Lettres à Lucilius (page 4)
Pour moi, comme si je touchais au moment de l'épreuve, et que le jour qui doit juger toutes mes années[100] fût déjà venu, je m'examine et dis à part moi : « Non, jusqu'ici tes actes ni tes paroles n'ont rien prouvé. Légers et trompeurs garants de ta valeur morale, trop d'illusions les enveloppèrent : tes vrais progrès, la mort me les certifiera. » Je me dispose donc, sans le craindre, à ce jour où, dépouillant tout fard et tout subterfuge, je vais, juge de moi-même, savoir si mon courage est de paroles ou de sentiment; s'il n'y avait que feintes et mots de théâtre dans tous ces défis dont j'apostrophais la Fortune. Arrière l'opinion des hommes, toujours problématique et partagée en deux camps. Arrière ces études cultivées durant toute ta vie : la mort va prononcer sur toi. Il faut le dire : ni discussions philosophiques, ni entretiens littéraires, ni mots empruntés aux maximes des sages, ni langage érudit ne montrent la vraie force de l'âme : souvent les plus timides parlent avec le plus d'audace. On saura quels combats tu auras rendus, quand tu rendras[101] le dernier souffle. « J'accepte la condition et n'ai point peur de comparaître.[102] » Voilà ce que je me dis ; prends que je te l'ai dit à toi-même. Tu es plus jeune? Qu'importe? La mort ne compte pas les années. Ne sachant pas où elle t'attend, c'est, partout que tu dois l'attendre.
Je voulais finir ma lettre, et ma main s'apprêtait à la fermer, mais il faut que le rite s'accomplisse jusqu’au bout et que ma missive ait de quoi faire sa route. Quand je ne te dirais pas d'où je tirerai mon emprunt, tu sais dans quel coffre je puise. Attends quelque peu, et je te payerai sur mes fonds ; d'ici là j'ai pour prêteur Epicure : « Cherche bien, dit-il, lequel est plus commode, que la mort vienne à nous, ou nous à elle. » Sa pensée est claire : il est beau de s'étudier à mourir. Tu jugeras superflu peut-être d'apprendre un secret qui ne sert qu'une fois ; c'est pour cela même qu'on doit l'approfondir : il faut apprendre constamment ce qu'on ne peut s'assurer de bien savoir. Etudie-toi à mourir ! c'est me dire : « Étudie-toi à être libre. » Qui sait mourir ne sait plus être esclave : il se place au-dessus ou du moins hors de tout pouvoir. Que lui font les prisons, les gardes, les barreaux? Il a toujours une porte libre. Une seule chaîne nous retient captifs, l'amour de la vie.[103] Il faut non pas le répudier, mais tellement le restreindre qu'au besoin rien ne nous arrête et ne nous empêche de faire résolument et sur l'heure ce que tôt ou tard il faut faire.
Il n'est de bonheur que dans la vertu. — Ridicules de Sabinus.
Ces avis que je te donne, tu demandes si moi-même je me les suis donnés. Me suis-je corrigé, moi, pour avoir le droit et le loisir de réformer autrui? — Je n'ai pas la présomption, malade que je suis, d'aller me mêlant de la cure des autres; mais couché comme toi dans la salle de douleurs, je t'entretiens de nos infirmités communes et te communique mes recettes. Écoute-moi donc comme si je me parlais à moi-même : je t'initie aux secrets de mon âme et t'appelle en tiers à mon interrogatoire. « Fais le calcul de tes années, m'écrié-je, et rougis de vouloir encore ce que tu voulais enfant, de faire les mêmes projets. Ose enfin t'être utile avant de mourir ; que tes vices meurent avant toi. Congédie ces plaisirs désordonnés que tu expieras chèrement : ils ne sont pas venus qu'ils nuisent déjà, ils sont partis qu'ils nuisent encore. Tout comme les angoisses du crime, ne l'eût-on pas pris sur le fait, ne passent point avec le crime même, ainsi aux plaisirs déshonnêtes survit encore le repentir. Ils ne sont point solides, point fidèles, et, lors même qu'ils ne nous nuisent pas, ils nous délaissent. Ah! plutôt cherche autour de toi quelque bien qui dure; et en est-il d'autre que celui que l'âme tire d'elle-même? La vertu seule donne une joie constante et libre de crainte : les obstacles qui lui surviennent sont des nuages qui glissent au-dessous d'elle et n'éclipsent jamais sa lumière. Quand te sera-t-il donné d'atteindre à cette félicité? Tu n'as point encore ralenti le pas, mais hâte-toi.[104] Il te reste beaucoup à faire, et il te faut y consacrer tes veilles, tes travaux, et payer de ta personne, si tu veux réussir. Ce n'est pas chose qui se laisse faire par délégués. Ailleurs, en littérature, les substituts sont admis. Il y eut de nos jours un Calvisius Sabinus,
[105]un richard, qui avec la fortune d'un affranchi en avait le caractère. Je ne vis jamais homme d'une richesse plus impertinente. Sa mémoire était si mauvaise qu'il oubliait tantôt le nom d'Ulysse, tantôt celui d'Achille, tantôt celui de Priam, gens qu'il prétendait connaître comme l'enfant son pédagogue. Jamais vieux nomenclateur, forgeant les noms au lieu de les dire, ne qualifia tout de travers ses tribus de visiteurs, comme celui-ci les Troyens et les Grecs. Avec cela se donnant des airs d'érudit; et voici quel moyen expéditif il imagina. Il acheta à poids d'or des esclaves dont l'un savait par cœur Homère, l'autre Hésiode, neuf autres eurent les lyriques pour département. J'ai dit à poids d'or, et que cela ne te surprenne : ne les trouvant pas tout faits, il les avait commandés. Quand sa troupe fut toute recrutée, il se mit à harceler ses convives. Il la tenait postée à ses pieds pour qu'elle lui fournit de temps en temps des citations de vers, mais souvent il restait court au milieu d'un mot. Satellius Quadratus, l'un de ces rongeurs qui vivent de la sottise des riches, par conséquent leurs rieurs et, à ce double titre, aussi leurs railleurs, l'engageait à prendre des grammairiens pour lui ramasser les paroles. « Mais, dit Sabinus, ceux-ci me coûtent déjà cent mille sesterces pièce! —Vous auriez eu à moins, reprit l'autre, autant d'étuis à manuscrits. » Néanmoins notre homme s'était mis en tête qu'il savait ce que savaient tous ses gens. Le même Satellius lui conseillait de s'exercer à la lutte, lui maladif, pâle, tout grêle: « Et le moyen? objecta Sabinus; à peine ai-je le souffle. — Ne dites point cela, je vous prie; voyez tous ces robustes valets : leur vigueur n'est-elle pas à vous? »
Le bon sens ne se prête, ni ne s'achète; et, je pense, il serait à vendre qu'il n'aurait point d'acheteur. La folie en trouve tous les jours.
Reçois maintenant ce que je te dois, et je prends congé. « C'est une richesse que la pauvreté qui se règle sur la loi de la nature.[106] » Voilà ce que répète Epicure de mille et mille manières; mais on ne saurait assez redire ce qu'on ne peut assez retenir.[107] Aux uns il suffit d'indiquer les remèdes; à d'autres il faut les faire prendre de force.
Il n'est arrivé, penses-tu, qu'à toi seul, et tu t'en étonnes comme d'une chose étrange, qu'un voyage si long et des pays si variés n'aient pu dissiper la tristesse et l'abattement de ton esprit. C'est d'âme qu'il faut changer, non de climat.[108] Vainement tu as franchi la vaste mer; vainement, comme dit notre Virgile.
tes vices te suivront, n'importe où tu aborderas. A un homme qui faisait la même plainte Socrate répondit : « Pourquoi t'étonner que tes courses lointaines ne te servent de rien? C'est toujours toi que tu promènes. Tu as en croupe l'ennemi qui t'a chassé. » Quel bien la nouveauté des sites peut-elle faire en soi, et le spectacle des villes ou des campagnes? Tu es ballotté, hélas! en pure perte. Tu veux savoir pourquoi rien ne te soulage dans ta triste fuite ! Tu fuis avec toi. Dépose le fardeau de ton âme : jusque-là point de lieu qui te plaise. Ton état, songes-y, est celui de la prêtresse que Virgile introduit déjà exaltée et sous l'aiguillon, et toute remplie d'un souffle étranger:
Tu cours çà et là pour rejeter le faix qui te pèse; et l'agitation même le rend plus insupportable. Ainsi sur un navire une charge immobile est moins lourde : celle qui roule par mouvements inégaux fait plus tôt chavirer le côté où elle porte. Tous tes efforts tournent contre toi, et chaque déplacement te nuit : tu secoues un malade.[111] Mais, le mal extirpé, toute migration ne te sera plus qu'agréable. Qu'on t'exile alors aux extrémités de la terre ; n'importe en quel coin de pays barbare on l’aura cantonné, tout séjour te sera hospitalier. Le point est de savoir quel tu arriveras, non sur quels bords : et c'est pourquoi notre âme ne doit s'attacher exclusivement à aucun lieu. Il faut vivre dans cette conviction : « Je ne suis pas né pour un seul coin du globe; ma patrie c'est le monde entier. » Cela nettement conçu, tu ne serais plus surpris de ne point trouver d'allégement dans la diversité des pays où te pousse incessamment l'ennui de ce que tu vis d'abord ; le premier endroit t'aurait su plaire, si tu voyais en tous une patrie. Mais tu ne voyages pas, tu te fais errant et passif, et d'un lieu tu passes à un autre quand l'objet tant cherché par toi, le bonheur, est placé partout. Y a-t-il quelque part si broyant pêle-mêle qu'au forum? Là encore on peut vivre en paix, si l'on est contraint d'y loger. Mais si le choix m'est laisse libre, je fuirai bien loin l'aspect même et le voisinage du forum. Comme en effet les lieux malsains attaquent le plus ferme tempérament; ainsi pour l'âme bien constituée, mais qui n'a point encore atteint ou recouvré toute sa vigueur, il est des choses peu salubres.[112] Je ne pense point comme ceux qui s'élancent au milieu de la tourmente et qui, épris d'une vie tumultueuse, luttent quotidiennement d'un si grand courage contre les affaires et leurs difficultés. Le sage supporte ces choses, il ne, les cherche pas : il préfère la paix à la mêlée. On ne gagne guère à s'être affranchi de ses vices, s'il faut guerroyer avec ceux d'autrui. « Trente tyrans, dis-tu, tenaient Socrate bloqué de toute part, et ils n'ont pu briser son courage. » Qu'importe le nombre des maîtres? Il n'y a qu'une servitude; et qui la brave, quelle que soit la foule des tyrans, est libre.
Il est temps de finir ma lettre, mais pas avant le port payé. « Le commencement du salut, c'est la connaissance de sa faute. » Excellente parole d'Epicure, à mon sens. Car si j'ignore que je fais mal, je ne désire pas me corriger; et il faut se prendre en faute avant de s'amender. Certaines gens font gloire de leurs vices. Crois-tu qu'on songe le moins du monde à se guérir, quand on érige ses infirmités en vertus? Donc, autant que tu pourras, prends-toi sur le fait: informe contre toi-même; remplis d'abord l'office d'accusateur, puis déjuge, enfin d'intercesseur, et sois quelquefois sans pitié.
Des avis indiscrets. — Que le sage plaise à lui-même, non à la foule.
Tu me questionnes sur notre ami Marcellinus et tu veux savoir ce qu'il fait. Rarement il vient nous voir, et rien ne l'en empêche que la crainte d'entendre la vérité. De ce côté-là il est en sûreté : car la vérité ne doit se dire qu'a ceux qui veulent l'entendre. Aussi Diogène, et avec lui les autres cyniques qui usaient indistinctement de leur franc parler et faisaient des remontrances à tout venant, nous laissent en doute s'ils eurent raison d'agir ainsi. Que penser d'un homme qui réprimanderait un sourd, un muet de naissance ou par maladie? « Pourquoi, dis-tu, être avare de paroles? Elles ne coûtent rien. Je ne puis savoir si je rends service à l'homme que j'avertis : mais je sais que je rendrai service à quelqu'un, si j'en avertis plusieurs. Semons à pleine main : il ne se peut faire qu'on ne réussisse quelquefois quand on multiplie les essais. » Voilà, Lucilius, ce qu'à mon sens une âme élevée ne doit pas faire : elle énerverait son crédit et n'aurait plus assez d'influence sur ceux qu'en se prodiguant moins elle pourrait corriger. Ce n'est pas de temps à autre qu'un archer doit frapper le but, mais de temps à autre il le peut manquer. Il n'y a point d'art quand c'est le hasard qui amène le succès. La sagesse est un art : elle doit tendre au certain, choisir les âmes capables de progrès, quitter celles dont elle désespère, mais ne les pas quitter trop vite, et lors même qu'elle perd l'espérance, tenter les suprêmes remèdes. Marcellinus, pour moi, n'est pas encore désespéré. On peut le sauver encore, à condition qu'on lui tende promptement la main. On risque, il est vrai, si on la lui tend, de se voir entraîné : car il y a dans cet homme une grande vigueur d'esprit, mais avec tendance vers le mal. Néanmoins je courrai ce risque : j'oserai lui dévoiler ses plaies. Il fera comme toujours, il s'armera de ces plaisanteries qui feraient rire l'affliction même ; il se moquera de lui d'abord, puis de nous : tout ce que j'ai à lui dire il le dira d'avance. Il fouillera dans nos écoles et objectera aux philosophes leurs salaires, leurs maîtresses, leur bonne chère, me montrera l'un en commerce adultère, l'autre à la taverne, un autre à la cour.[113] Il me montrera le jovial philosophe Ariston[114] dissertant en litière (car il s'était réservé ce moment pour produire sa doctrine), Ariston, sur la secte duquel on interrogeait Scaurus qui répondit : « A coup sûr il n'est pas péripatéticien.[115] » Et Julius Græcinus, homme de mérite, sollicité de faire connaître son sentiment sur ce même philosophe : « Je ne sais qu'en dire, car j'ignore ce qu'il sait faire à pied ; » comme s'il s'agissait d'un gladiateur qui combat sur un char. Puis il me jettera à la tête ces charlatans qui, pour l'honneur de la philosophie, eussent mieux fait de la laisser là que d'en trafiquer. N'importe: je suis résolu à essuyer ses brocards. Qu'il me fasse rire : peut-être le ferai-je pleurer ; ou, s'il persévère dans son rire, je me réjouirai, autant qu'on peut le faire auprès d'un malade, qu'il ait gagné une folie gaie. Mais cette gaieté-là ne tient guère; observe bien: tu verras les mêmes hommes passer à très peu d'intervalle de leurs accès de rire à des accès de rage. Je me suis proposé d'entreprendre Marcellinus et de lui faire voir qu'il valait beaucoup mieux, quand bien des gens l’estimaient moins. Si je n'extirpe point ses vices, j'arrêterai leurs progrès; ils ne cesseront pas, mais auront leurs intermittences; peut-être même cesseront-ils, si ces intermittences passent en habitude. Ce résultat n'est pas à dédaigner, car aux affections graves d'heureux moments de relâche tiennent lieu de santé. Tandis que je me prépare à cette cure, toi qui as force et intelligence, qui sais d'où et jusqu'où tu es parvenu, qui par là pressens à quelle hauteur tu dois monter encore, achève de régler tes mœurs, de relever ton courage, tiens bon contre les terreurs de la vie et ne considère pas le nombre de ceux qui t'inspirent la crainte. Ne serait-ce pas folie, dis-moi, de craindre la foule en un lieu où l'on ne passe qu'un à la fois? De même il n'y a point accès en toi pour plus d'un meurtrier, bien que plusieurs te menacent. Ainsi la nature l'a réglé : un seul homme pourra t'arracher la vie, tout comme un seul te l'a donnée.
Si tu avais quelque discrétion, tu me ferais remise de mon dernier tribut : moi du moins je ne lésinerai pas sur un reliquat d'intérêt, et ce que je te dois le voici : « Jamais je n'ai voulu plaire au peuple; ce que je sais n'est pas de son goût; et ce qui serait de son goût, je ne le sais pas. » Qui a dit cela? demandes-tu; comme si tu ne connaissais plus qui je charge de « payer pour moi! C'est Epicure. Mais tous te crieront la même chose dans toutes les écoles : péripatéticiens, académiciens, stoïciens, cyniques. Est-il un homme, si la vertu lui plaît, qui paisse plaire au peuple? C'est par de méchantes voies que s'obtient sa faveur : il faut se rendre semblable à lui : il ne t'approuve pas, s'il ne se reconnaît en toi. Or le plus important de beaucoup est le jugement de ta conscience, non l'opinion d'autrui. On ne se concilie que par de honteux moyens l'amour de ceux qui ont perdu toute honte. Mais quel bien devras-tu à cette philosophie tant vantée, si préférable à tous les arts et à toutes les choses de la vie? Tu lui devras d'aimer mieux plaire à toi-même qu'à la foule, de peser les suffrages, non de les compter, de vivre sans crainte devant les dieux comme devant les hommes, de vaincre tes maux ou d'y mettre fin. Oui, si j'entendais autour de toi les acclamations du vulgaire, si ton apparition provoquait les cris de joie, les battements de mains, l'accueil bruyant qu'on décerne à des pantomimes, si les enfants et les femmes chantaient tes louanges par la ville, pourrais-je n'avoir pas pitié de toi quand je sais quelle voie mène à cette popularité?[116]
Je viens de voir Bassus Aufidius,[117] excellent homme, battu en brèche par le temps contre lequel il lutte avec vigueur ; mais la charge devient trop forte pour qu'il se puisse relever ; la vieillesse est venue l'assaillir tout entière et de tout son poids. Tu sais qu'il fut toujours d'une complexion débile et appauvrie : longtemps il l'a maintenue et, pour dire plus vrai, rajustée : elle vient de manquer tout à coup. Quand l'eau s'infiltre dans un navire par une ou deux voies, on y remédie; mais s'il s'entrouvre et cède en plusieurs endroits, si ses flancs éclatent de toutes parts, tout secours devient impossible : ainsi un corps vieillissant trouve des supports momentanés pour étayer sa décadence ; mais si le ruineux édifice se disjoint dans toute sa charpente ; si, quand on le soutient d'un côté, un autre se détache, il faut chercher par où faire retraite. Notre Bassus n'en garde pas moins tout l'enjouement de son esprit. C'est à la philosophie qu'il le doit : en présence de la mort il est gai : quel que soit son état physique, il est courageux et serein, et ne s'abandonne pas quand ses organes l'abandonnent. Un bon pilote tient encore la mer avec sa voile déchirée; dégarni même de ses agrès, il radoube encore ces débris pour de nouvelles courses. Ainsi fait notre Bassus : il voit venir sa fin avec une sécurité d'esprit et de visage qui, s'il regardait de même celle d'autrui, passerait pour insensibilité. C'est une grande chose, Lucilius, et qui demande un long apprentissage, que de savoir, quand arrive l'heure inévitable, partir sans murmure. Aux autres causes de trépas se mêle encore de l'espérance. Une maladie cesse, un incendie se laisse éteindre ; un écroulement qui semblait devoir nous écraser, nous porte mollement jusqu'à terre ; le flot qui nous engloutissait nous rejette par cette même force d'absorption sains et saufs sur la rive ; le soldat a baissé son glaive devant la tête qu'il allait trancher; mais plus d'espoir pour l'homme que la vieillesse traîne à la mort : auprès d'elle seule point d'intercession possible. C'est la plus douce mais aussi la plus longue façon de mourir. Bassus me semblait suivre ses propres obsèques et s'enterrer, et comme se survivre, et agir en sage qui se regrette sans faiblesse. Car la mort est son texte ordinaire; et il met tous ses soins à nous persuader que s'il y a du dommage ou de la crainte à éprouver dans cette affaire, c'est la faute du mourant, non de la mort; qu'il n'y a en elle rien de fâcheux, pas plus qu'après elle. Or on est aussi fou de craindre un dommage qui n'aura pas lieu qu'un coup qu'on ne sentira point. Peut-on croire qu'il nous arrivera de sentir ce par quoi nous ne sentons plus? « Oui, dit-il, la mort est tellement exempte de tout mal, qu'elle l'est même de toute crainte de mal. »
Ces vérités, je le sais, se sont dites souvent, se rediront souvent encore ; mais elles ne m'ont jamais tant profité ni dans les livres, ni dans la bouche de gens qui blâmaient la crainte d'un mal dont ils se voyaient loin. Combien plus d'autorité prennent sur moi les discours d'un homme parlant de sa fin toute prochaine ! Et pour dire ce que je pense, je crois qu'on est plus ferme dans l'agonie qu'aux premières approches de la mort. Présente, elle donne aux âmes les moins exercées le courage de ne plus éviter l'inévitable. Ainsi le gladiateur qui dans toute la lutte fut le plus timide, tend la gorge à l'adversaire et y dirige le fer incertain. Mais l'idée d'un trépas voisin, infaillible surtout, exige un courage aussi soutenu qu'énergique ; or il est rare et ne peut s'obtenir que du sage. Aussi avec quelle avidité je l'écoutais m'énoncer en quelque sorte son arrêt sur la mort et me révéler un mystère qu'il avait sondé de plus près! Il aurait sur toi, j'imagine, plus de créance et plus de poids, le récit d'un homme revenu à la vie pour t'affirmer sur son expérience que la mort n'est nullement un mal. Quant aux approches de cette mort et aux angoisses qu'elle apporte, qui peut mieux te les décrire que ceux qui furent avec elle en présence, qui la virent venir et lui ouvrirent leur porte? Tu peux mettre Bassus de ce nombre : il a voulu nous désabuser. Craindre le trépas, nous dit-il, est aussi absurde qu'il le serait de craindre la vieillesse. Tout comme la vieillesse succède à un âge plus jeune, ainsi la mort à la vieillesse. C'est n'avoir pas voulu vivre que de ne vouloir pas mourir. La vie, en effet, nous fut donnée sous la condition de la mort : elle nous y achemine. Craindre de mourir est donc une folie : car on doit attendre le certain, le douteux seul s'appréhende. La mort est une égale et invincible nécessité pour tous. Qui peut se plaindre d'une fatalité dont nul n'est exempt?[118] La base première de l'équité c'est l'égalité.[119] Mais il est superflu de justifier ici la nature qui n'a imposé à l'homme d'autre loi que la loi qu'elle subit elle-même. Tout ce qu'elle a formé elle le décompose, et le décompose pour former de nouveau. Mais l'homme assez heureux pour se voir doucement congédié par la vieillesse qui, au lieu de l'arracher tout d'un coup à la vie, l'en retire pas à pas, ne doit-il pas des actions de grâce à tous les dieux pour l'avoir conduit rassasié de jours jusques au repos si nécessaire à l'humanité, si agréable a la fatigue? Tu vois des gens souhaiter la mort avec plus d'ardeur que les autres ne demandent la vie. Je ne sais lesquels à mon sens nous encouragent le plus, de ceux qui sollicitent la mort on de ceux qui l'attendent gaiement et en paix; chez les premiers, en effet, c'est parfois un transport furieux, un dépit soudain ; chez les seconds c'est le calme d'une décision ferme. On peut courir à la mort dans un accès de fureur contre elle ; mais nul ne l'accueille d'un front serein que celui qui, de longue main, s'y est disposé. Je l'avoue donc : j'ai multiplie mes visites chez cet homme qui m'est cher, et je l'ai fait pour plus d'un motif; je voulais savoir si chaque fois je le trouverais le même, si avec ses forces physiques ne baisserait pas sa vigueur d'âme ; mais elle croissait visiblement, tout comme l'allégresse du coureur qui touche au septième stade et à la palme. Il disait, fidèle aux dogmes d'Epicure : « D'abord, j'ai l'espoir que le dernier soupir n'a rien de douloureux; sinon, le mal est du moins un peu allégé par sa brièveté même : car point de longue douleur qui soit grande. Et puis je me représenterai, dans cette séparation même de l'âme et du corps, que si elle n'a pas lieu sans souffrance, après celle-là nulle autre douleur n'est possible. Ce dont je ne doute pas, au reste, c'est que l'âme du vieillard est sur le bord de ses lèvres, et qu'il se lui faut pas grand effort pour s'arracher de sa prison. Le feu qui s'est pris à une matière solide ne peut être éteint que par l'eau et quelquefois par l'écroulement de ce qu'il dévore ; celui qui n'a plus d'aliments tombe de lui-même. »
C'est avec charme, Lucilius, que j'écoute ces paroles, non comme nouvelles, mais comme me mettant en présence de la crise réelle. — Quoi ! n'ai-je donc pas été témoin d'une foule de trépas volontaires? — Oui, je l'ai été ; mais il a bien plus d'autorité sur moi l'homme qui se présente à la mort sans haine de la vie, l'homme qui l'accueille sans l'aller chercher. « Si nous la ressentons comme un tourment, disait-il, c'est notre faute: nous prenons l'alarme dès que nous la croyons proche de nous. Eh ! de qui n'est-elle pas proche? Partout et toujours elle est là. Considérons donc, poursuivait-il, alors qu'une cause de mort quelconque semble venir à nous, combien d'autres sont plus voisines que nous ne craignons pas ! » Un homme était menacé de la mort par son ennemi : une indigestion la prévint. Si nous voulons démêler les motifs de nos frayeurs, nous les trouverons tout autres qu'ils ne semblent. Ce n'est pas la mort que l'on craint, c'est l'idée qu'on s'en fait ; car, par rapport à elle, nous sommes toujours à même distance. Oui, si elle est à craindre, elle l'est à chaque instant, car quel instant est privilégié contre elle?
Mais je dois appréhender que de si longues lettres ne te semblent plus haïssables que la mort : c'est pourquoi je finis. Toi seulement, songe toujours à cette dernière heure pour ne la craindre jamais.
Dédaigner les vœux même de nos amis et l'opinion du vulgaire.
Je reconnais mon Lucilius : il commence à se montrer tel qu'il l'avait promis. Suis cet élan de l'âme vers tout ce qui fait sa richesse, en foulant aux pieds ce que le vulgaire appelle biens. Je ne te souhaite ni plus grand ni meilleur que tu n'aspirais à l'être. Tes plans furent jetés sur de larges assises ; remplis seulement la tâche que tu t'es faite, et mets en œuvre les matériaux que tu portes avec toi. En deux mots, tu feras sagement si tu te bouches les oreilles, non pas avec de la cire, c'est trop peu; il faut quelque chose de plus ferme et de plus compacte que ce qu'Ulysse employa, dit-on, pour son équipage. Cette voix qu'il redoutait était séduisante, mais n'était pas celle de tout un peuple : la voix qu'il te faut redouter, ce n'est pas d'un seul écueil, c'est de tous les points du globe qu'elle t'assiège et retentit. Tu dois côtoyer plus d'une plage suspecte où la volupté tend ses pièges ; toute cité est à fuir : sois sourd pour ceux qui t'aiment le plus. Ils forment du meilleur cœur les plus funestes vœux; et si tu veux être heureux, prie les dieux qu'ils ne t'envoient rien de ce qu'on te souhaite. Ce ne sont pas des biens que toutes ces choses dont on voudrait te voir comblé : il n'est qu'un bien qui donne et consolide la vie heureuse : être sûr de soi. Or celui-là ne peut nous échoir, si nous ne méprisons la fatigue et ne la mettons au rang de ce qui n'est ni bien ni mal. Car il ne peut se faire qu'une chose soit tantôt mauvaise, tantôt bonne, tantôt légère et supportable, tantôt horrible à envisager. Ce n'est pas la fatigue qui est un bien; où donc est le bien? Dans le mépris de la fatigue. Aussi blâmerai-je toute activité sans but; quant aux hommes qui se portent vers l'honnête, plus ils font effort, sans se laisser ni vaincre ni arrêter en leur chemin, plus je les admire et leur crie : « Redoublez de courage, faites provision de souffle et franchissez la montagne, s'il se peut, tout d'une haleine. La fatigue est l'aliment des fortes âmes. » Ne va donc pas, dans les vœux jadis formés par tes parents, choisir ce que tu voudras obtenir et souhaiter pour toi : et, après tout, un homme qui a traversé de si hauts postes doit rougir d'importuner encore les dieux. Qu'est-il besoin de vœux? Fais-toi heureux toi-même ; et tu le seras, si tu reconnais pour vrais biens ceux qu'accompagne la vertu, et pour déshonnête tout ce à quoi la méchanceté s'allie. De même que sans un mélange de lumière il n'est rien de brillant, et rien de sombre s'il ne porte en soi ses ténèbres ou n'attire quelque obscurité ; de même que sans l'auxiliaire du feu il n'est point de chaleur, et sans l'air point de froid; ainsi l'honnête ou le honteux naissent de l'alliance de la vertu ou de la méchanceté.
Qu'est-ce donc que le bien? La science. Qu'est-ce que le mal? L'ignorance. L'homme éclairé dans l'art de vivre sait rejeter ou choisir, selon le temps. Mais il ne craint point ce qu'il rejette, il n'admire point ce qu'il choisit, s'il a l'âme grande et invincible. Je ne veux pas que la tienne fléchisse et s'abatte. Ne pas refuser le travail est trop peu : implore-le. « Mais quel est le travail frivole et superflu? » Celui où t'appellent des motifs peu nobles. Il n'est pas mauvais par lui-même, pas plus que le travail consacré à de nobles choses, parce que c'est là proprement la patience de l'âme qui s'excite aux rudes et difficiles entreprises, qui se dit : « Pourquoi languir? Est-ce à un homme à craindre les sueurs? » Joins à l'amour du travail, pour que la vertu soit parfaite, une égalité de vie soutenue et conforme en tout à elle-même, accord impossible sans le bienfait de la science, sans la connaissance des choses divines et humaines. Voilà le souverain bien : sache le conquérir, et tu deviens le compagnon des dieux, non plus leur suppliant, « Comment, dis-tu, parvenir aussi haut?» Ce n'est ni par l'Apennin ou l'Olympe, ni par les déserts de Candavie; point de Syrtes, ni de Scylla, ni de Charybde à affronter, bien que tu aies traversé tout cela au prix d'une chétive mission. Elle est sûre, elle est pleine de charmes, la route pour laquelle t'a approvisionné la nature. Soutenu de ses dons, si tu n'y es pas infidèle, tu t'élèveras au niveau de Dieu. Or ce niveau, ce n'est pas l'argent qui t'y place : Dieu ne possède rien ; ce n'est pas la prétexte : Dieu est nu;[120] ce n'est ni la renommée, ni l'ostentation de tes mérites, ni ta gloire au loin répandue chez les peuples : nul ne connaît Dieu, beaucoup en pensent mal et impunément; ce n'est pas non plus cet essaim d'esclaves qui vont portant ta litière par la ville et dans tes voyages : ce Dieu, le plus grand et le plus puissant des êtres, porte lui-même l'univers. Ni la beauté ni la force ne sauraient faire ton bonheur : ni l'un ni l'autre ne résiste au temps. Il faut chercher ce qui ne se détériore pas de jour en jour, ce à quoi rien ne fait obstacle. Que sera-ce donc? L'âme, mais l'âme dans sa droiture, sa bonté, sa grandeur. Peux-tu voir en elle autre chose qu'un Dieu qui s'est fait l'hôte d'un corps mortel?[121] Cette âme peut tomber dans un chevalier romain, comme dans un affranchi, comme dans un esclave. Qu'est-ce, en effet, qu'un chevalier, un affranchi, un esclave? Qualifications créées par l'orgueil ou l'usurpation. On peut s'élever vers le ciel du lieu le plus infime : eh bien,
Mais se transformer ce n'est point reluire d'or et d'argent : on ne peut avec cette matière reproduire la ressemblance divine:[123] songe qu'au temps où ils nous furent propices les dieux étaient d'argile.[124]
Je m'informe de toi et je demande à tous ceux qui viennent de tes parages ce que tu fais, où et avec qui tu demeures. Tu ne saurais me payer de mots : je suis avec toi. C'est à toi de vivre comme si j'allais apprendre tous tes actes ou plutôt les voir. Veux-tu savoir, dans tout ce qu'on me dit de toi, ce qui me charme le plus? Que l'on ne m'en dit rien, que la plupart de ceux que j'interroge ignorent ce que tu fais. Voilà qui est salutaire, de ne pas vivre avec qui ne nous ressemble point et a des goûts différents des nôtres. Oui, j'ai la confiance qu'on ne pourra te faire dévier et que tu persisteras dans tes plans, en dépit des sollicitations qui t'assiègent en foule. Que te dirai-je? Je ne crains pas que l'on te change, mais qu'on embarrasse ta marche. C'est beaucoup nuire déjà que d'arrêter : cette vie est si courte! et notre inconstance l'abrège encore en nous la faisant recommencer sans cesse. Nous la morcelons en trop de parcelles, nous la déchiquetons. Hâte-toi donc, cher Lucilius, et songe combien tu redoublerais de vitesse, si tu avais l'ennemi à dos, si tu soupçonnais l'approche d'une cavalerie lancée sur les pas des fuyards. Tu en es là; on te serre de près; fuis plus vite et trompe l'ennemi. Ne t'arrête qu'en lieu sûr, et considère souvent que c'est une belle chose à l'homme de compléter sa vie avant de mourir, puis d'attendre en sécurité ce qui lui reste de jours à vivre, fort de sa propre force et en possession d'une existence heureuse qui ne gagne pas en bonheur à être plus longue. Oh! quand verras-tu l'heureux temps où tu sentiras que le temps ne t'importe plus, où tranquille et sans trouble, insoucieux du lendemain, tu auras à satiété joui de tout ton être! Veux-tu savoir ce qui rend les hommes avides de l'avenir? C'est que pas un ne s'est appartenu. Tes parents à coup sûr ont fait pour toi d'autres vœux que le mien ; car au rebours de leurs souhaits, je veux te voir mépriser tout ce qu'ils voulaient accumuler sur toi. Leurs désirs dépouillaient quantité d'hommes pour t'enrichir : tout ce qu'ils transportaient à leur fils, c'est à d'autres qu'on l'aurait pris. Je te souhaite la disposition de toi-même, et que ton âme agitée de vagues fantaisies puisse enfin se rasseoir et se fixer, qu'elle sache se plaire, et qu'arrivée à l'intelligence des vrais biens, intelligence que suit aussitôt la possession, elle n'ait pas besoin d'un surcroît d'années. Il a enfin franchi les épreuves de la nécessité, il est émancipé, il est libre celui qui vit encore après que sa vie est achevée.
Sur les sentences des philosophes. Penser à son tour par soi-même.
Tu désires que, pour appendice à mes lettres, je te donne comme précédemment un choix de sentences de nos grands maîtres. Ce n'est pas de bleuets qu'ils se sont occupés : tout le tissu de leur œuvre est d'une beauté mâle; c'est la preuve d'un génie inégal de ne briller que par saillies. On n'admire point un arbre isolé quand la forêt s'élève toute à la même hauteur.[125] Ces sortes de sentences abondent dans les poètes, abondent dans les historiens. Je ne veux donc pas que tu en fasses honneur à Epicure : elles sont à tout le monde et notamment à notre école. Mais chez lui on les remarque mieux parce qu'elles y apparaissent à intervalles rares, qu'elles sont inattendues, et que de fermes paroles étonnent venant d'un homme qui fait profession de mollesse. Car c'est ainsi que presque tous le jugent ; pour moi Epicure est un homme de cœur, bien qu'il ait des manches à sa robe.[126] Le courage et l'action, et le génie de la guerre peuvent se trouver chez les Perses comme chez les peuples à toge relevée. N'exige donc plus de ces traits détachés et pris çà et là : il y a chez nous continuité de ce qui fait exception chez les autres. Aussi n'avons-nous point d'étalage qui frappe les yeux; nous n'abusons point l'acheteur pour ne lui offrir, une fois entré, rien de plus que la montre suspendue au dehors. Nous laissons chacun prendre à son choix ses échantillons. Quand nous voudrions, dans cette multitude de pensées heureuses, en trier quelques-unes, à qui les attribuerions-nous? A Zénon, à Cléanthe, à Chrysippe, à Panætius, à Posidonius. Nous ne sommes pas sujets d'un roi : chacun relève de soi seul. Chez nos rivaux, tout ce qu'a dit Hermachus; tout ce qu'a dit Métrodore s'impute au même maître. Tout ce qui fut traité par le moindre disciple sous la tente épicurienne l'a été par l'inspiration et sous les auspices du chef. Nous ne pouvons, je le répète, quand nous l'essaierions, extraire rien d'un si grand nombre de beautés toutes égales.
N'importe où tu jetterais les yeux, tu tomberais sur des traits dignes de remarque, s'ils ne se lisaient pêle-mêle avec d'autres semblables. Ainsi ne compte plus pouvoir en l'effleurant goûter le génie des grands hommes : il faut le sonder dans toute sa profondeur, le manier tout entier. Ils font une œuvre de conscience : chaque fil tient sa place dans la contexture du dessin : ôtes-en un seul, toute l'ordonnance est détruite. Je ne te défends point d'analyser tel ou tel membre, mais que ce soit sur l'homme lui-même. Une belle femme n'est point celle dont on vante le bras ou la jambe, mais bien celle chez qui les perfections de l'ensemble absorbent l'admiration que mériteraient les détails. Si toutefois tu l'exiges, je ne serai pas chiche avec toi, je te servirai à pleine main. La matière est riche et s'offre à chaque pas : on n'a qu'à prendre, sans choisir. Là tout coule non pas goutte à goutte, mais à flots : tout est continu, tout se lie. Je ne doute pas qu'un tel recueil ne profite beaucoup aux âmes encore novices et aux auditeurs non initiés, vu qu'on retient plus aisément des préceptes concis et comme enfermés dans un vers. Si l'on fait apprendre même aux enfants des sentences et de ces apophtegmes que les grecs appellent χριὰς, c'est que tout cela est à portée de leur naissante intelligence qui ne peut rien saisir au delà dont l'utilité soit certaine.
Il est peu digne d'un homme d'aller cueillant de menues fleurs, de s'appuyer d'un petit nombre d'adages rebattus, de se guinder sur des citations. Qu'il s'appuie sur lui-même, que ce soit lui qui parle, non ses souvenirs. Honte au vieillard et à l'homme arrivé en vue de la vieillesse qui n'a pour sagesse que de remémorer celle d'autrui. Zénon a dit ceci ; — Et toi? Cléanthe a dit cela; — Et toi? Ne t'ébranleras-tu jamais qu'à la voix d'un autre? Chef à ton tour, dis-nous des choses qui se retiennent, tire de ton propre fonds. Oui, tous ces hommes, jamais autorités, toujours interprètes, tapis à l'ombre d'un grand nom,[128] selon moi n'ont rien de généreux dans l'âme, n'osant jamais faire une fois ce qu'ils ont appris mille. Ils ont exercé sur l'œuvre d'autrui leur mémoire; mais autre chose est le souvenir, autre chose la science. Se souvenir, c'est garder le dépôt commis à la mémoire; savoir, au contraire, c'est l'avoir fait sien, ne pas être en face de son modèle un écho, ni tourner chaque fois les yeux vers le maître.[129] Tu me cites Zénon, puis Cléanthe. Eh ! mets donc quelque différence entre toi et le livre. Quoi ! toujours disciple! il est temps que tu fasses la leçon. Ai-je besoin qu'on me récite ce que je puis lire? — Mais la parole fait beaucoup. — Non pas certes quand je la prête aux phrases qui ne sont pas de moi et que je joue le rôle de greffier. Ajoute que ces hommes, toujours en tutelle, d'abord suivent les anciens dans une étude où pas un ne s'est risqué, qui ne s'écartât du devancier, étude où l'on cherche encore la vraie voie; or jamais on ne la trouvera si l'on se borne aux découvertes connues. Et d'ailleurs qui se fait suivant ne découvre, ne cherche même plus rien, c Pourquoi donc n'irais-je pas sur les traces de mes prédécesseurs? » Oui, prenons la route frayée; mais si j'en trouve une plus proche et plus unie, je me l'ouvrirai. Ceux qui avant nous ont remué le sol de la science ne sont pas nos maîtres, mais nos guides. Ouverte à tous, la vérité n'a point jusqu'ici d'occupant : elle garde pour nos neveux une grande part de son domaine.[130]
Je grandis, je triomphe, et secouant les glaces de l'âge je me sens réchauffé chaque fois que ta conduite et tes lettres m'apprennent combien tu t'es dépassé toi-même, car dès longtemps tu as laissé la foule derrière toi. Si l'agriculteur est charmé quand ses arbres se couronnent de fruits; si le berger prend plaisir à voir multiplier son troupeau ; s'il n'est personne qui n'envisage comme siens les progrès physiques de l'enfant qu'il a nourri, que penses-tu qu'éprouve l'homme qui a fait l'éducation d'une âme, qui l'a façonnée tendre encore et qui la voit tout d'un coup grande et forte? Eh bien! je te revendique, moi : tu es mon ouvrage. Aux dispositions que je t'ai reconnues, j'ai mis sur toi la main, t'encourageant, te pressant de l'aiguillon : et impatient de toute lenteur, je t'ai poussé sans relâche ; je le fais encore aujourd'hui, mais déjà j'exhorte un homme en pleine course, qui me renvoie les mêmes exhortations. Tu me demandes ce que je veux de plus? Il y a beaucoup d'accompli. De même, en effet, qu'avoir commencé c'est avoir fait moitié de la tâche entière,[131] comme on dit ; en morale aussi pareille chose a lieu, et un grand point pour être bon est de vouloir le devenir. Et sais-tu qui j'appelle bon? Celui qui l'est d'une manière parfaite, absolue, celui que nulle violence, nulle nécessité ne rendrait méchant. Voilà l'homme que je prévois en toi, si tu persévères et redoubles d'efforts, si tu parviens a ce que tes actions comme tes paroles s'accordent toutes et se répondent, frappées au même coin. Elle n'est pas dans la droite ligne l'Ame dont les actes ne concordent pas.
Quand je t'invite si fortement à l'étude, c'est dans mon intérêt que je parle. Je veux posséder un ami, et ce bonheur me sera refusé, si tu ne poursuis l'œuvre commencée de ta culture morale : tu ne fais encore que m'aimer, tu n'es pas mon ami. « Quoi! sont-ce là deux choses différentes? » Oui, et même dissemblables. Qui est notre ami nous aime ; qui nous aime n'est pas toujours notre ami. Aussi l'amitié est toujours utile, et l'amour quelquefois peut nuire. Quand tu n'aurais pas d'autre but, étudie pour apprendre à aimer. Hâte-toi donc, puisque tes progrès sont pour moi; qu'un autre n'en ait pas l'aubaine. Sans doute je la recueille déjà en rêvant que nous ne formerons qu'une âme, et que toute la vigueur que mon âge a perdue, le tien, qui pourtant n'est pas loin du mien, pourra me la rendre ; mais je veux une jouissance plus effective. La joie que procurent, quoiqu’absents, ceux qu'on aime, est légère et passe vite. Leur aspect, leur présence, leur entretien offrent quelque chose de plus vif, de mieux senti, quand surtout l'ami qu'on veut voir, on le voit tel qu'on le veut. Apporte-moi donc ton plus riche présent, qui est toi-même ; et pour te décider plus vite, songe que tu es mortel, que je suis vieux. Sois pressé de te rendre à moi, mais à toi d'abord. Perfectionne-toi, surtout dans l'art de ne point changer. Quand tu voudras avoir la mesure de tes progrès, examine si tes désirs d'aujourd'hui sont ceux d'hier. Le changement de volonté dénote une âme flottante qu'on signale dans telle direction, puis dans telle autre, comme le vent l'y porte. Plus de courses vagues, quand l'âme est fixe et bien assise. Telle devient celle du sage accompli, et, dans certaine mesure, de l'homme en progrès, du demi-sage. Or en quoi diffère l'un de l'autre? Celui-ci, bien qu'ébranlé, ne bouge pas : il chancelle sur place ; l'autre n'est pas même ébranlé.
Avantages du repos. — Dédaigner les vœux du vulgaire. Mépriser la mort.