Lettres à Lucilius (page 15)
L'unique bien est d'une nature telle qu'il se fait sentir non seulement aux âmes parfaites, mais aux cœurs nobles par nature et bien doués ; tous les autres biens sont choses légères et changeantes. Aussi les possède-t-on avec anxiété : si haut que les entasse sur une même tête la bienveillance du sort, c'est pour leur maître une lourde charge, embarrassante toujours, parfois même écrasante. De tous ces hommes que tu vois éclatants de pourpre, pas un n'est heureux, non plus que ces princes de théâtre pour qui le sceptre et la chlamyde sont un attribut de leur rôle, et qui après avoir étalé en public leur haute stature et leurs cothurnes, à peine sortis de la scène se déchaussent et redescendent à leur taille naturelle. Non, de tous ces personnages guindés bien haut sur un échafaudage d'honneurs et de richesses, pas un n'est grand. Pourquoi donc le paraissent-ils? Tu mesures base et statue ensemble. Un nain sera toujours petit, eût-il une montagne pour piédestal, et un colosse toujours grand, fût-il descendu dans un puits.
L'erreur dont nous souffrons, qui nous fascine, c'est que nous ne prisons jamais l'homme pour ce qu'il est ; nous ajoutons à la personne son entourage. Et pourtant, si l'on veut rechercher son vrai prix et savoir quel il est, c'est à nu qu'il faut l'examiner. Qu'il dépose devant toi ce patrimoine, ces honneurs et tous ces autres mensonges de la Fortune;[139] dépouille-le même de son corps, n'envisage que son âme, ce qu'elle est, tout ce qu'elle est, si sa grandeur est personnelle ou d'emprunt. Voit-il sans baisser la paupière les glaives étin-celants ; sait-il qu'il ne lui importe en rien que sa vie s'exhale de ses lèvres ou par sa gorge entr'ouverte, donne-lui le nom d'heureux ; donne-le-lui si à la menace de tortures physiques, de rigueurs du sort, d'iniquités d'un homme puissant, si en présence des chaînes, de l'exil, de tous les fantômes dont s'épouvantent nos imaginations, il demeure impassible et dit :
Nul péril à ma vue ne présente, ô prêtresse, une face imprévue : J'ai tout pesé d'avance et je suis préparé.[140]
« Ces menaces que tu me fais aujourd'hui, je me les suis faites en tous temps : homme, je me tiens prêt aux accidents de l'humanité. » D'un mal prévu le choc ne vient plus qu'amorti. Mais pour les âmes irréfléchies et qui ont foi en la Fortune, tous les événements ont une face nouvelle et inopinée ; et la nouveauté, chez ces sortes de gens, fait presque tout le mal. Vois pour preuve comme l'habitude leur donne le courage d'endurer ce qu'ils croyaient insupportable. C'est pourquoi le sage s'aguerrit contre les maux à venir ; et ce que les autres ne trouvent léger qu'après de longues souffrances, lui le rend tel en y pensant longtemps. On entend parfois cette exclamation échappée aux imprévoyants : « Pouvais-je me douter que ce coup m'attendait? » Mieux instruit, le sage les attend tous: quoi qu'il advienne, il dit : « Je le savais. »
Aujourd'hui, à l'improviste, nous avons vu paraître les navires d'Alexandrie,[141] qu'on dépêche toujours en avant pour annoncer la flotte qui doit les suivre. On les nomme tabellaires. Leur vue est une fête pour la Campanie : la population de Pouzzoles est toute sur les jetées et reconnaît à la forme des voiles, parmi une foule d'autres navires, les Alexandrins : car ils ont seuls le droit d'arborer la voile de perroquet, le siparum, dont les autres ne font usage qu'en pleine mer. Rien en effet ne facilite la course comme les hautes voiles : c'est de là que le bâtiment reçoit sa plus forte impulsion. Aussi, quand le vent augmente et devient plus grand qu'il ne faut, on baisse l'antenne : le souffle a moins de force quand il donne par le bas. Lorsque les vaisseaux sont dans les eaux de Caprée et de l'orageux promontoire
la règle est qu'ils se contentent de la grande voile; ceux d'Alexandrie ont seuls le siparum pour insigne.
Tandis que de divers points tout le monde courait au rivage, je me suis senti vraiment heureux de ma paresse. Au moment de recevoir des lettres de mes correspondants, je ne me suis point hâté de savoir en quel état se trouvaient mes affaires,[142] quelles nouvelles m'arrivaient. Depuis longtemps pertes et gains me sont étrangers. Je devrais prendre ainsi les choses, quand même je ne serais pas vieux, à plus forte raison dans un âge où, si peu que je posséderais, il me resterait plus de provisions que de chemin à faire, surtout quand celui où nous sommes entrés n'exige pas qu'on aille jusqu'au bout. Un voyage est inachevé si l'on s'arrête à mi-chemin ou en deçà du terme où l'on tend; là vie n'est point inachevée, si elle est honnête. N'importe où elle finit, si elle finit bien, elle est complète. Mais souvent il faut avoir le courage de finir, même sans motifs bien puissants ; sont-ils bien puissants ceux qui nous retiennent?
Tullius Marcellinus,[143]
que tu as très bien connu, paisible jeune homme et vieux de bonne heure, frappé d'une maladie qui, sans être incurable, devenait longue, assujettissante, exigeante, s'est avisé de délibérer s'il se ferait mourir. Ses amis convoqués vinrent en foule. Les pusillanimes lui donnaient le conseil qu'eux-mêmes se seraient donné; les autres, flatteurs et complaisants, opinaient dans le sens qu'ils présumaient lui devoir agréer le plus. Un stoïcien de nos amis, personnage d'un rare mérite, et, pour faire en deux mots son digne éloge, homme ferme et d'un vrai courage, lui adressa, selon moi, la plus belle des exhortations. Il débuta ainsi : « Mon cher Marcellinus, ne te mets pas l'esprit à la torture, comme s'il s'agissait d'une bien grande affaire. Ce n'est pas une chose si importante que de vivre : tous tes esclaves, tous les animaux vivent; l'important est de mourir noblement, en sage, en homme de cœur. Songe que de temps passé à ne faire que la même chose : la table, le sommeil, les femmes, voilà le cercle où roule la vie.[144]
Et on peut vouloir mourir sans avoir grande sagesse ni grand courage, ou sans être fort malheureux; il suffit qu'on s'ennuie de vivre. » Marcellinus n'avait pas besoin qu'on l'excitât, mais qu'on l'aidât à mourir, en quoi ses esclaves lui refusaient l'obéissance.[145]
Le stoïcien commença par dissiper leurs craintes, en leur apprenant que des esclaves ne couraient de risque qu'autant qu'il ne serait point certain que la mort du maître eût été volontaire; que d'ailleurs il était d'aussi mauvais exemple d'empêcher son maître de mourir que de l'assassiner.[146]
Puis il rappelle à Marcellinus qu'il ne serait pas mal, tout comme au sortir de la table on partage la desserte aux valets qui l'entourent, de faire en sortant de ce monde quelque don à ceux qui avaient été les serviteurs de toute sa vie. Marcellinus était facile et libéral, au temps même où c'était encore du sien qu'il donnait. Il distribua de légères sommes à ses esclaves en pleurs, qu'il prenait lui-même soin de consoler. Il n'eut pas besoin de fer, d'effusion de sang : il s'abstint trois jours de nourriture. Il fit dresser dans sa chambre une tente à baignoire ; puis on apporta la baignoire même où il resta longtemps couché. L'eau chaude qu'on y versait de temps à autre le fit insensiblement défaillir, et cela, comme il disait, non sans une certaine jouissance que procure d'ordinaire ce doux anéantissement bien connu de moi, qui ai plus d'une fois perdu connaissance.[147]
Je me suis laissé aller à ce récit qui t'intéressera sans doute : tu y verras comment a fini ton ami, sans agonie, et sans souffrir. Car bien qu'il l'eût provoquée, il est entré mollement dans la mort : il a glissé hors de cette vie. Ce récit d'ailleurs peut ne pas être inutile : souvent la nécessité nous appelle à donner de pareils exemples. Souvent le devoir nous dit de mourir, et nous résistons ; la nature nous y force, et nous résistons. Nul n'est stupide au point d'ignorer qu'il doit un jour cesser d'être ; pourtant, approche-t-il de ce jour, il tergiverse, il tremble, il gémit. Ne te semblerait-il point le plus fou des hommes, celui qui pleurerait de n'être pas au monde depuis mille ans? Non moins fou est celui qui pleure parce que dans mille ans il n'y sera plus. N'être plus, n'avoir pas été, n'est-ce point même chose? Ni l'une ni l'autre époque ne t'appartiennent. Jeté sur un point du temps, quand tu pourrais l'étendre ce point, jusqu'où l'étendras-tu? Pourquoi ces pleurs, ces souhaits? Peine perdue!
Tout est réglé sans retour, et tout marche d'après la grande et éternelle loi de fatalité. Tu iras où vont toutes choses. Est-ce donc pour toi une condition nouvelle? C'est celle de ta naissance ; c'a été le sort de ton père, de ta mère, de tes aïeux, de tous ceux qui t'ont précédé comme de tous ceux qui te suivront. Une chaîne indissoluble, où nul effort ne peut rien changer, embrasse et traîne tout avec elle. Que de morts ont peuplé les tombeaux avant toi! Combien s'y acheminent derrière toi! Combien y entreront avec toi! Tu serais, j'imagine, plus résolu, si tu mourais de compagnie avec plusieurs milliers d'hommes. Eh bien, des milliers d'hommes et d'animaux, en ce moment même où tu hésites à mourir, exhalent leurs vies de diverses manières. Et toi seul ne pensais pas qu'enfin tu arriverais où tu n'as cessé de tendre? Point de chemin qui n'aboutisse.
Tu crois qu'ici je vais rapporter des exemples de grands hommes! Ce sont des enfants que je te veux citer. On nous a transmis le souvenir de ce Spartiate encore impubère qui, fait prisonnier, criait dans son dialecte dorien : « Non, je ne servirai pas! » et l'effet répondit à la parole. A la première chose servile et dégradante qui lui fut commandée (il s'agissait d'apporter un vase destiné à d'ignobles besoins), il se brisa la tête contre la muraille. La liberté est st près de nous! Et des hommes consentent à servir! Ne voudrais-tu pas voir ton fils plutôt périr ainsi que ramper lâchement pour vieillir? Pourquoi donc tant d'angoisses, quand une mort courageuse est l'acte d'un enfant? Si tu ne veux pas suivre, tu seras entraîné. Empare-toi des droits qu'a sur toi l'extérieur. N'auras-tu pas, comme cet enfant, le cœur de dire : Je ne suis plus esclave? » Hélas! tu es esclave des hommes, esclave des choses, esclave de la vie : car la vie, pour qui n'ose mourir, est un esclavage. Et qu'as-tu qui t'oblige d'attendre? Les plaisirs qui t'arrêtent, qui te retiennent, tu les as épuisés. Il n'en est plus qui soit nouveau pour toi, plus qui ne te rebute par la satiété même. La saveur du vin pur, du vin miellé, tu les connais : qu'importe que cent ou mille amphores passent par ta vessie? Tu n'es qu'un filtre à liqueurs. Blasée sur la délicatesse des coquillages, du rouget, ta soif de jouir ne t'a pas laissé pour l'avenir une seule fleur qui ne soit fanée.[149]
Voilà pourtant à quoi tu as tant de peine à t'arracher. Qu'y a-t-il encore dont il te fâche d'être privé? Tes amis? Ta patrie? Pour l'amour d'elle, dis-moi, retarderais-tu ton souper, toi qui pour l'avancer éteindrais, si tu pouvais, le soleil? Car qu'as-tu jamais fait qui soit digne de la lumière? Confesse que ce n'est ni le sénat, ni le forum, ni même cette belle nature que tu regrettes, qui te rendent si lent à mourir : tu gémis de laisser à d'autres le marché aux vivres, où tu n'as rien laissé. Tu crains la mort! Et tu la braves si bien au sein de tes orgies! Tu veux vivre! Tu sais donc comment on doit vivre? Tu crains de mourir! Eh! ta vie n'est-elle, pas une vraie mort? Un jour que César traversait la voie Latine, il rencontra la chaîne des forçats, et l'un d'eux, vieillard dont la barbe descendait jusque sur la poitrine, lui demanda la grâce de mourir: Est-ce que tu vis? répondit Caïus.
C'est la réponse à faire à tous ceux pour qui la mort serait un bienfait. Tu crains de mourir! Est-ce que tu vis? « Mais, diras-tu, je veux vivre, moi qui fais si bien ma tâche d'honnête homme : je quitte à regret des devoirs que je remplis avec conscience et avec zèle. » Quoi! ne sais-tu pas que mourir est aussi un des devoirs de la vie? Tes devoirs! auquel renonces-tu? Le chiffre ici n'est pas certain, le cercle à remplir bien précis. Point de vie qui ne soit courte? Comparée à la durée de l'univers, celles de Nestor et de Statilia ont fini trop tôt, de Statilia qui fit graver sur son tombeau qu'elle avait vécu quatre-vingt-dix-neuf ans. Admire la sotte vanité de cette vieille, et à quel degré plus choquant ne l'eût-elle pas poussée, s'il lui eût été donné de parfaire la centaine?
Il en est de la vie comme d'un drame, où ce n'est pas la durée, mais la bonne conduite qui importe. Il est indifférent que tu finisses à tel ou tel point. Finis où tu voudras : seulement que le dénotaient soit bon.[150]
Les catarrhes fréquents qui te tourmentent et tes petits accès de fièvre qu'amène le prolongement de ces affections devenues chroniques me chagrinent d'autant plus que j'ai éprouvé ce genre de mal. Dans le principe je n'en ai pas tenu compte : jeune encore, je pouvais supporter de pareilles atteintes et bravement tenir tête aux maladies. J'ai fini par être le moins fort, et j'ai vu se fondre jusqu'à mon corps réduit à une extrême maigreur. J'ai pris mainte fois le brusque parti de rompre avec la vie ; je fus retenu par la vieillesse du plus tendre des pères. Je calculai non pas combien j'avais de courage pour mourir, mais le peu qu'il en aurait pour supporter ma perte. Et je m'imposai la loi de vivre, ce qui souvent aussi est un acte de courage. Quelles furent alors mes consolations? Tu vas le savoir ; mais apprends d'abord que ces principes mêmes de résignation furent pour moi comme un remède souverain. Il est de hautes consolations qui arrivent à nous guérir ; et tout ce qui relève le moral est salutaire même au physique. Nos études m'ont sauvé ; je reporte à la philosophie l'honneur de mon rétablissement, du retour de mes forces : je lui dois la vie, et c'est la moindre de mes dettes envers elle. Ce qui n'a pas peu contribué à ma guérison ce sont mes amis, dont les exhortations, les veilles, les entretiens me soulageaient. Oui, mon excellent Lucilius, rien ne ranime et ne réconforte un malade comme l'affection de ses amis, rien ne le dérobe mieux à l'attente et aux terreurs de la mort. Je ne m'imaginais pas mourir en les laissant après moi : il me semblait, en vérité, que j'allais vivre en eux, sinon avec eux ; je ne croyais pas rendre l'âme, mais la leur transmettre. Voilà où j'ai puisé la volonté de m'aider moi-même, et d'endurer toute espèce de souffrance; autrement, c'est une grande misère, quand on a repoussé la résolution de mourir, de n'avoir pas le courage de vivre.
Fais appel à ces mêmes remèdes. Le médecin te prescrira la mesure des promenades et des exercices : « Ne cédez pas, dira-t-il, à cette propension au rien faire vers lequel incline une santé languissante ; lisez à haute voix, exercez cette respiration dont les voies et le réservoir sont embarrassés ; montez sur un navire dont le doux balancement secouera vos viscères ; prenez telle nourriture ; ayez recours au vin, comme fortifiant ; suspendez-en l'usage, s'il peut irriter et aigrir votre toux. » Ce que je te prescris, moi, c'est le spécifique non seulement de ton mal actuel, mais de la vie entière, le mépris de la mort. Rien n'est pénible pour qui a cessé de la craindre.
Trois choses dans toute maladie sont amères : crainte de la mort, douleur physique, interruption des plaisirs. J'en ai dit assez sur la mort ; n'ajoutons qu'un mot : ici ce n'est pas la maladie, c'est la nature qui craint. Que de gens dont la maladie a reculé la mort et dont le salut a tenu à ce qu'on les croyait mourants[151]! Tu mourras, non parce que tu es malade, mais parce que tu vis. Cette crise t'attend, même en santé : que tu guérisses, tu n'y échapperas point ; tu ne te sauveras que de la maladie.
Quant à l'inconvénient d'être malade, sans doute de grandes souffrances accompagnent cet état ; mais, grâce aux intermittences, elles sont supportables : l'extrême intensité de la douleur en amène le terme. Nul ne peut souffrir avec violence et longtemps : la nature, en mère tendre, nous a conformés de telle sorte que la douleur ou nous fût supportable ou passât vite. Les plus violentes ont pour siège les parties les moins charnues du corps, les nerfs, les articulations : tout ce qu'il y a de tenu dans l'homme donne prise aux atteintes les plus vives, parce.que le mal y est à l'étroit. Mais ces mêmes parties s'engourdissent promptement : à force de douleur l'aiguillon douloureux se brise, soit que l'esprit vital, entravé dans son cours naturel, dégénère et perde cette vigueur agissante qui avertit nos sens ; soit que l'humeur viciée, n'ayant plus où s'épandre, se refoule sur elle-même, et frappe d'insensibilité les organes où elle afflue. La goutte aux pieds ou aux mains et toutes les douleurs des vertèbres et des nerfs ont des intervalles de repos, quand la partie torturée ne réagit plus : les premiers élancements causent un vif malaise qui, en se prolongeant, s'amortit, et la souffrance s'arrête à l'engourdissement. Les dents, les yeux, les oreilles sont le siège d'affections d'autant plus aiguës qu'elles naissent sur les points les moins étendus de notre corps ; il en est de même, certes, pour les maux de tête ; mais plus ils sont vifs, plus tôt l'insensibilité et l'assoupissement leur succèdent. Ce qui donc doit consoler dans les grandes souffrances, c'est que nécessairement la sensation cesse dès qu'elle est trop poignante. Mais pourquoi les douleurs physiques sont-elles si importunes au grossier vulgaire? C'est qu'il n'est point fait aux méditations de l'esprit; c'est qu'il a trop donné au corps. Aussi l'homme dont le cœur et les vues sont élevés tient-il son âme indépendante du corps : il cultive surtout la meilleure, la divine partie de lui-même; pour l'autre, quinteuse et fragile, il ne compte avec elle que le moins possible.
« Mais il en coûte d'être sevré de ses plaisirs habituels, de s'abstenir de nourriture, de souffrir la soif et la faim! » Les premiers jours de privation sont durs : mais les désirs vont ensuite s'émoussant, à mesure que les organes de ces mêmes désirs se lassent et s'affaiblissent. De là les susceptibilités de l'estomac ; de là l'antipathie pour les choses dont on fut avide ; de là la mort même des désirs. Or qu'y a-t-il de pénible à n'avoir pas ce qu'on ne désire plus? Et puis toute douleur a ses heures de relâche ou du moins ses adoucissements. Et puis on peut et en prévenir la venue et en repousser l'approche par des préservatifs; car toujours elle est précédée de symptômes, surtout celles qui reviennent habituellement. Les souffrances de la maladie sont supportables pour qui brave sa suprême menace.
Ne va pas toi-même aggraver tes maux et t'achever par tes plaintes. Ils pèseront peu, si l'opinion n'y ajoute point; et surtout si l'on s'encourage en disant : Ce n'est rien, ou du moins : C’est peu de chose, sachons l'endurer, cela va finir; tu rends le mal léger en le jugeant tel.
Tout dépend de l'opinion : l'ambition, la mollesse, la cupidité ne sont pas seules à se régler sur elle : l'opinion est la mesure de nos douleurs ; on est misérable en proportion de ce qu'on croit l'être. Je voudrais qu'on renonçât à se lamenter sur des souffrances qui sont déjà loin; point de ces exclamations: « Jamais homme ne fut plus malheureux! Quels tourments, quels supplices j'ai endurés! Personne n'eût cru que j'y survivrais! Que de fois les miens m'ont pleuré comme mort! Que de fois les médecins m'ont abandonné! Ceux qu'on lie au chevalet ne sont pas torturés de la sorte! » Tout cela fût-il vrai, c'est chose passée.[152] Que sert de remanier des plaies qui sont fermées, et d'être malheureux parce qu'on l'a été jadis? Et quelle est cette manie qu'a tout homme d'exagérer ses misères et de se mentir à lui-même? Puis on aime à raconter ses peines; il est naturel qu'on se réjouisse de la fin de ses maux. Loin de nous donc tout à la fois et la crainte de l'avenir, et les retours sur un passé désagréable ; celui-ci ne m'est plus rien, l'autre ne me touche pas encore. Au sein même des crises les plus difficiles, que l'homme se dise :
Qu'il lutte de tout son courage contre la douleur : il sera vaincu, pour peu qu'il lui cède ; il la vaincra, s'il se roidit contre elle. Mais que font la plupart des hommes? Ils attirent sur eux la chute du fardeau qu'ils devraient soutenir. Cette masse qui est tout proche, qui descend, qui déjà te pèse, si tu veux t'y soustraire te suit et croule plus accablante encore ; tiens ferme et redouble d'efforts, tu la repousseras. Que de rudes coups l'athlète n'essuie-t-il pas sur le visage et surtout le corps! Point de tourment toutefois qu'il n'endure par amour de la gloire, et qu'il n'endure non seulement parce qu'il combat, mais pour combattre : ses exercices sont déjà des tourments. Nous aussi sachons tout surmonter : nous aurons pour prix, non point une couronne, une palme, ou le son de la trompette commandant le silence pour qu'on proclame notre nom, mais la vertu, et la fermeté de l'Ame et la paix du reste de nos jours, si une fois, dans quel· que rencontre, nous avons mis la Fortune hors de combat.
« Mais je sens de cruelles douleurs! » Qu'est-ce à dire? Les sens-tu moins quand tu les supportes en femme? De même que l'ennemi est surtout fatal aux fuyards; ainsi les désagréments de l'extérieur · harcèlent bien plus quiconque veut s'y dérober et tourner le dos. « Mais la charge est lourde! » Eh! n'avons-nous reçu la force que pour de légers fardeaux? Lequel préfères-tu, que la maladie soit longue, ou qu'elle soit violente et courte? Longue, tu as du relâche, elle donne moyen de respirer, de longs moments où elle fait grâce : il lui faut ses heures d'irritation et de calme. Une maladie courte et précipitée s'éteindra d'elle-même ou elle m'éteindra. Or où est la différence, qu'elle finisse ou que je finisse? Dans les deux cas plus de souffrance.
Tu te trouveras bien aussi de distraire ton esprit vers d'autres pensées et de l'enlever à celle de la douleur. Rappelle-toi tout ce que tu as fait d'honorable et de courageux : considère les beaux cotés du rôle humain, promène tes souvenirs sur les grands traits qui ont le plus excité ton admiration. Evoque ces hommes intrépides qui triomphèrent de la douleur, celui qui pendant que l'on incisait ses varices n'en poursuivait pas moins sa lecture ; celui qui ne cessa pas de rire, alors qu'irrités par là même les bourreaux épuisaient sur lui tous les raffinements de la cruauté. La raison ne vaincra-t-elle pas la douleur que le rire a vaincu? Cite-moi telle affection que tu voudras, catarrhe, toux violente et continue qui arrache les poumons par lambeaux, fièvre qui dévore les entrailles, tourments de la soif, membres distordus par le mal qui en déjette les articulations ; ce qui est pire, c'est la flamme des tortures, le chevalet, les lames ardentes, et le fer enfoncé dans la tumeur même de la plaie pour la raviver, pour creuser encore plus avant. Au milieu pourtant de tous ces supplices, tel homme a pu ne point gémir, que dis-je? ne point supplier, ne rien répondre : il a pu rire et rire franchement.[154] Et tu n'oserais pas, après cela, te railler de la douleur?
c Mais la maladie ne me permet de rien faire, de vaquer à aucun devoir. » Ton corps seul est valétudinaire, ton âme ne l'est point. La maladie arrête les pieds du coureur, enchaîne les mains du cordonnier et de l'artisan. Mais si tu as coutume d'employer ton intelligence, tu pourras donner conseils et leçons, écouter, apprendre, interroger, te ressouvenir. Après tout, n'est-ce rien faire que d'être un malade raisonnable? Tu feras voir qu'on peut surmonter la maladie ou du moins la supporter. Ah! crois-moi, même chez l'homme gisant dans son lit il y a place pour le courage. Ce n'est pas seulement dans le choc des armes et dans la mêlée que l'on juge une âme énergique, indomptable à toute espèce d'effroi : même sur sa couche l'homme de cœur se révèle. Tu as ton œuvre à faire : lutte bravement contre le mal ; s'il ne t'arrache rien de force ou de surprise, tu donnes un noble exemple aux hommes. Oh! que de gloire à recueillir de la maladie, si nous y étions en spectacle! Sois à toi-même ton spectateur, ton admirateur.
Mais poursuivons : il est deux sortes de voluptés. Celles du corps, la maladie les suspend sans en tarir la source, ou, pour dire vrai, en la ravivant. On boit avec plus de plaisir quand on a soif, et l'affamé trouve les mets bien plus savoureux : toute jouissance qui suit la privation est plus avidement[155] saisie. Mais les voluptés de l'âme, plus grandes et plus certaines, nul médecin ne les défend au malade : quiconque les recherche et les goûte avec intelligence dédaigne tout ce qui chatouille les sens. Que je te plains d'être malade! Tu ne bois plus ton vin à la neige ; tu ne renouvelles plus la fraîcheur de ton breuvage en laissant tomber dans ta large coupe des morceaux de glace ; l'huître du Lucrin ne s'ouvre plus pour toi sur ta table même ; des valets d'office ne s'agitent plus en foule autour de tes convives, apportant les fourneaux[156] mêmes avec les plats. Car tel est le procédé que vient d'inventer la mollesse : de peur qu'un mets ne tiédisse et ne soit pas assez brûlant pour des palais que rien ne réveille plus, le festin entre avec la cuisine. Que je te plains d'être malade! Tu ne mangeras que ce que tu pourras digérer; tu n'auras pas, étalé sous tes yeux, un sanglier[157] renvoyé ensuite comme viande trop grossière; tu n'entasseras pas en pyramide sur un bassin des poitrines d'oiseaux, car l'oiseau entier rebute à voir. Où est pour toi le mal? Tu mangeras en malade, disons mieux, comme doit manger souvent l'homme sain.
Mais nous supporterons tout cela sans peine, et la tisane et l'eau chaude, et tout ce qui semble intolérable à notre délicatesse énervée par le luxe, à nos âmes plus maladives que nos corps, pourvu qu'à nos yeux la mort cesse d'être un objet d'horreur. Elle cessera de l'être si la limite des biens et des maux nous est connue : alors enfin ni dégoût de la vie ni frayeur de la mort. Comment en effet y aurait-il place pour la satiété dans une existence occupée de tant de choses si variées, si grandes, si divines? Ce qui toujours nous rend à charge à nous-mêmes, c'est l'inertie dans le loisir. A l'homme qui parcourt le domaine de la nature jamais la vérité n'apporte l'ennui : mais le faux rassasie bien vite. D'autre part si la mort approche et l'appelle, fût-ce prématurément, fût-ce au milieu de sa carrière brisée, il n'en a pas moins cueilli longtemps les fruits de la vie et connu en grande partie la nature : il sait que la vertu ne croît pas en raison du temps. Ceux-là trouvent nécessairement la vie courte qui lui donnent pour mesure des voluptés chimériques, dès lors sans limites.
Que de telles pensées te réconfortent et que le travail de notre correspondance y contribue aussi parfois. Un jour viendra où, rapprochés de nouveau, nous ne ferons plus qu'un; et si courts que soient ces moments, nous les ferons longs en les utilisant. Car, comme le dit Posidonius, « un seul jour de l'homme instruit a plus d'étendue que la plus longue vie de l'ignorant.[158] » En attendant, attache-toi, cramponne-toi à ce principe : ne point succomber aux rigueurs du sort, ne pas nous fier à ses faveurs ; ne jamais perdre de vue jusqu'où vont ses caprices, et nous figurer que tout ce qu'il peut faire, il le fera. Toute épreuve longtemps attendue est plus légère quand elle arrive.
J'attends que tes lettres me signalent ce que ta tournée dans la Sicile entière t'aura fait voir de nouveau, et tout ce qu'on a de positif sur Charybde. Qu'en effet Scylla ne soit qu'un rocher, qui même n'effraye point les navigateurs, je le sais parfaitement; mais Charybde répond-elle bien aux histoires qu'on en fait : je le voudrais savoir au juste. Et si par hasard tu l'as observé, la chose en vaut la peine, éclaire-nous sur cette question : le tournoiement du détroit n'a-t-il lieu que sous l'action d'un seul vent, ou bien toute espèce de bourrasque produit-elle le même résultat?[159] est-il vrai enfin que tout ce que saisit ce courant circulaire est entraîné sous l'eau l'espace de plusieurs milles et ne reparaît que vers la côte de Tauroménium?[160]
Quand tu m'auras bien marqué tout cela, j'oserai alors te prier de gravir en mon honneur le mont Etna, qui se consume et s'affaisse insensiblement, selon certains raisonneurs, attendu qu'autrefois on le voyait de plus loin en mer. Cela peut provenir, non de ce que la montagne a baissé de hauteur, mais de l'évaporation du feu, moins violent, moins large dans ses éruptions, et qui par là même exhale de jour une fumée plus faible. Au reste il est également croyable qu'une montagne minée journellement par le feu s'amoindrisse et que ce feu diminue, puisqu'il ne procède pas de lui-même, puisqu'il s'engendre dans quelque vallée souterraine d'où il sort en torrent, et qu'enfin il se nourrit d'autres feux et trouve dans la montagne non un aliment, mais un soupirail. Il y a en Lycie une contrée bien connue, que les habitants nomment Héphestion:[161] c'est un sol percé en plusieurs endroits et entouré d'une ceinture de feux inoffensifs qui n'endommagent nullement ses productions : pays fertile, couvert d'herbages, où rien ne souffre de cette flamme amortie et languissante comme la lueur qu'elle donne.
Mais remettons à traiter ces questions après que tu m'auras écrit à quelle distance du cratère de l'Etna se trouvent ces neiges que l'été même ne fond pas, que dis-je? qui craignent si peu le voisinage du feu volcanique. Toutefois ne me rends pas comptable de toute cette peine, ta passion pour les vers gagnerait sur toi, quand nul ne t'en viendrait prier, de compléter ta description de l'Etna, car ta modestie ne t'empêche pas d'aborder ce texte favori de tous les poètes. Ovide l'a traité sans être découragé par Virgile qui l'avait, si heureusement fait,[162]
et enfin Sévérus Cornélius[163]
n'en fut pas détourné par ces deux grands noms. Le sujet d'ailleurs, a été fécond pour tous ; et les premiers venus n'ont pas épuisé, ce me semble, ce qu'on pouvait en dire : ils ont ouvert la mine. Il y a bien de la différence entre une matière épuisée et celle qu'on attaque déjà exploitée par d'autres : chaque jour elle se montre plus riche, et les anciennes découvertes ne font point obstacle aux nouvelles. Et puis l'avantage est pour le dernier venu : il trouve des mots tout prêts qui, différemment mis en œuvre, prennent une physionomie nouvelle; ce n'est point là mettre la main sur le bien d'autrui ; car ils sont du domaine public, et les jurisconsultes nient que le domaine public s'acquière par usucapion. Si je te connais bien, l'Etna te fait déjà, comme on dit, venir l'eau à la bouche. Tu brûles d'enfanter quelque œuvre grandiose et digne de tes devanciers. Ta modestie ne te permet pas d'espérer plus : elle est telle, que tu enchaînerais toi-même, je crois, l'essor de ton génie, si tu risquais de vaincre tes modèles, tant tu as pour eux de vénération!
Entre autres avantages la sagesse a celui-ci, que ses poursuivants ne peuvent se dépasser les uns les autres qu'en gravissant vers elle ; arrivés au sommet, tout est égal : plus d'avancement possible, c'est le point d'arrêt. Le soleil peut-il gagner quelque chose en grandeur, la lune excéder les dimensions ordinaires de son disque? Les mers ne s'accroissent point; le monde conserve la même forme et les mêmes limites. Tout ce qui a rempli ses proportions naturelles ne peut plus grandir. Tous ceux qui auront atteint la sagesse seront égaux, seront pairs entre eux ; chacun d'eux aura ses qualités à lui : tel sera plus affable ou plus alerte, ou parlera plus facilement, plus éloquemment que tel autre ; mais le point essentiel, mais ce qui fait le bonheur sera égal chez tous. Que ton Etna puisse s'affaisser et crouler sur lui-même; que cette gigantesque cime, qui frappe les regards de si loin en mer, soit minée continuellement par l'action du feu, c'est ce que j'ignore; mais la vertu, ni flamme, ni écroulement ne la feront tomber au-dessous d'elle-même. C'est la seule grandeur qui ne connaisse point d'abaissement, qu'on ne puisse ni porter au delà, ni refouler en arrière. Elle est, comme les corps célestes, invariable dans sa hauteur. Efforçons-nous de nous élever jusqu'à elle. Nous avons déjà fait beaucoup; ou, pour dire mieux et plus vrai, nous avons fait trop peu. Car ce n'est pas être bon que de valoir mieux que les plus mauvais. Se vante-t-il d'avoir de bons yeux celui qui est en doute s'il fait jour, et pour qui le soleil ne luit qu'à travers un brouillard? Il a beau parfois se trouver heureux d'avoir échappé à la cécité, il ne jouit pas encore du bienfait de la lumière. Notre âme aura lieu de se féliciter, lorsqu'affranchie des ténèbres où elle se débat elle pourra, non plus entrevoir d'indécises lueurs, mais se pénétrer toute du grand jour, lorsque, rendue au ciel sa patrie, elle retrouvera la place qu'elle occupait déjà quand le sort la fit naître. Là-haut l'appelle sa naissance ; elle y sera, même avant de quitter cette prison du corps, quand, jetant loin d'elle toute souillure, elle s'élancera, pure et légère, dans la sphère des célestes pensées!