Au jardin de l’infante (page 3)
À RAYMOND BONHEUR
L’ALLÉE SOLITAIRE
Crois bien qu’il y aura toujours de la solitude sur la terre pour ceux qui en seront dignes. Villiers de l’Isle-Adam.
L’HERMAPHRODITE
Vers l’archipel limpide, où se mirent les Îles,
L’Hermaphrodite nu, le front ceint de jasmin,
Épuise ses yeux verts en un rêve sans fin ;
Et sa souplesse torse empruntée aux reptiles,
Sa cambrure élastique, et ses seins érectiles
Suscitent le désir de l’impossible hymen.
Et c’est le monstre éclos, exquis et surhumain,
Au ciel supérieur des formes plus subtiles.
La perversité rôde en ses courts cheveux blonds.
Un sourire éternel, frère des soirs profonds,
S’estompe en velours d’ombre à sa bouche ambiguë ;
Et sur ses pâles chairs se traîne avec amour
L’ardent soleil païen, qui l’a fait naître un jour
De ton écume d’or, ô Beauté suraiguë.
Vers les Îles d’Amour, en les lacs bleus écloses,
Mes Rêves sont partis sur des nacelles roses.
L’ÎLE FORTUNÉE
À Antony Mars.
Dites, la Bande Jolie,
J’ai l’âme en mélancolie,
Dites-moi, je vous supplie,
Où c’est.
Est-ce à Venise, à Florence ?
Est-ce au pays d’Espérance ?
Est-ce dans l’Île-de-France ?
Qui sait ?
Viens, tu verras des bergères,
Des marquises bocagères,
Des moutons blancs d’étagères,
Et puis
Des oiseaux et des oiselles,
Des Lindors et des Angèles,
Et des roses aux margelles
Des puits.
Viens, tu verras des Lucindes,
Des Agnès, des Rosalindes,
Avec des perles des Indes,
Gardant
Sur l’index une perruche,
Le col serré dans la ruche,
Le grand éventail d’autruche
Pendant.
Les Iris, et les Estelles
En chaperons de dentelles
Rêvent près des cascatelles
En pleurs,
Et fermant leurs grandes ailes
Les papillons épris d’elles
En deviennent infidèles
Aux fleurs.
Unis d’une double étreinte
Les Amants rôdent, sans crainte,
Aux détours du labyrinthe
Secret.
Sur le jardin diaphane
Un demi-silence plane,
Où toute rumeur profane
Mourrait.
C’est la Divine Journée,
Par le songe promenée
Sur l’herbe comme fanée
Un peu,
Avec des amours sans fraude,
Des yeux d’ambre et d’émeraude
Et de lents propos que brode
L’aveu.
Le soir tombe… L’heure douce
Qui s’éloigne sans secousse
Pose à peine sur la mousse
Ses pieds ;
Un jour indécis persiste,
Et le Crépuscule triste
Ouvre ses yeux d’améthyste
Mouillés.
Des cygnes voguent par troupes…
On goûte sur l’herbe en groupes ;
Le dessert choque les coupes
D’or fin.
Les assiettes sont de Sèvres ;
Et les madrigaux, si mièvres,
Caramélisent les lèvres
Sans fin.
L’après-midi qui renie
L’ivresse du jour bannie
Expire en une infinie
Langueur…
Le toit des chaumières fume,
Et dans le ciel qui s’embrume
L’argent des astres s’allume,
Songeur.
Les amants disent leurs flammes,
Les yeux fidèles des femmes
Sont si purs qu’on voit leurs âmes
Au fond ;
Et, deux à deux, angéliques,
Les Baisers mélancoliques
Au bleu pays des reliques
S’en vont.
Au son des musiques lentes,
Les Amoureuses dolentes
Ralentissent, nonchalantes,
Le pas…
Du ciel flotte sur la terre ;
Et, dans le soir solitaire,
L’angélus tinte à Cythère,
Là-bas…
L’INDIFFÉRENT
Dans le parc vaporeux où l’heure s’énamoure,
Les robes de satin et les sveltes manteaux
Se mêlent, reflétés au ciel calme des eaux,
Et c’est la fin d’un soir infini qu’on savoure.
Les éventails sont clos ; dans l’air silencieux
Un andante suave agonise en sourdine,
Et, comme l’eau qui tombe en la vasque voisine,
L’amour tombe dans l’âme et déborde des yeux.
Les grands cils allongés palpitent leurs tendresses ;
Fluides sous les mains s’arpègent les caresses ;
Et là-bas, s’effilant, solitaire et moqueur,
L’Indifférent, oh ! las d’Agnès ou de Lucile,
Sur la scène, d’un geste adorable et gracile,
Du bout de ses doigts fins sème un peu de son cœur.
LA COUPE
Au temps des Immortels, fils de la vie en fête,
Où la Lyre élevait les assises des tours,
Un artisan sacré modela mes contours
Sur le sein d’une vierge, entre ses sœurs parfaite.
Des siècles je régnai, splendide et satisfaite,
Et les yeux m’adoraient… Quand, vers la fin des jours,
De mes félicités le sort rompit le cours,
Et je fus emportée au vent de la défaite.
Vieille à présent, je vis ; mais, fixe en mon destin,
Je vis, toujours debout sur un socle hautain,
Dans l’empyrée, où l’Art divin me transfigure.
Je suis la Coupe d’or, fille du temps païen ;
Et depuis deux mille ans je garde, à jamais pure,
L’incorruptible orgueil de ne servir à rien.
LA PRIÈRE DU CONVALESCENT
Les jardins odorants balancent leurs panaches.
L’eau miroite au soleil, et le ciel est heureux.
Mon cœur, tu peux rentrer dans l’ombre où tu te caches ;
Ton impuissance insulte au monde vigoureux.
Dans un tressaillement qui fait craquer l’écorce,
L’arbre, géant joyeux, tend ses cent bras musclés
La terre, ivre de sève, étouffe dans sa force,
Et la feuille éperdue a des frissons ailés.
Mon cœur, tu t’en vas seul dans le bonheur des choses ;
Pourtant l’Espoir frémit dans l’azur du matin.
C’est le temps du travail et des métamorphoses,
Il faut à chaque jour un soir lourd de butin.
L’amour passe au galop dans les forêts obscures,
Triomphal et levant des bras tachés de sang.
Le sang tombe étoilé des virginités mûres
Et l’air tiède des soirs est comme un vin puissant.
Tout se réveille, et vibre, et germe, et se déploie,
Et porte dans le cœur un plein soleil d’orgueil,
Le monde a les couleurs splendides de la joie ;
Seul, je traîne un corps las courbé vers le cercueil.
Seigneur, laissez tomber dans ma coupe tarie
Une goutte, une large goutte du vin d’or !
Mon cœur est un enfant qui désespère et crie…
Seigneur, faites qu’enfin sous ma bouche flétrie
Du vieux sein nourricier le lait jaillisse encor !
Donnez-moi le vouloir, l’audace, l’énergie,
Et le besoin viril de prendre et de dompter,
Et que je sente enfin, dans mon âme élargie,
La Force comme une rose rouge éclater !
LA TOISON D’OR
Noire dans la nuit bleue, Agrô vogue, rapide.
Les Chefs, au crépuscule évoquant la maison,
Tristes se sont couchés, et dorment. Seul, Jason,
Debout, veille et poursuit son grand rêve intrépide.
La Lyre aux clous de feu brille ; l’ombre est limpide ;
Le silence infini vibre !… Et le fils d’Eson
Emplit de son orgueil immense l’horizon,
Et respire de loin les roses de Colchide.
Or, pendant qu’à la proue il s’enivre, pensif,
Là-bas, Médée en feu, dans le jardin lascif,
Sent sa chair se dissoudre aux tièdes vents d’Asie…
Et déjà, sous l’œil vert du Dragon frémissant,
Le Destin, préparant l’antique frénésie,
Mêle à la Toison d’or l’odeur sombre du sang.
LA TOUR
Mes douze palais d’or ne pouvant plus suffire,
Mon cœur royal étant désenchanté du jour,
Un soir, j’ai fait monter mon trône de porphyre,
Pour jamais, au plus haut de ma plus haute tour.
Et là, dominant l’homme et les cités sonores,
J’ai vécu seul parmi l’azur silencieux
À voir, indifférent, les couchants, les aurores
Mirer leurs ciels dans l’eau déserte de mes yeux.
Pâle je vis, le goût de la mort à la bouche.
La Terre est sous mes pieds comme un chien qui se couche.
Mes mains flottent parmi les étoiles, la nuit.
Rien n’a distrait mes yeux immobiles sans trêve ;
Rien n’a rempli mon cœur toujours vide, qui rêve
Sur l’incommensurable mer de mon ennui ;
Et le Néant m’a fait une âme comme lui.
LA VACHE
Rousse dans le pré vert que la lumière inonde,
Elle va, lente, avec de l’herbe entre les dents ;
Son fanon musculeux croule à plis abondants,
Et sa queue alentour de ses flancs vagabonde.
Entre ses cuisses pend sa mamelle profonde
Comme une outre gonflée aux contours débordants,
D’où coule sans tarir, depuis les temps des temps,
Le lait, fleuve sacré, nourricier du monde.
Grave et douce, elle vit, vaguement végétale ;
La sourde attraction de la terre natale
Pèse en ses membres pleins d’une auguste lenteur ;
Et quand midi répand la lumière par douches,
Elle ferme à demi, béate de chaleur,
Ses grands yeux chassieux où pullulent des mouches.
La Vie est comme un grand violon qui sanglote,
Et le peuple obstiné, qui grouille aux carrefours,
Marche dans cette angoisse, et fourmille, et clapote,
Ivre de verser l’heure au tonneau vain des jours.
L’Art seul, rare et désert, magicien des moelles,
D’un séraphique archet de diamant et d’or,
Triste, laisse tomber des notes en étoiles,
Et suscite l’immense extase d’une mort.
Des cœurs flétris ! Des cœurs meurtris ! Larmes et luttes !
Quand tu peux, dans un ciel de lyres et de flûtes,
Épanouir ton âme exquise en rêves-fleurs…
Au-dessus de la terre acharnée et falote,
La Vie est comme un grand violon qui sanglote…
Ô mon cœur, laisse-moi m’envelopper d’ailleurs.
Laisse la rue à ceux que leur âme importune.
Pour toi, respire ainsi qu’un trésor clandestin
Le lis de solitude à ton balcon hautain,
Et joue avec les blonds cheveux de la Fortune.
Tas d’affamés serrés à la table commune,
Laisse aux autres leur part hâtive du festin ;
Et que tes vers, secrets ainsi que ton destin,
Montent comme un jet d’eau de minuit vers la lune,
Au fond du sanctuaire écoute l’Art devin
Prophétiser ton âme, et vers l’Œuvre divin
Lève ton cœur ainsi qu’un ciboire d’or fin.
Pense, domine l’Âge, et respire l’Espace.
N’espère pas ; l’Espoir est un oiseau rapace.
Vis, si tu peux, dans l’éternel l’heure qui passe.
LARMES
Larmes aux fleurs suspendues,
Larmes de sources perdues
Aux mousses des rochers creux ;
Larmes d’automne épandues,
Larmes de cors entendues
Dans les grands bois douloureux ;
Larmes des cloches latines,
Carmélites, Feuillantines…
Voix des beffrois en ferveur ;
Larmes, chansons argentines
Dans les vasques florentines
Au fond du jardin rêveur ;
Larmes des nuits étoilées,
Larmes de flûtes voilées
Au bleu du parc endormi ;
Larmes aux longs cils perlées,
Larmes d’amante coulées
Jusqu’à l’âme de l’ami ;
Gouttes d’extase, éplorement délicieux,
Tombez des nuits ! Tombez des fleurs ! Tombez des yeux !
Et toi, mon cœur, sois le doux fleuve harmonieux,
Qui, riche du trésor tari des urnes vides,
Roule un grand rêve triste aux mers des soirs languides.
Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines.
C’est un soir rouge et nu ! Tes dernières pudeurs
Râlent dans une mare énervante d’odeurs ;
Et minuit sonne au cœur des sorcières obscènes.
Le simoun du désir a balayé la plaine !…
Plongée en tes cheveux pleins d’une acre vapeur,
Ma chair couvre ta chair, et rumine en torpeur
L’amour qui doit demain engendrer de la haine.
Face à face nos Sens, encore inapaisés,
Se dévorent avec des yeux stigmatisés ;
Et nos cœurs desséchés sont pareils à des pierres.
La Bête Ardente a fait litière de nos corps ;
Et, comme il est prescrit quand on veille des morts,
Nos âmes à genoux — là-haut — sont en prières.
LE FOUET
Svelte au-dessus du peuple effaré des chevaux,
Le Fouet impérieux cambre sa grâce fine,
Et suspend aux poils fins de sa mèche féline
Sa cruauté fertile en supplices nouveaux.
Connaissant son cœur vif et ses pièges méchants,
Ses esclaves ont peur même de sa caresse,
Et l’effleurement vague, où flotte une tendresse,
Fait courir des frissons dans leurs poils frémissants.
Il est le bourreau frêle, et, docte en longs tourments,
Du hautain nonchaloir où son mépris s’exile,
Comme un prince barbare à l’ennui difficile,
Il médite à loisir ses lents raffinements.
Dilettante savant, voluptueux du mal,
Il ne vibre jamais d’ivresse plus stridente
Que lorsqu’il fouille à nu d’une lanière ardente
Ce qui palpite au fond d’un ventre d’animal.
Oh ! les pauvres chevaux, aux vieux genoux pliants,
Qui vont trottant, l’oreille inerte, les dents jaunes,
Stupides, et souffrant leurs douleurs monotones,
Avec d’humbles regards vaguement suppliants !
Ils vont ; la côte est rude à leurs poumons fourbus,
Mais le Fouet droit, là-haut, veille, terreur vivante,
Et sans savoir, tout pleins d’une aveugle épouvante,
Ils tirent, les naseaux soufflants, les reins tendus.
Ils tirent, épuisés, vacillant, chancelant ;
Alors le fouet qui guette, éternelle menace,
Soudain se lève, plane, et s’abattant, vorace,
Mord d’un baiser aigu leur ventre pantelant.
Il siffle, il cingle, il brûle, il s’exalte, joyeux !
À larges tourbillons dans l’air sonore il claque,
Et le martyr s’abat dans le brancard qui craque,
Sous un féroce éclair qui lui coupe les yeux !
Il râle sur le flanc ; son ventre où le cuir mord
Se soulève à grands coups, comme un soufflet de forge ;
Et ses yeux, ses doux yeux de bête qu’on égorge,
Effarés et vitreux regardent, dans la mort.
Alors, las de frapper, le Fouet effervescent,
Plus calme par degrés, s’apaise dans son crime ;
Et doucereusement caresse sa victime
Du bout fin de sa mèche où pend un fil de sang…
Le soleil luit, et, droit dans les rayons dorés,
Effilant sa beauté de joli monstre, il rêve
D’un ciel d’apothéose où sa gloire s’enlève,
Superbe, sur un tas de chevaux massacrés !
Août 1888.
LE SACRE
Notre-Dame annonçait l’apothéose prête
Avec la voix d’airain de ses beffrois jumeaux ;
Au loin les grands canons grondaient, et les drapeaux
Se gonflaient, frissonnants, sous l’orgueil de la fête.
L’Empereur s’inclina, les mains jointes, nu-tête,
Et le Pape apparut, dans l’éclat des flambeaux,
Tenant entre ses doigts étincelants d’anneaux
La couronne portant la croix latine au faîte.
Mon fils ! dit le pontife… alors l’orgue se tut.
Sur tous les fronts baissés un seul frisson courut,
Comme le battement soudain d’une aile immense ;
Et l’on n’entendit plus, ô César triomphant,
Dans la nef où planait un auguste silence,
Qu’une vieille à genoux qui pleurait son enfant.
Le siècle d’or se gâte ainsi qu’un fruit meurtri.
Le Cœur est solitaire, et nul Sauveur n’enseigne…
Ces gouttes dans la nuit ?… C’est ton âme qui saigne !
Qui de nous le premier va jeter un grand cri ?
Un mal ronge le monde au cœur comme une teigne,
Car la lettre charnelle a suborné l’esprit,
Et nul ne voit le mur où la main chaste écrit :
« Que le feu de la fête impudique s’éteigne ! »
L’œil morne a parjuré la lumière bénie ;
Et la lampe, soleil fiévreux de l’insomnie,
Luit seule en nos tombeaux d’or sombre et de velours,
Où, pâle et succombant sous ses colliers trop lourds,
Aux sons plus torturés de l’archet plus acide,
L’Art, languide énervé, — suprême ! — se suicide.
LE VASE
C’était un vase étrange ; on y voyait courir,
Pantelante sous la torche des Érynnies,
Une foule mouvante en spires infinies…
Et l’argile vivante avait l’air de souffrir.
Quelque ouvrier terrible avait dû la pétrir
Avec de la chair âpre et des pleurs d’agonies ;
Des hydres s’y tordaient, et les Voix réunies
Clamaient la double horreur de naître et de mourir.
Ivres, les Passions fracassaient des cymbales ;
L’Avarice et la Haine, ourdissant leurs cabales,
Insultaient la Justice avec des bras sanglants.
Et, seul, un lis, élu pour les miséricordes,
Priait dans la lumière, et sur l’enfer des hordes
Versait son âme triste et noble en parfums blancs.
LES COLOMBES
Partout la mer unique étreint l’horizon nu,
L’horizon désastreux où la vieille arche flotte ;
Au pied du mât penchant l’Espérance grelotte,
Croisant ses bras transis sur son cœur ingénu.
Depuis mille et mille ans pareils, le soir venu,
L’Âme assise à la barre, immobile pilote,
Regarde éperdument dans l’ombre qui sanglote
Ses colombes s’enfuir vers le port inconnu.
Elles s’en vont là-bas, éparpillant leurs plumes
À travers le vent fou qui les cingle d’écumes,
Ivres du vol sublime enfermé dans leurs flancs ;
Et, chaque lendemain, au jour blême et cynique,
L’arche voit surnager leurs doux cadavres blancs,
Les deux ailes en croix sur la mer ironique.
LES SIRÈNES
À Henri Juge.
Les Sirènes chantaient… Là-bas, vers les îlots,
Une harpe d’amour soupirait, infinie ;
Les flots voluptueux ruisselaient d’harmonie,