Lettres à Lucilius (page 13)
« La retraite! diras-tu ; toi, Sénèque, tu me la conseilles! Tu te laisses aller aux phrases d'Épicure! » Oui, je te prêche le repos ; mais un repos où tu fasses de plus grandes et de plus belles choses que celles que tu quitteras. Frapper aux portes orgueilleuses des grands, tenir registre des vieillards sans héritiers, avoir grand crédit sur la place, sont des avantages en butte à l'envie, éphémères, et, à vrai dire, ignobles. Tel l'emporte beaucoup sur moi par son influence sur les juges, tel autre par son temps de service militaire et le haut rang qu'il lui a valu, un autre par la foule de ses clients. Cette foule, que je ne puis avoir, lui donne plus de crédit. Est-ce un grand mal que les hommes triomphent de moi, si à ce prix je triomphe de la Fortune? Plût aux dieux que cette détermination eût été de bonne heure embrassée par toi, et que ce ne fût pas en présence de la mort que nous songeassions à vivre heureusement! Aujourd'hui même tarderons-nous encore? Car que de choses sur la frivolité, sur le danger desquelles la raison devait nous convaincre et que l'expérience nous dévoile maintenant! Faisons comme ceux qui quittent les derniers la barrière et qui forcent de vitesse pour regagner le temps perdu : que l'éperon redouble ses coups. Nous sommes dans l'âge qui se prête le mieux aux études de la sagesse ; la vie a jeté son écume, les passions indomptées d'une ardente jeunesse sont bien amorties ; peu s'en faut qu'elles ne soient éteintes. « Mais ce que tu apprends au moment du départ, quand te servira-t-il et à quoi? » A partir meilleur! Au reste, n'en doute pas, aucun âge n'est plus propre à la sagesse que celui où des épreuves multipliées et de longues et fréquentes souffrances ont dompté la nature et qui arrive aux salutaires pratiques par l'épuisement des passions. Cette heureuse saison est la nôtre : quiconque dans la vieillesse est parvenu à être sage le doit à ses années.
Je n'aime pas à te voir changer de lieux et voltiger de l'un à l'autre. D'abord de si fréquentes migrations sont la marque d'un esprit peu stable. La retraite ne lui donnera de consistance que s'il cesse d'égarer au loin ses vues et ses pensées. Pour contenir l'esprit, commence par fixer le corps, autre fugitif; et puis c'est la continuité des remèdes qui les rend surtout efficaces ; n'interromps point ce calme et cet oubli de ta vie antérieure. Laisse à tes yeux le temps de désapprendre, et à tes oreilles de se faire au langage de la raison. Dans chacune de tes excursions, ne fût-ce qu'en passant, quelque objet propre à réveiller tes passions viendra t'assaillir. L'homme qui s'efforcera d'arracher l'amour de son cœur évitera tout ce qui rappellerait la personne aimée ; car rien n'est plus sujet que l'amour aux recrudescences; de même pour bannir tout regret des choses qui enflammèrent nos désirs on détournera ses yeux et ses oreilles de ce qu'on aura quitté. La passion est prompte à la révolte ; n'importe où elle se tourne, quelque chose se présente qui intéresse ses préoccupations. Point de mauvais penchant qui n'ait à offrir son appât. L'avarice promet de l'argent; la mollesse, mille voluptés diverses ; l'ambition, la pourpre et les applaudissements et par suite la puissance et tout ce que peut la puissance. Chaque vice te sollicite par un salaire : la retraite veut des sacrifices gratuits. Un siècle entier suffirait à peine pour que des vices enhardis par une longue licence pussent se réduire et accepter le joug; que sera-ce si le court espace qui nous reste est morcelé par des lacunes? Pour amener une œuvre quelconque à la perfection il faut la vigilance et l'attention les plus soutenues. Si tu me veux croire, médite bien ces vérités : exerce-toi, soit à bien accueillir la mort, soit à la prévenir, si la raison t'y engage. Il n'importe qu'elle vienne à nous, ou que nous allions à elle. Persuade-toi de la fausseté du mot que répètent tous les ignorants : Heureux qui meurt de sa belle mort! Et puis tu peux te dire : nul ne meurt qu'à son jour. Tu ne perds rien de ta part de temps: qu'abandonnes-tu? Ce qui n'est pas à toi.
Après un long intervalle, j'ai revu ton cher Pompéi; je me suis retrouvé en présence de ma jeunesse. Tout ce que j'y avais fait alors, il me semblait que je le pouvais recommencer, que je l'avais fait peu auparavant. Nous avons côtoyé la vie, Lucilius ; et de même que sur mer, comme dit notre Virgile,
ainsi, dans cette course si rapide du temps, s'efface d'abord notre enfance, puis notre adolescence, puis, n'importe comme on l'appelle, la saison intermédiaire du jeune homme au vieillard, frontière des deux âges, puis les meilleures années de notre vieillesse même, et enfin commence à nous apparaître le terme commun du genre humain. Nous y voyons recueil, insensés que nous sommes, et c'est le port, souvent désirable, jamais à fuir. Celui qui dès ses premiers ans s'y voit déposé n'a pas plus à se plaindre qu'un passager dont la traversée a été prompte. Car tantôt, tu le sais, la paresse des vents se joue de lui et le retient dans un calme indolent qui ennuie et qui lasse ; tantôt un souffle opiniâtre le porte avec une extrême vitesse à. sa destination. Ainsi de nous, crois-moi : la vie a mené rapidement les uns au but où il faut bien qu'arrivent même les retardataires ; elle a miné et consumé lentement les autres ; et tu n'ignores pas qu'il ne faut point se cramponner à elle ; car ce n'est pas de vivre qui est désirable, c'est de vivre bien. Aussi le sage vit autant qu'il le doit, non autant qu'il le peut. Il décidera où il lui faut vivre, avec qui, comment, dans quel rôle : ce qui l'occupe, c'est quelle sera sa vie, jamais ce qu'elle durera. Est-il assailli de disgrâces qui bouleversent son repos, il quitte la place, et n'attend pas pour le faire que la nécessité soit extrême ; mais du jour où la Fortune lui devient suspecte, il examine, non sans scrupule, s'il ne doit pas dès lors cesser d'être. « Qu'importe, dit-il, que je me donne la mort ou que je la reçoive, que je finisse plus tôt ou plus tard? je n'ai pas là grand dommage à craindre. » On ne perd pas grand’ chose à voir fuir tout d'un coup ce qui échappait goutte à goutte. Mourir plus tôt ou plus tard est indifférent ; bien ou mal mourir ne l'est pas. Or, bien mourir, c'est nous soustraire au danger de mal vivre. Aussi regardé-je comme des plus pusillanimes le mot de ce Rhodien[100]
qui, jeté par un tyran dans une fosse et nourri là comme une bête sauvage, dit à quelqu'un qui lui conseillait de se laisser mourir de faim : « Tant que la vie lui reste, l'homme peut tout espérer. » Cela fût-il vrai, la vie doit-elle s'acheter à tout prix? L'avantage le plus grand et le mieux assuré, je ne voudrais pas l'obtenir par un indigne aveu de lâcheté. Irai-je songer que la Fortune peut tout pour celui qui vit encore? Pensons plutôt qu'elle ne peut rien contre qui sait mourir.
Il est des cas pourtant où, sa mort fût-elle sûre, imminente, et fût-il instruit que la peine capitale l'attend, la main du sage ne se prêtera point à exécuter l'arrêt. C'est folie de mourir par crainte de la mort. Voici venir celui qui tue : attends-le. Pourquoi le devancer? Pourquoi te faire l'agent de la cruauté d'autrui? Es-tu jaloux du bourreau, ou plains-tu sa peine? Socrate pouvait finir sa vie en s'interdisant toute nourriture et préférer la faim au poison ; cependant il passa trente jours en prison et dans l'attente du supplice, non avec l'idée que tout était possible, qu'un si long délai ouvrait le champ à beaucoup d'espérances, mais il voulait satisfaire aux lois et que ses amis pussent jouir de Socrate à ses derniers instants. Qu'y eût-il eu de plus absurde que l'homme qui méprisait la mort redoutât la ciguë? Scribonia, femme d'un haut mérite, était la tante de Drusus Libo, jeune homme aussi stupide que noble, et à prétentions plus élevées qu'on ne les eût permises à qui que ce fût en ce temps-là, ou à lui-même en aucun temps. Au sortir du sénat, rapporté malade dans sa litière qui certes n'était pas suivie d'un nombreux convoi, car tous ses proches avaient indignement abandonné celui qui pour eux n'était déjà plus un accusé, mais un cadavre, il délibéra s'il se donnerait la mort ou s'il l'attendrait. « Quel plaisir auras-tu, lui dit Scribonia, à faire la besogne d'autrui? » Elle ne le persuada pas, il se tua et fit bien ; car devant mourir trois ou quatre jours après, au gré de son ennemi, vivre c'était préparer à cet ennemi une jouissance. Tu ne saurais donc décider en thèse générale s'il faut prévenir ou attendre la mort quand une violence étrangère nous y condamne ; une foule de circonstances peuvent déterminer pour ou contre. Si je puis opter entre une mort compliquée de tortures et une mort simple et douce, pourquoi ne prendrais-je pas cette dernière? Tout comme je fais choix du navire, si je veux naviguer; de la maison, s'il me faut un logis, ainsi du genre de mort par où je voudrais sortir d'ici. Et de même que la vie n'en est pas meilleure pour être plus longue, la mort la plus longue est la pire de toutes. La mort est la chose où l'on doit le plus agir à sa fantaisie : l'âme n'a qu'à suivre son premier élan : préfère-t-elle le glaive, le lacet ou quelque breuvage propre à glacer les veines, qu'elle achève son œuvre et brise les derniers liens de sa servitude. On doit compte de sa vie aux autres, de sa mort à soi seul. La meilleure est celle qu'on choisit.[101]
Il est absurde de se dire : « On prétendra que j'ai montré peu de courage, ou trop d'irréflexion, ou qu'il y avait des genres de mort plus dignes d'un grand cœur. » Dis-toi plutôt que tu as en main la décision d'une chose où l'opinion n'a rien à voir. N'envisage qu'un but : te tirer des mains de la Fortune au plus vite ; sinon υ ne manquera pas de gens qui interpréteront mal ta résolution. Tu trouveras même des hommes professant la sagesse qui nient qu'on doive attenter à ses jours, qui tiennent que le suicide est impie et qu'il faut attendre le terme que la nature nous a prescrit. Ceux qui parlent ainsi ne sentent pas qu'ils ferment les voies à la liberté. Un des plus grands bienfaits de l'éternelle loi, c'est que pour un seul moyen d'entrer dans la vie, il y en a mille d'en sortir. Attendrai-je les rigueurs de la maladie ou des hommes, quand je puis me faire jour à travers les tourments et balayer les obstacles? Le grand motif pour ne pas nous plaindre de la vie, c'est qu'elle ne retient personne. Tout est bien dans les choses humaines dès que nul ne reste malheureux que par sa faute. Vous plaît-il de vivre? vivez ; sinon, vous êtes libres : retournez au lieu d'où vous êtes venus. Pour calmer une douleur de tête vous vous êtes mainte fois fait tirer du sang; pour diminuer une pléthore, on vous perce la veine ; or il n'est pas besoin qu'une large blessure partage vos entrailles pour vous ouvrir les vastes champs de la liberté : une lancette suffit ; la sécurité est au prix d'une piqûre.[102]
D'où nous vient donc tant d'apathie et d'hésitation? Nul de nous ne songe qu'il devra un jour quitter ce domicile. Comme d'anciens locataires, trop attachés aux lieux et à leurs habitudes, les incommodités qui nous pressent ne peuvent nous en chasser.[103] Veux-tu être indépendant de ton corps? Ne l'habite que comme un lieu de passage. Considère-le comme une tente dont tôt ou tard il faudra te passer : tu subiras avec plus de courage la nécessité d'en sortir. Mais comment la pensée de finir viendrait-elle à qui désire tout et sans fin? Rien au monde n'est plus nécessaire à méditer que cette question du départ ; car pour les autres épreuves, on s'y aguerrit peut-être en pure perte. Nous aurons préparé notre âme à la pauvreté ; et nos richesses nous seront restées. Nous l'aurons armée de mépris contre la douleur; et, grâce à une santé ferme et inaltérable, jamais l'essai de cette vertu ne nous sera demandé. Nous nous serons fait une loi de supporter avec constance la perte des êtres les plus regrettables ; et tous ceux que nous aimons auront survécu respectés par le sort. Savoir mourir est la seule chose qu'un jour on exigera forcément de nous.
Ne va pas croire que les grands hommes seuls ont eu la force de rompre les barrières de l'humaine servitude. Ne prétends pas qu'il a fallu être Caton pour arracher de sa main cette âme que le glaive n'avait pu faire sortir. Des hommes de la condition la plus vile se sont, par un généreux effort, mis hors de tous périls : n'étant pas maîtres de mourir à leur guise, ni de choisir tel qu'ils l'eussent voulu l'instrument de leur trépas, ils se sont saisis du premier objet venu ; et ce qui de sa nature était inoffensif, leurs mains courageuses en ont fait une arme mortelle. Naguère, au cirque des animaux, un des Germains commandés pour le spectacle du matin se retira, sous prétexte d'un besoin naturel, dans le seul endroit où les gardiens le laissaient libre ; là il prit le morceau de bois où était fixée l'éponge nécessaire à la propreté du corps, se l'enfonça tout entier dans la gorge, et interceptant le passage de l'air parvint à s'étouffer. « C'était traiter la mort avec peu de respect! » Sans contredit. « Et d'une façon bien sale et bien peu noble! » Eh! quoi de plus sot, quand on veut mourir, que de faire le délicat sur les moyens? Voilà un homme de cœur! Qu'il méritait bien qu'on lui laissât le choix de sa mort! Quel noble usage il eût fait d'un glaive! Qu'il se serait intrépidement jeté dans les profondeurs de la mer ou sur les pointes aiguës d'un rocher! Privé de toute ressource, il sut ne devoir qu'à lui-même la mort et l'arme qui la lui donna : il nous apprit que pour mourir rien ne nous arrête que la volonté. Qu'on juge comme on voudra l'action de cet homme énergique ; mais qu'on reconnaisse que le trépas le plus immonde est préférable à la plus élégante servitude. J'ai commencé à citer des hommes de la classe la plus abjecte, je vais poursuivre, car on exigera davantage de soi en voyant ceux qu'on méprise le plus s'élever au mépris de la mort. Les Catons, les Scipions, et d'autres dont les noms sont pour nous l'objet d'une admiration traditionnelle, nous les croyons trop grands pour être imités ; eh bien! nous allons voir le même courage offrir d'aussi nombreux exemples dans une ignoble arène que chez nos héros de guerre civile. Tout récemment un malheureux, conduit sur un chariot entouré de gardes pour servir au spectacle du matin, feignit d'être accablé de sommeil, laissa glisser sa tête vacillante jusque entre les rayons de la roue, et attendit, ferme sur son siège, qu'en tournant elle lui rompit le cou ; le chariot même qui le menait au supplice servit à l'y soustraire.
Il n'est plus d'obstacles pour qui veut les rompre et sortir de la vie. Le lieu où la nature nous garde est ouvert de toutes parts. Tant que le permet la nécessité, voyons à trouver une issue plus douce ; avons-nous sous la main plus d'un moyen d'affranchissement, faisons notre choix, examinons lequel réussira le mieux : l'occasion est-elle difficile, la première venue sera la meilleure, saisissons-la, fût-elle inouïe et sans exemple. Les expédients ne sauraient manquer pour mourir là où le courage ne manque pas. Vois les derniers des esclaves : quand l'aiguillon du désespoir les presse, comme leur génie s'éveille et met en défaut toute la vigilance de leurs gardiens! Celui-là est grand qui s'impose pour loi le trépas et qui sait le trouver.
Je t'ai promis plusieurs exemples de gladiateurs. Voici le dernier. Lors de la seconde naumachie, un Barbare se plongea dans la gorge la lance qu'il avait reçue pour combattre. « Pourquoi, se dit-il, ne pas me soustraire à l'instant même à tous ces supplices, à toutes ces risées? J'ai une arme, attendrai-je la mort? » Ce fut là une scène d'autant plus belle à voir qu'il est plus noble à l'homme d'apprendre à mourir qu'à tuer. Eh quoi! L'énergie qu'ont des âmes dégradées et des malfaiteurs, ne l'aurons-nous pas, nous qui pour braver les mêmes crises sommes armés par de longues études et par le grand maître de toutes choses, la raison? Nous savons par elle que le terme fatal a diverses avenues, mais est le même pour tous, et qu'il n'importe par où commence ce qui aboutit à même fin. Par elle nous savons mourir, si le sort le permet, sans douleur, sinon, par tout moyen possible, et nous saisir du premier objet propre à trancher nos jours. Il est inique de vivre de vol;[104] mais voler sa mort est sublime.
Qu'il n'y a de bien que ce qui est honnête. Différents degrés de sagesse.
Tu ne cesses de me consulter sur tel ou tel détail de conduite, oubliant que la vaste mer nous sépare. Comme le grand mérite d'un conseil est d'être donné à temps, il doit arriver que sur certains points mon avis te parvienne lorsque déjà l'avis contraire est préférable. Car un conseil doit s'adapter à l'état des choses, et les choses humaines sont emportées ou plutôt roulent sans fin. Le conseil doit donc naître au jour du besoin ; et un jour, c'est encore trop long : il doit naître, comme on dit, sous la main. Or comment le trouver, le voici. Quand tu voudras savoir ce qu'il faudra fuir ou rechercher, que le souverain bien, que les grands principes de toute la vie soient devant tes yeux. Là en effet doivent se rapporter toutes nos actions; ordonner les parties est impossible quand l'ensemble n'est pas arrêté. Jamais peintre, eût-il ses couleurs toutes prêtes, ne rendra la ressemblance, s'il n'est fixé d'avance sur ce qu'il veut représenter. Nos fautes viennent de ce que nos délibérations embrassent toujours des faits partiels, jamais un plan général de vie. On doit savoir, avant de lancer une flèche, quel but on veut frapper : alors la main règle et mesure la portée du trait. Notre prudence s'égare, faute d'avoir où se diriger. Qui ne sait pas vers quel port il doit tendre n'a pas de vent qui lui soit bon. Comment le hasard n'aurait-il point sur notre vie un pouvoir immense? Nous vivons au hasard.
Or il arrive à certaines gens de savoir ce qu'ils croient ignorer, comme parfois nous cherchons telles personnes qui sont avec nous : ainsi le plus souvent nous ne savons où réside le souverain bien et nous en sommes tout près. Et il ne faut ni beaucoup de paroles ni long circuit d'arguments pour le définir : on le démontre pour ainsi dire au doigt sans le morceler par mille divisions. Que sert en effet de l'étendre en imperceptibles catégories, quand on peut dire : « Le souverain bien est l'honnête, » et, chose plus merveilleuse encore, « l'honnête est le seul bien ; tous les autres sont faux et entachés de mensonge? » Si tu te l'es persuadé, si tu t'es passionné pour, la vertu, car l'aimer serait peu, tout ce que tu éprouveras à cause d'elle sera pour toi, quoi qu'en jugent les autres, heureux et prospère, la torture même, quand sur le chevalet tu demeureras plus calme que tes bourreaux ; la maladie, si tu ne maudis point ton sort et ne cèdes point à la souffrance. En un mot, tout ce qui aux yeux des autres est réputé maux s'adoucira et se tournera en biens si tu parviens à le dominer. Qu'il te soit démontré qu'il n'y a de bien que l'honnête ; et tous les désagréments de la vie tu les appelleras à bon droit des biens, quand du moins la vertu les aura ennoblis. Bien des gens s'imaginent que nous promettons plus que ne peut tenir l'humaine condition ; et ils ont raison, s'ils ne considèrent que le corps : qu'ils regardent à l'âme : c'est sur Dieu qu'ils mesureront l'homme.
Élève haut ta pensée, sage Lucilius, laisse là les puérilités littéraires de ces philosophes qui ravalent la plus magnifique chose à un jeu de syllabes ; dont les minutieux enseignements rapetissent et énervent l'esprit ; et tu te placeras au niveau des inventeurs non des précepteurs de ces dogmes, qui s'évertuent à faire voir dans la philosophie plus de difficultés que de grandeur.
Socrate qui ramena toute la philosophie à la morale, a dit aussi que le sommaire de la sagesse est de savoir discerner les biens et les maux. Suis donc de pareils guides, si j'ai sur toi quelque crédit, et tu seras heureux; consens à passer pour déraisonnable aux yeux de certains hommes. Essaye qui voudra contre toi l'outrage et l'injustice ; tu n'en souffriras rien, si la vertu est avec toi. Oui, veux-tu être heureux et franchement homme de bien, il est des mépris qu'il te faut accepter.[105] Nul n'est capable de cet effort, que celui pour qui tous biens sont égaux, vu que le bien n'est pas sans l'honnête et que l'honnête est dans tout bien au même degré.
« Mais quoi! Est-il égal que Caton soit nommé à la préture ou qu'il en soit exclu? Est-il égal qu'aux champs de Pharsale il soit défait ou victorieux? Ce bien, de demeurer invincible dans un parti vaincu, valait-il cet autre bien de rentrer vainqueur dans sa patrie et d'y rétablir la paix? » Pourquoi non? C'est la même vertu qui surmonte la mauvaise fortune et qui règle la bonne : or la vertu ne peut ni grandir ni décroître : elle est toujours de même stature. « Mais Cn. Pompée perdra son armée; mais cet imposant patriciat, cette élite de la République, avant-garde du parti pompéien, ce sénat romain sous les armes sera écrasé dans une seule action ; l'écroulement du colosse enverra ses débris tomber par tout le globe, les uns en Egypte, d'autres en Afrique, d'autres en Espagne, et cette malheureuse République n'aura pas môme la consolation de périr en une fois. » Oui, tous les malheurs dussent-ils éclater, Juba dans son royaume n'être point assez fort ni de la connaissance des lieux ni de l'obstiné dévouement du peuple à son roi; dût la foi même de ceux d'Utique fléchir brisée par le malheur, et Scipion voir en Afrique la fortune de son nom l'abandonner, Caton a pourvu dès longtemps à ce que nul dommage ne pût l'atteindre. « Il a été vaincu pourtant! » Eh bien! compte cela pour une exclusion de plus ; sa grande âme est prête à se voir interdire la victoire comme la préture. Le jour où celle-ci lui fut déniée, il joua à la paume; la nuit de sa mort il ne fit que lire : ce fut pour lui même chose de perdre la préture ou la vie; quoi qu'il pût arriver, il s'était fait une loi de le souffrir. Pourquoi n'aurait-il pas souffert aussi le renversement de la République avec constance et résignation? Car est-il rien qui soit excepté de la chance des révolutions? Ni terre ni ciel n'y échappent, ni cette belle contexture de l'immense univers, bien qu'un Dieu le gouverne et le guide. Cet ordre sublime n'est point éternel; ce cours harmonieux, un jour viendra qui doit le rompre. Tout a sa marche et ses périodes fixes : tout doit naître, croître, s'éteindre. Ces grands corps qui roulent sur nos têtes, cette masse dont nous faisons partie, ce support en apparence immuable, attendent leur déclin et leur[106] terme. Il n'est rien qui n'ait sa vieillesse : inégaux sont les intervalles, mais la destinée est la même. Tout ce qui est cessera d'être, non pour périr, mais pour se décomposer. A nos yeux la décomposition c'est la mort, car nous regardons au plus près de nous; notre vue obtuse ne va pas au delà, c'est à la matière qu'elle s'attache; mais qu'on verrait avec plus de courage mourir et soi-même et les siens, si on s'élevait à l'espoir que tout passe ainsi et alterne de la vie à la mort,[107]
et se décompose pour se recomposer, et que c'est l'œuvre où s'emploie incessamment la toute-puissance du céleste ouvrier. Aussi, comme Caton, le sage en parcourant par la pensée l'ensemble des âges, se dira : « L'humanité entière, contemporains, race future, est condamnée à périr ; ces cités dominatrices, n'importe où elles soient, celles qui font l'honneur et l'orgueil des royaumes étrangers, un jour on cherchera quelle fut leur place; toutes par diverses causes auront disparu. La guerre détruira les unes, d'autres se consumeront dans les langueurs d'une paix dégénérée en apathie et dans le luxe, fléau des riches États. Toutes ces fertiles campagnes seront couvertes par la subite inondation des mers ; ou le sol brusquement affaissé les entraînera dans l'abîme. Pourquoi donc m'indigner ou gémir, si je devance de quelques moments la commune catastrophe? » Qu'une grande âme obéisse à Dieu : ce que la loi universelle prescrit, qu'elle n'hésite pas à le subir. Ou elle part pour une meilleure vie, pour habiter à jamais parmi les puissances divines un séjour de lumière et de paix ; ou du moins, désormais exempte de souffrir, elle va se réunir à son principe et rentrer dans le grand tout. Une honorable vie n'est donc point pour Caton un plus grand bien qu'une mort honorable, puisque la vertu ne renchérit pas sur elle-même. La vérité et la vertu, disait Socrate, sont même chose : pas plus que la vérité, la vertu ne peut croître, elle a toute sa perfection, toute sa plénitude.
Ne t'étonne donc pas que les biens soient égaux, tant ceux qu'il faut embrasser par choix, que ceux qu'amène le cours des choses. Car admettre l'inégalité, et compter le courage dans les tortures parmi les biens de second ordre, c'est le compter par là même au nombre des maux, c'est proclamer Socrate malheureux dans les fers, Caton malheureux de rouvrir sa blessure avec plus d'héroïsme qu'il ne l'avait faite, et Régulus le plus infortuné des hommes, parce qu'il porte la peine de la foi gardée même à des ennemis. Et pourtant nul n'a osé le dire, pas même la secte la plus efféminée : on nie le bonheur d'un tel homme, mais on ne dit pas qu'il ait été malheureux.
L'ancienne école académique avoue que l'homme peut être heureux au milieu de toutes ces souffrances, mais non pleinement ni d'une manière parfaite ; ce qui n'est nullement admissible. S'il est heureux, il l'est souverainement.[108] Et ce souverain bien n'a point de degré au delà de lui-même, dès que la vertu est trouvée, la vertu que l'adversité n'amoindrit pas, qui même en un corps tout mutilé demeure intacte,
Telle elle demeure, car elle a, comme je la conçois, le cœur haut et intrépide; tout ce qui la persécute l'exalte. L'enthousiasme qu'éprouvent souvent de jeunes et généreuses natures, si quelque acte honorable, qui les saisit par sa beauté, les pousse à braver tous les coups du sort, la sagesse saura bien l'inspirer et le transmettre ; elle nous convaincra que le seul bien c'est l'honnête, qu'il n'est susceptible ni de déchoir ni d'augmenter, pas plus que le niveau, qui apprécie la rectitude des lignes, ne fléchira. Si peu qu'on y changerait serait aux dépens de l'exactitude. Il faut en dire autant de la vertu : c'est une règle aussi qui n'admet point de courbure ; elle peut prendre plus de rigidité, jamais plus d'extension. Elle est juge de tout, et n'a point de juge. Si elle ne peut être plus droite qu'elle-même, les actes qui se font par elle ne sont pas plus droits les uns que les autres ; car il faut qu'ils lui soient conformes ; ils sont donc égaux.
« Mais encore! Est-il égal d'être sur un lit de festin ou sur un instrument de torture? » Cela te surprend? Voici qui te surprendra davantage : les joies de la table sont un mal, et les tortures du chevalet un bien, s'il y a honte dans le premier cas et gloire dans le second. Qui fait alors le bien ou le mal? Ce n'est pas la situation, c'est la vertu : n'importe où elle se montre, elle donne à tout la même mesure et le même prix. Je les vois d'ici me provoquer du geste, ceux qui jugent toutes les» âmes par la leur, parce que je dis qu'aussi heureux est l'homme qui porte l'adversité avec courage que celui qui use honnêtement de la prospérité ; aussi heureux le captif traîné devant un char, mais dont le cœur reste invincible, que le triomphateur lui-même. Nos adversaires jugent impossible tout ce qu'ils ne peuvent faire; c'est d'après leur faiblesse qu'ils décident de ce qu'est la vertu.[109] Qu'on ne s'étonne pas que le feu, les blessures, la mort, les plus durs cachots aient leur charme et quelquefois même soient choisis par l'homme! La diète est une peine pour l'intempérant ; le travail, un supplice pour le paresseux ; la continence[110]
désole le débauché ; et l'activité, l'homme qui n'y est point fait ; l'étude semble une torture à un esprit inappliqué;[111]
de même les épreuves pour lesquelles nous sommes tous si faibles, nous les croyons dures et intolérables, oubliant que pour bien des hommes c'est un tourment d'être privés de vin ou réveillés au point du jour. Ces épreuves ne sont pas difficiles en elles-mêmes ; c'est nous qui sommes lâches et énervés. Il faut apprécier avec une grande âme les grandes choses ; sans quoi nous voudrons voir en elles le vice qui est en nous. Ainsi le bâton le plus droit, plongé dans l'eau, présente l'apparence de lignes courbes et brisées. Ce n'est pas ce que nous voyons, mais la façon dont nous le voyons qui importe : l'esprit de l'homme n'aperçoit la vérité qu'à travers un brouillard. Donne-moi un jeune homme qu'ait respecté la corruption, qui au moral ait toute sa force, il dira qu'il trouve plus heureux celui qui porte sans fléchir le poids de l'adversité la plus accablante, celui qu'il voit plus grand que le sort. Ce n'est pas merveille qu'au milieu du calme on garde son assiette : mais admirons qu'un homme s'élève où les autres s'abaissent, et reste debout quand tous sont par terre. Qu'y a-t-il dans les tourments et dans tout ce qu'on nomme adversité qui soit vraiment un mal? C'est, ce me semble, que l'âme faiblisse, et plie, et vienne à tomber : rien de tout cela ne peut arriver au sage. Il se tient droit, quelque charge qui lui incombe ; rien ne le rapetisse ; rien de ce que l'homme doit subir ne le rebute. S'il fond sur lui quelqu'un de ces maux qui peuvent fondre sur tous, il n'en murmure point. Il connaît sa force, il sait qu'elle répond à sa tâche.
Je ne mets point le sage à part des autres hommes ; je ne le rêve pas inaccessible à la douleur, comme le serait un roc étranger à toute sensation. Je me souviens qu'il a été formé de deux substances : l'une, privée de raison, ressent les morsures, les flammes, la souffrance ; l'autre, en tant que raisonnable, est inébranlable dans ses convictions, intrépide, indomptée. En elle habite le souverain bien : tant qu'il n'a pas toute sa plénitude, l'âme s'agite incertaine ; mais quand il est parfait, l'immuable stabilité est conquise. Ainsi le néophyte, qui aspire au plus haut degré, l'adorateur de la vertu, lors même qu'il approche de ce bien parfait, comme il n'a pas su encore y mettre la main, se relâchera par intervalles, et laissera quelque peu se détendre le ressort moral ; car il n'a point franchi tout défilé suspect : il foule encore une terre glissante. Mais l'heureux mortel dont la sagesse est accomplie n'est jamais plus content de soi que quand il est fortement éprouvé ; ce qui épouvanterait les autres, lui, si l'exécution d'un noble devoir est à ce prix, non seulement s'y résigne, mais s'y dévoue et aime bien mieux s'entendre applaudir de sa constance que de sa fortune.
Je viens maintenant où m'appelle ton impatience.
Nous ne créons point une vertu hors de nature, une vague chimère : notre sage tremblera, souffrira, pâlira comme vous : sensations physiques que tout cela. Où donc y a-t-il calamité? Où y a-t-il mal véritable? Dans l'âme qui alors se voit abattue, réduite à confesser sa dépendance, à se repentir de sa vertu. Si la vertu du sage triomphe de la Fortune, trop de gens qui se piquent de sagesse s'effrayent souvent des plus légères menaces. Ici le tort est de notre côté : ce qui ne se dit que du sage, nous l'exigeons du commençant. Je me prêche cette vertu dont je fais l'éloge, mais je ne suis point encore converti;[112] quand je le serais, je n'aurais pas une résolution assez prompte, assez exercée pour courir à l'encontre de toutes les crises. Il est des couleurs que la laine prend du premier coup ; il en est dont elle ne peut s'imboire qu'après qu'on l'a mainte fois macérée et recuite : ainsi les enseignements vulgaires, à l'instant même où l'esprit les reçoit, sont réfléchis par lui ; mais si elle ne descend au fond de nous-mêmes et n'y séjourne longtemps, si au lieu d'imprimer une teinte légère, elle n'a coloré tout l'homme, la sagesse ne donne rien de ce qu'elle avait promis. Il faut peu de temps et fort peu de paroles pour enseigner que la vertu est l'unique bien, que tout au moins il n'en est point sans elle, et que cette vertu siège dans la meilleure partie de l'homme, dans la partie raisonnable. » Mais que sera cette vertu? Un jugement vrai, inébranlable, qui donnera tout mouvement à l'âme et lui fera voir à nu toutes les vaines apparences qui émeuvent ses passions. Ce jugement aura pour attribut de réputer biens, et biens égaux entre eux, toutes choses où la vertu aura mis la main. Or les biens corporels sont biens pour le corps, mais ne le sont pas pour tout l'homme. Ils auront sans doute quelque prix, du reste point de dignité : distants entre eux à de longs intervalles, ceux-ci seront plus grands, ceux-là moindres. Même chez les poursuivants de la sagesse il est de grandes inégalités, nous sommes forcés d'en convenir. L'un est arrivé à lever contre la Fortune un regard calme, mais non imperturbable, et qui cède ébloui par un trop vif éclat; un autre en est venu à l'envisager face à face ; s'il a franchi le dernier degré, le voilà plein d'une ferme confiance. L'imperfection nécessairement chancelle, et tantôt avance, tantôt glisse en arrière ou même tombe. Et on reculera, si l'on ne persiste à marcher d'effort en effort; pour peu que notre zèle, que notre consciencieux dévouement faiblissent, il faut rétrograder. Nul ne retrouve ses progrès où il les a laissés.
Courage donc et persévérance! Nous avons dompté moins de difficultés qu'il n'en reste encore ; mais c'est déjà une grande avance que de vouloir avancer. Cette vérité-là, j'en ai la conscience : je veux, et je veux de toute mon âme. Chez toi aussi je vois la même inspiration précipiter ta course vers le plus noble de tous les buts. Hâtons-nous donc! ainsi seulement la vie sera un bienfait ; autrement ce n'est qu'un obstacle dont il faut rougir, s'il nous retient dans l'ignominie. Faisons que tout notre temps soit pour nous : il ne nous appartiendra que si nous commençons à nous appartenir. Quand nous sera-t-il donné de mépriser l'une et l'autre fortune! Quand pourrai-je, toutes mes passions réduites et mises à la chaîne, faire entendre ce cri : J'ai vaincu! « Quels ennemis? » vas-tu dire. Ce n'est ni le Persan ni l'habitant du fond de la Médie, ni les contrées belliqueuses qui s'étendent peut-être au delà des Dahes, mais la cupidité, mais l'ambition, mais la crainte de la mort, qui triomphèrent des triomphateurs du monde·.
L'éclaircissement que tu me demandes je l'avais présent, lorsque j'étudiais cette matière ; mais il y a longtemps que je n'ai interrogé ma mémoire, et elle a peine à me répondre. Je sens qu'il m'est arrivé comme à ces livres dont la moisissure a collé les feuillets ; l'esprit a besoin qu'on le déroule et qu'on secoue de temps, à autre ce qu'on y a déposé, pour le trouver prêt quand le besoin l'exigera. Pour le moment donc différons ma réponse ; elle demande trop de soin et d'application. Au premier endroit où je pourrai me promettre un séjour un peu long, je me mettrai à l'œuvre. Il est en effet des choses qui peuvent s'écrire même en litière : il en est d'autres qui veulent le lit, le repos et le silence du cabinet. Toutefois ne laissons pas de faire quelque chose et en ces jours d'occupation et tant que dure le jour, car jamais les occupations ne cesseront de se succéder ; nous les semons : une seule en fait éclore plusieurs, sans compter les délais que nous nous accordons. « Quand j'aurai mis fin à ceci, j'étudierai de toute mon âme ; si j'arrive à régler cette fâcheuse affaire, je m'adonnerai à la philosophie. » Ce n'est pas pour les jours de loisir qu'il faut réserver la philosophie:[113]
négligeons tout le reste pour elle : pour elle nulle vie n'est assez longue, s'étendît-elle depuis l'enfance jusqu'au terme de la vieillesse la plus reculée. Il n'y a pas ici grande différence entre ne point travailler du tout et interrompre ses travaux, car ils n'en demeurent point où on les a quittés; comme ces ressorts mal tendus qui reviennent sur eux-mêmes, tout retombe bien vite jusqu'au point de départ, quand l'effort a discontinué.
Il faut résister aux occupations et, loin de les poursuivre, les repousser toutes. Point de temps qui ne soit propre aux études salutaires : que d'hommes toutefois n'étudient rien dans les conjonctures même pour lesquelles il faut étudier! « Il surviendra des empêchements! »
Qu'est cela pour une âme qui dans les affaires les plus graves demeure gaie et allègre? une sagesse imparfaite n'a que des joies entrecoupées ; le contentement du sage est continu : c'est un tissu que nul accident, nul coup de fortune ne peuvent rompre ; toujours et partout c'est le même calme, car il est indépendant d'autrui et n'attend de faveur ni du sort ni des hommes. Sa félicité est tout à fait interne : elle quitterait son âme, si elle venait d'ailleurs, mais elle naît en lui. De temps à autre quelque atteinte du dehors l'avertit qu'il est mortel ; mais l'atteinte est légère et ne passera point l'épiderme. Ce n'est plus qu'un souffle incommode : le bien suprême qui est en lui n'est pas ébranlé. En un mot si quelque désagrément lui arrive de l'extérieur, comme parfois sur un corps robuste et vigoureux des éruptions de pustules et de petits ulcères, l'intérieur n'éprouve aucun mal. Il y a la même différence entre le sage consommé et celui qui est en chemin de l'être qu'entre l'homme sain et l'homme qui, relevant d'une grave et longue maladie, trouve une sorte de santé dans la diminution des accès. Ce dernier, s'il ne s'observe, éprouvera des pesanteurs et des rechutes : le sage ne peut retomber ni dans son premier mal ni même dans tout autre. La santé du corps n'est en effet que pour un temps ; le médecin même qui l'a pu rétablir ne la garantit point : souvent il est rappelé chez celui qui l'avait fait quérir. L'âme une fois guérie l'est pour toujours. Voici les signes où l'on reconnaît l'âme saine : contentement d'elle-même ; confiance dans ses forces ; conviction complète que tous les vœux des mortels, toutes les grâces qui se donnent et se demandent ne sont de nulle importance pour la vie heureuse. Car ce qui peut recevoir une addition quelconque est imparfait ; ce qui peut subir des retranchements n'est point perpétuel ; pour jouir d'un contentement perpétuel il faut le puiser en soi. Toutes ces choses auxquelles le vulgaire aspire bouche béante ont leur flux et leur reflux : la Fortune ne nous livre rien en propre ; mais ses dons même accidentels ont leur charme quand la raison les règle et les mélange avec mesure. Elle seule assaisonne ces avantages extérieurs dont usent les âmes avides sans les apprécier.
Attalus employait souvent cette comparaison : « Vous voyez quelquefois un chien happer à la volée des morceaux de pain ou de viande que lui jette son maître : tout ce qu'il saisit est englouti du même coup ; et il espère, il appelle toujours autre chose. Voilà les hommes : quoi que la Fortune jette à leur impatience, ils le dévorent sans le savourer, toujours alertes et attentifs à s'emparer d'une nouvelle proie. » Tel n'est point le sage : il est rassasié ; toute grâce ultérieure est reçue par lui tranquillement et mise en réserve : il jouit d'une satisfaction suprême, intime. Tel autre aura beaucoup de zèle et sera en progrès, mais loin encore de la perfection : on le verra abaissé et relevé tour à tour, tantôt porté jusqu'au ciel, tantôt retombé sur la terre. Les affairés et les apprentis en sagesse marchent sans cesse de chute en chute : ils tombent dans le chaos d'Epicure, dans ce grand vide qui n'a pas de fond. Il est encore une troisième classe, celle des hommes qui côtoient la sagesse ; ils ne l'ont pas touchée ; mais ils l'ont sous les yeux et pour ainsi dire à portée : ils n'éprouvent plus de secousses, ne dérivent même plus et, sans tenir terre, sont déjà au port. Puis donc qu'il y a si grande différence des premiers aux derniers, puisque la classe intermédiaire a aussi ses avantages à côté de l'immense péril d'être rejetée plus loin qu'auparavant, ne nous livrons point aux affaires, fermons-leur la porte : une fois entrées, elles en attireront d'autres après elles. Arrêtons-les dès le principe. Mieux vaut les empêcher de commencer, que d'avoir à y mettre fin.
Que les philosophes ne sont ni des séditieux ni de mauvais citoyens.
C'est une erreur, à mon avis, de voir dans les fidèles serviteurs de la philosophie des citoyens rebelles et réfractaires, contempteurs des magistrats, des rois, de tous ceux qui administrent la chose publique.[114] Au contraire nul ne leur paye plus qu'eux le tribut d'une reconnaissance légitime, car nul ne fait plus pour eux que ceux qui leur permettent la jouissance d'un loisir tranquille. La sécurité publique concourant à leur noble projet de vivre vertueusement, comment l'auteur d'un si grand bien ne serait-il pas chéri d'eux comme un père? Et ils lui portent bien plus d'amour que ces esprits remuants, ces hommes d'intrigue qui doivent tant au prince et se prétendent encore ses créanciers, et sur qui ses grâces ne pleuvent jamais avec assez d'abondance pour désaltérer leur soif que l'on irrite en l'abreuvant. Or ne songer qu'à obtenir encore, c'est oublier ce qu'on a obtenu ; et de tous les vices de la cupidité le plus grand c'est qu'elle est ingrate. Ajoutons que de tous ces hommes qui ont des fonctions dans l'Etat nul ne considère qui il surpasse, mais par qui il est surpassé ; ils sont moins flattés de laisser mille rivaux derrière eux que rongés d'en voir un seul qui les précède. C'est le vice de toute ambition de ne point regarder derrière elle. Et ce n'est pas l'ambition seule qui ne s'arrête jamais; toute passion fait de même : elle part toujours du point d'arrivée.[115]
Mais l'homme pur et sincère qui a dit adieu au sénat, au forum, à toute participation au gouvernement, pour occuper sa solitude d'un plus sublime emploi, un tel homme affectionne, ceux à qui il doit de le faire sans risque ; lui seul leur voue un hommage désintéressé, car il tient d'eux, sans qu'ils s'en doutent, un immense bienfait. Tout ce qu'il a de respect et d'estime pour les instituteurs dont le dévouement l'a tiré des inextricables voies de l'ignorance, il l'étend à ceux sous la tutelle desquels il cultive les plus nobles arts. « Mais le souverain protège aussi les autres de son autorité. » Qui le conteste? Toutefois, comme on se sent plus obligé à Neptune, si, par un beau temps dont d'autres aussi profitaient, on a débarqué des objets plus précieux, plus nombreux que les leurs ; comme le marchand acquitte son vœu de meilleur cœur que le passager; et comme, parmi les marchands mêmes, la gratitude a plus d'effusion chez ceux qui amenaient des parfums, de la pourpre, des choses à vendre au poids de l'or, que chez ceux qui avaient entassé à bord des denrées de vil prix bonnes pour servir de lest : de même le bienfait de la paix, auquel tous participent, touche plus profondément l'homme qui en fait le meilleur usage. Car que de gens, sous l'habit civil, subissent de plus durs travaux qu'à la guerre! Penses-tu qu'on soit aussi reconnaissant de la paix quand on en consume les loisirs dans l'ivresse, dans la débauche, dans tous ces vices dont, fût-ce même au prix de la guerre, il faudrait rompre le cours? A moins que tu ne supposes le sage assez peu juste pour se croire personnellement libre de toute obligation envers le bienfaiteur de tous. Je dois beaucoup au soleil et à la lune, et pourtant ils ne se lèvent pas pour moi seul; les saisons, le Dieu qui les règle, sont mes bienfaiteurs particuliers, quoique cette belle ordonnance n'ait pas été établie en mon honneur. L'absurde cupidité humaine, avec ses distinctions de jouissance et de propriété, croit que rien n'est à elle de ce qui est à tout le monde ; le sage au contraire estime que rien n'est mieux à lui que les choses qu'il partage avec le genre humain, qui ne seraient pas communes si chacun n'y avait sa part, et il fait sienne jusqu'à la moindre portion de cette communauté.
D'ailleurs les grands, les véritables biens ne se morcellent point de manière à n'arriver à chacun que par minces dividendes : tout homme les obtient dans leur intégrité. Si dans les largesses solennelles on ne reçoit que ce qui fut promis par tête; si des festins publics, des distributions de victimes, de tout ce que la main peut saisir aucun n'emporte que son lot, il est des biens indivisibles, la paix, la liberté, qui appartiennent tout entiers à tous et à chacun.[116] De là le sage reporte sa pensée sur l'homme qui lui fait recueillir l'usage et le fruit de ces biens, sur l'homme qui ne l'appelle ni aux armes, ni à la garde des postes, ni à la défense des remparts ni à mille charges militaires, toutes de nécessité publique, et il rend grâce au pilote qui veille pour lui. Ce qu'enseigne surtout la philosophie, c'est de bien sentir comme de bien rendre les bienfaits dont l'aveu seul équivaut parfois au payement. Il confessera donc sa dette immense envers ce grand administrateur, cette seconde providence qui le gratifie d'un bienheureux repos, du libre emploi de ses journées, de cette tranquillité que ne trouble point l'embarras des devoirs publics.