Au jardin de l’infante (page 2)

Albert Samain · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Au jardin de l’infante · 6 pages

Roule un flot de légende au pied des vieilles tours.

Le peuple, regagnant sans hâte sa demeure,

Fait sonner sous ses pas la pierre du vieux pont,

Dont l’âme fatiguée aux siècles lui répond

Dans cette lassitude indicible de l’heure.

Une Main invisible a béni l’horizon.

Moins d’animalité pèse sur les paupières ;

Et, comme un vieux captif enterré sous des pierres

L’âme un instant tressaille au fond de sa prison.

Et les grands yeux fiévreux dans les faces hachées,

Les pauvres yeux brûlés, dans un élan plaintif,

Comme des altérés boivent au ciel pensif,

Et les lèvres sont par le Silence touchées.

En robe héliotrope, et sa pensée aux doigts,

Le Rêve passe, la ceinture dénouée,

Frôlant les âmes de sa traîne de nuée,

Au rythme éteint d’une musique d’autrefois.

Les roses du couchant s’effeuillent sur le fleuve ;

Et, dans l’émotion pâle du soir tombant,

S’évoque un parc d’automne où rêve sur un banc

Ma jeunesse déjà grave comme une veuve…

Toutes je les revois, les Belles du passé,

Dans les robes que leur donna mon cœur crédule,

Tournoyer lentement, nymphes du crépuscule,

Dans un décor lointain doucement effacé.

Toutes je les revois, légères et câlines,

Mêler leur chevelure à la fuite du jour,

Et passant devant moi, rapides, tour à tour

Chanter ma vie au cœur des vieilles mandolines.

J’écoute… et, peu à peu, voici sur les flots bruns,

Vers les grands ponts dressés là-bas comme des portes,

Que des barques de songe, où sommeillent des mortes,

S’éloignent dans la nuit sur d’anciens parfums…

EXTASE

Mon cœur dans le silence a soudain tressailli,

Comme une onde que trouble une brise inquiète ;

Puis la paix des beaux soirs doucement s’est refaite,

Et c’est un calme ciel qu’à présent je reflète

En tendant vers tes yeux mon désir recueilli.

Comme ceux-là qu’on voit dans les anciens tableaux,

Mains jointes et nu-tête, à genoux sur la pierre,

Je voudrais t’adorer sans lever la paupière,

Et t’offrir mon amour ainsi qu’une prière

Qui monte vers le ciel entre les grands flambeaux.

Ta respiration n’est qu’un faible soupir.

Dans la solennité de ta pose immobile,

Seul, le rythme des mers gonfle ton sein tranquille,

Et sur ton lit d’amour, d’où la pudeur s’exile,

La beauté de ton corps fait songer à mourir…

EXTRÊME-ORIENT

I

Le fleuve au vent du soir fait chanter ses roseaux.

Seul je m’en suis allé. — J’ai dénoué l’amarre,

Puis je me suis couché dans ma jonque bizarre,

Sans bruit, de peur de faire envoler les oiseaux.

Et nous sommes partis, tous deux, au fil de l’eau,

Sans savoir où, très lentement. — Ô charme rare,

Que donne un inconnu fluide où l’on s’égare !…

Par instants, j’arrêtais quelque frêle rameau.

Et je restais, bercé sur un flot d’indolence,

À respirer ton âme, ô beau soir de silence…

Car j’ai l’amour subtil du crépuscule fin ;

L’eau musicale et triste est la sœur de mon rêve,

Ma tasse est diaphane, et je porte, sans fin,

Un cœur mélancolique où la lune se lève.

II

La vie est une fleur que je respire à peine,

Car tout parfum terrestre est douloureux au fond.

J’ignore l’heure vaine, et les hommes qui vont,

Et dans l’Île d’Émail ma fantaisie est reine.

Mes bonheurs délicats sont faits de porcelaine,

Je n’y touche jamais qu’avec un soin profond ;

Et l’azur fin, qu’exhale en fumant mon thé blond,

En sa fuite odorante emporte au loin ma peine.

J’habite un kiosque rose au fond du merveilleux.

J’y passe tout le jour à voir de ma fenêtre

Les fleuves d’or parmi les paysages bleus ;

Et, poète royal en robe vermillon,

Autour de l’éventail fleuri qui l’a fait naître,

Je regarde voler mon rêve, papillon.

III

Je n’ai plus le grand cœur des époques nubiles,

Où mon sang eût jailli, superbe, en maints combats.

Le sang coule si rare en l’Empire si las !

Et le fer truculent meurtrit nos yeux débiles.

Trop riche du trésor des papyrus falots,

Notre âme sous son poids de sagesse succombe.

Nos dieux sont décrépits, et la misère en tombe.

L’Espérance est avare, et nous naissons vieillots.

Tournant sur ses genoux ses pouces symboliques,

Notre esprit séculaire, encombré de reliques,

Tisse l’or compliqué des rêves précieux.

Craintive et repliée au centre de sa vie,

Notre âme est sans amour, sans haine, sans envie ;

Et l’Ennui dans nos cœurs neige, silencieux…

FIN D’EMPIRE

Dans l’atrium où veille un César de porphyre,

Arcadius, les yeux peints, les cheveux frisés,

Par un éphèbe au corps de vierge se fait lire

Un doux papyrus grec tout fleuri de baisers.

C’est une idylle rose, où le flot bleu soupire,

Où l’art mièvre zézaie en vers adonisés ;

Et l’empereur, qu’un songe ambigu fait sourire,

Respire un lis avec des gestes épuisés.

Cependant d’heure en heure entrent des capitaines ;

Ils disent la terreur des batailles lointaines ;

Mais le maître au front ceint de roses n’entend pas.

Et, seul, l’aïeul de marbre au dur profil morose

A tressailli dans l’ombre, en écoutant là-bas

Craquer sinistrement l’Empire grandiose.

Fleurs suspectes, miroirs ténébreux, vices rares,

Certes tu fréquentas maint rêve inquiétant ;

Et, vin noir décanté dans des coupes bizarres,

Tu bus à larges traits l’Artifice excitant.

Mais voici que déjà, las des vaines fanfares,

Tu songes au profond silence où l’on s’entend ;

Et tu cherches la côte où brillent les vieux phares,

Et c’est la maison blanche aujourd’hui qui t’attend.

Va, ne t’attarde plus aux parades étranges.

Si la vie a rentré quelque blé dans tes granges,

Fais ton pain simplement dans la paix du Seigneur.

Surtout, naïf badaud des enseignes de gloire,

Ne t’en va point chercher du clinquant à la foire

Pour les beaux fils de ta joie et de ta douleur,

Et rentre enfin dans la vérité de ton cœur.

GALSWINTE

Galswinte au crépuscule est assise et grelotte.

Toujours ce ciel de fer et ces grands leudes roux !

Oh ! son beau pays d’or où tous les mois sont doux…

Et, le front dans ses mains, secrète, elle sanglote.

À peine on l’entrevoit glisser, frêle et pâlotte,

Dans le palais brutal où vit son rude époux.

Seule, des jours entiers, elle prie à genoux

Dans sa chambre où sans fin l’odeur des cierges flotte.

Les Barbares pour elle ont presque du mépris ;

Et lente, et si lointaine au fond de ses yeux gris,

Elle va, de pleurs froids en silence baignée.

Ô toi, qui pour l’exil ainsi fus désignée,

Que de fois j’ai baisé ta face avec ferveur,

Blanche morte étendue au plus doux de mon cœur,

Vase mélancolique, ô Galswinte, ma sœur.

HÉLÈNE

L’âcre vapeur d’un soir de bataille surnage.

L’Argienne aux bras blancs a franchi les remparts,

Et vers le fleuve rouge, où les morts sont épars,

Solitaire, s’avance à travers le carnage.

Là-bas, les feux des Grecs brillent sur le rivage ;

Les chevaux immortels hennissent près des chars…

Lente, elle va parmi les cadavres hagards,

Et passe avec horreur sa main sur son visage.

Qu’elle apparaît divine aux lueurs du couchant !…

Des longs voiles secrets, qu’elle écarte en marchant,

Monte une odeur d’amour irrésistible et sombre ;

Et déjà les mourants, saignants et mutilés,

Rampant vers ses pieds nus sur leurs coudes dans l’ombre,

Touchent ses cheveux d’or et meurent consolés.

D’une essence ravie aux vieillesses des roses. Stéphane Mallarmé.

HEURES D’ÉTÉ

I

Apporte les cristaux dorés,

Et les verres couleur de songe ;

Et que notre amour se prolonge

Dans les parfums exaspérés.

Des roses ! Des roses encor !

Je les adore à la souffrance.

Elles ont la sombre attirance

Des choses qui donnent la mort.

L’été d’or croule dans les coupes ;

Le jus des pêches que tu coupes

Éclabousse ton sein neigeux.

Le parc est sombre comme un gouffre…

Et c’est dans mon cœur orageux

Comme un mal de douceur qui souffre.

II

Frêle comme un harmonica,

L’eau pure des vasques soupire ;

La même étoile en feu se mire

Dans nos verres de vieux muscat.

Ton col superbe et délicat

De Clorinde ou de Lindamire

Sort tout entier, pour qu’on l’admire,

D’un brocart de pontificat.

Dans le soir de magnificence,

Les richesses de ta présence

Évoquent l’âge Florentin ;

Et vers le ciel fin de turquoise

Monte des coupes du festin,

Suave, un songe de framboise.

III

Lune de cuivre — Parfums lourds…

Comme des lampes sous un dôme

Les astres brûlent ; l’heure embaume ;

Les fleurs dorment dans le velours.

L’âme en langueur des jardins sourds

Exhale d’étouffants aromes.

L’eau des porphyres polychromes

Dans les bassins pleure, toujours.

Nulle ombre de feuille qui bouge…

Seule, ta lèvre éclate, rouge,

À la flamme du haut flambeau ;

Et tu sembles, dans l’air nocturne,

Dure et fatale comme l’urne

Impénétrable d’un tombeau.

IV

Les grands Jasmins épanouis

Vibrent dans les chaudes ténèbres…

Seuls, les Parfums règnent, funèbres,

Sur les jardins évanouis.

La phalène en silence vers

La flamme d’or se précipite.

Dans l’obscurité qui palpite

Tes yeux verts rêvent, grands ouverts.

Tes yeux verts, ô ma Bien-Aimée,

Rêvent dans l’ombre parfumée

D’affreux supplices pour les cœurs ;

Et ton nez irrité respire

Dans l’étouffement des odeurs

Des fêtes sanglantes d’empire !

V

Ton menton pose dans ta main ;

Tes lèvres songent, évasives ;

Tes prunelles dorment, pensives,

Sur une branche de jasmin…

La bouche brûlant de carmin,

Sous tes parures excessives

Tu prends, dans les ombres massives,

L’air fabuleux et surhumain.

Et mon amour qui s’exacerbe

Devant ton silence superbe

Cherche en vain, sans trouver la paix,

Ce je ne sais quoi de ton âme,

De ton cœur, de tes sens, ô femme,

Qu’il ne possédera jamais.

VI

Il pleut des pétales de fleurs.

La flamme se courbe au vent tiède ;

De mes deux yeux je te possède,

Et mes yeux ont besoin de pleurs.

Vieille argile faite aux douleurs,

Quel goût de souffrir sans remède

Harcèle ainsi le cœur qui cède…

Il pleut des pétales de fleurs.

Les roses meurent, chaque et toutes…

Je ne dis rien, et tu m’écoutes

Sous tes immobiles cheveux.

L’amour est lourd — Mon âme est lasse…

Quelle est donc, Chère, sur nous deux,

Cette aile en silence qui passe ?

HIVER

Le ciel pleure ses larmes blanches

Sur les jours roses trépassés ;

Et les amours nus et gercés

Avec leurs ailerons cassés

Se sauvent, frileux, sous les branches.

Ils sont finis les soirs tombants,

Rêvés au bord des cascatelles.

Les Angéliques, où sont-elles !

Et leurs âmes de bagatelles,

Et leurs cœurs noués de rubans ?…

Le vent dépouille les bocages,

Les bocages où les amants

Sans trêve enroulaient leurs serments

Aux langoureux roucoulements

Des tourterelles dans les cages.

Les tourterelles ne sont plus,

Ni les flûtes, ni les violes

Qui soupiraient sous les corolles

Des sons plus doux que des paroles,

Le long des soirs irrésolus.

Cette chanson — là-bas — écoute,

Cette chanson au fond du bois…

C’est l’adieu du dernier hautbois,

C’est comme si tout l’autrefois

Tombait dans l’âme goutte à goutte.

Satins changeants, cheveux poudrés,

Mousselines et mandolines,

Ô Mirandas ! Ô Roselines !

Sous les étoiles cristallines,

Ô Songe des soirs bleu-cendrés !

Comme le vent brutal heurte en passant les portes !

Toutes, — va ! toutes les bergères sont bien mortes.

Morte la galante folie,

Morte la Belle-au-bois-jolie,

Mortes les fleurs aux chers parfums !

Et toi, sœur rêveuse et pâlie,

Monte, monte, ô Mélancolie,

Lune des ciels roses défunts.

Il est d’étranges soirs, où les fleurs ont une âme,

Où dans l’air énervé flotte du repentir,

Où sur la vague lente et lourde d’un soupir

Le cœur le plus secret aux lèvres vient mourir.

Il est d’étranges soirs, où les fleurs ont une âme,

Et, ces soirs-là, je vais tendre comme une femme.

Il est de clairs matins, de roses se coiffant,

Où l’âme a des gaîtés d’eaux vives dans les roches,

Où le cœur est un ciel de Pâques plein de cloches,

Où la chair est sans tache et l’esprit sans reproches.

Il est de clairs matins, de roses se coiffant,

Ces matins-là, je vais joyeux comme un enfant.

Il est de mornes jours, où las de se connaître,

Le cœur, vieux de mille ans, s’assied sur son butin,

Où le plus cher passé semble un décor déteint

Où s’agite un minable et vague cabotin.

Il est de mornes jours las du poids de connaître,

Et, ces jours-là, je vais courbé comme un ancêtre.

Il est des nuits de doute, où l’angoisse vous tord,

Où l’âme, au bout de la spirale descendue,

Pâle et sur l’infini terrible suspendue,

Sent le vent de l’abîme, et recule éperdue !

Il est des nuits de doute, où l’angoisse vous tord,

Et, ces nuits-là, je suis dans l’ombre comme un mort.

INVITATION

Mon cœur est un beau lac solitaire qui tremble,

Hanté d’oiseaux furtifs et de rameaux frôleurs,

Où le vol argenté des sylphes bleus s’assemble

En un soir diaphane où défaillent des fleurs.

La lune y fait rêver ses pâleurs infinies ;

L’aurore en son cristal baigne ses pieds rosés ;

Et sur ses bords, en d’éternelles harmonies,

Soupire l’orgue des grands joncs inapaisés.

Un temple est au milieu, tout en colonnes blanches,

Éclos dans les tiédeurs secrètes du jasmin ;

Des ramiers bleu-de-ciel s’aiment parmi les branches…

Laquelle se mettra la première en chemin ?

Le lac est vert, le lac est bleu ;

Voici tinter le couvre-feu.

Sonnez l’heure aux ondins, petites campanules.

Dame aux yeux verts, Dame aux yeux bleus,

Dame d’automne au cœur frileux,

De votre éventail onduleux

Venez-vous-en bercer le vol des libellules

Du crépuscule…

Les gondoles sont là, fragiles et cambrées

Sur l’eau dormeuse et sourde aux enlacis mourants,

Les gondoles qui font, de roses encombrées,

Pleurer leurs rames d’or sur les flots odorants.

Les nefs d’amour, avec leurs velours de simarres,

Captives en tourment, se meurent sur les eaux…

Oh ! quels doigts fins viendront dénouer les amarres,

Un soir, parmi la chevelure des roseaux ?

Laquelle s’en viendra, quand sonneront les heures,

Voguer, pâle de lune et perdue en un ciel ?

Laquelle au doux sanglot des musiques mineures

Taira dans un baiser le mot essentiel ?

Laquelle — Cydalise ou Linda — que t’en semble,

Te laissera l’aimer, le front sur ses genoux ?

Qu’importe… l’âme est triste et leurs baisers sont doux…

Mon cœur est un beau lac solitaire qui tremble,

Ô les Belles, embarquez-vous !

Je rêve de vers doux et d’intimes ramages,

De vers à frôler l’âme ainsi que des plumages,

De vers blonds où le sens fluide se délie,

Comme sous l’eau la chevelure d’Ophélie,

De vers silencieux, et sans rythme et sans trame,

Où la rime sans bruit glisse comme une rame,

De vers d’une ancienne étoffe, exténuée,

Impalpable comme le son et la nuée,

De vers de soirs d’automne ensorcelant les heures

Au rite féminin des syllabes mineures,

De vers de soirs d’amour énervés de verveine,

Où l’âme sente, exquise, une caresse à peine,

Et qui au long des nerfs baignés d’ondes câlines

Meurent à l’infini en pâmoisons félines,

Comme un parfum dissous parmi des tiédeurs closes,

Violes d’or, et pianissim’amorose…

Je rêve de vers doux mourant comme des roses.

KEEPSAKE

Sa robe était de tulle avec des roses pâles,

Et rose-pâle était sa lèvre, et ses yeux froids,

Froids et bleus comme l’eau qui rêve au fond des bois,

La mer Tyrrhénienne aux langueurs amicales

Berçait sa vie éparse en suaves pétales.

Très douce elle mourait, ses petits pieds en croix ;

Et, quand elle chantait, le cristal de sa voix

Faisait saigner au cœur ses blessures natales.

Toujours à son poing maigre un bracelet de fer,

Où son nom de blancheur était gravé « Stéphane »,

Semblait l’anneau rivé de l’exil très amer.

Dans un parfum d’héliotrope diaphane

Elle mourait, fixant les voiles sur la mer,

Elle mourait parmi l’automne… vers l’hiver…

Et c’était comme une musique qui se fane…

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