Lettres à Lucilius (page 10)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Arrêtons-nous pour le présent ; car il est besoin de détails longs et spéciaux sur la manière de disserter devant le public, sur ce qu'on peut se permettre avec lui, et lui permettre avec nous. La philosophie a perdu, nul n'en doutera, depuis qu'on l'a livrée au peuple; mais elle peut se laisser voir dans son sanctuaire, quand toutefois elle trouve, au lieu d'ignobles fripiers, des ministres dignes d'elle.

Des maladies de l'âme. La philosophie veut l'homme tout entier.

Que ne me persuaderait-on pas? On m'a persuade de m'embarquer : au départ la mer était des plus calmes, mais le ciel, à ne pas s'y méprendre, se chargeait de nuages grisâtres qui presque toujours donnent de la pluie ou du vent; je comptais, de ta chère Parthénope à Puteoli, gagner sur l'orage ce trajet de quelques milles, malgré les menaces du sinistre horizon Afin donc d'échapper plus vite, je cinglai au large droit vers Nesida, coupant court aux sinuosités du rivage. Déjà j'étais si avancé, qu'il me devenait égal d'aller ou de revenir, quand soudain le calme qui m'avait séduit disparaît. Ce n'était pas encore la tempête, mais la mer devenait houleuse et les lames toujours plus pressées. Je prie alors le pilote de me mettre à terre quelque part. Il me répond que toute la côte est escarpée, inabordable, et que par la tempête il ne craint rien tant que la terre. Mais, trop malade pour songer au péril, torturé de ces nausées lentes et sans résultat qui remuent la bile et ne l'épuisent point, je pressai de nouveau le pilote et le forçai bon gré mal gré de gagner la côte. Comme nous étions près d'y toucher, sans attendre que, suivant les prescriptions de Virgile,

me rappelant mon métier de nageur, mon ancienne passion pour l'eau froide, je m'élance, en amateur de bains glacés, avec mon manteau de laine. Que penses-tu que j'aie souffert à ramper sur des roches, à chercher une voie, à m'en faire une? J'ai senti que les marins n'ont pas tort de tant craindre la terre. On ne croirait pas quelles fatigues j'ai eu à soutenir, et je ne pouvais me soutenir moi-même! Non, Ulysse n'était pas né maudit de Neptune au point de faire naufrage à chaque pas : son vrai mal fut le mal de mer. Comme lui, vers quelque point que je navigue jamais, je mettrai vingt ans pour arriver.

Dès que mon estomac se fut remis, et tu sais qu'en touchant la terre les nausées nous quittent, dès qu'une onction salutaire eut refait mes membres, je me mis à songer combien l'homme oublie jusqu'aux infirmités physiques qui à tout instant l'avertissent de leur présence, à plus forte raison ses infirmités morales, d'autant plus cachées qu'elles sont plus graves. Qu'un léger frisson nous survienne, nous prenons le change ; mais qu'il s'accroisse, et qu'une véritable fièvre s'allume, elle arrache l'aveu de son mal au mortel le plus ferme et le plus éprouvé. Sent-on quelque douleur aux pieds, des picotements aux articulations, on dissimule encore, on parle d'entorse au talon, d'un exercice où l'on se sera forcé. Le mal est indécis à son début, on lui cherche un nom ; mais que les chevilles viennent à se tuméfier et que du pied droit au pied gauche la différence soit nulle, il faut bien confesser que c'est la goutte.[49]

Le contraire arrive dans les maladies qui affectent l'âme : l'état le plus grave sera le moins senti. Ne t'en étonne pas, cher Lucilius. Un homme légèrement assoupi, qui perçoit alors de vagues apparences, souvent reconnaît en dormant qu'il dort ; mais un sommeil profond éteint jusqu'aux songes et pèse tellement sur l'âme qu'il lui ôte tout usage de son intelligence. Pourquoi personne ne convient-il de ses propres vices? C'est qu'il est absorbé par eux. Raconter son rêve, c'est être éveillé; et confesser ses vices est signe de guérison. Éveillons-nous donc pour pouvoir démasquer nos erreurs : or la philosophie seule nous réveillera, seule elle rompra notre léthargie. Consacre-toi tout à elle; tu es digne d'elle, elle est digne de toi. Volez dans les bras l'un de l'autre ; et toi, renonce à toute autre affaire en homme de cœur, avec éclat. Point de demi-philosophie. Si tu étais malade, tu discontinuerais tout soin domestique, tu laisserais là tribunaux et procès, nul à tes yeux ne vaudrait la peine que même à tes heures de relâche tu assistasses à son procès, ta pensée et ton but unique seraient d'être au plus tôt quitte de ton mal. Eh bien! ne feras-tu pas de même pour ton âme? Congédie tous tes embarras, et sois enfin à la sagesse; on n'y arrive pas chargé des occupations du siècle.

La philosophie exerce son droit souverain : elle donne l'heure, elle ne la prend pas. Loin d'être un pis aller, elle est notre affaire de tous les moments;[50] elle ne parait que pour commander. Les habitants d'une ville offraient à Alexandre une partie de leur territoire et la moitié de tous leurs biens. « Je ne suis pas venu en Asie, leur dit-il, pour recevoir ce que vous me donneriez, mais pour vous laisser ce dont je ne voudrais point. » La philosophie dit de même aux choses de la vie : « Je ne veux point du temps que vous auriez de reste ; c'est vous qui aurez celui dont je vous ferai l'octroi. »

Voue donc à cette philosophie toutes tes pensées, tes assiduités, ton culte : qu'un immense intervalle te sépare du reste des hommes. Tu les dépasseras tous de beaucoup : les dieux te dépasseront de peu. — Quelle différence y aura-t-il entre eux et toi? — Tu veux le savoir? Ils dureront plus longtemps. Mais assurément le chef-d'œuvre de l'art est de réduire en petit tout un grand ouvrage. Le sage trouve autant d'espace dans sa vie que Dieu dans tous les siècles. Et même, en un point, le sage l'emporte : Dieu est redevable à sa nature de ne pas craindre, le sage l'est à lui-même. Chose sublime! joindre la fragilité d'un mortel à la sécurité d'un Dieu. On ne saurait croire quelle force a la philosophie pour amortir tous les coups du hasard. Pas un seul trait ne la pénètre : elle est remparée et inébranlable; elle lasse certaines attaques, d'autres sont comme des flèches légères perdues dans les plis de sa robe; ou bien elle les secoue et les renvoie à qui les a lancées.

Mon mal m'avait laissé une longue trêve : tout à coup il m'a repris. « Quel genre de mal? » vas-tu dire. Tu as bien raison de le demander, car il n'en est point qui ne me soit connu. Il en est un pourtant auquel je suis pour ainsi dire voué, et que je ne sais pourquoi j'appellerais de son nom grec, car notre mot suspirium (suffocation) le désigne assez juste. Au reste il dure fort peu : c'est une tempête, un assaut brusque : en une heure presque il a cessé. Car peut-on être longtemps à expirer? Toutes les incommodités physiques, toutes les crises ont passé sur moi : aucune ne me paraît plus insupportable. Et en effet, dans toute autre, quelle qu'elle soit, on n'est que malade; dans celle-ci on rend comme le dernier souffle. Aussi les médecins l'ont nommée l'apprentissage de la mort, et l'asthme finit par faire ce qu'il a mainte fois essayé.

Tu penses que je t'écris ceci bien gaiement, parce que je suis sauf. Si je m'applaudissais de ce résultat comme d'un retour à la santé, je serais aussi ridicule qu'un plaideur qui croirait sa cause gagnée, pour avoir obtenu délai. Toutefois, au fort même de la suffocation, je n'ai cessé d'avoir recours à des pensées consolantes et courageuses. Qu'est-ceci? me disais-je. La mort me tâtera-t-elle sans cesse? Eh bien soit! Moi aussi j'ai longtemps tâté d'elle. « Quand cela? » dis-tu. Avant de naître. La mort, c'est le non être:[51] ne l'ai-je pas déjà connu? il en sera après moi ce qu'il en était avant. Si la mort est un état de souffrance, on a dû souffrir avant de venir à la lumière ; et pourtant alors nous ne sentions nul déplaisir. Dis-moi, ne serait-il pas bien insensé celui qui croirait que la lampe éteinte est dans un état pire que celle qui n'est point encore allumée? Nous aussi on nous allume, et puis l'on nous éteint : dans l'intervalle nous souffrons bien quelque chose; mais après comme devant l'impassibilité est complète. Notre erreur, ce me semble, Lucilius, vient de croire que la mort n'est qu'après la vie, tandis qu'elle l'a précédée, de même qu'elle la suivra. Tout le temps qui fut avant nous fut une mort. Qu'importe de ne pas commencer ou de finir? Dans l'un comme dans l'autre cas c'est le néant.

Voilà quel genre de remontrances je ne cessais de me faire, dans ma pensée s'entend, car parler, je ne l'aurais pu; puis insensiblement cet accès, qui déjà n'était plus qu'une courte haleine, me laissa de plus longs intervalles, se ralentit et enfin s'arrêta. Mais à présent même, bien que j'en sois quitte, ma respiration n'est pas naturelle, n'est pas libre : elle éprouve une sorte d'hésitation et de gêne. Comme elle voudrai pourvu que la gêne ne parte point de l'âme. A cet égard reçois ma parole : je ne tremblerai pas au dernier moment : je suis bien préparé; je ne compte même pas sur tout un jour. Il faut louer et imiter ceux qui n'ont pas regret de mourir tout en aimant à vivre. Quel mérite en effet de sortir quand on vous chasse? C'en est encore un pourtant : je suis chassé, mais je sors comme si je ne l'étais point. Aussi ne chasse-t-on point le sage; le mot suppose l'expulsion d'un lieu qu'on quitte malgré soi. Le sage ne fait rien malgré lui : il échappe à la nécessité ; car il veut d'avance les choses auxquelles elle le contraindrait.

Description de la maison de Vatia. L'apathie ; le vrai repos.

Je descends de litière à l'instant, aussi las que si j'avais fait à pied tout le chemin que j'ai fait assis. C'est un travail d'être porté longtemps, d'autant plus fatigant peut-être que la nature y répugne : car elle nous a donné des jambes pour marcher, comme des yeux pour voir par nous-mêmes. C'est la mollesse qui nous condamne à la débilité ; à force de ne vouloir pas, on finit par ne plus pouvoir. Au surplus j'avais besoin de me secouer un peu, soit pour dissiper les glaires fixées dans mon gosier, soit pour débarrasser ma respiration gênée par quelque autre cause, et j'ai senti que la litière me faisait du bien. J'ai donc voulu prolonger une promenade à laquelle m'invitait ce beau rivage qui, entre Cumes et la campagne de Servilius Vatia, forme un coude resserré comme une étroite chaussée, d'une part par la mer, de l'autre par le lac. Une récente tempête avait raffermi la grève. Là, comme tu sais, la lame fréquente et impétueuse aplanit le chemin, qui s'affaisse après un long calme, l'humidité qui lie les sables venant à disparaître. Cependant, selon mon usage, je regardais de toutes parts si je ne découvrirais rien dont je pusse faire profit, et mes yeux s'arrêtèrent sur cette campagne qui fut jadis celle de Vatia. Ce fut là que cet ex-préteur, ce richard, vieillit sans autre renommée que celle d'oisif, et à ce seul titre estimé heureux.

Chaque fois que l'amitié d'Asinius Gallus[52] ou que la haine et plus tard l'affection de Séjan plongeait tel ou tel dans l'abîme, car il devint aussi dangereux d'avoir aimé Séjan que de l'avoir offensé, on s'écriait : « Ο Vatia! toi seul tu sais vivre! » Non; il ne sut que se cacher; il ne sut pas vivre.[53]

Il y a loin du vrai repos à l'apathie. Pour moi, du vivant de Vatia, je ne passais jamais devant sa demeure sans me dire « Ci-gît Vatia.[54] » Mais tel est, ô Lucilius, le caractère vénérable et saint de la philosophie, qu'au moindre trait qui la rappelle le faux-semblant nous séduit. Car dans l'oisif le vulgaire voit un homme retiré de tout, libre de crainte, qui se suffit et vit pour lui-même, tous privilèges qui ne sont réservés qu'au sage. C'est le sage qui, sans ombre de sollicitude, sait vivre pour lui ; car il possède la première des sciences, la science de la vie. Mais fuir les affaires et les hommes, parce que nos prétentions échouées nous ont décidés à la retraite, ou que nous n'avons pu souffrir de voir le bonheur des autres ; mais, de même qu'un animal timide et sans énergie, se cacher par peur, c'est vivre, non pour soi, mais de la plus honteuse vie, pour son ventre, pour le sommeil, pour la luxure. Il ne s'ensuit pas qu'on vive pour soi de ce qu'on ne vit pour personne. Au reste c'est une si belle chose d'être constant et ferme dans ses résolutions, que même la persévérance dans le rien faire nous impose.

Sur la maison en elle-même je ne te puis rien dire de positif : je n'en connais que la façade et les dehors, ce qu'en peuvent voir tous les passants. Il s'y trouve deux grottes d'un travail immense, aussi grandes que le plus large atrium et faites de main d'homme : l'une ne reçoit jamais le soleil, l'autre le garde jusqu'à son coucher. Un bois de platanes; au milieu un ruisseau qui va tomber d'un côté dans la mer, de l'autre dans le lac Acherusium, vous figure un Euripe[55] assez poissonneux, bien qu'on y pèche continuellement. Mais on le ménage quand la mer est ouverte aux pêcheurs ; le mauvais temps les fait-il chômer, on n'a qu'à étendre la main pour prendre. Du reste le grand mérite de cette villa, c'est qu'au delà de ses murs est Baïes, dont elle n'a pas les inconvénients, tout en jouissant de ses charmes. Voilà les qualités que je lui connais : c'est un séjour, je crois, de toute saison. Car elle reçoit la première le vent d'ouest, et si bien qu'elle en prive tout à fait Baïes. Vatia, ce me semble, n'avait pas trop mal choisi cet endroit pour y loger le désœuvrement de sa paresseuse vieillesse.

Mais est-ce bien tel ou tel lieu qui contribue beaucoup à la tranquillité? L'âme seule donne à toutes choses le prix qu'elles ont pour elle. J'ai vu de délicieuses campagnes habitées par des cœurs chagrins : j'ai vu en pleine solitude le même trouble que chez les gens les plus affairés.[56]

Garde-toi donc de penser que si ton âme n'est point entièrement calme, c'est que tu n'es pas en Campanie. Pourquoi d'ailleurs n'y es-tu pas? Envoies-y ta pensée : tu peux, malgré l'absence, vivre avec tes amis aussi souvent, aussi longtemps que tu le voudras. Et ce plaisir, le plus grand de tous, se goûte alors bien mieux. Car la présence rassasie et blase ; et pour s'être un certain temps entretenus et promenés et assis ensemble, une fois séparés on ne songe plus aux gens qu'on voyait tout à l'heure. Résignons-nous à l'absence pour cette autre raison qu'il n'est point d'ami qui, même près de nous, ne soit longtemps sans nous. Comptons d'abord les nuits qu'on passe séparément, les occupations qui pour chacun sont différentes, puis les goûts qui font qu'on s'isole, les courses à la campagne, tu verras que c'est peu de chose que le temps enlevé par les voyages. C'est dans le cœur qu'il faut posséder son ami : or le cœur n'est jamais absent; il voit qui il veut, et le voit tous les jours. Sois donc de moitié dans mes études, dans mes soupers, dans mes promenades. Nous vivrions trop à l'étroit, si en quoi que ce soit l'espace était fermé à la pensée. Moi je te vois, cher Lucilius, je t'entends même ; je suis tellement avec toi, que je doute à chaque lettre que je commence, si ce n'est pas un billet que je t'écris.

Bruits divers d'un bain public. Le sage peut étudier même au sein du tumulte.

Je veux mourir, si le silence est aussi nécessaire qu'on le croit à qui s'isole pour étudier. Voici mille cris divers qui de toute part retentissent autour de moi : j'habite juste au-dessus d'un bain. Imagine tout ce que le gosier humain peut produire de sons antipathiques à l'oreille : quand des forts du gymnase s'escriment et battent l'air de leurs bras chargés de plomb, qu'ils soient ou qu'ils feignent d'être à bout de forces, je les entends geindre; et chaque fois que leur souffle longtemps retenu s'échappe, c'est une respiration sifflante et saccadée, du mode le plus aigu. Quand le hasard m'envoie un de ces garçons maladroits qui se bornent à frictionner, vaille que vaille, les petites gens, j'entends claquer une lourde main sur des épaules ; et selon que le creux ou le plat a porté, le son est différent. Mais qu'un joueur de paume survienne et se mette à compter les points, c'en est fait. Ajoutes-y un querelleur, un filou pris sur le fait, un chanteur qui trouve que dans le bain[57]

sa voix a plus de charme, puis encore ceux qui font rejaillir avec fracas l'eau du bassin où ils s'élancent. Outre ces gens dont les éclats de voix, à défaut d'autre mérite, sont du moins naturels, figure-toi l'épileur qui, pour mieux provoquer l'attention, pousse par intervalles son glapissement grêle, sans jamais se taire que quand il épile des aisselles et fait crier un patient à sa place. Puis les intonations diverses du pâtissier, du charcutier, du confiseur, de tous les brocanteurs de tavernes, ayant chacun certaine modulation toute spéciale pour annoncer leur marchandise.

« Tu es donc de fer, me diras-tu, ou tout à fait sourd pour avoir l'esprit libre au milieu de vociférations si variées et si discordantes ; tandis que les longues politesses de ses clients font presque mourir notre ami Crispus! » Eh bien oui : tout ce vacarme ne me trouble pas plus que le bruit des flots ou d'une chute d'eau, bien qu'on dise qu'une certaine peuplade transféra ailleurs ses pénates par cela seul qu'elle ne pouvait supporter le fracas de la chute du Nil. La voix humaine, je crois, cause plus de distraction que les autres bruits : elle détourne vers elle la pensée ; ceux-ci ne remplissent et ne frappent que l'oreille. Parmi les bruits qui retentissent autour de moi sans me distraire, je mets celui des chariots qui passent, du forgeron logé sous mon toit, du serrurier voisin, ou de cet autre qui, près de la Meta sudans,[58]

essaye ses trompettes et ses flûtes, et beugle plutôt qu'une joue. Mais les sons intermittents m'importunent plus que les sons continus. Au reste je me suis si bien aguerri à tout cela, que je pourrais même entendre la voix écorchante d'un chef de rameurs marquant la mesure a ses hommes. Je force mon esprit a une constante attention sur lui même, et à ne se point détourner vers le dehors. Que tous les bruits du monde s'élèvent à l'extérieur, pourvu qu'en moi aucun tumulte ne se produise, que le désir et la crainte ne s'y combattent point, que l'avarice et le goût du faste n'y viennent point se quereller et se malmener l'un l'autre. Qu'importe en effet le silence de toute une contrée, si j'entends frémir mes passions?

Erreur! Nul repos n'est profond, hors celui que la raison sait établir : la nuit nous ramène nos déplaisirs, elle ne les chasse point; elle nous fait passer d'un souci à un autre. Même quand nous dormons, nos songes sont aussi turbulents que nos veilles. La vraie tranquillité est celle où s'épanouit une bonne conscience. Vois cet homme qui appelle le sommeil par le vaste silence de ses appartements : pour qu'aucun bruit n'effarouche son oreille, toute sa légion d'esclaves est muette; ce n'est que sur la pointe du pied que l'on ose un peu l'approcher. Et néanmoins il se tourne en tous sens sur sa couche, cherchant à saisir à travers ses ennuis un demi-sommeil; il n'entend rien, et se plaint d'avoir entendu quelque chose. D'où penses-tu que cela provienne? De son âme, qui lui fait du bruit:[60]

c'est elle qu'il faut calmer, dont il faut comprimer la révolte ; car ne crois pas que l'âme soit en paix parce que le corps demeure couché. Souvent le repos n'est rien moins que le repos. Aussi faut-il se porter à l'action et s'absorber dans quelque honnête exercice, chaque fois qu'on éprouve le malaise et l'impatience de l'oisiveté. Un habile chef d'armée voit-il le soldat mal obéir, il le dompte par quelque travail, par des expéditions qui le tiennent en haleine : une forte diversion ôte tout loisir aux folles fantaisies ; et s'il est une chose sûre, c'est que les vices nés de l'inaction se chassent par l'activité. Souvent on pourrait croire que l'ennui des affaires et le dégoût d'un poste pénible et ingrat nous ont fait chercher la retraite, mais au fond de cet asile où la crainte et la lassitude nous ont jetés, l'ambition par intervalles se ravive. Elle n'était point tranchée dans sa racine, mais fatiguée, courbée peut-être et écrasée[61]

par les mauvais succès. J'en dis autant de la mollesse, qui parfois semble avoir pris congé de nous, puis revient tenter notre âme déjà fière de sa frugalité, et du sein même de nos abstinences redemande des plaisirs qu'on avait quittés, mais non proscrits pour jamais : retours d'autant plus vifs qu'ils sont plus cachés. Car le désordre qui s'avoue est toujours plus léger, comme la maladie tend à sa guérison quand elle fait éruption de l'intérieur et porte au dehors son venin.

Et la cupidité aussi, et l'ambition et toutes les maladies de l'âme ne sont jamais plus dangereuses, sache-le bien, que lorsqu'elles s'assoupissent dans une hypocrite réforme. On semble rentré dans le calme, mais qu'on en est loin! Si au contraire nous sommes de bonne foi, si la retraite est bien sonnée, si nous dédaignons les vaines apparences dont je parlais tout à l'heure, rien ne pourra nous distraire; ni les voix d'une multitude d'hommes ni le gazouillis des oiseaux ne rompront la chaîne de nos bonnes pensées désormais fermes et arrêtées. Il a l'esprit léger et encore incapable de se recueillir, l'homme que le moindre cri, que tout imprévu effarouche. Il porte en lui un fonds d'inquiétude, un levain d'appréhension qui le rendent ombrageux; comme dit notre Virgile :

C'est d'abord un sage que ni le sifflement des dards, ni les phalanges serrées entrechoquant leurs armes, ni le fracas d'une ville que l'on sape n'épouvantent ; c'est ensuite un homme désorienté, qui craint pour son avoir, qui au moindre son prend l'alarme ; toute voix lui semble un bruit de voix hostiles et abat son courage ; les plus légers mouvements le glacent. Son bagage le rend timide. Prends qui tu voudras de ces prétendus heureux qui traînent et portent avec eux tant de choses, tu le verras

Tu ne jouiras, sois-en sûr, d'un calme parfait que si nulle clameur ne te touche plus, si aucune voix ne t'arrache à toi-même, qu'elle flatte ou qu'elle menace, ou qu'elle assiège l'oreille de sons vains et discords. « Mais quoi? N'est-il pas un peu plus commode d'être à l'abri de tout vacarme? » J'en conviens; aussi vais-je déloger d'ici : c'est une épreuve, un exercice que j'ai voulu faire. Qu'est-il besoin de prolonger son malaise, quand le remède est si simple? Ulysse a bien su garantir ses compagnons des Sirènes elles-mêmes.

La grotte de Naples. Faiblesses naturelles que la raison ne saurait vaincre.

Comme de Baïes je devais regagner Naples, je me laissai volontiers persuader que la mer était mauvaise, pour ne pas tenter derechef cette voie-là; mais j'eus tant de boue sur toute la route que cela peut passer aussi bien pour une traversée. J'ai dû subir complètement ce jour-là le sort des athlètes : la boue nous tint lieu de la cire à l'huile,[63] et nous prîmes notre couche de poussière sous la grotte de Naples.[64] Rien de plus long que ce cachot, ni de plus sombre que ces flambeaux qui, au lieu de faire voir dans les ténèbres, rendent seulement les ténèbres visibles. Au reste le jour y pénétrerait qu'il serait éclipsé par la poussière, déjà si pénible en plein air et si incommode ; qu'est-ce donc, quand c'est sur elle-même qu'elle tournoie, sans nul soupirail pour sortir, et qu'elle retombe sur le passant qui l'a soulevée? Les deux inconvénients opposés nous furent infligés à la fois : sur la même route, le même jour, boue et poussière nous mirent à mal.

Toutefois cette obscurité profonde me donna sujet de rêver: je me sentis l'imagination comme frappée : c'était, non de la peur, mais un ébranlement causé par l'étrangeté d'une chose insolite et aussi des plus répugnantes. Mais ne te parlons plus de moi qui, loin d'être un sujet passable, suis plus loin encore de la perfection: parlons de l'homme sur qui la Fortune a perdu ses droits ; celui-là aussi peut avoir l'imagination frappée et changer de couleur. Il est des impressions, cher Lucilius, que n'éviterait point l'homme le plus ferme : la nature l'avertit par là qu'il est fait pour mourir. Ainsi le chagrin assombrit ses traits; il frissonne à un choc subit, et sa vue se trouble en sondant, du bord d'un précipice, son immense profondeur. Ce n'est point de la crainte; ce sont des mouvements naturels insurmontables à la raison. Ainsi encore certains braves, tout prêts à répandre leur sang, ne sauraient voir celui d'autrui ; d'autres ne peuvent toucher ni voir une blessure toute fraîche ou envieillie et purulente sans défaillir et perdre connaissance ; d'autres tendent la gorge au fer plus hardiment qu'ils ne l'envisagent. J'éprouvai donc, comme je le disais, une sorte non pas de bouleversement, mais d'ébranlement; en revanche, sitôt que je revis, que je retrouvai le grand jour, une joie involontaire et spontanée s'empara de moi. Pais je me mis à réfléchir combien il est absurde de craindre telle chose plutôt que telle autre, dès que toutes amènent une même fin. Où est la différence qu'on soit écrasé par une guérite ou par une montagne? Tu n'en trouveras aucune : bien des gens néanmoins craindront davantage ce second accident, bien que l'un soit mortel comme l'autre. Tant la peur considère moins l'effet que la cause!

Penses-tu que je parle ici des stoïciens, selon lesquels l'âme de l'homme, écrasée par une grosse masse, ne peut plus sortir[65] et se disperse dans tout le corps, faute de trouver une issue libre? Nullement; ceux qui tiennent ce langage me semblent dans l'erreur. Comme on ne saurait comprimer la flamme, car elle s'échappe tout autour de ce qui pèse sur elle ; et comme l'air, qu'on le frappe de pointe ou de taille, n'est ni blessé ni divisé même, mais enveloppe l'objet auquel il a fait place ; ainsi l'âme, la substance la plus déliée de toutes, ne peut être retenue ni refoulée dans le corps ; sa subtilité se fait jour à travers les barrières mêmes qui la pressent. Tout comme la foudre, après qu'elle a rempli tout un édifice de ravages et de feux, se retire par la plus mince ouverture, l'âme, plus insaisissable encore que le feu, trouve à s'enfuir par le corps le plus dense. La question est donc de savoir si elle peut être immortelle. Or tiens pour certain que si elle survit au corps, elle ne saurait souffrir, aucune lésion,[66] par cela seul qu'elle est impérissable ; car il n'est point d'immortalité avec restriction, et rien ne porte atteinte à ce qui est éternel.

De la division des êtres selon Platon. La tempérance, le suicide.

Que notre langue est pauvre de mots, indigente même! Je ne l'ai jamais mieux senti qu'aujourd'hui. Mille choses se sont présentées, comme nous parlions par hasard de Platon, qui toutes demandaient des noms et n'en avaient point : quelques-unes en ont eu que, par dédain, on a laissé perdre. Or comment pardonner à l'indigence le dédain?[67] Cette mouche que les Grecs nomment œstron, qui chasse obstinément et disperse au loin les troupeaux dans les bois, nos pères l'appelaient asilum. On peut en croire Virgile :

On reconnaît, je pense, que ce mot a péri. Pour ne pas te tenir trop longtemps, certains mots étaient usités au simple ; ainsi on disait : cernere ferro inter se (vider sa querelle par le fer). Le même Virgile te le prouvera :

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