Lettres à Lucilius (page 14)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Si l'on est si fort obligé à l'auteur de ce loisir dont voici la grâce la plus haute :

combien n'estimerons-nous pas cet autre loisir qui est le partage des dieux, qui nous fait dieux nous-mêmes?[118]

Oui, Lucilius ; et je t'invite à monter au ciel par un bien court chemin. « Jupiter, disait souvent Sextius, n'est pas plus puissant que l'homme de bien. » Jupiter a plus à donner aux mortels ; mais de deux sages le meilleur n'est pas le plus riche, comme entre deux pilotes également habiles tu ne donneras point la palme à celui du navire le plus grand et le plus magnifique. En quoi l'emporte Jupiter sur l'homme de bien? Il est plus longtemps vertueux. Le sage s'en estimera-t-il moins parce qu'un moindre espace circonscrit ses vertus? Tout comme de deux sages celui qui meurt plus âgé n'est pas plus heureux que celui dont la vertu fut, limitée à un moindre chiffre d'années ; ainsi Dieu ne surpasse point le sage en bonheur, quoiqu'il le surpasse en durée. La durée n'ajoute point à la grandeur de la vertu. Jupiter possède tout, mais pour faire part aux hommes de ce qu'il possède. Le seul usage qui lui en revienne, c'est que tous en usent grâce à lui. Le sage voit avec autant d'indifférence et de dédain que le fait Jupiter les richesses concentrées dans les mains des autres : d'autant plus fier de lui-même que Jupiter ne peut, et que lui ne veut pas en user. Croyons donc Sextius qui nous indique la plus noble route et qui nous crie : « C'est par ici qu'on monte dans les cieux ; c'est par la voie de la frugalité, de la tempérance, par la voie du courage. » Les dieux ne sont ni dédaigneux, ni jaloux : ils ouvrent les bras, ils tendent la main à qui veut s'élever jusqu'à eux. Tu t'étonnes que l'homme puisse monter jusqu'à Dieu! C'est Dieu qui descend jusqu'à l'homme,[119]

que dis-je? la relation est plus étroite, il entre dans l'homme. Il n'est aucune âme bonne sans Dieu.[120]

Il est tombé dans chaque créature humaine des germes célestes dont une heureuse culture obtient une moisson de même nature que la semence et digne en tout du créateur ; mais faute de soin, comme en un sol stérile et marécageux, ils meurent, et on voit naître de viles herbes au lieu de bon grain.

Ta lettre m'a charmé et m'a réveillé de ma langueur; du même coup mes souvenirs, déjà paresseux et lents, se sont ravivés. Comment, cher Lucilius, n'admettrais-tu pas comme le grand moyen de vivre heureux cette persuasion qu'il n'y a de bien que l'honnête? L'homme en effet qui croit à d'autres biens tombe au pouvoir de la Fortune et à la discrétion d'autrui ; celui qui pose l'honnête pour limite de tout bien a son bonheur en lui-même. D'autres seront affligés de la perte ou inquiets de la maladie de leurs enfants, ou désolés de leur inconduite et de la flétrissure qu'ils ont encourue ; une passion adultère fera le supplice de l'un, et l'amour conjugal le malheur de l'autre. Il s'en trouve qu'un échec met à la torture ; il en est que les honneurs importunent. Mais dans l'immense famille des humains la plus nombreuse classe de malheureux est celle qu'agite l'attente de la mort qui de tous côtés nous menace ; car d'où ne surgit-elle point? Comme étrangers sur une terre hostile, il leur faut porter çà et là des regards inquiets et au moindre bruit tourner la tête. Qui n'a point banni cette crainte de son cœur vit dans les transes et les palpitations. Vous ne rencontrez que bannis, que propriétaires chassés de leurs biens; qu'indigents au sein de l'opulence, genre de misère pire que toute autre ; ici des naufragés ; plus loin, jouets d'un sort pareil, des victimes du courroux[121]

populaire ou de l'envie, ce fléau des supériorités. Ils furent à l'improviste, en pleine sécurité, balayés comme par ces bourrasques qui, dans un jour serein auquel on a foi, nous surprennent,[122]

ou comme frappés d'un foudre soudain, d'un de ces coups dont les alentours même ont tremblé. Car tout ce qui fut près de l'explosion reste aussi étourdi que ceux qui en furent atteints. Ainsi, dans les catastrophes violentes, pour un seul écrasé tout le reste est dans la terreur,[123]

et les revers possibles contristent l'homme autant que les revers essuyés. Que le malheur fonde inattendu sur un voisin, tous s'alarment. Pareils à l'oiseau qu'effarouche le sifflement d'une fronde à vide, non seulement le coup nous fait tressaillir, mais le bruit seul du coup.[124]

Donc pour personne le bonheur n'est possible sous l'influence d'un tel préjugé ; car il n'y a de bonheur qu'où la crainte n'est pas : où tout est suspect la vie est mauvaise. Quiconque se livre beaucoup au hasard s'est ouvert une source féconde d'inextricables sollicitudes; une seule voie mène à l'abri du trouble, le dédain de l'extérieur et une conscience à qui l'honnête suffit. Car l'homme qui préfère quoi que ce soit à la vertu ou reconnaît d'autre bien qu'elle, celui-là court tendre la main aux dons que sème la Fortune et attend avec anxiété qu'il en tombe sur lui quelque chose.[125] Figure-toi cette Fortune ouvrant une loterie, et sur tout ce Concours de mortels, secouant de sa robe honneurs, crédit, richesses : ici les lots sont mis en pièces par les mains qui se les disputent ; ailleurs la mauvaise foi fait les parts entre associés ; certains dons coûtent cher à saisir après qu'ils vous étaient échus, soit qu'ils tombent sur l'homme qui n'y pensait pas, soit que, de vouloir trop étreindre, on les perde tous, et que de l'avide envahisseur ils soient repoussés plus loin. Mais, même parmi les pillards heureux, pas un ne garde jusqu'au lendemain la joie de sa rapine. Aussi les mieux avisés, sitôt qu'ils voient venir les distributions, fuient l'amphithéâtre, sachant bien quel haut prix se payent ces chétifs objets. Point de lutte à craindre quand on fait retraite ; les coups ne suivent pas qui s'éloigne : autour du butin est toute la mêlée. Il en est ainsi des largesses que la Fortune jette du haut de sa roue. On se travaille misérablement, on se multiplie, on voudrait avoir plusieurs mains ; on lève à chaque instant les yeux vers la distributrice : comme elles semblent tarder ces faveurs qui irritent nos désirs, que peu obtiendront, que tous espèrent! On voudrait les saisir au vol ; on triomphe si l'on a pris et si l'espoir de prendre est déçu chez d'autres ; et ce vil butin on l'expie par quelque grande disgrâce ou par les mécomptes de la possession. Eloignons-nous donc de ces jeux funestes, cédons la place aux hommes de proie : que l'attente des vains appâts qui pendent sur leurs têtes les tienne eux-mêmes plus vainement suspendus.

Quiconque a résolu d'être heureux ne doit reconnaître de bien que l'honnête. En admettre quelque autre, c'est d'abord mal juger de la Providence sur ce qu'elle envoie aux justes mille fâcheux accidents et que ses dons sont peu durables, sont exigus, comparés à la durée de l'ensemble des choses. Toutes ces plaintes font de nous d'ingrats appréciateurs des bienfaits célestes. Nous murmurons de ce qu'ils nous arrivent trop minces, trop précaires, de ce qu'ils nous quitteront. Voilà pourquoi nous ne consentons ni à vivre ni à mourir : vivre nous est odieux, mourir nous épouvante. Toutes nos résolutions chancellent, aucune félicité ne peut combler le vide de nos âmes. C'est que nous sommes encore loin de ce bien immense et suprême où il serait besoin que se fixât notre volonté, puisqu'au-dessus de la perfection il n'y a rien. « Tu demandes pourquoi la vertu n'a faute de quoi que ce soit! » Parce que, heureuse de ce qu'elle a, elle n'ambitionne pas ce qui est loin d'elle : tout lui est assez grand, car tout lui suffit. Qu'on s'écarte de ce système, plus de foi, ni de dévouement. Pour déployer ces deux vertus il faut supporter beaucoup de ce qu'on appelle maux, sacrifier beaucoup de ce qu'on affectionne comme biens. C'en est fait du courage, qui doit payer de sa personne ; c'en est fait de la grandeur d'âme, qui ne peut faire ses preuves qu'en méprisant comme mesquin tout ce que le vulgaire souhaite comme très grand ; c'en est fait de la reconnaissance, dont les témoignages sont autant de corvées pour l'homme qui connaît quelque chose de plus précieux que le devoir et un autre but que la vertu.

Mais, sans m'arrêter sur ce dernier point, ou ces biens ne sont pas ce qu'on les appelle, ou l'homme est plus heureux que Dieu : car les choses qui sont sous notre main Dieu ne les a point à son usage ; la luxure, les banquets splendides, les richesses, et tout ce qui entraîne l'homme par l'appât d'une volupté vile, de tout cela Dieu n'a que faire. Il faut donc croire que Dieu a faute de biens, ou il est prouvé par le fait qu'elles ne sont pas des biens ces choses que Dieu n'a pas. Ajoute que beaucoup de ces biens prétendus sont plus amplement répartis aux animaux qu'à l'homme. Leur appétit est plus vorace; les plaisirs de l'amour les lassent moins; leurs forces sont plus grandes, plus également soutenues; les voilà donc bien plus heureux que l'homme. Ils vivent en effet sans iniquités et sans fraudes ; ils jouissent de voluptés et plus pleines et plus faciles, sans craindre aucunement la honte ou le repentir. Vois maintenant s'il faut qualifier bien ce en quoi l'homme l'emporte sur Dieu. C'est dans l'âme qu'il faut circonscrire le souverain bien : il dégénère, si de la plus noble partie de nous-mêmes il passe à la plus vile, si nous le transportons aux sens, plus actifs chez la brute. Non : notre félicité suprême ne doit point se placer dans la chair.

Les vrais biens sont ceux que donne la raison :

substantiels et permanents, ils ne peuvent ni périr, ni même décroître ou s'amoindrir. Hors de là sont des biens de convention, ayant même nom que les véritables, sans avoir même vertu. Nommons-les donc des avantages, et, pour parler philosophiquement, des emprunte : sachons du reste qu'ils sont esclaves de l'homme et non point parties de lui-même ; qu'ils soient chez nous, mais à condition, rappelons-nous-le, qu'ils soient hors de nous. Même demeurant chez nous, comptons-les pour des possessions peu dignes et abjectes, dont nul n'a droit de se montrer vain. Car quoi de plus absurde que de s'applaudir de ce qui n'est point notre ouvrage? Que tout cela s'approche de nous, mais n'y adhère pas, afin que si on nous l'enlève, la séparation s'opère sans déchirement.[126] Il faut en user, non en faire gloire, et en user modérément, comme de dépôts prêts à fuir de nos mains. Quiconque ne fut point sobre dans la possession ne les garda jamais longtemps : car la félicité qui ne se tempère pas croule sur elle-même. Compte-t-elle sur ses fugitifs avantages, elle s'en voit délaissée bien vite : les conserve-t-elle, ils l'écrasent. Peu d'hommes ont pu sans risque déposer doucement leur prospérité : la plupart trébuchent en même temps que leur grandeur, accablés sous l'échafaudage qui les tenait exhaussés. Recourons donc à la prudence pour imposer à ces choses la mesure et l'économie : l'esprit de désordre gaspille et précipite les jouissances, et rien d'immodéré ne dure, si la raison, cette grande modératrice, n'en contient les écarts. C'est ce que te montrera la destinée d'une foule d'États qui virent tomber dans sa fleur même leur puissance déréglée : tout ce qu'avait élevé la vertu s'écroula par l'intempérance. Prémunissons-nous contre de tels malheurs. Or, contre la Fortune, point d'enceinte inexpugnable : c'est le dedans qu'il faut armer. Si le dedans est en sûreté, on pourra battre la place, mais non l'emporter. « Qui peut ainsi fortifier l'homme? » Tu es curieux de l'apprendre?

C'est, quoi qu'il arrive, de ne s'indigner de rien, de savoir que ce qui paraît nous blesser rentre dans le plan de conservation universelle et dans l'ordre des phénomènes qui assurent la marche et le rôle de la création. Que l'homme veuille tout ce qu'a voulu Dieu:[127] qu'il ne s'admire, lui et ce qui est en lui, que s'il est invincible, s'il tient le malheur sous ses pieds, si, fort de la raison, la plus puissante de toutes les armes, il triomphe du sort, de la douleur et de l'injustice. Aime la raison : cet amour sera pour toi un bouclier contre les plus rudes atteintes. L'amour de ses petits précipite la bête sauvage sur les épieux des chasseurs : son instinct farouche, son aveugle élan la rendent indomptable ; souvent la passion de la gloire envoie de jeunes courages braver et le fer et les feux ; il est des hommes qu'an fantôme d'honneur, une ombre de vertu jettent dans le suicide. Autant la raison est plus courageuse et plus constante que tout cela, autant elle se fera jour avec plus d'énergie à travers les épouvantails et les périls.

« Tous ne gagnez rien, nous dit-on, à nier qu'il existe aucun autre bien que l'honnête. Ce rempart-là ne vous mettra point à l'abri de la Fortune et de ses coups. Tous comptez en effet au nombre des biens des enfants qui vous aiment, une patrie jouissant de bonnes institutions, des parents vertueux. Or vous ne sauriez être impassibles témoins de leurs dangers : votre patrie assiégée, la mort de vos enfants, la servitude de vos proches vous bouleverseront. » Écoute contre ces objections ce qu'ordinairement on répond pour nous : puis j'exposerai ce qu'à mon sens on pourrait dire de plus. Il n'en est pas ici comme de ces avantages dont la disparition fait place à quelque incommodité : la santé qui s'altère, par exemple, de bonne devient mauvaise ; que notre vue s'éteigne, nous voilà frappés de cécité ; les jarrets coupés ôtent à l'homme non seulement son agilité, mais l'usage de ses jambes. De tels risques n'existent point pour les biens dont j'ai parlé ci-dessus. Comment? si je perds un fidèle ami, serai-je pour cela victime de la perfidie d'un autre? si je vois mourir des enfants qui m'aiment, s'ensuit-il que des cœurs dénaturés prennent leur place? D'ailleurs ce ne sont pas mes amis, mes enfants qui sont morts, ce sont leurs personnes. Et le bien ne saurait périr que d'une manière ; en devenant mal, ce que la nature ne permet pas, parce que toute vertu et tout produit de la vertu demeure incorruptible. Fuis, quand j'aurais perdu des amis, des enfants irréprochables et qui répondaient aux vœux de leur père, il me reste de quoi m'en tenir lieu. Qui m'en tiendra lieu? Tu le demandes? Ce qui les avait faits bons : la vertu. Elle ne laisse point de vide dans l'âme, elle l'occupe tout entière, elle en bannit tous les regrets : seule elle nous suffit, car tous les biens tirent d'elle leur valeur et leur origine. Qu'importe qu'une eau courante soit détournée et se perde, si la source d'où elle coulait est respectée? Tu ne prétends pas qu'un homme soit plus juste, plus réglé, plus prudent, plus honorable quand ses enfants survivent que quand ils périssent : donc il n'en sera pas plus vertueux : donc il n'en sera pas meilleur. On n'en est ni plus sage parce qu'on a quelques amis de plus, ni plus insensé pour quelques amis de moins : on n'en est donc ni plus heureux ni plus misérable. Tant que la vertu reste sauve, on ne s'aperçoit pas qu'on ait rien perdu.

« Qu'est-ce à dire? N'est-on pas plus heureux entouré d'un cercle d'amis et d'enfants? » Pourquoi le serait-on? Le souverain bien ne s'entame ni ne s'augmente : il est toujours en même état, quoi que la Fortune fasse, qu'une longue vieillesse nous soit octroyée, ou que nous finissions en deçà de la vieillesse : la mesure du souverain bien est égale, malgré l'inégalité d'âge. Four décrire un cercle ou plus grand ou moindre on ne modifie que l'espace, non la forme ; que l'un subsiste plus longtemps, et qu'on efface l'autre aussitôt et qu'il se perde sous la poussière[128]

où il fut tracé, la forme de tous deux a été la même. La rectitude des lignes ne se juge ni par leur grandeur, ni par leur nombre, ni par le temps mis à les faire : qu'on les prolonge ou les raccourcisse, il n'importe. Pour une vie vertueuse prends l'espace d'un siècle et retranches-en tant qu'il te plaira ; ne lui donne qu'un jour, ce n'en sera pas moins une vertueuse vie. Tantôt la vertu agit dans une large sphère, gouverne des royaumes, des villes, des provinces, fait les lois, cultive ses amis, remplit librement ses devoirs envers ses enfants et ses proches ; tantôt elle se voit restreinte et comme circonscrite par l'indigence, l'exil, la perte d'héritiers. Toutefois elle n'est pas moindre, encore qu'elle soit tombée du faîte des honneurs à la vie privée, du trône au rang le plus obscur, du vaste exercice de la toute-puissance à l'étroit asile d'une cabane ou d'un coin déterre. Elle n'en est pas moins grande, fût-elle refoulée en elle-même et chassée de partout : car elle n'a rien perdu de la hauteur, de la noblesse de ses sentiments : sa prudence n'en est pas moins éclairée, ni sa justice moins inflexible.[129]

Donc aussi elle n'en est pas moins heureuse, le bonheur n'ayant qu'un seul domicile qui est l'âme, où il apporte sa fixité, sa grandeur, son calme, ce qui sans la connaissance des choses divines et humaines serait impossible.

Voici maintenant ma propre réponse, comme je l'ai promise. Le sage n'est point abattu par la perte de ses enfants ni par celle de ses amis ; il supporte leur mort avec le même calme qu'il attend la sienne ; il ne craint pas plus celle-là qu'il ne s'afflige de celle-ci. Car la vertu est tout harmonie : tous ses actes sont à l'unisson et en concordance parfaite avec elle, concordance qui sera détruite si l'âme, de la hauteur où elle devait être, se laisse plonger dans le deuil et le désespoir. Toute agitation de la peur, toute anxiété, toute paresse d'agir est contraire à l'honnête. L'honnête est chose pleine de sécurité, libre d'embarras, de frayeur, toujours alerte pour le combat. « Mais quoi? le sage ne ressentira-t-il pas alors quelque espèce de trouble? N'aura-t-il pas le teint altéré, le visage ému, les membres saisis d'un froid soudain? n'éprouvera-t-il rien de ces impressions qui agissent sans que la volonté y préside, par un mouvement indélibéré de la nature? » Je l'avoue, mais il n'en demeurera pas moins convaincu qu'aucune de ces pertes n'est un mal et ne mérite qu'une âme saine y succombe. Tout ce que son devoir lui dit de faire, il le fait hardiment, avec promptitude. Il n'appartient qu'à la folie, nul ne le niera, de faire lâchement et à contrecœur ce qu'elle doit faire, de pousser son corps d'un côté, son âme de l'autre, et d'être tiraillée par les mouvements les plus contraires. Ces désespoirs même, où elle triomphe et s'admire, ne lui valent que le mépris; et jusqu'aux choses dont elle se glorifie, elle ne les fait pas de plein gré. S'agit-il d'un mal qu'elle redoute, l'attente est pour elle aussi accablante que l'événement, et tout ce qu'elle craint de souffrir elle le souffre par la crainte seule. Dans une constitution débile la maladie s'annonce par des signes précurseurs : c'est une sorte d'engourdissement qui pèse sur les nerfs, une lassitude sans avoir rien fait, des bâillements, un frisson qui parcourt les membres ; ainsi une âme maladive, bien avant que les maux ne la terrassent, se sent ébranlée ; elle les anticipe, elle tombe avant l'heure. Or quelle plus grande extravagance que d'être en anxiété de l'avenir, et, au lieu de se réserver pour les douleurs futures, d'aller au-devant de ses misères et de rapprocher des crises que pour bien faire on doit reculer, si les dissiper est impossible. Veux-tu la preuve qu'on ne doit jamais se tourmenter de l'avenir? Qu'un homme apprenne que dans cinquante ans d'ici il subira quelque supplice, en sera-t-il troublé, si sa pensée ne franchit l'intervalle pour se plonger dans ces angoisses qui ne l'attendaient qu'au bout d'un demi-siècle? C'est par un même travers que certains esprits, amoureux du chagrin et en quête de sujets d'affliction, s'attristent de vieux souvenirs déjà effacés par le temps. Les peines passées, tout comme celles à venir, sont loin de nous : nous ne sentons ni les unes ni les autres. Or il faut que l'on sente pour qu'il y ait douleur.

Ecrire simplement et comme on pense. Affections et maladies de l'âme.

Tu te plains du style trop peu apprêté de mes lettres. Mais qui donc parle avec apprêt, s'il ne veut être un insipide parleur? Comme dans ma conversation avec toi, soit assis, soit en promenade, il n'y aurait ni travail ni gêne, ainsi je veux que soient mes lettres:[130] qu'elles n'aient rien de recherché, de factice. S'il était possible, je voudrais te montrer à nu ce que j'ai dans l'âme plutôt que te le dire. La discussion la plus vive ne me ferait ni frapper du pied, ni agiter les bras, ni renforcer ma voix ; je laisserais cela aux orateurs et me contenterais de te transmettre mes pensées sans vain ornement comme sans platitude. Il n'est qu'un point dont je sois jaloux de te convaincre, c'est que je pense toutes les choses que je dis, et que non seulement je les pense, mais que je suis passionné pour elles. Autre est le baiser qu'on donne à une maîtresse, autre celui qu'on donne à un fils; et toutefois ce baiser si chaste et si pur manifeste assez la tendresse d'un père. Aux dieux ne plaise que je condamne à la sécheresse et à la maigreur nos entretiens sur ces grands sujets ; la philosophie ne divorce point avec l'imagination ; mais il ne faut pas dépenser trop de travail en paroles. Il faut avoir pour but essentiel de parler comme on sent, de sentir comme on parle, de faire concorder son langage avec sa conduite. Il a rempli ses engagements celui qui, a le voir et à l'entendre, est toujours le même. Avant de juger quel il est, ce qu'il vaut, voyons s'il est un.

Nos discours doivent tendre non à plaire, mais à être utiles. Si pourtant l'éloquence nous vient sans qu'on la cherche trop, si elle s'offre d'elle-même, ou coûte peu, qu'on l'admette, et qu'elle serve d'accompagnement à nos belles doctrines, de telle sorte qu'elle fasse ressortir les choses plutôt qu'elle-même. Il est des arts qui parlent exclusivement à l'esprit : celui-ci est l'affaire de l'âme. Le malade ne cherche pas un médecin qui parle bien, mais qui guérisse : si le hasard veut néanmoins que ce même homme qui sait guérir, discoure avec grâce sur le traitement à suivre, le malade en sera bien aise, mais ne s'estimera pas plus heureux pour lui avoir trouvé ce second talent, aussi peu nécessaire à un médecin qu'une belle figure à un pilote. Pourquoi me vouloir chatouiller et charmer l'oreille? Il s'agit d'autre chose. C'est le fer, c'est le feu, c'est la diète qu'il me faut. Voilà pourquoi tu es mandé : tu as à soigner un mal invétéré, grave, épidémique. Tu n'as pas moins à faire qu'un Hippocrate en temps de peste. Et c'est à peser des mots que tu t'amuses! Trop heureux si tu pouvais suffire aux choses[131]! Quand amasseras-tu les trésors de la science? Quand te l'appliqueras-tu assez intimement pour qu'elle ne puisse t'échapper? Quand la mettras-tu à l'épreuve? Il n'en est pas de celle-ci comme des autres qu'il suffit de confier à sa mémoire : c'est à l'œuvre qu'il faut l'essayer. Ici l'homme heureux n'est pas l'homme qui sait, mais qui pratique.

« Mais quoi? N'y a-t-il pas des degrés intermédiaires? Hors de la sagesse, n'y a-t-il plus que précipices? » Non pas, à mon avis : les hommes qui sont en progrès sont encore au nombre des insensés, mais séparés d'eux par un vaste intervalle; et parmi ces premiers même on trouve de grandes différences. Ils se divisent, selon quelques-uns, en trois classes. La première comprend ceux qui n'ont pas encore la sagesse, mais qui déjà ont pris pied dans son voisinage. Toutefois, si près qu'on soit du but, on est en deçà. « Quels sont ces hommes, demandes-tu? » Ceux qui ont déjà dépouillé et passions et vices, qui ont appris à quoi ils doivent s'attacher, mais dont la confiance n'est pas allée jusqu'à l'épreuve et qui n'ont point usé de leur trésor. Néanmoins la situation qu'ils ont fui, ils n'y peuvent plus retomber ; ils en sont à ce point où l'on ne glisse plus en arrière ; mais ce n'est pas encore à leurs yeux chose bien claire, et, comme je me rappelle l'avoir écrit dans une de mes lettres,[132]

ils ne savent pas qu'ils savent. Ils jouissent déjà d'un état meilleur, ils n'y ont pas foi encore. Ces hommes en progrès sont désignés par quelques-uns comme ayant échappé aux maladies de l'âme, mais non tout à fait à ses affections, et comme foulant encore une pente glissante, vu que personne n'est en dehors des tentations de la méchanceté, s'il ne s'est entièrement débarrassé d'elle, et que nul ne s'en est débarrassé s'il ne s'est, au lieu d'elle, revêtu de la sagesse.

Quelle différence y a-t-il entre les maladies de l'âme et ses affections? Je l'ai souvent énoncé : je veux te le rappeler encore. Ces maladies sont les vices invétérés, endurcis, comme la cupidité, l'ambition excessive : une fois maîtres de l'âme, ils la tiennent enserrée et deviennent ses éternels vautours. Pour les définir brièvement, ces maladies sont les faux préjugés où l'on s'obstine, comme de croire vivement désirable ce qui ne l'est que faiblement ; ou, si tu l'aimes mieux, c'est convoiter trop fort des choses faiblement désirables ou qui ne le sont pas du tout; ou c'est priser trop haut ce qui a peu ou point de prix. Les affections sont des mouvements de l'âme répréhensibles, soudains et impétueux, qui, répétés et négligés, font les maladies ; de même qu'un catarrhe simple, qui n'a point passé à l'état chronique, produit la toux ; et la toux continue et invétérée, la phtisie. Ainsi les âmes qui ont fait le plus de progrès sont hors des maladies, mais ressentent encore des affections, si près qu'elles soient d'être parfaites.

A la deuxième classe appartiennent ceux qui se sont délivrés et des plus dangereuses maladies et même des affections, mais qui à cet égard ne possèdent point la pleine sécurité : ils peuvent éprouver des rechutes.

La troisième classe a laissé derrière elle des vices graves et nombreux, mais non pas tous les vices ; libre de l'avarice, elle reste sujette à la colère; l'aiguillon de la chair ne la tourmente plus, mais l'ambition ne l'a pas quittée ; elle ne convoite plus, mais elle craint encore ; ces craintes mêmes lui laissent assez de fermeté pour certaines choses, bien qu'elle faiblisse pour d'autres; elle méprise la mort, et la douleur l'épouvante.

Une réflexion sur cette dernière classe :

estimons-nous bien partagés, si nous y sommes admis. Il faut une riche et heureuse nature, un grand et assidu dévouement à l'étude pour occuper le second rang : mais la troisième nuance n'est pas non plus à dédaigner. Songe et regarde combien d'iniquités t'environnent ; vois s'il est un seul attentat sans exemple ; quels progrès fait chaque jour le génie du mal; que de méfaits politiques et privés ; tu sentiras que pour nous c'est assez faire que de ne pas être parmi les plus corrompus. « Mais j'espère, moi, pouvoir aussi m'élever plus haut. » Je le souhaiterais pour nous plutôt que je ne le promettrais. Le mal en [nous a pris l'avance ; nous marchons à la vertu, empêtrés de mille vices ; j'ai honte de le dire : nous cultivons l'honnête à nos moments perdus. Mais quel magnifique salaire nous est réservé, si nous rompons nos empêchements, nos mauvaises tendances si tenaces! Ni cupidité, ni crainte ne nous feront plus reculer; inébranlables à toutes les alarmes, incorruptibles aux voluptés, nous n'aurons point horreur de la mort, non plus que des dieux ; nous saurons que ni la mort n'est un mal, ni les dieux ne sont méchants. Il y a autant de faiblesse dans l'être qui fait souffrir que dans celui qui[133]

souffre : aux êtres bons par excellence le pouvoir de nuire manque. Quel trésor nous attend si, quelque jour, de cette fange nous nous élevons à la hauteur sublime du sage, à cette tranquillité d'âme et, toute erreur bannie, à l'absolue indépendance! « Cette indépendance, quelle est-elle? » Ne craindre ni les hommes ni les dieux, ne vouloir rien de honteux, rien d'immodéré, exercer sans limites la royauté de soi-même. Inestimable bien que celui de s'appartenir!

Sénèque, quoique vieux, prend encore des leçons. Il prouve de nouveau que l'honnête est le seul bien. N'estimer dans l'homme que son âme.

Tu me menaces d'une brouille sérieuse, si je te laisse rien ignorer de ce que je fais journellement. Vois comme j'en use franchement avec toi : quelle confidence je vais te faire! J'assiste aux leçons d'un philosophe,[134]

et voilà cinq jours que je vais à son école où dès la huitième heure[135] je l'entends discuter. « Bel âge pour s'instruire! diras-tu. Pourquoi non? N'est-ce pas le comble de la sottise que de s'autoriser d'avoir été longtemps sans apprendre, pour n'apprendre plus? Qu'est-ce à dire? Me faut-il vivre en petit-maître, en jeune homme? Ah! je bénis ma vieillesse, si telle est la seule inconvenance qu'on lui reproche. Cette école est faite pour les hommes de tout âge : allons-y, nous autres vieillards, et les jeunes gens suivront. Quoi! j'irai au théâtre en cheveux blancs; je me ferai porter au cirque ; pas un combat de gladiateurs ne se donnera sans moi, et je rougirais d'aller entendre un philosophe! Il faut apprendre tant que l'on ignore; et, si j'en crois le proverbe, tant qu'on est en ce monde : proverbe qui ne s'applique à nulle autre chose mieux qu'à la philosophie ; il faut apprendre l'art de vivre aussi longtemps que dure la vie. D'ailleurs, moi aussi j'enseigne quelque chose en cette école. « Quoi? » diras-tu. Que le vieillard même doit apprendre.[136] Je rougis pour l'espèce humaine chaque fois que j'entre dans l'école de Métronacte. Il faut, pour y arriver, passer, comme tu sais, devant le théâtre napolitain, toujours encombré. Là on discute, avec une extrême chaleur, la supériorité d'un joueur de flûte : on fait foule autour d'un trompette grec ou d'un héraut qui proclame le vainqueur. Et ces bancs devant lesquels on recherche quel est l'homme vertueux, où l'on apprend à l'être, sont presque déserts. Ceux qu'on y voit passent dans le monde pour n'avoir rien de bon à faire : on les traite d'imbéciles et de fainéants. J'envie ces titres de dérision : écoutons sans nous émouvoir les sarcasmes de l'ignorance ; qui marche vers l'honnête doit mépriser tous ces mépris-là.[137]

Poursuis, Lucilius, et hâte-toi : qu'il ne t'arrive pas, comme à moi, d'attendre si tard pour t'instruire ; hâte-toi même d'autant plus que l'étude entreprise par toi ne s'achèvera qu'à peine sur tes vieux jours. « Combien y ferai-je de progrès? » dis-tu. Autant que tu feras d'efforts. Qu'attends-tu? La sagesse n'est pour personne un don du hasard. L'argent peut venir de lui-même, les honneurs t'être déférés, la faveur et les dignités se jeter à ta tête ; la vertu ne tombera pas sur toi à l'improviste ; ce n'est pas au prix d'une légère peine, d'un mince travail qu'on la connaîtra ; mais est-ce trop qu'un labeur sérieux pour entrer en possession de tous les biens à la fois? Car le bien dans son unité c'est l'honnête ; tu ne peux trouver rien de vrai, rien de sûr dans tout ce qui séduit l'opinion.

Etablissons pourquoi l'unique bien est l'honnête, puisque tu juges que ma précédente lettre ne l'a point assez expliqué, et que je te semble avoir fait plutôt un éloge qu'une démonstration : puis je résumerai en peu de mots ce que j'aurai dit. Toute chose a son mérite propre et constitutif : la vigne se recommande par sa fertilité et par la saveur de son vin, le cerf par sa vitesse. Veux-tu savoir pourquoi la force des bêtes de somme est dans les reins? Parce qu'elles ne sont bonnes qu'à porter des fardeaux. La première qualité dans un chien est la finesse de l'odorat, s'il doit aller enquête du gibier; l'agilité, s'il doit le poursuivre ; la hardiesse, s'il est fait pour mordre et attaquer. Ce que chaque être doit avoir de meilleur en soi, c'est l'aptitude pour laquelle il est né, qui lui donne son rang. Quelle est dans l'homme la meilleure chose? La raison : par elle il marche roi des animaux, il vient après les dieux. Cette raison perfectionnée est donc le bien propre de l'homme : tout le reste lui est commun avec les brutes et les plantes. Il est fort? le lion ne l'est-il pas? il a la beauté? le paon a la sienne. Il est prompt à la course, le cheval aussi. J'omets de dire : sous ces trois rapports il est inférieur. Je ne cherche point en quoi il excelle, mais ce qu'il possède seul. Il a un corps : les arbres en ont un. Il a des élans, des mouvements volontaires : de même la bête, et le vermisseau. Il a une voix : mais combien le chien l'a plus éclatante, l'aigle plus perçante, le taureau plus grave, le rossignol plus douce et plus flexible! Quel est le privilège de l'homme? La raison. Quand cette raison a toute sa rectitude, quand elle est consommée, la félicité humaine est complète. Si donc tout bien, perfectionné dans son essence, est digne d'éloge, est parvenu aux fins de sa nature, et si la raison est le bien de l'homme, l'homme est louable quand il l'a perfectionnée, quand il a satisfait à sa vocation ici-bas. Cette raison parfaite, on l'appelle vertu, ou, ce qui est même chose, l'honnête. Le seul mérite qui soit en l'homme est donc celui qui seul vient de l'homme : car nous ne cherchons pas maintenant ce que c'est que le bien, mais ce que c'est que le bien de l'homme. Si ce n'est pas autre chose que la raison, elle sera pour lui l'unique bien, mais qui compensera tous les biens du monde. L'homme méchant sans doute sera désapprouvé; bon, on l'approuvera; donc le premier, le seul bien de l'homme est ce par quoi on l'approuve ou le désapprouve.

Tu ne doutes pas que ce ne soit un bien, tu doutes que ce soit le seul. Qu'un homme possède tous les autres avantages, santé, richesse, nombreuses images d'ancêtres, vestibule encombré de cliente, mais qu'on le reconnaisse pour malhonnête homme, il sera condamné par toi. Qu'un autre, n'ayant rien de ce que je viens d'énumérer, se trouve dénué de fortune, de clients, de noblesse, d'une longue série d'aïeux et de bisaïeux, mais que la voix publique le proclame vertueux, tu l'estimeras. Partant le seul vrai bien est celui qui rend louable son possesseur, abandonné même de tout le reste, et qui appelle sur ceux qui ne l'ont pas, fussent-ils comblés de tous les autres biens, la réprobation et le mépris.

Il en est des hommes comme des choses. On entend par un bon navire non celui qui est peint de riches couleurs, ou dont la proue est d'or ou d'argent, et la divinité tutélaire sculptée en ivoire, ou qui porte l'argent du fisc et les trésors des rois, mais celui qui, ferme et solide, bien calfeutré contre les infiltrations de l'onde, assez fort pour rompre le choc des vagues, est docile au gouvernail, bon voilier, et garde au vent[138] son équilibre. L'épée que tu juges bonne n'est pas celle qui pend à un baudrier doré, ni dont le fourreau est constellé de pierres précieuses ; c'est celle qui pour frapper a le tranchant bien affilé et dont la pointe percerait les plus dures cuirasses. On ne s'enquiert pas si une règle est plus ou moins belle, mais si elle est bien droite. Toute chose se prise en raison de sa destination, de la propriété qu'elle a. Ainsi, dans l'homme, il n'importe ce qu'il exploite d'arpents et de capitaux, combien de saluts il recueille, quel est le haut prix de son lit de table, le transparent de son vase à boire : combien est-il bon, voilà ce qui importe ; or il est bon, si sa raison est développée dans toute sa rectitude et selon ce que veut de lui sa nature. Voilà ce qu'on nomme vertu, voilà l'honnête, et l'unique bien de l'homme. Car la raison seule nous rendant parfaits, la raison parfaite nous rend seule heureux ; par conséquent l'unique bien de l'homme est ce qui seul fait son bonheur.

Nous donnons aussi le nom de biens à tout ce qui émane de la vertu et en porte le cachet, en un mot à toutes ses œuvres. Mais elle est elle-même l'unique bien à ce titre qu'il n'en existe aucun sans elle. Si tout bien réside dans l'âme, tout ce qui la fortifie, l'élève, l'agrandit est bien ; or qui rend l'âme forte, élevée, grande, sinon la vertu? Tout autre mobile, en excitant nos passions, abaisse en revanche et énerve l'âme, et, lorsqu'il semble la rehausser, la gonfle de mille chimères qui l'abusent. Il n'est donc qu'un vrai bien, celui qui améliore l'âme. Toutes les actions de la vie se règlent sur la considération de l'honneur ou de la honte qui en résulte ; c'est par là qu'on se détermine à faire ou à ne pas faire. Développons cette pensée. Ce que l'homme de bien croira qu'il est honnête de faire, il le fera, si pénible que ce soit ; il le fera, même à son détriment ; il le fera, quand il y aurait danger pour lui. Mais une chose honteuse, il ne la fera jamais, dût-elle lui valoir richesses, plaisir, pouvoir. Nulle crainte ne le détournera de l'honnête, nul espoir ne l'engagera dans la honte. Si donc on le voit suivre à tout prix l'honnête, fuir à tout prix ce qui ne l'est pas, et dans tous les actes de sa vie n'envisager que deux seuls points, à savoir qu'il n'est d'autre bien que l'honnête et d'autre mal que son contraire; si la vertu est la seule chose qui ne se fausse point, qui garde toujours sa même rectitude, il n'est dès lors de bien que la vertu : il ne peut arriver qu'elle cesse de l'être ; elle ne court plus risque de changer. L'erreur gravit vers la sagesse ; la sagesse ne retombe point dans l'erreur.

J'ai dit, tu te le rappelles peut-être, que dans un élan indélibéré grand nombre d'hommes ont foulé aux pieds ce qu'ambitionne et ce que redoute le vulgaire. Il s'en est trouvé qui plongèrent leur main dans les flammes, ou dont le bourreau ne put interrompre les rires; d'autres, aux funérailles de leurs fils, n'ont pas versé une larme ; d'autres ont couru d'un pas intrépide au-devant de la mort. L'amour, la colère, la cupidité ont appelé de tous leurs vœux le péril. Ce que peut un entêtement passager, poussé par un mobile quelconque, combien la vertu ne le peut-elle pas davantage, elle qui ne va point par élan, par saillie, mais qui est soutenue dans son action, permanente dans son énergie! Il s'ensuit que des choses méprisées souvent par des gens sans lumières, toujours par le sage, ne sont ni des biens ni des maux ; et que l'unique bien, c'est cette même vertu qui marche tête haute entre l'une et l'autre fortune avec grand mépris pour toutes deux.

Si tu admets l'opinion qu'il est encore d'autre bien que l'honnête, plus de vertu qui n'en soit ébranlée ; pas une en effet qui se puisse maintenir, si elle aspire, en dehors d'elle-même, à quoi que ce soit. Cet état de choses répugne à la raison, de laquelle les vertus procèdent, à la vérité, qui n'existe point sans la raison ; et toute opinion qui répugne à la vérité est fausse. Tu m'accorderas nécessairement que le dévouement de l'homme de bien envers les dieux est absolu : ainsi, quoiqu'il lui arrive, il le supportera sans murmure, sachant bien qu'ainsi l'a voulu la loi divine d'après laquelle marche l'univers. Cela étant, il n'y aura pour lui d'autre bien que l'honnête; car l'honnête a pour loi d'obéir aux dieux, de ne pas s'indigner des coups imprévus, de ne pas déplorer son sort, mais d'en subir patiemment la nécessité et de satisfaire aux ordres d'en haut. Si en effet il était d'autre bien que l'honnête, il s'ensuivrait pour nous un amour effréné de la vie et de tout ce qui fait le matériel de la vie, passion intolérable, illimitée, jamais stable. Le seul bien est donc l'honnête, dont la limite est fixe. Nous avons dit que les hommes vivraient plus heureux que les dieux, si les choses dont l'usage est étranger aux dieux étaient des biens, par exemple l'argent, les honneurs. Ajoute que, si toutefois l'âme dégagée du corps lui survit, son nouvel état est plus heureux que le premier qui la tenait plongée dans la matière. Or, dans le système où les choses dont le corps fait usage seraient des biens, l'âme séparée du corps y perdrait ; et il est contre la vraisemblance qu'une âme libre, en possession de l'immensité, perde à ne plus être close et investie dans sa prison. Si ce sont des biens, avais-je dit en outre, que ces avantages dont la brute jouit ainsi que l'homme, la brute aussi possède la vie heureuse, ce qui de tout point est impossible. Il n'est rien que pour l'honnête on ne doive souffrir : le devrait-on, s'il y avait d'autre bien que l'honnête?

Ce que j'avais développé plus au long dans ma précédente lettre, le voilà en raccourci et dans un rapide exposé. Mais jamais tu n'admettras une pareille doctrine comme vraie, qu'en exaltant ton âme, qu'en t'interrogeant de la sorte : « Si le danger de la patrie exige que je meure pour elle et que je rachète le salut de tous par mon sang, présenterai-je la tête, non seulement avec résignation, mais encore avec joie? » Si tu es prêta le faire, c'est qu'il n'est point d'autre bien que l'honnête : tu quittes tout pour le posséder. Vois jusqu'où va sa puissance. Tu vas mourir pour la patrie, et, s'il le faut, à l'instant même, dès que tu sauras qu'il le faut. Cet acte sublime t'abreuve en un instant court et fugitif d'une immense félicité ; et bien que, chez les morts et notre rôle achevé sur la terre, on ne recueille aucun fruit de son sacrifice, la perspective du bien qu'il produira te comble de joie. Oui, l'homme de cœur, le juste, qui se représente comme prix de son trépas la liberté de son pays, le salut de tous ceux pour lesquels il s'immole, cet homme jouit d'une volupté suprême, et ses périls sont des délices. Et dût-on lui ravir cette grande et dernier» satisfaction que donne l'accomplissement d'une telle œuvre, il n'hésiterait pas à se précipiter dans la mort, heureux de son noble et pieux dévouement. Oppose-lui mille raisons pour retenir son élan, dis-lui : « Ton action sera suivie d'un prompt oubli, de la froideur, de l'ingratitude de la cité. — Tout cela, répondra-t-il, est en dehors de ce que je vais faire ; je vois mon acte en soi, ma conscience me dit qu'il est beau : quelque part qu'elle me guide et m'appelle, je la suis. »

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