Lettres à Lucilius (page 11)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Maintenant decernere est le mot ; le verbe simple n'est plus en usage. Les anciens disaient si jusso pour sijussero. Ne t'en rapporte pas à moi, mais au véridique Virgile :

Si je cite avec ce scrupule, ce n'est pas pour montrer quel temps j'ai perdu chez les grammairiens ; mais imagine combien de mots, depuis Ennius et Attius, la rouille a dû envahir, puisque, dans le poète même qu'on feuillette tous les jours, il en est que l'âge nous a dérobés.

« Que signifie, dis-tu, ce préambule? Où tend-il? » Je ne te le cèlerai pas : je voudrais, si faire se pouvait sans choquer ton oreille, risquer le terme essentia; sinon je le ferai en la choquant. J'ai pour caution de ce terme-là Cicéron, assez riche, je pense, pour répondre, et si tu veux du plus moderne, Fabianus, orateur disert et élégant, brillant même pour notre goût raffiné. Car comment faire, Lucilius? De quelle manière rendre οὐσία, la chose qui existe nécessairement, qui embrasse toute la nature, qui est le fondement des choses? Grâce donc pour ce mot, passe-le-moi : je n'en serai pas moins attentif à user très sobrement du droit que tu m'auras donné ; peut-être me contenterai-je de l'avoir obtenu. Mais à quoi me sert ton indulgence? Voilà que je ne puis exprimer par aucun mot latin ce qui m'a fait chercher querelle à notre langue.

Tu maudiras bien plus l'étroit vocabulaire romain, quand tu sauras que c'est une syllabe unique que je ne puis traduire. « Laquelle? » dis-tu. Τὸ ὄν.[71]

Tu me trouves l'intelligence bien dure : il saute aux yeux que l'on peut traduire cela par quod est (ce qui est). Mais j'y vois grande différence : je suis contraint de mettre un verbe pour un nom: puisqu'il le faut, mettons quod est. Platon le divise en six classes, à ce que disait aujourd'hui notre ami, dont l'érudition est grande. Je te les énoncerai toutes, quand j'aurai établi qu'autre chose est le genre, autre chose l’espèce.

Car ici nous cherchons ce genre primordial auquel toutes les espèces se rattachent, d'où naît toute division, où l'universalité des choses est comprise. Il sera trouvé si nous prenons chaque dérivé en remontant toujours ; ainsi arriverons-nous au tronc primitif. L'homme est espèce, comme dit Aristote; le cheval est espèce, le chien espèce : il faut donc à toutes ces espèces chercher un lien commun qui les embrasse et les domine. Quel est-il? le genre animal.

Voilà donc pour tous ces êtres que je viens de citer, homme, cheval, chien, le genre animal. Mais il est des choses qui ont une âme et qui ne s'ont point animaux: on convient, par exemple, que les plantes et les arbustes en ont une ; aussi dit-on d'eux qu'ils vivent et qu'ils meurent. Les êtres animés occuperont donc une place supérieure, puisque dans cette classe sont compris et les animaux et les végétaux. D'autres êtres sont dépourvus d'âme, comme les pierres; ainsi il y aura un principe antérieur aux êtres animés, le corps. Je diviserai et je dirai :

tous les corps sont ou animés ou inanimés. Il y a aussi quelque chose de supérieur au corps : car nous distinguons le corporel de l’incorporel. Mais d'où faudra-t-il qu'ils découlent? De ce à quoi nous venons d'appliquer un nom peu exact : de ce qui est. Nous le partagerons en deux espèces et nous dirons : ce qui est, est corporel ou incorporel. Voilà donc le genre primordial, antérieur et pour ainsi dire générique; tous les autres sont bien des genres, mais spéciaux. Ainsi l'homme est genre, car il comprend en soi les nations de toute espèce, Grecs, Romains, Parthes; de toute couleur, blancs, noirs, cuivrés ; il comprend les individus, Caton, Cicéron, Lucrèce. En tant qu'il contient des espèces, il est genre; comme contenu dans un autre, il est espèce. Le genre générique, ce qui est, n'a rien qui le domine :

principe des choses, il les domine toutes.

Les stoïciens veulent encore mettre au-dessus un autre genre supérieur dont je vais parler, quand j'aurai montré que· celui qui vient de m'occuper obtient à bon droit la première place comme embrassant toutes choses. Je divise ce qui est en deux espèces, le corporel et l'incorporel. Il n'en est point d'autre. Comment divisé-je le corps? En l'appelant animé ou inanimé. Ensuite comment divisé-je ce qui est animé? Je dis : les uns ont une âme, les autres n'ont qu'une animation ; ou bien : les uns ont un élan propre, ils marchent, ils se déplacent; les autres, fixés au sol, se nourrissent et croissent au moyen de leurs racines. Et les animaux, en quelles espèces les partageons-nous? Ils sont mortels ou immortels. Le premier genre est, dans l'idée de quelques stoïciens, le je ne sais quoi (quiddam). D'où leur vient cette idée, le voici. Dans la nature, disent-ils, il est des choses qui sont, il en est qui ne sont pas. Or la nature embrasse même ces dernières, qui apparaissent à l'imagination, comme les centaures, les géants, et toutes ces autres créations fantastiques de l'esprit auxquelles on est convenu de donner une forme, bien qu'elles n'aient point de substance.

Je reviens à ce que je t'ai promis. Comment Platon divise-t-il tout ce qui est en six classes? D'abord l'être en lui-même n'est saisissable ni par la vue, ni par le tact, ni par aucun sens : il ne l'est que par la pensée. Ce qui est d'une manière générale, le genre homme par exemple, ne tombe pas sous la vue; on ne voit que des spécialités, comme Cicéron, comme Caton. Le genre animal ne se voit pas, il s'imagine ; mais on voit les espèces, le cheval, le chien. Au second rang des êtres, Platon met ce qui les domine et surpasse tous. C'est, dit-il, l'être par excellence, comme dit communément le poète : tous les faiseurs de vers sont ainsi nommés ; mais chez les Grecs ce titre n'appartient plus qu'à un seul homme. C'est d'Homère qu'on sait qu'il s'agit, quand on entend dire le poète. Mais quel est l'être par excellence? Dieu : car il est plus grand et plus puissant que tous les autres. Le troisième genre est celui des êtres qui proprement existent : ils sont sans nombre, mais placés hors de notre vue. « Mais quels sont-ils? » demandes-tu. Une création due à Platon : il appelle idées ce par quoi se fait tout ce que nous voyons et selon quoi tout se façonne. Elles sont immortelles, immutables, hors de toute atteinte. Ecoute ce que c'est que l'idée ou ce qu'il en semble à Platon.

« L'idée est le type éternel des œuvres de la nature. »

Joignons le commentaire à la définition, pour te rendre la chose plus claire. Je veux faire ton portrait : je t'ai pour modèle de ma peinture, et de ce modèle mon esprit recueille un ensemble de traits qu'il imprime à son ouvrage. Ainsi cette figure qui me guide et m'inspire et d'où j'emprunte mon imitation, est une idée. La nature possède donc à l'infini ces sortes de types, hommes, poissons, arbres, d'après lesquels se forme tout ce qui doit naître d'elle. En quatrième lieu vient l'eidos. Qu'est-ce que l'eidos? Il faut ici toute ton attention, il faut t'en prendre à Platon, non à moi de la difficulté de la chose; car point d'abstractions sans difficulté. Tout à l'heure je prenais le peintre pour comparaison ; s'il voulait avec ses couleurs représenter Virgile, il l'avait sous les yeux : l'idée était cette figure de Virgile modèle du futur tableau ; ce que l'artiste tire de cette figure, ce qu'il applique sur sa toile est l’eidos. « Où est la différence? » dis-tu. L'un est le modèle, l'autre, la forme prise du modèle et transportée sur la copie. L'artiste imite l'un, l'autre est son ouvrage. Une statue, c'est une certaine figure, c'est l'eidos. Le modèle aussi est une figure qu'avait en vue le statuaire en donnant une forme à son œuvre, savoir l'idée. Veux-tu encore une autre distinction? L'eidos est dans l'œuvre, l'idée en dehors de l'œuvre, et non seulement en dehors, mais préexistante. Le cinquième genre comprend les êtres qui existent communément, et ceci commence à nous concerner : là se trouve tout ce qui peuple le monde, hommes, animaux et choses. Le sixième genre désigne ce qui n'a qu'une quasi-existence, comme le vide, le temps.

Tout ce qui se voit et se touche, Platon l'exclut du rang des êtres qu'il juge avoir une existence propre. Car tout cela passe et va sans cesse du plus au moins, du moins au plus. Nul de nous n'est sur ses vieux ans ce qu'il était dans sa jeunesse; nul n'est au matin ce qu'il fut la veille. Nous sommes emportés loin de nous, comme le fleuve loin de sa source ; tout ce que tu vois fuit du même pas que le temps; rien de ce qui frappe nos yeux n'est permanent. Et moi, à l'instant où je dis que tout change, je ne suis déjà plus le même. C'est là ce qu'exprime Héraclite : « On ne se baigne pas deux fois dans le même courant. » C'est le même fleuve pour le nom : mais les flots d'hier sont bien loin. Ce changement, pour être plus sensible dans un fleuve que chez l'homme, n'en est pas moins rapide pour ce dernier ni moins entraînant;[72] aussi admiré-je la folie de nos si vifs attachements à la chose la plus fugitive, notre corps, et de ces frayeurs de mourir un jour, quand chaque instant de vie est la mort de l'état qui précède! Ne crains donc plus, ô homme! de subir une dernière fois ce que tu subis chaque jour. J'ai parlé de l'homme, matière corruptible et caduque, en butte à toutes les causes de mort ; et l'univers lui-même, éternel, invincible qu'il est, se modifie et ne reste jamais le même. Car bien qu'il possède toujours ses éléments primitifs, il les possède autres que primitivement : il en bouleverse la distribution. « A quoi, diras-tu, ces subtilités me serviront-elles? » Puisque tu le demandes, à rien. Mais de même que le ciseleur donne à ses yeux fatigués par une trop longue tension quelque distraction et quelque relâche et, comme on dit, les restaure, ainsi parfois devons-nous détendre notre esprit et le refaire par certains délassements. Mais que ces délassements soient aussi des exercices : tu tireras même de là, si tu le veux bien, quelque chose de salutaire. Telle est mon habitude, Lucilius; il n'est point de récréation, si étrangère qu'elle soit à la philosophie, dont je ne tâche de tirer quelque chose et d'utiliser le résultat. Que recueillerai-je du sujet que nous venons de traiter, sujet étranger à la réforme des mœurs? Comment les idées platoniciennes me peuvent-elles rendre meilleur? Que retirerai-je de tout cela qui puisse réprimer mes passions? Tout au moins ceci, que tout objet qui flatte les sens, tout ce qui nous enflamme et nous irrite est, suivant Platon, en dehors des choses qui sont réellement. C'est donc là de l'imaginaire, qui revêt pour un temps telle ou telle forme, mais qui n'a rien de stable ni de substantiel. Et pourtant nous le convoitons comme s'il était fait pour durer sans cesse, ou nous-mêmes pour le posséder toujours. Êtres débiles et fluides, durant nos courts instants d'arrêt, élevons notre âme vers ce qui ne doit point périr. Voyons flotter dans les régions éthérées ces merveilleux types de toutes choses, et au centre de tous les êtres un Dieu modérateur, une Providence qui, n'ayant pu les faire immortels, la matière y mettait obstacle, les défend de la destruction, et de qui la raison triomphe de l'imperfection des corps. Car si l'univers subsiste, ce n'est point qu'il soit éternel, c'est qu'il est maintenu par les soins d'un régulateur. Les choses immortelles n'ont pas besoin qu'on les protège; le reste est conservé par son architecte dont la toute-puissance domine la fragilité de la matière. Méprisons toute cette matière, si peu précieuse qu'on peut contester qu'elle soit réellement. Songeons encore que si cet univers, non moins mortel que nous, est tenu par la Providence en dehors des périls, nous aussi pouvons, par une sorte de providence humaine, prolonger quelque peu la durée de notre frêle machine, si nous savons régir et maîtriser les voluptés par lesquelles meurt la grande partie des hommes. Platon lui-même dut au régime le plus exact d'atteindre à la vieillesse. Doué, il est vrai, d'une complexion ferme et vigoureuse, sa large poitrine lui a valu le nom qu'il a porté ; mais les voyages maritimes et les crises de sa vie avaient bien affaibli ses forces ; sa tempérance toutefois, sa modération dans tout ce qui aiguise nos appétits, son extrême surveillance de lui-même le conduisirent à ce grand âge dont mille causes l'éloignaient. Car tu sais, je pense, que Platon, grâce à son régime et par un singulier hasard, mourut le jour anniversaire de sa naissance, sa quatre-vingt-unième année pleinement révolue. En considération de quoi, des Mages, qui se trouvaient à Athènes, offrirent un sacrifice aux mânes de celui qu'ils croyaient favorisé d'une destinée plus qu'humaine pour avoir accompli le plus parfait des nombres, le nombre de neuf multiplié par lui-même. Je ne doute pas qu'il n'eût été prêt à faire sur ce total remise de quelques jours et des honneurs du sacrifice.

La frugalité peut prolonger la vieillesse qui, si elle n'est pas fort désirable, n'est pas non plus à rejeter. Il est doux d'être avec soi-même le plus longtemps possible, quand on s'est rendu digne de jouir de soi.

Enonçons ici notre sentiment sur le point de savoir si l'on doit faire fi des dernières années de la vieillesse et, sans attendre le terme, en finir volontairement. C'est presque craindre le jour fatal que de le laisser lâchement venir; comme c'est être plus que de raison adonné au vin que démettre l'amphore à sec et d'avaler jusqu'à la lie. Nous chercherons toutefois si cet âge qui couronne la vie en est pour nous la lie, ou bien la partie la plus limpide et la plus pure, quand du moins l'âme n'est pas flétrie, quand les sens, dans leur intégrité, prêtent force à l'intelligence, et que le corps n'est point ruiné et mort avant le temps. Grande est en effet la différence entre une longue vie et une mort prolongée. Mais si le corps est impropre au service de l'âme, pourquoi ne pas tirer celle-ci de la gêne? Et peut-être faut-il le faire un peu avant d'y être obligé, de peur que l'obligation venue on ne le puisse plus ; et comme l'inconvénient est plus grave de vivre mal que de mourir tôt, c'est folie de ne pas racheter au prix de quelques instants la chance d'un grand malheur. Peu d'hommes arrivent par une longue vieillesse à la mort sans que le temps leur ait fait outrage ; la vie de beaucoup s'est usée dans l'inaction sans profit pour elle-même. Est-il bien plus cruel, penses-tu, de perdre quelque peu d'une vie qui, en dépit de tout, doit finir? Ne m'écoute point avec répugnance, comme si l'arrêt te concernait; mais pèse bien mes paroles. Je ne fuirai point la vieillesse, si elle doit me laisser tout entier à moi, tout entier dans la meilleure partie de mon être ; mais si elle vient à saper mon esprit, à le démolir pièce à pièce, si elle me laisse non plus la vie mais le souffle, je m'élancerai hors d'un édifice vermoulu et croulant. Je ne me sauverai point de la maladie par la mort, si la maladie n'est pas incurable et ne préjudicie pas à mon âme ; je n'armerai pas mes mains contre moi pour échapper à la douleur : mourir ainsi c'est être vaincu. Mais si je sais que je dois souffrir perpétuellement, je m'en irai non à cause du mal, mais parce qu'il me serait un obstacle à tout ce qui fait le prix de la vie. Faible et pusillanime est l'homme qui meurt parce qu'il souffre ; insensé qui vit pour souffrir. Mais je deviens trop long; le sujet d'ailleurs épuiserait une journée. Et comment mettrait-il fin à son existence, celui qui ne peut finir une lettre? Donc porte-toi bien; ce mot-là, tu le liras plus volontiers que tous mes funèbres propos.

Ta lettre m'a fait grand plaisir : permets-moi l'expression reçue, et ne lui donne pas l'interprétation stoïcienne. Car le vice, croyons-nous, c'est le plaisir. A la bonne heure! d'ordinaire pourtant par ce dernier mot nous qualifions une affection gaie de l'âme. Je sais, encore une fois, que le plaisir (en formulant nos paroles sur nos maximes), est une chose honteuse, et que la joie n'appartient qu'au sage ; car c'est l'élan d'une âme sûre de sa force et de ses ressources. Toutefois, dans le langage habituel nous disons que le consulat d'un ami, ou son mariage ou l'accouchement de sa femme nous ont causé une grande joie, toutes choses qui loin d'être des joies, sont souvent le principe de futurs chagrins, tandis que la joie a pour caractère de ne point cesser, de ne point passer à l'état contraire. Aussi quand Virgile dit : les mauvaises joies de l'âme, il est élégant, mais peu exact ; car il n'y a jamais de mauvaise joie. C'est des plaisirs qu'il prétendait parler; et ce qu'il voulait dire, il l'a bien rendu : il désignait les hommes joyeux de leur malheur. Toujours est-il que je n'ai pas eu tort d'avancer que ta lettre m'a fait grand’ plaisir. La joie de l'ignorant eût-elle un honnête motif, n'en est pas moins une affection désordonnée· qui tournera vite au· repentir, un plaisir, dirai-je, qui, provoqué par l'idée d'un faux bien, n'a ni mesure ni discrétion.

Mais, pour revenir à mon propos, voici ce qui dans ta lettre m'a charmé. Tu es maître de tes expressions ; et l'entraînement de la phrase ne te mène pas plus loin que tu n'as dessein d'aller. Bien des gens écrivent ce qui n'était point leur idée première, séduits qu'ils sont par l'attrait d'un mot éblouissant : cela ne t'arrive point : tout est précis et approprié au sujet. Tu ne dis qu'autant que tu veux et tu laisses entendre plus que tu ne dis. Ce mérite en annonce un autre plus grand : on voit que ton esprit aussi est exempt de redondance et d'enflure. Je trouve chez toi des métaphores qui, sans être aventureuses, ne sont pas non plus sans éclat : celles-là peuvent se risquer. J'y trouve des images ; et nous les interdire en décidant qu'aux poètes seuls elles sont permises, c'est n'avoir lu, ce me semble, aucun des anciens ; eux pourtant ne visaient point encore aux phrases à applaudissement. Ils s'énonçaient avec simplicité, uniquement pour se faire comprendre, et pourtant ils fourmillent de figures, chose que j'estime nécessaire aux philosophes, non pour la même raison qu'aux poètes, mais pour aider à nos faibles intelligences, et mettre l'auditeur ou le lecteur en présence des objets.

Je lis en ce moment Sextius, esprit vigoureux, grec par son langage, romain par sa morale et sa philosophie. Une de ses comparaisons m'a frappé : « Une armée, dit-il, marche en bataillon carré, lorsque de tout côté les surprises de l'ennemi sont à craindre ; chacun se dispose à le recevoir. Ainsi doit faire le sage : déployer ses vertus en tous sens, n'importe par où vienne l'agression, y avoir la défense toute prête, et que tout obéisse sans confusion au moindre signe du chef. » Si dans les armées que disciplinent de grands tacticiens on voit les ordres du général parvenir simultanément à toutes les troupes, distribuées de telle sorte que le signal donné par un seul parcourt à la fois la ligne des fantassins et celle des cavaliers, la même méthode, selon Sextius, nous est à nous bien plus nécessaire. Car souvent une armée craint l'ennemi sans sujet, et la route la plus sûre est celle qu'elle suspectait le plus. Mais point de trêve pour l'imprévoyance : elle a à craindre au-dessus comme au-dessous d'elle ; l'alarme est à sa droite comme à sa gauche ; les périls surgissent derrière et devant elle ; tout lui fait peur ; jamais préparée, elle s'effraye même de ses auxiliaires. Le sage au contraire est sous les armes et en garde contre toute brusque attaque : la pauvreté, le deuil, l'ignominie, la douleur fondraient sur lui sans le faire reculer d'un pas. Il marchera intrépidement à la rencontre comme au travers de ces fléaux. Nous, mille liens nous enchaînent et usent notre force : nous avons trop croupi dans nos vices ; nous purifier est chose difficile. Car nous ne sommes pas souillés seulement, nous sommes infectés.

Sans passer de cette image à une autre, je me demanderai, question que je creuse souvent, pourquoi l'erreur s'attache à nous avec tant de ténacité? C'est d'abord qu'on ne s'élance pas de toute sa force vers les voies de salut ; c'est aussi parce qu'on ne croit pas assez aux vérités trouvées par les sages, c'est que loin de leur ouvrir tout son cœur on ne donne à ces grands intérêts qu'une légère attention. Or comment apprendre à lutter efficacement contre le vice, quand on n'y songe qu'autant que le vice nous laisse de relâche? Nul de nous n'est allé au fond des choses : nous n'avons fait qu'effleurer la surface, et si peu de temps que nous ayons donné à la philosophie, semble assez, même trop, à nos gens affairés. Mais le plus grand obstacle est que rien ne nous plaît si vite que nous-mêmes. Trouvons-nous quelqu'un qui vante notre sagesse, notre sagacité, nos rares vertus, nous reconnaissons qu'il dit vrai. Et loin qu'un éloge mesuré nous suffise, tous ceux qu'accumule la flatterie la plus impudente, nous les prenons comme chose due;[73] qu'on nous proclame des modèles de bonté, de sagesse, nous en tombons d'accord, sachant pourtant que nous avons affaire à des menteurs de profession, et nous donnons si bien carrière à notre amour-propre, que nous voulons être loués précisément du contraire de ce que nous faisons. Entouré d'échafauds le tyran entend chanter sa clémence, l'homme de proie sa générosité, l'ivrogne et le débauché son extrême tempérance. Il suit de là qu'on renonce à se réformer, sûr que l'on est d'être le meilleur possible. Alexandre portait déjà dans l'Inde ses armes vagabondes et promenait la dévastation chez des peuples à peine connus même de leurs voisins, lorsqu'au siège de je ne sais quelle place dont il faisait le tour pour en découvrir les endroits faibles, il fut atteint d'une flèche. Il n'en resta pas moins à cheval et continua longtemps ses explorations. A la fin le sang ne coulant plus et s'étant figé dans la plaie, la douleur augmenta, la jambe peu à peu s'engourdit faute de support;[74]

et contraint de s'arrêter il se mit à dire : « Tout le monde me jure que je suis fils de Jupiter ; mais cette blessure me crie : Tu n'es qu'un homme. » Disons comme lui, chacun dans notre sphère, quand l'adulation voudra nous infatuer de nos mérites : « Vous vantez ma prudence; mais je vois combien de choses inutiles je désire, ou que mes vœux seraient ma perte ; je ne distingue pas même, chose que la satiété enseigne aux animaux, quelle doit être la mesure du manger et du boire; je ne sais pas encore la capacité de mon estomac. »

Je vais t'apprendre à reconnaître si tu es indigne du nom de sage. Dans le cœur du vrai sage il règne une joie, une sérénité, un calme inébranlables ; il vit de pair avec les dieux. Examine-toi maintenant. N'es-tu jamais chagrin, l'espérance n'agite-t-elle jamais ton âme impatiente de l'avenir, le jour comme la nuit cette âme se maintient-elle constamment égale, élevée et contente d'elle-même? Tu es arrivé au comble du bonheur humain. Mais si tu appelles le plaisir et de partout et sous toute forme, sache qu'il te manque en sagesse tout ce qui te manque en satisfactions. Tu aspires au bonheur, mais tu te trompes si tu comptes y arriver par les richesses, si c'est aux honneurs que tu demandes la joie ainsi qu'aux soucis des affaires. Ce que tu brigues là comme devant te donner plaisir et contentement, n'enfante que douleurs. Oui, tous ces hommes courent après la vraie joie, mais d'où l'obtient-on durable et parfaite, ils l'ignorent. L'un la cherche dans les festins et la mollesse ; l'autre dans l'ambition, dans un nombreux cortège de clients ; celui-ci dans l'amour, celui-là dans un vain étalage d'études libérales, et dans les lettres, qui ne guérissent de rien. Amusements trompeurs qui les séduisent tous un moment, comme l'ivresse qui compense un instant de joyeux délire par de longues heures d'abattement, comme les applaudissements et les acclamations de la faveur populaire qui s'achètent et s'expient par de si vives anxiétés.

Persuade-toi bien que la sagesse a pour résultat une joie toujours égale. L'âme du sage est en même état que la partie de l'atmosphère supérieure à la lune : elle possède la sérénité sans fin.[75] Tu as donc pour vouloir être sage ce motif que le sage n'est jamais sans joie. Cette joie ne peut naître que de la conscience· de ses vertus. Elle n'est faite que pour l'homme de cœur, l'homme juste, l'homme tempérant. « Quoi? diras-tu, les sots et les méchants ne se réjouissent-ils pas? » Pas plus que le lion qui a trouvé sa proie. Quand ils se sont fatigués de vin et de débauches, que la nuit cesse avant leurs orgies, et que les mets les plus exquis entassés dans leur estomac trop étroit commencent à chercher une issue, alors les malheureux s'écrient comme le Déiphobe de Virgile :

Toutes les nuits des débauchés se passent en plaisirs faux, et comme si chacune était pour eux la dernière. Cette autre joie, qui fait le partage des dieux et de leurs émules, ne s'interrompt ni ne cesse point : elle cesserait, s'ils l'empruntaient à l'extérieur. Comme c'est une grâce qu'ils ne tiennent de personne, elle n'est a la merci de qui que ce soit. Ce que la Fortune n'a point donné, elle ne l'enlève pas.

Je me plains, j'ai des griefs, de la colère contre toi. En es-tu encore à former les vœux que formait pour toi ta nourrice, ou ton pédagogue ou ta mère? Ne comprends-tu pas encore que de maux ils te souhaitaient? Oh! combien nous sont contraires les vœux de ceux qui nous aiment, et d'autant plus contraires lorsqu'ils sont exaucés! Je ne m’étonne plus que dès le berceau tous les maux s'attachent à nos pas : nous avons grandi au milieu des malédictions de nos parents.[77]

Que les dieux en revanche entendent de notre bouche une prière désintéressée. Les fatiguerons-nous toujours de nos demandes, en hommes qui n'auraient pas encore de quoi s'alimenter? Jusqu'à quand sèmerons-nous pour nous seuls des champs plus vastes que de grandes cités? Jusqu'à quand tout un peuple moissonnera-t-il pour nous? Jusqu'à quand l'approvisionnement d'une seule table arrivera-t-il sur tant de vaisseaux et par plus d'une mer? Peu d'arpents suffisent à nourrir un bœuf : c'est assez d'une forêt pour plusieurs éléphants : il faut, pour qu'un homme se repaisse, et la terre et la mer. Eh quoi! dans un corps si chétif, la nature nous a-t-elle donné un estomac si insatiable que nous surpassions en avidité les plus grands, les plus voraces des animaux?[78] Non certes. Car à quoi se réduit ce que l'on donne à la nature? Pour peu de chose elle nous tient quittes. Ce n'est point l'appétit qui coûte, c'est la vanité. Ces gens donc que Salluste appelle valets de leur ventre, mettons-les au rang des animaux, non des hommes, et quelquefois pas même au rang des animaux, mais des morts. Vivre, c'est être utile à plusieurs; vivre, c'est user de soi-même; maie croupir dans l'ombre et l'apathie, c'est de sa demeure se faire un tombeau. Au seuil même de tels hommes on peut graver sur le marbre, en épitaphe : morts par anticipation.[79]

Cessons de vouloir ce que nous voulûmes jadis.

Pour moi, je tâche sur mes vieux ans qu'on ne m'accuse pas de vouloir les mêmes choses que dans mon jeune âge. Voilà où tendent uniquement et mes jours et mes nuits; voilà mon œuvre, ma préoccupation : mettre fin à mes vieilles erreurs. Je travaille à ce que chaque jour soit pour moi toute une vie. Et vraiment je le saisis au vol, non comme si c'était le dernier, mais dans la pensée qu'il peut l'être. L'esprit dans lequel je t'écris cette lettre est celui d'un homme que la mort peut appeler à l'instant même où il t'écrit. Prêt à partir, je jouis mieux de la vie, vu que son plus ou moins de durée ne m'est d'aucun prix. Avant d'être vieux j'ai songé à bien vivre, et dans ma vieillesse à bien mourir ; or bien mourir, c'est mourir sans regret. Prends garde de jamais rien faire malgré toi. Tout ce qui doit être, doit être une nécessité pour qui résiste : pour qui consent, la nécessité n'est pas. Oui assurément : se soumettre de bonne grâce au commandement, c'est échapper à ce que la servitude a de plus amer, qui est de faire ce qu'on ne voudrait point. Ce n'est pas d'exécuter un ordre qu'on est malheureux, c'est de l'exécuter à contrecœur. Disposons donc notre âme à vouloir tout ce que le sort exigera, et surtout envisageons sans chagrin la fin de notre être. Il faut faire ses préparatifs pour la mort avant de les faire pour la vie. La vie est assez riche de ressources; mais nous sommes trop avides de les multiplier ; quelque chose nous semble manquer, et nous le semblera toujours. Quant à vivre assez, les ans ni les jours n'y font rien; ce qui fait tout ici, c'est l'âme. J'ai vécu, cher Lucilius, autant qu'il me fallait : j'attends la mort rassasié de jours.

Ils ne disent pas vrai ceux qui veulent faire croire que le grand nombre de leurs affaires est pour eux un obstacle aux études libérales ; ils feignent des occupations ou les exagèrent, et c'est d'eux-mêmes que vient leur empêchement. Moi, cher Lucilius, moi, je suis libre, et n'importe où je me trouve, je suis à moi. Je me prête aux affaires, je ne m'y livre pas, et ne cours point après les occasions de gaspiller mon temps. Quelque part que je m'arrête, je reprends le fil de mes pensées, et j'occupe mon esprit de quelque salutaire réflexion. Quand je me donne à mes amis, je ne m'enlève pas pour cela à moi-même ; je ne suis point absorbé par ceux dont quelque circonstance me rapproche, ou bien un devoir social : non, je converse alors avec les plus vertueux des hommes. N'importe leur patrie, n'importe leur époque, c'est vers eux que vole ma pensée. Je porte partout avec moi Démétrius,[80] le meilleur des mortels, et laissant là nos grands et leur pourpre, je m'entretiens avec ce sage demi-vêtu, et je l'admire. Et comment ne pas l'admirer? Je vois que rien ne lui fait faute. On peut tout mépriser, on ne peut jamais tout avoir. Pour arriver aux richesses, le mépris des richesses est la voie la plus courte. Or comment vit notre Démétrius? Non en fier contempteur de tous les biens de la Fortune, mais en homme qui les abandonne aux autres.

Tu es chagrin de la mort de Flaccus ton ami; mais je ne voudrais pas t'en voir affecté plus qu'il ne convient. Ne pas l'être du tout, j'aurais peine à te le demander, tout sûr que je suis que ce serait le mieux. Mais à qui cette fermeté d'âme serait elle donnée, sinon à l'homme qui s'est déjà mis fort au-dessus de la Fortune? Cet homme même éprouverait alors un commencement d'émotion, mais rien qu'un commencement. Pour nous, on peut nous excuser de nous laisser aller aux larmes, si elles ne coulent pas avec excès, et si nous-mêmes savons les arrêter. Nos yeux ne doivent ni demeurer secs à la perte d'un ami, ni s'épuiser de larmes ; il faut pleurer, mais non se fondre de douleur. Tu trouves dure la loi que je t'impose; et pourtant le prince des poètes grecs n'accorde le droit de pleurer que pour un seul jour ; et il a dit que Niobé même songea à prendre de la nourriture. Veux-tu savoir d'où viennent les lamentations, les pleurs immodérés? On veut afficher par là ses regrets : on ne cède pas à son affliction, on en fait parade. Ce n'est point pour ce qu'on souffre qu'on est triste. Déplorable folie! De la prétention jusque dans les larmes[81]!

« Eh quoi! oublierai-je mon ami? » Il est bien court, le souvenir que tu lui promets, s'il ne dure pas plus que ta douleur. Ce front si rembruni va s'éclaircir au moindre sujet de rire qu'offrira le hasard : je ne te renvoie pas même à cette longueur de temps qui adoucit tous les regrets et calme les plus violents désespoirs. Dès que tu cesseras de t'observer, ce fantôme de tristesse s'évanouira. A présent tu choies ta douleur, tu la choies, et encore t'échappe-t-elle ; plus elle est vive, plus elle cesse vite. Appliquons-nous à trouver des charmes au souvenir de nos amis perdus ; car on n'aime pas à revenir sur une pensée constamment douloureuse. Toutefois si c'est pour l'homme une loi nécessaire qu'il ne puisse sans un serrement de cœur se rappeler ces noms chéris ; cette émotion non plus n'est pas sans jouissance. En effet, suivant le mot de notre Attalus, « le soutenir d'un ami qui n'est plus a pour nous cette douceur un peu âpre qui plaît dans certains fruits; comme en un vin trop vieux son amertume même nous flatte ; mais après quelque temps toute âpreté s'émousse, et le plaisir nous arrive sans mélange. »

Si nous l'en croyons, « penser à nos amis vivants, c'est savourer le miel et les gâteaux les plus exquis ; se ressouvenir de ceux qui ont cessé d'être est une satisfaction quelque peu acerbe. Or on ne contestera pas que l'acidité aussi et toutes les saveurs d'un genre sévère stimulent l'estomac. Moi, je pense autrement : la mémoire de mes amis morts m'est douce et attrayante. Car je les ai possédés comme devant les perdre ; je les ai perdus comme les possédant encore.

Prends donc, cher Lucilius, un parti qui convienne à tes sentiments d'équité : cesse de mésinterpréter le don que te fit la Fortune. Elle l'a repris, mais elle l'avait donné.[82]

Jouissons pleinement de nos amis : qui sait pour combien de temps ils nous sont laissés? Songeons que de fois nous les quittâmes pour quelque lointain voyage ; combien, demeurant au même, lieu, nous fûmes souvent sans les voir ; nous reconnaîtrons que de leur vivant la privation a été plus longue. Mais comment souffrir ces hommes qui après avoir tant négligé leurs amis les pleurent si lamentablement, et ne vous aiment que s'ils vous ont perdu? Leur chagrin déborde avec d'autant plus d'effusion qu'ils ont peur qu'on ne mette en doute s'ils furent bons amis : c'est chercher tard à faire ses preuves. A-t-on d'autres amis? c'est mal mériter d'eux, c'est peu les estimer, comme incapables à eux tous de nous consoler d'une seule perte. N'en a-t-on point d'autres? on s'est fait soi-même plus de tort qu'on n'en a reçu de la Fortune. Elle ne nous a pris qu'un ami : nous n'avions pas su en faire un second. Et puis, dans son amitié unique, il n'a pas mis d'excès l'homme qui n'a pu en acquérir plus d'une. Celui qui, dépouillé par un vol de son seul vêtement, aimerait mieux déplorer son sort que d'aviser aux moyens de se parer du froid, de trouver à couvrir ses épaules, ne te semblerait-il pas un grand fou? L'être que tu aimais est dans la tombe : cherche un cœur à aimer. Mieux vaut réparer ta perte que de pleurer.

Je vais ajouter une vérité bien rebattue, je le sais; néanmoins je ne veux pas l'omettre, quoique tout le monde l'ait dite. Le terme des douleurs que n'a point fait cesser la raison arrive avec le temps ; or pour l'homme sensé la plus honteuse manière de guérir c'est de guérir par lassitude. Mieux vaut renoncer à ton chagrin que d'attendre qu'il renonce à toi ; sèche donc au plus tôt des larmes qui, lors même que tu le voudrais, ne peuvent longtemps couler.[83] Nos pères ont limité à une année le deuil des femmes, non pour qu'elles pleurassent tout ce temps, mais pour qu'il ne fût point dépassé ; chez l'homme, aucun délai n'est légitime, parce qu'aucun ne lui fait honneur. Eh bien! de toutes ces inconsolables qu'on eut peine à retirer du bûcher, à séparer du cadavre de leurs époux, cite m'en une dont les larmes aient duré tout un mois. Rien ne rebute si vite que le spectacle de l'affliction : récente, elle trouve des consolateurs et s'attire quelques sympathies; invétérée, elle prête au ridicule et avec raison : c'est alors hypocrisie ou sottise.

Voilà ce que j'ose t'écrire, moi qui ai pleuré si immodérément mon cher Annæus Sérénus qu'à mon grand déplaisir je suis un exemple de ceux que la douleur a vaincus. Mais je condamne aujourd'hui ce que j'ai fait alors, et je vois que la plus grande cause de ma vive affliction venait de n'avoir jamais pensé qu'il pouvait mourir avant moi. Je ne me représentais qu'une chose, que j'étais son aîné, et son aîné de beaucoup ; comme si le Destin suivait l'ordre des âges! Souvenons-nous donc à chaque instant que nous et tous ceux que nous aimons, sommes mortels. Je devais me dire : « Mon frère Sérénus est plus jeune que moi : mais que fait cela? Il devrait mourir après moi, comme il peut mourir avant, n Je n'y songeai point, je n'étais pas prêt ; et tout d'un coup la Fortune m'a frappé. Maintenant je me répète que tout est mortel, et que la mort n'a point de règle fixe. Dès aujourd'hui peut arriver ce qui peut arriver un jour quelconque. Pensons donc, cher Lucilius, que nous serons bientôt nous-mêmes où nous sommes si fâchés qu'il soit. Et peut-être, si, comme l'ont publié les sages, il est un lieu qui reçoive nos âmes, l'ami que nous croyons perdu n'a fait que nous devancer.

Éloge du philosophe Q. Sextius. Respect dû aux anciens, instituteurs de l'humanité.

Tu étais hier avec nous. Tu pourrais te plaindre si ce n'avait été qu'hier; aussi ajouté-je : avec nous; car avec moi, tu y es toujours. Il m'était survenu de ces amis pour lesquels on fait plus grande fumée, non pas celle que vomissent les cuisines de nos gourmands et qui donne l'alarme aux gardes de nuit; c'était cette fumée, modeste encore, qui révèle la venue de quelques hôtes. La conversation fut variée, comme est celle d'un repas, sans mener à fin aucun sujet, mais sautant d'une chose à une autre. On lut ensuite un ouvrage de Q. Sextius[84] le père, homme supérieur, si tu m'en crois, et, bien qu'il le nie, stoïcien. Bons Dieux! que de vigueur, que d'âme! On ne trouve pas cela chez tous les philosophes. Combien dont les écrits n'ont d'imposant que le titre et sont des corps vides de sang! Ils dogmatisent, ils disputent, ils chicanent : ils n'élèvent point l'âme, car ils n'en ont pas. Lis Sextius, et tu diras : « Voilà de la vie, du feu, de l'indépendance, voilà plus qu'un homme, il me laisse plein d'une foi sans bornes. » En quelque situation d'esprit que je sois, quand je le lis, je te l'avouerai, je défierais tous les hasards et je m'écrierais volontiers : « Que tardes-tu, ô Fortune? Viens sur l'arène! Tu me vois prêt. » Je sens en moi l'ardeur de cet Ascagne qui cherche où s'essayer, où faire preuve d'intrépidité, qui souhaiterait

Je voudrais avoir quelque chose à vaincre, de quoi m'exercer à la souffrance. Car Sextius a aussi ce mérite, qu'il vous montre la grandeur de la souveraine félicité, sans vous ôter l'espoir d'y atteindre. Il vous apprend qu'elle est placée haut, mais accessible à l'homme résolu. C'est le sentiment qu'inspire aussi la vertu : on l'admire, et pourtant on ne désespère point. Pour moi certes, je donne un temps considérable à la seule contemplation de la sagesse : je ne l'envisage pas avec moins d'étonnement que l'univers lui-même, qui me frappe souvent comme un spectacle nouveau pour mes yeux.

Aussi je vénère les découvertes de la sagesse et leurs auteurs; je brille de les partager comme l'héritage d'une longue suite d'aïeux. C'est pour moi qu'ils l'amassèrent, pour moi qu'ils y mirent leurs sueurs. Mais agissons en bon père de famille : agrandissons l'héritage, et qu'il passe plus riche à nos neveux. Il reste encore, et il restera beaucoup à faire ; et pour qui naîtra mille siècles plus tard, la voie à de nouvelles conquêtes ne sera pas fermée. Mais lors même que nos devanciers auraient tout découvert, il y aura toujours, comme nouveauté, l'application, la science qui choisit et combine ce que les autres ont trouvé. Suppose qu'on nous ait laissé des recettes pour guérir les maux d'yeux; je n'ai plus à en chercher d'autres, mais à employer celles que je connais suivant le cas et la circonstance. Telle chose ramollit les tumeurs de l'œil ; telle autre diminue le gonflement des paupières ; ceci détourne le feu subit de la fluxion, cela rend la vue plus perçante. Il faut broyer ces drogues, choisir le moment, mesurer les doses pour chaque mal. Les remèdes de l'âme ont été trouvés par les anciens ; quand et comment les appliquer, c'est là notre tâche, notre étude à nous. Ils ont fait beaucoup, ceux qui nous ont précédés, mais ils n'ont pas tout fait : ils n'en méritent pas moins notre admiration et un culte analogue à celui des Dieux. Pourquoi n'aurais-je pas les portraits de ces grands hommes comme des encouragements à bien faire, et ne fêterais-je pas les jours où ils sont nés? Pourquoi ne prononcerais-je pas leurs noms avec un sentiment de vénération? Celle que je dois aux maîtres de mon enfance, je la porte à ces précepteurs du genre humain, par qui les sources du bien suprême ont découlé sur nous. Si je rencontre un consul ou un préteur, je leur rends tout l'honneur dû à d'honorables personnages, je descends de cheval, je me découvre la tête, je cède le passage ; et les deux Catons, et le sage Lelius et Socrate avec Platon, et Zénon et Cléanthe, je les recevrais dans mon âme sans offrir un digne hommage à tant de mérites! Non, je les salue de tous mes respects ; je me lève toujours devant ces grands noms.

Opinions de Platon, d'Aristote et des stoïciens sur la cause première.

La maladie m'a pris une partie de la journée d'hier : toute la matinée a été pour elle, elle ne m'a laissé que l'après-midi. J'en profitai d'abord pour essayer de la lecture ; puis, mon esprit l'ayant pu soutenir, je me risquai à lui commander ou plutôt à lui permettre davantage. Je me mis à écrire, et même avec plus d'application qu'à l'ordinaire, en homme qui lutte avec un sujet difficile et qui ne veut pas être vaincu. Enfin il me vint des amis qui me firent violence et m'arrêtèrent tout court comme un malade intempérant. Je cessai d'écrire pour converser; et je vais t'exposer le sujet sur lequel nous sommes en litige. Nous t'avons constitué arbitre; tu as plus à faire que tu ne penses ; trois parties sont au procès.

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