Au jardin de l’infante (page 5)

Albert Samain · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Au jardin de l’infante · 6 pages

Les flammes qu’en passant j’allume aux yeux des mâles,

Sont des torches de fête en mon cœur plein de nuit.

La haine me plaît mieux, étant moins puérile.

Mère, épouse, non pas : ni femelle vraiment !

Je veux que mon corps, vierge ainsi qu’un diamant,

À jamais comme lui soit splendide et stérile.

Mon orgueil est ma vie, et mon royal trésor ;

Et jusque sur le marbre, où je m’étendrai froide,

Je veux garder, farouche, aux plis du linceul roide,

Une bouche scellée, et qui dit non encor.

PROMENADE À L’ÉTANG

Le calme des jardins profonds s’idéalise.

L’âme du soir s’annonce à la tour de l’église ;

Écoute, l’heure est bleue et le ciel s’angélise.

À voir ce lac mystique où l’azur s’est fondu,

Dirait-on pas, ma sœur, qu’un grand cœur éperdu

En longs ruisseaux d’amour, là-haut, s’est répandu ?

L’ombre lente a noyé la vallée indistincte.

La cloche, au loin, note par note, s’est éteinte,

Emportant comme l’âme frêle d’une sainte.

L’heure est à nous ; voici que, d’instant en instant,

Sur les bois violets au mystère invitant

Le grand manteau de la Solitude s’étend.

L’étang moiré d’argent, sous la ramure brune,

Comme un cœur affligé que le jour importune,

Rêve à l’ascension suave de la lune…

Je veux, enveloppé de tes yeux caressants,

Je veux cueillir, parmi les roseaux frémissants,

La grise fleur des crépuscules pâlissants.

Je veux au bord de l’eau pensive, ô bien-aimée,

À ta lèvre d’amour et d’ombre parfumée

Boire un peu de ton âme, à tout soleil fermée.

Les ténèbres sont comme un lourd tapis soyeux,

Et nos deux cœurs, l’un près de l’autre, parlent mieux

Dans un enchantement d’amour silencieux.

Comme pour saluer les étoiles premières,

Nos voix de confidence, au calme des clairières,

Montent, pures dans l’ombre, ainsi que des prières.

Et je baise ta chair angélique aux paupières.

SILENCE !…

Le silence descend en nous,

Tes yeux mi-voilés sont plus doux ;

Laisse mon cœur sur tes genoux.

Sous ta chevelure épandue

De ta robe un peu descendue

Sort une blanche épaule nue.

La parole a des notes d’or ;

Le silence est plus doux encor,

Quand les cœurs sont pleins jusqu’au bord.

Il est des soirs d’amour subtil,

Des soirs où l’âme, semble-t-il,

Ne tient qu’à peine par un fil…

Il est des heures d’agonie

Où l’on rêve la mort bénie

Au long d’une étreinte infinie.

La lampe douce se consume ;

L’âme des roses nous parfume.

Le Temps bat sa petite enclume.

Oh ! s’en aller sans nul retour,

Oh ! s’en aller avant le jour,

Les mains toutes pleines d’amour !

Oh ! s’en aller sans violence,

S’évanouir sans qu’on y pense

D’une suprême défaillance…

Silence !… Silence !… Silence !…

SOIRS

I

Calmes aux quais déserts s’endorment les bateaux.

Les besognes du jour rude sont terminées,

Et le bleu Crépuscule aux mains efféminées

Éteint le fleuve ardent qui roulait des métaux.

Les ateliers fiévreux desserrent leurs étaux,

Et, les cheveux au vent, les fillettes minées

Vers les vitrines d’or courent, illuminées,

Meurtrir leur désir pauvre aux diamants brutaux.

Sur la ville noircie, où le peuple déferle,

Le ciel, en des douceurs de turquoise et de perle,

Le ciel semble, ce soir d’automne, défaillir.

L’Heure passe comme une femme sous un voile ;

Et, dans l’ombre, mon cœur s’ouvre pour recueillir

Ce qui descend de rêve à la première étoile.

II

Le Séraphin des soirs passe le long des fleurs…

La Dame-aux-Songes chante à l’orgue de l’église ;

Et le ciel, où la fin du jour se subtilise,

Prolonge une agonie exquise de couleurs.

Le Séraphin des soirs passe le long des cœurs…

Les vierges au balcon boivent l’amour des brises ;

Et sur les fleurs et sur les vierges indécises

Il neige lentement d’adorables pâleurs.

Toute rose au jardin s’incline, lente et lasse,

Et l’âme de Schumann errante par l’espace

Semble dire une peine impossible à guérir…

Quelque part une enfant très douce doit mourir…

Ô mon âme, mets un signet au livre d’heures,

L’Ange va recueillir le rêve que tu pleures.

III

Le ciel comme un lac d’or pâle s’évanouit,

On dirait que la plaine, au loin déserte, pense ;

Et dans l’air élargi de vide et de silence

S’épanche la grande âme triste de la nuit.

Pendant que çà et là brillent d’humbles lumières,

Les grands bœufs accouplés rentrent par les chemins ;

Et les vieux en bonnet, le menton sur les mains,

Respirent le soir calme aux portes des chaumières.

Le paysage, où tinte une cloche, est plaintif

Et simple comme un doux tableau de primitif,

Où le Bon Pasteur mène un agneau blanc qui saute.

Les astres au ciel noir commencent à neiger,

Et là-bas, immobile au sommet de la côte,

Rêve la silhouette antique d’un berger.

TENTATION

l’amant

Qui parle ainsi dans l’ombre, et quel appel résonne,

À travers les rideaux pesants et ténébreux ?

C’est un poignant appel, et ma chair en frissonne

Comme s’il m’enlaçait de grands bras langoureux.

la mort

Viens, je t’aime, je suis la Belle fabuleuse,

La sirène qui rôde aux suprêmes confins,

Et qu’on entend chanter, lente et vertigineuse,

Dans l’air triste des soirs où les sens sont divins.

l’amant

Que veux-tu ? Sur mon cœur s’endort la Sulamite,

Ivre du vin trop fort que nos lèvres ont bu :

Et mon amour, debout dans sa foi sans limite,

Est comme un chef superbe au sein de la tribu.

la mort

Viens, tous les lendemains d’ici-bas sont funèbres ;

Chaque miroir d’une heure est un miroir terni.

Viens, plonge en mes cheveux ruisselants de ténèbres,

En eux seuls tu pourras respirer l’infini.

l’amant

Oui, ta voix est suave et mon cœur se dilate

À t’écouter chanter, ô pâle, ô sombre sœur ;

Souvent, dans la fureur du plaisir écarlate,

Ta voix d’ombre arrosa mon âme de douceur.

la mort

Viens, je suis la suprême amante qu’on épouse

Au delà de la vie ironique, au delà

Des soleils d’or brutal dont la terre est jalouse ;

Et la Nuit chaste et froide à jamais me voila.

l’amant

L’heure a sonné parmi l’espace taciturne.

Vois, mon amante est belle, et je veux l’adorer ;

Car son cœur est à moi, son cœur plein comme une urne

De toute l’eau du ciel que l’amour peut pleurer.

la mort

Pauvre fou ! Celle-là vraiment l’as-tu bien toute ?…

Sondas-tu jusqu’au fond l’abîme de ses yeux !

Ton amour ? C’est un fruit mûr pour le ver du doute.

Prends garde, ton amour n’est qu’orgueil, orgueilleux !

l’amant

Tais-toi, laisse-moi vivre et m’enivrer de l’heure,

Dans cet air plein encor de ses derniers aveux.

Sa chair est glorieuse, et son souffle m’effleure

Et son bras est si blanc qui soutient ses cheveux !

la mort

Un nuage d’amour roule à travers la chambre.

Les fleurs dans les cristaux s’ouvrent à larges plis.

Plus fine que l’acier, plus subtile que l’ambre,

Ma voix glisse et pénètre aux plus secrets replis.

l’amant

Entre toutes les nuits, ma nuit est magnifique.

Va-t’en, je ne veux pas t’appartenir ce soir.

Va-t’en, car ton regard tenace et maléfique

M’attire et me retient comme un sombre miroir.

la mort

Dis, lorsque tu collais tes lèvres à sa bouche,

Dis, n’as-tu pas vécu parfois, dans un moment,

L’infini d’une angoisse éperdue et farouche ?…

C’est qu’alors tu baisais ma bouche, ô mon amant.

l’amant

Oui parfois j’ai goûté des baisers de vertige

Plus puissants que la plus délirante liqueur

Et j’ai senti dans l’ombre, ainsi qu’un noir prodige,

Des doigts mystérieux qui détachaient mon cœur.

la mort

C’était moi, moi, te dis-je, à travers l’étendue,

À travers le mirage éclatant du plaisir,

Tu cherchais dans mes yeux la grande nuit perdue.

Viens, je suis la Mort douce, et l’amante attendue,

Et je te verserai, sous mes larges pavots,

Bercé hors de la vie, et de l’être, et des âges,

Au bruit des mers sans fin battant mes noirs rivages,

Loin du mal et des pleurs, du doute et des sanglots,

Le silence et l’oubli dans l’éternel repos.

Mars 1892.

Ton Souvenir est comme un livre bien aimé,

Qu’on lit sans cesse, et qui jamais n’est refermé,

Un livre où l’on vit mieux sa vie, et qui vous hante

D’un rêve nostalgique, où l’âme se tourmente.

Je voudrais, convoitant l’impossible en mes vœux,

Enfermer dans un vers l’odeur de tes cheveux ;

Ciseler avec l’art patient des orfèvres

Une phrase infléchie au contour de tes lèvres ;

Emprisonner ce trouble et ces ondes d’émoi

Qu’en tombant de ton âme, un mot propage en moi ;

Dire quelle mer chante en vagues d’élégie

Au golfe de tes seins où je me réfugie ;

Dire, oh surtout ! tes yeux doux et tièdes parfois

Comme une après-midi d’automne dans les bois ;

De l’heure la plus chère enchâsser la relique,

Et, sur le piano, tel soir mélancolique,

Ressusciter l’écho presque religieux

D’un ancien baiser attardé sur tes yeux.

TSILLA

C’était aux temps premiers où les brûlants archanges,

Qui volent d’astre en astre, un glaive d’or en main,

S’arrêtaient quelquefois pour s’unir en chemin

Aux filles de la terre en des noces étranges.

En ce temps-là vivait, puissant en sa fortune,

Sem-Nacor, et sa fille avait pour nom Tsilla ;

Et jamais nulle femme au monde n’égala

Ses cheveux ténébreux comme une nuit sans lune.

Or, un soir que Tsilla venait à la fontaine,

Sa cruche sur l’épaule, en un pas bien rythmé,

Elle vit, seul au bord d’un sentier parfumé,

Un étranger vêtu d’une grâce hautaine.

Sa bouche avait l’éclat de la grenade vive,

Et ses yeux regardaient avec tant de douceur

Que, ce soir-là, Tsilla, dont Naïm fut la sœur,

Revint de la fontaine à pas très lents, pensive.

Le lendemain, au jour tombant, comme la veille,

Un grand lis à la main, l’étranger était là ;

Quand la vierge apparut, il sourit et Tsilla,

Rose, s’épanouit comme une fleur vermeille.

Ils causèrent ; leurs voix chantaient, mélancoliques ;

La lune découpait leurs ombres à leurs pieds ;

Et vers eux les chameaux tournaient, agenouillés,

La limpide douceur de leurs grands yeux obliques.

Et puis, un soir, à l’heure où le croissant émerge,

Dans l’ombre, au bruit lointain des chariots rentrant,

Tsilla, sous le frisson d’un palmier odorant,

Fit devant l’inconnu tomber sa robe vierge.

Ainsi devant le ciel Tsilla, fille d’un homme,

Connut, ayant quinze ans, Phaëlim, fils de Dieu ;

Et ceci se passait près d’Hesbon, au milieu

Du pays qui s’étend de Galad à Sodome.

Ils s’aimaient ; à travers leurs candides prunelles

Passait la grande extase où toute l’âme fond ;

L’infini se mirait dans leur amour profond,

Et leurs baisers chantaient par les nuits solennelles !

Dans le cœur de Tsilla brûlaient d’ardentes fièvres ;

Étreignant Phaëlim en ses bras langoureux,

Elle versait sur lui la nuit de ses cheveux

Et, des heures, buvait, immobile, à ses lèvres.

Parfois l’ange tendait l’aile comme une voile,

Et, fixant un point d’or dans l’azur enfoui,

Les amants y jetaient leur amour ébloui,

Et montaient, frissonnants, s’aimer dans une étoile.

Or, un soir, Tsilla dit d’une voix de prière

À Phaëlim : « Montons jusqu’au Soleil, veux-tu ? »

Et l’ange poursuivit son essor éperdu

Dans un ruissellement splendide de lumière.

Vol sublime ! À leurs yeux le feu bouillonnait, ivre ;

L’or s’écroulait sur l’or à flots précipités

Dans une cataracte énorme de clartés.

Et Tsilla regardait, pâle, le Soleil vivre…

Quand elle regagna la terre obscure encore,

Son passage à travers le sombre firmament

Derrière elle allumait tant d’éblouissement

Qu’au fond des bois courut le frisson de l’aurore ;

Car le soleil avait, au baiser de ses flammes,

Changé ses cheveux noirs en un grand fleuve d’or ;

Et c’est pourquoi Tsilla, fille de Sem-Nacor,

Fut blonde, la première, entre toutes les femmes.

Décembre 1887.

UNE

Sphynx aux yeux d’émeraude, angélique vampire,

Elle rêve sous l’or cruel de ses frisons ;

La rougeur de sa bouche est pareille aux tisons.

Ses yeux sont faux, son cœur est faux, son amour pire.

Sous son front dur médite un songe obscur d’empire.

Elle est la fleur superbe et froide des poisons,

Et le péché mortel aux âcres floraisons

De sa chair vénéneuse en parfums noirs transpire.

Sur son trône, qu’un art sombre sut tourmenter,

Immobile, elle écoute au loin se lamenter

La mer des pauvres cœurs qui saignent ses blessures ;

Et, bercée aux sanglots, elle songe, et parfois

Brûle d’un regard lourd, où couvent des luxures,

L’âme vierge du lys qui se meurt dans ses doigts.

Vague et noyée au fond du brouillard hiémal,

Mon âme est un manoir dont les vitres sont closes.

Ce soir, l’ennui visqueux suinte au long des choses,

Et je titube au mur obscur de l’animal.

Ma pensée ivre, avec ses retours obsédants,

S’affole et tombe ainsi qu’une danseuse soûle ;

Et je sens plus amer, à regarder la foule,

Le dégoût d’exister qui me remonte aux dents.

Un lugubre hibou tournoie en mon front vide ;

Mon cœur sous les rameaux d’un silence torpide

S’endort comme un marais violâtre et fiévreux.

Et toujours, à travers mes yeux, vitres bizarres,

Je vois — vers l’Orient étouffant et cuivreux —

Des cités d’or nager dans des couchants barbares.

VEILLÉE

Penser. Seul dans la nuit sibylline frémir !…

Être pareil au feu, pur, subtil et vivace ;

Et, respirant l’Idée errante dans l’espace,

Sentir, ainsi qu’un dieu, son front mortel grandir.

Ordonner à son sang héroïque d’agir ;

Quitter ses vanités pauvres, clinquant et crasse ;

Et revêtant l’orgueil, claire et bonne cuirasse,

D’un élan ivre au seuil de l’infini surgir !

Sentir passer en soi, comme une onde ruisselle,

Le flot mélodieux de l’âme universelle,

Entendre dans son cœur le ciel même qui bat ;

Et comme un Salomon, lourd de magnificences,

Voir dans un faste d’or, de pierres et d’essences,

Venir à soi son œuvre en reine de Saba.

VIEILLES CLOCHES

À Louis Le Cardonnel.

Les cloches d’autrefois, dites, où sonnent-elles ?

L’antan naïf est mort. Les anges, blancs défunts,

Reposent, les doigts joints, au tombeau de leurs ailes.

La Vierge a clos ses yeux. Dans les jardins fidèles

L’âme des lis penchés est veuve de parfums.

L’enfant nu, grelottant sur la paille des crèches,

Ne voit plus de roi mage en extase à ses pieds.

La ville impie est sourde à la ferveur des flèches.

Les nefs n’entendent plus dans l’orage des prêches

Tonner la voix de fer des grands moines altiers.

Nul enfantin pinceau n’enlumine, candide,

Son rêve primitif aux marges des missels.

Le vent qui passe fait pleurer l’église vide ;

Et le prêtre doré dans l’étole rigide,

Le dimanche, officie au désert des autels.

L’antique renouveau des fêtes surannées

Ne fleurit plus aux vieux pavés du siècle dur.

Ô fêtes d’autrefois dans l’aurore sonnées,

Ô fêtes, qui veniez par le ciel, couronnées

De beaux noms, où tremblait un mystère d’azur !

Les chapelets bénits, consolateurs des veuves,

Ne s’égrèneront plus sous les doigts orphelins.

Il n’est plus le calvaire, où toutes les épreuves,

Comme à la grande mer où se perdent les fleuves,

Noyaient leurs pleurs d’un jour aux vieux sanglots divins.

La foi des nations s’en va, pauvre exilée.

Le mauvais serviteur commande à la maison.

L’étoile du berger aussi s’en est allée ;

Et Notre-Dame en deuil regarde, inconsolée,

Descendre le soleil gothique à l’horizon.

Une lueur encor flotte, à s’éteindre prompte,

Rouge adieu sanglotant des pourpres de jadis.

Nos cœurs ont froid. La nuit d’une angoisse nous dompte…

Écoute !… On chante les derniers De Profundis.

Et voici que le spleen, le spleen lunaire monte !

VILLE MORTE

Vague, perdue au fond des sables monotones,

La ville d’autrefois, sans tours et sans remparts,

Dort le sommeil dernier des vieilles Babylones,

Sous le suaire blanc de ses marbres épars.

Jadis elle régnait ; sur ses murailles fortes

La Victoire étendait ses deux ailes de fer.

Tous les peuples d’Asie assiégeaient ses cent portes ;

Et ses grands escaliers descendaient vers la mer…

Vide à présent, et pour jamais silencieuse,

Pierre à pierre, elle meurt, sous la lune pieuse,

Auprès de son vieux fleuve ainsi qu’elle épuisé,

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