Lettres à Lucilius (page 9)
Vivre comme si l'on était sous les yeux de tous. — La conscience.
Tu me demandes comment cela est venu jusqu'à moi ;
qui m'a pu dire ta pensée que tu n'avais dite à personne? « Celle qui sait tant de choses : la renommée. » Quoi! diras-tu, suis-je assez important pour mettre la renommée en émoi? — Ne te mesure pas sur l'endroit où je suis, mais sur celui que tu habites. Qui domine ses voisins est grand où il domine. La grandeur n'est pas absolue : elle gagne ou perd par comparaison. Tel navire, grand sur un fleuve, est fort petit en mer; le même gouvernail, trop fort pour tel navire, est exigu pour tel autre. Toi aujourd'hui, tu as beau te rapetisser, tu es grand dans ta province : tes actions, tes repas, ton sommeil, on épie, on sait tout. Tu n'en dois que mieux t'observer dans ta conduite. Mais ne t'estime heureux que le jour où tu pourrais vivre sous les yeux du public, où tes murailles te défendraient sans te cacher, ces murailles que presque tous nous croyons faites moins pour abriter nos personnes que pour couvrir nos turpitudes. Je vais dire une chose qui peut te faire juger de nos mœurs : à peine trouverais-tu un homme qui voulût vivre portes ouvertes. C'est la conscience plutôt que l'orgueil qui se retranche derrière un portier. Nous vivons de telle sorte que c'est nous prendre en faute que de nous voir à l'improviste. Mais que sert de chercher les ténèbres, de fuir les yeux et les oreilles d'autrui? Une bonne conscience défierait un public; une mauvaise emporte jusque dans la solitude ses angoisses et ses alarmes. Si tes actions sont honnêtes, qu'elles soient sues de tous; déshonorantes, qu'importe que nul ne les connaisse? tu les connais, toi. Que je te plains, si tu ne tiens pas compte de ce témoin-là!
Tu persistes à te faire petit, et à te dire trop chétivement doté par la nature d'abord, puis par la Fortune, quand il ne tient qu'à toi de te tirer des rangs du vulgaire et d'atteindre à la plus haute des félicités. Si la philosophie possède en soi quelque mérite, elle a surtout celui de ne point regarder aux généalogies. Tous les hommes, si on les rappelle à l'origine première, sont enfants des dieux. Te voilà chevalier romain, et c'est à force de talent que tu es entré dans cet ordre : mais, grands dieux! à combien de citoyens les quatorze bancs ne sont-ils pas fermés? Le sénat ne s'ouvre pas pour tous : la milice même, pour nous admettre à ses fatigues et à ses périls, est difficile dans ses choix. La sagesse est accessible à tous; devant elle nous sommes tous nobles. La philosophie ne refuse ni ne préfère personne:[9] elle luit pour tout le monde. Socrate n'était point patricien; Cléanthe louait ses bras pour tirer l'eau dont il arrosait un jardin; la philosophie, en adoptant Platon, ne lui demanda pas ses titres, elle les lui conféra. Pourquoi désespérerais-tu de ressembler à ces grands hommes? Ils sont tous tes ancêtres, si tu te rends digne d'eux, et pour l'être, il faut tout d'abord te persuader que nul n'est de meilleure maison que toi. Nous avons tous même nombre d'aïeux ; notre origine a tous remonte plus loin que la mémoire des hommes, « Point de roi, dit Platon, qui n'ait des esclaves pour ancêtres, point d'esclave qui ne sorte du sang des rois. » Une longue suite de révolutions a brouillé tout cela, et le sort a bouleversé les rangs. Quel est le vrai noble? Celui que la nature a bien préparé pour la vertu.[10]
Voilà le seul titre à considérer. Autrement, si tu me renvoies aux vieux temps, chacun date d'un âge avant lequel il n'y a plus rien. Depuis le berceau du monde jusqu'à nos jours une série de vicissitudes nous a fait passer par de brillants comme par d'obscurs destins. Un vestibule rempli de portraits enfumés ne fait pas la noblesse. Nul n'a vécu pour notre gloire, et ce qui fut avant nous n'est pas à nous.[11]
C'est l'âme qui anoblit; elle peut de toutes les conditions s'élever plus haut que la Fortune. Suppose-toi, non pas chevalier romain, mais affranchi, tu peux un jour être seul libre de fait parmi tant d'hommes libres de race. « Comment cela? » diras-tu. En n'adoptant pas la distinction populaire des biens et des maux. Informe-toi non d'où viennent les choses, mais où elles aboutissent. S'il en est une qui puisse donner le bonheur, elle est bonne par essence, car elle ne peut dégénérer en mal. Quelle est donc la cause de tant de méprises, quand la vie heureuse est le vœu de tous? C'est qu'on prend les moyens pour la fin, et qu'en voulant l'atteindre on s'en éloigne. Tandis qu'en effet la perfection du bonheur consiste dans une ferme sécurité et dans l'inébranlable foi qu'il nous restera, on se cherche au loin des causes de soucis, et sur cette route perfide de la vie, on porte ses embarras bien moins qu'on ne les traîne. Aussi s'écarte-t-on toujours davantage du but poursuivi; plus on s'épuise en efforts, plus on reste empêtré, ou rejeté en arrière. Ainsi l'homme qui dans un labyrinthe presse le pas se fourvoie en raison de sa vitesse même.
Tu te plains de la disette des livres en Sicile. L'important n'est pas d'en avoir beaucoup, mais d'en avoir de bons. Une lecture sagement circonscrite profitera; variée, elle amuse. Qui veut arriver à un but précis doit aller par un seul chemin, et non vaguer de l'un à l'autre, ce qui n'est pas avancer, mais errer. « J'aimerais mieux, diras-tu, des livres que des conseils. » Oh! en vérité, tous ceux que je possède, je suis prêt à te les envoyer, à vider tout mon grenier, à me transporter moi-même, si je le pouvais, près de toi, et, n'était l'espoir que tu obtiendras de bonne heure de cesser tes fonctions, c'est une expédition que j'eusse imposée à ma vieillesse : ni Charybde, ni Scylla, ni ce détroit maudit par la Fable ne m'auraient fait reculer. Je l'aurais franchi, que dis-je? l'aurais passé à la nage pour pouvoir t'embrasser et juger par mes yeux des progrès de ton âme.
Quant au désir que tu exprimes de recevoir mes ouvrages, je ne m'en crois pas plus habile que je ne me croirais beau si tu demandais mon portrait. Je sais que c'est plutôt indulgence d'ami qu'opinion réfléchie, ou si c'est opinion, ton indulgence te l'a suggérée. Au reste, quels qu'ils soient, lis-les comme venant d'un homme qui cherche le vrai sans l'avoir encore trouvé, mais qui le cherche avec indépendance. Car je ne me suis mis sous la loi de personne ; je ne porte le nom d'aucun maître; si j'ai souvent foi en l'autorité des grands hommes, sur quelques points c'est a moi que j'en appelle.[12] Tout grands qu'ils sont, ils nous ont légué moins de découvertes que de problèmes; et peut-être eussent-ils trouvé l'essentiel, s'ils n'eussent cherché aussi l'inutile. Que de temps leur ont pris des chicanes de mots, des argumentations captieuses qui n'exercent qu'une vaine subtilité! Ce sont des nœuds que nous tressons, des équivoques de sens que nous enlaçons dans des paroles et qu'ensuite nous débrouillons. Avons-nous donc tant de loisir? Savons-nous déjà vivre, savons-nous mourir? Toutes les forces, toute la prévoyance de notre esprit doivent tendre à n'être pas dupe des choses : qu'importent les mots? Que me font tes distinctions entre synonymes où jamais nul n'a pris le change, que pour disputer? Les choses nous abusent : éclaircis les choses. Nous embrassons le mal pour le bien; nous désirons les contraires, nos vœux se combattent, nos projets se neutralisent. Combien la flatterie ressemble à l'amitié! Et non seulement elle lui ressemble, mais encore l'emporte et enchérit sur elle, trouve pour se faire accueillir l'oreille facile et indulgente, s'insinue jusqu'au fond du cœur, nous charme en nous empoisonnant. C'est cette similitude-là qu'il faut m'apprendre à démêler. Un ennemi caressant vient à moi comme ami ; le vice usurpe le nom de vertu pour nous surprendre ; la témérité se cache sous les dehors du courage ; la lâcheté s'intitule modération, l'homme timide a les honneurs de la prudence.[13]
Là est le grand péril de l'erreur, c'est là qu'il faut des marques distinctives. Au surplus, l'homme à qui l'on dit avez-vous des cornes? n'est pas si sot que de se tâter le front, ni assez inepte et obtus pour entrer en doute, quand par tes subtiles conclusions tu as cru le persuader. Ces finesses déroutent sans nuire, comme les tours d'un escamoteur avec ses gobelets et ses jetons, dont l'illusion fait tout le charme : le procédé une fois compris, adieu le plaisir. J'en dis autant de nos pièges de mots : car de quel autre nom appeler des sophismes sans danger pour qui les ignore, inutiles à qui les possède? Veux-tu à toute force des équivoques de langage à éclaircir, démontre-nous que l'homme heureux n'est pas celui que le monde nomme ainsi, et chez lequel l'or afflue en abondance, mais celui qui a tous ses trésors dans son âme, qui, fier et magnanime, foule aux pieds ce qu'admirent les autres qui ne voit personne contre qui il se veuille changer; qui ne prise dans l'homme que ce qui lui mérite le nom d'homme ; qui, prenant la nature pour guide et ses lois pour règles, vit comme elle l'ordonne ; qu'aucune force ne dépouille de ses biens; qui convertit en biens ses maux; ferme dans ses desseins, inébranlable, intrépide ; qui peut être ému par la violence, mais non jeté hors de son assiette ; enfin que la Fortune, en lui dardant de toute sa force ses traits les plus terribles, effleure à peine sans le blesser, et n'effleure que rarement. Car ses traits ordinaires, si foudroyants pour le reste des hommes, ne sont pour lui qu'une grêle sautillante, qui lancée sur les toits sans incommoder ceux qui sont dessous, fait entendre un vain cliquetis et se fond aussitôt. Pourquoi me tenir si longtemps sur cet argument que toi-même tu nommes le menteur,[14] et sur lequel on a composé tant de livres? Voici que la vie tout entière est pour moi un mensonge : démasque-la, subtil philosophe, ramène-la au vrai. Elle juge nécessaire ce qui en grande partie est superflu,[15]
ou qui, sans être superflu, n'est d'aucune importance réelle pour assurer et compléter le bonheur. Car il ne s'ensuit pas qu'une chose soit un bien dès qu'elle est nécessaire ; et l'on prostitue ce nom si on le donne au pain, à la bouillie, à tout ce qui pour vivre est indispensable. Ce qui est bien est, par le fait, nécessaire ; ce qui est nécessaire n'est pas toujours un bien, attendu que certaines choses nécessaires sont en même temps très viles. Nul n'ignore à ce point la dignité de ce qui est bien, qu'il le ravale à tels objets d'une éphémère utilité. Eh! pourquoi ne pas consacrer plutôt tes soins à démontrer à tous quel temps précieux on perd à chercher le superflu, et que d'hommes traversent la vie en courant après les moyens de vivre? Passe en revue les individus, considère les masses : personne qui n'ait chaque jour l'œil fixé sur le lendemain. « Quel mal y a-t-il là? » diras-tu. Un mal immense : on ne vit pas, on attend la vie, on la recule en toute chose.[16]
Avec toute la vigilance possible, le temps nous devancerait encore ; grâce à nos éternels délais, il passe comme chose qui nous serait étrangère, et le dernier jour a épuisé ce que chaque jour laissait perdre. Mais pour ne point excéder les bornes d'une lettre, qui ne doit pas occuper la main gauche du lecteur, remettons à un autre jour le procès des dialecticiens, trop subtiles gens qui font leur étude exclusive d'une chose accessoire.
J'ai reçu ton ouvrage, comme tu me l'avais promis;
et, me réservant de le lire à mon aise, je l'ai ouvert sans vouloir en prendre plus qu'un avant-goût. Peu à peu l'attrait même de la lecture me fit aller plus loin. Il y règne un grand talent ; et la preuve, c'est qu'il m'a paru court, bien qu'il dépasse la taille des miens comme des tiens, et qu'au premier aspect on puisse le prendre pour un livre de Tite Live ou d'Epicure : enfin j'étais retenu par un charme si entraînant, que sans m'arrêter j'ai lu jusqu'au bout. Le soleil m'invitait à rentrer, la faim me pressait, les nuages étaient menaçants, et pourtant je l'ai dévoré tout entier. J'étais plus que satisfait, j'étais ravi. Quelle imagination! Quelle âme! je dirais : quels élans! si l'auteur faiblissait parfois, s'il ne s'élevait que par saillies. Or ce n'étaient pas des élans, mais une chaleur soutenue, une composition mâle, sévère et néanmoins par intervalles moelleuse et douce à propos. Tu as le style grand et fier : soutiens-le, garde cette allure. La matière y aidait sans doute; il faut donc la choisir fertile, propre à saisir, à échauffer l'imagination. Je te parlerai plus au long de ton livre après un nouvel examen : jusqu'ici mon jugement n'est pas plus arrêté que si j'avais entendu lire l'ouvrage, au lieu de l'avoir lu. Laisse-moi faire mon enquête. Sois sans appréhension : mon arrêt sera franc. Heureux mortel! tu n'as rien qui oblige personne à te mentir de si loin. Il est vrai qu'aujourd'hui, à défaut de motif, on ment par habitude.
J'apprends avec plaisir de ceux qui viennent d'auprès de toi que tu vis en famille avec tes serviteurs : cela fait honneur à ta sagesse, à tes lumières. « Ils sont esclaves? » Non ils sont hommes. « Esclaves? » Non : mais compagnons de tente avec toi. « Esclaves? » Non : ce sont des amis d'humble condition, tes coesclaves, dois-tu dire, si tu songes que le sort peut autant sur toi que sur eux.[17]
Aussi ne puis-je que rire de ceux qui tiennent à déshonneur de souper avec leur esclave, et cela parce que l'orgueilleuse étiquette veut qu'un maître à son repas soit entouré d'une foule de valets tous debout. Il mange plus qu'il ne peut contenir, son insatiable avidité surcharge un estomac déjà tout gonflé, qui, déshabitué de son office d'estomac, reçoit à grand’ peine ce qu'il va rejeter avec plus de peine encore ; et ces malheureux n'ont pas droit de remuer les lèvres, fût-ce même pour parler. Les verges châtient tout murmure; les bruits involontaires ne sont pas exceptés des coups, ni toux, ni éternuement, ni hoquet; malheur à qui interrompt le silence par le moindre mot! Ils passent les nuits entières debout, à jeun, lèvres closes. Qu'en arrive-t-il? Que leur langue ne s'épargne pas sur un maître en présence duquel elle est enchaînée. Jadis ils pouvaient converser et devant le maître et avec lui, et leur bouche n'était point scellée ; aussi étaient-ils hommes à s'offrir pour lui au bourreau, à détourner sur leurs têtes le péril qui eût menacé la sienne. Ils parlaient à table, ils se taisaient à la torture. Voici encore un adage inventé par ce même orgueil : Autant de valets, autant d'ennemis.[18]
Nous ne les avons pas pour ennemis, nous les faisons tels. Et que d'autres traits cruels et inhumains sur lesquels je passe, et l'homme abusant de l'homme comme d'une bête de charge! Et nous, accoudés sur nos lits de festin, tandis que l'un essuie les crachats des convives, que L'autre éponge à deux genoux les dégoûtants résultats de l’ivresse, qu'un troisième découpe les oiseaux de prix, et promenant une main exercée le long du poitrail et des cuisses, détache le tout en aiguillettes! Plaignons l'homme dont la vie a pour tout emploi de disséquer avec grâce des volailles, mais plaignons plus peut-être l'homme qui donne ces leçons dans la seule vue de son plaisir, que celui qui s'y conforme par nécessité. Vient ensuite l'échanson, en parure de femme, qui s'évertue à démentir son âge : il ne peut échapper à l'enfance, l'art l'y repousse toujours, et déjà de taille militaire, il a le corps lisse, rasé ou complètement épilé : il consacre sa nuit entière à servir tour à tour l'ivrognerie et la lubricité du chef de la maison : il est son Jupiter au lit, et à table son Ganymède.[19] Cet autre, qui a sur les convives droit de censure, dans sa longue faction, ô misère! devra noter ceux que leurs flatteries, leurs excès de gourmandise ou de langue feront inviter pour demain. Ajoute ces Chefs d'office, subtils connaisseurs du palais du maître, qui savent de quels mets la saveur le rappelle ou l'aspect le délecte, quelle nouveauté réveillerait ses dégoûts; de quoi il est rassasié, blasé; de quoi il aura faim tel jour. Mais souper avec eux, il ne l'endurerait pas ; il croirait sa majesté amoindrie, s'il s'attablait avec son esclave. Justes dieux! et que d'esclaves devenus maîtres de telles gens! J'ai vu faire antichambre debout chez Callistus[20]
son ancien maître, j'ai vu ce maître, qui l'avait fait vendre sous écriteau avec des esclaves de rebut, être exclu quand tout le monde entrait. Il était payé de retour : il l'avait rejeté dans cette classe par où commence le crieur pour essayer sa voix, et lui-même, répudié par lui, n'était pas jugé digne d'avoir ses entrées. Le maître avait vendu l'esclave, mais que de choses l'esclave faisait payer au maître.
Songe donc que cet être que tu appelles ton esclave est né d'une même semence que toi, qu'il jouit du même ciel, qu'il respire le même air, qu'il vit et meurt[21] comme toi. Tu peux le voir libre, il peut te voir esclave. Lors du désastre de Varus, que de personnages de la plus haute naissance, à qui leurs emplois militaires allaient ouvrir le sénat, furent dégradés par la Fortune jusqu'à devenir pâtres ou gardiens de cabanes! Après cela méprise des hommes au rang desquels avec tes mépris tu peux passer demain[22]!
Je ne veux pas étendre à l'infini mon texte, ni faire une dissertation sur la conduite à tenir envers nos domestiques traités par nous avec tant de hauteurs, de cruautés, d'humiliations. Voici toutefois ma doctrine en deux mots : Sois avec ton inférieur comme tu voudrais que ton supérieur fat avec toi. Chaque fois que tu songeras à l'étendue de tes droits sur ton esclave, chaque fois tu dois songer que ton maître en a d'égaux sur toi. « Mon maître! vas-tu dire, mais je n'en ai point. » Tu es jeune encore : tu peux en avoir un jour. Ignores-tu à quel âge Hécube fît l'apprentissage de la servitude? Et Crésus! et la mère de Darius! Et Platon! Et Diogène! Montre à ton esclave de la bienveillance : admets-le dans ta compagnie, à ton entretien, à tes conseils, à ta table.
Ici va se récrier contre moi toute la classe des gens de bon ton : « Mais c'est une honte, une inconvenance des plus grandes! » Et ces mêmes gens-là je les surprendrai baisant la main au valet d'autrui! Ne voyez-vous donc pas avec quel soin nos pères faisaient disparaître ce qu'a d'odieux le nom de maître et d'humiliant celui d'esclave? Ils appelaient l'un père famille et l'autre[23]
familiaris, terme encore usité dans les mimes. Ils instituaient la fête des serviteurs, non comme le seul jour où ceux-ci mangeraient avec leurs maîtres, mais comme le jour spécial où ils avaient dans la maison les charges d'honneur et y rendaient la justice : chaque ménage était considéré comme un abrégé de la république. « Comment! Je recevrais tous mes esclaves à ma table! » Pas plus que tous les hommes libres. Tu te trompes, si tu crois que j'en repousserai quelques-uns comme chargés de trop sales fonctions, mon muletier par exemple, ou mon bouvier : je mesurerai l'homme non à son emploi, mais à sa moralité. Chacun se fait sa moralité; le sort assigne les emplois. Mange avec l'un, parce qu'il en est digne, avec l'autre pour qu'il le devienne. Ce que d'ignobles relations ont pu leur laisser de servile, une société plus honnête l'effacera. Pourquoi, ô Lucilius! ne chercher un ami qu'au forum et au sénat? Regarde bien, tu le trouveras dans ta propre maison. Souvent de bons matériaux se perdent faute d'ouvrier ; essaye, fais une épreuve. Comme il y aurait folie à marchander un cheval en examinant non la bête, mais la housse et le frein; bien plus fou est-on de priser l'homme sur son costume, ou sur sa condition qui n'est qu'une sorte de costume et d'enveloppe, « Mais un esclave! » Son âme peut-être est d'un homme libre. Un esclave! Ce titre lui fera-t-il tort? Montre-moi qui ne l'est pas. L'un est esclave de la débauche, l'autre de l'ambition, tous le sont de la peur.[24]
Je te ferai voir des hommes consulaires valets d'une ridicule vieille, des riches, humbles servants d'une chambrière, des jeunes gens de la première noblesse courtisans d'un pantomime. Est-il plus indigne servitude qu'une servitude volontaire? En dépit donc de tous nos glorieux, montre à tes serviteurs un visage serein et point de hautaine supériorité. Qu'ils te respectent plutôt qu'ils ne te craignent.
On me dira que j'appelle les esclaves à l'indépendance, que je dégrade les maîtres de leur prérogative, parce qu'à la crainte je préfère le respect, oui je le préfère, et j'entends par là un respect de clients, de protégés. Mes contradicteurs oublient donc que c'est bien assez pour des maîtres qu'un tribut dont Dieu se contente : le respect et l'amour. Or amour et crainte ne peuvent s'allier. Aussi fais-tu très bien, selon moi, de ne vouloir pas que tes gens tremblent devint toi et de n'employer que les corrections verbales. Les coups ne corrigent que la brute.
Ce qui nous choque ne nous blesse pas toujours ; mais nos habitudes de mollesse nous disposent aux emportements, et tout ce qui ne répond pas à nos volontés éveille notre courroux. Nous avons pris le caractère des rois : les rois, sans tenir compte de leur force et de la faiblesse de leurs sujets, se livrent à de tels excès de fureur et de cruauté, qu'on les croirait vraiment outragés si la hauteur de leur fortune ne les mettait fort à l'abri de tels risques. Non pas qu'ils l'ignorent, mais de leur plainte même[25] ils tirent un prétexte pour nuire ; ils supposent l'injure, pour avoir droit de la faire.[26]
Je ne t'arrêterai pas plus longtemps : tu n'as pas ici besoin d'exhortation. Les bonnes habitudes ont entre autres avantages celui de se plaire à elles-mêmes, de persévérer ; les mauvaises sont inconstantes; elles changent souvent, non pour valoir mieux, mais pour changer.
Que tout soit commun entre amis. Futilité de la dialectique.
La lettre que tu m'as envoyée pendant ton voyage, aussi longue que le voyage même, aura plus tard sa réponse. J'ai besoin de me recueillir et d'aviser à ce que je dois te conseiller. Toi-même qui consultes, tu as longtemps délibéré si tu consulterais : je dois d'autant mieux t'imiter qu'il faut plus de loisir pour résoudre une question que pour la proposer, ici surtout où ton intérêt est autre que le mien. Mais parlé-je ici encore le langage[27] d’Epicure? Non : nos intérêts sont les mêmes ; ou je ne suis pas ton ami, si toute affaire qui te concerne n'est pas la mienne. L'amitié rend tout indivis entre nous : point de succès personnel non plus que de revers : nous vivons sur un fonds commun. Et le bonheur n'est point pour quiconque n'envisage que soi, rapportant tout à son utilité propre : il nous faut vivre pour autrui, si nous voulons vivre pour nous. L'exacte et religieuse observation de cette loi sociale qui fait que tous se confondent avec tous, qui proclame l'existence du droit commun de l'humanité, soutient puissamment aussi cette société plus intime dont je parle, qui est l'amitié. Tout sera commun entre amis, si presque tout l'est d'homme à homme.
O Lucilius, le meilleur des hommes, je demanderais à nos subtils docteurs quels sont mes devoirs envers un ami et envers mon semblable, plutôt que tous les synonymes d'ami et combien le mot homme signifie de choses. Voici deux chemins opposés : la sagesse suit l'un, la sottise a pris l'autre : lequel adopter? De quel parti veut-on que je me range? Pour l'un tout homme est un ami, pour l'autre un ami n'est qu'un homme : celui-ci prend un ami pour soi, celui-là se donne à son ami. Et vous allez, vous, torturant des mots, agençant des syllabes! Qu'est-ce à dire? Si par un tissu d'artificieuses questions et à l'aide d'une conclusion fausse je n'arrive à coudre le mensonge à un principe vrai, je ne pourrai démêler ce qu'il faut fuir de ce qu'il faut rechercher! O honte! sur une chose si grave nous, vieillards, ne savons que jouer. Un rat est une syllabe; or un rat ronge du fromage, donc une syllabe ronge du fromage. Supposez que je ne puisse débrouiller ce sophisme, quel péril mon ignorance me suscitera-t-elle, quel inconvénient? En vérité devrai-je craindre de prendre un jour des syllabes dans une ratière, ou de voir, par ma négligence, un livre manger mon fromage? Ou peut-être y a-t-il plus de finesse à répondre : Un rat est une syllabe; une syllabe ne ronge pas de fromage : donc un rat ne ronge pas de fromage. Puériles inepties! Voilà sur quoi se froncent nos sourcils, sur quoi se penchent nos longues barbes! Voilà ce que nous enseignons avec nos visages soucieux et pâles!
Veux-tu savoir ce que la philosophie promet aux hommes? le conseil. Tel est appelé à la mort ; tel est rongé par la misère ; tel autre trouve son supplice dans la richesse d'autrui ou dans la sienne; celui-ci a horreur de l'infortune; celui-là voudrait se soustraire à sa prospérité ; tel est en disgrâce auprès des hommes, et tel auprès des dieux. Qu'ai-je à faire de vos laborieux badinages? Il n'est pas temps de plaisanter : des malheureux vous invoquent. Vous avez promis secours aux naufragés, aux captifs, aux malades, aux indigents, aux condamnés dont la tête est sous la hache; où s'égare votre esprit? Que faites-vous? Vous jouez, quand je meurs d'effroi. Secourez-moi: à tous vos discours, c'est la réponse de tous.[28]
De toutes parts les mains se tendent vers vous : ceux qui périssent, ceux qui vont périr implorent de vous quelque assistance; vous êtes leur espoir et leur force; ils vous crient : « Arrachez-nous à l'affreuse tourmente ; nous sommes dispersés, hors de nos voies : montrez-nous le clair fanal de la vérité. » Dites-leur ce que la nature a jugé nécessaire, ce qu'elle a jugé superflu ; combien ses lois sont faciles, de quelle douceur, de quelle aisance est la vie quand on les prend pour guides, de quelle amertume au contraire et de quel embarras quand on a foi dans l'opinion plus que dans la nature; mais d'abord enseignez ce qui peut alléger en partie leurs maux, ce qui doit guérir ou calmer leurs passions. Plût aux dieux que vos sophismes ne fussent qu'inutiles! Ils sont funestes. Je prouverai, quand on le voudra, jusqu'à l'évidence, que jetées dans ces arguties, les plus nobles âmes s'amoindrissent et s'énervent. Je rougis de dire quelles armes on offre à qui va marcher contre la Fortune, et comme on le prépare au combat. Fait-on ainsi la conquête du souverain bien? Grâce à vous, la philosophie n'est plus que chicanes ténébreuses, ignobles : elles avilissent ceux mêmes qui vivent de procès. Que faites-vous autre chose, en effet, quand vous poussez sciemment dans le piège ceux que vous interrogez? qu'y voit-on? qu'ils ont succombé par la forme. Mais, à l'exemple du préteur, la philosophie les rétablit dans leur droit. Pourquoi déserter vos sublimes engagements? Dans vos pompeux discours, vous m'avez garanti « que l'éclat de l'or pas plus que celui du glaive n'éblouirait mes yeux, qu'armé d'un courage héroïque je foulerais aux pieds ce que tous désirent et ce que tous craignent, » et vous descendez aux éléments de la grammaire? Quel est ce langage? S'élève-t-on par là jusqu'aux cieux? Car c'est ce que me promet la philosophie, de me faire l'égal de Dieu, c'est à quoi elle m'invite, c'est pourquoi je suis venu; tenez parole.
Ainsi donc, cher Lucilius, débarrasse-toi autant que tu le pourras des exceptions et fins de non recevoir de nos philosophes. La clarté, la simplicité vont si bien à la droiture! Eussions-nous encore maintes années à vivre, qu'il les faudrait économiser pour suffire aux études essentielles : quelle folie donc d'en cultiver de superflues dans une si grande disette de temps?
La vie est courte. Ne point la dépenser en futilités sophistiques.
Il y a sans doute, cher Lucilius, de l'indifférence et de la tiédeur à ne se souvenir d'un ami que si les lieux nous le rappellent; toujours est-il que les endroits qu'il fréquentait réveillent parfois le regret assoupi dans notre âme ; c'est plus qu'un sentiment éteint qui ressuscite, c'est une plaie fermée qui se rouvre; ainsi notre deuil, bien qu'adouci par le temps, se renouvelle à l'aspect du serviteur aimé, du vêtement, de la demeure de ceux que nous pleurons. Voici la Campanie, voici surtout Naples en vue de tes chers. Pompéi : tu ne croirais pas comme tout cela ravive les regrets de ton absence. Tu es tout entier sous mes yeux ; je m'arrache une seconde fois de tes bras ; je te vois dévorant tes larmes et résistant mal à tes émotions qui se font jour malgré tes efforts pour les comprimer. Il me semble que c'est hier que je t'ai perdu.
Eh! tout n'est-il pas d'hier, à juger par le souvenir? Hier, j'assistais enfant aux leçons du philosophe Sotion ; hier je débutais au barreau; hier j'étais las de plaider; hier déjà je ne le pouvais plus. Incalculable vitesse du temps, plus manifeste alors qu'on regarde en arrière! Ceux qu'absorbe l'heure présente ne le sentent point, tant il fuit précipitamment et passe sans appuyer! D'où vient, dis-tu, ce phénomène? C'est que tout le temps écoulé se resserre dans un même espace, est vu du même coup d'œil, en un seul amas qui tombe dans un gouffre sans fond. Et d'ailleurs, peut-il y avoir de longs intervalles dans une chose dont le tout est si court? Ce n'est qu'un point que notre vie, c'est moins encore, et cette chose si minime, la nature l'a divisée comme si c'était un espace. Elle en a fait la première, puis la seconde enfance, puis l'âge adulte, puis cette sorte de déclivité qui mène à la vieillesse, puis la vieillesse même. Quel petit cercle pour tant de degrés! Naguère je te reconduisais; et ce naguère pourtant est dans notre vie une bonne part, toute restreinte qu'elle doive nous paraître un jour, songeons-y. Jusqu'ici le temps ne me semblait pas si rapide; maintenant son incroyable vélocité me frappe, soit que je sente l'approche des lignes fatales,[29] soit que je commence à réfléchir sur mes pertes et à les compter.
C'est là ce qui accroît surtout mon indignation, lorsque je vois des hommes à qui ce temps ne peut suffire, même pour l'essentiel, quand ils le ménageraient avec le plus grand soin, le dépenser presque tout en superflu. Cicéron dit que, sa vie fût-elle doublée, il n'aurait pas le temps de lire les lyriques. Je fais le même cas des dialecticiens, dont la sottise est moins divertissante. Les premiers font profession de dire des riens; les seconds croient dire quelque chose. Je ne nie pas qu'on ne doive leur donner un coup d'œil, mais rien qu'un coup d'œil, et les saluer en passant à cette seule fin de ne pas être dupe, de ne pas croire qu'il y ait chez eux quelque rare et précieux secret. Pourquoi te mettre à la torture et sécher sur un problème qu'il est plus piquant de dédaigner que de résoudre? C'est en pleine sécurité et quand on voyage bien à l'aise qu'on va ramassant de menus objets; mais quand on a l'ennemi à dos, quand vient l'ordre de lever le camp, la nécessité fait jeter tout ce que les loisirs de la trêve avaient permis de recueillir. Ai-je le temps d'épier des paroles à double entente, pour y exercer ma sagacité?
Une âme forte, voilà ce qu'il me faut, et qu'un tel fracas de guerre m'assiège sans m'étourdir. Chacun devrait me juger hors de sens, si tandis que femmes et vieillards apporteraient tous des pierres pour fortifier les retranchements, quand la jeunesse en armes n'attendrait pour faire une sortie ou ne demanderait qu'un signal, quand les traits ennemis s'enfonceraient dans les portes, et que le sol même tremblerait par l'effet des mines et des percées souterraines, si alors, assis les bras croisés, je posais des questions comme celle-ci : Vous avez ce que vous n'avez pas perdu; or vous n'avez pas perdu de cornes, donc vous avez des cornes;
et autres combinaisons de ce genre, raffinements d'hallucinés. Eh bien, maintenant même, à bon droit tu m'estimerais fou si je dépensais ma peine à de pareilles choses : j'ai aussi un siège à soutenir! A la guerre, le péril me viendrait du dehors: un mur me séparerait de l'ennemi; ici c'est en moi qu'est l'ennemi mortel. Le temps me manque pour ces fadaises, j'ai sur les bras une immense affaire. Comment m'y prendre? La mort est sur mes pas, la vie m'échappe : dans ce double embarras donnez-moi quelque expédient ; faites que je ne fuie point la mort et que je ne laisse point fuir la vie. Enhardissez-moi contre les obstacles, que je me résigne à l'inévitable : ce temps si étroit, venez me l'élargir, montrez que ce n'est pas la longueur mais l'emploi de la vie qui la fait heureuse; qu'il peut arriver, qu'il arrive bien souvent que tel qui a vécu longtemps a très peu vécu. Dites-moi, quand je vais dormir : « Tu peux ne plus te réveiller, » et quand je me réveille : « Tu peux ne plus dormir;[31] » quand je sors : « Tu peux ne plus rentrer; » et quand je rentre: « Tu peux ne plus sortir. » Non, ce n'est point le navigateur seulement que deux doigts séparent de la mort, c'est pour tous que l'intervalle est également mince. Sans se montrer partout d'aussi près, partout la mort est aussi proche. Dissipez ces ténèbres, et vous me transmettrez mieux des leçons auxquelles je serai préparé. La nature nous a créés capables d'apprendre : nous tenons d'elle une raison imparfaite, mais perfectible. Parlons ensemble de la justice, de la piété, de la frugalité, de la chasteté qui tout à la fois s'abstient d'attaquer et sait se défendre. Ne me menez point par des détours ; j'arriverai plus aisément où tendent mes efforts. La vérité, dit certain tragique, est simple en ses discours : aussi ne la faut-il point compliquer; rien ne sied moins que ces insidieuses finesses à une âme qui se porte au grand.
J'ai reçu ta lettre plusieurs mois après son envoi. J'ai donc cru superflu de demander au porteur ce que tu faisais. Il a certes bonne mémoire s'il s'en souvient ; toutefois j'espère que ta façon de vivre est telle que, n'importe où tu sois, je sais ce que tu fais. Car que ferais-tu, sinon te rendre meilleur chaque jour, te dépouiller de quelque erreur, reconnaître tes fautes à toi dans ce que tu crois celles des choses? Quelquefois on impute aux lieux ou aux temps tel inconvénient qui partout où nous irons doit nous suivre. Harpaste, la folle de ma femme, est restée chez moi, tu le sais, comme charge de succession ; car pour mon compte j'ai en grande aversion ces sortes de phénomènes : si parfois je veux m'amuser d'un fou, je n'ai pas loin à chercher, c'est de moi que je ris.[32]
Cette folle a subitement perdu la vue, et, chose incroyable mais vraie, elle ne sait pas qu'elle est aveugle: à tout instant elle prie son guide de déménager, disant que la maison est sombre et qu'on n'y voit goutte. Ce qui en elle nous fait rire nous arrive à tous, n'est-il pas vrai? Personne ne se reconnaît pour avare, personne pour cupide. L'aveugle du moins cherche un conducteur; nous, nous errons sans en prendre et disons: « Je ne suis pas ambitieux; mais peut-on vivre autrement à Rome? Je n'ai point le goût des dépenses : mais la ville en exige de grandes ; ce n'est point ma faute si je m'emporte, si je n'ai pas encore arrêté un plan de vie fixe ; c'est l'effet de la jeunesse. »
Pourquoi nous faire illusion? Notre mal ne vient pas du dehors ; il est en nous ; il a nos entrailles mêmes pour siège. Et si nous revenons difficilement à la santé, c'est que nous ne nous savons pas malades[33]
». Même à commencer d'aujourd'hui la cure, quand chasserons-nous tant de maladies toutes invétérées?[34]
Mais nous ne cherchons même pas le médecin, qui aurait moins à faire si on l'appelait au début du mal : des âmes novices et tendres suivraient ses salutaires indications. Nul n'est ramené difficilement à la nature, s'il n'a divorcé avec elle. Nous rougissons d'apprendre la sagesse ; mais assurément s'il est honteux de chercher qui nous l'enseigne, on ne doit pas compter qu'un si grand bien nous tombe des mains du hasard. Il y faut du travail. Et à vrai dire, ce travail même n'est pas grand, si du moins, je le répète, nous nous sommes mis à pétrir notre âme et à la corriger avant qu'elle ne soit endurcie dans ses mauvais penchants. Fût-elle endurcie, je n'en désespérerais pas encore; il n'est rien dont ne vienne à bout une ardeur opiniâtre, un zèle actif et soutenu. Le bois le plus dur, même tortu, peut être rappelé à la ligne droite; les courbures d'une poutre se rectifient sous l'action du feu : née tout autre, notre besoin la façonne à ses exigences. Combien plus aisément l'âme reçoit-elle toutes les formes, cette âme flexible et qui cède mieux que tous les fluides! Qu'est-elle autre chose en effet qu'un air combiné de certaine façon? Or tu vois que l'air l'emporte en fluidité sur toute autre matière, parce qu'il l'emporte en ténuité? Crois-moi, Lucilius, ne renonce pas à bien espérer de nous par le motif que la contagion nous a déjà saisis et nous tient dès longtemps sous son empire. Chez personne la sagesse n'a précédé l'erreur : chez tous la place est occupée d'avance. Apprendre les vertus n'est que désapprendre les vices. Mais il faut aborder cette réforme avec d'autant plus de courage qu'un pareil bien une fois acquis se conserve toujours. On ne désapprend pas la vertu. Le vice rongeur est en nous une plante étrangère ; aussi peut-on l'extirper, le rejeter au loin : il n'est de fixe et d'inaltérable que ce qui vient sur un soi ami. La vertu est conforme à la nature ; les vices lui sont contraires et hostiles. Mais si les vertus une fois admises dans l'âme n'en sortent plus et sont aisées à entretenir, pour les aller quérir les abords sont rudes, le premier mouvement d'une âme débile et malade étant de redouter l'inconnu. Forçons donc la nôtre à se mettre en marche. D'ailleurs le remède n'est pas amer : l'effet en est aussi délicieux qu'il est prompt. La médecine du corps ne procure le plaisir qu'après la guérison : la philosophie est tout ensemble salutaire et agréable.
Chacun fait comme il peut, cher Lucilius. Toi, là-bas, tu as l'Etna, cette fameuse montagne de Sicile que Messala, ou que Valgius, je l'ai lu en effet dans tous les deux, a surnommée l'unique, je ne vois pas pourquoi ; car bien des endroits vomissent du feu ; et ce ne sont pas seulement des hauteurs, comme il arrive plus souvent, vu la tendance de la flamme à s'élever, ce sont aussi des plaines. Nous, faute de mieux, nous nous sommes contentés de Baïes, que j'ai quitté le lendemain de mon arrivée ; séjour à fuir, bien qu'il possède certains avantages naturels, parce qu'il est le rendez-vous que la volupté s'est choisi.
« Quoi donc? Doit-on vouer de la haine à un lieu quelconque? » Non sans doute. Mais comme tel costume sied mieux que tel autre à l'honnête homme, au sage, et que sans être ennemi d'aucune couleur, il estime qu'il en est de peu convenables à qui professe la simplicité, de même il y a tel séjour que ce sage ou l'homme qui tend à l'être évitera comme incompatible avec les bonnes mœurs. Ainsi, songe-t-il à une retraite, jamais Canope[35] ne sera son choix : pourtant Canope n'interdit à personne d'être sobre. Baïes ne l'attirera pas davantage, Baïes devenu le lieu de plaisance de tous les vices. Là le plaisir se permet plus de choses qu'ailleurs; là, comme si c'était une convenance même du lieu, il se met plus à l'aise. Il faut choisir une région salubre non seulement au corps, mais à l'âme. Pas plus que parmi les bourreaux, je ne voudrais loger auprès des tavernes. Avoir le spectacle de l'ivresse errante sur ces rivages, de l'orgie qui passe en gondoles, des concerts de vois qui résonnent sur le lac, et de tous les excès d'une débauche comme affranchie de toute loi, qui fait le mal et le fait avec ostentation, est-ce là une nécessité? Non : mais un devoir pour nous, c'est de fuir au plus loin tout ce qui excite aux vices. Endurcissons notre âme, et tenons-la à longue distance des séductions de la volupté. Un seul quartier d'hiver amollit Annibal ; et l'homme que n'avaient dompté ni les neiges ni les Alpes se laissa énerver aux délices de la Campanie. Vainqueur par les armes, il fut vaincu par les vices. Nous aussi nous avons une guerre à soutenir, guerre où nulle relâche, nulle trêve n'est permise. Le premier ennemi à vaincre est la volupté qui, tu le vois, entraîna dans ses pièges les cœurs les plus farouches. Qui embrassera cette tâche en la mesurant tout entière saura qu'il ne doit accorder rien à la mollesse, rien à la sensualité. Qu'ai-je besoin de ces étangs d'eau chaude, de ces bains sudorifiques où s'engouffre un air sec et brûlant qui épuise le corps? Que le travail seul fasse couler nos sueurs. Si, comme Annibal, interrompant le cours de nos progrès et ne songeant plus aux batailles, le bien-être physique absorbait nos soins, qui ne blâmerait, et avec justice, une indolence hors de saison, dangereuse après la victoire, plus dangereuse quand la victoire est inachevée? Moins de choses nous sont permises à nous qu'à ceux qui suivaient les drapeaux de Carthage : il y a plus de péril à nous retirer, plus de besogne aussi à persévérer. La Fortune est en guerre avec moi: je ne suis pas homme à prendre ses ordres, je ne reçois pas son joug: qu'ai-je dit? j'aurai le courage plus grand de le secouer. Ne nous laissons pas amollir. Si je cède au plaisir, il me faudra céder à la douleur, céder à la fatigue, céder à la pauvreté ; l'ambition, la colère réclameront sur moi le même empire; je me verrai, entre toutes ces passions, tiraillé, déchiré. L'indépendance, voilà mon but; c'est le prix où tendent mes travaux. Qu'est-ce que l'indépendance? dis-tu. N'être l'esclave d'aucune chose, d'aucune nécessité, d'aucun incident, réduire la Fortune à lutter de plain-pied avec moi ; du jour où je sentirai que je puis plus qu'elle, elle ne pourra plus rien. Souffrirai-je tout d'elle, quand la mort est à ma disposition?
Quiconque est tout à ces idées choisira une sérieuse, une sainte retraite. Une nature trop riante effémine les âmes, et nul doute que pour briser leur vigueur le pays n'ait quelque influence.[36] Tout chemin est supportable aux bêtes de somme dont le sabot s'est endurci sur d'âpres sentiers; celles qui furent engraissées dans de molles et humides prairies se déchaussent vite. Nos meilleurs soldats viennent de la montagne : point d'énergie chez ceux qui naquirent et vécurent à la ville. Nul labeur ne rebute des mains qui passent de la charrue aux armes : la poussière de la première marche abat nos parfumés et brillants citadins. La sévérité du site est un enseignement qui affermit le moral et le rend propre aux plus grands efforts. Liternum était pour Scipion un exil plus décent que Baïes;[37]
un tel naufragé ne devait pas reposer si mollement. Ceux même que la fortune du peuple romain a investis les premiers de la souveraineté, C. Marius et Cn. Pompée et César, construisirent, il est vrai, des villas dans le pays de Baïes, mais ils les placèrent au sommet des montagnes. Il leur paraissait plus militaire de dominer au loin du regard les campagnes étendues à leurs pieds. Considère le choix de la position, l'assiette et la forme des édifices, tout cela ne sent point la villa, mais le château fort. Penses-tu que jamais Caton aurait habité, quelque joli belvédère[38]
pour compter de là les couples adultères voguant sous ses yeux, et tant de barques de mille formes et de mille couleurs sur un lac tout jonché de roses, pour entendre des chanteurs nocturnes s'injurier à l'envi? N'eût-il pas préféré, loger dans l'un de ces retranchements qu'il traçait de sa main pour une nuit![39] Et quel homme, digne de ce nom, n'aimerait mieux être éveillé par la trompette que par une symphonie?
C'est assez faire le procès à Baïes ; mais nous ne le ferons jamais assez aux vices; je t'en conjure, ô Lucilius! poursuis-les sans mesure et sans fin : car eux non plus n'ont ni fin ni mesure. Chasse de ton cœur tous les vautours qui le rongent ; et s'ils ne peuvent s'expulser autrement, arrache plutôt ton cœur avec eux. Surtout bannis les voluptés et voue-leur l'aversion la plus vive : comme ces brigands que les Egyptiens appellent Philètes, elles nous embrassent pour nous étouffer.[40]
Quelle est donc, Lucilius, cette force qui nous entraîne dans un sens quand nous tendons vers un autre, et qui nous pousse du côté que nous voulons fuir? Quelle est cette âme qui lutte contre la nôtre, qui ne nous permet pas de rien vouloir une bonne fois? Nous flottons entre mille projets contradictoires: nous ne voulons rien d'une volonté libre, absolue, constante.[41]
« C'est, dis-tu, l'esprit de déraison qui n'a rien de fixe, rien qui lui plaise longtemps. » Mais quand et comment nous arracher à son influence? Personne n'est par soi-même assez fort pour s'en dégager : il faut quelqu'un qui lui tende la main, qui le tire delà bourbe. Certains hommes, dit Epicure, cheminent, sans que nul les aide, vers la vérité; et il se donne comme tel, comme s'étant tout seul frayé la route. Il les loue sans réserve d'avoir pris leur élan, de s'être produits par leur propre force. D'autres, ajoute-t-il, ont besoin d'assistance étrangère ; ils ne marcheront pas qu'on ne les précède, mais ils sauront très bien suivre; et il cite Métrodore[42]
parmi ces derniers. Ce sont de beaux génies encore, mais du second ordre. La première classe n'est pas la nôtre ; heureux, si nous sommes admis dans la seconde ; car ne méprise pas l'homme qui peut se sauver avec l'intervention d'autrui : c'est déjà beaucoup de vouloir l'être. Après ces deux classes tu en trouveras une autre qui ne laisse pas d'être estimable, capable du bien si on l'y pousse avec une sorte de contrainte; il lui faut non seulement un guide, mais un auxiliaire et comme une force coactive. C'est la troisième nuance. Si tu veux un type de celle-là, Epicure te citera Hermarchus. Il félicite Métrodore, mais Hermarchus a son admiration. Bien qu'en effet tous deux eussent atteint le même but, la palme était due à qui avait tiré le même parti du fonds le plus ingrat. Figure-toi deux édifices pareils en tout, égaux en hauteur et en magnificence: l'un, établi sur un sol ferme, s'est rapidement élevé ; l'autre a de vastes fondations jetées sur un sol mou et sans consistance, et il en a coûté de longs efforts pour arriver à la terre solide. On voit dans le premier tout ce qui a été fait ; la plus grande et la plus difficile partie du second est cachée. Il est des esprits faciles et prompts; il en est qu'il faut remanier, comme on dit, et édifier à partir des fondements. Ainsi j'estimerai plus heureux celui qui n'a eu nulle peine à se former ; mais on a mieux mérité de soi quand on a triomphé des disgrâces de la nature, et que l'on s'est non pas dirigé, mais traîné jusqu'à la sagesse. Ces durs et laborieux éléments nous ont été départis à nous, sachons-le : nous marchons à travers les obstacles. Il faut donc combattre et invoquer quelques auxiliaires. « Mais qui invoquer? Celui-ci ou celui-là? » Recours même aux anciens, toujours disponibles : l'aide nous peut venir de ceux qui ne sont plus aussi bien que des vivants. Parmi ceux-ci faisons choix, non de ces gens à grands mots, à la parole rapide et précipitée, torrents de lieux communs et colportant à huis clos la sagesse, mais de ces hommes dont la vie est un enseignement;[43]
qui disent ce qu'il faut faire et le prouvent en le faisant, et ne sont jamais pris à commettre ce qu'ils recommandent d'éviter : demande le secours de ces hommes que l'on admire plus à les voir qu'à les entendre. Non que je te défende d'écouter aussi ceux qui ont coutume d'admettre la foule à leurs dissertations, si du moins tout leur but, dès qu'ils se produisent en public, est de se rendre meilleurs en améliorant les autres, s'ils n'en font point une œuvre d'amour-propre. Car quoi de plus honteux que la philosophie courant après les acclamations? Le malade songe-t-il à louer l'opérateur qui tranche ses chairs? Aide-le par ton silence! et prête-toi à la cure ; et si des cris doivent t'échapper, je n'y veux reconnaître que les gémissements d'une âme dont on sonde les plaies. Tu veux témoigner que tu es attentif et que les grandes pensées t'émeuvent: à la bonne heure! Tu veux juger et donner ton avis sur qui vaut mieux que toi : pourquoi m'y opposerais-je? Pythagore imposait à ses disciples un silence de cinq ans: penses-tu toutefois qu'aussitôt après et la parole et le droit d'éloge leur étaient rendus? Mais quel aveuglement que celui d'un maître qui s'enivre au sortir de sa chaire des acclamations d'une foule ignorante! Peux-tu te complaire aux louanges de gens que toi-même tu ne peux louer? Fabianus dissertait en public, mais on l'écoutait avec recueillement; si l'on se récriait parfois d'admiration, ces transports étaient arrachés par la grandeur des idées et non par l'harmonie d'une molle et coulante diction que rien ne heurte dans son cours. Mettons quelque différence entre les acclamations du théâtre et celles de l'école : la louange aussi a son indiscrétion. Il n'est rien qui pour l'observateur n'ait ses indices, et les moindres traits peuvent donner la mesure de nos mœurs. L'impudique se reconnaît à la démarche, à un mouvement de main, souvent à une simple réponse, à un doigt qu'il porte-à sa chevelure,[44]
à ses œillades détournées. Le méchant se trahit par son rire, le fou par sa physionomie et sa contenance.[45] Tout cela perce en symptômes extérieurs. Tu connaîtras ce qu'est un homme à la façon dont il se fait louer.[46]
Nos philosophes en chaire sont flanqués d'auditeurs qui leur battent des mains : ils disparaissent sous le cercle admirateur qui se penche au-dessus d'eux. Ce n'est pas là, prends-y bien garde, louer un maître, c'est applaudir un histrion. Abandonnons ces clameurs aux professions qui ont pour but d'amuser le peuple : la philosophie veut un culte muet. Qu'on permette parfois aux jeunes gens de céder à l'enthousiasme quand l'enthousiasme agira tout seul, quand ils ne pourront plus se commander le silence. Ces suffrages-là sont un nouvel encouragement pour l'auditoire même, un aiguillon pour les jeunes âmes. Que la doctrine seule les émeuve, et non l'artifice des paroles : autrement, nuisible est l'éloquence qui se fait désirer pour elle, point pour le fond des choses.[47]