Lettres à Lucilius (page 29)
La paix même sera pour toi fertile en alarmes. Ton âme une fois découragée, l'abri le plus sûr n'aura pas ta confiance; et dès que le sentiment irréfléchi de la peur tourne en habitude, il paralyse jusqu'à l'instinct de la conservation. Il n'évite pas, il fuit : et l'on donne plus de prise aux dangers en leur tournant le dos. Tu croiras subir une bien grave infortune lorsque tu perdras quelqu'un que tu aimes : en quoi tu montreras autant d'inconséquence que si tu pleurais quand les arbres riants qui ornent ta demeure sont abandonnés de leurs feuilles. Tous les êtres qui réjouissent ton cœur, vois-les comme tu vois ces feuilles alors qu'elles verdoient; car enfin, aujourd'hui l'un, demain l'autre, leur sort est de tomber; mais de même qu'on regrette peu la chute des feuilles parce qu'elles se reproduisent, ainsi dois-tu prendre la perte de ceux que tu aimes et qui, dis-tu, font le charme de ta vie: ils se remplacent, s'ils ne peuvent renaître. « Mais ce ne seront plus les mêmes! » Et toi, n'auras-tu pas changé? Chaque jour, chaque heure fait de toi un autre homme;[210] et ce larcin du temps, visible chez autrui, s'il ne l'est pas chez toi, c'est qu'il s'opère à ton insu. Les autres semblent emportés de vive force, nous sommes furtivement dérobés à nous-mêmes.
Mais ces réflexions ne seront point les tiennes; ta n'appliqueras pas ce baume à ta plaie; toi-même sèmeras ta route d'inquiétudes sans fin, tantôt espérant, tantôt découragé. Plus sage, tu tempérerais l'un par l'autre : tu n'espérerais point sans méfiance, tu ne te méfierais point sans espoir.
Jamais changement de climat a-t-il en soi profité à personne? Il n'a pas calmé la soif des plaisirs, mis un frein aux cupidités, guéri les emportements, maîtrisé les tempêtes de l'indomptable amour, délivré l'âme d'un seul de ses maux, ramené la raison, dissipé l'erreur. Mais comme l'enfant s'étonne de ce qu'il n'a jamais vu, pour un moment un certain attrait de nouveauté nous a captivés. Du reste l'inconstance de l'esprit, alors plus malade que jamais, s'en irrite encore, plus mobile, plus vagabonde par l'effet même du déplacement. Aussi les lieux qu'on cherchait si ardemment, on met plus d'ardeur encore à les fuir et, comme l'oiseau de passage, on vole plus loin, on part plus vite qu'on n'était venu.[211]
Les voyages te feront connaître des peuples et voir de nouvelles configurations de montagnes, des plaines d'une grandeur insolite pour toi, des vallons arrosés de sources intarissables, des fleuves offrant à l'observateur quelque phénomène naturel, soit le Nil, qui gonfle et déborde en été; soit le Tigre, qui disparaît tout a coup pour se frayer sous terre un passage dont il sort avec toute la masse de ses eaux ; soit le Méandre, sujet d'exercice et de fiction pour tous les poètes, qui se replie en mille sinuosités et souvent, lorsqu'il approche de son lit, se détourne encore avant d'y rentrer: mais tout cela ne te rendra ni meilleur ni plus sage.[212]
C'est à l'étude qu'il faut recourir et aux grands maîtres de la sagesse, pour apprendre leurs découvertes, pour chercher ce qui reste à trouver. Ainsi l'âme se rachète de son misérable esclavage et ressaisit son indépendance. Tant que tu ignores ce que tu dois fuir ou rechercher, ce qui est nécessaire ou superflu, ce qui est juste, ce qui est honnête, tu ne voyageras pas, tu oe feras qu'errer. Tu n'as point d'aide à espérer de tes courses sans nombre ; car tes passions cheminent avec toi, car ton mal te suit. Et puisse-t-il ne faire que te suivre! Il serait à quelque distance: mais il est en toi, non à ta suite. Aussi t'obsède-t-il partout; partout ton malaise est également cuisant. Il faut des remèdes à un malade plutôt que des déplacements. L'homme qui s'est cassé la jambe ou donné une entorse ne monte ni sur une voiture ni sur un navire : il fait appeler le médecin pour rejoindre l'os rompu, pour replacer le muscle démis. Eh bien donc, croiras-tu qu'une âme foulée et fracturée sur tant de points se rétablisse par le changement de lieux? L'affection est trop grave pour céder à une locomotion. Ce n'est pas à courir le monde qu'on devient médecin ou orateur : il n'y a de lieu spécial pour l'apprentissage d'aucun art; et la sagesse, de tous le plus difficile, se ramasserait sur les grandes routes? Il n'est point de voyage, crois-moi, qui te sorte de tes passions, de tes dépite, de tes craintes ; s'il en était, le genre humain tout entier se lèverait pour l'entreprendre. Tes passions ne lâcheront point prise: elles déchireront sur la terre et sur l'onde leur proie fugitive aussi longtemps que tu emporteras le principe de tes maux.
Tu t'étonnes de fuir en vain? Ce que tu fuis ne t'a pas quitté. C'est à toi-même à te corriger ; rejette ce qui te pèse et mets à tes désirs au moins quelque borne. Purge ton âme de toute iniquité : pour que la traversée te plaise, guéris l'homme qui s'embarque avec toi. L'avarice te rongera tant que tu auras commerce avec des cœurs avares et sordides : ta morgue te restera tant que tu hanteras des superbes;[213]
ton humeur implacable ne se perdra pas dans la compagnie d'hommes de sang ; tes accointances avec les débauchés raviveront tes feux adultères. Si tu veux dépouiller tes vices, fuis au plus loin les vicieux exemples. L'avare, le séducteur, l'homme cruel, l'artisan de fraudes, si contagieux par leur seule approche, sont en toi. Passe au camp des hommes vertueux. Vis avec les Catons, avec Tubéron, avec Laelius, ou, s'il te prend envie de visiter aussi les Grecs, avec Socrate, avec Zénon. L'un t'enseignera à mourir quand la nécessité l'exigera ; l'autre, à prévenir même la nécessité. Vis avec un Chrysippe, un Posidonius. Ceux-là te transmettront la science des choses divines et humaines; ceux-là te prescriront d'agir, de n'être pas seulement un habile discoureur qui débite ses phrases pour le plaisir des oreilles, mais de te faire une âme vigoureuse et inflexible à toutes menaces. Car l'unique port de cette vie agitée, orageuse, c'est le dédain de tout ce qui peut advenir ; c'est la lutte résolue, à découvert, qui reçoit en face les traits de la Fortune, sans l'esquiver, sans la marchander. La nature nous donne la passion des grandes choses; et comme les animaux reçurent d'elle, les uns la férocité, les autres la ruse, d'autres l'instinct de la crainte, ainsi l'homme lui doit cette fierté et cette élévation du cœur qui cherchent la vie la plus honorable, non la plus exempte de péril : car en lui tout respire le ciel, modèle et but dont il se rapproche autant que peuvent le faire les pas d'un mortel. Il appelle le grand jour, il aime à se croire devant ses juges et ses approbateurs. Roi de l'univers, supérieur à tout ici-bas, devant quoi s'humilierait-il? Rien lui semble-t-il assex accablant pour qu'il courbe sa noble tête?
ne l'est nullement pour qui ose l'envisager d'un œil fixe et percer de trompeuses ténèbres. Mainte fois les terreurs de la nuit se changent au matin en objets de risée.[215]
Ce couple affreux à voir, la souffrance et la mort, dit si bien Virgile, et non point affreux en réalité, mais seulement à voir : il entend que c'est pure vision, que ce n'est rien. Qu'y a-t-il là, répétons-le, d'aussi formidable que ce qu'en publie la renommée? Qu'y a-t-il, je te prie, Lucilius, pour qu'un homme de cœur craigne la souffrance, un mortel la mort? Je ne vois que gens qui réputent impossible ce qu'ils n'ont pu faire ;[216]
et puis nos doctrines sont trop hautes, disent-ils, elles passent les forces de l'homme. Ah! combien j'ai d'eux meilleure opinion qu'eux-mêmes! Eux aussi peuvent, mais ils ne veulent pas. L'essai qu'on leur demande a-t-il jamais trahi ceux qui l'ont tenté? N'a-t-il pas toujours paru plus facile à l'exécution? Ce n'est point parce qu'il est difficile que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas, qu'il est difficile. D'ailleurs, s'il vous faut un exemple, prenez Socrate, vieillard éprouvé par tous les malheurs, poussé sur tous les écueils, et que n'ont vaincu ni la pauvreté, aggravée encore par ses charges domestiques, ni les fatigues des camps qu'il dut subir aussi, ni les tracasseries de famille dont il fut harcelé, soit par une femme aux mœurs intraitables, à la parole hargneuse, soit par d'indociles enfants qui ressemblaient plus à leur mère qu'à leur père. Quelle vie passée presque toute ou à la guerre, ou sous la tyrannie, ou sous une liberté plus cruelle que la guerre et que les tyrans! Après vingt-sept ans de combats, la fin des hostilités fut l'abandon d'Athènes à la merci de trente tyrans, la plupart ennemis de Socrate. Pour calamité dernière, une condamnation le flétrit des imputations les plus accablantes. On l'accusa d'attenter à la religion et de corrompre les jeunes gens qu'il soulevait, disait-on, contre les dieux, contre leurs parents et la république : puis vinrent les fers et la ciguë. Tout cela, bien loin de troubler son âme, ne troubla même pas son visage. Il mérita jusqu'à la fin l'éloge admirable, l'éloge unique que jamais nul ne le vit plus gai ni plus triste que de coutume : il fut toujours égal dans ces grandes inégalités du sort.
Veux-tu un second exemple? Prends M. Caton, ce héros plus moderne, que la Fortune poursuivit d'une haine encore plus vive et plus opiniâtre. Traversé par elle dans tous les actes de sa vie, et jusque dans celui de sa mort, il prouva néanmoins qu'un grand cœur peut vivre et mourir en dépit d'elle. Son existence se passa toute soit dans les guerres civiles, soit à une époque déjà grosse de guerres civiles; et l'on peut dire de lui, comme de Socrate, qu'il vécut dans une patrie esclave, à moins qu'on ne prenne Pompée, César et Crassus, pour les hommes de la liberté. Personne ne vit changer Caton, quand la république changeait sans cesse : toujours le même dans toute situation, préteur ou repoussé de la préture, accusé ou chef de province, au forum, aux armées, à l'heure du trépas. Enfin, au milieu de toute cette république en détresse, quand d'un côté marchait César appuyé des dix plus braves légions, de tant d'étrangers ses auxiliaires, et quand de l'autre était Pompée, Caton seul suffit contre tous. Quand ceux-là penchaient pour César, ceux-ci pour Pompée, Caton lui seul forma un parti à la liberté. Embrasse dans tes souvenirs le tableau de ces temps, tu verras d'une part le petit peuple et tout ce vulgaire enthousiaste des choses nouvelles; de l'autre, l'élite des Romains, l'ordre des chevaliers, tout ce qu'il y avait dans l'État de vénéré, de distingué ; et, délaissés au milieu de tous, la république et Caton. Ahl sans doute, tu considéreras avec admiration
car il les improuve tous deux, il les veut désarmer tous deux. Voici comme il juge au sujet de l'un et de l'autre : « Si César triomphe, je me condamne à mourir; si c'est Pompée, je m'exile. » Qu'avait-il à craindre celui qui, défait ou vainqueur, s'infligeait les peines qu'on n'attend que du plus implacable ennemi? Il mourut donc, selon son propre arrêt. Vois si l'homme peut supporter les travaux : il conduisit à pied son armée à travers les solitudes de l'Afrique ; s'il est possible d'endurer la soif : Caton, sur des collines arides, dépourvu de bagages, traînant après lui les débris de ses légions vaincues, souffrit la disette d'eau sans quitter sa cuirasse, et chaque fois que s'offrait l'occasion de boire, il but toujours le dernier.[218]
Vois si l'on peut mépriser et les honneurs et les affronts : le jour même où on lui refuse la préture, il joue à la paume sur la place des comices. Vois si l'on peut ne pas trembler devant des puissances supérieures : il provoque à la fois César et Pompée, quand nul n'osait offenser l'an que pour gagner les bonnes grâces de l'autre. Vois si la mort peut se dédaigner aussi bien que l'exil : Caton s'imposa l'exil ou la mort, et pour prélude la guerre. Mous pouvons donc contre pareil sort avoir même courage : il ne faut que vouloir soustraire sa tête au joug. Or avant tout répudions les voluptés : elles énervent, elles efféminent, elles exigent trop de choses, et toutes ces choses, c'est à la Fortune qu'il les faut mendier. Ensuite méprisons les richesses, ce salaire de tant d'esclavages.[219]
Renonçons à l'or, à l'argent, à tout cet éclat qui pèse sur les heureux du siècle : sans sacrifice, point de liberté; et qui tient la liberté pour beaucoup doit tenir pour bien peu tout le reste.
Ce qui fait la sécurité de la vie. Des mauvaises consciences.
Les règles que tu dois conserver pour jouir d'un peu de sûreté dans la vie, les voici, sauf à toi à les prendre, et j'en suis d'avis, comme des préceptes d'hygiène que je te donnerais pour l'insalubre climat d'Ardée.[220] Cherche à voir quels sont les motifs qui poussent un homme à perdre son semblable, tu trouveras l'espérance, l'envie, la haine, la crainte, le dédain. De tous ces motifs le dédain est le moins grave, au point que beaucoup l'acceptèrent comme préservatif, comme abri.[221] On foule, il est vrai, l'homme qu'on dédaigne, mais on passe outre. Nul ne s'acharne, nul ne s'étudie à persécuter l'objet de ses dédains. On oublie même l'ennemi couché par terre pour combattre l'ennemi debout.
Tu éluderas l'espoir du méchant, en ne possédant rien qui excite la convoitise et l'improbité, rien qui ait trop, d'éclat : car on est désireux de ce qui brille, bien qu'on le connaisse peu.
Pour échapper à l'envie, tu ne feras ni étalage de ta personne, ni vanité de tes biens ; tu sauras jouir dans le secret de ton cœur.[222]
La haine est fille de l'offense : on l'évite, si l'on ne fait d'injure gratuite à personne ; c'est de quoi le bon sens te garantira. Voici qui fut pour beaucoup un écueil : on a parfois encouru des haines sans avoir proprement d'ennemi.[223] Si tu n'inspires pas la crainte, tu le devras à la médiocrité de ta fortune, et à la douceur de ton caractère. Que les gens sachent qu'on peut te choquer sans péril grave ; qu'avec toi la réconciliation soit facile et loyale. Il est aussi triste de se faire craindre chez soi qu'au dehors, par ses serviteurs que par ses enfants. Il n'est personne qui ne soit assez fort pour nuire. Et puis, qui se fait craindre craint à son tour : nul n'a pu lancer la terreur en gardant sa sécurité.
Reste le dédain, dont la mesure est à la discrétion de celui qui le prend pour égide, qui l'accepte parce qu'il l'a voulu, non parce qu'il le mérite : disgrâce qu'on oublie dans la pratique du bien et dans l'amitié de ceux qui ont du pouvoir chez quelque puissant : il sera, bon de s'approcher d'eux, non de s'y accrocher ; le secours pourrait coûter plus que le péril.
Mais rien ne te servira mieux que de vivre dans le repos, de t'entretenir fort peu avec les autres, beaucoup avec toi. Il se glisse dans les entretiens je ne sais quel charme insinuant, qui, de même que l'ivresse ou l'amour,[224] nous arrache nos secrets. Nul ne tait ce qu'il entend dire ; nul ne dit uniquement ce qu'il a entendu. Qui n'a pas tu la chose ne taira pas l'auteur. Chacun a pour quelque autre la même confiance qu'on a mise en lui. Si maître qu'il soit de sa langue, ne se fût-il livré qu'à un seul, il aura un peuple de confidents ; et le secret d'hier devient la rumeur du jour.[225] La grande base de la sécurité consiste à ne rien faire d'inique. Celui qui cède au génie du mal mène une vie de trouble et d'anxiété; ses frayeurs égalent ses prévarications, et son esprit n'est jamais en paix. Les alarmes suivent le délit : captif de sa conscience qui ne lui permet aucune distraction, tout malfaiteur est sans cesse sommé de lui répondre. On souffre la peine dès qu'on l'attend; on l'attend quand on la mérite.[226] Une mauvaise conscience peut trouver sûreté quelque part, nulle part sécurité. On a beau n'être pas découvert, on se dit qu'on peut l'être; et dans le sommeil on tressaille, et l'on ne peut ouïr parler d'un crime sans songer au sien. Il ne semble point assez effacé, assez invisible. Le coupable a parfois la chance de rester caché; la certitude, il ne l'a jamais.[227]
Si je réponds un peu tard à tes lettres, ce n'est pas que trop d'occupations se disputent mon temps : ne te paye jamais d'une telle excuse; j'ai du loisir, et en a toujours qui veut. Les affaires ne cherchent personne; c'est nous qui courons nous y jeter, et qui croyons que tous ces embarras sont l'enseigne du bonheur. Pourquoi est-ce donc que je n'ai pas sur-le-champ répondu à tes questions? c'est qu'elles rentraient dans la contexture de l'ouvrage où tu sais que je veux embrasser toute la philosophie morale, et éclaircir toutes les questions qui s'y rattachent. J'ai donc hésité si je t'ajournerais, ou si, en attendant que cette matière vînt en son ordre, je te donnerais une audience extraordinaire : j'ai cru plus honnête de ne pas faire languir un homme venu de si loin. J'extrairai donc ceci encore d'une série de choses qui se tiennent; et s'il se présente quelque curiosité de ce genre, je préviendrai ta demande et te l'enverrai. Que sera-ce? Tu veux le savoir? De ces objets dont la connaissance amuse plus qu'elle ne sert; comme est ta question : « Le bien est-il un corps? »
Le bien agit, car il est utile : or ce qui agit est corps. Le bien donne du mouvement à l'âme, il en est comme la forme et le moule; ce qui est le propre d'un corps. Les biens du corps sont corps eux-mêmes;
donc il en est ainsi des biens de l'âme, car l'âme aussi est corps. Le bien de l'homme est nécessairement un corps, l'homme étant corporel. Ou je me trompe, ou ce qui l'alimente, ce qui conserve ou rétablit sa santé est corps aussi : donc également le bien de l'homme est corps. Tu ne douteras pas, je pense, que les passions ne soient corps (pour intercaler ici on autre point dont tu ne parles, pas); par exemple : la colère, l'amour, la tristesse. Si tu en doutais, vois comme elles changent tous les traits, obscurcissent le front, épanouissent le visage, appellent la rougeur ou refoulent le sang. Comment des signes aussi manifestes se-raient-ils imprimés au corps par autre chose qu'un corps? Si les passions sont corps, les maladies de l'âme, l'avarice, la cruauté, les vices endurcis et arrivés à l'état incurable, et encore la perversité et toutes ses espèces, comme la malignité, l'envie et la superbe, le sont aussi. Il en sera de même des biens, d'abord par la raison des contraires, ensuite parce qu'ils t'offrent les mêmes indices. Ne vois-tu pas quelle vivacité donne aux yeux le courage; quelle force d'attention, la prudence; quelle modestie paisible, le respect; quelle sérénité, la joie; quel air rigide, la sévérité; quelle aisance calme, la franchise? Il faut donc que ce qui change la couleur des corps et leur manière d'être, que ce qui exerce sur eux tant d'empire soit corps aussi. Or toutes les vertus susdites sont des biens, comme tout ce qui vient d'elles. Est-il douteux que ce qui touche ne soit corps?
comme dit Lucrèce.[228] Or tous les agents dont je parle ne changeraient pas le corps s'ils ne le touchaient, donc ils sont corps. Il y a plus : tout ce qui possède force d'impulsion, de contrainte, de rappel, de commandement, est corps. Car enfin, ne voit-on pas la crainte retenir, l'audace précipiter, le courage pousser et donner l'élan, la modération imposer un frein et rappeler, la joie exalter l'âme, la tristesse l'abattre? Tous nos actes, en un mot, se font sous l'empire de la perversité ou de la vertu; ce qui commande au corps n'est autre chose qu'un corps ; de même ce qui le violente. Le bien du corps est corporel ; le bien de l'homme est aussi le bien du corps, et partant corporel.
Après avoir fait pour toi, selon ton désir, acte de complaisance, souffre que je me dise ce que déjà je t'entends dire. Nous jouons là comme aux échecs; nous émoussons sur des choses vaines la subtilité de notre esprit : tout cela ne fait pas des hommes de bien, mais des doctes.[229] La sagesse est plus accessible, elle est surtout plus simple : avec peu de science on arrive au bon esprit. Mais, comme nous prodiguons sans irait tout le reste, ainsi faisons-nous de la philosophie même. Nous portons partout, et jusque dans la science, l'intempérance qui nous travaille : nous étudions non pour la vie réelle, mais pour l'école.
Se préparer à toutes les disgrâces. Suivre sans murmurer les ordres de Dieu.
Qu'est devenue ta rare prudence? Et cette sagacité qui appréciait si bien les choses? Où est ton grand courage? Une bagatelle te désole! Tes esclaves, te voyant si affairé, ont cru le moment bon pour s'enfuir. Prends que c'étaient de faux amis, (et en vérité laissons-leur le nom d'amis que leur donne ce bon Epicure);[230] pour qu'ils ne compromettent pas plus scandaleusement tous tes intérêts, passe-toi de gens qui mettaient ta surveillance aux abois, et faisaient de toi un maître aussi fâcheux que ses valets.[231] Rien en cela d'étrange, rien d'inattendu. S'en émouvoir est aussi ridicule que de se plaindre d'être éclaboussé en pleine rue ou crotté dans la boue. Tu es sujet, dans la vie, aux mêmes accidents qu'en un bain public, dans une foule, en voyage, les uns prémédités, les autres fortuits. Ce n'est pas une affaire de plaisir que la vie. Engage dans une longue carrière, il faut que l'homme trébuche, et chancelle, et tombe, et s'épuise et s'écrie : « Ο mort! » c'est-à-dire qu'il mente. Ici tu laisseras en chemin un compagnon, là tu enterreras l'autre, un troisième te menacera. Voilà par quels encombres il te faut parcourir cette route hérissée d'écueils. « Un ami vouloir ma mort[232]! » Prépare ton âme à tout cela : tu es venu, sache-le bien, où éclate la foudre; tu es venu sur des bords
C'est dans cette compagnie que la vie doit s'achever. Éviter tant d'ennemis, tu ne le peux; les braver est possible, et on les brave quand on y a songé souvent et tout prévu d'avance. On affronte plus hardiment le péril contre lequel on s'est longuement aguerri ; et les plus dures atteintes, dès qu'on s'y attend, s'amortissent, comme les plus légères effrayent, si elles sont imprévues. Tâchons que rien ne le soit pour nous; et comme tout mal dans sa nouveauté pèse davantage, tu devras à une méditation continuelle de n'être neuf pour aucun.
« Mes esclaves m'ont abandonné! » D'autres ont pillé leur maître, l’ont calomnié, massacré, trahi, foulé aux pieds, empoisonné, poursuivi criminellement. Tout ce que tu dirais de pire est arrivé mille fois. Et puis, quelle multitude et quelle variété de traits nous menacent! Les uns déjà nous ont percés; on brandit les autres : en ce moment même ils arrivent ; beaucoup, qui vont frapper autrui, nous effleurent. Ne soyons surpris d'aucune des épreuves pour lesquelles nous sommes nés : nul n'a droit de s'en plaindre, elles sont communes à tous. Je dis à tous, car celui même qui y échappe pouvait les subir; or la loi juste est celle non point qui a son effet sur tous, mais qui est faite pour tous. Imposons à notre âme la résignation, et payons sans gémir les tributs d'un être mortel. L'hiver amène les frimas, souffrons son âpreté ; l'été revient avec ses chaleurs, endurons-les ; une température malsaine attaque notre santé, sachons être malades. Tantôt une bête sauvage se jettera sur nous, ou un homme plus féroce que toute bête sauvage. L'onde nous ravira ceci, la flamme cela. C'est la constitution des choses : la changer nous est impossible; ce que nous pouvons, c'est de nous élever à cette hauteur d'âme, si digne de la vertu, qui souffre avec courage les coups du hasard et veut ce que veut la nature. Or la nature, comme tu vois, gouverne ce monde par le changement. Aux nuages succède la sérénité ; les mers se soûlèrent après le calme ; les vents soufflent alternativement; le jour remplace la nuit; une partie du ciel s'élève sur nos têtes, l'autre plonge sous nos pieds : c'est par les contraires que la permanence des choses se maintient.[234]
Voilà sur quelle loi il faut nous régler : suivons-la, obéissons-lui : quoi qu'il arrive, pensons que cela devait arriver, et renonçons à quereller la nature.
Le mieux est de souffrir, quand le remède est impossible;[235] contre le divin auteur de tout événement n'essayons nulle plainte et marchons dans ses voies.[236] Mauvais soldat est l'homme qui suit son général à contrecœur. Recevons avec dévouement et avec joie ses commandements; ne troublons point, lâches déserteurs, la marche de cette belle création où tout ce que nous souffrons est partie nécessaire. Disons à Jupiter, qui tient le gouvernail et dirige le grand tout, ce que lui dit le stoïcien Cléanthe en vers éloquents que l'exemple de l'éloquent Cicéron me permet de traduire en notre langue. S'ils te plaisent, tu m'en sauras gré ; sinon, songe à Cicéron dont je n'ai fait que suivre l'exemple.
Ainsi doit-on vivre et parler. Que le destin nous trouve prêts et déterminés. Il n'est d'âme grande que celle qui s'abandonne à Dieu : c'est aux âmes étroites et dégénérées à tenter la lutte, à calomnier l'ordre de l'univers, à vouloir réformer la Providence, plutôt qu'elles-mêmes.
Comment il faut écouter les philosophes. Attalus, Sotion, Pythagore.
La question que tu me fais porte sur des choses bonnes à savoir seulement pour dire qu'on les sait. Mais enfin, puisque tel est leur mérite, et que tu es pressé, et que tu ne veux pas attendre le livre où je m'occupe à présent même à classer l'ensemble de la philosophie morale, je vais résoudre tes doutes. Toutefois je veux avant tout t'indiquer le moyen de diriger cette ardeur de savoir dont je te vois enflammé, et qui pourrait se faire obstacle à elle-même. Il ne faut ni butiner au hasard, ni, envahir avidement tout le champ de la science : c'est partie par partie qu'on arrive à saisir le tout. On doit proportionner le fardeau à ses forces, et ne pas prendre au delà de ce qu'on peut porter. Ne puise pas selon ton désir, mais selon ta capacité. Commence par avoir l'âme bien réglée : ta capacité répondra à tes désirs. Plus une telle âme reçoit, plus elle s'étend.
Voici un précepte que j'ai retenu d'Attalus,[237] lorsque j'assiégeais son école, le premier à m'y rendre et le dernier à la quitter; lorsque, durant ses promenades mêmes, je l'attirais dans l'une de ces discussions instructives auxquelles il se prêtait de bonne grâce, qu'il provoquait même. « Le maître et le disciple, disait-il, doivent avoir un but commun et vouloir, l'un se rendre utile, l'autre profiter. » Que celui qui vient aux leçons d'un philosophe y recueille chaque fois quelque fruit, et s'en retourne ou plus sage ou plus près de l'être. Et il en sera ainsi : car telle est l'influence de la philosophie, que non seulement ses prosélytes, mais tous ceux qui l'approchent y gagnent.[238] Qui s'expose au soleil brunira son teint, bien qu'il n'y vienne pas pour cela; qui s'arrête et fait longue séance dans la boutique d'un parfumeur emporte avec soi l'odeur du lieu ; de même, au sortir de chez un philosophe, quelque chose de lui nous suit nécessairement et cous profite, tout inattentifs que nous soyons. Pèse bien mes termes : je parle d'inattention, non de répugnance.
« Mais quoi? N'avons-nous pas vu des hommes suivre maintes années un professeur de sagesse, et ne pas prendre la moindre teinte de ses doctrines? » Comment ne les aurais-je pas vus? Et c'étaient les plus persistants, les plus assidus, ceux que j'appelle, moi, non pas disciples, mais piliers d'école. D'autres viennent pour entendre, non pour retenir, comme on va au théâtre chercher le plaisir et amuser son oreille de paroles, de chant ou de drames. Pour la plupart de ces habitués tu verras les leçons du philosophe n'être qu'un passe-temps d'oisifs. Ils ne songent point à s'y défaire de quelque vice, à y recevoir quelque règle de vie pour redresser leurs mœurs : ils ne veulent que goûter la satisfaction de l'oreille. Quelques-uns pourtant apportent leurs tablettes ; mais au lieu de choses, ils y notent des mots qu'ils répéteront sans fruit pour les autres, comme ils les entendent sans fruit pour eux-mêmes. Il en est qu'échauffent les grands traits d'éloquence et qui entrent dans la passion de l'orateur, aussi émus d'esprit que de visage ; transport pareil à celui de ces eunuques qui, au son de la flûte phrygienne, ont de l'enthousiasme à commandement. Ce qui les ravit, ce qui les entraîne, c'est la beauté des doctrines, et non plus la vaine harmonie des paroles. Qu'il se débite quelque, vive tirade contre la mort, quelque fière apostrophe contre la fortune, les voilà prêts à faire ce qu'ils viennent d'ouïr. Ils sont pénétrés et tels qu'on le veut, si l'impression morale persiste, si leur noble élan ne se brise à l'heure même contre les railleries du monde, qui dissuade de toute vertu. Ces sentiments conçus avec tant d'ardeur, bien peu les remportent dans leurs foyers.