Histoire ecclésiastique (page 2)

Sozomène · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — eglise/sozomene · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

98 lâcheté, est une véritable mort ; qu'ils monteraient bientôt d'eux-mêmes, sans aucune violence étrangère, puisque la mort est une suite naturelle de la naissance qu'après cette vie, qui est: si courte, il faudra rendre un compte exact de ses actions, et commencer une autre vie, qui aura des récompenses éternelles pour la vertu, et des châtiments éternels pour le crime. Qu'entre toutes les vertus, il n'y en a point de si éminente, ni de si glorieuse que de mourir volontairement pour la cause de Dieu. Les Martyrs écoutèrent avec joie ce discours de Siméon, et allèrent gaiment à la mort, Lorsqu'ils eurent été exécutés, Siméon le fut, avec deux Prêtres de son Eglise, dont l'un se nommait Abdecalas, et l'autre Ananias.

CHAPITRE XI.

Continuation de la persécution. Pusice Intendant et Directeur des ouvriers de Sapor, qui assistait à cette sanglante exécution, ayant remarqué qu'Ananias tremblait de peur, au moment qu'on le préparait au supplice, il lui dit :

Fermez les yeux et ayez bon courage, vous verrez bientôt la lumière de Jésus-Christ. Il n'eut pas sitôt achevé cette parole, qu'il fut pris, et conduit devant Sapor. Il lui avoua franchement qu'il était Chrétien, et parce qu'il lui parla avec une grande liberté, de la vérité de notre Religion, et de l'innocence des Martyrs, il fut condamner à un genre de mort extraordinaire. Les bourreaux lui percèrent le cou au haut des muscles et par là lui arrachèrent la langue. Sa fille, qui avait confié à Dieu sa Virginité, fut

99 déférée au même temps, et exécutée à mort.

L'année suivante le jour auquel on célébrait la mémoire de la Passion du Sauveur, et auquel on se préparait à célébrer celle de la Résurrection, on publia dans toute la Perse un Edit, par lequel il était ordonné que tous les Chrétiens seraient punis du dernier supplice, On dit qu'il y en eut un nombre innombrable qui payèrent par le tranchant de l'épée. Les Mages cherchèrent dans les villes, et dans les bourgs ceux qui s'étaient cachés, et plusieurs s'offrirent d'eux-mêmes, de peur qu'ils ne semblassent trahir Jésus-Christ par leur silence. Plusieurs furent exécutés dans le Palais et entre autres, Azadas Eunuque, de la perte duquel Sapor témoigna un très-sensible regret. Il défendit après cela de tuer indifféremment toute sorte de Chrétiens, et ne permit de faire mourir que ceux qui enseignaient la doctrine Chrétienne aux autres.

CHAPITRE XII.

Martyre de Tarbula sœur de Siméon. La Reine ayant été attaquée dans le même temps d'une maladie, Tarbula sœur de l'Évêque Siméon, fille de piété, fut arrêtée avec sa sœur, qui étant veuve, avait renoncé aux secondes noces, et avec une servante qui vivait dans les mêmes exercices de dévotion. Elles furent prises de la sorte sur ce qu'elles avaient été accusées par les Juifs d'avoir usé de maléfices contre la Reine, en haine de ce que Siméon avait été mis à mort. Comme les malades croient aisément les choses les plus tristes les plus funestes, la reine ajouta foi à cette accusation, et la reçut

100 d'autant plus volontiers, qu'elle venait de la part des Juifs, qu'elle tenait fort sincères dans leurs paroles, et fort attachés à son service. Elle faisait profession de leur Religion, et observait toujours leurs cérémonies. Les Mages s'étant saisis de Tarbula, et des deux autres, les coupèrent arec des scies, et ayant fait attacher leurs corps à des fourches, conseillèrent à la Reine de passer à travers, pour ruiner le maléfice, et être guérie de sa maladie. On dit que Tarbula était fort belle, et qu'un Mage en étant devenu éperdument amoureux, envoya lui offrir de la sauver avec ses compagnes, si elle voulait consentir à son désir. Mais au lieu d'y consentir, elle lui reprocha son impudicité, et courut avec joie à la mort, aimant mieux perdre la vie, que la virginité.

Comme par l'Edit de Sapor, il n'était plus permis de présenter indifféremment les Chrétiens mais seulement les Prêtres, et les Docteurs, les Mages en firent une recherche très-exacte, dans toute la Perse, et principalement dans le pays des Adiabéniens, ou il y avait un plus grand nombre de Chrétiens que dans les autres.

CHAPITRE XIII.

Martyre de saint Acepsime, et de ses compagnons. Ils prirent en même temps Acepsime Évêque et plusieurs Ecclésiastiques de son Clergé. Les ayant pris, ils tinrent conseil, et renvoyèrent les Ecclésiastiques, après les avoir dépouillés de leurs biens. Il y eut un Prêtre nommé Jaques, qui suivit volontairement Acepsime, et obtint des Mages la permission de demeurer en prison avec lui. Il

101 le servait avec joie, et pansait les blessures, car les Mages l'avaient fouetté avec des lanières, pour le contraindre à adorer le Soleil, et parce qu'il n'en avait rien voulu faire, ils l'avaient remis en prison. Deux Prêtres, dont l'un se nommait Aithalas, et l'autre Jaques, et deux Diacres Azadane, et Abdiese furent traités pour le même sujet, de la même sorte. Longtemps depuis, le premier des Mages demanda au Roi, ce qu'il lui plaisait qu'on fit de ces prisonniers, et ayant obtenu permission de les traiter comme il le jugerait à propos, à moins qu'ils n'adorassent le Soleil, il leur déclara l'ordre qu'il avait reçu. Quand ils lui eurent répondu, que jamais ils ne trahiraient Jésus-Christ, ni n'adoreraient le Soleil, il les fit tourmenter avec une horrible cruauté. Acepsime mourut en faisant une généreuse profession de la foi. Son corps fut emporté et enterré par des Arméniens, qui étaient en otage parmi les Perses. Les autres ayant été cruellement fustigés, sans mourir de la violence de ce supplice, furent ramenés en prison. Aithalas fut de ce nombre, il eut les bras rompus par la violence, avec laquelle on l'avait étendu pour le battre, et il en perdit de telle sorte l'usage des mains, qu'il fallait lui mettre les aliments dans la bouche.

Il y eut un nombre innombrable de Prêtres, de Diacres, de Moines, de saintes Vierges, et d'autres personnes consacrées au service de l'Eglise, dont la vertu fut couronnée par le martyre. Voici les noms des Évêques, comme je les ai appris: Barbarisme, Paul, Gaddiabe, Sabin, Maréas, Mocius, Jean, Hormisdas, Papas, Jacques, Romas, Maarès, Agas, Bothrés, Abdas, Abdièse, Jean, Abraham, Agdélas, Sapor, Isaac et Dausas. Ce dernier ayant été fait prisonnier par les Perses, et emmené d'un lieu nomme Zabdée, il souffrit généreusement la mort pour la défense de la foi, avec Maréabde Chorévèque et environ deux cent cinquante Ecclésiastiques.

102 CHAPITRE XIV.

Martyre d'un Évêque nommé Mille.

Cruauté de Sapor contre les Chrétiens.

Mille souffrit en ce temps-là le martyre. Il avait d'abord porté les armes parmi les Perses ; mais il avait depuis renoncé à cette profession, pour suivre la manière de vivre des Apôtres. On dit qu'ayant été ordonné Evêque d*une ville de Perse, il y souffrit divers tourments, et que n'ayant pu persuader à personne de se faire Chrétien, il fit des imprécations contre la ville, et la quitta. Les principaux habitants ayant bientôt après fâché le Roi, virent chez eux des troupes avec trois cents Eléphants et la ville fut ruinée de fond en comble, de sorte qu'on sema du blé à l'endroit même où les maisons avaient été autrefois. Mille alla par dévotion à Jérusalem, ne portant que le livre des Évangiles, et de là en Egypte, pour y voir les Moines:. Les Syriens qui ont écrit sa vie, savent combien elle a été pleine de miracles. Pour moi, je ne dirai rien davantage, ni de lui, ni des autres, qui ont souffert le martyre en Perse. Il serait difficile de faire un récit exact de tout ce qui les regarde, et de parler de leurs noms, de leur pays, du genre de leur supplice et des cruautés nouvelles qui furent inventées contre eux : Je dirai seulement qu'on assure que les hommes, et les femmes dont on fait les noms, montent à seize mille, et que le nombre des autres est si grand, que les Perses, les Syriens, et les Edessiens n'ont jamais pu le savoir au vrai, quelque soin qu'ils aient pris de le rechercher.

CHAPITRE XV.

Constantin écrit à Sapor en faveur des Chrétiens. L'Empereur Constantin fut touché d'une extrême douleur, lorsqu'il apprit la cruelle persécution que les Chrétiens souffraient en Perse. Comme il souhaitait avec passion de les soulager» et qu'il ne savait que faire pour cet effet, il reçut des Ambassadeurs de la part de Sapor. Après leur avoir accordé leurs demandes, et en les renvoyant il crut avoir trouvé une favorable occasion d'écrire pour le soulagement des Chrétiens qui étaient en Perse, et de supplier le Roi de les traiter avec plus de douceur.

Il n'y a rien, écrivit-il, dans leur Religion où l'on puisse trouver à redire. Quand ils veulent apaiser la colère de Dieu, ils ne se servent pour cela que de prières, car leur Dieu ne se plaît point au sang. Il ne demande que la pureté d'une âme, qui tend à la vertu, et à la piété.

L'Empereur fait ensuite espérer à Sapor que Dieu lui sera propice, s'il traite humainement les Chrétiens, et confirme cette espérance par l'exemple de ce qui était arrivé, tant à Valérien qu'à lui-même. Quant à lui, il était parti dès lors de l'Océan et de l'extrémité d'Occident avec le secours du Ciel, qu'il avait attiré par le mérite de la piété, et avait réduit à son obéissance tout l'Empire, avait heureusement terminé plusieurs guerres, tant contre les étrangers, que contre les usurpateurs domestiques, et n'avait pour cela ni sacrifié de victimes, ni consulté de devins, mais fait seulement une prière sainte,et porté a la tê- 104 te de son armée l'Etendard de la Croix. Pour Valérien il régna fort heureusement, tant qu'il s'abstint de persécuter l'Eglise. Mais depuis qu'il l'eut persécutée, la Justice divine le livra aux Perses, et le laissa misérablement périr entre leurs mains. Voila ce que Constantin écrivit à Sapor en faveur des Chrétiens de Perse, ne se contentant pas de traiter humainement ceux d'entre eux, qui relevaient de la puissance, s'il ne protégeait encore ceux qui vivaient dans les pays étrangers. suite

précédent CHAPITRE XVI.

Eusèbe et Théognis sont rétablis dans leurs Eglises. Arius obtint bientôt après la célébration du Concile de Nicée, permission de sortir du lieu ou il avait été exilé, bien qu'il ne l'eût pu obtenir de rentrer dans Alexandrie. Nous dirons dans sa suite de cet ouvrage ce qu'il fit pour avoir la liberté de retourner en Egypte. Eusèbe Evêque de Nicomédie, et Théognis Évêque de Nicée se rétablirent peu après dans leurs sièges, et en changèrent Amphion, et Chreste qui avaient été laissés en leur place. Pour se rétablir de la sorte, ils présentèrent aux Évêques un écrit, contenant une espèce de rétractation, dont voici les termes.

Quoi que nous avions été condamnés par votre piété, sans avoir été entendus, nous n'avions pas cru devoir rompre le silence, pour nous plaindre de cette condamnation. Mais parce qu'il n'est pas juste de le garder dans un temps, où il ne servirait qu'à autoriser contre nous la calomnie : Nous vous déclarons que nous sommes unis avec vous dans la profession de la même foi, que nous n'a- 105 vons jamais tenu aucune erreur, et qu'après avoir examiné avec soin le terme de consubstantiel, nous acceptons la paix de tout notre cœur. Ayant proposé pour la sûreté, et pour la tranquillité de l'Eglise les pensées, qui nous sont venues dans l'esprit et ayant pris soin de confirmer ceux auxquels nous étions obligés de rendre ce devoir, nous avons signé la décision de la foi sans signer les anathèmes. Ce n'est pas que nous trouvassions aucune chose à redire à la décision. Mais c'est que nous n'étions pas pe d'ordonner dans le saint Concile, et nous l'approuvons, non pour être ennuyés de demeurer en exil, mais pour ne vouloir donner aucun sujet de nous soupçonner d'hérésie. Si vous nous faites la grâce de nous permettre de vous aller trouver, vous reconnaîtrez que nous sommes dans le même sentiment que vous, et parfaitement attachés à vos décisions.

L'accusé s'étant justifié de ce qu'on lui supposait, et ayant été rappelé, il serait étrange que nous fournissions par notre science des preuves contre nous à la calomnie. Nous vous conjurons donc par la charité, que vous avez pour JESUS-CHRIST, de présenter nos prières à l'Empereur, d'ordonner promptement de nous, ce que vous jugerez à propos.

Voila comment Eusèbe et Théognis ayant changé de sentiment, furent remis en possession de leurs Eglises.

106 CHAPITRE XVII.

Athanase est ordonné Évêque d'Alexandrie. De sa jeunesse et de son éducation. Ce fut dans le même temps qu'Alexandre Évêque d'Alexandrie se sentant proche de sa fin, désigna par l'ordre de Dieu, comme je me le persuade, Athanase pour être son successeur On dit que ce dernier tâcha de s'enfuir de peur d'être ordonné, et Qu'Alexandre l'obligea d'y consentir. Apollinaire Syrien., en rend témoignage en ces termes. L'impiété fait une guerre continuelle à la piété. Elle se déclara d'abord contre le bienheureux maître de ce saint homme auquel il était soumis, comme un fils l'est à son père, et ensuite contre lui-même, lorsqu'étant appelle à la dignité Episcopale, il s'enfuit pour l'éviter ; et fut trouvé, par l'aide de Dieu, qui avait révélé à son bienheureux prédécesseur, que c'était lui qui devait remplir sa place. Quand il fut proche de sa mort, il appela Athanase qui était absent. Un autre du même nom qui était présent lui ayant répondu, il ne lui dit rien, parce que ce n'était pas lui qu'il avait appelé, et continua toujours d'appeler, non celui qui était présent, mats l'autre qui était absent, et qu'il nommait pour lui succéder. le bienheureux Alexandre étant rempli de l'esprit de prophétie : dit :Tu penses, t'être échappé Athanase, mais tu ne t'échapperas pas, marquant par-là qu'il était destiné à combattre.

Voila ce qu'Apollinaire rapporte. Les Ariens assurent qu'après la mort d'Alexandre, tous ceux qui avaient suivi son parti, que ceux

107 qui suivaient celui de

Méléce demeurèrent unis ce communion, et que les Évêques de là Thébaïde, et de l'Egypte s'étant assemblés au nombre de cinquante quatre, convinrent ensemble, et se promirent réciproquement avec serment de n'élire que d'un commun consentement un Evêque d'Alexandrie, mais que sept de ces Évêques ordonnèrent secrètement Athanase contre la volonté des autres, et contre leur propre serment, et que pour ce sujet plusieurs tant du peuple que du Clergé d'Egypte s'éloignèrent de sa communion.

Pour moi, je suis persuadé qu'il est parvenu par un ordre particulier de la Providence à la dignité Episcopale, étant intelligent, éloquent, et courageux pour résister aux desseins de ses ennemis, tel qu'il fallait qu'un Évêque fût en ce temps-là. Il était très capable d'instruire le peuple, et de s'acquitter des autres fonctions pastorales, et il semble qu'il les avait apprises de lui-même. On dit qu'il lui arriva dans la jeunesse ce que je raconterai en cet endroit. Les habitants d Alexandrie célèbrent tous les ans avec une grande solennité la fête d'un de leurs Evêques nommé Pierre, qui souffrit autrefois le martyre. Alexandre ayant dit la Messe le jour de cette fête selon la coutume, attendait ceux qui devaient dîner avec lui ; étant seul il jeta les jeux du côté de la mer, et aperçut de loin des enfants qui jouaient sur le rivage, et qui imitaient les cérémonies de l'Eglise. Il prit plaisir à ce divertissement, tant qu'il le crut innocent; mais quand il vit que ces enfants représentaient ce qu'i y a de plus auguste, et tout ensemble de plus secret dans les Mystères, il en fut un peu troublé, et ayant appelé les principaux de ses Ecclésiastiques ; il fit prendre ces enfants, et leur demanda à quel jeu ils jouaient, et ce qu'ils avaient accoutumé d'y faire, et d'y dire. Ils ne voulurent pas d'abord avouer la vérité, enfin étant pressés par Alexandre, ils 108 conférèrent qu'Athanase était leur Evêque et qu'il avait baptisé quelques enfants. Alexandre les ayant envoyé quérir les interrogea exactement touchant ce qu'Athanase leur avait fait et dit en jouant, touchant ce qu'il leur avait appris, et ce qu'ils lui avaient répondu, et ayant reconnu que l'usage de l'Eglise avait été ponctuellement observé, il en conféra avec ses Prêtres, et jugea ne devoir pas devoir baptiser une seconde fois, ces enfants, qui avaient été si heureux, que de recevoir la grâce du baptême dans la simplicité. Il suppléa seulement en eux ce qui dépend absolument du ministère du Prêtre. Il remit Athanase, et les autres enfants qui avaient fait les Prêtres, et les Diacres, entre les mains de leurs parents, avec charge de les faire bien instruire, qu'ils devinssent un jour capables des fonctions, qu'ils avaient voulu imiter. Il prit bientôt après Athanase dans sa maison, et se servit de lui en qualité de Secrétaire. Comme il avait été fort bien élevé et qu'il avait étudié en Grammaire, et en Rhétorique, il donna des preuves de sa sagesse, et de sa suffisance avant que d'être élevé à la dignité d'Évêque. Mais depuis qu'il eut été élu, pour succéder à Alexandre, La réputation s'accrut beaucoup plus qu'auparavant, et fut soutenue d'un côté par le mérite de ses vertus, et de l'autre par le témoignage du grand Antoine. Ce saint Solitaire l'allait trouver toutes les fois qu'il l'envoyait quérir, et approuvait ses sentiments sur le sujet de la divinité du Fils de Dieu. Enfin il fut toujours son ami particulier et eut de l'éloignement de ses ennemis.

109 CHAPITRE XVIII.

Athanase refuse d'admettre Arius à la communion. Contestations entre les Évêques.

Les partisans d'Arius, et de Méléce le rendirent fort célèbre : car quelque piège qu'ils lui tendissent, ils ne purent jamais le surprendre. Eusèbe Évêque de Nicomédie lui écrivit pour le porter à admettre les Ariens à sa communion. et le fit menacer de lui rendre de mauvais offices, s'il refusait de les y admettre. Athanase ne s'étant rendu, ni à ces prières, ni à ces menaces, et ayant soutenu qu'on ne devait point recevoir dans l'Eglise, les auteurs d'une nouvelle hérésie, et qui avaient été condamnés par le Concile de Nicée, Eusèbe fit en sorte que l'Empereur permit à Arius de sortir du lieu où il avait été exilé. Je dirai incontinent de quelle manière cela se passa. Les Évêques eurent alors des contestations ensemble, touchant le terme de consubstantiel ; qu'ils examinèrent fort exactement. Les uns croyaient qu'on ne le pouvait approuver sans impiété, sans ôter au Fils de Dieu la subsistance, et uns tomber dans l'erreur de Montan, et de Sabellius. Ceux qui le soutenaient n'avaient pas moins d'éloignement des défenseurs du sentiment contraire, qu'ils en avaient des Païens, et se persuadaient qu'ils introduisaient, comme eux, la pluralité des Dieux. Eusèbe surnommé Pamphile, et Eustate Evêque d'Antioche prirent plus grande part que les autres dans cette dispute. Car quoi qu'ils avouassent tous deux, que le Fils de Dieu a sa propre subsistance, ils ne laissèrent pas de s'accuser réciproquement, comme s'ils ne se fussent pas entendus. Eustate accusait Eusèbe d'altérer

110 ce qui avait été ordonné dans le Concile de Nicée, et Eusèbe soutenant qu'il approuvait tout ce qui avait été ordonné dans ce Concile, reprochait à Eustate, qu'il tenait l'erreur de Sabellius.

CHAPITRE XIX.

Concile d''Anitoche. Un Concile ayant été assemblé à Antioche, Eustate fut déposé du Siège de cette Eglise. La plupart disent, qu'il ne fut déposé qu'en haine de ce qu'il soutenait la foi du Concile de Nicée, et qu'il accusait d'Arianisme Eusèbe surnommé Pamphile, Paulin Evêque de Tyr, et Patrophile Évêque de Scythopole desquels presque tous les Evêques d'Orient suivaient les sentiments, bien qu'on eût cherché un autre prétexte, qui était de l'accuser d'avoir déshonoré par les crimes, la dignité du Sacerdoce. Sa déposition excita une si grande sédition, que peu s'en fallut que le peuple ne prît les armes. Cela lui nuisit extrêmement dans l'esprit de l'Empereur, qui le soupçonna d'avoir été auteur de ce désordre. II envoya néanmoins un Officier de son Palais, poux l'apaiser par sa seule autorité, et sans ordonner de peine. Ceux qui avaient déposé Eustate, s'étant persuadés que leur sentiment serait embrassé de tout le monde, s'ils pouvaient mettre sur le Siège de l'Eglise d'Antioche, un homme qui fût de leur parti et qui fut tout ensemble connu de l'Empereur, et en grande réputation de doctrine et d'éloquence, et ayant jeté pour cet effet les yeux sur Eusèbe surnommé Pamphile, ils écrivirent à l'Empereur, que le peuple souhaitait de l'avoir pour Évêque. il est vrai qu'il avait été demandé

111 par tous ceux tant du peuple, que du Clergé qui n'étaient pas amis d'Eustate. Mais il écrivit à l'Empereur, pour s'excuser d'accepter cette dignité, et l'Empereur approuvant son excuse parce qu'il était défendu par les règles de l'Eglise dé passer d'un Evêché à un autre, lui récrivit qu'il était heureux d'être estimé digne d'être Evêque non d'une ville, mais de l'univers. Il écrivit aussi au peuple d'Antioche pour lui remontrer qu'il ne devait pas désirer l'Evêque d'une autre ville, puisqu'on ne doit point désirer le bien d'autrui. .Enfin il écrivit au Concile et lui fit dans sa lettre, l'éloge de la modestie qu'Eusèbe avait eue de refuser l'Evêché de la ville d'Antioche. Et parce qu'il avait appris qu'Euphronius de Cappadoce, et George d'Arétuse étaient deux Prêtres d'une doctrine très-orthodoxe, il manda aux Évêques qu'ils sacrassent l'un des deux, ou quelque autre qu'ils en auraient jugé digne. Les Évêques ayant reçu cette lettre de l'Empereur, sacrèrent Euphronius. J'ai appris qu'Eustate souffrit cette accusation calomnieuse, et cette déposition injuste avec beaucoup de modération. C'était un homme qui, outres sa grande probité, avait acquis une rare éloquence, comme il paraît par ses ouvrages, qui sont écrits d'un style digne des anciens, et avec une grande élégance, et une grande pureté de langage.

112 CHAPITRE XX.

Maxime succède à Macaire dans le gouvernement de l'Eglise de Jérusalem.

Marc qui avait succédé à Silvestre, et qui avait gouverné fort peu de temps après lui l'Eglise de Rome, étant mort, Jules fut élu pour remplir sa place. Quant à celle de Jérusalem, Maxime en prit le gouvernement après Macaire. On dit que ce Macaire l'avait ordonné Evêque de Diospole, mais que le peuple de Jérusalem, à qui la générosité avec laquelle il avait confessé le nom de Jésus-Christ, et la réputation de ses autres vertus, le rendait fort recommandable, le retint, parce qu'il le désignant secrètement pour être un jour son Pasteur. L'appréhension qu'on eut d'exciter une sédition, fut cause que l'on élut un autre Evêque de Diospole, et que l'on laissa Maxime à Jérusalem, pour y exercer les fonctions de la Charge Episcopale, conjointement avec Macaire. Ceux qui ont examiné cette affaire avec soin, assurent que Macaire consentit au désir que le peuple avait de retenir Maxime, et qu'après l'avoir ordonné Evêque de Diospole, il se repentit de ne l'avoir pas plutôt réservé pour être son successeur, en considération de la pureté de sa foi, et de la générosité de sa confession, qui le rendait si cher au peuple. Il appréhendait qu'Eusèbe et Parrophile partisans d'Arius n'en choisissent un après sa mort, qui fut infecté de leur erreur, et il l'appréhendait avec d'autant plus de fondement, qu'ils avaient déjà excité des troubles durant sa vie, et ne se tenaient en repos que depuis qu'il les avait retranchés de sa communion.

CHAPITRE XXI.

Accord entre les partisans d''Arius, et de Mélèce. Erreur d'Arius favorisée par Eusèbe et par Théognis. La contestation excitée entre les Egyptiens n'avait pu encore être terminée. Le Concile de Nicée avait absolument condamné l'hérésie, et reçu les partisans de Méléce aux conditions que j'ai dites. Lorsqu'Alexandre retourna en Egypte, Méléce lui rendit les Eglises qu'il avait usurpées, et passa le reste de sa vie dans la ville de Lyco. S'étant senti peu de temps après, proche de sa fin, il nomma Jean son ami particulier, pour être son successeur, contre l'ordonnance do Concile, et excita de nouveaux troubles. Quand les Ariens virent que les sectateurs de Mélèce troublaient l'Eglise, ils commencèrent aussi à se remuer. Car comme il arrive souvent qu'on se partage en de pareilles contestations, les uns approuvèrent la doctrine d'Arius, les autres soutinrent, qu'il était juste que ceux qui avaient été ordonnés par Méléce, fussent le gouvernement de l'Église. Bien que sectateurs de Mélèce, et ceux d'Arius eussent été par le passé de différents sentiments, ils accordèrent alors par jalousie de ce que le peuple était fort attaché aux Prêtres de l'Eglise Catholique, et s'unirent ensemble contre le Clergé d'Alexandrie, attaquèrent leurs ennemis communs et se défendirent contre eux, de sorte que par la suite du temps, ceux qui tenaient l'opinion d'Arius furent appel&s Méléciens en Egypte bien que ceux-ci n'eussent aucun différend avec les Catho-

114 liques.si ce n'est touchant la primauté, et touchant le gouvernement de l'Eglise; au lieu que les Ariens tiennent la même doctrine qu'Arius. Mais bien que les uns et les autres ne fussent point d'accord ensemble touchant le fond des questions, et qu'ils se condamnassent réciproquement dans le secret de leur cœur, ils dissimulèrent leurs sentiments, pour exercer. la haine commune, qu'ils portaient aux Catholiques, et pour venir à bout de leurs desseins. Les Meléciens ayant souvent conféré depuis ce temps-là, touchant les matières contestées, apprirent les sentiments des Ariens, et commencèrent à les soutenir.

Ces contestations aigrirent de nouveau les esprits, de sorte que plusieurs tant du Clergé, que du peuple se séparèrent de la communion des autres. On renouvela la dispute touchant l'opinion d'Arius à Constantinople, et en plusieurs autres villes, et principalement en celles des Provinces de Bithynie et d'Hellespont. Enfin on dit qu'Eusèbe Evêque de Nicomédie, et Théognis Évêque de Nicée ayant corrompu le Secrétaire entre les mains duquel Constantin avait mis les actes du Concile de Nicée, effacèrent leurs signatures, et eurent la hardiesse de publier que le Fils de Dieu ne doit point être appelé consubstantiel à son Père. On dit qu'Eusèbe ayant été accusé sur ce sujet devant l'Empereur, il lui répondit avec une grande assurance : Si cette robe, lui dit-il, avait été coupée en ma présence, je ne dirais jamais que les parties fussent de la même substance. L'Empereur fut très-fâché de voir renaître des questions qu'il croyait que le Concile de Nicée avait entièrement éteintes. Il trouva surtout, fort mauvais qu'Eusèbe, et Théognîs eussent admis à leur communion certains habitants d'Alexandrie, dont la doctrine n'était point orthodoxe, et que le Concile avait soumis à la pénitence, et qu'il avait lui-même relé-

115 gués comme les principaux auteurs des discordes. Quelques-uns assurent qu'il les condamna au bannissement pour ce sujet. Mais j'en ai déjà dit ce que j'en avais appris par le rapport de ceux qui étaient les mieux informés de cette affaire.

CHAPITRE XXII.

Entreprises des ariens et des Méléciens centre saint Athanase. Eusèbe, et Théognis furent les premiers auteurs de tous les maux que souffrit saint Athanase. Comme ils avaient grand crédit auprès de l'Empereur, ils l'employèrent, pour faire en sorte qu'Arius, avec qui ils étaient liés et d'amitié, et e doctrine, fût rétabli dans Alexandrie, et qu'Athanase en fût chassé. Ils l'accusèrent devant l'Empereur d'avoir excité tous les troubles dont l'Eglise était agitée., et d'en fermer seul la porte à ceux qui souhaitaient de tout leur cœur y rentrer, qu'il n'y avait que lui seul à éloigner pour rétablir la paix, et la bonne intelligence. Ces accusations étaient appuyées par un grand nombre d'Évêques, et d'autres Ecclésiastiques qui étaient avec Jean, qui prétendaient être fort orthodoxes, et qui attribuaient a Athanase, et aux Évêque se son parti toutes les violences qui avaient été commises, comme l'embrasement des Eglises, les empoisonnement, les tourments et les meurtres. Mais lorsqu'Athanase eut écrit à l'Empereur, et que par sa lettre, il eut reproché aux sectateurs de Jean, que leur ordination était illégitime, qu'ils renversaient ce qui avait été établi au Concile de Nicée, qu'ils tenaient une mauvaise doctrine, qu'ils intentaient des ac-

116 cusations calomnieuses, et excitaient des séditions contre ceux qui tenaient une doctrine Orthodoxe, touchant la divinité, ce Prince ne savait à qui il devait ajouter foi. Comme il se sentait fort importuné des accusations que les deux partis formaient continuellement, et qu'il ne souhaitait rien tant que la paix, il écrivit à Athanase, qu'il ne refusât plus l'entrée de l'Eglise à personne et que s'il apprenait qu'il l'eût refusée, il le chasserait d'Alexandrie. Voici les termes de sa lettre :

Puisque vous savez mon intention, ne fermez l'Eglise à aucun de ceux qui désireront d'y entrer, car si j'apprends que vous l'ayez fermée, j'enverrai vous déposer, et vous conduire hors d'Alexandrie. Mais Athanase ayant récrit à Constantin, et lui ayant persuadé que les Ariens ne devaient point être admis à la communion Ecclésiastique Eusèbe désespéra de venir à bout de ses desseins, tant qu'Athanase les traverserait, et crut devoir se défaire de lui par quelque moyen que ce fût. Mais parce qu'il n'avait point de prétexte de faire une si grande entreprise, il promit aux Méléciens de leur être favorable auprès de l'Empereur, pourvu qu'ils voulussent intenter une accusation contre Athanase. Ils l'accusèrent donc d'abord d'avoir imposé aux Egyptiens un tribut sur les tuniques de lin, et les accusateurs adorèrent qu'il avait exigé d'eux leur part de ce tribut. Mais Apis et Macaire Prêtres de l'Eglise d'Alexandrie, qui étaient alors à la Cour, tâchèrent de dissiper cette calomnie. Athanase ayant été mandé pour y répondre, fut encore accusé d'avoir conjuré contre l'Empereur, et d'avoir envoyé pour cet effet une cassette pleine d'or à un nommé Philuméne. Mais l'Empereur ayant reconnu la vérité, permit à Athanase de retourner en son pays, et écrivit au peuple d'Alexandrie que c'était un homme d'une saine doctri-

117 ne, et d'une parfaire équité, qu'il avait été bien aise de l'entretenir. et qu'il avait reconnu qu'il était l'esprit de Dieu, et que n'ayant été accusé que par jalousie, son innocence avait triomphé de la calomnie. Et parce qu'il avait appris qu'il y avait de grandes contestations en Egypte au sujet d'Arius, et de Mélèce, il exhorta le peuple par la même lettre à faire une sérieuse réflexion sur les Jugements de Dieu, à vivre en bonne intelligence, et à éloigner ceux qui troublaient la paix. Voila comment ce Prince prenait tous les soins possibles pour rétablir la concorde, et l'union entre les fidèles.

CHAPITRE XXIII.

Saint Athanase est faussement accusé d'avoir coupé la main à Arsène. Les premières accusations n'ayant pas réussi aux Méléciens, ils en intentèrent de nouvelles ; l'une fut de charger Athanase d'avoir rompu un vase qui servait à la célébration des Mystères, et l'autre d'avoir tué Arsène, de lui avait coupé le bras, et de s'en servir pour faire des maléfices. On dit que cet Arsène était un Clerc, qui ayant commis quelque crime s'était caché de peur d'être convaincu, et d'être puni par son Évêque. Les accusateurs d'Athanase ayant cherché cet Arsène avec soin, et l'ayant trouvé, lui promirent toute sorte de protection, et de sûreté, et le menèrent secrètement dans un Monastère chez un Prêtre de ses amis, et de leur parti, nommé Prine. Après l'avoir caché de la sorte, ils allèrent publier partout qu'Athanase l'avait fait mourir. Ils

118 avaient suborné un

Moine nommé Jean pour lui faire appuyer cette accusation. Le bruit en ayant été répandu partout, et étant arrivé jusques aux oreilles de l'Empereur, Athanase appréhenda d'être condamné par des juges prévenus de ces faux préjugés, usa d'autant d'adresse que ses ennemis avaient de malice, et n'oublia rien pour empêcher que la Vérité ne fût obscurcie par la calomnie. Il était difficile de ruiner l'accusation, autrement qu'en montrant qu'Arsène, qu'on disait qu'il avait fait mourir, était vivant. Il envoya donc le chercher par un Diacre de la fidélité duquel il était très-assuré. Ce Diacre étant allé dans la Thébaïde, apprit de quelques Moines qu'il était caché chez Prine, et s'y étant rendu, il n'y trouva plus Arsène qu'on avait emmené dans l'Égypte inférieure, au premier bruit de son arrivée, mais il y trouva Prine, et Elie un de ses amis qu'on disait avoir mené Arsène ailleurs, et les déféra tous deux au Commandant des troupes d'Egypte, qui les ayant interrogés leur fit avouer qu'Arsène était vivant, qu'il avait été caché dans leur maison et qu'il était en Egypte. Athanase ayant eu soin que tout ceci fut rapporté à Constantin, ce Prince lui écrivit qu'il continuât à s'acquitter de ses fonctions avec sa vigilance ordinaire, sans se mettre en peine des pièges que les Méléciens lui tendaient, qu'il savait qu'ils ne lui avaient suscité que par jalousie ces accusations calomnieuses qui troublaient la paix de l'Eglise, et qu'il les punirait selon la rigueur des lois, s'ils ne demeuraient en repos. Il ordonna que sa lettre fût lue devant tout le peuple, afin que chacun sût son intention. Les Méléciens étonnés de ces menaces, vécurent dans quelque sorte de retenue. Cependant toutes les Églises d'Egypte jouissaient d'une paix profonde sous la conduite d'un si grand Evêque, et étaient accrues de jour en jour par la multitude incroya- 119 ble, tant de Païens, que d'Hérétiques qu'il convertissait à la foi.

CHAPITRE XXIV.

Les Indiens font profession de la Religion Chrétienne. Nous avons appris qu'en ce temps-là, les peuples les plus éloignés des Indes, qui n'avaient rien entendu de la prédication de saint Barthélémy, furent convertis à la foi par le ministère d'un Prêtre nommé Frumentius. Il est nécessaire de remarquer par quelle occasion il fut ordonné, pour faire voir que la Religion Chrétienne n'est pas une invention humaine, comme le prétendent certains imposteurs qui avancent les mensonges les plus ridicules. Les plus célèbres Philosophes de la Grèce ont eu la curiosité de voyager dans les pays étrangers. Platon ami de Socrate a demeuré longtemps en Egypte, pour apprendre les Mystères de cette nation. Il a aussi fait voile en Sicile, pour y voir des montagnes d'où sortent des fleuves de feu, qui inondant la campagne la rendent si stérile, qu'elle ne peut porter ni arbres, ni grains, non plus que les champs de Sodome. Empédocle fameux Philosophe qui a expliqué sa doctrine en Vers Héroïques, considérant attentivement ces feux, et recherchant la cause de leurs saillies, se jeta dedans, sans savoir pourquoi il se procurait ce genre de mort. Démocrite de l'île de Cos témoigne lui-même avoir beaucoup voyagé, et avoir passé quatre-vingt ans dans les pays étrangers. Plusieurs autres des plus âgés de la Grèce, tant anciens que modernes ont été touchés de la même curiosité. Mérope Philosophe

120 natif de Tyr, ville de

Phénicie ayant voulu suivre leur exemple, alla jusques aux Indes accompagné de deux jeunes hommes qui étaient ses parents, et qu'il avait soin d'instruire, dont l'un se nommait Frumentius, et l'autre Edésïus. Après avoir parcouru les Indes, et y avoir vu ce qu'il lui plut, il se résolut de s'en retourner sur un vaisseau, qui était prêt de partir pour l'Egypte. Le vaisseau étant abordé à un Port pour prendre de l'eau, ou quelque provision, les Indiens, qui venaient de rompre l'alliance qui était auparavant entre eux et les Romains, s'en rendirent maîtres, et firent mourir tous ceux qui étaient dessus, à la réserve de Frumentius, et d'Edésius dont la jeunesse leur donna de la compassion. lis en firent un présent à leur Roi, qui fit Édésius son Echanson, et Frumentius dont il reconnut d'abord la fidélité, et la prudence, son Trésorier. Après qu'ils l'eurent servi durant plusieurs années avec une parfaire fidélité, quand il fut prêt de mourir, il les affranchit, et leur permit de demeurer où il leur plairait. Ils avaient dessein de retourner à Tyr. Mais la Reine les pria de demeurer à la Cour, et de prendre la conduite des affaires jusques à ce que le Roi son fils fût en âge de gouverner par lui-même. Ils se rendirent aux prières de cette Princesse, et prirent l'administration du Royaume. Frumentius, soit de lui-même, ou par une inspiration divine, s'enquit s'il y avait des Chrétiens dans les Indes, où s'il y avait des marchands Romains. Quand on en eut trouvé, et qu'on les lui eut amenés, il les reçut très-civilement, et leur commanda de bâtir des Eglises pour s'y assembler, et pour y servir Dieu selon l'usage, et les cérémonies qui s'observent dans l'étendue de l'Empire Romain. Lorsque le Roi fut parvenu à l'âge de puberté, ils le supplièrent, et la Reine sa mère de leur permettre de s'en retourner. Bien

121 que leur départ fut fort fâcheux à ce Prince, et à cette Princesse, ils ne laissèrent pas d'y consentir. Edésius alla a Tyr pour y voir ses parents, et y fut élevé peu de temps après à l'honneur du Sacerdoce. Frumentius préférant la piété, et le service de Dieu à l'amour de sa patrie et de ses proches, alla â Alexandrie, y conféra avec Athanase, lui représenta l'état où était la Religion Chrétienne dans les Indes, et le besoin qu'elle avait d'un Évêque, Athanase ayant assemble les Prêtres qui étaient alors dans son Clergé, et ayant conféré avec eux sur ce sujet, jusqu' il n'y avait personne si propre que Fromentius pour être Évêque des Indes, puisqu'il y avait déjà jeté les premières semences de la foi. Frumentius étant donc retourné aux Indes, s'y acquitta si dignement des fonctions de la charge Episcopale, qu'il n'y fut pas moins admiré qu'un Apôtre. Dieu l'y rendit célèbre par les miracles, et par les guérisons extraordinaires.

CHAPITRE XXV.

Concile de Tyr. Déposition de saint Athanase. La malignité des ennemis de saint Athanase lui suscita de nouvelles affaires, et excita contre lui la haine de l'Empereur, et un grand nombre d'accusateurs. Le Prince importuné de leurs plaintes, et de leurs clameurs, convoqua un Concile à Césarée, ville de Palestine. L'appréhension qu'Athanase eut d'être opprimé par les artifices d'Eusèbe Evêque de Césarée, d'Eusèbe Evêque de Nicomédie, et de quelques autres de leur parti, l'empêcha de se trouver à ce Concile, bien qu'il y eût été invité. Il différa du-

122 rant trente mois d'y comparaître, quelques instances dont on usât pour l'y obliger. Mais enfin il fut contraint de se rendre à cette ville. Les Evêques d'Orient qui y étaient assemblés le pressèrent de répondre à l'accusation formée contre lui, de la part de Jean, par Callinique Évêque, et par Ischyrion Prêtre. Les chefs de cette accusation étaient qu'il avait rompu un vase, qui servait à la célébration des Mystères, qu'il avait renversé la chaise Episcopale, qu'il avait fait mettre plusieurs fois cet Ischyrion sous les fers, et qu'il l'avait calomnieusement acculé devant Hygin Gouverneur d'Egypte, d'avoir jeté des pierres aux statues de l'Empereur, qu'il avait déposé Callinique Évêque de Péluse, qui avait communiqué avec Alexandre en haine de ce qu'il avait refusé de communiquer avec lui, jusques à ce qu'il se fut justifié de ce qu'on l'accusait, d'avoir rompu un vase destiné à la célébration des Mystères ; qu'il avait commis le gouvernement de l'Eglise de Péluse à un Prêtre nommé Marc, bien qu'il eût été déposé ; qu'il avait fait garder Callinique par des soldats, lui avait fait donner la question, et l'avait traduit devant divers Tribunaux. Il y avait outre cela plusieurs Evêques du parti de Jean, comme Euple, Pacome, Isaac, Achillas, et Herméon oui l'accusaient d'avoir commis des violences, et des outrages. De plus, ils l'accusaient tous ensemble, de n'avoir été élevé à la dignité Episcopale, que par le parjure de quelques personnes, parce que les Evêques étaient demeurés d'accord qu'aucun ne serait ordonné, qu'il ne se fût auparavant justifié devant eux des crimes qui lui étaient imposés ; de les avoir trompés, de n'avoir voulu leur faire aucune satisfaction depuis qu'ils s'étaient séparés de sa communion ; et au contraire de leur avoir fait des violences, et de les avoir mis en prison.

Ils renouvelèrent après cela l' accusation d'avoir fait

123 mourir Arsène, et de lui avoir coupé la main, et comme il arrive d'ordinaire dans les affaires ou plusieurs conspirent pour perdre un ennemi commun, il parut tout d'un coup de nouveaux accusateurs, qui jusques alors avaient toujours passé pour amis de l'accusé. Enfin, on lut un écrit contenant les acclamations que le peuple d'Alexandrie avait faites à son occasion, et par lesquelles il semblait refuser de s'assembler dans l'Église, selon la coutume. Athanase ayant été pressé de se justifier, et s'étant plusieurs fois présenté devant les Juges, repoussa quelques-unes des accusations, qui étaient formées contre lui, et demanda du temps pour répondre aux autres. Il était dans une extrême perplexité quand il considérait le crédit que ses accusateurs avaient auprès de ses Juges, le nombre de sectateurs d'Arius, et de Méléce qui étaient prêts de déposer contre lui, l'indulgence dont on usait envers les accusateurs après qu'il les avait convaincus de calomnie, comme dans la cause d'Arsène, auquel on prétendait qu'il avait coupé le bras, et dans celle d'une femme, à laquelle on disait qu'il avait donné de l'argent pour la corrompre. On avait très-clairement reconnu, non seulement la fausseté, mais encore l'extravagance de ces deux accusations. Comme cette femme accusait Athanase en présence des Evêques de l'avoir violée, Timothée Prêtre de l'Eglise d'Alexandrie qui était auprès d'Athanase, et qui était convenu avec lui de répondre à cette femme, lui dit : Quoi vous ai-je violée ? La femme lui répondit, qu'oui, et lui marqua les circonstances du lieu, et du temps. Quant à Arsène, Athanase le produisit devant les Jugés, fit voir qu'il avait deux mains, et deux bras, et demanda que ses accusateurs rendissent raison du bras, et de la main qu'ils avaient montrée pour appuyer leur calomnie. On dit que cet Arsène ayant appris qu'A-

124 thanase était accusé de l'avoir tué, et était en peine pour ce sujet, s'enfuit du lieu ou l'on l'avait caché, et arriva à Tyr, le jour de devant celui auquel l'affaire devait être jugée. Ces deux accusations ayant été repoussées de la sorte, on ne fit aucune mention de la première dans les actes du Concile parce qu'elle parut trop contraire à l'honnêteté, et à la bienséance. Quant à la seconde, les accusateurs croyaient se justifier suffisamment, en disant qu'un Évêque nommé Plusien avait brûlé la maison d'Arsène par le commandement d'Athanase, et l'avait fait ensuite attacher à une colonne, et cruellement fustiger, et enfin enfermer dans une étroite prison, qu'ayant trouvé moyen de s'enfuir, il s'était caché et qu'on avait eu raison de croire qu'il était mort, puisqu'il ne paraissait plus: que la réputation qu'il avait acquise par la générosité avec laquelle il avait fait profession de la foi durant la persécution, l'ayant rendu très-cher aux Evêques du parti de Jean, ils l'avaient cherché avec tout le soin qui leur avait été possible.

Lorsqu'Athanase faisait réflexion sur toutes ces circonstances, il ne pouvait s'empêcher de craindre le succès du jugement, ni même d'appréhender que ses ennemis lui tendissent un piège pour le perdre. Enfin après plusieurs séances, le Concile étant rempli de confusion et de désordre, et les accusateurs criant confusément avec quantité d'autres personnes qui étaient autour des Sièges, qu'Athanase était un violent, un scélérat, un homme indigne du Sacerdoce, et qu'il le fallait déposer, ceux qui étaient préposés de la part de l'Empereur pour maintenir l'ordre et la discipline, le firent sortir secrètement de peur qu'il ne fût mis en pièces par ces furieux. Pour lui quand il vit qu'il ne pouvait demeurer à Tyr en sûreté, ni espérer aucune justice de ses Juges qui étaient dévoués à ses ennemis, il alla à Constantinople. Le Concile le condamna

125 en son absence, le déposa, et lui défendit de retourner â Alexandrie, de peur qu'il n'y excitât des séditions. Il établit Jean, et ceux de son parti dans les fonctions de leur ordre, déclarant qu'ils en avaient été privés injustement. Ces Evêques envoyèrent ensuite à l'Empereur une relation de ce qu'ils avaient fait dans leur assemblée, et écrivirent aux autres Évêques pour les avertir de n'entretenir plus aucune communion avec Athanase; parce qu'il avait été convaincu des crimes, dont ils avaient pris connaissance, et que la manière dont ils s'était retiré, donnait lieu de croire qu'il était coupable de ceux pour lesquels ils n'avaient pu le juger. Ils déclarèrent ensuite qu'ils avaient été obligés de le condamner comme ils avaient fait. Premièrement, parce qu'au lieu de se présenter l'année précédente au Concile que l'Empereur avait convoqué à Césarée, il avait fait attendre très-longtemps les Evêques, et méprisait tous les ordres du Prince. De plus, parce que les Evêques s'étant assemblés à Tyr, il s'y était rendu avec une grande suite, à dessein d'exciter sédition, que tantôt il avait refusé de se justifier des actes dont on l'accusait, que tantôt il avait dit des injures aux Prélats, et que d'autres fois il avait refusé de se soumettre à leur jugement. Ils mandèrent par la même lettre qu'il avait été manifestement convaincu d'avoir brisé un Calice, et que cela était justifié par le rapport de Théognis Evêque de Nicée, de Maris Evêque de Calcédoine, de Théodore Evêque d'Héraclée, de Valens, d'Ursace, et de Macédonius qui avaient été envoyé en un bourg d'Egypte, où le fait était arrivé pour en informer. Voila la manière dont ces Evêques parcoururent les chefs d'accusation qui avaient été proposés contre Athanase, et les représentèrent avec le même art que font les Sophistes à dessein de leur donner quel-

126 que couleur. Il y eut néanmoins plusieurs Prélats dans ce Concile qui jugèrent que la condamnation était injuste. On dit que Paphnuce Confesseur prit Maxime Évêque de Jérusalem par la main, pour le faire lever, dans la créance que des Confesseurs de Jésus-Christ, qui avaient eu les yeux crevez et les jarrets coupés pour la défense de son nom, ne devaient pas demeurer dans une assemblée de méchants.

CHAPITRE XXVI.

Dédicace d*une Eglise bâtie par Constantin à Jérusalem. L'Église du Calvaire que l'on nomme le grand Martyre, ayant été achevée en la trentième année du règne de Constantin, un de ses Secrétaires nommé Marien, porta de sa part une lettre aux Evêques assemblés à Tyr, pour leur ordonner de se rendre en diligence à Jérusalem, et d'y dédier la nouvelle Eglise. Bien que ce Prince souhaitât fort cette dédicace il n'avait point voulu que les Evêques la fissent, qu'ils n'eussent auparavant terminé leurs différends. Ces Évêques s'étant donc rendus à. Jérusalem y dédièrent l'Eglise, et une multitude incroyable de riches ornements qu'on ne pouvait voir sans admiration. On a depuis ce temps-là célébré tous les ans la fête de cette dédicace, avec une si grande solennité, que l'on y a conféré le Baptême, et que l'on s'est assemblé durant sept jours, durant lesquels il y a eu un concours prodigieux de personnes qui viennent de toutes les parties du monde visiter les saints lieux.

127 CHAPITRE XXVII.

Arius est rappelé d'exil par l'Empereur, et lui présente sa profession de foi.

Les Evêques qui suivaient l'erreur d'Arius trouvèrent alors une occasion favorable de procurer son rétablissement, et celui d'Euzoïus, en faisant en sorte que l'on tînt un Concile dans la ville de Jérusalem. Voici comment ils vinrent à bout de ce dessein. Un Prêtre qui louait continuellement Arius, avait l'honneur de visiter souvent Constancie, sœur de l'Empereur Constantin. Personne ne savait au commencement qu'il était dans ces sentiments, mais lorsqu'il fut devenu assez familier avec cette Princesse pour le lui découvrir, il prit la liberté de se plaindre à elle de l'injustice, par laquelle Arius était obligé de vivre loin de son pays, et de l'animosité particulière qui avait porté Alexandre Evêque d'Alexandrie à le retrancher de la communion de l'Eglise. L'estime lui dit.il, qu'il s'était acquis parmi le peuple, donna à cet Evêque de la jalousie contre lui. Constancie crut que ce Prêtre lui disait la vérité, et n'entreprit rien pourtant de contraire aux décisions du Concile de Nicée. Etant tombée dans une maladie, dont elle crut pouvoir pas guérir, elle pria l'Empereur son frère qui l'était allé visiter, de lui accorder la dernière grâce qu'elle avait à lui demander. Cette grâce fut d'honorer de son amitié le Prêtre, dont je parle, et d'avoir créance en lui, comme en un homme très Orthodoxe., Pour moi, ajouta-t-elle je suis proche de la mort, et ne suis plus touchée d'aucun soin de cette vie. La seule appréhen- 128 sîon qui me reste, est qu'il ne vous arrive quelque grand malheur, c> Depuis ce temps-là, l'Empereur admit ce Prêtre dans ses bonnes grâces, et lui ayant donné plusieurs fois la liberté de l'entretenir des mêmes choses, donc il avait entretenu Constancie sa sœur, il crut qu'il fallait examiner de nouveau l'affaire d'Arius, soit qu'il ajoutât foi aux discours de ce Prêtre, ou qu'il eût seulement dessein de l'obliger, à cause de la recommandation de sa sœur. Il rappela bientôt après Arius, du lieu où il était exilé, et lui demanda sa profession de foi. Arius évita toutes les nouvelles expressions qu'il avait inventées auparavant, et ne se servit que des termes les plus simples, et qui sont souvent employés dans l'Ecriture. De plus il assura avec serment, qu'il tenait cette doctrine et qu'il n'avait aucun sens caché dans le cœur. Voici comment cette profession de foi était conçue,

Arius, et Euzoius Prêtres, au très-Religieux Empereur, et très-chéri de Dieu Constantin notre Souverain. Seigneur Empereur, nous vous exposons notre foi, selon ce que votre piété nous a commandé, et nous vous protestons par écrit devant Dieu, que nous, et ceux qui sont avec nous, croyons sincèrement, ce qui suit.

Nous croyons un seul Dieu, Père tout-puissant, et notre Seigneur Jésus-Christ son Fils, qu'il a engendré avant tous les siècles, Dieu Verbe par qui toutes choses, ont été faites, qui sont dans le Ciel, et sur la terre, qui est descendu ici bas, et s'y est fait homme, qui a souffert la mort, est ressuscité, est monté au Ciel, d'où il viendra juger les vivants, et les morts.

129 Nous croyons l'Esprit Saint, la résurrection de la chair, la vie du siècle à venir, le royaume du Ciel, une Eglise Catholique répandue par toute la terre.

Nous avons appris cette foi dans les saints Evangiles, où le Seigneur dit à ses Apôtres: Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit.

Si nous ne sommes dans cette créance, et si nous ne recevons véritablement le Père, le Fils, et le St. Esprit, comme l'Eglise Catholique, et la sainte Ecriture que nous suivons en toutes choses l'enseignent, que Dieu soit notre Juge dans ce siècle, et dans l'autre. C'est pourquoi, nous supplions très-humblement votre piété, Empereur très chéri de Dieu, que puisque nous avons l'honneur d'être des membres du Clergé, et que nous tenons la foi de l'Eglise, et le sens de l'Ecriture, elle nous réconcilie avec cette Eglise qui est notre Mère, afin que les questions, et les disputes inutiles étant retranchées, nous entretenions tous ensemble la paix, et nous fassions à Dieu des prières solennelles, pour la prospérité de l'Empire, et pour la gloire de votre famille.

Quelques-uns assuraient que cette profession de foi était captieuse, et bien qu'elle semblât contraire à la doctrine d'Arius, elle lui était en effet conforme parce qu'elle était conçue en termes vagues auxquels on pouvait donner divers sens. L'Empereur crut qu'Arius, et Euzoius étaient dans le même sentiment que les Evêques du Concile de Nicée, et en eut beaucoup de joie. Il n'entreprit pas néanmoins de les rétablir dans la communion, sans la participation, et l'approbation de ceux qui selon les règles de l'Eglise sont juges de la doctrine, Il les envoya donc vers les Evêques qui étaient alors assemblés à Jérusalem, auxquels il écrivit qu'ils examinassent la profession de foi qu'Arius et Euzoïus avaient donnée, et qu'ils jugeassent leur

130 affaire favorablement, soit qu'ils reconnurent qu'ils tenaient une doctrine Orthodoxe, et qu'ils n'avaient été condamnés que par la jalousie de leurs ennemis, soit que n'ayant aucun sujet de se plaindre de la condamnation qui était intervenue, ils eussent depuis changé de sentiment. Ceux qui souhaitaient depuis longtemps de les admettre à la communion, furent ravis d'en avoir trouvé l'occasion, et écrivirent à l'heure même à l'Empereur, à l'Eglise d'Alexandrie, aux Evêques, et aux Ecclésiastiques de m'Egypte, de la Libye, et de la Thébaïde, pour les exhorter à les recevoir, puisque l'Empereur approuvait leur foi, et que l'approbation de ce Prince était confirmée par les suffrages de tout le Concile. Ils ajoutèrent au bas de leur lettre la profession de foi d'Arius, et d'Euzoius. Voila ce qui fut fait avec beaucoup de chaleur dans ce Concile de Jérusalem.

CHAPITRE XXVIII.

Lettre de Constantin. Exil de saint Athanase. Saint Athanase s'étant enfui de la ville de Tyr, comme nous l'avons dit, vint à Constantinople*,et se plaignit à l'Empereur de l'injustice avec laquelle il avait été condamné, et le supplia de faire examiner en sa présence ce qui avait été ordonné dans la ville de Tyr. L'Empereur ayant trouvé cette demande fort juste écrivit aux Évêques en ces termes.

Je ne sais ce que votre assemblée a ordonné en confusion, et en désordre ; mais il semble qu'elle a ordonné quelque chose au préjudice de la vérité, et que os contestations auxquelles vous ne voulez point mettre de fin, vous empêchent de consi-131 dérer ce qui est agréable à Dieu. Mais la Providence divine dissipera ces contestations, et me fera reconnaître, si vous avez eu quelque soin de la vérité, et si vous n'avez point jugé par amitié, ou par haine. Je désire que vous veniez ici en diligence pour me rendre compte de ce que vous avez fait. Vous saurez le sujet pour lequel je vous mande de la sorte. Comme je rentrais à cheval en cette ville heureuse que je regarde comme ma patrie, et que j'ai appelée de mon nom ; l'Évêque Athanase a paru si inopinément au milieu de la rue, avec quelques autres qui l'accompagnaient, que j'en ai été surpris. Dieu qui vit tout m'est témoin, que je ne l'ai pas reconnu d'abord, et qu'il a fallu que quelques-uns de ma suite m'aient dit qui il était, et de quoi il venait se plaindre. Je ne l'entretins point sur l'heure. Comme il me pressait de lui donner audience, et que je la lui refusais, et que peu s'en fallut même, que je ne commandasse qu'on le fit retirer, il me dit avec plus de liberté, et de hardiesse qu'auparavant, qu'il me suppliait seulement de vous ordonner de venir ici, afin qu'il pût se plaindre en votre présence des injustices qu'il avait souffertes. Cette prière m'ayant paru raisonnable, et conforme à l'équité de mon règne, j'ai résolu de vous écrire pour ordonner que tous ceux qui ont assisté au Concile de Tyr, se rendent incessamment à ma suite, pour me taire reconnaître par des effets la justice et l'équité du jugement que vous ayez rendu, à moi, dis-je, que vous ne sauriez refuser de regarder comme un fidèle serviteur de Dieu. Ma piété a rétabli la paix par tout le monde, et a fait bénir le nom de Dieu à des nations, qui ne connaissaient point auparavant la vérité. Or il est évident que quiconque ne connaît point la vérité, ne connaît point Dieu, Les barbares ont

132 appris à le connaître, et à le servir par mon moyen, quand ils ont vu qu'il avait soin en toutes rencontres de me protéger : et ils le respectent encore par l'appréhension qu'ils ont de ma puissance. Mais nous qui semblons publier les mystères de sa clémence ; car je ne dirai pas que nous les gardons, nous ne faisons rien qui ne tende à la discorde, et à la ruine du genre humain. Venez donc tous ici en diligence, et tenez pour certain que je ferai tout mon possible pour conserver la loi de Dieu inviolable, et pour écraser ses ennemis, qui sous l'apparence d'une sainte profession, introduisent d'horribles blasphèmes.

Cette lettre de l'Empereur épouvanta quelques Évêques et les fit retourner en leurs Églises. Eusèbe Évêque de Nicomédie, et ceux de son parti vinrent trouver Constantin, et l'assurèrent que le Concile de Tyr n'avait rien prononcé que de très-juste contre Athanase, et ayant pris à témoin Théognis, Maris, Théodore, Valens, et Ursace lui firent accroire qu'il avait brisé un Calice. Enfin, leurs calomnies l'emportèrent sur l'innocence soit que l'Empereur eut ajouté foi à. leurs discours, ou qu'il espérât que les Évêques entretiendraient la paix ensemble, lorsqu'Athanase serait éloigné, il le relégua à Trêves ville des Gaules, où il fut conduit incontinent après.

133 CHAPITRE XXIX.

Alexandre Évêque de Constantinople refuse d'admettre Arius à la communion de l'Eglise. Arius meurt. Arius alla en Egypte après le Concile de Jérusalem, mais n'ayant pu être admis à la communion de l'Eglise d'Alexandrie, il revint à Constantinople. Comme tous ceux qui soutenaient sa doctrine, et qui étaient liés d'intelligence avec Eusèbe Évêque de Nicomédie, s'y étaient rendus à dessein d'y tenir un Concile, Alexandre Évêque de cette ville tâcha d'en empêcher l'assemblée, mais n'en ayant pu venir à bout, il refusa ouvertement d'admettre Arius à la communion, et déclara qu'il n'était ni juste, ni conforme aux règles de l'Eglise, de renverser la doctrine des Evêques, qui s'étaient assemblés au Concile de Nicée, de toutes les parties du monde. Quand les partisans d'Eusèbe virent qu'ils ne pouvaient fléchir Alexandre par leurs paroles, ils le chargèrent d'outrages, et le menacèrent avec serment, que s'il n'admettait Arius à la communion avant cent jours, ils le feraient déposer, et qu'on élirait un autre Evêque en sa place, qui consentirait de communiquer avec Arius. Ils se séparèrent de la sorte. Les partisans d'Eusèbe attendaient le terme qu'ils avaient marqué pour exercer leur vengeance, et Alexandre priait Dieu qu'il lui plût détourner l'effet des menaces des Eusébiens. Rien ne lui donnait tant de peine que la connaissance qu'il avait que l'Empereur s'était laissé engager dans le parti des ennemis. La veille du jour qui avait été marqué, il se prosterna contre ter-

134 re au pied de l'Autel, y pria Dieu toute la nuit, de ne pas permettre que les projets qui avaient été formés contre lui, fussent exécutés. Sur le soir du même jour Arius ayant eu mal au ventre, entra dans un lieu destiné pour satisfaire aux nécessités de la nature. Comme il y demeurait longtemps, quelques-uns qui l'attendaient y entrèrent, et trouvèrent qu'il était mort. Cette manière de mourir ne fut pas regardée de tout le monde, de la même sorte. Les uns croient que l'excès de la joie qu'il avait du bon succès de ses affaires, lui gagna le cœur, et l'étouffa tout d'un coup. D'autres ont cru que ce genre de mort était le châtiment de son impiété. Ceux qui soutiennent ses opinions ont publié qu'on l'avait fait mourir par de mauvais artifices.

CHAPITRE XXX.

Jugement de saint Athanase sur la mort d'Arius. Il ne sera pas hors de propos de rapporter ici ce qu'Athanase Evêque d'Alexandrie a écrit sur ce sujet.

Arius, dit-il, qui a été l'auteur de cette hérésie, et le compagnon d'Eusèbe, ayant,, été mandé par l'Empereur Constantin d'heureuse mémoire, à la sollicitation des partisans, de l'Evêque de Nicomédie, et ayant reçu ordre de donner sa profession de foi, la dressa d'une manière captieuse, et à l'imitation du diable, cacha son impiété sous les paroles simples de l'Ecriture, Le bienheureux Constantin lui ayant dit, si vous ne cachez rien dans votre cœur de contraire à votre écrit, rendez témoignage à la vérité, Que si vous vous par-

135 jurez,

Dieu vous punira :

le misérable jura qu'il ne tenait rien que ce qu'il avait écrit, et étant sorti incontinent après, il fut puni de son parjure, et creva par le milieu du ventre. La vie de tous les hommes se termine à la mort. Il ne faut manifester à un mort, quoiqu'il ait été notre ennemi, parce que nous ne savons si nous vivrons jusques au soir. Mais le genre de la mort d'Arius est si extraordinaire, que nous avons été obligés de le remarquer. Car comme les partisans d'Eusèbe menaçaient de le rétablir dans la communion de l'Église, et qu'Alexandre Evêque de Constantinople s'opposait à leurs menaces, Arius mettait son espérance dans la violence, et dans les emportements d'Eusèbe. C'était un Samedi, et il espérait rentrer le jour suivant dans l'Eglise La contestation était fort échauffée. Les partisans d'Eusèbe faisaient de grandes menaces, et Alexandre n'avait recours qu'aux prières. Dieu décida le différend et condamna les injustes. Un peu avant que le Soleil fût couché, Arius se trouva pressé d'entrer dans un lieu public, où il perdit la vie, et l'espérance d'être rétabli dans la communion de l'Eglise. Constantin d'heureuse mémoire fut étonné de ce genre de mort, qu'il regarda comme la conviction du parjure. Chacun reconnut alors très-clairement, combien les menaces des partisans d'Eusèbe étaient faibles, et combien l'attente d'Arius était vaine. Outre cela, il avait paru clairement que l'impiété d'Arius avait été condamnée par le Sauveur tant ici que dans l'assemblée des premiers Pères .N'y a-t-il donc pas sujet de s'étonner qu'il se trouve encore des personnes qui entreprennent d'excuser celui qui a été condamné par le jugement du Seigneur, et de défendre une erreur qu'il a déclarée contraire à la foi, quand il n'a pas permis

136 que son auteur rentrât dans l'Eglise ? Nous avons appris qu'Arius mourut de cette sorte. On dit que longtemps depuis personne ne voulut se servir du siège sur lequel il était mort. Comme chacun entrait dans ce lieu public, il n'y avait personne qui n'évitât avec horreur l'endroit ou l'impiété avait reçu un si prompt et si redoutable châtiment. Depuis ce temps-là, un homme riche de la faction des Ariens, pour abolir la mémoire de cette mort, acheta le lieu, et y fit bâtir une maison.

CHAPITRE XXXI.

Nouveaux troubles dans l'Eglise d'Alexandrie. Lettre de l'Empereur Constantin. La fin de la vie d'Arius ne fut pas celle de sa doctrine qu'il avait inventée, et ceux qui la soutenaient ne cessèrent pas pour cela de tendre des pièges à ceux qui étaient dans un sentiment contraire. D'ailleurs, le peuple d'Alexandrie se plaignait publiquement de l'exil d'Athanase, et faisait des vœux à Dieu pour son retour. Le grand Antoine écrivait souvent à l'Empereur, pour le supplier de n'ajouter aucune créance aux discours des Méléciens et de les rejeter plutôt comme des calomnies. Mais ce Prince ne se laissa point fléchir. Il reprocha au peuple d'Alexandrie sa légèreté, et sa folie. Il ordonna aux Ecclésiastiques, et aux Religieuses de se tenir en repos et leur déclarant qu'a ne changerait point de sentiment, et qu'il ne rappellerait point Athanase, parce que c'était un séditieux, qui avait été condamné par le jugement de l'Eglise. A l'égard d'Antoine, il lui récrivit qu'il ne pouvait mépriser l'avis d'un Concile ; que quand quelques-uns auraient jugé par haine, ou par complaisance, il n'y avait au-

137 cune apparence qu'un si grand nombre de bons Évêques se fussent trouvés dans cette mauvaise disposition; qu'Athanase était un arrogant, et un injurieux, l'auteur des divisions, et des troubles. Les ennemis d'Athanase l'accusaient de ces crimes, parce qu'ils savaient que l'Empereur en avait grande aversion. Ce Prince ayant appris que l'Eglise était divisée en deux partis, dont l'un soutenait Athanase, et l'autre Jean : il en conçut une extrême indignation, et relégua ce dernier. C'était celui qui avait succédé à Mélèce, qui avait été admis à la communion de l'Eglise, et rétabli dans ses fonctions avec ceux de son parti par le Concile de Tyr. Ce Jean fut banni de la sorte contre l'inclination, et nonobstant le crédit des ennemis d'Athanase, mais il le fut enfin, sans que les décrets du Concile de Tyr l'en puissent garantir ; parce que l'Empereur était inflexible, et inexorable à l'égard de ceux qui étaient soupçonnés d'exciter des séditions, et des troubles parmi le peuple.

CHAPITRE XXXII.

L'Empereur abolit diverses Sectes.

Bien que dans les conversations particulières la doctrine d' Arius fût soutenue par un grand nombre de personnes., elle n'avait point encore formé de parti auquel on eût donné son nom. Tous les Chrétiens s'assemblaient dans les mêmes Eglises, et participaient à la même communion, à la réserve des Novatien, des Phrygiens, des Valentiniens, des Marcionites, des Paulianistes, de quelques autres, qui suivaient des erreurs inventées depuis longtemps ; mais l'Empereur fit alors une loi, par laquelle il ôta les Oratoires à toutes ces sectes, et ordonna qu'elles se 138 réuniraient à l'Eglise Catholique sans pouvoir s'assembler, ni dans des maisons particulières, ni dans aucun lieu public, et elles furent presque toutes abolies par cette loi. Sous le règne des Empereurs précédents, tous ceux qui faisaient profession de la Religion Chrétienne, étaient indifféremment traités de même sorte par les Païens, et persécutés avec une égale cruauté, bien qu'ils ne fussent pas dans les mêmes sentiments. Cette persécution même qu'ils souffraient en commun, les empêchait de faire une recherche fort exacte des opinions les uns des autres. Chaque, secte s'assemblait séparément, et bien qu'elle ne fût composée que d'un petit nombre de personnes, elle ne laissait pas de se maintenir. Mais depuis cette loi, elles ne purent plus s'assembler, ni en public, parce qu'il était défendu, ni en particulier, parce que les Evêques, et les Ecclésiastiques les observaient avec une vigilance inexorable. Plusieurs se réunirent à l'Eglise Catholique, de peur d'être maltraités. Les autres moururent sans laisser de successeurs, parce que n'ayant pas eu la liberté, ils n'avaient pas en le moyen de communiquer leurs sentiments, et de faire des disciples. La plupart des Communautés étaient réduites au commencement à fort peu de personnes, soit que cela procédât de l'extravagance des opinions qu'elles soutenaient, ou de l'ignorance de ceux qui les avaient inventées. Il n'y a eu que les Novatiens qui ayant trouvé de fort bons guides, et qui ayant toujours conservé les mêmes sentiments que les Catholiques touchant la divinité, se soient vus en fort grand nombre, sans que cette loi leur ait fait aucun préjudice. Constante relâcha quelque chose de sa sévérité en leur faveur, parce qu'il avait moins dessein de perdre ses sujets, que de les épouvanter. Il y a apparence que l'estime particulière qu'il avait de la sainteté d'Acèse, qui était 139 alors Évêque des Novatiens à Constantinople, servit à cette société d'un puissant appui. Les Phrygiens souffrirent le même traitement que les autres hérétiques dans toutes les Provinces de l'Empire, si ce n'est en Phrygie, ou depuis le temps de Motan, ils ont toujours été en grand nombre, comme ils sont encore aujourd'hui. Eusèbe Evêque de Nicomédie, et Théognis Évêque de Nicée commencèrent alors à combattre par écrit la profession de foi qui avait été faite dans le Concile de Nicée. Ils n'osèrent rejeter ouvertement la proposition, par laquelle le Fils de Dieu est appelé consubstantiel à son Père, parce qu'ils savaient que l'Empereur la soutenait. Mais ayant dressé une autre formule de foi, ils mandèrent aux Évêques d'Orient, qu'ils avaient reçu celle du Concile de Nicée avec quelques explications. Ils renouvelèrent de cette sorte des questions, et des disputes qui étaient comme assoupies.

CHAPITRE XXXIII.

Déposition de Marcel Évêque d'Ancyre.

Dans le même temps Marcel Évêque d'Ancyre en Galatie, fut déposé par les Évêques assemblés à Constantinople, comme auteur d'une nouvelle doctrine, par laquelle il soutenait, que le Fils de Dieu avait commencé d'être, en naissant de la Vierge, et que son règne finirait un jour ; et pour la défense de laquelle, il avait publié un livre. Ils donnèrent la conduite de son Église à Basile, homme fort célèbre par son érudition, et par son éloquence. Ils écrivirent après cela aux Eglises de Galatie, qu'elles cherchassent les exemplaires du Livre de 140 Marcel, pour les supprimer, et qu'elles ramenassent à la doctrine de l'Eglise, ceux qui se trouveraient infectés de ses erreurs, lis ajoutèrent qu'ils n'avaient pas transcrit le Livre entier, parce qu'il était trop long, et qu'ils s'étaient contentés d'en insérer quelques passages dans leur lettre, pour faire voir qu'il soutenait en effet la mauvaise doctrine qu'ils avaient condamnée. Quelques-uns disaient néanmoins, qu'il avait seulement proposé des questions, sans les résoudre, et qu'Eusèbe avait malicieusement porté ces propositions à l'Empereur, comme des résolutions. Il est certain que les partisans d'Eusèbe étaient fort irrités contre lui, de ce qu'il n'avait point contenu à ce qui avait été ordonné dans le Concile de Tyr, ni à ce qui avait été fait en faveur d'Arius dans celui de Jérusalem, et de ce qu'il ne s'était point trouvé à la dédicace de l'Eglise de peur de participer à leur communion. Ils ne manquèrent pas de l'accuser dans leur lettre à l'Empereur, de ne s'être point trouvé à cette dédicace, comme si en cela il eût en dessein de lui faire injure nommé Astère, qui ayant composé un livre conforme à la doctrine d'Arius, et qui l'ayant lu dans plusieurs villes, et ayant assisté à presque tous les Concilies, obligea Marcel d'écrire pour le réfuter. Mais au lieu de réunir dans ce dessein, il tomba, soit avec délibération, ou par inadvertance, dans les erreurs de Paul Samosate. Il fut pourtant rétabli depuis dans son Évêché, par le Concile de Sardique, après avoir justifié qu'il n'avait point tenu la doctrine, qui lui avait été imputée.

141 CHAPITRE XXXIV.

Mort de Constantin.

L'Empereur ayant partagé l'Empire à ses fils, et ayant donné l'Occident à Constantin et à Constant, et l'Orient à Constance, et s'étant trouvé indisposé, alla vers Hélénopole ville de Bithynie, à dessein d'y prendre les bains. Mais sa maladie s'étant augmentée, il se fit porter à Nicomédie, et reçut le baptême dans un des Faubourgs. Eu ayant senti une grande joie, et en ayant rendu à Dieu ses actions de grâces, il fit son testament, par lequel il partagea l'Empire comme je viens de dire, et donna des privilèges à l'ancienne, et à la nouvelle Rome. Il mit son testament entre les mains de ce Prêtre qui louait toujours Arius, et qui lui avait été recommandé par Constancie sa sœur, comme un fort homme de bien, et lui ordonna de le remettre entre celles de Constance son fils, dès qu'il serait de retour ; car tous les fils Césars étaient absents. Il mourut peu de jours après, en la soixante-cinquième année de son âge, et en la trente-unième de son règne. Il fut grand protecteur de la Religion Chrétienne, et le premier qui accrut l'Eglise. Il fut plus heureux dans ses entreprises que nul autre ; parce qu'il n'en fit aucune, comme je me le persuade, sans l'ordre de Dieu. Il remporta la victoire dans toutes les guerres qu'il eut, soit contre les Goths, ou contre les Sarmates. Il changea avec si peu de peine la forme du gouvernement, qu'il fît un nouveau Sénat, et fonda une nouvelle Capitale de son nom. Il ruina tout d'un coup la superstition Païenne qui avait été observée durant

142 plusieurs siècles, par les Princes, et par les Peuples. Son corps fut mis dans un cercueil d'or, porté à Constantinople, et déposé dans le Palais, où il fut servi quelques jours, comme s'il eût été vivant. Constance qui était alors en Orient, se rendit en diligence à Constantinople, fit de magnifiques obsèques à l'Empereur son père, et mit le corps dans le tombeau qu'il avait fait bâtir durant sa vie, en l'Eglise des Apôtres. Les Empereurs suivants y ont eu leur sépulture, aussi bien que les Évêques, dont la dignité est égale à celle des Empereurs, et plus grande même dans les matières spirituelles..

DE SOZOMENE

CHAPITRE PREMIER. La doctrine du Concile de Nicée est de nouveau combattue par Eusèbe et par Théognis. Voila quel fut l'état de l'Eglise sous le règne de Constantin. Incontinent après sa mort on commença à examiner de nouveau la doctrine du Concile de Nicée. Personne n'avait osé la combattre durant la vie de Constantin, bien qu'il y en eut plusieurs qui ne la pouvaient approuver. Mais des qu'il fut mort, quelques-uns l'abandonnèrent, et ceux principalement qui étaient soupçonnés de la trahir. Eusèbe, et Théognis entre autres, firent tous leurs efforts pour rendre la doctrine d'Arius victorieuse. Ils prétendaient

144 venir aisément à bout de ce dessein, s'ils pouvaient empêcher le retour d'Athanase, et donner la conduite des Eglises d'Egypte, à un Evêque de leur faction. Le Prêtre qui avait obtenu de Constantin le retour d'Arius, favorisait extrêmement leurs desseins. Le service qu'il avait rendu à Constance, en lui remettant entre les mains le testament de l'Empereur Constantin son père, lui avait acquis beaucoup de crédit, de sorte qu'il avait contracté habitude particulière avec les Eunuques de la Cour, et qu'il avait l'accès libre auprès de l'Impératrice. Comme Eusèbe, grand partisan d'Arius avait alors l'Intendance de la maison de l'Empereur, il ne manqua pas d'attirer l'Impératrice, et un grand nombre de personnes de la Cour à son sentiment. Ainsi on recommença à agiter en public, et en particulier les matières contestées, à vomir des injures atroces, et a entretenir des animosités cruelles, ce qui plaisait fort à Théognis, et à ceux de son parti. CHAPITRE II.

Retour de saint Athanase. Entreprises de ses ennemis contre lui. Mort de Constantin.

Athanase retourna en ce temps-là de Trêves à Alexandrie. Le feu Empereur avait eu dessein de le rappeler, et on assure même qu'il l'avait ordonné par son testament. Mais ayant été prévenu par la mort, Constantin son fils, qui commandait dans les Gaules, le rappela par une lettre écrite au peuple d'Alexandrie, que j'ai trouvée traduite de Latin en Grec, de manière qui suit.

145 Constantin César : Au peuple de l'Eglise Catholique d'Alexandrie.

Je crois que vous n'ignorez pas qu'Athanase, ce vénérable interprète de la loi de Dieu, a été envoyé pour un temps dans les Gaules, de peur qu'il ne fût opprimé par la cruauté de ses ennemis, qui conspiraient pour le perdre. Il a eu ordre de demeurer dans le pays de mon obéissance, et on a eu soin de lui fournir tout ce qui lui a été nécessaire, bien que la sévérité de la vertu soutenue de la grâce de Dieu, lui fasse mépriser les nécessités de la vie. Constantin mon Seigneur, et mon père de divine mémoire, avait dessein de le rendre à votre piété; mais puisqu'il en a été empêché par la mort, j'ai cru devoir, en qualité de son héritier, exécuter ses volontés. Vous apprendrez de lui avec combien de respect je l'ai traité. Aussi n'y a-t-il pas sujet de s'étonner, que j'aie fait quelque chose en faveur d'un si grand homme. J'y ai été porté par l'estime que je fais de sa vertu, et par le désir que vous aviez de le revoir. Je prie Dieu qu'il vous conserve, mes très-chers frères. Athanase retourna à Alexandrie en vertu de cet ordre de l'Empereur, et gouverna les Eglises d'Egypte selon sa coutume. Ceux qui soutenaient la doctrine d'Arius en eurent un extrême déplaisir, et recommencèrent à exciter des séditions contre lui, et à lui tendre des pièges. Les partisans d'Eusèbe l'accusèrent devant l'Empereur, d'être un séditieux, et de s'être remis en possession de son Siège, contre les régies de l'Eglise, et sans l'autorité des Evêques. Je dirai incontinent comment il fut chassé une seconde fois d'Alexandrie, par leurs intrigues violentes.

Eusèbe surnommé Pamphile, étant mort dans le même temps,

146 Acace fut élevé sur le Siège de l'Eglise de Césarée de Cappadoce. Il avait appris de lui la manière d'entendre l'Ecriture. Il avait d'ailleurs de l'élégance, et avait composé quelques ouvrages. Constantin ayant déclaré la guerre, bientôt après, à Constant son frère, fut tué proche d'Aquilée par les Chefs de ses troupes, et ainsi une partie de ses Etats échut à Constant, et l'autre à Constance. CHAPITRE III. Paul est ordonné Évêque de Constantinople. Alexandre Evêque de Constantinople étant mort au même temps, Paul lui succéda. Les Ariens, et les Macédoniens assurent qu'il usurpa cette dignité, sans la participation d'Eusèbe Évêque de Nicomédie, et de Théodore Evêque d'Heraclée en Thrace, auxquels il appartenait, comme aux plus proches, de l'ordonner Mais presque tout le monde demeure d'accord qu'il fut sacré par les Évêques, qui se trouvèrent alors à Constantinople, à cause du témoignage avantageux qu'Alexandre avait rendu de lui. Cet Alexandre étant prêt de mourir, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, dont il en avait passé vingt-trois dans les fonctions de la charge Episcopale, ses Ecclésiastiques lui demandèrent à qui l'on devait confier après lui le gouvernement de son Eglise. Si vous voulez, leur dit-il, un homme de piété, et eu même temps capable d'instruire le peuple, vous avez Paul. Que si vous aimez mieux un homme qui entend les affaires. et qui soit propre à les expliquer aux Juges, Macédonius est de cette sorte.

Les Macédoniens mêmes recon-

147 naissent qu'Alexandre leur rendit à tous deux en mourant ce témoignage. Mais ils disent que Paul était plus propre à conduire les affaires, et à parler en public, au lieu que Macédonius était fort commandable par la pureté de sa vertu, et par l'austérité de ses mœurs. Ils accusent Paul d'avoir trop aimé le plaisir, et d'avoir été adonné à la débauche. Ce qui est constant par leur propre reconnaissance, est qu'il était fort éloquent, et qu'il prêchait avec grande réputation. L'événement n'a que trop fait connaître qu'il n'était pas propre à se démêler des accidents qui surviennent inopinément, ni à traiter avec les grands. Jamais il n'a dissipé les cabales de ses ennemis, comme tous ceux qui ont de l'intrigue, et de l'adresse. Bien qu'il fut fort aimé du peuple, il n'a pas laissé de tomber dans de grands malheurs par l'artifice de. ceux qui rejetaient la doctrine établie dans le Concile de Nicée. Il fut premièrement chassé de l'Eglise de Constantinople, comme s'il eût commis des crimes qui l'eussent rendu digne de ce traitement. Il sur ensuite banni, et étranglé, par la cruauté de ses causais. Mais cela n'arriva pas sitôt.

CHAPITRE IV.

Sédition excitée au sujet de son ordination.

Son ordination excita une furieuse sédition dans l'Eglise de Constantinople. Durant la vie d'Alexandre, les Ariens n'eurent pas la hardiesse de rien entreprendre, parce que le peuple était tout-à- fait soumis à sa conduite, et qu'il regardait la mort si imprévue, et si extraordinaire- 148 d'Arius, comme un châtiment du Ciel, attiré visiblement sur lui par le mérite, et par les prières de ce saint Évêque. Mais après sa mort, il se divisa en deux partis, et en vint aux disputes, et aux querelles. Les Ariens cabalaient pour faire en sorte que Macédonius fut ordonné. Ceux qui tiennent que le Fils de Dieu est de même substance que son Père voulaient avoir Paul pour Évêque, et leur parti l'emporta. Cependant lorsque l'Empereur fut de retour à Constantinople, il eut cette ordination fort désagréable, comme si l'on eut choisi un sujet tout-à-fait indigne de cette charge. Ayant donc assemblé un Concile par les intrigues des ennemis de Paul, il le fit déposer, et fit élire Eusèbe Évêque de Nicomédie en sa place.

CHAPITRE V. Concile d'Antioche. Déposition de S. Athanase. Deux formulaires de foi. L'Empereur alla ensuite à Antioche, ville de Syrie, où l'Eglise que le feu Empereur Constantin avait commencée par les soins de Constance son fils, étant achevée, on jugea que c'était une occasion fort propre pour assembler un Concile, comme les partisans d'Eusèbe s'y étaient préparés. Ils s'assemblèrent donc de divers endroits, avec les défenseurs de leur opinion, au nombre de quatre-vingts dix-sept Évêques en apparence pour dédier cette nouvelle Eglise, mais en effet pour abolir les décrets du Concile de Nicée, comme l'événement l'a fait voir. Flacille qui avait succédé à Euphronius gouvernait alors l'Eglise d'Antioche, et il y avait près de cinq 149 ans que l'Empereur Constantin était mort. Les Evêques s'étant donc assemblés en présence de l'Empereur Constance : la plus grande partie témoignèrent de l'indignation contre Athanase, de ce qu'il avait méprisé la règle qu'ils avaient faite, en reprenant possession de la chaise d'Alexandrie, sans la permission d'un Concile. Ils l'accusèrent aussi de ce que son retour ayant excité une sédition, il avait été cause de la mort de plusieurs personnes et de ce que plusieurs autres avaient été traduits devant les juges. Ces accusations l'ayant rendu fort odieux, ils ordonnèrent que Grégoire gouvernerait au lieu de lui l'Eglise d'Alexandrie.

Ayant ensuite traité les matières de doctrine, ils ne trouvèrent rien à reprendre dans les décrets du Concile de Nicée, et écrivirent à tous les Évêques qu'ils n'avaient point suivi Arius. Comment, dirent-ils, nous qui avons l'honneur d'être Évêques, l'aurions-nous suivi, lui qui n'était que Prêtre? Nous ne l'avons donc point suivi; mais après avoir examiné sa doctrine, nous l'avons admise. Ils déclarèrent par la même lettre qu'ils ne tenaient rien autre chose que la foi, qui a été enseignée dés le commencement par la tradition, et ils l'expliquèrent au bas de leur lettre sans parler de la substance du Père; et du Fils, ni de consubstantiel, et en affectant un sens si douteux, et si ambigu, que ni les Ariens, ni les défenseurs du Concile de Nicée, ne sauraient trouver à redire aux termes, ni prétendre qu'ils ne se lisent point dans la sainte Ecriture. Ils rejetèrent à dessein toutes les expressions qui étaient rejetées par l'un, ou par l'autre des partis, et n'employèrent que celles qui étaient généralement reçues. Ils conservèrent que le Fils est avec le Père, qu'il est Fils unique, et Dieu, qu'il existe avant toutes choses, qu'il a pris chair humaine, et accompli la volonté de son Père. Mais il ne dirent point, ni qu'il est, ni qu'il n'est

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