Lettres à Lucilius (page 16)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voilà notre tâche, mon cher Lucilius, voilà où se doit porter toute notre ardeur, n'y eût-il que peu d'hommes, n'y eût-il personne pour le savoir. La gloire est l'ombre de la vertu : elle l'accompagne même en dépit d'elle. Mais comme l'ombre tantôt marche devant, tantôt à côté de nous, et tantôt derrière, ainsi la gloire quelquefois nous précède et frappe tous les regards ; d'autres fois elle nous suit, d'autant plus grande qu'elle est plus tardive : l'envie alors s'est retirée. Combien de temps Démocrite n'a-t-il point passé pour un fou? La Renommée eut peine à accueillir Socrate. Combien de temps Caton ne fut-il pas méconnu de Rome? On le repoussa, on ne le comprit qu'après l'avoir perdu. L'innocence et la vertu de Rutilius seraient ignorées, sans l'iniquité qu'il a subie : l'outrage l'a fait resplendir.[164]

Ne dut-il pas rendre grâce à son infortune et chérir son exil? Je parle ici d'hommes que le sort a illustrés en les persécutant. Mais combien d'œuvres méritoires venues au grand jour après la mort de leurs auteurs! Que de noms négligés et puis exhumés par la gloire! Vois Epicure, si fort admiré non seulement des hommes qu'a polis l'étude, mais aussi de la masse ignorante. Il était inconnu, même à Athènes, aux environs de laquelle il cacha sa vie. Aussi, comme il survivait déjà de plusieurs années à son cher Métrodore, dans une lettre, véritable hymne de reconnaissance dicté par les souvenirs d'une mutuelle tendresse, il termine en disant « que les charmes de leur union n'avaient rien perdu à ce que cette Grèce si riche en illustrations les eût laissés, Métrodore et lui, dans l'obscurité et presque dans un oubli absolu. » Plus tard pourtant, quand il eut cessé d'être, n'a-t-on pas su le découvrir? Sa doctrine en a-t-elle eu moins d'éclat? Métrodore aussi nous apprend par une de ses lettres qu'Épicure et lui n'avaient point été placés à leur hauteur, mais que leurs noms faits pour l'avenir grandiraient, comme celui de quiconque aurait marché résolument sur leurs traces.

Aucune vertu ne demeure cachée : le fût-elle pour un temps, elle n'en souffrira point. Le jour viendra qui, des ténèbres où la tenait plongée l'envie contemporaine, doit la produire à la lumière. Il est né pour peu d'hommes celui dont la pensée ne s'adresse qu'à son siècle. Des milliers d'années, des générations nouvelles vont te suivre : c'est là qu'il faut jeter la vue. L'envie eût-elle imposé silence à tous les hommes de ton époque, il te naîtra des juges qui, sans faveur ni haine, sauront t'apprécier. Si la renommée est pour la vertu une récompense de plus, celle-là même n'est jamais perdue. Les discours de la postérité ne nous toucheront plus sans doute, mais tout insensibles que nous y serons, elle aura pour nous des hommages et de fréquents ressouvenirs. Il n'est personne qui, vivant et après sa mort, n'ait été payé de sa vertu, s'il l'a franchement embrassée, s'il ne l'a point prise comme un costume et un fard trompeur, s'il a été trouvé le même et dans les visites annoncées et quand on l'a surpris à l'improviste. Rien ne sert de se déguiser : trop peu d'yeux s'en laissent imposer par un extérieur qu'un vernis léger décore. Au dehors comme au dedans, le vrai seul est toujours le même. Les faux-semblants[165] n'ont point de consistance. Rien n'est plus mince que le mensonge ; il est transparent, si l'on y regarde de près.

Futilité des spectacles. Certains grands comparés à des comédiens.

Je m'appartiens pour cette journée, et je le dois moins à moi-même qu'au spectacle, qui chasse tous les importuns vers le jeu de paume. Nul ne vient fondre jusqu'à moi ; nul ne troublera mes pensées qui dans cette confiance même se développent plus hardies. Je n'entends pas crier ma porte à chaque instant : le rideau de mon cabinet ne se soulèvera point; je pourrai poursuivre mon pas, chose essentielle, surtout à qui marche de lui-même et dans la voie qu'il s'est tracée. Est-ce donc que je ne suis pas les anciens? — Si fait ; mais je me permets de faire aussi quelques découvertes, de modifier, d'abandonner les leurs. Mon acquiescement n'est point un esclavage.[166]

Mais non : c'était trop dire; je me promettais du silence, une solitude que rien n'interromprait ; et voici qu'une bruyante clameur, partie de l'amphithéâtre, vient, non m'arracher à mon calme, mais me faire songer à ce débat si passionné des spectateurs. Je considère à part moi combien de gens exercent leur corps, et combien peu leur esprit; quel concours de peuple à un spectacle de mensonge et d'illusion, et quel désert autour de la science ; quels imbéciles esprits dans ces hommes dont on admire l'encolure et les muscles. Voici sur quoi j'arrête spécialement mes réflexions. Si le corps peut arriver par l'exercice à cette force passive qui endure les coups de pied et de poing de plusieurs assaillants ; qui lui fait braver les plus vives ardeurs du soleil au milieu d'une poussière brûlante, dégouttant du sang qu'il perd, et cela durant tout un jour; combien plus aisément l'âme ne pourrait-elle point s'endurcir à recevoir sans se briser les coups de la Fortune, à être terrassée, foulée par elle pour se relever encore! Le corps a besoin de mille choses pour soutenir sa vigueur ; l'âme croît par sa propre énergie : elle s'alimente et s'exerce elle-même. Il faut au corps force nourriture, force boisson, force huile, en un mot des soins continus; la vertu, tu l'obtiendras sans tant de provisions, sans dépense. Tout ce qui peut te rendre bon est en toi. Que te faut-il pour l'être? Le vouloir. Et que peux-tu vouloir de mieux que de t'arracher à cette servitude qui se fait sentir à tout homme, et que les esclaves même du dernier rang, du sein de cette fange où ils sont nés, s'efforcent de briser par tous les moyens? Ce pécule amassé en fraudant leur appétit, ils le donnent pour racheter leur tête ; et tu n'ambitionnerais pas de conquérir à tout prix la liberté, toi qui te crois né libre! Tu jettes les yeux sur ton or : l'or ne l'achète point. Chimère donc que cette liberté qui s'inscrit aux registres publics : elle n'est pas plus à ceux qui la payèrent qu'à ceux qui la vendirent. C'est à toi de te la donner; ne la demande qu'à toi. Affranchis-toi premièrement des terreurs de la mort, avant tout autre ce joug-là nous pèse, ensuite de la crainte de la pauvreté. Pour savoir combien elle est loin d'être un mal, compare la physionomie du pauvre avec celle du riche. Le pauvre rit plus souvent et de meilleur cœur ; ses soucis n'ont rien de profond ; s'il lui survient quelque inquiétude, c'est un léger nuage qui passe. Mais les heureux, comme on les appelle, n'ont que des joies factices ou des tristesses poignantes et concentrées, d'autant plus poignantes qu'il ne leur est jamais permis d'être ouvertement misérables, et qu'au fort même de ces chagrins qui rongent le cœur, il faut jouer son rôle d'heureux.[167]

Cette métaphore-là j'ai trop occasion d'en user,[168]

car rien ne caractérise mieux le drame de la rie, qui assigne à chacun de nous un personnage si mal soutenu. Cet homme qui s'avance majestueusement sur la scène, et qui dit, renversant sa tête :

c'est un esclave qui reçoit par mois cinq boisseaux[170] de froment et cinq deniers. Ce héros superbe, impérieux, gonflé du sentiment de sa puissance, et qui dit :

est un gagiste à tant par jour, qui dort dans un galetas.[171] Autant peux-tu en dire de tous ces voluptueux en litière qui planent sur les tètes et dominent la foule : leur bonheur à tous est un masque. Arrache-le, ils feront pitié. Avant d'acheter un cheval, tu fais déboucler son harnais ; tu déshabilles l'esclave que tu marchandes, il peut cacher quelque vice physique ; et tout autre homme tu le prises avec son enveloppe! Chez les vendeurs d'esclaves, tout ce qui pourrait choquer se déguise sous quelque artifice; aussi, pour l'acheteur, tout ajustement est suspect ; qu'un lien quelconque à la jambe ou au bras frappe ta vue, tu fais tout découvrir, tu veux voirie corps bien à nu.[172] Vois ce roi de Scythie ou de Sarmatie, le front paré du diadème : si tu le veux apprécier et savoir au fond tout ce qu'il est, détache son bandeau : que de misères cachées là-dessous! Mais que parlé-je des autres? Si tu veux te peser toi-même, mets à l'écart ta fortune, ta maison, ton rang, et considère l'homme intérieur. Jusque-là tu t'estimes sur la foi d'autrui.

Voy. Chateaubr., Martyrs, IX. Saint Lambert, Saisons, ch. i. Lemierre, Fastes, IX. Lucos, atque in iis silentia ipsa adoramus. Plin., Hist., XII, ii.)

[5] « Il y a en nous une certaine malignité qui a gâté notre nature jusqu'à la racine, qui a répandu dans nos cœurs les principes de tous les vices. Ils sont cachés et enveloppés en cent replis tortueux, et ils ne demandent qu'à montrer la tête. « Pour guérir la volonté, dit saint Augustin, il faut réprimer la puissance : frenetur facultat, ut « sanetur voluntat.... » Que si je pouvais-vous découvrir le cœur d'un Néron ou de quelque autre monstre dans les histoires profanes, vous verriez ce que peut faire dans le cœur humain cette terrible pensée de ne voir rien sur sa tête. » (Bossuet, Serm. sur l'ambition.)

[6] « La marchandise est chère que l'on acheste avec perte de loz et gloire. » (L'Hospital, Au parl. de Rouen.)

(Corneille.) « N'envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses : ils les ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point. Ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir : cela est trop cher; et il n'y a rien à gagner à un tel marché.» (La Bruyère, Biens de fortune.)

[8] Comparer cette lettre arec le chap. xxviii, liv. III, Des bienfaits.

[9] Personarum acceptio non est apud Deum (Act. apost. X, xxxiv)

[10] La vertu d'un cœur noble est la marque certaine. (Boileau.)

Sæpe latet vitium proximitate boni. (Ovide, Art. amandi, II, 662.) « Il n'y a point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu et qui ne s'en aide. « (La Bruyère, du Cœur.)

« Le vice ne s'insinue guère en choquant l'honnêteté, mais en prenant son image. » (Rouss., Emile.)

[14] On supposait un homme qui disait je mens, et, de ce qu'il disait vrai en cela, on concluait qu'il mentait, et, de ce qu'il mentait, on concluait qu'il disait vrai.

Demain vient et nous laisse encor plus malheureux. (Dryden, trad. par Volt.)

[17] « Vous, maîtres, rendez a vos serviteur» ce que l’équité et la justice demandent de vous, sachant que voua avez aussi bien qu'eux un maître qui est dans le ciel. » (Saint Paul, aux Coloss., ch. iv.)

[18] Mot de Caton l'Ancien, comme de saint Matthieu, x, 36. Notre ennemi, c'est notre maître. (La Fontaine.)

[21] « Mes amis, s'écrie Trimalchion, les esclaves aussi sont des hommes : ils ont sucé le même lait que nous, quoique un mauvais destin ait pesé sur eux. (Pétrone, ch. lxxi.)

[22] Nous approchons des temps de crise et du siècle des révolutions. Alors le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet..., etc. (Rousseau, Emile.)

[23] Passage imité par Pline le Jeune, liv. V, Lettre xix. « Ces noms d'affection vont mieux au cœur que les titres de leur pouvoir : on les nomme pères de famille plutôt que maîtres. » « Tertull., Apolog. xxxiii.) « Servi non sunt, sed eos et habemus et dicimus spiritu fratres, religione conservos. » (Lactant., Instit., V, xv.).

[26] Macrobe, l. X, copie presque mot pour mot certains passages de cette admirable lettre. Voir aussi (Nouvelle Héloïse, IVe partie, lettre X.) Cicéron, sur ce sujet, dit sèchement : « Il faut être juste même envers les gens de la condition la plus vile. Il faut traiter les esclaves en salariés, exiger leurs services, leur donner le nécessaire. » (De Offic.) Ailleurs, dans ses lettres, il rougit du regret qu'il éprouve de la mort d'un de ses esclaves.

[27] C'est-à-dire en mesurant l'amitié sur l'intérêt. Voir lettre ix.

[28] Quidquid loquaris, respondent obmnes. Telle est la leçon que j'adopte pour ce passage diversement tourmenté.

[29] Admoveri lineas. Allusion, selon tous les commentateurs, aux courses du stade où une ligne tracée sur le sol marquait la limite d'arrivée. Mors ultima linea rerum. (Horace.) Mais le pluriel lineas me fait croire qu'il s'agit ici de l'enceinte de cordons garnis de plumes flottantes et bigarrées, nommés épouvantails, qui repoussaient les bêtes fauves dans l'enceinte où on les traquait.

[32] Tous les hommes sont fous ; et qui n'en veut point voir

Doit rester dans sa chambre et casser son miroir. (Regnard.)

[34] Les éditions portent : tot morbos, tantasve œgritudines, les mss., tantas ve res, ce qui n'a point de sens. Je propose tam veteres.

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