Lettres à Lucilius (page 8)
[107] « Comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de le leur reprocher; ils seraient peut-être pires, s'ils venaient à manquer de censeurs ou de critiques : c'est ce qui fait que l'on prêche et que l'on écrit. » (La Bruyère, ch. i.)
[108] Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt. (Horace)
[113] « Je ne sçay quels livres, disait la courtisane Laïs, quelle sapience, quelle philosophie, mais ces gens-li battent aussi souvent à ma porte qu'aucuns autres. » (Montaigne, III, ix.)
[114] Contemporain de Sénèque. Ne pas le confondre avec Ariston de Chio, disciple de Zénon.
[115] Ou promeneur à pied, surnom de disciples d'Aristote qui donnait ses leçons en se promenant.
[116] « Malheur à vous quand les hommes vous loueront! » (Saint Luc, VI, xxvi.)
[117] Bassus Aufidius vivait sous Tibère et avait fait l'histoire des Guerres civiles de Rome et des Guerres de Germanie. Ces livres sont perdus. Sénèque le rhéteur cite un beau fragment de lui sur la mort de Cicéron.
[118] « Si de tous les hommes les uns mouraient, les autres non, ce serait une désolante affliction que de mourir. » (La Bruyère, de l’Homme.)
[119] « L'égalité est la première pièce de l'équité. » ( Montaigne) « L'égalité est l'esprit de la justice. » (Sentent., xv.)
[120] « Combien tous les arguments sont-ils éloignés de la force de ces deux mots : J.-C. est pauvre, un Dieu est pauvre. » (Bossuet, Serm. sur la Nativ.)
[121] « Vous êtes le temple de Dieu, et l’esprit de Dieu habite en vous. » (Saint Paul, I Corinth., xii, 27.)
[123] « Nous ne devons pas estimer la chose divine semblable à l'or, à l'argent, à la pierre, & la matière façonnée par l'art. » (Act. Apost., XVII, xxix.)
[125] « A ces bonnes gens, il ne fallait point, d'aiguë et subtile rencontre : leur langage est tout plein, et gros d'une vigueur naturelle et constante : ils sont tout épigramme, non la queue seulement, mais la teste, l'estomach et les pieds. Tout y marche d'une pareille teneur. » (Montaigne, III, v.)
[126] Chez les Romaine, les femmes seules avaient les bras couverts. La toge des hommes leur laissait les bras nus.
[128] « Qu'ils s'eschaudent à injurier Sénèque en met. Il faut musser (masquer) ma faiblesse sous ces grands crédits. » (Montaigne, II, x.)
[129] « Sçavoir par cœur n'est pas sçavoir ; c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa Mémoire. Ce qu'on sçait droitement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers le livre. Fascheuse suffisance, qu'une suffisance pure livresque ! « (M., I, xxv.)
[131] Dimidium fasti, qui cæpit, habet: sapere aude. (Horat., I, Εp., ii.)
[132] Montaigne a dit : « un vieillard abécédaire. » II, xxviii.
L'arbre n'en fait pas moins : tant le luxe sait plaire! (La Font., liv. IX, Fable ii.)
[136] Quid miserius misero non miserante se ipsum ? (Saint August., libre arbitre.)
[138] Au lieu de : affectus impetus sui, je lie, avec Muret et Gruter : impotens sui, tantum.... d'une seule et même phrase.
[139] Déclamateur de profession, comme Asellius et Gémin. Varius. Ne pas le confondre avec L. Vinicius son frère dont Auguste disait : Il a de l'esprit argent comptant. « Ingenium in numerato habet. »
[140] Voir sur Hatérius, Tacite, Ann., IV, lxi, et Cic., Brutus, xxii. « Seul de tous les Romains que j'ai connus de mon temps, il a transporté dans la langue latine la facilité grecque. Il avait une telle vélocité de discours qu'elle arrivait à être un défaut. Aussi Auguste dit-il fort justement : « Ce cher Hatérius a besoin d'être enrayé. » (Sénèque Rhét., Controv. excerpt., liv. IV, Préf.)
Dieu réside dans l'homme de bien. — Vraie supériorité de l'homme.
Tu fais une chose excellente et qui te sera salutaire si, comme tu l'écris, tu marches avec persévérance vers cette sagesse qu'il est absurde d'implorer par des vœux quand on peut l'obtenir de soi. Il n'est pas besoin d'élever les mains vers le ciel, ni de gagner le gardien d'un temple pour qu'il nous introduise jusqu'à l'oreille de la statue, comme si de la sorte elle pouvait mieux nous entendre ; il est près de toi le Dieu, il est avec toi, il est en toi. Oui, Lucilius, un esprit saint réside en nous, qui observe nos vices et veille sur nos vertus, qui agit envers nous comme nous envers lui. Point d'homme de bien qui ne l'ait avec soi. Qui donc, sans son appui, pourrait s'élever au-dessus de la Fortune? C'est lui qui inspire les grandes et généreuses résolutions. Dans chaque âme vertueuse il habite
S'il s'offre à tes regards un de ces bois sacrés peuplé d'arbres antiques qui dépassent les proportions ordinaires, où l'épaisseur des rameaux étages les uns sur les autres te dérobe la vue du ciel, l'extrême hauteur des arbres, la solitude du lieu, et ce qu'a d'imposant cette ombre en plein jour si épaisse et si loin prolongée te font croire qu'un Dieu est là.[2]
Et cet antre qui, sur des rocs profondément minés, tient une montagne suspendue, cet antre qui n'est pas de main d'homme, mais que des causes naturelles ont creusé en voûte gigantesque! ton âme toute saisie n'y pressent-elle pas quelque haut mystère religieux? Nous vénérons la source des grands fleuves ; au point où tout à coup de dessous terre une rivière a fait éruption on dresse des autels; toute veine d'eau thermale a son culte, et la sombre teinte de certains lacs ou leurs abîmes sans fond les ont rendus sacrés. Et si tu vois un homme que n'épouvantent point les périls, pur de toute passion, heureux dans l'adversité, calme au son des tempêtes, qui voit de haut les hommes et à son niveau les dieux, tu ne seras point pénétré pour lui de vénération! Tu ne diras point : Voilà une trop grande, une trop auguste merveille pour la croire semblable à ce corps chétif qui l'enferme! Une force divine est descendue là. Cette âme supérieure, maîtresse d'elle-même, qui juge que toute chose est au-dessous d'elle et qui passe, se riant de ce que craignent ou souhaitent les autres, elle est mue par une puissance céleste. Un tel être ne peut se soutenir sans la main d'un Dieu : aussi tient-il par la meilleure partie de lui-même au lieu d'où il est émané. Comme les rayons du soleil, bien qu'ils touchent notre sol, n'ont point quitté le foyer qui les lance ; de même cette âme sublime et sainte, envoyée ici-bas pour nous montrer la divinité de plus près, se mêle aux choses de la terre sans se détacher du ciel sa patrie. Elle y est suspendue, elle y regarde, elle y aspire, elle vit parmi nous comme supérieure à nous. Quelle est donc cette âme? Celle qui ne s'appuie que sur les biens qui lui sont propres.
Quoi de plus absurde en effet que de louer dans l'homme ce qui lui est étranger? Quelle plus grande folie que d'admirer en lui ce qui peut tout à l'heure passer à un autre? Un frein d'or n'ajoute pas à la bonté du coursier. Le lion dont on a doré la crinière, qui se laisse toucher et manier, qui subit patiemment la parure imposée à son courage dompté, n'entre pas dans l'arène du même air que cet autre qui, sans apprêt, garde tout son instinct farouche. Celui-ci, dans sa fougue sauvage, tel que l'a voulu la nature, majestueusement hérissé, beau de la peur qu'inspire son seul aspect, on le préfère à cet impuissant[3]
quadrupède qui reluit de paillettes d'or. Nul ne doit tirer gloire que de ce qui lui est personnel. On fait cas d'une vigne dont les branches surchargées de fruits entraînent par leur poids ses soutiens mêmes jusqu'à terre :
trouvera-t-on plus beaux des ceps d'or, où des raisins, des feuilles d'or serpentent? Le mérite essentiel d'une vigne est la fécondité. Dans l'homme aussi ce qu'il faut priser c'est ce qui est de l'homme même. Qu'il ait de superbes esclaves, un palais magnifique, beaucoup de terres ensemencées et de capitaux productifs ; tout cela n'est pas en lui, mais autour de lui. Loue en lui ce qu'on ne peut ni ravir ni donner,[4]
ce qui est son bien propre. « Que sera-ce donc? » dis-tu. Son âme, et dans cette âme la raison perfectionnée. Car l'homme est un être doué de raison ; et le souverain bien pour lui est d'avoir atteint le but pour lequel il est né. Or, qu'exige de lui cette raison? Une chose bien facile : de vivre selon sa nature ; chose pourtant que rend difficile la folie générale. On se pousse l'un l'autre dans le vice; comment alors rappeler dans les voies de salut ceux que nul ne retient et que la multitude entraîne?
Cet homme t'a déjà persuadé qu'il est homme de bien. Mais ce titre-là ne s'acquiert et ne se constate pas si vite. Tu sais ce qu'ici j'entends sous ce mot? un homme de bien du second ordre. Pour l'autre, comme le phénix, il naît une fois dans cinq siècles ; et faut-il s'étonner que les prodiges s'enfantent à de grands intervalles? Le médiocre et le commun, le sort se plaît à les créer souvent ; mais il confère aux chefs-d'œuvre le mérite de la rareté. L'homme dont tu parles est loin jusqu'ici de ce qu'il fait profession d'être ; et s'il savait ce qu'est un homme de bien, il ne se jugerait pas encore tel, peut-être même désespérerait-il de le devenir. « Mais il pense si mal des méchants! » Et les méchants aussi pensent comme lui : le plus grand supplice d'un cœur mauvais, c'est de déplaire et à soi-même et à ses pareils. « Mais il hait tous ces grands improvisés qui usent en tyrans de leur pouvoir! » Il fera comme eux, quand il pourra les mêmes choses qu'eux. Sous l'impuissance de bien des hommes un génie pervers est caché : il osera, quand il aura foi en ses forces, tout ce qu'ont osé les mauvais instincts qu'un sort prospère a fait éclore. Les moyens seuls de développer toute leur noirceur manquent à ces âmes. On manie impunément le serpent le plus dangereux tant qu'il est roide de froid ; alors son venin, sans être mort, n'est qu'engourdi. Combien de cruautés et d'ambitions, et de débauches auxquelles il ne manque, pour égaler en audace les plus monstrueuses, que d'être aidées de la Fortune! Elles ont les mêmes vouloirs : veux-tu t'en convaincre? Donne-leur de pouvoir tout ce qu'elles veulent.[5]
Tu te rappelles cet homme dont tu prétendais pouvoir disposer; je te disais qu'il était volage et léger, que tu ne le tenais point par le pied, mais par le bout de l'aile. Je me trompais : tu le tenais par une plume ; il te l'a laissée dans la main et s'est envolé. Tu sais comment ensuite il s'est joué de toi, et que de choses il a tentées qui devaient lui tourner à mal! Il ne se voyait pas courir au piège en voulant y pousser les autres ; il oubliait combien étaient onéreux les objets de sa convoitise, quand ils n'eussent pas été superflus.
Sachons donc voir que ce qui provoque notre ambition et nos efforts si laborieux ou ne renferme nul avantage, ou offre encore plus d'inconvénients. Telle chose est superflue, telle autre ne vaut pas notre peine. Mais notre prévoyance ne va pas si loin, et nous appelons gratuit ce qui coûte le plus cher. Ο stupidité de l'homme! Il s'imagine ne payer que ce qui vide sa bourse, et obtenir pour rien ce pour quoi il se donne lui-même. Ce qu'il ne voudrait pas acheter, s'il fallait, en échange, livrer une maison, une propriété d'agrément ou de rapport, il est tout prêt à l'acquérir à prix d'inquiétudes, de dangers, de temps, de liberté, d'honneur.[6] Tant l'homme n'a rien qu'il prise moins que lui-même! Que ne fait-il donc en tout projet et pour toute chose ce que fait quiconque entre chez un marchand? L'objet qu'on désire, à quel prix serait-il livré? Souvent le plus dispendieux est celui qu'on reçoit pour rien. Que d'acquisitions, que de présents je puis te citer qui nous ont arraché notre indépendance[7]! Nous nous appartiendrions, s'ils ne nous appartenaient pas.
Médite ces réflexions dès qu'il s'agira non seulement de gain à faire, mais de perte à subir. Dis-toi ; « Que vas-tu perdre? Ce qui t'est venu du dehors. Tu n'en auras pas plus de peine à vivre après qu'avant. L'avais-tu longtemps possédé? Tu t'en es rassasié avant de le perdre. Si tu ne l'as pas eu longtemps, tu n'en avais pas encore l'habitude. Ce sera de l'argent de moins? Partant, moins de tracas. Ton crédit en diminuera? Tes envieux aussi. Considère tous ces faux biens dont on s'éprend jusqu'à la folie, que l'on perd avec tant de larmes, et comprends que ce n'est point la perte qui fâche, mais l'idée qu'on se fait de cette perte. On la sent, non point par le fait, mais par la réflexion. Qui se possède n'a rien perdu : mais à combien d'hommes est-il donné de se posséder? »