Lettres à Lucilius (page 34)
En vérité, de tels hommes sont pour moi comme s'ils n'étaient plus. Qu'elles diffèrent peu des obsèques, et des obsèques prématurées, ces existences qu'on mène à la lueur des torches et des bougies[341]! Ainsi vivaient, nous nous en souvenons, une foule d'hommes du même temps, entre autres Atilius Buta, ancien préteur. Après avoir mangé un patrimoine énorme, il exposait sa détresse à Tibère qui répondit: « Tu t'es réveillé trop tard. »
Montanus Julius,[342] versificateur passable, connu par l'amitié sitôt refroidie du même Tibère, récitait de sa poésie où il intercalait à tout propos le lever et le coucher du soleil. Quelqu'un s'indignant qu'il eût tenu toute une journée son auditoire, dit que c'était un homme qu'il ne fallait plus aller entendre; sur quoi Natta Pinarius répliqua : « Puis-je faire plus pour lui? Je suis prêt à l'entendre d'un lever à un coucher de soleil. » Un jour il déclamait ces vers :
« Et Buta commence à dormir, » s'écria Varus, chevalier romain, de la suite de M. Vinicius,[343] et amateur des fins soupers où son humeur caustique lui méritait une place. Puis à la tirade qui venait tout après :
Varus interrompit encore: « Que dit-il? Déjà la nuit? Allons donner le bonjour à Buta. » Rien n'était plus connu que Buta, que sa vie qui tournait en sens inverse des autres vies, et que suivaient, je l'ai dit, beaucoup de ses contemporains. Si tel est le goût de certaines gens, ce n'est pas que la nuit ait par elle-même plus de charmes pour eux, c'est que rien ne leur plaît de ce qui s'offre à tous, c'est que le grand jour pèse aux mauvaises consciences,[344] et que ceux qui convoitent ou méprisent les choses selon qu'elles s'achètent plus ou moins cher, dédaignent la lumière qui ne coûte rien. Et puis les gens de plaisir veulent qu'on s'entretienne, tant qu'elle dure, de la vie qu'ils mènent. Si l'on n'en dit rien, ils croient leur peine perdue. Et ils sont mal à l'aise, si quelque fait d'eux échappe à la publicité. Beaucoup mangent comme eux leur bien, beaucoup ont des maîtresses ; pour se faire un nom parmi leurs pareils, il faut non seulement du luxe, mais un luxe original. Dans une ville aussi affairée, les sottises ordinaires ne font point parler d'elles.[345]
J'ai ouï rapporter par Pedo Albinovanus, conteur très agréable, qu'il avait habité, à l'étage supérieur, la maison de Sp. Papinius, l'un de ces hommes qui fuyaient le jour. « Vers la troisième heure de la nuit,[346] disait-il, j'entends des coups de fouets qui résonnent; je demande ce que fait mon homme: « C'est, me répond-on, qu'il règle les comptes de ses gens. » Trois heures après, s'élèvent des vociférations précipitées : « Qu'est cela? » On me dit : « Papinius exerce sa voix. » Vers la dixième heure, j'entends un bruit de roues, et j'apprends qu'il va sortir en voiture. A la pointe du jour, on court de tous côtés; on appelle les esclaves : sommeliers, cuisiniers sont en grand mouvement. « Qu'est-ce encore? » Il demande son gruau et son vin miellé: il sort du bain. — Il prolongeait donc son souper bien avant dans le jour? —Pas du tout: il était très sobre et ne dépensait que ses heures de nuit. Aussi Pedo répondait-il à ceux qui bien souvent traitaient cet homme d'avare et de vilain : « Et son régime donc? tout à l'huile de lampe! parlez-en. »
Ne t'étonne point de voir le vice affecter tant de formes particulières : c'est un Protée à mille faces, on n'en peut saisir les variations. Il n'est qu'une manière d'aller droit ; il en est tant de s'égarer[347]! Et le caprice nous pousse si vite à de nouveaux écarts! De même, dans vos façons d'être, suivez la nature, elles ont un air d'aisance et de facilité ; de simples nuances vous distinguent d'autrui; les natures faussées sont sur mille points en désaccord avec tous et avec leurs pareilles.[348]
Mais la grande cause, selon moi, de cette maladie, est le dédain de vivre comme tout le monde. Se fait-on distinguer des autres par la mise, la délicatesse de la table, le luxe des équipages, on veut encore s'en séparer par la distribution du temps. On ne se contente pas d'excès vulgaires, quand on cherche pour prix des siens le scandale même, but de tous ces gens qui, pour ainsi dire, vivent à rebours.
Tenons donc, ô Lucilius, tenons le chemin que la nature nous a tracé, et n'en dévions jamais. Là, tout nous est ouvert et facile; s'obstiner contre elle, c'est proprement la vie de ceux qui rament contre le courant.
Mœurs frugales de Sénèque. Fuir les apologistes de la volupté.
Harassé d'avoir fait une route plus incommode que longue, je suis arrivé à ma maison d'Albe fort avant dans la nuit. Je n'y trouve rien de prêt que mon appétit; que faire? Je m'étends, fort las, sur ma couche ; cuisinier, boulanger sont en retard. Prenons bien la chose, et je me dis à part moi : « Non, rien n'est pénible, dès que tu l'acceptes sans peine ; rien ne te doit dépiter, si ton dépit même ne l'exagère. Mon boulanger manque de pain? Mais mon régisseur, mon portier, mon fermier en ont. « Mauvais pain! » dis-tu. Attends, il deviendra bon; la faim te le fera trouver tendre et de premier choix. Seulement n'y touche point qu'elle ne te commande. » J'attendrai donc et ne mangerai que quand j'aurai de bon pain, ou que le mauvais ne me rebutera plus.
Il est nécessaire d'apprendre à s'accommoder de peu. Mille difficultés de lieux et de temps nous traversent et, fût-on riche et des mieux pourvus, s'interposent entre nous et l'objet souhaité. Nul ne peut avoir tout ce qu'il désire ; mais on peut ne pas désirer ce qu'on n'a point, et user gaiement de ce que le sort nous offre. C'est un grand point d'indépendance qu'un estomac bien discipliné et qui sait souffrir les mécomptes. Tu ne saurais imaginer quel bien-être j'éprouve à sentir ma lassitude se reposer sur elle-même.[349] Je ne demande ni frictions, ni bain, pas d'autre remède que le temps. Ce qui est venu par la fatigue s'en va par le repos. Ce souper, tel quel, je le savourerai mieux qu'un banquet de pontifes. Voilà donc enfin mon courage mis à une épreuve inattendue, par conséquent plus franche et plus réelle. Car l'homme qui s'est préparé, qui s'est arrangé pour souffrir ne découvre pas si bien quelle est sa vraie force. Les plus sûrs indices de la force naissent de l'imprévu, quand les contretemps nous trouvent non seulement courageux, mais calmes ; quand loin de prendre feu, d'invectiver, nous suppléons à ce que nous avions droit d'attendre en supprimant notre désir, et réfléchissons que si nos habitudes en souffrent, nous-mêmes n'y perdons rien.
Que de choses dont on ne comprend toute l'inutilité que lorsqu'elles viennent à nous manquer! On en usait, non par besoin, mais parce qu'on les avait. Que d'objets l'on se donne, parce que d'autres en ont fait emplette, parce qu'on les voit chez presque tout le monde! L'une des causes de nos misères, c'est que nous vivons d'après autrui, et qu'au lieu d'avoir la raison pour règle, le torrent de l'usage nous emporte. Ce que peu d'hommes feraient, nous n'aurions garde de l'imiter ; mais les exemples abondent-ils? Comme si la chose en était plus belle pour être plus fréquente, on l'adopte ; et l'erreur prend sur nous les droits de la sagesse, dès qu'elle devient l'erreur publique.[350]
On ne voyage plus maintenant sans un escadron d'éclaireurs numides qu'appuie une légion de coureurs en avant-garde. Il est mesquin de n'avoir personne qui jette hors de la route ceux qui vont voue croiser, et qui annonce par des flots de poussière que voici venir un homme d'importance.[351] Tout le monde a des mulets pour porter ses cristaux, ses vases murrhins,[352] ses coupes ciselées par de grands artistes. Il est pitoyable qu'on puisse croire tout votre bagage à l'épreuve des cahots. Chacun fait voiturer ses jeunes esclaves la face enduite de pommades, de peur que le soleil, que le froid n'offense leur peau délicate ; on doit rougir si, dans son cortège de mignons, on n'a pas un de ces frais visages auxquels il faut un préservatif.
Évitons le commerce de tous ces hommes:
propagateurs d'immoralité, la contagion circule avec eux. La pire engeance était, semblait-il, les colporteurs de médisances; il en est une autre : les colporteurs de vices. Leurs doctrines nuisent profondément et, si elles n'empoisonnent pas sur le coup, elles laissent leurs germes dans le cœur; elles ne nous quittent plus, fussions-nous même déjà loin d'eux, et plus tard le mal se réveille. Comme au sortir d'une symphonie notre oreille emporte avec elle cette harmonie et cette douceur des chants, qui, enchaînant l'action de la pensée, ne lui permettent point d'application sérieuse ; ainsi les paroles de l'adulation et l'apologie des désordres retentissent en nous longtemps après qu'on ne les entend plus ; et difficilement l'on bannit de son âme le concert enchanteur : il nous poursuit, il se prolonge, il revient par intervalles. Fermons donc l'oreille aux discours pervers, surtout aux premières insinuations. Car dès qu'elles ont pris pied et se sont fait admettre, elles osent davantage. De là on arrive à nous dire: « La vertu! la philosophie! la justice! termes sonores, vides de sens. Le seul bonheur, c'est de traiter joyeusement la vie, manger, boire et jouir sans gêne de son patrimoine ; voilà vivre, voilà se rappeler qu'on est mortel. Les jours s'écoulent, la vie s'échappe pour ne plus revenir; et l'on hésite? Que sert d'être sage? On est jeune, on ne sera pas toujours propre au plaisir: pourquoi, à cet âge qui peut le goûter, qui le réclame, s'infliger l'abstinence; vouloir mourir par avance, et tout ce que la mort nous enlèvera, se le retrancher dès maintenant? Tu n'as point de maîtresse, point de mignon pour rendre ta maîtresse jalouse ; tu sors chaque matin le gosier sec ; tes soupers sont d'un fils qui doit soumettre à son père son journal de dépense. Ce n'est pas là jouir, c'est assister aux jouissances des autres. Quelle folie de te faire le gérant de ton héritier, de tout te refuser, pour que ton ample succession d'un ami te fasse un ennemi, d'autant plus joyeux de ta mort qu'il en recueillera davantage! Ces gens moroses, au front sourcilleux, censeurs de nos plaisirs, ennemis d'eux-mêmes, pédagogues du genre humain, compte-les pour moins qu'une obole, et préfère hardiment bonne vie à bonne renommée. «
Propos à fuir non moins que ces voix à portée desquelles Ulysse ne voulut passer que lié à son mât. Ils ont le même pouvoir : ils chassent de nos cœurs patrie, famille, amitié, vertus ; leur doctrine, plus dégradante encore, envoie l'homme se briser aux écueils d'une vie de honte et de misère. Qu'il vaut bien mieux aller droit son chemin, et s'élever à cette hauteur où plus rien n'a de charme pour nous que l'honnête! Et nous pourrons y atteindre, si nous savons faire deux parts des choses, dont les unes nous invitent et les autres nous repoussent. Ce qui invite, ce sont les richesses, les plaisirs, la beauté, les honneurs, tout ce qui nous flatte et nous rit ici-bas. Ce qui repousse, c'est le travail, la mort, la douleur, l'ignominie, une vie de privations. Eh bien, il faut s'habituer à ne pas désirer les uns, à ne pas craindre les autres. Luttons contre ces deux tendances : fuyons ce qui nous invite, faisons face à ce qui nous attaque. Ne vois-tu pas combien l'homme qui monte diffère d'attitude avec celui qui descend. Qui suit une pente porte le corps en arrière; qui gravit se penché en avant : car si tu pèses, en descendant, sur la partie antérieure du corps, si, pour monter, tu le ramènes en arrière, te voilà complice de ta chute. Aller aux plaisirs c'est descendre; pour les choses rudes et difficiles il faut gravir, il faut de l'élan; ailleurs le frein est nécessaire.
Penses-tu qu'ici je prétende que ceux-là seuls sont dangereux à écouter qui vantent le plaisir et nous impriment la crainte de la douleur, déjà effrayante par elle-même? J'en vois d'autres non moins nuisibles qui, sous le masque du stoïcisme, nous exhortent aux vices. Que prêchent-ils en effet? « Que le sage, le philosophe seul sait faire l'amour; seul apte au grand art de bien boire et d'être bon convive, le sage y est passé maître. Voyons, disent-ils, jusqu'à quel âge peuvent être aimés les jeunes garçons. »
Laissons aux Grecs cette pratique ; prêtons plutôt l'oreille à ceux qui disent : « Nul ne devient bon par hasard; la vertu veut un apprentissage. La volupté est une chose abjecte et futile, digne de toute notre indifférence; qui nous est commune avec les brutes, et que les dernières, les plus viles pourchassent avec plus d'ardeur. La gloire est un songe, une fumée, un je ne sais quoi plus mobile que le vent. La pauvreté n'est un mal que pour qui se révolte contre elle. La mort n'est point un mal : qu'est-elle donc? dis-tu : la seule loi d'égalité chez les hommes. La superstition est une erreur qui tient du délire : elle craint ce qu'elle devrait aimer ; son culte est une profanation.[353] Or, quelle différence y a-t-il entre nier les dieux et les dégrader? »
Voilà ce que nous devons nous dire et nous redire sans cesse : la tâche de la philosophie n'est point de suggérer des excuses au vice. Plus d'espoir de salut pour le malade que son médecin invite à l'intempérance.
Que le souverain bien se perçoit non par les sens, mais par l'entendement.
Or, tu n'y répugnes pas; et jamais vérité, si simple qu'elle soit, ne te rebute : tu n'es pas d'un goût assez difficile pour ne courir qu'après le sublime. Je t'approuve aussi de tout rapporter au progrès moral, et de ne te choquer jamais que de ces hautes subtilités qui ne mènent à rien : tâchons qu'ici même cela n'arrive point par mon fait.
« On demande si le bien se perçoit par les sens ou par l'entendement? » et l'on ajoute « que l'enfant et la brute ne le connaissent pas. » Tous ceux qui mettent la volupté au-dessus de tout, pensent que le bien nous vient par les sens; nous, au contraire, nous l'attribuons à l'entendement, et le plaçons dans l'âme. Si les sens étaient juges du bien, nous ne repousserions nul plaisir ; car il n'en est point qui n'ait son attrait et son charme propre; comme aussi jamais nous ne subirions volontairement la douleur : car toute douleur révolte les sens. De plus, on n'aurait droit de blâmer ni l'ami trop ardent du plaisir, ni celui que domine l'effroi de la douleur. Et cependant nous condamnons les gourmands et les libertins, et nous méprisons ceux qui n'osent point agir en hommes, par peur de souffrir. En quoi pèchent-ils, s'ils obéissent aux sens, c'est-à-dire aux juges du bien et du mal, aux arbitres créés par vous de nos appétits comme de nos répugnances? Mais évidemment, c'est à la raison, souveraine des sens, qu'appartient le droit de régler la vie et ce qui est vertu, honneur, et de prononcer sur le bien et le mal. Chez nos adversaires la partie la plus vile a droit de décision sur la plus noble : ce qui est bien, les sens le détermineront, les sens, obtus et grossiers, moins prompts chez l'homme que chez les animaux. Et si quelqu'un s'avisait, pour discerner de menus objets, de s'en rapporter au tact plutôt qu'à la vue? Non : aucun sens, fût-il, pour ces menus objets, plus subtil et plus pénétrant que la vue, ne nous donnerait la distinction du bien et du mal. Vois dans quelle ignorance du vrai ils se débattent, et comme ils ravalent le sublime et le divin, ceux qui veulent que le souverain bien, que le mal, se jugent par le toucher.
« Mais, nous dit-on, de même que toute science et tout art doivent avoir quelque chose de manifeste, les sens peuvent saisir et tirer de là leurs principes et leurs développements ; ainsi le bonheur a sa base et son point de départ dans les choses manifestes et qui tombent sous les sens. Car vous aussi vous dites que le bonheur doit provenir d'objets palpables. » Nous disons que le bonheur est dans les biens conformes à la nature. Or, ce qui est conforme à la nature nous apparaît clairement, sur le champ, comme tout ce qui est sain et pur. Les choses conformes à la nature, ce que reçoit l'homme dès sa naissance : c'est, je ne dis point le bonheur, mais le principe du bonheur. Vous, vous gratifiez l'enfance du bonheur suprême, de la volupté d'Épicure : le nouveau-né arrive tout d'abord au but que peut seul atteindre l'homme fait. C'est mettre la cime de l'arbre où doivent être les racines. Celui qui dirait que le fœtus enseveli dans le sein maternel, et dont le sexe même est indécis, que cette molle et informe ébauche jouit déjà de quelque bonheur, serait taxé d'erreur évidente. Or, quelle faible différence entre l'enfant qui ne fait que de naître, et cette chair qui pèse aux flancs ou elle se cache! L'un n'est pas plus mûr que l'autre pour l'intelligence du bien et du mal ; et l'enfant qui vagit est aussi peu capable de bonheur que l'arbre, ou tout animal privé de la parole. Et pourquoi le bonheur n'est-il pas fait pour l'arbre ni pour l'animal? Parce qu'ils n'ont point la raison. Par le même motif il n'appartient pas à l'enfant, dépourvu de cette raison à laquelle il faut qu'il arrive pour arriver au bonheur.
Il y a l'animal irraisonnable, il y a celui qui n'est pas raisonnable encore, et celui qui l'est imparfaitement. Le bonheur n'est chez aucun d'eux : la raison seule l'apporte avec soi. Entre les trois classes que je viens de citer, quelles sont donc les différences? Jamais le bonheur ne sera dans l'être irraisonnable ; celui qui n'est pas encore raisonnable ne peut jusque-là le posséder ; celui qui l'est imparfaitement marche vers le bonheur, mais ne l'a pas atteint. Non, Lucilius, le bonheur n'est point l'apanage d'un individu ni d'un âge quelconques : du bonheur à l'enfance il y a le même intervalle que du terme au début, que du couronnement au principe. A plus forte raison, n'est-il pas dans un mol embryon, doué à peine de quelque consistance. Eh oui! certes : pas plus qu'il n'était dans la semence même. Quand tu dirais : « Je connais telle vertu à cet arbre, à cette plante, » elle n'est pas dans la pousse qu'on voit seulement poindre et percer la terre. Le blé a son utilité propre, que n'a point encore le brin nourri de lait,[355] ni le tendre épi qui se dégage de son fourreau, mais bien ce froment qu'a dore et mûri le soleil dans la saison prescrite. Comme toute création n'a ses qualités développées qu'au jour où son accroissement est complet, ainsi l'homme ne possède le bien qui lui est propre que quand la raison est consommée en lui. Et ce bien quel est-il? Une âme indépendante et droite, qui met tout à ses pieds, rien au-dessus d'elle. Ce bien est si peu pour la première enfance, que l'adolescence ne l'espère même pas, et qu'il est la chimère de la jeunesse. Heureuse même la vieillesse que de longues et sérieuses études y ont pu conduire! Alors on le possède avec connaissance de cause.
« Selon vous, dira-t-on, il existe un bien virtuel pour l'arbre, un bien pour la plante : l'enfant peut donc avoir aussi le sien. » Le vrai bien ne se trouve ni dans l'arbre, ni dans la brute; mais l'espèce de bien qui est en eux n'est qualifié tel que par un terme d'emprunt. « Où donc est le bien pour eux? » Dans ce qui est conforme à leurs natures respectives. Mais le vrai bien n'est en aucune façon donné à la brute : c'est le lot d'une nature meilleure et plus heureuse. Où la raison n'a point place, le bien n'existe pas. Il y a quatre espèces de natures : celle de l'arbre, celle de la brute, celle de l'homme et celle de Dieu. L'homme et Dieu, étant raisonnables, ont la même nature : ils ne diffèrent qu'en ce que l'un ne meurt pas, et que l'autre est mortel : la nature de l'un constitue son bonheur; l'autre doit conquérir le sien. Les autres natures sont parfaites dans leur genre, non d'une vraie perfection : car la raison leur est étrangère. Il n'y a de vraiment parfait que ce qui l'est d'après les lois universelles de la nature : or, cette nature est raisonnable ; mais des créatures inférieures peuvent avoir une perfection relative. L'être en qui ne peut se trouver le bonheur ne saurait avoir ce qui le produit : le bonheur se compose d'un ensemble de biens ; cet ensemble n'est point chez la brute, donc la brute n'a pas le vrai bien.
La brute perçoit les sensations présentes, se rappelle les sensations passées quand d'aventure ses organes en sont avertis : un cheval mis en face d'une route se ressouvient s'il l'a déjà prise ; dans l'écurie il n'a nulle mémoire du chemin qu'il aura mille fois parcouru. L'idée de la troisième division du temps, l'idée de l'avenir n'est pas faite pour lui. Comment donc peut-on voir une entière perfection chez des êtres qui n'ont du temps qu'une imparfaite perception? Car des trois parties qui le composent, le passé, le présent, l'avenir, c'est la plus courte que l'animal saisit dans son cours rapide, le présent ; il a rarement souvenir du passé, qui jamais ne lui revient qu'à l'occasion du présent. Ainsi, le bien qui appartient à une nature parfaite, ne peut s'allier à une nature qui ne l'est point ; ou, si cette dernière en possède un quelconque, c'est à la manière des plantes. Je ne nie pas que l'animal n'ait, vers ce qui semble conforme à notre nature, de vifs et impétueux élans, mais irréguliers et désordonnés. Or, jamais le vrai bien n'est irrégulier ou désordonné. « Mais, dira-t-on, pourquoi les animaux n'auraient-ils ni ordre ni règle dans leurs mouvements? » Oui, voilà ce que j'affirmerais si l'ordre était dans leur nature ; mais, en réalité, ils se meuvent selon leur nature désordonnée. Il n'y a proprement de déréglé que ce qui peut être parfois conforme à la règle ; pour qu'il y ait inquiétude, il faut qu'il puisse y avoir sécurité ; le vice n'est jamais qu'où pourrait être la vertu. C'est ainsi que les mouvements des animaux correspondent à leur nature. Mais, pour ne pas trop t'arrêter, j'accorde qu'il peut y avoir chez les bêtes quelque bien, un mérite, une perfection qui n'ont rien d'absolu. Tout cela n'échoit qu'à l'être raisonnable auquel il est donné d'en apprécier les causes, l'étendue et l'application. Donc le bien ne se trouve que chez l'être doué de raison.
Tu demandes à quoi peut aboutir cette discussion, et quel profit ta pensée en recueillera. — Celui d'un exercice qui l'aiguise, d'une honnête occupation qui, faute de mieux, la tienne en haleine. L'homme profite aussi de tout ce qui arrête son élan vers le mal. Je dis plus : je ne puis mieux te servir qu'en te montrant ton vrai bien, qu'en te séparant de la bête, qu'en t'associant à Dieu. Pourquoi en effet, ô homme! si bien nourrir et cultiver les forces de ton corps? La nature en a octroyé de plus grandes à certains animaux domestiques ou sauvages. Pourquoi tant de soins de ta parure? Tu auras beau faire : nombre d'entre eux te surpasseront en beauté. Et ta chevelure si artistement arrangée? Quand tu l'aurais flottante à la mode des Parthes, ou tressée en natte comme les Germains, ou toute éparse comme les Scythes, la crinière que secoue le cheval sera toujours plus épaisse que la tienne, celle du lion plus magnifiquement hérissée. Quand tu auras bien appris à courir, tu ne seras pas l'égal du plus chétif lièvre. Rends-toi : renonce à des prétentions où tu as forcément le dessous, car tu aspires à ce qui n'est pas pour toi ; reviens au bien qui t'est propre. Où est-il? Dans une âme épurée et chaste, émule de la divinité,[356]
dédaignant la terre et ne plaçant hors d'elle-même rien de ce qui la fait ce qu'elle est. Animal raisonnable! quel est ton bien à toi? Une raison parfaite. Fais qu'elle arrive à son dernier terme, et s'élève aussi haut qu'elle peut croître. Ne t'estime heureux que le jour où toutes tes joies naîtront de toi-même; où, parmi ces objets que les mortels s'arrachent, qu'ils convoitent, qu'ils gardent chèrement, nul ne te semblera digne, je ne dis pas de tes préférences, mais du moindre désir. Voici une courte formule qui te doit donner ou la mesure de tes progrès, ou la conscience de ta perfection : tu jouiras du vrai bien quand tu comprendras que les plus malheureux des hommes, ce sont les heureux.[357]
[1] Au texte : Non fagat a foro coactor. Coactor, collecteur d'impôts, sens peu clair. Je lis, comme Pincianus, coctor, dans le sens de decoctor que porte un mss.
[3] Voir Lettre lxxxvii, de la Colère, III, xxvi. Ulciscentur illum mores sui. (Cic , ad Attic., IX, l. 12. « Point de méchant qui ne se nuise tout le premier : c'est la torche qui ne brûle qu'en se consumant. » (Saint Augustin sur le Ps. xxxiv.) « La malice hume la plus part de son propre venin et s'en empoisonne. Le vice laisse comme un ulcère en la chair, une repentance en l'âme, qui s'esgratigne et s'ensanglante elle-même. » (Montaigne, III, ii.)
[5] Voir des Bienfaits, II, xxvii. « Il y a de certains biens que l'on désire avec emportement, et dont l'idée seule nous enlève et nous transporte : s'il nous arrive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'eût pensé, on en jouit moins que l'on n'aspire encore à de plus grands. » (La Bruyère, de l'Homme.)
[6] Voir des Bienfaits, II, xxiv; VII, xxiv, xxv, et Lettre xix. Juvénal, Sat. x. « Il se faut bien garder, disait Philippe de Comines, de faire tant de service à son maistre, qu'on l'empesche d'en trouver la juste récompense. »