Au jardin de l’infante
ACCOMPAGNEMENT
Tremble argenté, tilleul, bouleau…
La lune s’effeuille sur l’eau…
Comme de longs cheveux peignés au vent du soir,
L’odeur des nuits d’été parfume le lac noir.
Le grand lac parfumé brille comme un miroir.
La rame tombe et se relève,
Ma barque glisse dans le rêve.
Ma barque glisse dans le ciel
Sur le lac immatériel…
Des deux rames que je balance,
L’une est Langueur, l’autre est Silence.
En cadence, les yeux fermés,
Rame, ô mon cœur, ton indolence
À larges coups lents et pâmés.
Là-bas la lune écoute, accoudée au coteau,
Le silence qu’exhale en glissant le bateau…
Trois grands lis frais-coupés meurent sur mon manteau.
Vers tes lèvres, ô Nuit voluptueuse et pâle,
Est-ce leur âme, est-ce mon âme qui s’exhale ?
Cheveux des nuits d’argent peignés aux longs roseaux…
Comme la lune sur les eaux,
Comme la rame sur les flots,
Mon âme s’effeuille en sanglots !
ARPÈGE
L’âme d’une flûte soupire
Au fond du parc mélodieux ;
Limpide est l’ombre où l’on respire
Ton poème silencieux,
Nuit de langueur, nuit de mensonge,
Qui poses d’un geste ondoyant
Dans ta chevelure de songe
La lune, bijou d’Orient.
Sylva, Sylvie et Sylvanire,
Belles au regard bleu changeant,
L’étoile aux fontaines se mire,
Allez par les sentiers d’argent,
Allez vite — l’heure est si brève !
Cueillir au jardin des aveux
Les cœurs qui se meurent du rêve
De mourir parmi vos cheveux…
33 au jardin de l’infante
AUTOMNE
À pas lents et suivis du chien de la maison,
Nous refaisons la route à présent trop connue.
Un pâle automne saigne au fond de l’avenue,
Et des femmes en deuil passent à l’horizon.
Comme dans un préau d’hospice ou de prison,
L’air est calme et d’une tristesse contenue ;
Et chaque feuille d’or tombe, l’heure venue,
Ainsi qu’un souvenir, lente, sur le gazon.
Le Silence entre nous marche… Cœurs de mensonges,
Chacun, las du voyage, et mûr pour d’autres songes,
Rêve égoïstement de retourner au port.
Mais les bois ont, ce soir, tant de mélancolie
Que notre cœur s’émeut à son tour et s’oublie
À parler du passé, sous le ciel qui s’endort,
Doucement, à mi-voix, comme d’un enfant mort…
CHANSON D’ÉTÉ
Le soleil brûlant
Les fleurs qu’en allant
Tu cueilles,
Viens fuir son ardeur
Sous la profondeur
Des feuilles.
Cherchons les sentiers
À demi frayés
Où flotte,
Comme dans la mer,
Un demi-jour vert
De grotte.
Des halliers touffus
Un soupir confus
S’élève
Si doux qu’on dirait
Que c’est la forêt
Qui rêve…
Chante doucement ;
Dans mon cœur d’amant
J’adore
Entendre ta voix
Au calme du bois
Sonore.
L’oiseau, d’un élan,
Courbe, en s’envolant,
La branche ;
Sous l’ombrage obscur
La source au flot pur
S’épanche.
Viens t’asseoir au bord
Où les boutons d’or
Foisonnent…
Le vent sur les eaux
Heurte les roseaux
Qui sonnent.
Et demeure ainsi,
Toute au doux souci
De plaire,
Une rose aux dents,
Et ton pied nu dans
L’eau claire.
CHANSON VIOLETTE
Et ce soir-là, je ne sais,
Ma douce, à quoi tu pensais,
Toute triste,
Et voilée en ta pâleur,
Au bord de l’étang couleur
D’améthyste.
Tes yeux ne me voyaient point ;
Ils étaient enfuis loin, loin
De la terre ;
Et je sentais, malgré toi,
Que tu marchais près de moi,
Solitaire.
Le bois était triste aussi,
Et du feuillage obscurci,
Goutte à goutte,
La tristesse de la nuit,
Dans nos cœurs noyés d’ennui,
Tombait toute…
Dans la brume un cor sonna ;
Ton âme alors frissonna,
Et, sans crise,
Ton cœur défaillit, mourant,
Comme un flacon odorant
Qui se brise.
Et, lentement, de tes yeux
De grands pleurs silencieux,
Taciturnes,
Tombèrent comme le flot
Qui tombe, éternel sanglot,
Dans les urnes.
Nous revînmes à pas lents.
Les crapauds chantaient, dolents,
Sous l’eau morte ;
Et j’avais le cœur en deuil,
En t’embrassant sur le seuil
De ta porte.
Depuis, je n’ai point cherché
Le secret encor caché
De ta peine…
Il est des soirs de rancœur
Où la fontaine du cœur
Est si pleine !
Fleur sauvage entre les fleurs,
Va, garde au fond de tes pleurs
Ton mystère ;
Il faut au lis de l’amour
L’eau des yeux pour vivre un jour
Sur la terre.
CLÉOPÂTRE
À Alfred Vallette.
I
Accoudée en silence aux créneaux de la tour,
La Reine aux cheveux bleus serrés de bandelettes,
Sous l’incantation trouble des cassolettes,
Sent monter dans son cœur ta mer, immense Amour.
Immobile, sous ses paupières violettes
Elle rêve, pâmée aux fuites des coussins ;
Et les lourds colliers d’or soulevés par ses seins
Racontent sa langueur et ses fièvres muettes.
Un adieu rose flotte au front des monuments.
Le soir, velouté d’ombre, est plein d’enchantements ;
Et, cependant qu’au loin pleurent les crocodiles,
La Reine aux doigts crispés, sanglotante d’aveux,
Frissonne de sentir, lascives et subtiles,
Des mains qui dans le vent épuisent ses cheveux.
II
Lourde pèse la nuit au bord du Nil obscur…
Cléopâtre, à genoux sous les astres qui brûlent,
Soudain pâle, écartant ses femmes qui reculent,
Déchire sa tunique en un grand geste impur,
Et dresse éperdument sur la haute terrasse
Son corps vierge, gonflé d’amour comme un fruit mûr.
Toute nue, elle vibre ! et, debout sous l’azur,
Se tord, couleuvre ardente, au vent tiède et vorace.
Elle veut, et ses yeux fauves dardent l’éclair,
Que le monde ait, ce soir, le parfum de sa chair…
Ô sombre fleur du sexe éparse en l’air nocturne !
Et le Sphynx, immobile aux sables de l’ennui,
Sent un feu pénétrer son granit taciturne ;
Et le désert immense a remué sous lui.
CONFINS
Dans l’ombre tiède, où toute emphase s’atténue,
Sur les coussins, parmi la flore des lampas,
L’effeuillement des heures d’or qu’on n’entend pas…
Vibrer ainsi qu’un son d’archet qui diminue.
S’affiner l’âme en une extase si ténue ;
Jouir son cœur sur une pointe de compas ;
Tenter parmi des flacons d’or d’exquis trépas ;
Ne plus savoir ce que sa vie est devenue…
Se retrouver, et puis se perdre en des pays,
Et des heures, en des pianos inouïs
Faire flotter comme du silence en arpèges ;
Dans les parfums et la fumée aux lents manèges
Jusqu’à son cœur et par ses yeux évanouis
Sentir tomber des baisers doux comme des neiges…
Des soirs fiévreux et forts comme une venaison,
Mon âme traîne en soi l’ennui d’un vieil Hérode,
Et, prostrée aux coussins, où son mal la taraude,
Trouve à toute pensée un goût de trahison.
Pour fuir le désespoir qui souffre à l’horizon,
Elle appelle la sombre danseuse qui rôde,
Et Salomé vient dans la salle basse et chaude
Secouer le péché touffu de sa toison.
Elle danse !… Oh ! pendant qu’avec l’éclat des pierres,
Au soleil, tes deux yeux brûlent dans leurs paupières,
Mon âme, entends-tu pas bêler dans le verger ?
Tu le sais bien pourtant quel enfer te l’amène,
Et qu’elle va, ce soir, réclamer pour sa peine
L’Agneau blanc de ton pauvre cœur pour l’égorger.
DESTINS
Veneris monumenta nefandæ.Virgile.
Ô femme, chair tragique, exquisement amère,
Femme, notre mépris sublime et notre Dieu,
Ô monstre de douceur, et cavale de feu,
Qui galopes plus vite encor que la Chimère.
Femme, qui nous attends dans l’ombre au coin du bois,
Quand, chevaliers d’avril, en nos armures neuves
Nous allons vers la vie, et descendons les fleuves
En bateaux pavoisés, le rameau vert aux doigts.
L’oriflamme Espérance aux fraîcheurs matinales
Ondule, et nous ouvrons dans le matin sacré
Nos yeux brillants encor de n’avoir pas pleuré,
Nos yeux promis un jour à tes fêtes fatales.
Aux mirages de l’art, aux froissements du fer,
Le sang rouge à torrents en nous se précipite,
Et notre âme se gonfle, et s’élance, et palpite
Vers l’infini, comme aux approches de la mer !
Toi, debout au miroir et dominant la vie,
Tu peignes tes cheveux splendides lentement,
Et, pour nous voir passer, tu tournes un moment
Tes yeux d’enfant féroce, à qui tout fait envie.
Fleur chaude, fleur de chair balançant ton poison,
Tu te souris, tordant ta nudité hautaine,
Et déjà les parfums de ta robe lointaine
Nagent comme une haleine ardente à l’horizon,
À l’horizon d’espoir et de rêves sublimes,
D’obstacles à franchir d’un orgueil irrité,
Et de sommets divins, où se cabre, indompté,
Le grand cheval ailé, qui hennit aux abîmes !
Ah ! tu la connais bien, sphynx avide et moqueur,
Cette folle aux yeux d’or qu’à vingt ans l’on épouse,
La Gloire, femme aussi… Lève-toi donc, jalouse,
Debout, et plante-nous ta frénésie au cœur !
Rampe au long des buissons, darde tes yeux de flamme.
Un regard, et déjà la chair folle s’émeut ;
Un sourire, et l’alcool de nos sens a pris feu ;
Un baiser, et tes dents ont mordu dans notre âme !
À Toi, va, maintenant les sublimes, les fous,
Tous ceux qui s’en allaient aux fêtes inconnues.
Archanges déplumés, précipités des nues,
Oh ! comme les voilà rampants à tes genoux !
Tout leur cœur altéré râle vers ta peau rose,
D’où rayonne un désir électrique et brutal.
L’horizon lumineux sombre en un soir fatal,
Et voici s’effondrer la grande apothéose…
Toi cependant, trônant aux ténèbres du lit,
Tu berces leur vieux rêve éteint dans ta chair sourde,
Et tu caches le monde à leur paupière lourde
Avec tes longs cheveux de langueur et d’oubli.
Ta chair est leur soleil ; tes pieds nus sont leur gloire ;
Et ton sein tiède est une mer aux vagues d’or,
Où leur cœur de tendresse et d’infini s’endort
Sous tes yeux, où s’allume une sombre victoire.
Pour toi seule, à jamais, à jamais, sans remords,
Chante leur sang brûlé par le feu de ta bouche,
Et, souriant du haut de ton orgueil farouche,
Tu refermes sur eux, douce enfin à leur mort,
Tes bras, tes bras profonds et doux comme la mort.
À PAUL MORISSE
Musicienne du Silence. Stéphane Mallarmé.
DILECTION
J’adore l’indécis, les sons, les couleurs frêles,
Tout ce qui tremble, ondule, et frissonne, et chatoie :
Les cheveux et les yeux, l’eau, les feuilles, la soie,
Et la spiritualité des formes grêles ;
Les rimes se frôlant comme des tourterelles,
La fumée où le songe en spirales tournoie,
La chambre au crépuscule, où Son profil se noie,
Et la caresse de Ses mains surnaturelles ;
L’heure de ciel au long des lèvres câlinée,
L’âme comme d’un poids de délice inclinée,
L’âme qui meurt ainsi qu’une rose fanée,
Et tel cœur d’ombre chaste, embaumé de mystère,
Où veille, comme le rubis d’un lampadaire,
Nuit et jour, un amour mystique et solitaire.
À LOUIS DENISE
DOULEUR
Douleur, quel sombre instinct dans tes bras nous ramène ?
Pourquoi frémissons-nous cette âpre volupté,
En entendant du fond des violons monter
Le vieil écho profond de la misère humaine ?
Pourquoi nos soirs d’amour n’ont-ils toute douceur,
Que si l’âme trop pleine en lourds sanglots s’y brise ?
La Tristesse nous hante avec sa robe grise,
Et vit à nos côtés comme une grande sœur.
Les plus hauts d’entre nous, vaguant par les ténèbres,
Artisans raffinés de leur propre tourment,
Ont taillé leur souffrance ainsi qu’un diamant,
Pour lui faire jeter des éclats plus funèbres.
Et le cœur dit : « Je suis l’ivrogne furibond.
Certes, la Joie est bonne, et luit couleur de gloire ;
Mais quand c’est la Douleur même qui verse à boire,
Le verre qu’elle tend nous semble si profond.
« J’ai soif… À moi le vin des artères brûlantes.
L’amour terrible et doux, l’espoir vermeil des forts ;
L’ennui brûle, j’ai soif… Ah ! versez à pleins bords
Le sang jailli des grandes âmes ruisselantes !
« L’Orgueil coiffe nos fronts d’un casque triomphant ;
Mais je sens des fraîcheurs de torrents et d’eaux vives,
Et d’immenses forêts profondes et plaintives,
Quand la pitié me touche avec sa main d’enfant.
« Les dieux puissants vivaient l’éternelle journée,
Assis dans la lumière avec des fronts d’airain,
La croix du Pâle a fait son geste souverain,
Et la terre à genoux vers elle s’est tournée.
« Je veux des passions, de l’amour, de la foi.
Comme un guerrier farouche avide de blessures,
Je veux voir, même au prix de défaites trop sûres,
S’éparpiller mon beau sang rouge autour de moi !
« Sous la main qui détient l’or des miséricordes,
Vivre, sentir en soi les houles de la mer,
Tendre — toute en frissons ! — la lyre de la chair ;
Et que la lyre en feu fasse éclater ses cordes !
« Car je suis, dans l’ivresse ardente de souffrir,
Frère des grands flambeaux dont le vent tord la flamme,
Et qui, saignant à flots les pourpres de leur âme,
Jettent leurs plus beaux feux à l’heure de mourir. »
ÉLÉGIE
À Gabriel Randon.
Quand la nuit verse sa tristesse au firmament,
Et que, pâle au balcon, de ton calme visage
Le signe essentiel hors du temps se dégage,
Ce qui t’adore en moi s’émeut profondément.
C’est l’heure de pensée où s’allument les lampes.
La ville, où peu à peu toute rumeur s’éteint,
Déserte, se recule en un vague lointain
Et prend cette douceur des anciennes estampes.
Graves, nous nous taisons. Un mot tombe parfois,
Fragile pont où l’âme à l’âme communique.
Le ciel se décolore ; et c’est un charme unique
Cette fuite du temps, il semble, entre nos doigts.
Je resterais ainsi des heures, des années,
Sans épuiser jamais la douceur de sentir
Ta tête aux lourds cheveux sur moi s’appesantir,
Comme morte parmi les lumières fanées.
C’est le lac endormi de l’heure à l’unisson,
La halte au bord du puits, le repos dans les roses ;
Et par de longs fils d’or nos cœurs liés aux choses
Sous l’invisible archet vibrent d’un long frisson.
Oh ! garder à jamais l’heure élue entre toutes,
Pour que son souvenir, comme un parfum séché,
Quand nous serons plus tard las d’avoir trop marché,
Console notre cœur, seul, le soir, sur les routes.
Voici que les jardins de la nuit vont fleurir.
Les lignes, les couleurs, les sons deviennent vagues.
Vois, le dernier rayon agonise à tes bagues.
Ma sœur, entends-tu pas quelque chose mourir !…
Mets sur mon front tes mains fraîches comme une eau pure,
Mets sur mes yeux tes mains douces comme des fleurs,
Et que mon âme, où vit le goût secret des pleurs,
Soit comme un lis fidèle et pâle à ta ceinture.
C’est la Pitié qui pose ainsi son doigt sur nous ;
Et tout ce que la terre a de soupirs qui montent,
Il semble qu’à mon cœur enivré, le racontent
Tes yeux levés au ciel si tristes et si doux.
ERMIONE
Le ciel suave était jonché de pâles roses…
Tes yeux tendres au fond de ton large chapeau
Rêvaient : tu flottais toute aux plis d’un grand manteau,
Et ton cœur, qu’inclinaient d’inexprimables choses,
Le ciel suave était jonché de pâles roses…
Se penchait sur mon cœur comme un iris sur l’eau.
Le ciel suave était jonché de violettes…
Avec je ne sais quoi dans l’âme de transi,
Tu souriais, pâlotte, un sourire aminci ;
Et ton visage frêle avait, sous la voilette,
Le ciel suave était jonché de violettes…
Les tons pastellisés d’un Lawrence adouci.
Ce n’était rien ; c’était, dans le soir d’améthyste,
Des mots, des frôlis d’âme en longs regards croisés,
De la douceur fondue en gouttes de baisers,
Une étreinte de sœurs, une joie un peu triste,
Ce n’était rien ; c’était, dans le soir d’améthyste,
Un musical amour sur les sens apaisés.
Tu marchais chaste dans la robe de ton âme,
Que le désir suivait comme un fauve dompté.
Je respirais parmi le soir, ô pureté,
Mon rêve enveloppé dans tes voiles de femme.
Tu marchais chaste dans la robe de ton âme,
Et je sentais mon cœur se dissoudre en bonté.
Et quand je te quittai, j’emportai de cette heure,
Du ciel et de tes yeux, de ta voix et du temps,
Un mystère à traduire en mots inconsistants,
Le charme d’un sourire indéfini qui pleure,
Et, dans l’âme, un écho d’automne qui demeure,
Comme un sanglot de cor perdu sur les étangs…
EVEN-TIDE
Dans la lente douceur d’un soir des derniers jours
La ville haletante exhale ses fumées.
Frère de nonchaloir, le fleuve aux eaux lamées