Lettres à Lucilius (page 28)
Sur la mort de Sénécio. Vanité des longs projets. Ignoble souhait de Mécène.
Chaque jour, chaque heure démontre à l'homme tout son néant:[179]
toujours quelque récente leçon lui rappelle sa fragilité qu'il oublie, et de l'éternité qu'il rêve rabat ses pensées vers la mort.[180]
« Où tend ce début? » vas-tu dire. Tu connaissais Cornelius Sénécio, ce chevalier romain si magnifique et si obligeant : parti d'assez bas il s'était élevé par lui-même, et n'avait plus qu'une pente aisée pour courir à tous les succès. Car les honneurs croissent plus facilement qu'ils ne commencent ; comme l'aspirant aux richesses, que la pauvreté retient dans sa sphère, a longtemps à lutter et à ramper pour en sortir. Sénécio visait même à l'opulence, où le conduisaient deux moyens des plus efficaces, la science d'acquérir et celle de conserver; et l'une des deux seule l'eût fait assez riche. Cet homme donc, d'une sobriété extrême, non moins soigneux de sa santé que de son patrimoine, m'avait fait visite le matin selon sa coutume, avait passé le reste du jour jusqu'à nuit close, au chevet d'un ami malade d'une affection grave et désespérée; il avait soupé gaiement, quand une indisposition subite le saisit : une angine, lui rétrécissant le gosier, comprima son souffle; à peine alla-t-il, tout haletant, jusqu'au jour. Ainsi en très peu d'heures, et venant de remplir toutes les fonctions d'un homme sain et plein de vie, Sénécio s'est éteint. Lui qui faisait travailler ses capitaux sur terre et sur mer qui, essayant, sans en négliger aucun, de tous les genres de profit, était même entré dans les fermes publiques, alors que tout succède à ses vœux, que des torrents d'or courent s'engloutir dans ses coffres, le voilà enlevé.
Qu'insensé est l'homme qui jette ses plans pour toute une vie! Il n'est pas maître de demain. Oh! quelles sont folles, ces longues espérances qu'il aime à bâtir![182] « J'achèterai, je construirai, je ferai tel prêt, telle rentrée, je remplirai telles dignités; puis enfin, las et plein de jours, je me recueillerai dans le repos. » Crois-moi, tout, même pour les heureux, n'est qu'incertitudes : nul n'a le droit de se rien promettre de l'avenir. Que dis-je? ce que nous tenons glisse de nos mains; et l'heure présente, qu'on croit bien saisir, le moindre incident nous la vole.[183] Le temps se déroule suivant des lois fixes, mais impénétrables ; or que gagné-je à ce que la nature sache de science certaine ce que moi je ne sais pas? On projette des traversées lointaines, et, après maintes courses aux plages étrangères, un tardif retour dans la patrie ; on prendra l'épée, puis viendront les lentes récompenses des travaux militaires; puis des gouvernements, des emplois qui mènent à d'autres emplois, et déjà la mort est à nos côtés, la mort à laquelle on ne pense que quand elle frappe autrui ; en vain elle multiplie à nos yeux ses instructives rigueurs,[184] leur effet ne dure pas plus que la première surprise. Et quelle inconséquence! On s'étonne de voir arriver un jour ce qui chaque jour peut arriver. Le terme de notre carrière est où l'inexorable nécessité des destins l'a fixé : mais nul de nous ne sait de combien il en est proche.
Aussi faut-il disposer notre âme comme si nous y touchions déjà : ne remettons rien au futur, réglons journellement nos comptes avec la vie. Car elle pèche surtout en ceci que, toujours inachevée, on l'ajourne d'un temps à un autre. Qui sut chaque jour mettre à sa vie la dernière main n'est point à court de temps. Or de ce manque de temps naissent l'anxiété et la soif d'avenir qui ronge l'âme. Rien de plus misérable que ce doute : les événements qui approchent, quelle issue auront-ils? Combien me reste-t-il de vie, et quelle sorte de vie? Voilà ce qui agite de terreurs sans fin l'âme qui ne se recueillit jamais. Quel moyen avons-nous d'échapper à ces tourmentes? un seul : ne pas lancer notre existence en avant, mais la ramener sur elle-même. Si l'avenir tient en suspens tout mon être, c'est que je ne fais rien du présent. Si au contraire j'ai satisfait à tout ce que je me devais ; si mon âme affermie sait qu'entre une journée et un siècle la différence est· nulle, elle regarde d'en haut tout ce qui peut survenir encore d'événements et de jours, et se rit fort dans sa pensée de la vicissitude des temps. Comment en effet ces chances variables et mobiles te bouleverseraient-elles, si tu demeures stable en face de l'instabilité?
Hâte-toi donc de vivre, cher Lucilius, et compte chaque journée pour une vie entière. Celui qui s'est ainsi préparé, celui dont la vie s'est trouvée tous les jours complète, possède la sécurité. Vivre d'espérance, c'est voir le temps, à mesure qu'il arrive, échapper à notre croissante avidité, et nous laisser ce sentiment si amer, qui remplit d'amertume tous les autres, la peur de la mort. De là l'ignoble souhait de Mécène,[185] qui ne refuse ni les mutilations, ni les difformités, ni enfin le pal sur la crois, pourvu qu'au milieu de tant de maux la vie lui soit conservée.
Ce qui serait, si la chose arrivait, le comble des misères, il le souhaite, il demande, comme si c'était vivre, une prolongation de supplice. Je le jugerais déjà bien méprisable s'il n'arrêtait son vœu que devant la mise en croix ; mais que dit-il? « Mutilez tous mes membres, pourvu qu'en un corps brisé et impotent il me reste le souffle, et que, défiguré, monstrueusement contrefait, j'obtienne encore quelque répit sur le bois-même où l'on me clouerait, sur le pal où vous m'asseyeriez! » Est-ce donc la peine de comprimer sa plaie, de pendre à une croix les bras étendus, afin de reculer ce qui, pour tout patient, est une grâce, le terme du supplice? N'avoir de souffle que pour expirer sans cesse? Que souhaiter à ce malheureux, sinon des dieux qui l'exaucent? Que veut dire cette turpitude de poète et de femmelette, ce pacte insensé de la peur? Pourquoi mendier si bassement l'existence?-Penses-tu que Virgile ait jamais dit pour lui ce beau vers :
Il invoque les derniers des maux; les plus cruelles souffrances, la croix et le pal, il les désire ; et qu'y gagnera-t-il? Eh! certes de vivre un peu plus. Or quelle vie est-ce qu'on· longue agonie? Il se trouve un homme qui aime mieux sécher dans les tourments, et périr par lambeaux, et distiller sa vie goutte à goutte, que de l'exhaler d'un seul coup! Il se trouve un homme qui, hissé sur l'infâme gibet, déjà infirme et défiguré, les épaules et la poitrine comprimées par une difformité hideuse, ayant déjà, même avant la croix, mille motifs de mourir, veut prolonger une existence qui prolongera tant de tortures! Nie maintenant que la nécessité de mourir soit un grand bienfait de la nature! Et bien des gens sont prêts pour des pactes encore plus infâmes, prêts même à trahir un ami pour quelques jours de vie de plus, à livrer de leur main leurs enfants à la prostitution, pour obtenir de voir cette lumière témoin de tous leurs crimes. Dépouillons-nous de la passion de vivre, et sachons qu'il n'importe à quel moment on souffre ce qu'il faut souffrir tôt ou tard. L'essentiel est une bonne et non une longue vie ; et parfois bien vivre consiste à ne pas vivre longtemps.
Sur l'immortalité de l'âme. Que l'illustration après la mort est un bien.
Comme on désoblige l'homme qu'on arrache aux visions d'un songe agréable, car on lui enlève un plaisir qui, tout illusoire, a pourtant l'effet de la réalité, ta lettre m'a fait le même tort : elle m'a tiré d'une douce méditation où je me laissais aller et qui, si je l'avais pu suivre, m'eût conduit plus avant. Je me complaisais dans le problème de l'immortalité des âmes; et j'étais même, oui j'étais pour l'affirmative : j'entrais avec confiance dans l'opinion de tant de grands hommes, dont les doctrines si consolantes promettent plus qu'elles ne prouvent.[189] Je me livrais à leur espoir sublime ; déjà j'éprouvais un dégoût de moi-même et regardais en mépris les restes d'un corps brisé par l'âge, moi pour qui cette immensité du temps, cette possession de tous les siècles allait s'ouvrir, quand tout à coup je fus réveillé par la remise de ta lettre, et tout mon pauvre rêve fut perdu. J'y reviendrai quand je serai quitte avec toi : je veux le ressaisir à tout prix.
Tu dis au début de ta lettre que je n'ai pas entièrement développé ma thèse stoïcienne « que l'illustration qui s'obtient après la mort est un bien, qu'en effet je n'ai pas résolu l'objection qu'on nous oppose : « Jamais il n'y a de bien où il y a solution de continuité ; or ici cette solution a lieu. » — Ta difficulté, Lucilius, se rattache à la question, mais doit être vidée ailleurs : c'est pourquoi j'avais différé d'y répondre, comme à d'autres choses qui ont trait au même sujet. Car en certains cas, tu le sais, les sciences rationnelles rentrent dans la morale. J'ai donc traité, comme touchant directement aux mœurs, cette thèse-ci : « Si ce n'est pas chose folle et sans objet que d'étendre ses soins au delà du jour suprême? Si les biens de l'homme périssent avec nous, et s'il n'y a plus rien pour qui n'est plus? Si une chose qui, lorsqu'elle existera, ne sera pas sentie par nous, peut offrir, avant qu'elle existe, quelque fruit à recueillir ou à désirer? » Tout ceci est de la morale : aussi l'ai-je placé en[190] son lieu. Quant à ce que disent contre cette opinion les dialecticiens, je devais le réserver et je l'ai fait. Maintenant que tu veux le tout ensemble, j'exposerai leurs arguments en bloc pour y répondre ensuite en détail.
A moins de quelques préliminaires, ma réfutation ne serait pas comprise. Et quels préliminaires veux-je présenter? qu'il est des corps continus, tels que l'homme; des corps composés, comme un vaisseau, une maison, enfin tout ce qui forme usité par l'assemblage de diverses parties ; des corps divisibles, aux membres séparés, tels qu'une armée, un peuple, un sénat : car les membres qui constituent ces corps sont réunis par droit ou par devoir, mais distincts et isolés par nature. Que faut-il encore que j'avance? que, selon nous, il n'y a pas de bien où il y a solution de continuité ; vu qu'un même esprit devant contenir et régir un même bien, l'essence d'un bien unique est une. Si tu en désires la preuve, elle est par elle-même évidente ; mais je devais poser ce principe, puisqu'on nous attaque par nos propres armes.
« Vous avouez, nous dit-on, qu'il n'y a pas de bien où il y a solution de continuité. Or l'illustration, c'est l'opinion favorable des honnêtes gens. Comme en effet la nonne renommée ne vient pas d'une bouche unique, ni la mauvaise de la mésestime d'un seul, ainsi l'illustration n'est pas dans l'approbation d'un seul homme de bien. Il faut l'accord d'un grand nombre d'hommes marquants et considérables pour qu'elle ait lieu. Mais elle est le résultat du jugement de plusieurs, c'est-à-dire de personnes distinctes; d'où il suit qu'elle n'est pas un bien.
« L'illustration, dit-on encore, est l'éloge donné aux bons par les bons ; l'éloge est un discours ; le discours, une voix qui exprime quelque idée : or la voix, même des gens de bien, n'est pas un bien. Car ce que fait l'honnête homme n'est pas toujours un bien : il applaudit, il siffle ; et ni cette action d'applaudir ni celle de siffler, quand on admirerait et louerait tout de lui, ne s'appellent biens, non plus que sa toux ou ses éternuements. Ce n'est donc pas un bien que l'illustration.
« Enfin dites-nous : ce bien appartient-il à qui donne l'éloge, où a qui le reçoit? Si vous dites que c'est au premier, votre assertion est aussi ridicule que de prétendre que c'est un bien pour moi qu'un autre soit en bonne santé. Mais louer le mérite est une action honnête: ainsi le bien est à celui qui loue, puisque l'action vient de lui, et non à nous qui sommes loués ; or tel était le fait à éclaircir. »
Répondons sommairement à chaque point. D'abord, y a-t-il bien, quand il y a solution de continuité? Cela fait encore doute, et les deux partis ont leurs arguments. Ensuite l'illustration n'a pas besoin d'une foule de suffrages ; l'opinion d'un seul homme de bien peut lui suffire; car l'homme de bien est capable de porter jugement de tous ses pareils. « Quoi! l'estime d'un seul donnera la bonne renommée, le blâme d'un seul l'infamie? Et la gloire aussi je la comprends large, étendue au loin, car elle veut le concert d'un grand nombre. » La gloire, la renommée, diffèrent de l'illustration, et pourquoi? Qu'un seul homme vertueux pense bien de moi, c'est pour moi comme si tous les gens vertueux avaient de moi la même pensée, ce qui aurait lieu si tous me connaissaient. Leur jugement est pareil, identique ; or c'est toujours tenir la même voie que de ne pouvoir se partager. C'est donc comme si tous avaient le même sentiment, puisqu'en avoir un autre leur est impossible. Quant à la gloire, à la renommée, la voix d'un seul ne suffit pas. Si, au cas précité, un seul avis vaut celui de tous, parce que tous, interrogés, n'en auraient qu'un seul ; ici les jugements d'hommes dissemblables sont divers et les impressions variées : tout y est douteux, inconséquent, suspect. Comment croire qu'un seul sentiment puisse être embrassé par tous? Le même homme n'a pas toujours le même sentiment. Le sage aime la vérité, qui n'a qu'un caractère et qu'une face ; c'est le faux qui entraine l'assentiment des autres. Or le faux n'est jamais homogène : ce n'est que variations et dissidences.[191]
« La louange, dit-on, n'est autre chose qu'une voix ; or une voix n'est pas un bien. » Mais en disant que l'illustration est la louange donnée aux bons par les bons, nos adversaires rapportent cela non à la voix, mais à l'opinion. Car encore que l'homme de bien se taise, s'il juge quelqu'un digne de louange, il le loue assez. D'ailleurs il y a une différence entre la louange et le panégyrique : il faut, pour louer, que la voix se fasse entendre ; aussi ne dit-on pas la louange funèbre,[192] mais l'oraison funèbre, dont l'office consiste dans le discours. Dire que quelqu'un est digne de louange, c'est lui promettre non pas les paroles, mais le jugement favorable des hommes. Il y a donc aussi une louange muette, une approbation de cœur, une conscience qui applaudit à l'homme de bien. Répétons en outre que la louange se rapporte au sentiment, non aux paroles, lesquelles expriment la louange conçue et la portent à la connaissance de plusieurs. C'est me louer que me juger digne de l'être. Quand le tragique romain[193] s'écrie : « Il est beau d'être loué par l'homme que chacun loue;[194] » il veut dire l'homme digne de louange. Et quand un vieux poète dit :
il ne parle pas de cette louange bruyante qui les corrompt ; car rien ne perd l'éloquence et en général les arts faits pour l'oreille comme l'engouement populaire. La renommée veut, elle exige une voix ; l'illustration s'en passe : elle peut s'obtenir sans cela, se contenter de l'opinion; elle est complète en dépit même du silence, en dépit des oppositions. En quoi l'illustration diffère-t-elle de la gloire? En ce que la gloire est le suffrage de la foule; l'illustration, le suffrage des gens de bien.
« On demande à qui appartient ce bien qu'on nomme illustration, cette louange donnée aux bons par les bons ; est-ce à celui qui loue, ou à celui qui est loué? » A tous les deux : à moi qui suis loué, parce que la nature m'a fait ami de tous, que je m'applaudis d'avoir bien fait, que je me réjouis d'avoir trouvé des cœurs qui comprennent mes vertus et qui m'en savent gré ; à mille autres aussi pour qui leur gratitude même est un bien, mais d'abord à moi, car il est dans ma nature morale d'être heureux du bonheur d'autrui, surtout du bonheur dont je suis la cause. La louange est le bien de ceux qui louent: car c'est la vertu qui l'enfante, et toute action vertueuse est un bien. Mais c'est une jouissance qui leur échappait, si je n'avais été vertueux. Ainsi c'est un bien de part et d'autre qu'une louange méritée, tout autant certes qu'un jugement bien rendu est un avantage pour le juge comme pour celui qui gagne sa cause. Doutes-tu que la justice ne soit le trésor et du magistrat qui l'a dans son cœur et du client à qui elle rend ce qui lui est dû? Louer qui le mérite c'est justice : c'est donc un bien des deux côtés.
Voilà suffisamment répondre à ces docteurs en subtilités. Mais notre objet ne doit pas être de discuter des arguties, et de faire descendre la philosophie de sa hauteur majestueuse dans ces puérils défilés. Ne vaut-il pas bien mieux suivre franchement le droit chemin, que de se préparer soi-même un labyrinthe, pour avoir à le reparcourir à grand’ peine? Car toutes ces disputes ne sont autre chose que jeux d'adversaires qui veulent se tromper avec art. Dites-nous plutôt combien il est plus naturel d'étendre dans l'infini sa pensée. C'est une grande et noble chose que l'âme humaine : elle ne se laisse poser de limites que celles qui lui sont communes avec Dieu même. Elle n'accepte point une étroite patrie telle qu'Éphèse ou Alexandrie, ou toute autre ville, s'il en est, plus populeuse en habitants, plus ample en constructions ; sa patrie, c'est ce vaste circuit qui enceint l'univers et tout ce qui le domine, c'est toute cette voûte sous laquelle s'étendent les terres et les mers, sous laquelle l'air partage et réunit à la fois le domaine de l'homme et celui des puissances célestes, et où des milliers de dieux, chacun à son poste, poursuivent leurs tâches respectives. Et elle ne souffre pas qu'on lui circonscrive son âge, elle se dit : « Toutes les années m'appartiennent; point de siècle fermé au génie, point de temps[196]
impénétrable à la pensée. Quand sera venu le jour solennel où ce corps, mélange de divin et d'humain, se dissoudra, je laisserai mon argile où je l'ai prise, et moi, je me réunirai aux dieux. Ici même je ne suis pas sans communiquer avec eux; mais ma lourde et terrestre prison me retient. Ces jours mortels sont des temps d'arrêt, préludes d'une existence meilleure et plus durable. Comme le sein maternel qui nous garde neuf mois nous forme non pour lui, mais en apparence pour ce monde où nous sommes jetés assez forts déjà pour respirer l'air et résister à l'extérieur, ainsi le temps qui s'écoule de l'enfance à la vieillesse nous mûrit pour un second enfantement. Une autre origine, un monde nouveau nous attend. Jusque-là, nous ne pouvons souffrir du ciel qu'une vue lointaine.
« Sache donc envisager sans frémir cette heure qui juge la vie;[197]
elle n'est pas la dernière pour l'âme, si elle l'est pour le corps. Tous les objets qui gisent autour de toi, vois-les comme les meubles d'une hôtellerie : tu ne dois que passer. La nature nous fait sortir nus, comme nous sommes entres. On n'emporte pas plus qu'on n'a apporté.[198]
Que dis-je! tu laisseras sur le seuil une grande part du bagage apporté pour cette vie. Tu dépouilleras cette peau, première enveloppe qui tapisse tes organes ; tu dépouilleras cette chair, ce sang qui la pénètre et court se distribuer par tous tes membres; tu dépouilleras ces os et ces muscles qui maintiennent les parties molles et fluides du corps ; ce jour, que tu redoutes comme le dernier, te fait naître pour un jour sans fin.[199]
Dépose ton fardeau : tu hésites! n'as-tu pas déjà quitté de même le corps où tu étais caché, pour te produire à la lumière? Tu résistes, tu te jettes en arrière : jadis aussi à grand effort ta mère t'expulsa de son sein. Tu gémis, tu pleures ; et ces pleurs mêmes annoncent l'avènement à la vie. On dut les excuser, quand tu arrivais novice et étranger à tout; quand au sortir des entrailles maternelles, de ce tiède et bienfaisant abri, tu fus saisi par un air trop vif et offensé par le toucher d'une main rude ; quand, faible encore, au milieu d'un monde inconnu, tu éprouvais la stupeur d'une complète ignorance. Aujourd'hui, ce n'est pas pour toi chose nouvelle d'être séparé de ce dont tu faisais partie. Abandonne de bonne grâce des membres désormais inutiles, laisse là ce corps que tu fus si longtemps sans habiter. Il sera mis en pièces, écrasé, réduit en cendres : tu t'en affliges? Cela se fait toujours. Elles périssent de même[200] les membranes qui enveloppent le nouveau-né. Pourquoi tant chérir ces débris, comme ta chose propre? Ils n'ont fait que te couvrir. Voici venir le jour où tomberont tes voiles, où tu seras tiré de ta demeure, de ce ventre immonde et infect.
« D'ici même, dès aujourd'hui, fais effort et prends ton élan : attache-toi à tes amis, à tes parents comme à choses qui ne sont pas tiennes ; élève-toi d'ici à de plus hantes et plus sublimes méditations. Quelque jour la nature t'ouvrira ses mystères, la nuit présente se dissipera, et une lumière pure t'inondera de toutes parts. Représente-toi de quel éclat vont briller ces milliers d'astres confondant ensemble leurs rayons. Pas un nuage ne troublera cette sérénité ; toutes les plages du ciel se renverront une égale splendeur. La nuit ne succède au jour que dans notre infime atmosphère. Alors tu confesseras avoir vécu dans les ténèbres, quand ton être complet envisagera la complète lumière que d'ici, à travers l'étroite orbite de tes yeux, tu entrevois obscurément et que pourtant tu admires de si loin. Que te semblera-t-elle cette divine clarté, contemplée dans son foyer?[201] »
De telles pensées ne laissent séjourner dans l'âme aucun penchant sordide, bas ou cruel. « Il est des dieux, nous disent-elles, témoins de tout ce que fait l'homme : soyez purs devant eux, rendez-vous dignes de les approcher un jour, proposez-vous l'éternité. Si l'homme l'embrasse comme son idéal, ni les armées ne lui font peur, ni la trompette ne l'étonné, pi les menaces ne l'intimident. Comment craindrait-il? pour lui la mort est une espérance. Celui même qui ne croit à l'âme et à sa durée qu'autant que la retiennent les liens du corps, d'où elle se dégagerait pour s'évaporer aussitôt, s'il travaille à se rendre utile même après son trépas, alors tout ravi qu'il soit à nos yeux, cependant
Songe combien les bons exemples servent l'humanité, et reconnais que le souvenir des grands hommes ne profite pas moins que leur présence.
Pourquoi te mettre si fort en garde contre ces accidents qui, possibles sans doute, peuvent aussi ne pas arriver, tels que l'incendie,[203] l'écroulement d'une maison, tout ce qui fond sur nous par hasard, non par préméditation? Prévois, évite plutôt ces ennemis qui nous épient, qui visent à nous surprendre. Ce sont des cas assez rares, quoique graves, que les naufrages, les chutes du haut d'un char; mais d'homme à homme le péril est de tous les jours. Voilà contre, quoi il faut te prémunir, t'armer de toute ta vigilance, car nul fléau n'est plus commun, plus obstiné, plus insinuant. La tempête menace avant de surgir; l'édifice craque avant de s'écrouler; la fumée précède et annonce l'incendie : l'attaque de l'homme est imprévue ; il masque d'autant mieux ses machines qu'il nous serre de plus près. Tu es dupe, si tu te fies aux physionomies qui s'offrent à toi! Sous le visage d'hommes est le naturel des bêtes féroces;[204] seulement, chez celles-ci le premier bond est plus dangereux: une fois passées elles ne nous cherchent plus, car jamais rien ne les porte à nuire que la nécessité. Elles, la faim ou la peur les forcent au combat; pour l'homme, perdre un homme est l'affaire d'un caprice.
Ne songe toutefois à ce que tu dois craindre de ton semblable, qu'en te rappelant tes devoirs envers lui. Observe autrui, de peur qu'on ne te blesse; toi-même, pour ne pas blesser. Réjouis-toi de voir des heureux, sois ému quand tu vois souffrir; et n'oublie ni le bien à faire, ni les pièges à éviter. A cette conduite que gagneras-tu? qu'on ne te nuise pas? Non : mais tu ne seras pas dupe. Au reste, le plus que tu pourras, réfugie-toi dans la philosophie : elle te couvrira de son égide ; tu seras, dans son sanctuaire, en sûreté ou plus sûr qu'ailleurs. On ne se heurte contre la foule qu'en faisant route avec elle. Qu'ai-je à te dire encore? Ne te vante point de cette même philosophie : elle a maintes fois failli perdre ceux qui la pratiquaient avec trop de hauteur et d'indépendance. Qu'elle extirpe tes vices sans reprocher les leurs aux autres : qu'elle n'ait point horreur des usages reçus, et ne se donne point l'air de condamner tout ce qu'elle ne fait pas. La sagesse peut aller sans faste, sans offusquer les gens.[205]
Une indisposition de Sénèque. Tendresse de sa femme pour loi.
J'ai fui dans ma terre de Nomentanum.... devine quoi? « La ville? » Non, mais la fièvre.qui s'annonçait. Déjà elle mettait la main sur moi : je fis bien vite préparer ma voiture, malgré ma Pauline, qui voulait me retenir. « Le mal est à son début, disait le médecin, le pouls agité, inégal, troublé dans sa marche naturelle. « Je m'obstine à partir : je donne pour raison ce mot de mon[206] honoré frère Gallio qui, pris d'un commencement de fièvre en Achaïe, s'embarqua aussitôt en s'écriant : « Ce n'est pas de moi, c'est du pays que vient le mal. » Voilà ce que je répétais à ma Pauline qui est cause que ma santé a plus de prix pour moi. Oui, comme je sais que sa vie tient à la mienne, je commence, par égard pour elle, à m'écouter un peu ; et aguerri par la vieillesse sur bien des points, je perds sur celui-ci le bénéfice de mon âge. Je me représente que dans ce vieillard respire une jeune femme qu'il faut ménager ; et comme je ne puis gagner sur elle d'être aimé avec plus de courage, elle obtient de moi que je m'aime avec plus de soin.
Il faut condescendre à nos légitimes affections ; et quelquefois, quand tout nous presserait de mourir, à la pensée des siens il faut, même au prix de la souffrance, rappeler à soi la vie et retenir le souffle qui s'exhale. L'honnête homme doit rester ici-bas, non tant qu'il s'y plaît, mais tant qu'il y est nécessaire. Celui qu'une épouse, qu'un ami ne touchent point assez pour l'arrêter plus longtemps sur la terre et qui s'obstine à mourir, est un égoïste. Vivre est aussi une loi à s'imposer quand l'intérêt des nôtres l'exige ; eussions-nous souhaité, commencé même de rompre avec la vie, n'achevons pas et prêtons-nous encore à leur tendresse.[207] Généreuse est l'âme que son dévouement pour autrui rattache à l'existence; plus d'un grand homme a fait ainsi. Mais la plus haute preuve de sensibilité, à mon sens, c'est quand la vieillesse, malgré son immense avantage de moins s'inquiéter du corps et d'user de la vie avec moins de regrets, devient plus attentive à se conserver, si elle sait que tel est le bonheur, l'utilité, le vœu de quelqu'un des siens. D'ailleurs cela porte avec soi sa joie et son salaire qui, certes, est assez doux. Quoi de plus agréable, en effet, que d'être chéri d'une épouse au point d'en devenir plus cher à soi-même? Aussi ma Pauline peut compter que j'éprouve ses craintes pour moi, en outre des miennes.
Tu veux savoir si cette résolution de partir m'a bien ou mal réussi? A peine eussé-je quitté la lourde atmosphère de la ville et cette odeur des cuisines qui, toutes fumantes, toutes en travail, vomissent mêlé à la poussière tout ce qu'elles engouffrent de vapeurs infectes, j'ai senti dans mon être un changement subit. Juge combien mes forces ont dû croître quand j'ai pu atteindre mes vignes! J'étais le coursier qu'on rend à la prairie, qui vole à sa pâture. Je me suis donc enfin retrouvé: j'ai vu disparaître cette langueur suspecte, qui ne promettait rien de bon; déjà toute mon ardeur me revient pour l'étude. Non qu'un lieu y fasse beaucoup plus qu'un autre, si l'esprit ne se possède, l'esprit qui se crée, s'il veut, une retraite au sein même des occupations. Mais l'homme qui choisit telle contrée, puis telle autre, et veut saisir le repos à la course, trouvera partout de nouveaux tiraillements. Quelqu'un se plaignait à Socrate que les voyages ne lui avaient servi de rien; le sage, dit-on, lui repartit: « Ce qui vous arrive est tout simple; vous voyagiez avec vous. » Heureux certains hommes, s'ils se sauvaient loin d'eux-mêmes! Mais non : on est à soi-même son premier persécuteur, son corrupteur, son épouvantail.
Que gagne-ton à franchir les mers, à errer de ville en ville? Veux-tu fuir le mal qui t'obsède? Il n'est pas besoin que tu sois ailleurs : sois autre. Suppose-toi débarqué à Athènes, débarqué à Rhodes; choisis à ton caprice toute autre ville : que te font les mœurs de ces pays?[208] Tu y portes les tiennes. La richesse te semble-t-elle le bonheur? Tu trouveras ton supplice dans ta pauvreté, dans la pire de toutes, la pauvreté imaginaire. Car en vain possèdes-tu beaucoup; quelque autre possédant davantage, tu te crois en déficit de tout ce dont il te surpasse. Places-tu le bonheur dans les dignités? Tu souffriras de l'élection de tel consul, de la réélection de tel autre: quel dépit, si tu lis plusieurs fois le même nom dans nos fastes! Dans ton ambitieuse démence, tu ne verras plus ceux que tu dépasses, des qu'un seul te devancera. Le plus grand des maux, penses-tu, c'est la mort? Mais il n'y a de mal en elle que ce qui la précède, la peur. Tu t'effrayeras et du péril et de l'ombre du péril; des chimères t'agiteront sans cesse. Car que te servira