillité et la modération, et les citoyens ne luttaient pas entre eux à qui aurait plus de gloire ou de pouvoir : la crainte de l'ennemi maintenait une bonne politique. Mais, quand les esprits furent délivrés de cette crainte, les vices, compagnons habituels de la prospérité, mollesse et orgueil, envahirent tout. Aussi, le repos, que dans l'adversité on avait souhaité, devint, une fois obtenu, plus pénible et plus dur que la guerre. Pour la noblesse le besoin d'autorité, pour le peuple l'amour de la liberté se tournèrent en passions, et chacun se mit à tout attirer, tout prendre, tout ravir à soi. Les deux partis tirèrent chacun de son côté ; et la république, entre eux, fut victime de leurs déchirements.

Comme parti, la noblesse pouvait davantage, la plèbe moins, parce qu'elle était divisée et subdivisée à l'infini. Une petite minorité tranchait les questions de paix et de guerre et disposait du trésor, des gouvernements, des magistratures, de la gloire, des triomphes ; la plèbe, plongée dans la misère, était accablée par le service militaire ; quant au butin conquis sur l'ennemi, les généraux le dilapidaient avec quelques complices. Et, pendant ce temps, les parents et les petits enfants des soldats, s'ils habitaient à côté d'un grand personnage, étaient chassés de chez eux. Avec un pouvoir abusif, l'avidité se répandait sans mesure, sans modération, gâtait tout, faisait le vide partout, ne regardait, ne respectait rien, jusqu'au jour où, victime de ses fautes, elle s'écroula. Car, du moment où apparurent dans la noblesse des gens qui surent préférer la vraie gloire à l'injustice et aux abus, l'État fut troublé et les discordes entre citoyens se manifestèrent, semblables à un tremblement de terre.

XLII.

- Quand Tibérius et Caius Gracchus, dont les ancêtres pendant les guerres puniques et d'autres guerres, avaient puissamment accru la grandeur de l'empire, revendiquèrent la liberté pour le peuple et mirent en lumière les crimes d'une minorité, la noblesse, coupable et troublée par l'idée de sa culpabilité, s'entendit soit avec les alliés et les Latins, soit avec les chevaliers romains qu'elle avait détachés de la plèbe en leur promettant son alliance ; elle se dressa contre les propositions des Gracques. Elle avait d'abord massacré Tibérius, puis, quelques années après, Caius, au moment où il suivait la même voie, - le premier était tribun de la plèbe, le second triumvir pour l'établissement des colonies, - et avec eux M. Fulvius Flaccus. Je conviens que les Gracques, dans l'espérance de la victoire, ne firent pas preuve d'une modération suffisante. Mieux vaut, pour l'homme de bien, la défaite qu'une victoire sur l'injustice, obtenue par de mauvais moyens. Dans sa victoire, la noblesse, emportée par sa passion, tua ou exila un grand nombre de ses adversaires, et par là, ajouta moins à sa puissance qu'aux dangers à venir. Ainsi, souvent, de puissants États se sont affaiblis, quand un parti a voulu triompher d'un autre par n'importe quel moyen, et qu'on a tiré avec trop de rigueur vengeance des vaincus. Mais, si je voulais discuter sur les luttes des partis et étudier en détail et suivant leur importance les moeurs politiques de Rome, le temps, sinon le sujet, me manquerait. Je reviens donc à mon propos.

XLIII. - Après la conclusion par Aulus du traité de paix et la honteuse débâcle de nos troupes, Métellus et Silanus, consuls désignés, se partagèrent les provinces. La Numidie échut à Métellus, homme énergique, et, bien qu'adversaire du parti populaire, réputé cependant pour son équité et sa loyauté. Dès qu'il eut pris possession de sa magistrature, pensant qu'il pouvait laisser à son collègue toutes les autres affaires, il concentra toute sa force d'esprit sur la guerre qu'il allait faire. Sans confiance dans l'ancienne armée, il lève des troupes, fait venir de tous côtés des auxiliaires, ramasse armes d'attaque, de défense, chevaux, machines, approvisionnements en abondance, bref tout ce qu'il faut généralement dans une expédition à marche incertaine et où les besoins sont grands. Pour obtenir ce qu'il veut, il s'appuie sur l'autorité du Sénat ; les alliés, les Latins, les rois amis lui envoient spontanément des troupes auxiliaires ; enfin la cité tout entière s'active pour le soutenir. Tout étant préparé comme il l'avait voulu, il part pour la Numidie, porté par les espérances de ses concitoyens, tant en raison de sa vertu que, surtout, de son âme inaccessible à l'argent, la cupidité des magistrats romains ayant, avant lui, gâté nos affaires en Numidie et raffermi celles de nos ennemis.

XLIV. - A son arrivée en Afrique, il reçoit du proconsul Albinus une armée avachie, incapable de se battre, de s'exposer aux dangers et aux fatigues, plus prompte à parler qu'à agir, pillant les alliés, pillée elle-même par l'ennemi, ne connaissant ni discipline, ni mesure. Aussi le nouveau général avait-il plus de raisons d'être inquiet de ce triste état qu'il n'en avait de compter sur l'importance numérique de ses troupes. Alors, bien que le retard des comices eût réduit la durée de la campagne d'été, et qu'il sût Rome entièrement désireuse d'une issue favorable, Métellus décida de ne pas commencer les opérations avant d'avoir, en forçant les soldats au travail, rétabli la vieille discipline.

Albinus, bouleversé par le désastre de son frère Aulus et de l'armée, avait décidé de ne pas quitter la province pendant la saison d'été où il avait gardé le commandement, et il avait maintenu les troupes dans le camp permanent, tant que les mauvaises odeurs et la pénurie de fourrage ne l'avaient pas obligé à les changer de place. Mais ce camp était dépourvu de moyens de défense, et on n'y plaçait pas, comme d'ordinaire dans les camps, de sentinelles : chacun, à sa fantaisie, s'éloignait des drapeaux ; les valets d'écurie mêlés aux soldats, circulaient partout jour et nuit ; dans leurs vagabondages, ils pillaient les campagnes, cambriolaient les maisons, s'emparaient à qui mieux mieux des troupeaux et des esclaves, et les échangeaient avec des marchands contre des vins étrangers et d'autres articles, vendaient le blé distribué par l'État, et se procuraient leur pain au jour le jour ; bref, tout ce qu'on peut dire et imaginer en fait de laisser aller et d'abandon se rencontrait dans cette armée, et bien d'autres choses encore.

XLV. - Dans cette situation difficile, non moins que dans ses rencontres avec l'ennemi, Métellus fit preuve, à mon avis, de grandeur et de sagesse : tant il sut heureusement allier le désir de plaire à une vigoureuse fermeté. Tout d'abord, par édit, il enleva au soldat tout ce qui pouvait favoriser sa mollesse, il défendit la vente dans le camp du pain et des aliments cuits ; il interdit aux valets de suivre les troupes, aux simples soldats de se faire aider, dans le camp ou les marches, par des esclaves ou des bêtes de somme ; pour le reste, il le régla avec mesure. De plus, chaque jour, par des chemins de traverse, il transportait le camp sur un point différent et, comme si l'ennemi eût été tout près, faisait élever des retranchements ou creuser des fossés, plaçait de nombreux postes, et allait lui-même les inspecter avec ses lieutenants ; pendant les marches, il prenait tantôt la tête, tantôt la queue, tantôt le milieu de la colonne, veillant à ce que nul ne sortît du rang, à ce que tous fussent groupés autour des drapeaux et que chaque soldat portât lui-même ses vivres et ses armes. Ainsi, en prévenant les fautes plutôt qu'en les punissant, il redonna rapidement force à son armée.

XLVI. - Cependant Jugurtha, informé par ses émissaires de l'action de Métellus et, d'autre part, recevant de Rome des renseignements précis sur son intégrité, n'a plus autant de confiance dans sa réussite et songe enfin vraiment à se soumettre. Il expédie au consul des envoyés qui se présentent à lui en suppliants, et se bornent d demander la vie pour lui et ses enfants, s'en remettant pour tout le reste au peuple romain. Mais Métellus connaissait déjà depuis longtemps, par expérience, la perfidie des Numides, leur esprit instable, leur goût du changement. Il reçoit donc les envoyés séparément, l'un après l'autre, les sonde sans hâte et, les trouvant bien disposés, les décide par des promesses à lui livrer Jugurtha, de préférence vivant, et, si c'est impossible, mort. Puis il les reçoit publiquement pour leur annoncer que tout se fera conformément au désir du roi.

Quelques jours après, il pénètre en Numidie avec une armée bien dressée et prête à la lutte. Rien dans ce pays ne donne une idée de la guerre : les cabanes sont toutes habitées, les troupeaux et les cultivateurs sont dans les champs. Des places fortes, des bourgs sortent les fonctionnaires royaux qui viennent lui offrir du blé, se charger de faire transporter ses approvisionnements, se soumettre à tous ses ordres. Malgré tout, Métellus, exactement comme si l'ennemi était tout proche, se tient, dans ses marches, sur la défensive, envoie au loin des reconnaissances, estime que ces marques de soumission sont là seulement pour la montre, et qu'on cherche une occasion de le faire tomber dans un piège. Lui-même, avec les troupes légères, les frondeurs et les archers d'élite, est au premier rang, pendant qu'il laisse le soin de surveiller l'arrière à son lieutenant C. Marius, avec la cavalerie, et que, sur les flancs il dispose les cavaliers auxiliaires avec les tribuns des légions et les préfets des cohortes, parmi lesquels il répartit les vélites, qui pourront repousser la cavalerie ennemie, de quelque côté qu'elle se présente. Car Jugurtha était si rusé, il connaissait si bien les lieux et l'art de la guerre, qu'on ne saurait dire s'il était plus d craindre présent qu'absent et plus redoutable en guerre qu'en paix.

XLVII. - Non loin de la route que suivait Métellus, était une place forte numide appelée Vaga, le marché le plus fréquenté de tout le royaume, où habitaient et commerçaient ordinairement beaucoup d'Italiens. Le consul, en vue de connaître les sentiments de l'habitant et de s'assurer une position si les circonstances le permettaient, y mit une garnison. Il y fit porter du blé et tout ce qui peut servir à la guerre, dans la pensée, justifiée par les faits, que les nombreux hommes d'affaires de Vaga l'aideraient à s'approvisionner et à protéger les approvisionnements déjà faits. Et à cette activité Jugurtha répondit en envoyant suppliants sur suppliants, pour demander la paix et s'en remettre absolument à Métellus, pourvu qu'à ses enfants et à lui fût accordée la vie sauve. Comme les premiers, le consul poussa ces gens à la trahison, puis les renvoya chez eux. Il ne refusa ni ne promit la paix au roi, et, pendant de nouveaux délais, attendit l'effet des promesses qu'on lui avait faites.

XLVIII. - Jugurtha compara les paroles de Métellus à ses actes et se rendit compte que le consul recourait pour le combattre à ses propres procédés : il disait des paroles de paix et en attendant, lui faisait la guerre la plus âpre, lui prenait une grande ville, apprenait à connaître le territoire numide, détachait de lui les populations ; sous l'empire de la nécessité, il décida de s'en remettre aux armes. Étudiant la route suivie par l'ennemi, il compte, pour vaincre, sur l'avantage que lui donne la connaissance des lieux, réunit le plus grand nombre possible de soldats de toutes armes, et, par des sentiers cachés, prévient l'armée de Métellus.

Il y a, dans la partie de la Numidie qui, au partage, était revenue à Adherbal, un fleuve appelé Muthul, ayant sa source au midi, séparé par vingt mille pas environ d'une chaîne parallèle de hauteurs, naturellement désolées et sans culture. Mais au milieu se dresse une sorte de colline, dont la pente se prolonge au loin, couverte d'oliviers, de myrtes et de ces autres arbres qui poussent dans un terrain aride et sablonneux. La plaine qui s'étend au pied est déserte, faute d'eau, hormis les terres qui longent le fleuve : là sont des arbres, et l'endroit est fréquenté par les cultivateurs et les troupeaux.

XLIX. - Donc, sur cette colline allongée perpendiculairement à la route, Jugurtha s'établit en amincissant son front de bataille. Il met Bomilcar à la tête des éléphants et d'une partie de l'infanterie, et lui donne ses instructions. Il se rapproche lui-même des hauteurs et s'y installe avec toute sa cavalerie et des fantassins d'élite. Puis il va dans chaque escadron et chaque manipule ; il demande à ses soldats, il les adjure de se rappeler leur courage, leurs victoires d'autrefois et de défendre eux-mêmes et les États de leur roi contre la cupidité romaine ; ceux contre qui ils vont avoir à lutter, il les ont vaincus et fait passer sous le joug ; les Romains ont pu changer de chef, non de sentiments ; pour lui, tout ce qu'un général doit à ses troupes, il a veillé à le leur donner : position plus élevée, connaissance du terrain, que l'ennemi ignore, pas d'infériorité numérique, autant d'habileté militaire que leurs adversaires ; qu'ils soient donc prêts et attentifs à se jeter, à un signal donné, sur leurs adversaires ; ce jour les paiera de leurs peines et renforcera leurs victoires, ou marquera pour eux le début des pires misères. Puis, s'adressant d chacun en particulier, il rappelle à ceux qu'il a, pour un exploit guerrier, récompensés par de l'argent ou une distinction, comment il les a traités, il vante aux autres leur conduite, et, suivant la nature de chacun, les excite par des promesses, des menaces, des adjurations, cent autres procédés.

Cependant Métellus, ignorant la présence de l'ennemi, descend des hauteurs avec ses troupes ; il observe. Tout d'abord, il ne sait que penser du spectacle insolite qu'il a sous les yeux. Les cavaliers numides s'étaient immobilisés dans les broussailles ; les arbres étaient trop courts pour les cacher complètement, et l'on ne savait au juste à quoi s'en tenir, la nature du terrain et leur esprit rusé permettant aux Numides de se dissimuler, eux et leurs enseignes. Puis, assez vite, il se rend compte de l'embuscade et suspend un moment la marche en avant. Modifiant son ordre de bataille, il porte son front sur le flanc droit le plus rapproché de l'ennemi, et le renforce d'un triple rang de soldats ; entre les manipules il place des frondeurs et des archers, dispose toute la cavalerie sur les ailes et, après quelques mots adressés à ses hommes pour leur donner courage, fait descendre dans la plaine son armée dont la tête, comme il l'avait voulu, était devenue le flanc.

LI. - Au demeurant, l'affaire de tous côtés offrait un aspect de variété, d'incertitude, d'abomination et de pitié : séparés de leurs camarades, les uns cédaient du terrain, les autres allaient de l'avant ; on ne se ralliait pas aux drapeaux, on rompait les rangs ; chacun se défendait et attaquait où le danger l'avait surpris ; armes de défense et d'attaque, chevaux, soldats, ennemis, citoyens, tout était confondu ; plus de décisions réfléchies, plus d'obéissance aux ordres, le hasard régnait en maître. Aussi, le jour était-il déjà bien avancé, que l'issue était encore incertaine.

Enfin, la fatigue et la chaleur ayant épuisé tous les combattants, Métellus, devant le ralentissement des attaques ennemies, regroupe petit à petit ses troupes, les remet en rang et oppose quatre cohortes légionnaires à l'infanterie ennemie qui, brisée de fatigue, s'était presque toute retirée sur la hauteur. Il demande à ses soldats, il les supplie de ne pas défaillir et de ne pas laisser la victoire à un ennemi en fuite ; les Romains n'ont point de camp, point de retranchement où battre en retraite, les armes sont leur unique recours.

Pendant ce temps, Jugurtha ne demeurait pas tranquille : il allait partout, prodiguant ses exhortations, recommençant la lutte, attaquant de tous côtés avec des soldats d'élite, venant en aide aux siens, pressant l'ennemi ébranlé, combattant de loin, et ainsi retenant sur place ceux dont il avait reconnu la solidité.

LII. - Ainsi luttaient entre eux ces deux illustres généraux aussi grands l'un que l'antre, disposant d'ailleurs de ressources inégales. Métellus avait pour lui le courage de ses soldats, contre lui la nature du terrain ; Jugurtha avait tous les avantages, hormis son armée. Enfin les Romains comprennent qu'ils n'ont point d'endroit où se réfugier et que, le soir tombant, ils n'ont aucun moyen de forcer l'ennemi à la bataille ; suivant les ordres donnés, ils franchissent donc la colline qui est devant eux. Les Numides, délogés de la position, se débandent et prennent la fuite ; quelques-uns périrent, la plupart furent sauvés par leur vitesse et aussi parce que nous ne connaissions pas le pays.

Cependant Bomilcar, mis, nous l'avons dit, par Jugurtha à la tête des éléphants et d'une partie de l'infanterie, sitôt que Rutilius l'a dépassé, fait lentement descendre ses troupes dans la plaine. Pendant que Rutilius, à marches forcées, avance vers le fleuve où on l'avait envoyé, lui-même, bien tranquille, range son armée dans l'ordre exigé par les circonstances, sans omettre de surveiller tous les mouvements de l'ennemi. Il voit Rutilius installer son camp sans se douter de rien, et, en même temps, entend des clameurs plus fortes du côté où se battait Jugurtha. Il craint que le lieutenant de Métellus, ne se porte, en entendant ce bruit, au secours de ses concitoyens en danger. Peu rassuré sur la valeur de ses soldats, il avait d'abord resserré ses lignes ; pour empêcher la marche de l'ennemi, il les étend, puis, dans cet ordre, il marche sur le camp de Rutilius.

LIII. -- Les Romains aperçoivent, à leur grande surprise, un gros nuage de poussière : car les arbustes dont le terrain était couvert empêchaient la vue de porter loin. Ils croient d'abord cette poussière soulevée par le vent, puis ils observent qu'elle se maintient au même niveau et que, avec l'armée en marche, elle se rapproche de plus en plus. Ils comprennent tout, prennent rapidement leurs armes et devant le camp, suivant l'ordre donné, se placent en ligne. Les deux armées, une fois en présence, s'élancent l'une sur l'autre avec de grands cris. Les Numides ne tiennent ferme qu'autant qu'ils croient pouvoir compter sur leurs éléphants. Mais lorsqu'ils voient ces animaux empêtrés dais les branches d'arbres, dispersés et entourés par les Romains, ils s'enfuient ; presque tous jettent leurs armes et échappent sans mal par la colline à la faveur de la nuit tombante. On prit quatre éléphants, et on tua tous les autres au nombre de quarante.

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