Lettres à Lucilius (page 33)
Pour ne point donner dans la même méprise, recherchons « quel est le vrai bien. » On l'a compris diversement : les uns l'ont défini ou décrit d'une manière, les autres d'une autre. Quelques-uns disent : « Le bien, c'est ce qui invite l'esprit et l'appelle à soi. » D'autres aussitôt de répondre : « Comment! même s'il invite l'homme à sa perte? » Tu sais : il y a bien des maux qui séduisent. Le vrai et le vraisemblable diffèrent entre eux. Ainsi, le bien se joint au vrai ; car il n'est de bien que le vrai, mais ce qui invite, ce qui allèche, n'est que vraisemblable : il dérobe, il sollicite, il entraîne. Voici une autre définition : « Le bien est une chose qui excite l'appétit d'elle-même, ou le mouvement et la tendance de l'âme vers elle. » A quoi on réplique également que ce mouvement de l'âme est excité par beaucoup de choses dont la poursuite perd le poursuivant. Une meilleure définition est celle-ci : « Le bien est ce qui attire vers soi le mouvement de l'âme conformément à la nature : celui-là seul est digne d'être recherché. » Dès qu'il mérite nos recherches; il est honnête, chose à rechercher par excellence. Ceci m'avertit d'expliquer en quoi, diffèrent le bien et l'honnête. Ils ont quelque chose entre eux de mixte et d'indivisible ; et il ne peut exister de bien qui ne renferme de l'honnête, comme à son tour l'honnête est toujours bien. En quoi donc diffèrent-ils? L'honnête est le bien parfait, le complément de la vie heureuse, qui changé en biens tout ce qu'il touche. Expliquons ma pensée : Il y a des choses qui ne sont ni biens ni maux, comme le métier des armes, les ambassades, les magistratures. Ces fonctions, honnêtement remplies, arrivent à être des biens, et de douteuses deviennent bonnes. Le bien a lieu par l'alliance de l'honnête : l'honnête est bien de sa nature. Le bien découle de l'honnête ; l'honnête existe par lui-même. Ce qui est bien a pu être mal; ce qui est honnête n'a pu être que bien.
On a encore défini le bien « ce qui est conforme à la nature. » Or ici prête-moi ton attention : Ce qui est bien est selon la nature; il ne s'ensuit pas que tout ce qui est selon la nature soit bien. Beaucoup de choses, conformes à cette nature, sont de si mince importance que le nom de bien ne leur convient pas. Elles sont trop futiles, trop dignes de dédain : or jamais bien, même le moindre, n'est à dédaigner. N'est-il encore qu'en germe, ce n'est pas un bien ; dès qu'il commence à être un bien, il n'est plus petit. A quoi le bien se reconnaît-il? S'il est par excellence selon la nature. « Vous avouez, dira-t-on, que ce qui est bien est selon la nature ; voilà son caractère, et vous avouez aussi qu'il est des choses conformes à la nature qui ne sont pas des biens. Comment donc l'un est-il bien, les autres ne l'étant pas? Comment prend-il un caractère différent, les autres ayant comme lui le privilège d'être conformes à la nature? » Par sa grandeur même. Il n'est pas nouveau de voir certaines choses changer en s'accroissant. C'était un enfant, c'est maintenant un homme ; son caractère devient autre : car l'enfant n'avait pas de raison, l'homme est raisonnable. Il y a des choses qui par l'accroissement deviennent non seulement plus grandes, mais tout autres. On répond ; « ce qui grandit ne devient pas autre; qu'on remplisse de vin une bouteille ou un tonneau, il n'importe : dans les deux vases le vin conserve sa propriété vineuse; une petite quantité de miel, ou une grande, ne diffère pas de saveur. » Il n'y a point d'analogie dans les exemples qu'on me pose : dans le vin et dans le miel la qualité est et reste la même, quoique la quantité augmente. Certaines choses en s'augmentant ne perdent ni leur genre ni leur propriété; certaines autres, après beaucoup d'accroissements, changent en dernier lieu de nature, et subissent une condition d'existence nouvelle et autre que la première. Une seule pierre a fait la voûte : c'est celle qui presse comme un coin les deux flancs inclinés, celle dont l'insertion les réunit. Pourquoi cette dernière addition produit-elle tant d'effet pour son peu de volume? Ce n'est pas qu'elle augmente, c'est qu'elle complète. Certaines choses ne font de progrès qu'en dépouillant leur première forme pour en recevoir une nouvelle. Que l'on recule longtemps par la pensée les bornes d'un objet, et qu'on en suive l'extension jusqu'à la lassitude, il prend dès lors le nom d'infini, il est bien autre qu'il n'était lorsqu'il paraissait grand, mais fini. C'est ainsi que, si nous songeons à une chose difficile à diviser, la difficulté croissante nous amène enfin au non divisible. Ainsi encore, d'un corps lourd et qu'on meut avec peine, nous arrivons à l'immobile. De même une chose d'abord conforme à la nature a pu, par un accroissement de grandeur, prendre une autre propriété et devenir un bien.
A chaque découverte que je fais, je n'attends pas que tu dises : Partageons! je me le dis pour toi. Qu'ai-je donc trouvé? Tu veux l'apprendre? Ouvre ta bourse : c'est tout profit. Je t'apprendrai le secret de devenir riche en un instant, secret dont tu es si curieux, et avec raison. Je te conduirai à la plus haute fortune par une voie expéditive. Il te faudra cependant un prêteur : car tout commerce nécessite des emprunts; mais je ne veux pas que ce soit par entremetteur, ni que les courtiers aillent prônant ta signature. J'ai pour toi un créancier tout prêt, celui de Caton : « Emprunte à toi-même. » Quelque peu que ce soit suffira, si ce qui manque, nous ne le demandons qu'à nous. En effet, cher Lucilius, nulle différence entre ne pas désirer et posséder. Dans les deux cas le résultat est le même, des tourments de moins.[314]
Et je ne prétends pas que tu refuses rien à la nature : elle est intraitable, on ne peut la vaincre, elle exige son dû ; je dis seulement que tout ce qui va au delà est purement volontaire, mais non point nécessité. Ai-je faim? il faut manger. Que mon pain soit grossier ou de premier choix, cela ne fait rien à la nature. Elle veut, non que je délecte mon palais, mais que mon estomac soit rempli. Ai-je soif? que mon eau soit puisée au lac voisin, ou que je l'aie enfermée sous une voûte de neige dont elle emprunte la fraîcheur, qu'importe à la nature? Tout ce qu'elle me commande, c'est d'étancher ma soif. Sera-ce dans une coupe d'or ou de cristal, dans un vase murrhin ou de Tibur, ou dans le creux de ma main, qu'importe encore? En toute chose considère le but, et laisse là ce qui n'y mène point. Je suis sommé par la faim : saisissons le premier aliment venu ; elle-même assaisonnera tout ce qui sera tombé sous ma main. La faim n'est jamais dédaigneuse.
Veux-tu donc savoir ce qui m'a plu si fort, ce qui me semble si bien dit? « Le sage est le poursuivant le plus empressé des richesses naturelles. » Viande creuse dont tu me gratifies! Qu'est-ce que cela? J'avais déjà préparé mes coffres; déjà je m'inquiétais sur quelle mer j'irais trafiquer et risquer mes jours, quelle branche d'impôts j'exploiterais, quelle denrée j'importerais. C'est une déception cela : me prêcher la pauvreté quand tu m'as promis des richesses!
Ainsi tu juges pauvre celui qui n'a faute de rien?
« Le mérite, dis-tu, en est à lui, à sa patience, non à sa situation. » C'est donc que tu ne le crois pas riche, par la raison qu'il ne saurait cesser de l'être? Lequel vaut mieux d'avoir beaucoup ou d'avoir assez? Qui a beaucoup désire davantage, preuve qu'il n'a point encore assez; Qui, possède assez a obtenu ce que jamais riche n'a atteint, le terme du désir. Tu ne crois pas aux richesses du sage! Est-ce parce qu'elles ne font proscrire personne ; parce qu'elles ne poussent point le fils à empoisonner son père, et la femme son mari; parce que dans la guerre elles sont à l'abri, et dans la paix libres de soins ; parce qu'elles ne sont ni dangereuses à posséder, ni fatigantes à régir? A-t-il peu l'homme qui, pour tout bien, ne souffre ni du froid, ni de la faim, ni de la soif? Jupiter n'a pas plus. On n'a jamais peu dès qu'on a assez, jamais beaucoup dès qu'on n'est pas satisfait. Après Darius et les Indes vaincues, le Macédonien Alexandre est pauvre encore : il cherche encore à conquérir; il fouille des mers inconnues, il lance les premières flottes qu'ait vues l'Océan ; il a forcé, faut-il le dire? les barrières du monde. Ce qui suffit à la nature ne suffit pas à un mortel. Il s'en trouve un qui désire toujours après qu'il a tout. Tant sont aveugles nos esprits ! Tant l'homme, à mesure qu'il avance, oublie son point de départ! Celui-ci, maître tout à l'heure d'un coin de terre obscur et maître contesté, vient de toucher le bout du monde, et n'ayant plus qu'à revenir par ce globe qu'il a tout conquis, il est triste.[315]
Jamais l'or ne fait riche ; au contraire il irrite davantage là soif de l'or. En veux-tu savoir la cause? C'est que plus on a, plus il devient aisé d'avoir encore. Au surplus, fais venir ici qui tu voudras de ceux dont on accole les noms aux Crassus et aux Licinius; qu'il apporte ses registres, qu'il suppute à la fois tout ce qu'il a et tout ce qu'il espère : à mon sens il est pauvre ; au tien même il peut l'être un jour. Mais l'homme qui s'accommode aux exigences de la seule nature, loin qu'il ressente la pauvreté, ne la craint même pas. Vois pourtant comme il est difficile de se réduire au pied de la nature : celui même que nous appelons l'homme de la nature et que tu nommes pauvre, celui-là aussi a du superflu. Mais l'opulence éblouit le peuple et attire vers elle tous les yeux, quand de grosses sommes sortent d'une maison, qu'on y voit jusqu'au plafond même couvert de dorures, quand une troupe d'esclaves choisis s'y fait remarquer par sa bonne mine ou par sa riche tenue. Félicité de parade que tout cela : celle de l'homme que nous avons soustrait aux influences du peuple comme de la Fortune est tout intérieure. Quant à ceux chez qui le nom d'opulence est mensongèrement usurpé par de laborieux besoins, ils ont des richesses comme on dit que nous avons la fièvre, quand c'est elle qui nous a. Par contre aussi nous disons : « La fièvre le tient ; » de même il faut dire : « Les richesses le possèdent.[316]
» Voici donc le conseil que j'ai le plus à cœur de te donner, et qu'on ne donne jamais assez : règle toute chose suivant les désirs naturels, qu'on peut contenter ou sans qu'il en coûte, ou à peu de frais. Seulement n'allie point le vice avec le désir. Tu t'inquiètes sur quelle table, dans quelle argenterie paraîtront tes mets, si les esclaves servants sont bien appariés, ont la peau bien lisse. Les mets tout seuls, voilà ce que veut la nature.
La faim n'a point ces exigences : il lui suffit qu'on la fasse cesser, elle ne se soucie guère avec quoi. Le reste est l'œuvre pénible d'une déplorable sensualité, qui s'ingénie pour que la faim dure après qu'elle est rassasiée ; pour que l'estomac soit, non pas rempli, mais comblé; pour que la soif éteinte aux premières rasades se renouvelle encore. Horace a donc bien raison de dire que la soif ne s'inquiète point dans quelle coupe ou avec quelle grâce son eau lui est servie. Si tu crois que la chevelure plus ou moins belle de l'échanson ou le transparent du vase soit chose essentielle, tu n'as pas soif. La nature, en tout si bienveillante, nous a fait l'importante grâce d'ôter aux besoins le dégoût. C'est au superflu que va bien l'esprit d'exclusion : « Ceci n'est guère de mise ; cela est peu vanté; voici qui choque mes yeux. » Le créateur de ce monde, en traçant à l'homme ses conditions d'existence, a voulu le conserver, non l'efféminer. Tout dans ce but est à sa portée, sous sa main : l'attirail de la délicatesse ne s'obtient qu'à grand’ peine et à force d'art. Jouissons donc de ce bienfait de la nature, comptons-le pour un des plus grands ; et songeons qu'elle n'a sous aucun rapport mieux mérité de nous qu'en nous portant à satisfaire sans tant de répugnances les appétits qui naissent de la nécessité.
Ta lettre, qui touche en courant nombre de questions subtiles, s'arrête enfin sur celle-ci, dont elle demande la solution : « Comment nous est venue la notion du bien et de l'honnête? » Pour les autres écoles, ces deux choses sont diverses et distinctes ; chez nous, elles font partie du même tout. Je m'explique. Le bon, selon quelques-uns, c'est l'utile ; et ils nomment ainsi la richesse, un cheval, du vin, une chaussure, tant ils la font descendre bas! L'honnête pour eux, c'est ce qui répond à la loi du devoir et de la vertu, comme des soins pieux donnés à la vieillesse d'un père, des secours à la pauvreté d'un ami, un vaillant coup de main, un avis dicté par la prudence et la modération. Nous aussi nous divisons les attributs, mais le sujet est un. Rien n'est bon que l'honnête, et l'honnête, par son essence même, est bon. Je crois superflu d'ajouter ce que j'ai dit maintes fois sur la différence des deux choses ; je répète seulement que rien ne nous semble bon de ce qui peut servir au mal : or tu vois combien de gens font mauvais usage des richesses, de la noblesse, de la puissance.
Mais revenons au point que tu désires voir éclaircir : « Comment nous est venue la notion première du bon et de l'honnête? » La nature n'a pu nous l'enseigner : elle nous a donné les germes de la science, non la science elle-même. Quelques-uns disent que cette notion nous est venue par aventure; mais est-il croyable que l'image de la vertu n'ait que fortuitement apparu à je ne sais quel homme? Selon nous, l'observation a recueilli, comparé entre eux certains actes fréquents de la vie; et l'intelligence humaine y a reconnu le bon et l'honnête par analogie. Comme ce mot a reçu des grammairiens latins droit de cité, je ne crois pas devoir le proscrire et le renvoyer au lieu de sa naissance ; je l'emploie donc, non pas seulement comme toléré, mais comme sanctionné par l'usage. Or qu'est-ce que cette analogie? Le voici : on connaissait la sauté du corps, on s'avisa que l'âme aussi avait la sienne; on connaissait la force physique, on en déduisit qu'il y avait une force morale. Des traits de bonté, d'humanité, de courage, nous avaient frappés d'étonnement : nous commençâmes à les admirer comme autant de perfections. Il s'y mêlait beaucoup d'alliage; mais le prestige d'une action remarquable le couvrait de son éclat : on a dissimulé ces taches. Car naturellement on est porté à outrer le plus juste éloge; et toujours le portrait de la gloire a été au delà du vrai. Or donc, de ces faits divers fut tiré le type du bien par excellence.
Fabricius repoussa l'or de Pyrrhus, et vit moins de grandeur à posséder un royaume qu'à mépriser les dons d'un roi. Le même Fabricius, à qui le médecin de Pyrrhus promettait d'empoisonner son prince, avertit celui-ci d'être sur ses gardes Ce fut l'effet d'une même vertu de ne pas être vaincu par l'or, et de ne pas vaincre par le poison. Nous avons admiré ce grand homme, inflexible aux offres d'un roi, tout comme à celles d'un régicide, obstiné à suivre la vertu son modèle ; soutenant le plus difficile des rôles, celui d'un chef de guerre irréprochable ; croyant qu'il est des choses non permises même contre un ennemi ; enfin, au sein d'une extrême pauvreté, pour lui si glorieuse, n'ayant pas moins horreur des richesses que de l'empoisonnement. « Pyrrhus, a-t-il dit, tu vivras, grâce à moi; réjouis-toi de ce qui a toujours fait ta peine : Fabricius est incorruptible. »
Horatius Coclès à lui seul intercepta l'étroit passage d'un pont : il voulut que la retraite lui fût coupée, pourvu qu'on fermât le chemin à l'ennemi dont il soutint l'effort jusqu'au moment où retentit avec fracas la chute des solives brisées. Alors tournant la tête, et voyant le péril de sa patrie écarté au prix du sien : « Me suive qui voudra maintenant! » s'écrie-t-il ; et il se précipite dans le fleuve, non moins soucieux, au milieu du courant qui l'entraîne, de sauver ses armes que sa vie, ses armes invaincues dont l'honneur fut maintenu sans tache; et il rentra dans Rome aussi tranquillement que s'il avait passé par le pont même.
Ces actions et d'autres semblables nous ont appris ce que c'est que la vertu. En revanche, ce qui peut sembler surprenant, le vice en obtint parfois les honneurs, et l'honnête parut briller où il était le moins. Car il est, tu le sais, des vices qui avoisinent les vertus,[318]
des penchants dégradés et vils sous des dehors de moralité. Ainsi le prodigue a des airs de générosité, bien que la distance soit grande de qui sait donner à qui ne sait pas conserver. Car, on ne peut trop le redire, Lucilius, beaucoup jettent leurs dons et ne les placent pas : or appellerai-je libéral un bourreau d'argent? La négligence ressemble à la facilité ; la témérité au courage. Ces conformités apparentes nous obligèrent à prendre garde et à distinguer des choses très rapprochées à l'extérieur, au fond très dissemblables. En observant ceux qu'avait signalés quelque action d'éclat, on sut démêler quand tel homme avait agi dans l'élan généreux d'un grand cœur. On vit cet homme, brave à la guerre tel jour, timide au forum, héros contre la pauvreté, sans force contre la calomnie : les éloges furent pour l'action, le discrédit pour la personne. On en vit un autre bon avec ses amis, modéré envers ses ennemis, administrant avec des mains pures et religieuses les affaires de l'État et des citoyens; également doué de la patience qui tolère, et de la prudence qui n'agit qu'à propos ; donnant à pleines mains quand la libéralité est de saison; quand le travail commande, s'y dévouant avec persévérance, et subvenant par l'activité de l'âme à l'épuisement des organes ; outre cela, toujours et en tout le même : vertueux non plus par système, mais par habitude, et arrivé au point, non pas seulement de pouvoir bien faire, mais de ne pouvoir faire autrement que bien. On jugea que là était la parfaite vertu, laquelle se ramifia en plusieurs parties. Car on avait des passions à dompter, des frayeurs à vaincre, il fallait prévoir les choses à faire, rendre à chacun selon son droit : on trouva pour tout cela la tempérance, la force, la prudence, la justice, et on leur assigna leurs rôles.
Qu'est-ce donc qui nous a fait connaître la vertu?
Nous l'avons reconnue à l'ordre qu'elle établit, à sa beauté, à sa constance, à l'harmonie de toutes ses actions, à cette grandeur qui se rend supérieure à tout. Alors naquit l'idée de cette vie heureuse qui coule doucement, sans obstacle, qui s'appartient toute à elle-même. Mais comment cette dernière image s'offrit-elle à nous? Je vais le dire. Jamais ce mortel parfait, cet adepte de la vertu ne maudit la Fortune ; jamais il n'accueillit les événements avec chagrin ; se regardant comme citoyen et soldat de l'humanité, à ses yeux tout labeur fut un commandement à subir. Quelque disgrâce qui survint, il n'y vit point un mal à repousser, un accident qui le frappait; il l'accepta comme une charge à lui dévolue. « Quelle qu'elle soit, se dit-il, elle est mienne; elle est dure, elle est cruelle : qu'elle soit pour mon courage un aiguillon de plus. » Force était donc de reconnaître grand cet homme qui n'avait jamais gémi sous le malheur, jamais ne s'était plaint de sa destinée, qui, éprouvé en mille rencontres, avait brillé comme une vive lumière parmi les ténèbres, attirant vers lui toutes les âmes touchées de ce calme, de cette douceur qui le mettait au niveau de l'homme en même temps que du dieu.[319]
Alors cette âme accomplie, arrivée à son plus haut point, n'a plus au-dessus d'eue que l'intelligence divine, dont une parcelle est descendue jusque dans sa mortelle enveloppe ; or jamais le divin ne domine mieux en lui que lorsque la pensée qu'il est mortel lui révèle qu'il a reçu la vie pour l'employer dignement; que ce corps n'est point un domicile fixe,[320]
mais une hôtellerie et une hôtellerie d'un jour, qu'il faut abandonner dès qu'on se sent à charge à son hôte.
Oui, Lucilius, notre âme n'a pas de titre plus frappant de sa haute origine que son dédain pour l'indigne et étroite prison où elle s'agite, que son courage à la quitter. Il n'ignore pas où il doit retourner, celui qui se rappelle d'où il est venu. Ne voyons-nous pas combien d'incommodités nous travaillent, combien ce corps est peu fait pour nous? Nous nous plaignons tour à tour du ventre, de la tête, de la poitrine, de la gorge. Tantôt nos nerfs, tantôt nos jambes nous tiennent au supplice; les déjections nous épuisent ou la pituite nous suffoque ; puis c'est le sang qui surabonde, qui plus tard vient à nous manquer : d'ici, de là, nous sommes harcelés et poussés dehors, inconvénients ordinaires à l'habitant d'une demeure qui n'est point la sienne. Et au sein même du ruineux domicile qui nous est échu, nous n'en formons pas moins d'éternels projets, nous n'envahissons pas moins en espoir le plus long avenir qu'une vie humaine puisse atteindre, jamais rassasiés d'or, jamais rassasiés de pouvoir. L'impudence et la déraison peuvent-elles aller plus loin? Bien ne suffit à des êtres faits pour mourir, disons mieux, à des mourants.[321]
Car point de jour qui ne nous rapproche du dernier, du bord fatal d'où il nous faut tomber; et chaque heure nous y pousse. Vois quel aveuglement moral est le nôtre! Cet avenir dont je parle s'accomplit en ce moment même, il est en grande partie arrivé. Car le temps que nous avons vécu est rentré dans le néant où il était avant que nous ne vécussions; et quelle erreur de ne craindre que le jour suprême, quand chaque jour nous avance d'autant vers la destruction! Ce n'est point le pas où l'on succombe qui produit la lassitude, il ne fait que la révéler. Le jour suprême aboutit à la mort, mais chaque jour s'y acheminait. Elle nous mine peu à peu, elle ne nous fauche pas.[322]
Aussi toute grande âme, ayant conscience de sa céleste origine, s'efforce-t-elle, au poste où elle est mise, de se conduire avec honneur et talent; du reste, ne jugeant comme à elle aucun des objets qui l'entourent, elle en use à titre de prêts : elle est étrangère et passe vite.[323] Une pareille constance chez un homme n'est-elle pas comme l'apparition d'une nature extraordinaire, surtout, ai-je dit, si cette grandeur est démontrée vraie en ce qu'elle est toujours égale? Le vrai demeure invariable ; le faux ne dure pas. Certains hommes sont tour à tour Vatinius et Catons : tout à l'heure ils ne trouvaient pas Curius assez austère, Fabricius assez pauvre, Tubéron assez frugal, assez simple dans ses besoins ; maintenant ils luttent d'opulence avec Licinius, de gourmandise avec Apicius, de mollesse avec Mécène. La grande marque d'un cœur corrompu est de flotter, de se laisser ballotter sans fin des vertus qu'on simule aux vices qu'on affectionne.
Tous ceux dont je parle sont représentés par ce personnage d'Horace, jamais égal ni semblable à lui-même, tant il erre d'un excès à l'autre. Tels sont beaucoup de caractères, je dirais presque tous. Quel est l'homme qui chaque jour ne change de dessein et de vœu? Hier il voulait une épouse; aujourd'hui, une maîtresse; tantôt il tranche du souverain, tantôt il ne tient pas à lui qu'il ne soit le plus obséquieux des esclaves ; souvent gonflé jusqu'à se rendre haïssable, il va s'aplatir et se faire plus petit, plus humble que ceux qui gisent vraiment dans la boue ; tour à tour il sème l'or et le ravit. Ainsi se trahit surtout l'absence de jugement : on paraît sous telle forme, puis sous telle autre ; et, chose à mon gré la plus pitoyable du monde, on n'est jamais soi. C'est une grande tâche, crois-moi, que de soutenir toujours le même personnage. Or, excepté le sage, nul ne le fait. Nous autres, nous ne savons encore que changer : tu nous verras par moments économes, sérieux ; par moments prodigues et frivoles. C'est à toute heure travestissement nouveau, et l'opposé de ce que nous quittons.[325] Gagne donc sur toi de te maintenir jusqu'à la fin tel que tu as résolu d'être. Fais qu'on puisse te louer, ou du moins te reconnaître. Il y a tel homme, qu'on a vu la veille, et dont on peut dire : « Qui est-il? » tant est grande la métamorphose!
Tu vas me faire un procès, je le vois, si je t'expose la subtile question qui aujourd'hui m'a retenu assez longtemps ; et derechef tu t'écrieras : « Qu'y a-t-il là pour les mœurs? » Récrie-toi, soit : moi, je t'opposerai en première ligne mes garants, contre lesquels tu plaideras, Posidonius, Archidème:[326] ils accepteront le débat; je parlerai après eux.
Il n'est pas vrai que tout ce qui tient à la morale forme les bonnes mœurs. Telle chose concerne la nourriture de l'homme ; telle autre ses exercices, telle autre son vêtement, son instruction ou son plaisir : mais toutes se rapportent à l'homme, bien que toutes ne le rendent pas meilleur. Quant aux mœurs, il est diverses manières d'influer sur elles. Telle méthode les corrige et les règle ; telle autre scrute leur nature et leur origine. Quand je recherche pourquoi la nature a produit l'homme, pourquoi elle l'a mis au-dessus des autres animaux, crois-tu que je m'écarte bien loin de la morale? Tu te tromperais. Comment sauras-tu quelles mœurs l'homme doit avoir, si tu ne découvres quelle est la grande fin de l'homme, si tu n'approfondis sa nature? Tune comprendras bien ce que tu as à faire ou à éviter, que quand tu auras appris ce que tu dois à ta nature. « Oui, diras-tu, je veux apprendre à modérer mes désirs et mes craintes; débarrasse-moi de la superstition, enseigne-moi que c'est chose légère et vaine que ce qu'on appelle fortune, et que l'unique syllabe qui change tout vient s'y joindre bien facilement. » Je contenterai ton désir : j'exhorterai aux vertus, je flagellerai les vices. Bien qu'on me trouve trop vif et trop peu modéré sur ce point, je ne cesserai de poursuivre l'iniquité, de m'opposer au débordement effréné des passions, de réprimer les voluptés qui aboutissent à la douleur, de fermer la bouche aux vœux téméraires. Et n'ai-je pas raison, quand nos plus grands maux sont nés de nos souhaits, et que les choses dont on nous félicite deviennent l'objet même de nos plaintes?
En attendant, souffre que j'examine cette question qui semble un peu s'éloigner de la morale : « Tous les animaux ont-ils le sentiment de leurs facultés constitutives? » Ce qui prouverait le mieux qu'ils l'ont, c'est l'à-propos et la facilité de leurs mouvements, qui semblent révéler une étude réfléchie. On n'en voit point dont tous les membres ne soient pourvus de leur agilité propre. L'ouvrier manie avec aisance ses outils ; le pilote ne dirige pas moins habilement son gouvernail ; les couleurs que le peintre a placées devant lui, nombreuses et variées comme celles des objets qu'il veut reproduire, il les démêle d'un coup d'œil, et de la palette au tableau son regard et sa main voyagent sans obstacle. L'animal n'est pas moins preste à se mouvoir dans tous les sens qui lui conviennent. On admire souvent ces habiles pantomimes dont le geste prompt sait tout rendre, exprime toutes les passions, accompagne la parole la plus rapide.[327] Ce que l'acteur doit à l'art, l'animal le tient de la nature. Aucun n'a peine à mouvoir ses membres, aucun n'est embarrassé pour s'en servir. Mis au monde pour cela, ils l'exécutent sur l'heure : ils reçoivent leur science avec la vie, ils naissent tout élevés.
« Les animaux, va-t-on dire, ne meuvent si à propos les diverses parties de leur corps, que parce que autrement ils éprouveraient de la douleur. » Donc, selon vous, ils y sont contraints; c'est par crainte, non volontairement, que leur allure est ce qu'elle doit être. Rien de plus faux. Les mouvements lents sont ceux que nécessite la contrainte ; l'agilité est le propre de la spontanéité. Loin que ce soit la crainte de souffrir qui les fasse se mouvoir, ils se portent à leurs mouvements naturels en dépit même de la souffrance. Ainsi l'enfant qui tâche de rester debout, qui s'étudie à se tenir sur ses jambes, ne peut d'abord essayer ses forces qu'il ne tombe, pour se relever chaque fois en pleurant, tant qu'il n'a pas fini le douloureux apprentissage que demande la nature. Renverse certains animaux dont le dos est d'une substance dure : ils se tournent, ils dressent leurs pattes qu'ils portent de côté et d'autre, jusqu'à ce qu'on les remette en leur premier état. Une tortue renversée ne sent point de douleur; mais elle est inquiète, elle regrette sa position naturelle, et ne cesse de faire effort, de s'agiter, que quand elle se retrouve sur ses pattes. Donc tout ce qui respire a la conscience de sa constitution, d'où lui vient ce prompt et facile usage de ses membres; et la plus forte preuve que cette notion date de la naissance même, c'est que nul être vivant n'ignore l'emploi de ses facultés.
On répondra encore : « La constitution, comme vous dites, vous autres stoïciens, est une certaine disposition dominante de l'âme à l'égard du corps. Cette définition embarrassée et subtile, que, vous-mêmes avez peine à formuler, comment un enfant la conçoit-il? Il faut que tous les animaux naissent dialecticiens pour comprendre une chose que trouvent obscure la plupart des esprits les plus cultivés. » L'objection serait fondée, si je prétendais que notre définition est comprise par les animaux, et non leur constitution même. La nature nous dit ce que nous sommes bien mieux que ne fait la parole. Ainsi l'enfant ignore ce que c'est que constitution, mais il connaît très bien la sienne ; il ne sait ce que c'est qu'un être animé, mais il sent qu'il est animé. En outre, il a de sa constitution même une idée grossière, sommaire et confuse, comme nous savons que nous possédons une âme, sans en connaître la nature, le siège, la forme ni l'origine. Tout comme la conscience de son âme arrive à l'homme, bien qu'il ignore ce qu'est cette âme et où elle réside ; de même aux animaux se manifeste la conscience de leur constitution. Il faut bien qu'ils aient le sentiment de ce par quoi ils sentent tout le reste, le sentiment de ce qui les dirige et leur fait la loi. Il n'est personne qui ne conçoive qu'il existe en lui quelque chose dont il reçoit ses impressions, sans savoir ce que c'est; ce mobile est en lui, il le sait : quel est-il? d'où vient-il? il l'ignore.[328]
Ainsi l'enfant, comme l'animal, n'a de la partie souveraine de son être qu'une conscience peu claire, indéterminée. « Vous dites, reprend l'adversaire, que toute créature s'harmonie d'abord à sa constitution ; que celle de l'homme étant d'être raisonnable, il s'harmonie à la sienne, non comme animal seulement, mais comme raisonnable : car l'homme se doit aimer par l'âme, qui le rend homme. s Comment donc l'enfant peut-il s'harmonier à une constitution raisonnable, lui qui n'est pas raisonnable encore? — Tout âge a sa constitution propre : autre est celle de la première enfance, autre celle du second âge, autre celle du vieillard; et tous savent y concorder. La première enfance n'a point de dents et s'en passe volontiers; les dents lui viennent, elle apprend à s'en servir. Le brin d'herbe qui deviendra paille et froment et qui, tendre encore, lève à peine hors du sillon, n'est pas constitué comme au jour où, déjà plus ferme, il se tient sur sa tige assez forte dans sa faiblesse pour supporter le jeune épi; il change une troisième fois quand il jaunit, et que son épi durci n'attend plus que le fléau; mais quelle que soit sa façon d'être, il y concourt, il s'y accommode. Ma première, ma seconde enfance, mon adolescence, ma vieillesse, diffèrent l'une de l'autre; et cependant je suis le même qui ai passé par ces divers âges. Et la façon d'être a beau varier, on s'y harmonie toujours également. Car ce· n'est ni mon enfance, ni ma jeunesse, ni ma vieillesse, mais bien moi que la nature me recommande. Ainsi l'enfant s'affectionne à sa constitution d'enfant et non à celle qu'il aura jeune homme ; et s'il doit plus tard changer pour grandir, il ne s'ensuit point que l'état dans lequel il naît ne soit pas conforme à sa nature. L'animal s'attache d'abord à lui-même : car il faut bien conserver l'être auquel le reste se rapportera. Je cherche le plaisir : pour qui? pour moi : c'est donc de moi que je prends soin. De même je fuis la douleur, toujours à cause de moi. Si je travaille en tout pour mon bien-être, c'est que je mets mon bien-être avant tout. Voilà chez toutes les espèces l'instinct non acquis, mais inné. La nature introduit ses enfants dans la vie, elle ne les y jette pas; et comme le gardien le plus sûr c'est le plus proche, elle confie chacun à soi-même. C'est pourquoi, comme je l'ai dit dans mes précédentes lettres, l'animal qui ne fait que de naître; de quelque manière qu'il s'échappe du sein maternel, connaît tout de suite ce qui lui est pernicieux ou mortel,[329]
et il l'évite ; et les races que poursuivent les oiseaux de proie redoutent jusqu'à l'ombre de ceux-ci, lors même qu'ils volent bien au-dessus de leur tête.
Aucun animal n'entre dans la vie sans la crainte de la mort.
« Mais, dit-on, d'où l'animal naissant tient-il l'intelligence de ce qui le conserve ou le détruit? « D'abord, la question est de savoir s'il l'a, et non comment il peut l'avoir. Or il l'a manifestement, vu que, l'intelligence admise, il ne ferait pas mieux. D'où vient que la poule, tranquille en présence du paon ou de l'oie, fuit l'épervier, bien plus petit qu'elle, encore qu'elle n'en ait jamais vu? D'où vient que les poussins redoutent le chat, et jamais le chien?[330] Évidemment ils ont de ce qui peut leur nuire une science innée, indépendante de l'expérience,[331] puisque avant d'avoir pu l'éprouver ils se gardent du mal? Et ne crois pas que le hasard y fasse rien : ils ne craignent que ce qu'ils doivent craindre, et jamais ne perdent cet instinct de vigilance et de précaution. C'est toujours de la même manière qu'ils fuient les mêmes périls. Ajoute qu'ils ne deviennent pas plus timides avec l'âge : ce qui montre qu'ils ne font rien pour l'avoir appris, mais par l'amour naturel de leur conservation. Les leçons de l'expérience sont lentes et varient selon les individus : celles de la nature sont égales pour tous, et immédiates.
Si pourtant tu l'exiges, je te dirai comment tout animal cherche à connaître ce qui lui est nuisible. Il sent qu'il est fait de chair; et sentant par suite ce qui peut couper, brûler ou écraser cette chair, quelles sont les races armées contre lui, tout cela lui apparaît comme antipathique et hostile. Car ce sont choses indivisibles que le désir de la conservation, la recherche du bien-être et l'horreur de ce qui blesse. L'amour de ce qui doit nous servir et l'antipathie des contraires sont dans la nature même ; aucune étude ne nous suggère cela, et c'est sans réflexion que s'exécutent les prescriptions de la nature. Ne vois-tu pas quel art déploient les abeilles dans l'architecture de leurs domiciles? quel accord dans l'accomplissement de leurs tâches respectives? Ne vois-tu pas comme ces tissus de l'araignée sont inimitables à toute industrie humaine? Quel travail pour combiner tous les fils dont partie, jetée en ligne droite, sert de support, et partie se roule en cercle à mailles serrées au centre, qui de là vont s'élargissant, de façon que l'insecte contre lequel s'ourdit la trame homicide demeure empêtré comme dans un filet! Cette science, la nature la donne, elle ne s'apprend pas. De là vient qu'un animal n'est pas plus habile qu'un autre de son espèce.[332]
Tu verras les toiles des araignées se ressembler toutes, et les cellules de toutes les ruches avoir la même capacité. Les traditions de l'art sont faillibles et inégalement réparties; il n'y a d'uniforme que les enseignements de la nature. Elle apprend surtout aux animaux à se défendre, à bien connaître leurs ressources:[333]
aussi cette instruction commence-t-elle pour eux aussitôt que la vie. Et ce n'est pas merveille s'ils naissent pourvus d'une faculté sans laquelle ils naîtraient en vain. C'est le premier moyen que la nature leur donne pour s'harmonier constamment avec eux-mêmes et pour s'aimer. Ils n'auraient pu se conserver, s'ils ne l'avaient voulu. Cela seul n'eût de rien servi ; mais sans cela rien ne servait. Au reste, tu ne verras aucun animal faire bon marché de son être, ou même le négliger en rien. Le plus stupide et le plus brute, insensible pour tout le reste, a pour se conserver mille expédients. Tu verras les créatures les plus inutiles aux autres ne se manquer jamais à elles-mêmes.
Les jours perdent sensiblement et rétrogradent devant les nuits, de manière toutefois à laisser un assez honnête espace de temps à qui se lèverait, comme on dit, avec l'aurore, pressé par de plus nobles devoirs que l'homme qui attend ses premières lueurs pour aller faire sa cour. Honte à celui qui sommeille lâchement quand le soleil est déjà haut, et dont la veille commence à midi! Et encore, pour beaucoup, iln'est pas jouràcette heure-là. Certaines gens font du jour la nuit, et réciproquement: appesantis par l'orgie de la veille, leurs yeux ne commencent à s'ouvrir que quand l'ombre descend sur la terre. Tels que ces peuples placés, dit-on, par la nature sur un point du globe diamétralement opposé au nôtre, et dont parle Virgile :
les hommes que je cite contrastent avec tous, non géographiquement, mais par le genre de vie : antipodes de Rome dans Rome même, ils n'ont, suivant le mot de Caton, « jamais vu du soleil ni le lever, ni le coucher. » Penses-tu qu'ils sachent comment on doit vivre, ceux qui ignorent quand il faut vivre? Et ils craignent la mort, eux qui s'y plongent vivants, hommes d'aussi malencontreux présage que les oiseaux de ténèbres! Qu'ils passent dans le vin et les parfums leur nocturne existence; qu'ils consument leur veille contre nature en festins coupés de nombreux services : ils sont là non à des banquets, mais à leur repas d'enterrement.[335] Et encore est-ce de jour qu'on rend aux morts un pareil hommage.
Les journées, grands dieux! sont-elles jamais trop longues pour l'homme occupé? Sachons agrandir notre vie : l'office, la manifestation de la vie, c'est l'action.[336] Retranchons à nos nuits pour ajouter à nos jours.[337] L'oiseau qu'on élève pour nos tables, qu'on veut engraisser avec moins de peine, est tenu dans l'ombre et l'immobilité ; privé alors de tout exercice, ramassé sur lui-même, son corps inerte est envahi de bouffissure, et à l'abri du jour sa paresseuse obésité croît de plus en plus. Ainsi ces êtres qui se sont voués à la nuit ont l'aspect repoussant, le teint plus équivoque que n'est la pâleur d'un malade: minés de langueur, exténués et blêmes, corps vivants à chair cadavérique. Cependant, le dirai-je? c'est là le moindre de leurs maux : combien sont plus épaisses les ténèbres de leur âme! Abrutie, éclipsée, elle porte envie à l'homme qui ne voit plus. Eut-on jamais des yeux pour ne s'en servir que la nuit?
Tu veux savoir d'où naît cette dépravation morale, cette horreur du jour, cette vie transportée tout entière dans les ténèbres? C'est que tout vice fait violence à la nature et se sépare de l'ordre légitime. C'est le génie de la mollesse de se complaire à tout bouleverser: il ne dévie pas seulement de la droite raison, il la fuit le plus loin qu'il peut ; il en veut prendre même le contrepied. Dis-moi: ne violent-ils pas les lois de la nature, ceux qui boivent à jeun, qui, dans un estomac vide, versent le vin à grands flots, et ne mangent que quand ils sont ivres? Rien n'est pourtant plus commun que de voir une jeunesse folle de gymnastique boire presque sur le seuil du bain, et boire outre mesure, au milieu d'hommes nus comme elle, et faire à chaque instant essuyer les sueurs provoquées par une liqueur brûlante et des rasades multipliées. Ne boire qu'à la fin des repas est trop vulgaire : cela va bien à la rusticité de ces pères de famille qui ne se connaissent pas en plaisir. Le vin qu'on savoure est celui qui ne surnage pas sur les aliments, qui pénètre immédiatement jusqu'aux nerfs : une ivresse délicieuse est celle qui envahit des organes libres.
Ne viole-t-il pas les lois de la nature, celui qui échange la prétexte contre l'habit de femme? Ne les violent-ils pas, ceux qui mutilent[338] l'enfance pour que sa fraîcheur brille encore dans un âge qui ne l'admet plus? Ο cruauté! ô misère sans égale! Il ne sera jamais homme, pour pouvoir plus longtemps se prostituer à un homme ; et quand son sexe aurait dû le sauver de l'outrage, l'âge même ne l'y soustraira pas!
Ne violent-ils pas ces mêmes lois, ceux qui demandent la rose aux hivers, qui au moyen d'eaux chaudes et de températures factices, bien graduées, arrachent aux frimas le lis, cette fleur du printemps? Et ceux encore qui plantent des vergers au sommet des tours; qui voient sur les toits, sur le faîte de leurs palais se balancer des bosquets dont les racines plongent où leurs cimes les plus hardies devraient à peine monter,[339] ne violent-ils pas les lois de la nature, comme cet autre qui jette au sein des mers les fondements de ses bains et ne croit pas nager assez voluptueusement si ses lacs d'eaux thermales ne sont battus du flot marin et de la tempête?[340]
Dès qu'on a pris le parti de tout vouloir contrairement à l'ordre de la nature, on finit par un complet divorce avec elle. Le jour se lève? c'est l'heure du sommeil. Tout dort? prenons nos exercices : ma litière, mon dîner maintenant. L'aurore n'est pas loin? il est temps de souper. N'allons pas faire comme le peuple: fi de la routine et des méthodes triviales! Laissons le jour au vulgaire; créons un matin pour nous, pour nous seuls.