Lettres à Lucilius (page 5)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Exhorte ton ami à mépriser courageusement ceux qui lui reprochent d'avoir cherché l'ombre et la retraite, et déserté ses hautes fonctions, et, quand il pouvait s'élever encore, d'avoir préféré le repos à tout. Il a bien pourvu à ses intérêts ; il le leur prouvera tous les jours. Les personnages qu'on envie ne feront, comme toujours, que passer : on écrasera les uns, les autres tomberont. La prospérité ne comporte point le repos; elle s'enfièvre elle-même, elle dérange le cerveau de plus d'une manière. Elle souffle à chacun sa folie, à l'un la passion du pouvoir, à l'autre celle du plaisir, gonfle ceux-là, amollit ceux-ci et leur ôte tout ressort. « Mais tel supporte bien la prospérité ! » Oui, comme on supporte le vin. N'en crois donc point les propos des hommes : celui-là n'est point heureux qu'assiège un monde de flatteurs; on court a lui en foule comme à une source où l'on ne puise qu'en la troublant. On traite ton uni d'esprit futile et paresseux! Tu le sais, certaines gens parlent au rebours de la vérité, et il faut prendre le contre-pied de ce qu'ils disent. Ils l'appelaient heureux : eh bien l'était-il? Je ne m'inquiète même pas de ce que quelques-uns le trouvent d'humeur trop farouche et maussade. Ariston disait: « J'aime mieux un jeune homme trop sérieux que trop gai et aimable pour tout le monde. Un vin rude et âpre en sa nouveauté finit par se faire bon ; celui qui flatte dans la cuve même ne supporte point l'âge. » Laisse ton ami passer pour mélancolique et ennemi de son avancement; cette mélancolie avec le temps doit tourner à bien. Qu'il persiste seulement à cultiver la vertu, à s'abreuver d'études libérales, de ces études dont il ne suffit pas de prendre une teinte, mais qui doivent pénétrer tout l'homme. La saison d'apprendre est venue. Qu'est-ce à dire? En est-il une qui soit exempte de ce devoir? Non certes: mais s'il est beau d'étudier à tout âge, il ne l'est pas d'en être toujours aux premières leçons. Quel objet de honte et de risée qu'un vieillard encore à l'abécé de la vie[132] ! Jeune, il faut acquérir, pour jouir quand on sera vieux.

Tu auras beaucoup fait pour toi-même, si tu rends ton ami le meilleur possible. Les plus belles grâces à faire comme à désirer, les grâces de premier choix, comme on dit, sont celles qu'il est aussi utile de donner que de recevoir. Enfin ton ami n'est plus libre ; il s'est obligé, et l'on doit moins rougir de manquer à un préteur qu'à une promesse de vertu. Pour solder sa dette d'argent il faut au commerçant une traversée heureuse, à l'agriculteur la fécondité du sol qu'il cultive, la faveur du ciel : l'autre engagement s'acquitte par la seule volonté. La Fortune n'a pas droit sur les dispositions morales. Qu'il les règle donc de façon que son âme, dans un calme absolu, arrive à cet état parfait qui, n'importe ce qu'on nous enlève ou nous donne, ne s'en ressent pas et demeure toujours au même point, quoi que deviennent les événements. Qu'on lui prodigue de vulgaires biens, elle est supérieure à tout cela; que le sort lui dérobe tout ou partie de ces choses, elle n'en est pas amoindrie. Si le possesseur de cette âme était né chez les

Parthes, dès le berceau il tendrait déjà l'arc; si dans la Germanie, sa main enfantine brandirait la framée. Contemporain de nos aïeux, il eût appris à dompter un cheval et à frapper de près l'ennemi. Voilà pour chacun ce que l'éducation nationale a d'influence et d'autorité.

Quel sera donc l'objet de son étude? Ce qui est de bon usage contre toute espèce d'armes et d'ennemis : le mépris de la mort. Que la mort ait en elle quelque chose de terrible, qui effarouche cet amour de soi que la nature a mis dans nos âmes, nul n'en doute ; autrement il ne serait pas nécessaire de se préparer et de s'enhardir à une chose où un instinct volontaire nous porterait, comme est porté tout homme à sa propre conservation. Il ne faut pas de leçons pour se résoudre à coucher au besoin sur des roses ; il en faut pour s'endurcir aux tortures et n'y point subordonner sa foi; pour savoir, au besoin, debout, blessé quelquefois, veiller au bord des retranchements et ne pas même s'appuyer sur sa lance, car la sentinelle inclinée sur quelque support peut être surprise par des intervalles de sommeil. La mort n'apporte aucun malaise; pour sentir du malaise, il faudrait vivre encore. Que si la soif d'un long âge te possède si fort, songe que de tous ces êtres qui disparaissent pour rentrer au sein de la nature d'où ils sont sortis, d'où bientôt il· sortiront encore, nul ne s'anéantit. Tout cela change et ne meurt point. La mort même, que l'homme repousse arec épouvante, interrompt sans la briser son existence. Viendra le jour qui de nouveau nous rendra la lumière, que tant d'hommes refuseraient si ce jour ne leur ôtait aussi le souvenir. Mais plus tard j'expliquerai mieux[133] comment tout ce qui semble périr ne fait que se modifier. On doit partir de bonne grâce quand c'est pour revenir. Vois tourner sur lui-même le cercle de la création : tu reconnaîtras que rien en ce monde ne s'éteint, mais que tout descend et remonte alternativement. L'été s'enfuit, mais l'année suivante le ramène, l'hiver détrôné reparait avec les mois où il préside; la huit engloutit le-soleil et sera tout à l'heure chassée par le jour. Ces étoiles qui achèvent leur cours retrouveront tout ce qu'elles laissent derrière elles; une partie du ciel se lève incessamment tandis que l'autre se précipite. Terminons enfin en ajoutant cette seule réflexion, que ni l'enfant, soit au berceau, soit même plus tard, ni l'homme privé d'intelligence ne craignent la mort; et qu'il serait bien honteux que la raison ne nous donnât point cette sécurité ou l'imbécillité d'esprit sait nous conduire.

Le serment de l'homme vertueux comparé à celui du gladiateur.

Le plus solennel engagement de bien faire, tu l'as pris : tu m'as promis un homme vertueux. Tu es enrôlé par serment. Il serait dérisoire de te dire que cette milice est douce et facile : je ne veux pas que tu prennes le change. Ta glorieuse obligation est la même quant à la formule que celle du vil gladiateur : souffrir le feu, les fers, le glaive homicide. Ceux qui louent leurs bras pour l'arène, qui mangent et boivent pour avoir plus de sang à donner, se lient de façon qu'on puisse même les contraindre à souffrir tout cela; toi, tu entends le souffrir volontairement et de grand cœur. Ils ont droit de rendre les armes, de tenter la pitié du peuple ; toi, tu ne rendras point les tiennes et ne demanderas point la vie : tu dois mourir debout et invaincu. Que sert en effet de gagner quelques jours, quelques années ! Point de congé pour qui est entré dans la vie. « Comment donc, diras-tu, me dégager? » Tu ne peux fuir les nécessités d'ici-bas ; mais en triompher, tu le peux. Ouvre-toi un passage, pour te l'ouvrir tu auras la philosophie. Livre-toi à elle, si tu veux avoir la vie sauve, la sécurité, le bonheur, et, pour tout dire, le premier des biens, la liberté : tu n'arriveras là que par elle. La vie sans elle est ignoble, abjecte, sordide, servile, soumise à une foule de passions et de passions impitoyables. Ces insupportables tyrans qui l'oppriment parfois tour à tour, parfois tous ensemble, la sagesse t'en affranchit, car elle seule est la liberté. Une seule route y mène, et tout droit : point d'écarts à craindre; va d'un pas résolu. Veux-tu te soumettre toutes choses, soumets-toi à la raison. Que d'hommes tu gouverneras, si la raison te gouverne !·Tu sauras d'elle ce que tu devras entreprendre et par quels moyens : tu ne tomberas pas tout neuf au milieu des difficultés. Me citera-t-on personne qui sache de quelle manière il a commencé à vouloir ce qu'il veut? Aucune réflexion ne l'y a conduit : c'est de prime saut qu'il s'y est jeté. Nous courons nous heurter contre la Fortune aussi souvent qu'elle contre nous. Il est honteux d'être emporté au lieu de se conduire, et tout à coup, au milieu du tourbillon, de se demander avec stupeur : « Comment suis-je venu ici? »

Les courts préceptes de la philosophie préférables aux longs discours.

Tu as raison de vouloir que notre commerce de lettres soit fréquent. Rien ne profite comme ces entretiens qui s'infiltrent dans l'âme goutte à goutte; dans les dissertations préparées et à grands développements qui ont la foule pour auditoire, il y a quelque chose de plus retentissant, mais de moins intime. La philosophie, c'est le bon conseil ; et nul conseil ne se donne avec de grands éclats de voix. Quelquefois on peut employer ces sortes de harangues, passe-moi l'expression, quand l'homme qui hésite a besoin d'entraînement; s'agit-il au contraire non de l'engager à s'instruire, mais de l'instruire en effet, il faut prendre, comme nous, un ton moins relevé. Tout pénètre et se grave ainsi plus facilement; car l'essentiel ce n'est pas le nombre des paroles, c'est leur efficacité. Répandons-les comme une semence qui, bien que toute menue, en tombant sur un sol propice y développe ses vertus et du moindre germe parvient aux plus vastes accroissements. Ainsi fait la raison : ses principes, de mince portée au premier aspect, grandissent en agissant. Ce qu'elle dit se réduit à peu; mais ce peu, reçu par une âme bien préparée, se fortifie et croît bien vite. Oui, il en est de ses préceptes comme de tout germe : ils fructifient merveilleusement, si petite place qu'ils tiennent ; il ne faut, ai-je dit, que d'heureuses dispositions pour les saisir et les absorber. L'âme, en retour, produira d'elle-même à souhait et rendra plus qu'elle n'aura reçu.

Les résumés que tu désires, je les rédigerai certainement avec le plus de méthode et de concision possible; mais vois s'il n'y aurait pas plus d'avantage dans la forme ordinaire que dans celle qu'on nomme aujourd'hui vulgairement breviarium, et qui jadis, quand nous parlions latin, s'appelait summarium. La première importe plus à qui étudie, la seconde à qui sait; car l'une enseigne, l'autre rappelle. Mais je te donnerai de toutes deux en suffisance. Tu n'as que faire d'exiger telle ou telle autorité : les inconnus seuls donnent des répondants. J'écrirai donc ce que tu veux, mais à ma façon. En attendant tu as nombre d'auteurs où je ne sais si tu trouveras assez de méthode. Prends en main le catalogue des philosophes : cela seul te réveillera forcément quand tu verras combien d'hommes ont travaillé pour toi : tu désireras compter à ton tour parmi eux. Car le premier mérite d'une âme noble c'est l'élan qui la porte au bien. Nul homme doué de sentiments élevés ne trouve du charme dans l'ignoble et le bas : l'idée du grand l'attire et l'exalte. De même que la flamme s'élève droite sans qu'on puisse la faire ramper ou l'abattre, non plus que la tenir immobile;[134] ainsi l'âme humaine ne repose jamais, d'autant plus remuante et active qu'elle a plus de vigueur. Mais heureux qui a tourné cet élan vers le bien ! il se placera hors de la juridiction et du domaine de la Fortune, se modérera dans les succès, brisera l'aiguillon du malheur, et dédaignera ce qu'admireront les autres. Il est d'une âme grande de mépriser les grandeurs, et d'aimer mieux la médiocrité que l'excès : la médiocrité seule est utile et fait vivre l'homme ; l'excès nuit par son superflu même. Ainsi versent les épis trop pressés ; ainsi la branche surchargée de fruits se rompra; ainsi l'exubérance n'arrive point à maturité.[135] Il en est de même des esprits ; une prospérité sans mesure les brise : ils n'en usent qu'au préjudice d'autrui comme au leur. Fut-on jamais plus malmené par un ennemi que certains hommes par leurs plaisirs, par ces tyranniques et folles débauches qui ne leur laissent quelque droit à la pitié que parce qu'ils subissent ce qu'ils ont fait subir? Et il faut bien qu'ils soient victimes de leur frénésie : nécessairement la passion n'admet plus de limites, dès qu'elle a franchi celles de la nature. La nature a son point d'arrêt : les chimères et les fantaisies de la passion vont à l'infini. Le nécessaire a pour mesure l'utile : mais le superflu, où le réduire? Aussi se noient-ils dans ces voluptés, qui sont pour eux des habitudes et dont ils ne se peuvent passer, d'autant plus misérables que le superflu leur est devenu nécessaire. Esclaves des plaisirs, ils n'en jouissent pas, et, pour dernier malheur, ils sont amoureux de leurs maux.[136] Oui, c'est le comble de l'infortune que de se vouer à la turpitude non plus par l'attrait d'un moment, mais par goût ; plus de remède possible, quand nos vices d'autrefois sont nos mœurs d'à présent.

Je te sais gré de m'écrire fréquemment, car c'est la seule manière dont tu puisses te montrer à moi. Jamais je ne reçois de tes lettres qu'à l'instant même nous ne soyons réunis. Si les portraits de nos amis absents nous intéressent par les souvenirs qu'ils renouvellent, si cette consolation vaine et illusoire adoucit les regrets de la séparation, combien une lettre nous charme davantage en nous apportant de si loin des traces vivantes d'un être chéri, des caractères qui respirent en effet! Ce que leur présence avait de plus doux se retrouve et se reconnaît sur ces feuilles où une main amie s'est empreinte.[137]

Tu m'écris que tu as entendu le philosophe Sérapion, lorsqu'il aborda dans tes parages ; que sa manière consiste en un rapide torrent de paroles; que ses expressions ne se succèdent pas, mais se poussent et se précipitent, et qu'elles lui viennent en trop grand nombre pour qu'un seul gosier y suffise. Je n'approuve pas cela dans un philosophe, dont le parler même, comme la conduite, doit être mesuré, ce qui ne va point avec une précipitation trop hâtive. Aussi ces paroles pressées qui s'épanchent ininterrompues comme des flocons de neige sont par Homère attribuées à l'orateur ; mais l'éloquence du vieux Nestor coule avec lenteur et plus douce que le miel. Tiens pour certain que cette véhémence si prompte et si abondante sied mieux à un déclamateur ambulant qu'à un homme qui traite une œuvre grande et sérieuse, qu'à un professeur de sagesse. J'aime aussi peu les phrases qui filtrent goutte à goutte que celles qui vont au pas de course; l'oreille ne veut ni attendre, ni être assourdie. La disette et la maigreur du débit rendent l'auditeur moins attentif, ennuyé qu'il est d'une lenteur brisée encore par des repos : toutefois ce qu'il faut attendre s'imprime plus aisément que ce qui ne fait qu'effleurer. Enfin, le maître, comme on dit, transmet ses préceptes aux disciples : on ne transmet pas ce qui fuit. Ajoute que l'éloquence qui se consacre à la vérité, doit être simple et sans apprêt, tandis que la faconde populaire n'a rien de vrai. Elle veut remuer la foule, et entraîner tout d'un élan un auditoire sans expérience : elle ne se laisse pas examiner, elle est déjà loin. Or comment modérer les autres, quand on ne peut se modérer? D'ailleurs le discours qui s'emploie à la guérison des âmes doit pénétrer tout l'homme : les remèdes ne profitent que s'ils séjournent quelque temps. Et que de vide et de néant dans ces phrases! plus de son que de poids. Apprivoisez les monstres qui m'épouvantent, calmez les passions qui m'irritent, dissipez mes erreurs, refrénez mon luxe, gourmandez ma cupidité. Rien de tout cela peut-il se faire à la course? Un médecin peut-il guérir ses malades en passant? Et puis, on ne trouve même aucun plaisir dans ce cliquetis de mots précipités sans choix. Comme la plupart des tours de force qu'on croirait ne pouvoir se faire et qu'il suffit de voir une fois, c'est bien assez d'entendre un moment ces baladins de la parole. Car que voudrait-on apprendre ou imiter d'eux? Que juger de leur âme quand leur discours désordonné s'emporte jusqu'à ne plus pouvoir s'arrêter? L'homme qui court sur une pente rapide ne se retient pas où il veut ; entraîné par sa vitesse et le poids de son corps, il dépasse le point qu'il s'était marqué. Ainsi cette volubilité de diction n'est plus maîtresse d'elle-même ni assez digne du philosophe qui doit placer ses paroles, non les jeter au vent, qui doit s'avancer pas à pas. « Quoi donc ! ne devra-t-il jamais s'élever? » Pourquoi non? mais que ce soit sans compromettre sa dignité morale, que lui ferait perdre cette violente exagération de force. Sa force sera grande, et modérée toutefois, comme un fleuve au cours continu, non comme un torrent. A peine permettrai-je à un orateur une telle vélocité de langue dont on ne saurait ni rappeler ni régler l'essor. Comment en effet le juge, souvent inhabile et novice, le suivrait-il? L'orateur, fût-il emporté par le besoin de faire effet, ou par[138] une émotion qu'il ne maîtrise plus, ne doit décocher dans sa course que ce que l'oreille peut recueillir.

Tu feras donc sagement de ne pas voir ces hommes qui cherchent à dire beaucoup, non à bien dire, et d'aimer mieux, à langueur, entendre même un P. Vinicius.[139] Quel Vinicius? dis-tu. — Celui dont on demandait comment il portait la parole : « Il la traîne ; » répondit Asellius. Géminus Varius disait en effet de lui: « Vous lui trouvez du talent, je ne sais pourquoi ; il ne peut coudre trois mots ensemble. » Oui, si tu dois parler, parle plutôt comme Vinicius, dût-il arriver quelque impertinent pareil à celui qui l'entendant arracher ses mots l'un après l'autre, comme s'il dictait au lieu de disserter, lui cria : « Parle ou tais-toi une fois pour toutes. » Quant à la précipitation de Q. Hatérius,[140] orateur en son temps très célèbre, je veux qu'un homme sensé s'en garde le plus qu'il pourra. Hatérius n'hésitait jamais, jamais ne s'interrompait : il commençait et finissait tout d'une traite.

Je suis d'avis pourtant que, selon les nations, certaines méthodes conviennent plus ou moins. Ce que je blâme se passerait aux Grecs ; nous, même en écrivant, nous avons l'habitude de séparer nos mots. Notre Cicéron lui-même, de qui l'éloquence romaine reçut son élan, eut pour allure le pas. Nos orateurs s'observent mieux que les autres, ils sentent ce qu'ils valent et donnent le temps de le sentir. Fabianus,[141] aussi distingué par ses vertus et son savoir que par son éloquence, mérite qui vient en troisième ordre, discutait avec aisance plutôt qu'avec promptitude : c'était facilité, pouvait-on dire, ce n'était pas volubilité; voilà ce que j'admets dans un sage. Je n'exige pas que ses périodes sortent de sa bouche sans nul embarras : j'aimerais mieux même un peu d'effort qu'un jet spontané. Je voudrais d'autant plus te faire peur du travers dont je parle qu'il ne se gagne point sans qu'on ait perdu le respect de soi-même. Il faut pour cela se faire un front d'airain et ne pas s'écouter : car dans cette course irréfléchie, que de choses on voudrait ressaisir! Non, te dis-je, on n'obtient ce triste avantage qu'aux dépens de sa dignité. D'ailleurs il est besoin pour cela qu'on s'exerce tous les jours, et que des choses on transporte son étude aux mots. Or, quand les mots te viendraient d'eux-mêmes et couleraient de source, et sans nul travail de ta part, tu dois néanmoins en régler le cours ; et comme une démarche modeste sied à l'homme sage, il lui faut un langage concis, point aventureux. Ainsi, pour conclusion dernière, je te recommande d'être lent à parler.

[1] « Vous vous escoulez, vous vous respandez; appilez-vous, soustenez-vous; on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. » (Montaigne, III, ix.)

[2] Voir lettres xxiv et clx. Consol. à Marcia, xx. Quest. natur., vii, xxxii. « Non, ce n'est pas vous qui avez vingt ou trente ans, c'est la mort qui a déjà vingt, trente ans d'avance sur vous, trente ans de grâce, mais qui vous ont rapproché d'autant du terme où la mort doit vous achever. » (Bridaine.)

[5] Tantum distat studium a lectione, quantum amicitia ab hospitio, socialis affectio a fortuita salutatione. (Saint Bernard, de Vit. solit.)

« Un lecteur en use avec les livres comme un citoyen avec les hommes. On ne vit pas avec tous ses contemporains, on choisit quelques amis. » (Volt., Conseils à un journaliste.)

[6] « Qui vit content de peu possède toute chose. » (Boileau.)

[7] « S'il est vrai que l'on soit pauvre par toutes les choses que l'on désire, l'ambitieux et l'avare languissent dans une extrême pauvreté. » (La Bruyère, des Biens de fortune.)

[8] Est enim consuetudinis meæ ut eligam ante, post diligam (Sid. Apoll., V, Ep. ii.)

[9] « Le soupçon congédie la bonne foi, » disent les Italiens. « Il suffit souvent d'être soupçonné comme un ennemi pour le devenir : la dépense en est toute faite, on n'a plus rien à ménager. » (Sévigné, lettre lxxxix.)

Quiconque est soupçonneux invite à le trahir. (Volt., Zaïre.)

[10] « Avec mon ami, disait un philosophe grec, je ne suis pas seul et nous ne sommes pas deux. »

[14] C'est aussi le mot d'Henri IV. Voy. Montaigne, I, xxiii.

Qui méprise la vie est maître de la sienne. (Cinna, sc. ii.)

[15] Il faut être branche du même arbre, mais ne pas porter les mêmes opinions. » (M. Antonin.) « On vit à peu près comme les autres, sans affectation, sans apparence d'austérité, d'une manière sociale et aisée, mais avec une sujétion perpétuelle à tous ses devoirs. » (Fénelon, Instruct. et avis.)

[16] Imité par Destouches (L’homme singulier, act. III, sc. vii).

[17] On a dit : Sperare timere est. « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au delà; la crainte, le désir, l'espérance, nous eslancent vers l'avenir et nous desrobbent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui· sera, voire quand nous ne serons plus. » (Montaigne, I, c. iii.)

[18] Voy. lettre xxiv : « L'autre a souvent la pierre en l'âme avant qu'il l'ait aux reins; comme s'il n'estoit point assez à temps de souffrir le mal lorsqu'il y sera, il l'anticipe par fantaisie et luy court au devant. » (Montaigne, II, xii.)

[19] « Le tout ne vaut pas la moitié. » (Hésiode, Théog.) « Nul plaisir n'a saveur pour moy, sans communication : il ne me vient pas seulement une gaillarde pensée en l'âme qu'il ne me fasche de l'avoir produite seul et n'ayant à qui l'offrir.» (Montaigne, III, ix.)

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