Lettres à Lucilius (page 31)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Si tes pensées sont autres, qu'importe la grandeur ou l'exiguïté des besoins qui te font esclave? Qu'importe que ce soit peu, si le sort te le refuse? Pour cette eau même et cette bouillie tu peux tomber à la discrétion d'autrui : or, l'homme libre est celui non pas qui laisse à la Fortune la moindre prise, mais qui ne lui en laisse aucune. Encore une fois, ne désire rien, si tu veux défier Jupiter, que nul désir ne vient troubler. »

Ce qu'Attalus nous disait, la nature l'a dit à tous les hommes. Si tu médites souvent ces leçons, tu sauras être heureux au lieu de le paraître, heureux à tes yeux plutôt qu'à ceux des autres.

Tu me demandes comment s'appelle en latin ce que les Grecs nomment sophismes. Beaucoup de termes ont été essayés, aucun n'est resté ; sans doute comme la chose n'était pas reçue ni usitée chez nous, le mot à son tour a été repoussé. Toutefois le terme le plus juste, à mon gré, est celui que Cicéron emploie, cavillationes, petits moyens qui se réduisent à un tissu de questions captieuses, sans profit d'ailleurs pour la vie pratique et n'ajoutant rien au courage, à la tempérance, à l'élévation des sentiments. Mais l'homme qui cherche dans l'exercice de la philosophie sa propre guérison acquiert une noblesse d'âme, une assurance, une force invincibles : plus on l'approche, plus il paraît grand. Il est de hautes montagnes dont les proportions, vues de loin, semblent moindres, et qui de près frappent le spectateur par leurs gigantesques sommets : tel est, ô Lucilius, le vrai philosophe, homme et non charlatan de la science. Debout sur un lieu éminent, il est admirable, il est grand d'une grandeur réelle. Il n'est point guindé dans sa marche et ne se haussa point sur le bout des pieds comme ceux qui appellent l'artifice au secours de leur taille et veulent paraître plus grands qu'ils ne sont : il se trouve, lui, de taille suffisante. Comment ne serait-il pas satisfait d'avoir grandi jusqu'au niveau où n'atteint plus la main de la Fortune? Donc il domine aussi toutes choses humaines, égal à lui-même en toute situation, que sa vie marche d'un cours paisible ou ballottée par les orages, vouée aux luttes et aux difficultés.

Tant de constance ne sera jamais le produit de ces chicanes de mots dont je parlais tout à l'heure. L'esprit s'y joue sans rien y gagner, et la philosophie, cette sublime étude, il la fait ramper terre à terre. Ce sont, au reste, des passe-temps que je n'interdis pas, quand on veut être à rien faire. Mais le mal, le grand mal est qu'ils offrent un je ne sais quel charme, et que, ingénieux en apparence, ils attirent l'esprit, le captivent et retardent sa marche, quand de si vastes labeurs le réclament, lorsqu'à peine la vie tout entière suffit rien que pour apprendre à mépriser la vie.

« Et l'art de la régler? » dis-tu. Ceci est l'œuvre secondaire : car nul ne règle bien sa vie, si d'abord il ne la méprise.

Je souhaiterais de toute mon âme que ton ami se réformât et devint tel que tu le désires. Mais c'est le prendre bien endurci ou même, chose plus fâcheuse, trop amolli et trop usé par une longue habitude du vice. Je veux te faire une comparaison tirée de mon métier d'agriculteur. Toute vigne n'est pas susceptible d'être greffée : si le sujet est vieux ou ruiné, s'il est faible ou grêle, il n'adoptera pas la greffe ou ne pourra pas la nourrir ; il ne fera point corps avec elle, et ne s'assimilera point à sa vertu ni à sa nature. Aussi a-t-on coutume de couper la vigne hors de terre, afin que si l'épreuve manque, on puisse tenter de nouveau la chance et recommencer sous terre l'incision. L'homme dont parle ta lettre n'a plus aucune force : pour avoir trop donné aux vices, il a perdu sa sève et sa flexibilité : enter la raison sur cette âme est impossible; elle n'y profiterait pas. « Mais il le désire, lui. » N'en sois pas dupe! Je ne dis pas qu'il te mente : il croit le désirer. Il a pris en dégoût la mollesse.... oui, mais renouera vite avec elle. « La vie qu'il mène fait son tourment, » dit-il. Je ne le nie point : eh! qui n'éprouve ce même tourment? Quel homme n'aime et ne déteste à la fois sa façon de vivre? Ne donnons gain de cause à celui-ci que sur la preuve qu'il aura rompu sans retour avec la mollesse. Jusqu'ici ce n'est qu'une bouderie.

Tu désires que je te mande mon avis sur cette question agitée dans notre école : « La justice, le courage, la prudence et les autres vertus sont-elles animées? » Par ces subtilités, cher Lucilius, nous donnons lieu de croire que nous exerçons notre esprit sur des choses vaines, et que nous usons nos loisirs en disputes qui restent sans fruit. Je satisferai ton désir et t'exposerai l'opinion de nos maîtres. Mais ma pensée est autre que la leur, je le proteste. Selon moi, certaines assertions ne conviennent qu'à gens portant chaussure et manteau grecs. Voici donc ce qui a tant ému les anciens sophistes.

Ils tiennent pour constant que l'âme est animal, vu que par elle nous sommes animaux, et que tout ce qui respire a tiré d'elle ce nom ; or, la vertu n'étant autre chose que l'âme modifiée d'une certaine façon, est conséquemment animal. De plus, la vertu agit : agir ne se peut sans mouvement spontané ; si elle a ce mouvement, que l'animal seul peut avoir, elle est animal. « Mais, dit-on, si elle est animal, la vertu possédera la vertu. » Pourquoi ne se posséderait-elle pas elle-même? le sage fait tout par la vertu ; la vertu tout par elle-même. « Ainsi donc, tous les arts aussi sont des animaux, et encore toutes nos pensées, tout ce qu'embrasse notre esprit. Il s'ensuit que plusieurs milliers d'animaux logent dans l'étroite cavité de notre cœur, et que nous sommes ou que chacun renferme en soi plusieurs animaux. » Tu demandes quelle réponse on fait à cela? Chacune de ces choses sera animal, et il n'y aura pas plusieurs animaux. Comment? le voici : mais prête-moi toute la sagacité, toute l'attention de ton esprit. Chaque animal doit avoir une substance à part ; tous ont une âme qui est la même : ils peuvent donc exister comme isolés, non comme plusieurs à la fois. Je suis en même temps animal et homme, sans qu'on puisse dire que je sois deux. Pourquoi? C'est qu'il devrait pour cela y avoir séparation : c'est que l'un doit être distinct de l'autre pour qu'ils fassent deux. Tout ce qui en un seul est multiple tombe sous une seule nature ; il est un. Mon âme est animal, moi aussi ; cependant nous ne sommes pas deux. Pourquoi? Parce que mon âme fait partie de moi. On la comptera par elle-même pour quelque chose quand elle subsistera par elle-même ; tant qu'elle sera membre d'un tout, on ne pourra y voir rien de plus. Et la raison, c'est que pour être quelque autre chose, il faut être à soi, comme individu, comme complet, comme absolument soi.

J'ai déjà déclaré que cette opinion n'est pas la mienne. Car, qu'on l'admette, non seulement les vertus seront animaux, mais encore les vices et les affections opposées, colère, crainte, chagrin, méfiance. Les conséquences iront même au delà : point d'opinion, point de pensée qui ne soit animal, ce qui sous aucun rapport n'est admissible. N'est pas homme tout ce qui est le fait de l'homme. On dit : « Qu'est-ce que la justice? C'est l'âme disposée de certaine manière. Partant, si l'âme est animal, la justice l'est aussi. « Point du tout! Cette justice est une manière d'être, une faculté de l'âme. Cette même âme se modifie sous diverses formes et n'est pas un autre animal chaque fois qu'elle fait autre chose ; et tout ce qui procède d'elle n'est point animal. Si la justice, si le courage, si les autres vertus sont animaux, cessent-elles par moments de l'être pour le redevenir, ou le sont-elles constamment? Les vertus ne peuvent cesser d'être vertus. Il y aura donc un grand nombre, un nombre infini d'animaux qui habiteront cette âme? « Non pas, me répond-on; ils se rattachent à un seul, ils sont parties et membres d'un seul. » L'image que nous nous figurons de l'âme est donc comme celle de l'hydre aux cent têtes, dont chacune combat à part et a toute seule sa force malfaisante. Or aucune de ces têtes n'est un animal ; c'est une tête de l'hydre, et cette hydre constitue l'animal. Personne ne dira que, dans la Chimère, le lion ou le serpent fût un animal : ils en faisaient partie, mais les parties ne sont point des animaux. Pourquoi donc en conclure que la justice est animal? Elle agit, dites-vous, elle est utile ; et ce qui agit, ce qui est utile a du mouvement ; or ce qui a du mouvement est animal. — Cela est très vrai, si ce mouvement est spontané ; mais ici il est emprunté et vient de l'âme. Tout animal jusqu'à sa mort est ce qu'il a commencé d'être : l'homme jusque là est homme ; le cheval, cheval ; le chien reste chien : ils ne sauraient se transformer en autre chose. La justice, c'est-à-dire l'âme disposée d'une certaine manière, est un animal! Je le veux croire : le courage encore, ou l'âme modifiée d'une autre sorte, est un animal. Mais quelle est cette âme? Celle qui tout à l'heure était justice? Elle est concentrée dans le premier animal : passer dans un autre lui est interdit. Il faut qu'elle reste jusqu'au bout où elle s'est d'abord établie. D'ailleurs une seule âme ne peut appartenir à deux animaux, encore moins à un grand nombre. Si la justice, le courage, la tempérance et les autres vertus sont autant d'animaux, comment n'auraient-ils qu'une âme pour tous? Il faut que chacun ait la sienne, ou ce ne sont plus des animaux. Un seul corps ne peut être à plusieurs animaux, nos sophistes eux-mêmes l'avouent. Quel est le corps de la justice? L'âme. Et celui du courage? La même âme. Cependant le même corps ne peut renfermer deux animaux. « C'est, dit-on, la même âme qui revêt la forme de justice, et de courage, et de tempérance. » Cela serait possible, si dans le même temps qu'elle est justice, elle n'était pas courage; si, dans le temps qu'elle est courage, elle n'était pas tempérance. Mais ici toutes les vertus existent simultanément. Comment donc seront-elles chacune autant d'animaux, avec une seule âme, qui ne peut constituer plus d'un animal? Enfin, aucun animal ne fait partie d'un autre ; or la justice fait partie de l'âme, ce n'est donc pas un animal.

Mais, ce me semble, je perds ma peine à démontrer une chose avouée. Il y a de quoi se dépiter ici, plutôt que matière à discuter. Nul animal n'est pareil à un autre.[266]

Considère les tous : il n'en est point qui n'ait sa couleur propre, sa figure, ses proportions à lui. A tous les traits qui rendent si admirable le génie du céleste ouvrier,[267]

j'ajouterais encore que dans ce nombre infini de créations jamais il ne s'est répété : les choses même qui paraissent semblables, rapprochées, se trouvent différentes. De tant d'espèces de feuilles, pas une qu'il n'ait spécialement caractérisée; de tant d'animaux, pas un dont la forme[268]

soit exactement celle d'un autre : toujours il y a quelque nuance. Il s'est astreint à mettre, dans tout ce qui était autre, et dissemblance et imparité. Toutes les vertus, comme vous dites, sont pareilles ; donc elles ne sont pas animales. Point d'animal qui ne fasse par lui-même quelque chose; or la vertu par elle-même ne fait rien qu'avec l'homme. Tous les animaux sont ou raisonnables comme les hommes, comme les dieux, ou irraisonnables, comme les bêtes sauvages ou domestiques. Mais les vertus certes sont raisonnables : or elles ne sont ni hommes ni dieux; elles ne sont donc pas animaux. Tout animal raisonnable ne fait rien sans qu'une image quelconque l'y ait excité d'abord, puis le voilà qui se meut, mouvement confirmé ensuite par l'assentiment. Quel est cet assentiment? le voici. Il faut que je me promène; ce n'est qu'après m'être dit cela et avoir approuvé mon idée qu'enfin je me promène. Faut-il que je m'asseye? j'arrive de même à m'asseoir. L'assentiment à de tels actes n'a pas lieu dans la vertu. Car, admettons que la prudence soit un animal, comment se dira-t-elle, avec assentiment : « Il faut que je me promène? »

Sa nature ne le comporte pas : car la prudence prévoit pour celui qui la possède, non pour elle. Elle ne peut ni se promener ni s'asseoir ; elle n'a donc pas d'assentiment, et qui n'en a pas n'est pas animal raisonnable. La vertu, si elle est animal, est raisonnable ; elle n'est pas animal raisonnable, elle n'est donc pas animal. Si la vertu est animal, et que tout bien soit vertu, tout bien est animal. Nos stoïciens l'avouent. Sauver son père est un bien ; opiner sagement au sénat est un bien; rendre exacte justice est un bien : donc sauver son père est un animal ; opiner sagement est un animal. La conséquence ira si loin qu'on ne pourra s'empêcher de rire. Se taire prudemment est bien; bien souper est un bien : ainsi se taire et souper sont des animaux.

Eh bien! soit : appuyons toujours et divertissons-nous de ces subtiles inepties. Si la justice et le courage sont des animaux, sans doute ce sont des animaux terrestres. Tout animal terrestre a froid, a faim, a soif; donc la justice a froid, le courage a faim, la clémence a soif. Et encore, ne puis-je demander quelle figure ont ces animaux? Celle d'un homme, d'un cheval, d'une bête sauvage? Leur donne-t-on, comme à Dieu, la forme ronde?[269] je demanderai si l'avarice, la mollesse, la démence sont rondes pareillement, car elles aussi sont des animaux. Les arrondit-on à leur tour? Je demanderai si une promenade faite avec prudence est animal ou non. Nécessairement on l'avouera, et on dira que la promenade est un animal, et qu'il est de forme ronde.

Ne crois pas au reste que parmi les nôtres je sois le premier qui ne parle pas comme le maître, et qui aie mon opinion à moi : Cléanthe et son disciple Chrysippe ne sont pas d'accord sur ce que c'est que la promenade. Cléanthe dit : « Ce sont des esprits mis en mouvement du siège de l'âme jusqu'aux pieds. » Selon Chrysippe, c'est l'âme elle-même. Eh! pourquoi, à l'exemple de ce même Chrysippe, ne pas en appeler à son propre sens, ne pas rire de ces multitudes d'animaux que le monde ne pourrait contenir?

« Les vertus, dit-on, ne constituent pas plusieurs animaux, et sont pourtant des animaux. Un homme est poète et orateur, et cependant n'est qu'un seul homme; ainsi ces vertus sont des animaux, mais n'en sont pas plusieurs. C'est chose identique que l'âme et l'âme juste, et prudente, et courageuse, c'est-à-dire ordonnée selon chacune de ces vertus. » La question s'évanouit, nous voilà d'accord. Moi aussi j'avoue pour le moment que l'âme est animal, sauf à voir plus tard qu'en penser; mais que ses actions soient animaux, je le nie. Autrement toutes nos paroles, tous les vers des poètes seraient animaux. Si en effet un discours sensé est un bien, et que tout bien soit un animal, un discours sera un animal. Un bon vers est un bien; or tout bien est animal, le vers est donc animal. Ainsi,

voilà un animal; et l'on ne dira pas qu'il est rond, car il a six pieds. Tout cela, en conscience, te paraît pur entortillage. J'éclate de rire quand je me figure qu'un solécisme est un animal, ainsi qu'un barbarisme, un syllogisme, et que je leur assigne, comme un peintre, des traits qui leur conviennent.

Voilà sur quels objets nous discutons, les sourcils froncés, le front plissé de rides! Je ne saurais dire ici avec Cecilius : « O tristes inepties! » car elles sont risibles. Que ne traitons-nous plutôt quelque utile et salutaire question? Que ne cherchons-nous comment on parvient aux vertus, et quelle route y mène? Apprenez-moi, non si le courage est un animal, mais qu'aucun n'est heureux sans le courage, s'il ne s'est affermi contre les coups du sort ; s'il n'a, dans sa pensée, dompté toutes les disgrâces en les prévoyant avant qu'elles n'arrivent. Qu'est-ce que le courage? L'inexpugnable rempart de l'humaine faiblesse, au moyen duquel on entoure d'une sécurité permanente cette vie tant assiégée : car alors on use de sa propre force, de ses propres armes. Je veux ici te citer une sentence du stoïcien Posidonius : « Garde-toi de croire que jamais tu doives ta sûreté aux armes de la Fortune. C'est des tiennes qu'il faut te servir contre elle : ce n'est pas elle qui en donne. Et si bien armé qu'on soit contre tout ennemi, contre elle, on est sans défense. »

Alexandre portait chez les Perses, chez les Hyrcaniens, chez les Indiens, chez toutes les nations orientales jusqu'à l'Océan, la dévastation et la fuite ; mais lui-même, après le meurtre de Clitus, après la mort d'Ephestion, s'ensevelissait dans les ténèbres, pleurant tantôt son crime envers l'un, tantôt la douloureuse perte de l'autre; et le vainqueur des peuples et des rois succombait à ses fureurs et à ses chagrins. C'est qu'il avait tout fait pour subjuguer l'univers plutôt que ses passions. O quelle profonde erreur captive ces mortels qui, jaloux d'étendre leur domination au delà des mers, mettent leur suprême bonheur à envahir par leurs soldats force provinces, à entasser conquêtes sur conquêtes, ne sachant pas quelle est cette autre royauté immense qui nous égale aux dieux! L'empire sur soi-même est le plus grand de tous les empires.[270]

Qu'on m'enseigne quelle chose sacrée est la justice, qui n'a en vue que le droit d'autrui, qui n'attend d'elle-même d'autre prix que ses propres œuvres. Qu'elle n'ait rien de commun avec l'intrigue et l'opinion ; qu'elle ne plaise qu'à elle seule. Qu'avant tout chacun arrive à se dire : « Je dois être juste sans intérêt. » C'est peu encore ; qu'il se dise : « Je veux pour cette vertu si belle me sacrifier, et me sacrifier avec plaisir; que toutes mes pensées se détournent le plus possible de mes avantages privés. » Ne regarde pas quel salaire obtient ton acte de justice : un acte injuste est mieux payé.[271] Pénètre-toi aussi du principe que je rappelais tout à l'heure : il n'importe point de quel grand nombre de gens ton équité sera connue. Quiconque veut qu'on publie sa vertu travaille non pour sa vertu, mais pour la gloire. Tu refuses d'être juste sans gloire? Ah! certes plus d'une fois tu devras l'être au prix de ta réputation.[272]

Et alors, si tu es sage, une mauvaise renommée pour avoir bien fait n'est pas sans douceur.

Que la corruption du langage vient de celle des mœurs.[273] Mécène écrivain. Salluste.

« D'où vient, dis-tu, qu'à certaines époques il s'est produit un genre corrompu d'éloquence? Et comment je ne sais quelle vicieuse tendance des esprits a-t-elle mis en vogue, tantôt l'amplification ampoulée, tantôt la phrase saccadée et cadencée en manière de chant? Pourquoi s'est-on engoué parfois d'idées gigantesques et hors de vraisemblance, parfois de sens brusquement rompus et énigmatiques qui en disent plus à l'esprit qu'à l'oreille? Pourquoi a-t-on vu des temps où l'on abusait du droit de métaphore sans nulle retenue? « La raison, tu l'as souvent ouï dire, elle est dans ce mot passé chez les Grecs en proverbe : « Telles mœurs, tel langage.[274] » Or comme les actes de chacun ont avec ses discours des traits de ressemblance, ainsi le langage d'une époque est quelquefois l'expression de ses mœurs.[275] Si la morale publique s'altère et se laisse aller à la vie sensuelle, c'est un symptôme de la dissolution générale que l'afféterie du style, quand toutefois elle ne se trouve point chez un ou deux écrivains seulement, mais est applaudie et reçue. L'esprit ne peut réfléchir une autre teinte que celle de l'âme.[276] Si l'âme est saine, réglée, sérieuse, tempérante, l'esprit aussi est sobre et retenu : le vice qui gâte l'une est contagieux pour l'autre.[277]

Ne vois-tu pas, quand l'âme est en langueur, que les membres sont alourdis, et les jambes paresseuses à se mouvoir? Est-elle efféminée? la démarche du corps trahit sa mollesse. Est-elle active, énergique? l'allure est plus vive. Est-elle en démence, ou, ce qui est presque la même chose, en colère? le désordre est dans les mouvements : on ne marche pas, on est emporté. Combien ces effets ne sont-ils pas plus sensibles sur l'esprit, si complètement uni à l'âme? Elle le façonne, il lui obéit, il prend d'elle le mot d'ordre.

La manière dont vivait Mécène est trop connue pour que je doive la rappeler ici, tout comme sa façon de marcher, et ses raffinements, et son excessive manie d'être vu, et sa crainte que ses vices ne restassent cachés. Eh bien, son style n'est-il pas aussi relâché que sa robe sans ceinture, et son expression aussi prétentieuse que sa parure, son cortège, sa maison, son épouse?[278] C'était un homme d'un beau génie, s'il lui eût donné une plus saine direction, s'il n'avait eu peur de se faire comprendre, si sa diction même n'était débraillée. Tu verras chez lui la parole de l'homme ivre, voilée de brouillards, pleine d'écarts et de licence. Dans son livre sur la toilette, quoi de plus pitoyable que :

Et « cette femme aux boucles frisées, ces lèvres qui la pigeonnent et qui commencent un soupir; et ce cou qui plie sous une ivresse surhumaine.[280] — Les tyrans, irrémédiable faction, espionnent par les festins, sondent les familles par la bouteille et de l'espérance font sortir la mort. — Le Génie, à peine témoin de sa propre fête, les fils d'une cire amincie, le gâteau craquetant. — Autour du foyer la mère ou l'épouse font ceinture. »

Ne vient-il pas tout de suite à l'esprit, quand on lit ces choses, que c'est bien là l'homme qui allait toujours par la ville robe traînante ; qui, même quand il suppléait Auguste absent, donnait dans ce lâche accoutrement le mot d'ordre? Oui, c'est l'homme qui du haut du tribunal et des rostres, dans toute assemblée publique, ne paraissait que la tête couverte d'un capuchon de femme d'où ressortaient ses oreilles, comme dans le mime des riches proscrits. C'est celui qui, au moment où grondaient le plus les guerres civiles, quand Rome était sur le qui-vive et en armes, se faisait publiquement escorter de deux eunuques, plus hommes encore que lui. C'est celui qui s'est marié mille fois, et n'a jamais eu qu'une même femme.[281] Ces locutions si impertinemment construites, si négligemment jetées, placées d'une manière si contraire à l'usage, démontrent que ses mœurs ne furent pas moins étranges, moins dépravées, moins exceptionnelles. On lui accorde un grand mérite de mansuétude: il s'abstint du glaive, il épargna le sang, et ne fit sentir tout ce qu'il pouvait que par le scandale. Mais le mérite même qu'on lui donne, il l'a gâté par cette monstrueuse mignardise de ses écrits ; elle révèle un caractère mou plutôt qu'indulgent. Voilà ce que cette élocution entortillée, et ces mots détournés de leur sens, et ces idées souvent grandes, il est vrai, mais énervées par l'expression accusent manifestement. C'était un vertige qu'amène l'excès du bien-être, une infirmité qui tantôt est de l'homme, tantôt du siècle.

Quand la mollesse, enfant de l'opulence, s'est propagée au loin, le luxe des costumes devient d'abord plus recherché ; on s'applique ensuite à l'ameublement ; puis c'est aux habitations mêmes que s'étendent nos soins : on veut qu'elles envahissent des campagnes entières, on veut que leurs murailles resplendissent de marbres venus d'outre-mer, que leurs plafonds soient relevés d'or, que l'éclat des pavés réponde aux lambris. La magnificence des festins a son tour : on tâche à se distinguer par la nouveauté des mets, par des changements dans l'ordre des services. Ce qui terminait le repas en sera le début, et les cadeaux qu'on faisait aux convives entrants seront donnés au départ. Dès que l'esprit s'est fait un système de dédaigner les choses d'usage, de tenir pour vil ce qu'on voit chaque jour, on cherche aussi à innover dans le langage, soit par des termes antiques et surannés qu'on exhume et qu'on reproduit; soit en créant des mots ou des acceptions inconnues ; soit, comme c'est depuis peu la mode, en prenant pour élégance l'audace et l'accumulation des métaphores. Tel orateur, avec ses phrases écourtées, prétend qu'on lui sache gré de tenir en suspens l'auditeur, et de ne laisser qu'entrevoir sa pensée ; tel autre diffère et prolonge le développement de la sienne. Il en est qui, sans aller jusqu'aux fautes de goût, précaution nécessaire à quiconque vise au grand, sont loin au fond de haïr ces fautes mêmes. Enfin partout où tu verras réussir un langage corrompu, les mœurs aussi auront déchu de leur pureté, n'en fais aucun doute. Et comme le luxe de la table et des vêtements dénote une civilisation malade; de même le dérèglement du discours, pour peu qu'il se propage, atteste que les âmes aussi, dont le style n'est que l'écho, ont dégénéré.

Ne t'étonne pas que le mauvais goût se fasse bienvenir, non seulement d'un auditoire à mise grossière, mais de ce qu'on appelle la classe élégante. C'est par la toge que ces hommes diffèrent, non par le jugement.[282] Étonne-toi plutôt qu'outre les productions vicieuses, on loue jusqu'aux vices mêmes.

Mais quoi! cela s'est fait de tout temps : point de génie qui, pour plaire, n'ait eu besoin d'indulgence. Cite-moi tel célèbre auteur que tu voudras, je te dirai ce que ses contemporains lui ont passé, sur quelles fautes ils ont sciemment fermé les yeux. J'en citerai à qui leurs défauts n'ont point fait tort; j'en citerai à qui ils ont servi. Je dis plus : je te montrerai des hommes du plus grand renom et proposés comme de merveilleux modèles, que la lime de la critique réduirait à rien, le mauvais se trouvant chez eux tellement mêlé au bon, qu'elle enlèverait l'un avec l'autre. Ajoute qu'en littérature il n'y a point de règle absolue. On varie au gré des usages sociaux, qui jamais ne restent longtemps les mêmes.

Nombre de gens exploitent le vocabulaire d'un autre âge : ils parlent la langue des douze tables ; Gracchus, Crassus, Curio sont pour eux trop polis, trop modernes : ils remontent jusqu'à Appius et Coruncanius. Il en est d'autre part, qui, pour ne rien vouloir que d'usuel et de familier, tombent dans le trivial. Ces deux genres, diversement défectueux, le sont bien autant que la manie de n'employer que des termes pompeux, retentissants et poétiques, en évitant les mots indispensables et au service de tout le monde : des deux côtés, j'ose le dire, on pèche également.[283] Ici l'on affiche trop d'apprêt, là, trop de négligence ; l'un s'épile jusqu'aux jambes, l'autre néglige même ses aisselles.

Passons à la construction oratoire. Que de genres n'y signalerai-je pas qui offensent le goût? Ou bien on l'aime hachée et raboteuse : on s'étudie à briser toute phrase tant soit peu unie et coulante ; on veut que toute transition soit une secousse; on tient pour mâle et vigoureuse une diction qui choque l'oreille de ses aspérités. Ou bien ce n'est point une construction oratoire : c'est une phrase musicale, tant les sons les plus flatteurs y sont filés avec mollesse. Que dire de celles où les mots essentiels reculent et se font si longtemps attendre? A peine est-ce à la chute de la période qu'ils reviennent. Et ces constructions si lentes à se dérouler, ces constructions cicéroniennes[284] à pente continue, qui vous tiennent mollement suspendu, fidèles, comme d'habitude, à leur marche propre, à leur même cadence?

Le choix de la pensée peut être vicieux de deux manières : si elle est mesquine et puérile, ou inconvenante et risquée jusqu'à l'impudence ; puis, si elle est trop fleurie, trop doucereuse ; si elle se perd dans le vide, et, sans nul effet, n'amène que des sons. Pour introduire ces défauts, il suffit d'un contemporain en possession du sceptre de l'éloquence : tous les autres l'imitent et se transmettent ses exemples. Ainsi, quand florissait Salluste, les sens mutilés, les chutes brusques et inattendues, une obscure concision étaient de l'élégance. Arruntius, homme d'une moralité rare,[285] qui a écrit l'histoire de la guerre Punique, fut de l'école de Salluste et s'efforça de saisir son genre. Il y a dans Salluste : Exercitum argento fecit, c'est-à-dire, avec de l'argent il leva une armée, Arruntius, épris de cette locution, l'a mise à chaque page. Il lit quelque part : Fugam nostris fecere; Ils· firent les nôtres s'enfuir. Ailleurs : Hiero, rex Syracusanorum, bellum fecit (fut l’instigateur de la guerre). Ailleurs encore : Quae audita Panormitanos dedere Romanis fecere; Ces nouvelles firent se rendre aux Romains les Panormitains. J'ai voulu te donner un échantillon : tout le livre est tissu de ces façons de parler. Clairsemées dans Salluste, elles fourmillent dans Arruntius, et presque sans interruption. La raison en est simple : le premier y tombait par hasard ; le second courait après. Or, tu vois où l'on va, quand d'un travers on s'est fait un type. Salluste a dit : Aquis hiemantibus; l'hiver suspendait la navigation. Arruntius écrit, au premier livre de sa Guerre Punique : Repente hiemavit tempestas. Dans un autre endroit, pour dire que l'année fut très froide : Totus hiemavit annus; toute l'année fut hiver. Et plus loin : Hiemante aquilone. Sans cesse et partout le même verbe se trouve enchâssé. Salluste ayant dit quelque part : Inter arma civilia, aequi bonique famas petit; Dans les guerres civiles il aspire aux renoms d'homme juste et honnête; l'imitateur n'a pu se défendre de mettre au début même de son premier livre : Ingenies esse famas de Regulo ; Regulus eut d'immenses renoms.

Evidemment ces vices de style et d'autres analogues, contractés par imitation, ne prouvent ni relâchement de mœurs ni corruption d'âme. Il faut qu'ils soient personnels, qu'ils naissent de notre fonds pour donner la mesure de nos penchants. Un homme violent a l'expression violente ; est-il passionné? elle sera vive; efféminé? maniérée et lâche. Tout comme ces gens qui s'épilent la barbe ou en conservent quelques bouquets ; qui se rasent de si près le bord des lèvres et laissent croître le reste du poil ; qui adoptent des manteaux de couleur bizarre, des toges d'étoffes transparentes; ne voulant rien faire qui puisse passer inaperçu ; appelant, provoquant l'attention; acceptant le blâme, pourvu qu'on les regarde : tel est dans ses écrits Mécène ; tels sont tous ceux qui donnent dans le faux, non par méprise, mais le sachant et le voulant.

Cela provient d'une âme profondément malade. La langue du buveur ne balbutie point avant que sa raison ne soit appesantie, affaissée ou perdue ; de même ce genre et, pour dire vrai, cette ivresse de style n'attaque jamais qu'une âme déjà chancelante. C'est donc l'âme qu'il faut guérir : le sentiment, l'expression, tout vient d'elle ; elle détermine l'habitude du corps, la physionomie, la démarche. Saine et vigoureuse, elle communique au discours son énergie, sa mâle fermeté. Abattue, le reste s'écroule avec elle.

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