Lettres à Lucilius (page 30)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il est facile d'allumer chez son auditeur l'amour de ce qui est bien : car la nature a donné à tous le fondement et le germe des vertus. Tous nous sommes faits pour toutes; à l'approche d'une main habile, ces précieuses étincelles, pour ainsi dire assoupies, se réveillent.[239] N'entends-tu pas de quels applaudissements retentissent nos théâtres, quand il s'y prononce de ces choses que tout un peuple reconnaît et sanctionne d'une seule voix comme la vérité même?[240]

A de tels vers l'homme le plus sordide applaudit, et la censure de ses propres vices le charme.[241] Juge combien ces mots doivent avoir plus d'effet quand c'est un philosophe qui parle, lorsqu'à de salutaires préceptes se mêlent quelques vers qui les gravent plus efficacement dans les consciences peu éclairées! « Car, comme a dit Cléanthe, de même que notre souffle produit un son plus éclatant s'il est comprimé dans l'étroite «parité d'un long tube d'où il sort enfin par un plus large orifice,[242] ainsi la gêne et la contrainte du vers donnent à nos pensées un nouvel éclat. » La même chose que l'on écoute sans intérêt, qui effleure l'attention, si on l'exprime en prose, dès que le rythme lui vient en aide, que la pensée, déjà heureuse, se plie aux entraves et à la précision du mètre, elle nous arrive comme le trait que darde un bras nerveux.[243] On parle en cent façons du mépris des richesses ; on nous enseigne par de fort longs discours à mettre nos biens en nous-mêmes, non dans nos patrimoines, que celui-là est opulent qui s'accommode à sa pauvreté et se fait riche de peu. Mais l'esprit est bien plus vivement frappé, quand on récite des vers comme ceux-ci ;

Ces maximes et d'autres semblables nous arrachent l'aveu de leur évidence. Ceux mêmes à qui rien ne suffit s'extasient, se récrient, déclarent la guerre aux richesses. Quand tu leur verras cette disposition, insiste, presse et fortifie ton dire; plus d'équivoques, de syllogismes, de chicanes de mots, de vains jeux de subtilité. Tonne contre l'avarice, tonne contre le luxe; et si l'impression est visible, si les âmes s'ébranlent, redouble encore de véhémence. On ne saurait croire combien profitent de telles allocutions qui tendent à guérir les âmes et n'ont pour but que le bien des auditeurs. Il est bien facile de gagner de jeunes esprits à l'amour de l'honnête et du juste; dociles encore, ils ne sont gâtés qu'à la surface ; que de prise a sur eux la vérité, si elle trouve un avocat digne d'elle![245]

Pour moi, certes, lorsque j'entendais Attalus discourir sur les vices, les erreurs, les maux de la vie, j'ai souvent pris en pitié la race humaine; et lui me paraissait sublime et supérieur aux plus élevés des mortels. « Je suis roi, » disait-il; et à mes yeux il était bien plus : car il avait droit de censure sur les rois de la terre. Venait-il à faire l'éloge de la pauvreté, à démontrer combien au delà du nécessaire tout n'est plus qu'inutilité, gêne et fardeau, j'étais prêt mainte fois à ne sortir que pauvre de son école. S'il flétrissait nos voluptés, s'il vantait la continence, la sobriété, une âme pure de tout plaisir illicite ou même superflu, je brûlais de couper court à l'intempérance, et à la sensualité. Quelque chose m'est resté de ces leçons : car j'avais abordé tout le système avec enthousiasme; puis, ramène aux pratiques du monde, j'ai peu conservé de ces bons commencements. Depuis lors, j'ai pour toute la vie renoncé aux huîtres et aux champignons: ce sont là non des aliments, mais de perfides douceurs qui forcent à manger quand on n'a plus faim, charme bien senti des gourmands qui engloutissent plus qu'ils ne peuvent tenir: cela passe facilement et se vomit de même. Depuis lors, je me suis à jamais interdit les parfums, la meilleure odeur pour le corps étant de n'en avoir aucune. Depuis lors, j'ai sevré de vin mon estomac, et j'ai dit aux bains à étuves un éternel adieu : se rôtir le corps et l'épuiser de sueurs m'a paru une recherche fort inutile. Les autres habitudes dont je m'étais défait sont revenues ; de façon pourtant qu'en cessant de m'abstenir je garde une mesure assez voisine de l'abstinence, ce qui peut-être est plus difficile; car pour certaines choses le retranchement total coûte moins que l'usage modéré.

Puisque je t'ai commencé l'histoire des premières ferveurs de ma jeunesse philosophique, suivies des tiédeurs du vieil âge, je puis sans rougir t'avouer de quel beau feu[246] Sotion m'a enflammé pour Pythagore. Il expliquait pourquoi ce philosophe et, après lui, Sextius[247] s'étaient abstenus de la chair des animaux. Leurs motifs à chacun différaient, mais tous deux en avaient d'admirables. Sextius pensait qu'il existe assez d'aliments pour l'homme sans qu'il verse le sang, et que la cruauté devient habitude, dès qu'on se fait du déchirement des chairs un moyen de jouissance. « Réduisons, ajoutait-il, les éléments de sensualité ; » et il finissait en disant que notre variété de mets est aussi contraire à la santé que peu faite pour le corps.

Au dire de Pythagore,[248] une parenté universelle lie tous les êtres, et une transmutation sans fin les fait passer d'une forme à une autre. A l'en croire, nulle âme ne périt ni même ne cesse d'agir, sauf le court moment où elle revêt une autre enveloppe. Sans chercher ici après quelles successions de temps et quels domiciles tour à tour habités, elle retourne à la forme humaine, toujours est-il que Pythagore a imprimé aux hommes l'horreur du crime et du parricide, puisqu'ils pourraient, sans le savoir, menacer l'âme d'un père, et porter un fer ou une dent sacrilège sur cette chair où logerait un membre de leur famille.

Après cet exposé, que Sotion enrichissait d'arguments à lui: « Tu ne crois pas, s'écriait-il, que les âmes ont des corps divers pour destinations successives, et que ce qu'on appelle mort est une transmigration? Tu ne crois pas que chez l'animal qui broute l'herbe, chez ceux qui peuplent l'onde ou les forêts, séjourne ce qui fut l'âme d'un homme? Tu ne crois pas que rien en ce monde ne meurt,[249] mais change de lieu seulement; qu'à l'exemple des corps célestes et de leurs révolutions marquées, chaque être qui respire a ses métamorphoses, chaque âme son cercle à parcourir? Tout cela, de grands hommes l'ont cru! Suspends donc ton jugement; et en attendant, respecte tout ce qui a vie. Si cette doctrine est vraie, s'abstenir de la chair des animaux sera s'épargner des crimes. Si elle est fausse, ce sera frugalité. Que peux-tu perdre à me croire?[250] C'est une pâture de lions et de vautours que je t'arrache. »

Frappé de ces discours, je m'abstins dès lors de toute nourriture animale; et un an de ce régime me l'avait rendu facile, agréable même. Mon esprit m'en paraissait devenu plus agile ; et je ne jurerais pas aujourd'hui qu'il ne l'était point. Tu veux savoir comment j'ai discontinué? L'époque de ma jeunesse tomba sous le principat de Tibère : on proscrivait alors des cultes étrangers; et parmi les preuves de ces superstitions était comptée l'abstinence de certaines viandes. A la prière donc de mon père, qui craignait peu d'être inquiété, mais qui n'aimait point la philosophie,[251] je repris mon ancienne habitude ; et il n'eut pas grand’ peine a me persuader de faire meilleure chère.

Attalus vantait aussi l'usage d'un matelas qui résiste; tel est encore le mien à mon âge : l'empreinte du corps n'y paraît point.

Tout ceci est pour te montrer quelle ardeur véhémente emporte une âme neuve vers toutes les bonnes doctrines, dès qu'on l'y exhorte, dès qu'on l'y pousse. Mais le mal et la faute viennent en partie des maîtres qui enseignent l'art de disputer, non de vivre, et en partie des disciples qui arrivent déterminés à cultiver leur esprit, sans songer à l'âme; si bien que la philosophie n'est plus que de la philologie. Il importe beaucoup, dans toute étude, de bien savoir quel but on s'y propose. L'apprenti grammairien qui va feuilletant Virgile n'y lit pas ce beau trait:

pour se dire: « Alerte! si je ne me hâte, me voilà en arrière. Les jours me poussent, poussés eux-mêmes par une rapidité fatale; emporté sans le sentir, je règle toute chose au futur; tout se précipite et je dors. » Non : mais il observera que chaque fois que Virgile parle de la vitesse du temps, il emploie le verbe fuir:

Celui qui lit en philosophe rapporte ces mêmes vers à leur véritable intention. « Jamais, pense-t-il, Virgile ne dit que les jours marchent, mais qu'ils fuient, allure la plus rapide de toutes ; « et que nos plus beaux jours nous sont le plus tôt ravis. » Que tardons-nous? Prenons-donc aussi notre élan, pour rivaliser de vitesse avec la chose la plus prompte à nous échapper? Au meilleur qui s'envole, le moins bon succède. Comme le vin le plus pur est le premier qu'on verse de l'amphore, tandis que le plus épais et le plus trouble reste au fond, ainsi de notre vie : la meilleure part se présente la première. Nous la laissons épuiser aux autres, ne nous réservant que la lie. Gravons ceci dans notre âme, comme un oracle accepté par nous :

Pourquoi les plus beaux? Parce que le reste n'est qu'incertitude. Pourquoi encore? Parce que jeune on peut s'instruire, on peut tourner au bien son esprit flexible et encore maniable; parce que cette saison est faite pour les travaux, faite pour les études qui donnent l'essor à la pensée, pour les exercices qui fortifient le corps. Les âges suivants sont plus lourds, plus languissants, trop voisins du terme. Travaillons donc de toute notre âme et, sans songer aux dissipations du siècle, ne poursuivons qu'un but : que cette extrême célérité du temps, impossible à retenir ne nous laisse point en arrière; nos yeux s'ouvriraient trop tard. Aimons les jours de la jeunesse comme les plus beaux de tous, et assurons-nous-en la conquête. Tout bien qui fuit veut qu'on le saisisse. »

Telle n'est point la pensée du disciple qui lit ce vers avec des yeux de grammairien. Il ne voit pas que « les premiers jours sont les plus beaux, » parce qu'ensuite viennent les maladies, que la vieillesse nous serre de près et plane sur nos têtes pleines encore des rêves de l'adolescence; mais il se dit que Virgile place toujours ensemble les maladies et la vieillesse, alliance certes bien entendue, car la vieillesse, c'est une maladie incurable. Puis, autre remarque, quelle épithète applique-t-il à cet âge? il l'appelle triste :

Ne t'étonne pas que chaque esprit exploite le même sujet selon ses goûts, Dans le même pré, le bœuf cherche de l'herbe, le chien un lièvre, la cigogne des lézards. Qu'un philologue, un grammairien et un philosophe prennent tous trois la République de Cicéron, chacun porte ses réflexions sur un point différent.[254] Le philosophe s'étonne qu'on ait pu avancer tant de paradoxes contre la justice ; quand le philologue aborde la même lecture, il note avec soin qu'il y a deux rois de Rome dont l'un n'a point de père et l'autre point de mère : car on varie sur la mère de Servius; pour Ancus, on ne lui donne pas de père; on l'appelle petit-fils de Numa. Il note aussi que ce que nous nommons dictateur, ce que les histoires désignent sous ce titre, s'est appelé anciennement maître du peuple; témoins encore aujourd'hui les livres des Augures ; et il est constaté que l'adjoint qu'il prend s'intitule maître de la cavalerie. Il n'a garde d'omettre que Romulus périt durant une éclipse de soleil ; qu'on en appelait au peuple du jugement des rois mêmes. Fenestella, entre autres, prétend que ce fait est consigné dans les livres des Pontifes.

Quand le grammairien ouvre le même volume, il y voit d'abord, comme vieux mots, reapse mis par Cicéron pour reipsa, et il porte cela sur son mémorial, et encore sese pour seipse. Puis il vient aux mots dont l'usage moderne a changé l'emploi, par exemple à ce passage : « Puisque c'est de la borne même que son interpellation nous a rappelés, » où Cicéron, comme les anciens, nomme calcem la borne du Cirque, qu'on appelle aujourd'hui cretam. Puis il recueille les vers d'Ennius, et surtout son épitaphe de Scipion l'Africain :

D'où il appert, à son sens, qu'autrefois opera, de même que le pluriel d'opus, avait la signification d'auxilium, Ennius ayant écrit operae pretium pour exprimer que, citoyen ou ennemi, nul n'a pu rendre à Scipion le prix de l'aide reçue. Et quelle bonne fortune ensuite de trouver la phrase d'après laquelle Virgile crut pouvoir dire :

« Ennius, s'écrie-t-il, l'a volée à Homère, et Virgile à Ennius; » car il y a dans cette même République de Cicéron ce distique d'Ennius :

Mais de peur qu'à mon tour cette digression ne m'entraîne à faire le philologue ou le grammairien, je reviens à ma pensée, qu'il faut entendre et lire les philosophes pour apprendre d'eux le secret de la vie heureuse, pour leur dérober non des mots d'ancienne ou de nouvelle fabrique, des métaphores aventureuses et des figures de style, mais des préceptes salutaires, de sublimes et généreuses sentences qui puissent sur l'heure passer dans la pratique. Méditons-les si bien que leurs paroles revivent chez nous en actes.

Du reste, je ne sache point d'hommes plus mal méritants de tous leurs semblables que ceux qui ont appris la philosophie comme une sorte de profession mercenaire, gens qui vivent au rebours des règles de vie qu'ils donnent. Car répandus dans le monde, ils y sont les preuves vivantes de la vanité de leurs études, en se montrant esclaves de tous ces mêmes vices tant frondés par eux.[256] Un précepteur de ce genre ne me vaudra jamais plus qu'un pilote travaillé de nausées pendant la tempête. Il faut tenir le gouvernail que le flot emporte, lutter sérieusement contre la mer, et dérober au vent les voiles : de quelle aide pourrait m'être le conducteur du navire frappé de stupeur et vomissant? Or, dis-moi: y a-t-il navire battu d'aussi grandes tempêtes que l'est notre vie? Il y faut non des phrases, mais une bonne manœuvre. De tout ce que ces gens disent, de tout ce qu'ils jettent avec emphase à la foule ébahie, rien ne vient d'eux. Platon l'avait dit, Zénon l'avait dit, Chrysippe, Posidonius et toute une légion de valeur moindre.[257] Pour prouver que cette morale est la leur, je leur offre un moyen: qu'ils fassent ce qu'ils enseignent.

Voilà les avis que j'avais à cœur de te faire tenir. Puis, pour satisfaire à ce que tu désires, je te réserve une lettre tout entière : je ne veux pas que tu abordes déjà fatigué une matière épineuse qui demande toute la force d'une attention réfléchie.

Tu veux savoir « si le sage est utile au sage.[258]

» Nous disons que le sage est comblé de tous les biens, qu'il a atteint le faîte du bonheur; et l'on demande si qui que ce soit peut être utile au possesseur de la suprême félicité. Les bons se servent entre eux, en ce sens qu'ils exercent leurs vertus et se maintiennent dans leur état de sagesse; chacun d'eux désire avoir avec qui conférer et discuter. Le lutteur entretient son habileté par l'exercice; le musicien stimule le musicien. Comme eux le sage a besoin de tenir ses vertus en haleine ; un autre sage l'excite comme il s'excite lui-même. « En quoi le sage sert-il au sage? » Par l'élan qu'il lui donne, par les occasions de bien faire où il le convie. Il lui transmet aussi quelque chose de ses méditations, il l'instruit de ses découvertes ; car au sage même il en reste toujours à faire et de quoi donner carrière à son génie. Le méchant nuit au méchant: il le rend pire encore en réveillant sa colère, ses craintes, en entrant dans ses déplaisirs, en exaltant ses jouissances; et jamais les méchants ne sont plus à plaindre que quand plusieurs associent leurs vices et mettent en commun leur perversité. Donc, par la règle des contraires, le bon sera utile au bon. « De quelle manière? » dis-tu. Il lui apportera de la joie, il fortifiera sa confiance ; et à la vue du calme dont mutuellement ils jouissent, leur satisfaction croîtra encore. Et les connaissances qu'il lui communiquera! Car le sage est loin de tout savoir; et connût-il tout, quelque autre peut imaginer et indiquer des voies plus courtes qui mènent plus aisément tout son labeur à bien. Le sage servira le sage, non par son seul mérite, mais par le mérite de celui dont il se fait l'aide. Sans doute il peut, même livré à lui seul, développer ses ressources, aller de sa propre vitesse ; mais les exhortations n'encouragent pas moins le coureur. « Le sage ne profite pas au sage, mais à lui-même, sache-le. Ote-lui son énergie propre, il ne fait plus rien. » Tu pourrais de même contester que la douceur soit dans le miel, puisque c'est la personne qui le mange qui doit avoir la langue et le palais appropriés à ce genre de saveur, de façon que le goût lui en soit agréable et non repoussant; car il est des individus à qui, par l'effet de la maladie, le miel paraît amer. Il faut que nos deux sages soient tels que l'un puisse être utile, et que l'autre offre à son action une matière toute prête.

« Mais, dira-t-on, à une chaleur portée au plus haut degré ajouter encore de la chaleur est superflu; à qui possède le souverain bien tout surcroît d'utilité n'importe guère. Est-ce que l'agriculteur, fourni de tous ses instruments, en va demander à autrui? Est-ce que le soldat, armé de toutes pièces pour marcher au combat, désire encore des armes? Ainsi du sage : il est pour le champ de la vie suffisamment pourvu, suffisamment armé. » A quoi je réponds: les corps mêmes pénétrés d'une extrême chaleur ont besoin d'une chaleur additionnelle pour se maintenir à ce point extrême. « Mais la chaleur se maintient par elle-même. » D'abord il y a peu d'analogie entre tes termes de comparaison. La chaleur est une, l'utilité est diverse. Ensuite la chaleur, pour être chaleur, ne demande pas qu'on y ajoute ; mais le sage ne peut demeurer dans son état de perfection, s'il n'adopte quelques amis qui lui ressemblent, pour faire avec eux échange de vertus. Et ajoute qu'entre elles toutes les vertus sont amies. L'homme est donc utile à son pareil, dont il aime les vertus, et à qui il fournit l'occasion d'aimer en retour les siennes. Ce qui nous ressemble nous charme, surtout les cœurs honnêtes, qui savent nous goûter et se faire goûter de nous. D'ailleurs, nul autre que le sage ne possède l'art d'agir sur l'âme du sage, comme il n'y a que l'homme qui puisse agir par la raison sur l'homme. Si donc pour agir sur la raison il est besoin de raison, de même, pour avoir action sur une raison parfaite, il en faut une qui le soit pareillement. Etre utile se dit encore de ceux qui nous procurent des choses philosophiquement indifférentes, argent, crédit, sûreté, tout ce qui, pour l'usage de la vie, nous est cher ou indispensable: en quoi l'on peut dire que l'insensé lui-même sera utile au sage. Mais être utile au sage, c'est exciter l'âme aux choses conformes à sa nature, tant au moyen de sa vertu à elle que par la vertu de qui agit sur elle. Et ce ne sera pas sans profit même pour ce dernier : car il faut bien qu'en exerçant la vertu d'autrui il exerce aussi la sienne. Mais, fît-on abstraction du souverain bien ou de ce qui le produit, il n'est pas moins vrai que le sage peut être utile à son pareil. La rencontre d'un sage est pour le sage essentiellement désirable, parce qu'il est dans la nature que toujours le bon sympathise avec ce qui est bon, et qu'il s'affectionne à ce qui lui ressemble comme à lui-même.

Il est nécessaire, poursuivre mon argument, que je passe de cette question à une autre. On demande en effet « si le sage est homme à délibérer, à appeler qui que ce soit en conseil? » ce qu'il est obligé de faire quand il descend à ces détails de la vie civile et domestique que j'appellerais des œuvres mortes. Alors il a besoin du conseil d'autrui, comme d'un médecin, d'un pilote, d'un avocat, d'un arrangeur de procès. Le sage sera donc utile au sage, en certains cas, par ses conseils; mais dans les grands et divins objets dont j'ai parlé, ils exerceront leurs vertus en commun, et confondront leurs âmes et leurs pensées : ainsi profiteront-ils l'un à l'autre. D'ailleurs il est dans la nature de s'identifier avec ses amis, d'être heureux du bien qu'ils font comme de celui qu'on ferait soi-même. Eh! sans cela, conserverions-nous nous-mêmes cette vertu, qui n'est forte que par l'exercice et par l'usage? Or la vertu conseille de bien disposer le présent, de pourvoir à l'avenir, de délibérer, de tendre les ressorts de l'âme : ce développement, cet effort moral sera plus facile au sage qui se sera associé un conseil. Il cherche donc un homme ou parfait, ou qui soit en progrès et voisin de la perfection ; et cet homme lui sera utile, en lui apportant l'aide et le tribut de ses lumières. On prétend que chacun voit plus clair dans l'affaire d'autrui que dans la sienne ; cela arrive à ceux que l'amour d'eux-mêmes aveugle, et dont la crainte, en face du péril, ne discerne plus ce qui les sauverait. On devient sage à mesure qu'on prend plus de sécurité et qu'on s'affranchit de la crainte. Mais néanmoins, il est des cas où même un sage est plus clairvoyant pour un autre que pour lui ; et puis cette satisfaction si douce de vouloir ou ne vouloir pas les mêmes choses, voilà ce que le sage recevra du sage : ils traceront de concert leur noble sillon.

Me voici quitte du travail que tu voulais de moi, quoiqu'il fût compris dans l'ordre des matières qu'embrasse mon livre sur la philosophie morale. Mais songe, comme je te le répète fréquemment, qu'en tout ceci l'homme n'exerce que sa subtilité. Car, et j'y reviens toujours, à quoi pareille chose me sert-elle? Me rendra-t-elle plus courageux, plus juste, plus tempérant? Suis-je à même de faire de la gymnastique? J'ai encore besoin du médecin. Que me sert d'étudier votre inutile fatras? Pour de grandes promesses je vois bien peu d'effets. Vous alliez m'apprendre à rester intrépide en face des glaives étincelants et le poignard sous la gorge ; à être impassible quand l'incendie m'investirait de ses flammes, quand une soudaine bourrasque emporterait mon navire loin de tout rivage. Tenez-moi parole : faites que je méprise et la volupté et la gloire ; vous m'instruirez ensuite, à démêler un sophisme embrouillé, a saisir une équivoque, à éclairer une obscurité : pour le présent, enseignez-moi ce qui presse le plus.

Je te salue de ma maison de Nomentanum et te souhaite la santé de l'âme, c'est-à-dire la faveur de tous les dieux, ces dieux pacifiques et bienveillants pour quiconque s'est réconcilié avec soi-même. Oublie un moment cette croyance chère à plusieurs, que chaque mortel reçoit pour pédagogue un dieu, non pas du premier ordre, mais de l'étage inférieur, de la classe de ceux qu'Ovide appelle le commun des dieux. Toutefois n'écarte pas cette idée sans te souvenir que nos pères, qui l'ont eue, étaient stoïciens en donnant à l'homme son Génie, à la femme sa Junon. Nous verrons plus tard si les dieux ont le loisir de veiller aux affaires des particuliers; en attendant, sache que, soit que nous restions confiés à leur garde, ou livrés à nous seuls et à la Fortune, tu ne peux proférer contre personne d'imprécation pire que de lui souhaiter d'être mal avec lui-même. Il n'est pas besoin non plus d'invoquer la colère des dieux sur qui nous semble la mériter; non, cette colère est sur le méchant, lors même qu'ils paraissent se complaire à favoriser son élévation. Emploie ici ta sagacité : considère ce que sont les choses, non comme on les appelle, tu verras qu'il nous arrive plus de mal par les succès que par les revers. Que de fois le principe et le germe du bonheur sont sortis de ce qu'on nommait calamité! Que de prospérités vivement fêtées d'abord, s'échafaudaient au bord de l'abîme, élevant la victime, déjà haut placée, d'un degré de plus, comme si auparavant elle eût pu encore tomber sans risque! Au reste, cette chute même n'a rien en soi de malheureux, si l'on envisage l'issue dernière au delà de laquelle la nature ne saurait précipiter personne. Il est proche, le terme de toute chose : oui, il est proche pour l'heureux l'instant qui le renversera, proche pour le malheureux celui qui l'affranchira.[259] Double perspective que nous seuls étendons, que l'espoir ou la crainte reculent. Sois plus sage, mesure tout à ta condition d'homme: abrège du même coup tes joies et tes appréhensions. Tu gagneras, à des joies plus courtes, des appréhensions moins longues. Mais que parlé-je de restreindre ce mal de la peur? Rien au monde, crois-moi, ne mérite de te l'inspirer. Ce ne sont que chimères qui nous émeuvent, qui nous glacent de surprise. Nul ne s'est assuré de l'existence du péril : chacun n'a fait que transmettre sa peur au voisin. Nul n'a osé s'approcher de l'épouvantail, en sonder la nature, voir s'il ne craignait pas ce qui était un bien. Voilà comme un vain prestige, un fantôme abuse nos crédules esprits, parce qu'on n'en a pas démontré le néant. C'est ici le cas de porter devant nous un regard ferme; nous verrons clairement que rien n'est plus passager, plus incertain, plus rassurant même que l'objet de nos alarmes. Le trouble de notre imagination est tel que Lucrèce l'a jugé :

Que dis-je? N'est-on pas plus insensé que le plus faible enfant, de prendre peur en plein jour? Mais tu te trompes, Lucrèce, ce n'est pas en plein jour que l'on craint : on s'est fait de tout des ténèbres ; on ne distingue plus rien, ni le nuisible ni l'utile. On court jusqu'au bout de cette vie, se heurtant contre tout, sans pour cela faire halte, ni mieux regarder où l'on pose le pied. Quelle haute folie n'est-ce pas de courir dans les ténèbres! Apparemment on se presse ainsi pour que la mort ait à nous rappeler de plus loin; et, bien qu'on ignore où l'on est poussé, on n'en suit pas avec moins de vitesse et d'obstination ses tendances premières.

Mais le jour peut nous luire, si nous voulons. Le seul moyen pour cela serait d'acquérir la science des choses divines et humaines, non superficiellement, mais d'une manière intime; de revenir à ce que l'on sait déjà, d'y repenser souvent; de démêler ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui porte faussement l'un ou l'autre nom; de méditer sur ce qui est honnête ou honteux, et sur la Providence.

Et l'esprit humain, dans sa pénétration, ne s'arrête point là ; il aime à porter ses regards par delà le ciel même, à voir où l'emporte son cours, d'où il a pu surgir et vers quelle fin se précipite ce rapide mouvement de l'univers. Mais, détournée de ces hautes contemplations, notre âme s'est plongée en d'ignobles et abjectes pensées, pour s'enchaîner à l'intérêt; et laissant là les cieux et leurs limites, le grand tout et les maîtres qui le font mouvoir, nous avons fouillé la terre et cherché quelque peste à en exhumer, peu contents des dons qu'elle offre à sa surface. Tout ce qui devait faire notre bien-être, Dieu, qui est aussi notre père, l'a mis à notre portée. Il a devancé nos recherches : l'utile nous est venu spontanément ; le nuisible a été enfoui au plus profond des abîmes. L'homme ne peut donc se plaindre que de lui seul: il a déterré les instruments de sa perte, au refus de la nature qui les lui cachait.[261]

Il a vendu son âme à la volupté, faiblesse qui ouvre la porte à tous maux ; il l'a livrée à l'ambition, à la renommée, à d'autres idoles non moins creuses et vaines. En cet état de choses, que te conseillerai-je? Rien de nouveau : car ce ne sont pas des maladies nouvelles que tu m'appelles à guérir. Je dirai avant tout : tâche, à part toi, de bien distinguer ce qui est nécessaire, ce qui est superflu. Le nécessaire viendra partout sous ta main; la recherche du superflu exigera tous tes moments et tous tes soins. Mais ne va pas trop t'applaudir de te peu soucier d'un lit éclatant d'or, de meubles incrustés de pierres fines : quelle vertu y a-t-il à mépriser un tel superflu? Ne t'admire que le jour où tu mépriseras même le nécessaire. Le bel effort de pouvoir vivre sans un faste royal ; de ne pas désirer des sangliers du poids de mille livres, des plats de langues de phénicoptères,[262]

ni tous ces prodiges d'un luxe qui, dégoûté de se voir servir l'animal tout entier, choisit certaines parties dans chaque bête! Je t'admirerai le jour où tu ne dédaigneras pas le pain le plus grossier, où tu te persuaderas que l'herbe des champs croît, au besoin, non pour la brute seule, mais pour l'homme; que les bourgeons des arbres peuvent remplir aussi cet estomac où l'on entasse force mets de prix, comme s'il recevait pour garder! Remplis-le, sans toutes ces délicatesses. Qu'importe en effet ce qu'on lui donne, puisqu'il doit perdre tout ce qu'on lui donnera? Ton œil est ravi par la symétrie de toutes ces dépouilles de la terre et de l'onde; ce qui te plaît des unes, c'est qu'elles arrivent toutes fraîches sur la table ; des autres, que contraintes d'engraisser à force de nourriture, leur embonpoint semble fondre, à peine contenu par son enveloppe. Tu es charmé de ce luisant que l'art sut lui donner. Cependant, ô misère! ces laborieux tributs, avec leurs mille assaisonnements, une fois passés par ton estomac, seront confondus en une seule et même immondice. Veux-tu mépriser la sensualité des mets? Vois où ils aboutissent.

Il me souvient de quelle admiration Attalus[263]

nous transportait tous, lorsqu'il disait: « Longtemps les richesses m'en ont imposé. J'étais fasciné, dès que j'en voyais briller çà ou là quelque parcelle : le fond, qui m'était caché, je me le figurais aussi beau que la superficie. Mais à l'une des exhibitions solennelles de tous les trésors de Rome, je vis des ciselures d'or, d'argent, de matières plus coûteuses que l'argent et que l'or, des teintures étrangères, des costumes venus de plus loin que nos frontières et même que celles de nos ennemis; je vis défiler sur deux lignes des légions de jeunes esclaves mâles et femelles éclatants de luxe et de beauté; je vis enfin tout ce qu'étalait, dans une fastueuse revue, la fortune du peuple-roi. « Que fait-on, pensais-je, en tout ceci, qu'attiser les cupidités des hommes, par elles-mêmes si ardentes? Qu'est-ce que cette pompe triomphale de l'or? Une leçon d'avarice où nous courons tous. Pour moi, je le jure, j'emporte d'ici bien moins de désirs que je n'en apportais.[264]

» Et je méprisai les richesses, moins encore comme superflues que comme puériles. « As-tu vu, me dis-je, comme il a suffi de peu d'heures pour que cette marche, d'ailleurs si lente, si bien échelonnée, fût écoulée? Notre vie entière sera-t-elle remplie de ce qui n'a pu remplir tout un jour? » Autre réflexion: ces objets me parurent aussi peu utiles pour leurs possesseurs qu'ils l'avaient été pour les spectateurs. Aussi je me répète, chaque fois que pareilles choses m'éblouissent le regard, soit magnifique palais, soit brillant cortège d'esclaves, soit litières soutenues par des porteurs de la plus belle mine : « Qu'admires-tu là, tout ébahi? Une pompe faite pour la montre, non pour l'usage, qui plaît un moment et qui passe. Tourne-toi plutôt vers la vraie richesse; apprends à te contenter de peu. Elève ce noble et généreux défi : L'eau ne me manque pas, j'ai de la bouillie : luttons de félicité avec Jupiter lui-même.[265] Eh! de grâce, luttons, même quand cela nous manquerait. Honte à qui place son bonheur dans l'or et l'argent! Honte encore à qui le place dans sa bouillie et dans son eau! » — Mais que faire si je n'ai pas ces deux choses? Le remède à de telles privations? — Tu le demandes! La faim termine la faim.

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