Au jardin de l’infante (page 6)

Albert Samain · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Au jardin de l’infante · 6 pages

Et, seul, un éléphant de bronze, en ces désastres,

Droit encore au sommet d’un portique brisé,

Lève tragiquement sa trompe vers les astres.

VIOLE

Mon cœur, tremblant des lendemains,

Est comme un oiseau dans tes mains

Qui s’effarouche et qui frissonne.

Il est si timide qu’il faut

Ne lui parler que pas trop haut

Pour que sans crainte il s’abandonne.

Un mot suffit à le navrer,

Un regard en lui fait vibrer

Une inexprimable amertume.

Et ton haleine seulement,

Quand tu lui parles doucement,

Le fait trembler comme une plume.

Il t’environne ; il est partout.

Il voltige autour de ton cou,

Il palpite autour de ta robe,

Mais si furtif, si passager,

Et si subtil et si léger,

Qu’à toute atteinte il se dérobe.

Et quand tu le ferais souffrir

Jusqu’à saigner, jusqu’à mourir,

Tu pourrais en garder le doute,

Et de sa peine ne savoir

Qu’une larme tombée un soir

Sur ton gant taché d’une goutte.

VISIONS

I

J’ai rêvé d’une jungle ardente aux fleurs profondes,

Moite dans des touffeurs de musc et de toisons,

D’une jungle du Sud, ivre de floraisons,

Ou fermentait l’or des pourritures fécondes.

J’étais tigre parmi les tigresses lubriques,

Dont l’échiné ondulait de lentes pâmoisons.

J’étais tigre… et dans l’herbe, où suaient les poisons,

L’amour faisait vibrer nos croupes électriques.

Le feu des nuits sans lune exaspérait nos moelles.

Dans l’ombre, autour de nous, fourmillantes étoiles,

Des yeux phosphorescents s’allumaient à nous voir.

Un orage lointain prolongeait ses décharges,

Et des gouttes d’eau chaude, ainsi que des pleurs larges,

Voluptueusement tombaient du grand ciel noir.

II

J’ai rêvé d’un vieux monde à l’âme réprouvée,

Où j’apportais, prophète, un cœur ardent et doux.

Mes yeux forçaient le Doute à tomber à genoux,

Et je faisais du ciel avec ma main levée.

Vers ma robe accouraient les Pitiés orphelines ;

Lorsque je rencontrais, pauvresse des sentiers,

L’Espérance en haillons, je lui lavais les pieds…

Et des douceurs d’encens rôdaient sur les collines…

Puis j’étais mis à mort par l’ordre du Tyran ;

De ma poitrine alors jaillissait un torrent

Où venait s’étancher l’antique soif des âmes :

J’étais Celui qu’on prie aux lentes fins de jour ;

Et mon pâle visage en un nimbe d’amour

Flottait, lune mystique, au cœur triste des femmes.

III

J’ai rêvé d’un jardin primitif, où des Âmes

Cueillaient le trèfle d’or en robes de candeur ;

Où des souffles d’azur, veloutés de tiédeur,

Berçaient des fleurs d’argent, sveltes comme des femmes.

À l’ombre, au bord des eaux, sous des arbres légers,

Les mystiques Amants rêvaient leur solitude ;

Et tout était extase, et joie, et plénitude,

Et les agneaux de Dieu paissaient dans les vergers.

L’Amour sanctifié, sans hâtes et sans fièvres,

Buvait à l’urne exquise et profonde des lèvres…

Ô Songe d’un désir parfumé par le ciel !

Et j’étais là, debout parmi les marjolaines,

Virginal, et l’archet des blanches cantilènes

À mes doigts effilés d’ange immatériel.

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