Histoire ecclésiastique
DE SOZOMENE
LIVRE PREMIER, Discours adressé à l'Empereur Théodose, contenant l'argument de cette Histoire. Il n'y a point eu d'Empereur dans l'antiquité, qui n'ait eu quelque inclination particulière. Les uns ont été curieux de riches étoffes teintes en pourpre, de couronnes, et de semblables ornements. Les autres se sont plus
26 à l'éloquence, aux fictions de la poésie, et aux inventions ingénieuses. Les autres ont aimé la guerre, la chasse, les exercices du corps, comme à tirer de l'arc, à lancer le javelot, et à monter à cheval. Ceux qui ont eu de quoi entretenir ou flatter l'inclination de ces Princes, n'ont pas manqué de tâcher de se produire en leur Cour. Les uns leur ont apporté des pierres dont la rareté fait le prix, les autres des étoffes d'une teinture extraordinaire et d'un nouvel éclat ; les autres ont récité en leur présence des Poèmes, ou des Panégyriques ; les autres ont inventé de nouvelles armes, et de nouvelles machines de guerre. On se contentait que ces Princes eussent une de ces vertus, et on croyait que c'était un assez grand avantage. Mais aucun d'eux n'a eu un fort grand soin de la piété, bien qu'elle soit le principal ornement des Diadèmes, et des Empires. Il n'y a que vous, Théodose, qui étant conduit de Dieu comme par la main, avez recherché toutes les vertus, et qui vous êtes paré de la douceur et de la piété, comme des. plus précieux ornements de la dignité Souveraine, et comme de la pourpre, et de la couronne la plus éclatante. Les Poètes, les Orateurs, les Gouverneurs de Provinces, les Officiers, et vos autres sujets travaillent à l'envi pour relever vos actions par leurs louanges. Vous jugez de leurs ouvrages avec une lumière à laquelle rien n'échappe. Vous considérez le dessein, l'invention, l'ordre, la conduite, le choix des termes, leur disposition, le style, les raisonnements, les pensées, et donnez à chaque chose son juste prix, Vous honorez les Orateurs non seulement par votre approbation, et par vos applaudissements, mais encore par de magnifiques présents, et par des statues. Vous exercez envers eux la même libéralité que les habitants l'île de Crète exer-
27 cèrent autrefois envers le fameux Homère
: les Rois de Thessalie envers Simonide, Denys tyran de Sicile, envers Platon disciple de Socrate ; Philippe Roi de Macédoine envers Théopompe ; l'Empereur Sévère envers Oppien, qui avait écrit en Vers de la nature des poissons, de leurs espèces, et de la pêche. Les habitants de l'île de Crète ayant récompensé un Poème d'Homère de mille pièces d'or, en firent graver une inscription sur une colonne pour célébrer eux-mêmes la grandeur de leur magnificence. Les Rois de Thessalie surnommés Alévades, Denys, et Philippe eussent érigé une colonne aussi bien qu'eux pour servir de monument de leur libéralité, si leur libéralité n' eût été trop médiocre pour être ainsi publiée. L'Empereur Sévère donna à Oppien amant de pièces d'or qu'il avait fait de Vers, bien que ces Vers ne fussent que médiocres, et on les a appelés depuis des Vers d'or. Voila les magnifiques présents qui ont été faits autrefois par ceux qui aimaient l'éloquence et les sciences. Mais vous ne cédez en rien à ceux qui ont en la plus noble passion d'obliger les gens de lettres. Vous les surpassez tous par l'éminence de vos vertus, vous agrandissez de jour en jour votre Empire, et vous étudiez l'histoire des Grecs et des Romains, qui se sont rendus les plus célèbres par leurs belles actions. On dit qu'après avoir employé le jour aux exercices du corps, et à régler les affaires de vos sujets, à juger leurs différends, à donner les ordres nécessaires, et à signer des expéditions, vous passez la nuit sur les livres : vous vous servez pour cet effet d'une lampe où l'huile coule de soi-même sans qu'aucun de vos domestiques soit obligé de veiller pour la verser, et de combattre contre le sommeil. Vous faites paraître de la sorte votre douceur et votre bonté envers les Officiers de votre maison, aussi bien qu'envers 28 le reste de vos sujets à l'imitation du Maître des Empereurs qui prend plaisir à répandre la pluie, à faire éclater la lumière du Soleil, et à verser les autres faveurs indifféremment sur tous les hommes, sur les bons, et sur les méchants. J'apprends que vous avez eu une si forte passion pour les sciences, que vous connaissez aussi parfaitement que Salomon les pierreries, les plantes, la force qu'elles ont de guérir les maladies les plus désespérées. Mais vous le surpassez en vertu. Car au lieu qu'il a été esclave de ses passions, et qu'il n'a pas conservé jusqu'à la fin de sa vie la piété qui était la source de tous ses biens, et même de sa sagesse, vous avez fait triompher en vous la raison, et appris à commander à vos passions avec un pouvoir plus absolu qu'à vos sujets. Que s'il faut que je descende au détail de toutes ces choses, j'apprends que vous avez vaincu le plaisir du boire et du manger, et que vous ne désirez, ni les figues, ni les autres fruits qu'on recherche dans la saison. Que si vous en goûtez, ce n'est que légèrement, et après avoir rendu des actions de grâces à Dieu qui les donne. Vous vous êtes accoutumé à souffrir la soif, le froid, et le chaud, et vous avez contracté une si forte habitude de tempérance, qu'elle vous tient lieu comme d'une seconde nature. Il n'y a pas longtemps que vous hâtant d'aller visiter Héraclée ville de Pont, pour réparer les ruines que le temps y avait faites, vous traversâtes la Bithynie durant les plus grandes ardeurs de l'Eté. Un de vos Gardes s'étant aperçu que sur le midi vous étiez tout couvert de sueur, et de poussière, vous présenta un verre qui luisait au Soleil avec un merveilleux éclat, et versa dedans un breuvage délicieux, et une eau extrêmement fraîche. Vous prîtes le verre de la main du Garde, et après avoir loué son zèle, vous fîtes réflexion 29 qu'il n'y avait personne dans votre armée qui n'enviât votre bonheur, et qui n'eût voulu avoir une pareille liqueur pour apaiser la soif dont il était pressé, et vous la rendîtes au Garde pour en disposer comme il le jugerait à propos, il me semble que vous avez surpassé en ce point Alexandre fils de Philippe, à qui un soldat ayant présenté de l'eau comme il passait par un pays extrêmement sec, selon le rapport d'un de ses Admirateurs, ii la répandit au lieu de la boire. Vous êtes plus digne de l'Empire qu'aucun Empereur qui vous ait précédé, pour parler aux termes d'Homère. Car au lieu que les uns n'avaient aucune bonne qualité, et que les autres n'en avaient qu'une, ou deux, qui les puissent rendre recommandables, vous les avez surpassés tous en piété, en valeur, en tempérance, en justice, en libéralité, en magnificence. Tous les siècles célébreront votre règne, comme un règne heureux qui n'a été souillé par le sang de qui que ce soit. Vous portez vos sujets à la vertu par d'agréables remontrances, et à votre service par l'affection que vous leur témoignez, et par la honte qu'ils auraient de n'y pas répondre.
Toutes ces considérations m'ont obligé a vous dédier cette Histoire de l'Eglise. En effet, à qui aurais-je pu adresser plutôt qu'à vous cet ouvrage, où je décris les actions merveilleuses de tant d'hommes éminents en sainteté, les événements les plus considérables qui soient arrivés dans l'Église. Les tempêtes que la fureur de ses ennemis a excitées contre elle, et la sûreté, et le repos qu'elle a trouvés sur vos terres, et sur celles de vos pères. Faites-moi donc la grâce de recevoir favorablement cet Ouvrage, vous qui avez toutes les belles connaissances, qui possédez toutes les vertus et principalement la piété, qui selon le témoi-
30 gnage de l'Ecriture est la source de la sagesse. Ayez la bonté de l'examiner, de le polir, d*en retrancher, et d'y ajouter tout ce que vous jugerez à propos. Tout le monde l'estimera, s'il a le bonheur de vous plaire, et personne n'y trouvera rien à redire, si vous l'honorez de votre approbation.
Il commence au troisième Consulat de Crispe, et de Constantin, et finit au dix-septième des vôtres. Je le diviserai en neuf Livres. Le premier et le second contiendront les affaires arrivées à l'Eglise sous le règne de Constantin ; le troisième et e quatrième celles qui lui sont arrivées sous le règne des enfants de ce Prince, le cinquième, et le sixième, l'état où elle a été sous Julien, cousin de ces mêmes enfants de Constantin, et sous Jovien, Valentinien, et Valens, le Septième, et le huitième représenteront ce qui y est arrivé de remarquable sous le règne de Gratien, et de Valentinien, jusques à la proclamation de Théodose votre aïeul, et ce qui s'est fait sous son règne, jusques au temps auquel Arcadius votre père prit possession de la souveraine puissance avec le très pieux Honorius votre oncle, le neuvième contiendra ce qui s'est passé dans la même Eglise, sous le règne de votre personne sacrée, à qui je prie Dieu de donner une prospérité continuelle, une pleine et entière victoire sur ses ennemis, et la grâce d'avoir des su jets obéissants, et ses enfants pour successeurs par le mérite du Sauveur, par qui et avec qui gloire soit au Père, et au saint Esprit durant tous les siècles..
31 CHAPITRE PREMIER.
1. Je me suis souvent étonné de ce que les autres peuples se sont trouvés mieux disposés que les Juifs à croire l'Evangile, bien que ceux-ci eussent reçu dés le commencement le véritable culte de Dieu, et qu'ils eussent été avertis par les Prophètes de l'avènement du Sauveur. Abraham chef de leur nation, et auteur de la circoncision a mérité de voir et de recevoir le Fils de Dieu. Isaac son fils a eu l'honneur d'être la figure de son sacrifice, quand il a été mis sur le bûcher par son père, comme le témoignent ceux qui ont pénétré le sens des saintes Ecritures. Jacob a prédit le mystère qui faisait l'attente des nations, et le temps auquel il devait être accompli, quand il a dit que les Princes de la tribu de Juda manqueraient parmi les Juifs. Il désignait lé temps de la principauté d'Hérode qui était né d'un père lduméen et d'une mère Arabe, et qui reçut de l'Empereur Auguste, et du Sénat le Gouvernement de Judée. D'autres Prophètes ont prédit la naissance de Jésus-Christ, sa conception ineffable, sa famille, sa patrie, et le privilège admirable que sa mère aurait de demeurer Vierge. D'autres ont parlé de ses actions toutes divines, de sa Mort et de son Ascension glorieuse. Que si quelqu'un ignore la vérité de ce que je dis, il lui est aisé de s'en instruire par la. Lecture des Livres sacrés. Joseph Sacrificateur fils de Mathias, homme célèbre parmi les Juifs,
32 et les Romains, a rendu un témoignage irréprochable à l'avantage de Jésus-Christ. Il fait difficulté de l'appeler homme, à cause des miracles qu'il a opérés, et de la vérité qu'il a enseignée. Mais il l'appelé Christ, et dit qu'il parut vivant trois jours après qu'il eut expiré sur la croix. Il paraît n'avoir pas ignoré les prédictions si admirables que les Prophètes ont faites de lui, et témoigne que plusieurs tant Juifs, que Grecs qu'il avait attirés a lui, demeurèrent fermes dans sa doctrine, et que la secte de ceux qui portent son nom s'était toujours conservée. Il me semble qu'en écrivant de la sorte, il publie hautement qu'il est Dieu, et qu'étonné de la grandeur de ses miracles, il use de ce tempérament de ne rien dire contre ceux qui avaient cru en lui, et d'approuver plutôt leur foi par son silence. Quand je fais réflexion sur toutes ces choses, je ne puis n'être pas surpris d'un extrême étonnement, de ce que les Juifs n'ont pas embrassé la piété Chrétienne avant tous les autres peuples . Car bien que la vérité des mystères qui devaient être accomplis en la personne de Jésus-Christ, ait été prédite par la Sibylle, et par d'autres Oracles, il ne faut pas accuser pour cela tous les Grecs d'infidélité ; parce que ces Oracles étant conçus, au moins la plupart, en Vers, et en termes obscurs et peu intelligibles au peuple, ils ne pouvaient être connus que d'un petit nombre de savants. C'a été à mon sens, une sage conduite de la Providence, de découvrir l'avenir non seulement à ses Prophètes, mais encore à ceux qui semblaient éloignés de la connaissance de la vérité, afin de réunir les peuples dans une même créance. Elle semble avoir fait en cela quelque chose de semblable à ce que font les Musiciens, quand pour jouer quelque air nouveau, ils couchent des cordes inutiles.
Voila ce que
33 j'avais à dire au sujet des Juifs, qui ont reconnu plus tard que les autres peuples la vérité de notre Religion, bien qu'ils eussent été avertis de l'avènement de Jésus-Christ par des Prophéties très-claires et très-expresses. Il ne faut pas pour cela trouver étrange que l'Eglise ait été accrue dans son commencement par la conversion des Païens. Dieu fait dans les occasions importantes de ces changements extraordinaires, contre l'opinion commune des hommes. Notre Religion fut établie par la vertu de ceux qui la gouvernèrent en sa naissance ; car ils vinrent heureusement à bout de ce qu'ils avaient entrepris, bien qu'ils n'eussent jamais appris l'art de parler et qu'ils n'usassent point d'arguments de Mathématiques pour convaincre leurs auditeurs. Quand on vit qu'ils renonçaient par un généreux mépris, à la possession de leurs biens, qu'ils souffraient les plus cruels supplices avec la même patience que s'ils les eussent soufferts dans un corps emprunté, qu'ils n'étaient ni touchés des caresses des Peuples et des Magistrats, ni ébranlés de leurs menaces, on juge qu'il fallait qu'ils attendissent de magnifiques récompenses. Ils n'eurent donc pas besoin d'éloquence pour persuader leur doctrine, puisque leurs actions et leurs souffrances imposaient quelque sorte de nécessité de la recevoir.
2. Dieu ayant apporté un changement si surprenant dans le monde, que les hommes ont renoncé à la Religion de leurs pères, et aux lois de leur pays, ne serait-il pas étrange que les plus célèbres Ecrivains de la Grèce, a qui la nature avait donné d'excellentes qualités pour entreprendre et pour achever de beaux ouvrages, se soient appliqués à décrire le Sanglier de Calydon, le Taureau de Marathon et d'au-34 très choses semblables qui sont arrivées ou qui ont été feintes en quelques pays, et que je ne tâchasse pas de m'élever au dessus de moi-même pour écrire l'Histoire de l'Eglise ? Puisque les événements qu'elle renferme sont des effets de la puissance de Dieu, plutôt que de celle des hommes, ne lui est-il pas aisé de me rendre capable d'en parler ? J'avais dessein de la commencer dès son origine. Mais parce que plusieurs l'ont commencée de la sorte, et l'ont continuée jusques à leur temps, comme Clément, et Hegésippe hommes d'une éminente sagesse, qui n'ont pas été éloignés du siècle des Apôtres ; Africain, et Eusèbe surnommé Pamphile, très savant dans l'Ecriture et dans la doctrine des Grecs tant Poètes qu'Historiens, j'ai abrégé tout ce qui s'est fait dans l'Eglise depuis l'Ascension du Sauveur, jusques à la déposition de Licinius, et l'ai renfermé en deux Livres. Je tâcherai maintenant, avec l'aide de Dieu, d'écrire la suite.
3. Je rapporterai les choses que j'ai vues, ou que j'ai apprises de ceux qui les avaient vues, et qui sont arrivées en mon temps, ou peu auparavant. Quant à celles qui sont plus anciennes, j'ai tâché de m'en instruire par la recherche que j'ai faite des Conciles qui ont été tenus, des Canons qui ont été faits dans ces Conciles et des lettres qui ont été écrites par les Empereurs et par les Évêques, dont quelques-unes sont gardées avec soin dans les Palais des Princes, et dans les Eglises et les autres se trouvent entre les mains des savants. J'avais résolu de les insérer entières dans mon Ouvrage ; mais leur longueur m'a fait juger depuis, que je ferais mieux d'en rapporter le sens en peu de paroles ; si ce n'est lorsqu'il s'agit de quelque sujet touchant lequel tout le monde n'est pas d'accord. Car alors je n'appréhenderai point la peine de transcrire une pièce qui 35 servira à l'éclaircissement de la vérité. Que personne, pour ne pas savoir les choses, ne m'accuse d'avoir déguisé la vérité, sous prétexte qu'il aura trouvé des relations et des mémoires contraires à ce que j'ai écrit.
Car il faut savoir que les Évêques ayant eu des différends entre eux touchant les dogmes d'Arius, et touchant d'autres qui se sont élevés depuis, ils ont écrit a ceux qui étaient de leur sentiment, ont tenu des Conciles, ont ordonné ce qu'il leur a plu ; et ont souvent condamné ceux qui n'étaient pas de leur avis, sans les avoir entendus. Ils ont fait tout leur possible pour engager dans leur parti les Empereurs, les Grands de l'Empire, et pour faire accroire à tout le monde que leur doctrine était orthodoxe, ils ont ramassé les Epîtres qui avaient été écrites en leur faveur, et ont omis celles qui leur étaient contraires. Ce qui nuit, sans doute, beaucoup au dessein que l'on a de découvrir la vérité. Mais parce qu'il est absolument nécessaire de la savoir quand on veut écrire une histoire qui soit exacte, j'ai cru devoir rechercher avec soin toutes ces pièces. Que si je rapporte les troubles et les séditions que des Ecclésiastiques ont excitées, soit l'orsqu'ils ont aspiré aux premières places, ou lorsqu'ils ont disputé opiniâtrement pour la défense de leurs dogmes, je prie ceux qui prendront la peine de lire mon ouvragé, de ne le point trouver mauvais et de ne l'attribuer à aucune malignité. Car, comme je l*ai déjà dit, un Historien doit préférer la vérité à toute autre chose. De plus, les efforts que les ennemis de l'Églises font pour altérer sa doctrine, sont une épreuve à laquelle on en reconnaît la pureté, Dieu l'ayant toujours rendue victorieuse, et lui ayant donné la force d'attirer et de s'assujettir tous les peuples. J'avais dessein d'abord de ne parler que de ce qui est arrivé à l'Eglise dans l'étendue de l'Em- 36, pire, mais depuis j'ai jugé que je ferais bien de rapporter aussi ce qui lui est arrivé parmi les Perses, et les autres Etrangers.. J'ai cru aussi que je ne ferais rien d'éloigné de mon sujet, si je parlais des Fondateurs et des premiers Supérieurs des Monastères, et de leurs successeurs que l'avais vus, ou que j'avais appris, s'être rendus célèbres dans la même profession. Ainsi on verra que leur vertu ne m'a pas été inconnue, et que je ne lui ai pas refusé les éloges qu'elle mérite. Le portrait que j'en ferai pourra servir de modèle à ceux qui voudront l'imiter, et à les conduire au comble de la félicité et de la gloire. Je m'en vais commencer, en priant Dieu de m'aider dans mon travail.
CHAPITRE II. Des Evêques des grandes villes sous le règne de Constantin. Silvestre gouvernait l'Eglise de Rome sous le Consulat de Crispe et de Constantin, Alexandre celle d'Alexandrie, et Macaire celle de Jérusalem. Antioche cette ville si célèbre assise sur le fleuve Oronte n'avait point d'Evêque depuis: la mort de Romain, et il est probable que la persécution avait empêché de procéder à l'élection. Mais les Évêques s'étant assemblés bientôt après â Nicée, ils conçurent une si haute estime du mérite, et de la doctrine d*Eustate, qu'ils le jugèrent digne de remplir ce siège Apostolique, et qu'ils le tirèrent de Bérée pour l'y placer. Les Chrétiens qui demeuraient en Orient, en Libye et proche d'Egypte n'osaient plus faire publiquement leurs a9;acquittaient sans crainte des exercices de leur Religion sous la protection de Constantin.
CHAPITRE III.
Constantin est converti à la Religion Chrétienne par la vue du signe de la Croix.
Entre les événements par lesquels nous avons appris qu'il fut porté à embrasser la Religion Chrétienne, il y sur porté par la vue d'un signe qui lui parut dans le Ciel. Il y a apparence que quand il eut résolu de faire la guerre à Maxence, il commenta à en appréhender le succès, et à songer de qui il pourrait implorer la protection. Comme il avait l'esprit occupé de cette pensée, il vit dans le Ciel une Croix toute éclatante de lumière, et cette vue lui ayant donné de l'étonnement, les Anges de Dieu qui l'environnaient lui dirent ;Constantin, remportez la victoire a la faveur de ce signe. On dit même que JESUS-CHRIST lui apparut, et que lui ayant montré l'Etendard de la Croix, il lui commanda d'en faire faire un semblable, et de s'en servir dans les combats pour vaincre ses ennemis. Eusèbe surnommé Pamphile assure qu'il lui a ouï raconter avec serment, qu'il avait vu sur le midi le trophée de la Croix tout brillant de lumière, avec cette inscription : VAINQUEZ A LA FAVEUR DE CE SIGNE. Les soldats à la tête desquels il marchait le virent aussi bien que lui, et comme il doutait de ce qu'il signifiait, il entendit une voix qui venait du Ciel. JESUS-CHRIST lui apparut depuis durant son sommeil avec le même signe, et lui commanda d'en faire un semblable pour s'en servir dans ses armées, Etant alors pleinement persuadé de la 38 vérité de la divinité, il envoya quérir les Prêtres pour s'instruire des maximes de la Religion. Ces Prêtres lui apportèrent l'Ecriture, et lui expliquèrent de quelle manière les Prophéties avaient été accomplies en la personne du Sauveur. Ils lui dirent que le signe qu'il avait vu était le trophée par lequel il avait vaincu l'enfer, soit durant le cours de sa vie mortelle, ou au temps de sa Passion, et de sa Résurrection, que tous les hommes ressusciteraient de la même sorte à la fin des siècles pour vivre éternellement, et que les uns recevraient la récompense de leur vertu, et les autres le châtiment de leurs crimes. Que ceux qui ont commis des péchés durant cette vie en peuvent être lavés ; savoir ceux qui n'ont point encore participé aux mystères en y participant selon l'usage de l'Eglise, et ceux qui y ont participé en s'abstenant de pécher. Mais parce qu'un si rare bonheur n'est accordé qu'à un petit nombre de personnes, Dieu a eu la bonté d'instituer un second remède qui est la pénitence, par laquelle il pardonne à ceux qui conçoivent un sincère repentir, et qui le témoignent par leurs actions.
CHAPITRE IV,
Constantin fait porter l'Etendard de la Croix dans ses armées. Constantin ayant admiré les Prophéties que les Prêtres lui avaient expliquées de JESUS-CHRIST, commanda à d'excellents ouvriers de faire l'Etendard de la Croix, et de l'enrichir d'or et de perles. Il était beaucoup plus beau que les autre»; parce qu'il devait être toujours
39 porté devant l'Empereur, et être adoré par les soldats. Je me persuade que ce Prince fit du trophée de notre Religion l'Etendard de son armée, afin que les Romains l'ayant continuellement devant les jeux, renonçassent peu à peu à la superstition de leurs pères, et reconnurent le seul Dieu que l'Empereur adorait, et par le secours duquel il remportait la victoire. Ce signe était toujours à la tête de ses troupes, et leur servait comme de rempart pour les couvrir. Il y avait des soldats qui le portaient tour à tour, et qui l'opposaient aux attaques des ennemis. On dit qu'un soldat qui le portait ayant été saisi de peur le donna à un autre, et prit la fuite, et quand il fut hors de la portée du trait il reçut un coup mortel, au lieu que celui qui tenait l'Etendard ne pût jamais être blessé, bien que les ennemis tirassent sans celle sur lui. Tous les traits tombaient sur l'Etendard, et aucun ne touchait au soldat qui le portait. On dit que jamais aucun de ceux qui l'ont porté n'a été, ni blessé, ni pris.
CHAPITRE V.
Réfutation de ceux qui disent, que Constantin se fit Chrétien à l'occasion du meurtre de Crispe son fils.
Je sais que les Païens ont accoutumé de dire que quand Constantin eût fait mourir quelques-uns de ses proches, et qu'il eût consenti au meurtre de Crispe son fils, il en conçut du regret, et demanda au Philosophe Sopater qui enseignait dans l'école de Plotin, quel moyen il y avait d'expier ces crimes. Que Sopater lui ayant répondu qu'il y en avait point, il trouva 40 des Evêques qui lui promirent de les effacer par la pénitence, et par le baptême. Qu'ayant été fort satisfait de leur réponse, il avait admiré leur Religion, l'avait embrassée, et excité les autres à l'embrasser aussi bien que lui. Tout cela me semble avoir été inventé par ceux qui le plaisent à déshonorer la piété Chrétienne. Crispe. dont on prétend que Constantin eut besoin d'expier la mort, ne mourut que la vingtième année de son règne. Comme il tenait le premier rang après son père en qualité de César, il avait publié avec lui plusieurs fois, en faveur des Chrétiens. Je n'avance rien qu'il ne soit aisé de justifier par les années, et par les dates. Il n'y a point d'apparence que Sopater ait jamais parlé à Constantin , puisque ce Prince était alors vers l'Océan et vers le Rhin. Car les différends avec Maxence qui régnait en Italie, avaient apporté de si grands troubles dans l'Empire, qu'il n'était pas aisé d'aller aux Gaules, en Angleterre, ni aux autres Provinces, où il est constant que Constantin fit profession de la Religion Chrétienne avant qu'il eût déclaré la guerre à Maxence, et avant qu'il eut été en Italie, et à Rome, comme les lois qu'il fit en faveur des Chrétiens le font voir. Mais supposé que Constantin ait consulté Sopater par lettres, il n'est pas probable que ce Philosophe ait ignoré qu'après qu'Hercule fils d'Alcmène se fut souillé par le meurtre de ses enfants, et d'Iphite son hôte, et son ami, il se purifia à Athènes par les mystères de Cérès. Cet exemple fait voir très-clairement que les Grecs prétendaient avoir des moyens d'expier les plus grands crimes, et que c'est une imposture d'assurer que Sopater répondit le contraire , car je ne saurais me persuader que cela ait été ignoré par un des plus grands hommes de la Grèce.
CHAPITRE VI.
Constance permet l'accroissement de la Religion Chrétienne et Constantin l'accroît lui-même.
L'Eglise florissait sous le règne de Constantin, et croissait de jour en jour. Elle avait joui dès auparavant une paix profonde. Car au lieu qu'elle était persécutée en plusieurs Provinces de l'Empire, elle avait la liberté de ses exercices dans l'étendue de celles qui obéissaient à Constance. J'ai appris qu'il fît un jour une action merveilleuse, qui mérite d'être rapportée. Voulant éprouver la vertu des Chrétiens qui avaient des charges dans sa maison, il ordonna que ceux qui désiraient de les conserver sacrifiassent aux Dieux, et que ceux qui n'en voudraient rien faire se retirassent. Ces Officiers s'étant donc partagés en deux bandes, et les uns ayant trahi leur Religion, et les autres l'ayant préférée à leur fortune, il estima et honora ceux qui étaient demeurés fermes dans leur créance, et méprisa comme des lâches ceux qui avaient changé de sentiment, ne voulut jamais se servir d'eux, et ne crut pas qu'ils lui puissent être fidèles, puisqu'ils ne l'avaient point été à Dieu. Ceux qui habitaient dans les Gaules, dans l'Angleterre, vers les Pyrénées, et jusques sur les bords de l'Océan, eurent la liberté de l'exercice de leur Religion. Mais depuis que ces Provinces-là furent échues à Constantin par droit de succession, l'Eglise reçut un notable accroissement. Car Maxence fils d'Herculius ayant été tué, et les pays de son obéissance ayant été réduits sous celle.de Constantin, les peuples qui
42 habitent aux environs du Tibre, du Pô, et de l'Aquilin, où l'on dit que le Vaisseau d'Argos fut tiré, eurent une pleine liberté de rendre à Dieu leurs adorations, et leurs hommages. On dit que quand les Argonautes s'enfuirent de peur de tomber entre les mains d'Aétès, ils ne prirent pas le même chemin par où ils étaient venus, mais qu'ayant passé la mer de Scythie, ils arrivèrent en Italie par l'embouchure de quelque fleuve, et qu'y étant demeurés durant l'Hiver, ils y fondèrent la ville d'Emone, et que l'Eté suivant, ils traînèrent leur vaisseau l'espace de quatre cent stades, avec le secours de ceux du pays, et le mirent sur l'Aquilin qui se décharge dans le Pô, et avec le Pô dans la mer d'Italie. Au reste les Grecs, les Macédoniens, les peuples qui habitent sur les bords du Danube dans l'Achaïe, et dans l'Illyrie reconnurent Constantin après la bataille de Cibale.
CHAPITRE VII.
Différend entre Licinius et Constantin à l'occasion des Chrétiens. Défaite de Licinius. Sa mort. Licinius qui avait paru favorable aux Chrétiens changea de sentiment depuis cette bataille, et commença à persécuter les Prêtres qui demeuraient dans l'étendue de son Empire, et quantité d'autres personnes, et principalement les Officiers de l'armée. Les différends qu'il avait avec Constantin l'avaient extraordinairement aigri contre les Chrétiens, et il affectait de les maltraiter, tant pour fâcher Constantin, que pour se venger de ce qu'il croyait qu'ils souhai-
43 taient de le voir seul en possession de l'Empire. Etant prêt de lui donner une seconde bataille, il sacrifia des victimes, et consulta les Devins. Et s'étant laissé tromper par des imposteurs qui lui promettaient la victoire, il s'abandonna entièrement aux superstitions Païennes. Les Païens racontent eux-mêmes, que Licinius ayant consulté en ce temps-là l'Oracle d'Apollon Didyméen qui est dans la ville de Miléte, touchant l'événement de la guerre, il lui répondit par ces vers d'Homère :
De jeunes combattants dans la fleur de leur âge, Sur la fin de tes jours, t'abattront le courage. J'ai reconnu en plusieurs rencontres le soin particulier que la divine Providence prend de protéger et d'agrandir la Religion Chrétienne, mais je l'ai principalement reconnu en celle dont je parle. Car dans le moment que Licinius était prêt de persécuter l' Eglise, la guerre de Bithynie s'éleva. Dieu y fut si favorable à Constantin, qu'il vainquit ses ennemis sur mer, et sur terre. Licinius fut contraint de le rendre à Nicomédie, et après avoir demeuré quelque temps à Thessalonique comme simple particulier, il y fut enfin tué. Il s'était rendu fort célèbre au commencement de son règne, tant durant la paix, que durant la guerre, et avait eu l'honneur d'épouser la sœur de Constantin. Mais il eut depuis le malheur de finir de la manière que je viens de dire.
44 CHAPITRE VIII.
Constantin autorise l'exercice de la Religion Chrétienne, et fait bâtir des Eglises.
Quand Constantin se vit en possession paisible de tout l'Empire, il fit publier un Edit, par lequel il exhorta les peuples d'Orient à faire profession de la Religion Chrétienne, et à reconnaître un seul Dieu dont la puissance est éternelle, qui comble de toute sorte de biens ceux qui l'adorent, qui fait heureusement réussir toutes leurs entreprises, et qui châtie en tout temps, soit durant la paix ou durant la guerre, ceux qui l'offensent. Il ajoute, non par une ridicule vanité, mais par une humble reconnaissance, que Dieu lui ayant fait l'honneur de le choisir, pour être le ministre et l'exécuteur de ses ordres, il a passé depuis l'Océan Britannique jusques en Orient, y a accru le culte de la véritable Religion , et y a fait respecter ceux qui avaient signalé leur foi par la générosité de leur confession, ou par leur confiance dans.les tourments. Après avoir rapporté ces choses, et plusieurs autres qu'il jugeait propres â porter, les peuples à la piété, il révoque tout ce qui avait été ordonné par les persécuteurs de l'Eglise, rappelle les Chrétiens qui avaient été ou relégués dans les îles, ou condamnés aux métaux, aux ouvrages publics, aux manufactures, ou aux charges de la Cour. Il laissa la liberté à ceux qui avaient été privés des Charges de l'armée, ou de les exercer comme auparavant, ou de vivre en repos. Il ne se contenta pas de leur rendre les honneurs et les dignités, il les rétablit en la possession de 45 leurs biens ; et parce que quelques-uns de ceux qui avaient été injustement dépouillés étaient morts, il ordonna que ce qui leur avait été ôté serait rendu à leurs héritiers, et qu'au défaut d'héritiers l'Eglise en jouirait, soit qu'il eût été usurpé par des particuliers, ou par l'Etat. A l'égard des biens qui avaient été achetés des Empereurs, ou donnés, il promit d'y pourvoir.
Aussitôt que cette Ordonnance eut été publiée, elle fut par tout observée très-exactement. Depuis ce temps-là les principales Charges de l'Empire furent exercées par les Chrétiens, et il fut défendu à toutes personne de sacrifier aux Dieux, de consulter les devins, de se faire initier, de dédier des statues, et d*observer les fêtes du paganisme. On abolit alors de très-anciennes coutumes. On ne porta plus depuis dans les Temples la mesure avec laquelle on mesure la hauteur et l'accroissement du Nil ; mais on la porta dans les Eglises. On défendit les combats des Gladiateurs. Parmi les Phéniciens qui habitent le Mont Liban et la ville d'Héliopole, il ne fut plus permis aux filles de se prostituer avant que d'être mariées. On répara les Eglises qui étaient assez grandes, et on augmenta celles qui ne l'étaient pas assez. On en bâtit de neuves en quelques endroits, et l'Empereur fournit tout ce qui fut nécessaire pour la dépense. Il écrivit aux Évêques, qu'ils demandaient ce qu'il leur plairait, et aux Gouverneurs de Provinces, qu'ils donnassent aux Évêques ce qu'ils auraient demandé. La prospérité de l'Église croissait de jour en jour, à mesure que croissait celle de l'Empire. Depuis la défaite de Licinius, Constantin fut si heureux dans toutes les guerres étrangères, qu'il vainquit les Sarmates, et les Goths, et fit enfin la paix avec
46 eux. Ces peuples habitent au delà du Danube et comme ils sont fort nombreux et fort aguerris, ils remportent de l'avantage sur les autres Nations, et ne trouvent de la résistance que de la part des Romains. On dit que Constantin eut des songes et des visions durant cette guerre, par lesquelles il reconnut clairement combien Dieu prenait de soin de le protéger. Ayant donc remporté la victoire sur tous les ennemis qui s'étaient opposé à sa puissance, il en témoigna à Dieu sa reconnaissance par le zèle qu'il fit paraître pour la véritable Religion, et par le soin qu'il prit d'exciter les peuples à en faire profession. Il donna aux Eglises une partie des impositions publiques. Il mit la croix sur les armes de ses soldats, pour les accoutumer à respecter ce signe de la rédemption. Il fit bâtir un Oratoire dans son Palais, et lorsqu'il allait à la guerre, il y faisait porter une tente en forme de Chapelle où on pouvait louer Dieu, faire des prières, et participer aux saints mystères. Il y avait des Prêtres et des Diacres qui suivaient les troupes, pour faire leurs fonctions. Depuis ce temps-là chaque Légion a eu dans sa tente une Chapelle, des Prêtres et des Diacres. Outre cela Constantin a ordonné que le jour du Dimanche, que les Juifs appelaient le premier d'après le Sabbat, et que les Païens avaient consacré au Soleil, et que le jour de devant le Sabbat on s'abstint de plaider et de travailler, et on s'appliquât à la prière et au service de Dieu. Il honora de la sorte ces deux jours, parce que le Sauveur était mort en l'un, et ressuscité en l'autre. Il avait un respect singulier pour la croix, tant en reconnaissance des victoires qu'il avait remportées à la faveur, que de ce qu'elle lui était apparue dans l'air d'une manière miraculeuse. Il abolit le supplice de la croix, qui était en usage parmi les Romains. Il la fit graver sur ses mon- 47 naies et peindre avec son portrait.
Il rapporta ses actions, ses discours, et principalement les lois au culte de Dieu. Il défendit la fornication, qui avait été permise jusques alors, comme il paraît par les lois qu'il fit sur ce sujet. Je serais trop long si je voulais les rapporter. Je me contenterai de celles qu'il a publiées en faveur de la Religion parce qu'elles sont une partie considérable de l'Histoire de l'Eglise.
CHAPITRE IX.
Lois faites en faveur des Ecclésiastiques, et de ceux qui gardaient la Continence.
Il y avait une ancienne loi parmi les Romains, par laquelle il était ordonné que ceux qui ayant plus de vingt-cinq ans vivaient encore dans le célibat, ne jouiraient pas des mêmes droits que ceux qui étaient mariés, et que sur tout ils ne pourraient rien recevoir par testament de ceux dont ils n'étaient point parents. La même loi privait ceux qui n'avaient plus d'enfants de la moitié des biens qui leur avaient été légués. Ceux qui avaient inventé cette loi, avaient prétendu repeupler par ce moyen Rome et les Provinces, et réparer les pertes que l'Empire avait faites dans les guerres qui avaient précédé. L'Empereur ayant considéré que cette loi rendait la condition de ceux qui vivent pour l'amour de Dieu, ou dans la virginité, ou dans le célibat, moins avantageuse que celle des autres, crut que c'étai tune extravagance de s'imaginer que la multiplication du genre humain fut un effet de nos soins, au lieu de se persuader qu'il croît et diminue selon l'ordre de la Providence. Il fit donc une nouvelle 48 ordonnance, par laquelle il ordonna que ceux qui vivaient dans le célibat, et qui n'avaient point d'enfants, jouiraient des mêmes droits que les autres. Il accorda même des privilèges à ceux qui vivaient dans la virginité et dans la continence, en leur permettant de faire testament avant le temps de la puberté contre l'usage reçu dans toute Vestales pourraient faire testament dès l'âge de six ans.
La loi qu'il fit en faveur des Ecclésiastiques est une preuve illustre de la piété qu'il avait pour l'Eglise. Il permit à toutes les parties qui auraient des différends, de les porter devant les Évêques, si elles ne voulaient pas plaider devant les juges séculiers, et ordonna que les sentences des Évêques prévaudraient à celles des autres Juges, de la même sorte que si elles avaient été prononcées par l'Empereur, et qu'elles eussent été mises à exécution par les Gouverneurs des Provinces. Il ordonna de plus que les Canons des Conciles demeureraient fermes, et inébranlables.
Puisque je suis venu si avant, je ne dois pas omettre ce qu'il a ordonné en faveur de ceux qui sont affranchis dans l'Eglise. Comme il était très-difficile, à cause de la rigueur des anciennes lois, d'obtenir la liberté entière par laquelle on devient citoyen Romain lors même que les maîtres étaient disposés à l'accorder, il fit trois lois par lesquelles il ordonna que ceux qui seraient affranchis dans l'Eglise en présence des Prêtres, l'acquerraient. Ces trois lois font encore aujourd'hui les premières parmi celles, où il est parlé des manières d'acquérir la liberté, et elles servent d'un monument à la piété de ce Prince.
CHAPITRE X.
Des Confesseurs qui vivaient encore en ce temps-là. Bien que ces privilèges donc je viens de parler relevassent merveilleusement l'éclat de la Religion Chrétienne, la vertu de ceux qui en faisaient profession le relevait encore davantage. L'Eglise était remplie d'un grand nombre personnes de piété, et conservait au milieu de la paix de généreux défenseurs qui avaient fait profession de sa foi durant la violence des persécutions. Elle avait Osius Évêque de Cordoue, Amphion Evêque d'Epiphanie en Cilicie, Maxime qui avait succédé à Macaire dans le gouvernement de l'Eglise de Jérusalem, et Paphnuce natif d'Egypte, dont on dit que Dieu s'était servi pour faire plusieurs miracles, pour guérir les maladies, et pour chasser les démons. Paphnuce et Maxime étaient du nombre de ceux que Maximin avait condamnés à travailler aux métaux, après leur avoir fait crever un œil, et leur avait fait couper le nerf de la jambe.
CHAPITRE XI.
Vertu admirable de Spyridion Évêque de Chypre. Spyridion Évêque de Trmite en Chypre vivait dans le même-temps. La grandeur de la réputation où il est encore aujourd'hui, est une preuve certaine de l'éminence de sa vertu. Les miracles que Dieu a opérés par son ministère, sont dans la mémoire, et dans la bouche de ceux du pays. Je rapporterai ici ceux qui sont venus à ma connaissance. Il n'était fils que d'un paysan. Il eut dans sa jeunesse une femme et des enfants, et n'en fut pas en moindre considéra bon devant Dieu. On dit que des Voleurs étant allés une nuit à sa bergerie pour voler ses moutons, ils furent liés par une main invisible. Spyridion étant arrivé à la pointe du jour, et les ayant trouvés en cet état, les délia, et les reprit d'avoir voulu voler les moutons au lieu de les demander. En les renvoyant, il leur donna un bélier, et leur dit : II n'est pas juste que vous ayez pris tant de peine inutilement, ni que vous vous en retourniez les mains vides, après avoir veillé toute la nuit.
Si cette histoire est admirable, celle que je vais raconter le paraitra encore plus. Un particulier ayant confié un dépôt à Irène sa fille, elle le cacha sous la terre afin qu'il fût plus sûrement, et mourut bientôt après sans le déclarer à personne. Celui qui avait confié le dépôt étant retourné pour le demander, Spyridion le chercha dans la maison, et ne l'ayant point trouvé alla au tombeau de sa fille, l'appela à haute voix, et lui demanda ce qu'elle avait fait du dépôt. Quand
51 elle lui eut déclaré l'endroit ou elle l'avait caché, il retourna à la maison, le trouva, et le rendit à celui à qui il appartenait.
Puisque je me suis engagé à parler de ce saint homme, j'ajouterai encore quelque chose. Il avait accoutumé de distribuer une partie de ses fruits aux pauvres, et de prêter l'autre sans intérêt à ceux qui en avaient besoin. Quand quelqu'un en allait emprunter, il lui montrait le cellier, et lui disait, qu'il prît ce qu'il voudrait. Quand il le rapportait, il lui disait qu'il le remit où il l'avait pris. Un homme étant allé un jour pour rendre ce qu'il avait emprunté, Spyridion lui dit, qu'il le remît dans le cellier. Mais au lieu de le remettre, il l'emporta. Sa tromperie fut bientôt découverte. Car étant retourné une autre fois pour emprunter des grains, Spyridion lui dit qu'il en allât prendre. Cet homme n'en ayant point trouvé dans le cellier, en avertit Spyridion. Alors ce saint homme lui dit : Je m'étonne que vous trouviez seul le cellier vide. Faites un peu réflexion sur vous-même, et songez, si vous n'avez point négligé de rendre ce que vous aviez emprunté ; car sans cela vous n'auriez jamais manqué de trouver ce dont vous avez besoin. Ayez confiance en Dieu, et vous trouverez ce que vous cherchez. Cet homme ayant été surpris die la forte, reconnut sa faute, et en demanda pardon. Spyridion s'acquittait des fonctions Ecclésiastiques avec une gravité, et une vigilance qui donnaient de l'admiration. On dit que les Évêques de Chypre s'étant assemblés pour les affaires de l'Eglise, Triphylles Evêque de Lédres homme très éloquent, et qui avait étudié longtemps les lois Romaines à Béryte, fut choisi pour prêcher. En prêchant, et citant cette parole de l'Evangile : Levez-vous, et emportez votre lit, il usa d'une façon de parler qui lui semblait plus élégante. 52 Alors Spyridion ému d'indignation lui dit : Valez-vous mieux que celui qui a dit, emportez votre lit, et avez-vous honte de vous servir des termes, dont il s'est servi ? Il se leva à l'heure même en présence de tout le peuple, et réprima de la sorte la vanité que Triphyllius tirait de son éloquence. Son âge, la gravité de ses mœurs, et la sévérité de la vertu imprimaient du respect.
Ce que je raconterai ici peut faire connaître de quelle manière il recevait les étrangers. Un homme étant allé le visiter durant le temps auquel il jeûnait avec toute sa famille, et auquel après avoir mangé un jour, il passait les autres, sans manger, il dit à sa fille, lavez les pieds de cet étranger, et lui donnez de quoi manger. La fille lui ayant répondu qu'il n'y avait ni pain, ni farine dans la maison, parce qu'il aurait été inutile d'en garder au temps du jeûne, il se mit en prières, et ayant demandé pardon à Dieu, il commanda à sa fille de faire cuire du porc salé. Quand il fut cuit, il se mit à table, y fit mettre l'étranger avec lui, mangea de la viande, et invita l'étranger à en manger. Comme il s'en excusait sur ce qu'il était Chrétien. C'est pour cela, lui dit Spyridion,. que vous ne devez pas vous en excuser. Car l'Ecriture sainte enseigne que toutes choses sont pures pour ceux qui sont purs.
CHAPITRE XII.
De la manière de vivre des Moines, et de leurs Fondateurs. Ceux qui embrassèrent en ce temps-là la vie Monastique firent grand honneur à l'Eglise, et confirmèrent extrêmement la vérité de sa doctrine par la pureté de leurs mœurs. La Philosophie dont ils font profession, est un des plus riches présents que le Ciel ait jamais fait à la terre. Ils négligent les démonstrations de Mathématique, et les arguments de Logique, parce qu'ils sont persuadés qu'ils dérobent beaucoup de temps, et qu'ils ne servent de rien pour bien vivre, et s'adonnent à la prudence naturelle qui retranche absolument le vice, ou au moins le diminue. Ils ne mettent point au nombre des biens ce qui tient comme le milieu entre le vice, et la vertu, et ils croient que c'est être méchant que de s'abstenir du mal, et de ne point faire de bien. Ils recherchent la vertu pour elle-même, et non pour les louanges des hommes. Ils combat#39;ils lui rendent dans la pureté de leur cœur, et dans la sainteté de leur vie: ils se mettent fort peu en peine des purifications extérieures. Ils ne croient point qu'il y ait de véritables taches que celles qui viennent du péché, et ainsi ne se soucient point de laver celles du corps. Comme ils sont au dessus des accidents, et des dangers qui sur-
54 viennent dans le cours de la vie :
l'inconstance qui règne avec tant de pouvoir dans le monde, la nécessité qui y exerce un empire tyrannique, ne les font jamais changer de sentiment. Ils ne se fâchent point des injures qu'on leur fait, et ne médisent point de s'en venger. Ils ne perdent point courage quand ils sont attaqués par la maladie, ou pressés par la disette. Ils en font plutôt gloire, et le souffrent avec patience. Ils s'accoutument durant toute leur vie à se contenter de peu, et ils s'approchent par-là de l'indépendance de Dieu, autant qu'il est possible à l'infirmité humaine. Ils ne s'inquiètent point pour acquérir des biens, parce qu'ils ne regardent cette vie que comme un passage, et qu'ils ne font des provisions qu'autant que la nécessité les y oblige. Ils louent la manière de vivre la plus impie, et ne songent qu'à la félicité qui nous est promise. Ils ne respirent que la piété, et évitent dans leurs discours les impuretés, qu'ils ont bannies de leurs actions. Ils accoutument leur corps à se contenter de peu, et surmontent l'intempérance par la tempérance, l'injustice par la justice, la vérité par le mensonge. Ils entretiennent la paix, et la bonne intelligence avec tous ceux qui approchent d'eux. Ils ont soin de leurs amis, et des étrangers, ils communiquent ce qu'ils ont à ceux qui n'ont rien. Ils consolent ceux qui sont dans l'affliction, et n'affligent point ceux qui sont dans la joie. Comme ils sont sérieux en toutes choses, et qu'ils rapportent toutes leurs actions au souverain bien, ils instruisent par de sages et judicieuses remontrances, où il n'y a ni flatterie, ni aigreur, et où ceux qui les écoutent trouvent des remèdes salutaires qui guérissent les maladies de leurs âmes. Ils s'entretiennent ensemble avec honneur, et avec respect, sans contestation, sans raillerie, sans colère, n'agissant que par la raison. Ils répriment tous les 55 mouvements qui y sont contraires, et commandent aux passions de l'esprit et du corps.
Quelques-uns assurent que le Prophète Elie, et Jean Baptiste ont été les deux Auteurs de cette sublime Philosophie. Philon Pythagoricien dit, que les plus excellents hommes qu'il y eût parmi les Juifs s'assemblèrent de son temps sur une colline proche du lac de Maréote, pour suivre ce genre de vie. Ils décrit leurs bâtiments et leurs exercices tels que loue aujourd'hui ceux des Moines. Il témoigne que dès qu'ils commencent à s'appliquer à l'étude de la sagesse, ils laissent leurs biens à leurs proches, qu'ils renoncent aux affaires et au mariage, et qu'ils se retirent dans des jardins hors des villes : Qu'ils ont des Monastères, et des Chapelles où ils célèbrent les saints Mystères, et où ils chantent des Psaumes, et des Hymnes, qu'ils ne mangent point avant que le Soleil soit couché, que quelques-uns ne mangent qu'une fois en trois jours, et d'autres plus rarement, qu'ils couchent certains jours sur la terre, qu'ils s'abstiennent de vin, et de tout ce qui a eu vie, qu'ils ne mangent que du pain du sel et de l'hysope, et ne boivent que de l'eau, qu'il y a parmi eux de vieilles filles qui ont renoncé au mariage pour acquérir une plus haute perfection. Philon semble le décrire par ce discours, des Juifs qui ayant embrassé la Religion Chrétienne, retenaient encore quelques cérémonies de leur pays, car il ne paraît aucun vestige de ce genre de vie parmi les autres nations, ce qui me fait croire que depuis ce temps-là il a toujours fleuri en Egypte. D'autres assurent qu'il ne procède que des persécutions dont l'Eglise a été agitée de temps en temps, et que les Chrétiens qui s'étaient retirés dans les solitudes, dans les forêts, et sur les montagnes, se font accoutumés à y demeurer.
56 CHAPITRE XIII.
Manière de vivre de saint Antoine, et de saint Paul.
Soit que la gloire d'avoir inventé cette sublime Philosophie, soit due aux Egyptiens, ou à d'autres, il est certain qu'elle a été portée par le grand Antoine à une haute perfection. L'éclat avec lequel sa vertu brillait au milieu de la solitude, porta Constantin à rechercher son amitié, et à lui offrir tout ce qu'il pourrait désirer. Il était d'un bourg d'Egypte nommé Coma, proche d'Héraclée. Ayant perdu ses père et mère en bas âge, il laissa les terres qu'il avait eues de leur succession à ceux du pays, et ayant vendu les meubles, il en distribua le prix aux pauvres, dans la créance qu'un véritable Philosophe ne doit pas se contenter de se dépouiller de son bien sans en faire un bon usage. Il contracta habitude particulière avec tous ceux de son siècle qui étaient les plus éminents en sainteté, et s'efforça de les imiter. Sachant que l'exercice de la vertu est amère à ceux qui commencent, et qu'il devient doux à ceux qui y ont fait quelques progrès, il s'y appliqua de telle sorte qu'il se rendit de jour en jour plus sévère à soi-même, et qu'il renouvela incessamment son ardeur, et son zèle. Il réprima les mouvements de la volupté par les austérités de la pénitence, et combattit les passions les plus spirituelles, et les plus subtiles par les maximes saintes de la sagesse de Dieu. Il ne mangeait que du pain et du sel, et ne buvait que de l'eau ; il ne rompait l'abstinence qu'après que le Soleil était couché. Il passait souvent deux jours, et 57 quelquefois davantage sans boire et sans manger. Il priait toute la nuit, et quand il dormait, ce n'était que sur une natte, et fort peu de temps. Il couchait le plus souvent à terre. Il ne se frottait jamais d'huile, et ne se baignait jamais, et disait que c'était une délicatesse qui amollissait le corps, On dit que jamais il ne le vit nu. Il n'était point savant, et n'estimait point les sciences, mais il louait le bon esprit, et le bon sens qui est plus ancien que les sciences, et qui les a inventées. Il était extrêmement doux, prudent, et généreux. Il avait une conversation honnête et agréable, et ne fâchait jamais, personne, non pas même ceux qui aimaient les disputes, et les querelles. Il usait toujours d'une merveilleuse adresse, qu'il ne manquait jamais d'apaiser les contestations dans leur naissance. Bien que Dieu lui eût accordé la connaissance de l'avenir en récompense de sa vertu, il ne tenait pas que ce fut une vertu que de connaître l'avenir. Il ne conseillait à personne de rechercher cette connaissance, parce que ceux qui ne l'ont point n'en seront pas punis, et que ceux qui l'ont n'en seront pas récompensés, et que la véritable félicité ne consiste que dans le culte de Dieu, et dans l'accomplissement de sa volonté. Que si néanmoins, ajoutait-il, quelqu'un désire d'acquérir la connaissance de l'avenir, qu'ils ait soin de purifier son âme : car plus elle sera dégagée des ténèbres des péchés, plus elle aura de pénétration et de lumière. Il n'était jamais oisif, et il exhortait tout le monde à travailler continuellement, et s'examiner soi-même, à se rendre compte de ce qu'on avait fait le jour et la nuit, et à dire ses fautes, afin d'en avoir de la confusion, et d'appréhender qu'elles ne vinssent à la connaissance des autres. Il avait un zèle plus aident que nul autre pour la défense de ceux qui souffraient quelque injustice, et il allait souvent 58 dans les villes à leur prière pour parler en leur faveur aux Gouverneurs et aux Magistrats. Il n'y en avait pas un qui ne fut ravi de le voir, de l'écouter, et de lui accorder ce qu'il désirait. Mais il aimait mieux demeurer caché et inconnu, que de paraître et d'être estimé. Dès qu'il avait fait les affaires pour lesquelles il était allé à la ville, il retournait à sa solitude, et disait qu'un Moine hors de sa cellule est comme un poisson hors de l'eau, et que comme un poisson perd la vie sur la terre, un Moine perd sa gravité et sa réputation dans le monde. Il affectait d'être civil et modeste, et évitait de paraître fier et méprisant.
Voila ce que j'avais à dire d'Antoine pour tracer une image de son excellente Philosophie. Il eut plusieurs disciples, dont les uns fleurirent en Egypte, et les autres en Lybie, en Palestine, en Syrie, en Arabie, et qui non contents d'imiter sa vertu, et de suivre sa manière de vivre, l'enseignèrent à plusieurs autres. Il était néanmoins difficile de les trouver, parce qu'ils prenaient autant de soin de se cacher, que les autres en prennent de se produire. Nous ne laisserons pas de parler des plus célèbres, et surtout de Paul, surnommé le simple. On dit qu'il déjeunait à la campagne, où il avait une belle femme, et que l'ayant trouvée avec un autre homme, il lui dit en riant qu'il ne demeurerait jamais avec elle, et qu'à l'heure-même il alla trouver Antoine. On assure qu'il avait une douceur, et une patience admirable, et qu'Antoine l'ayant prouvé par tous les exercices de la vie Monastique auxquels il n'était point du tout accoutumé, bien qu'l fût fort avancé en âge, il s'en acquitta de telle sorte qu'il fût jugé capable d'être abandonné à sa propre conduite, comme un parfait solitaire qui n'avait plus besoin de Directeurs. Dieu confirmera ce témoignage par les dons qu'il
59 lui départit, par la grâce de faire des miracles, par lesquels il le rendit plus célèbre qu'Antoine même , et par la force de chasser les démons.
CHAPITRE XIV.
Vie admirable d'Ammon, et d'Eutychien.
Amnon Egyptien s'adonna dans le même temps aux exercices de la vie Monastique. On dit qu'il se maria à la prière de ses parents, mais qu'après la célébration du mariage, au lieu de coucher arec sa femme, il lui représenta les avantages que la sainte Ecriture attribue à la virginité, et tacha de lui faire trouver bon qu'ils se séparassent. Elle consentit de garde sa virginité, mais elle eut peine à être privée de sa présence. Il demeura donc avec elle dix-huit ans dormant toujours à part et observant exactement les règles de la vie Monastique. Sa femme ayant imité sa vertu durant tout ce temps, elle crut ne devoir plus retenir davantage dans l'obscurité tant de talents éclatants, et lui proposa de se séparer de demeure. Il loua Dieu de cette résolution qu'elle avait prise, et se retira dans une solitude proche du lac de Maréote, dû côté de Midi aux environs de la montagne de Nitrie, et y vécut vingt-deux ans dans les exercices continuels de la sainte Philosophie. Il allait visiter sa femme deux fois chaque année. Il fonda plusieurs Monastères en ces pays-là, fit instruire plusieurs disciples qui devinrent depuis fort célèbres et que nous ferons paraître dans sa suite de cet ouvrage. Les Moines d'Egypte ont écrit un grand nombre de ses miracles, selon la louable coutume qu'ils ont de célébrer les grands hommes de leur profession. 60 Je ne marquerai ici qu'une partie de ceux qui sont venus à ma connaissance. Faisant un jour voyage avec un de ses disciples nomme Théodore, ils se trouvèrent obligés de passer un fossé que ceux du pays appellent le Lyque. Ammon commanda à Théodore de se mettre à l'écart, de peur qu'ils ne se vissent nus. Mais ayant peur de se voir nu soi-même, il fut miraculeusement transporté sur l'autre bord du fossé, sans que ses habits fussent mouillés. Théodore étant passé ensuite, et ayant remarqué que les habits, et les pieds d'Ammon étaient secs, il le supplia de lui dire d'où cela procédait. Ammon s'excusa longtemps de le déclarer, mais enfin étant pressé par Théodore, il lui fit promettre de ne le rapporter à personne durant sa vie, et lui avoua comment cela était arrivé. Je raconterai encore ici un autre miracle semblable. Des personnes injustes lui ayant amené leur fils qui avait été mordu par un chien enragé, et l'ayant supplié de le guérir, il leur répondit, votre fils n'a pas besoin de mon ministère. Si vous voulez qu'il soit guéri, rendez le bœuf à ceux à qui vous l'avez pris. Cette parole fut accomplie, et le bœuf ayant été rendu, l'enfant fut guéri. On dit que quand Ammon mourut, Antoine vit son âme que les Anges portaient au Ciel en chantant des Hymnes. Comme il regardait ce spectacle avec autant d'attention que d'étonnement, et que ceux qui étaient avec lui en étaient surpris, il leur dit ce qu'il avait vu. La nouvelle de la mort d'Ammon ayant depuis été apportée, la vérité de la vision d'Antoine fut reconnue. Tout le monde jugea qu'ils étaient tous deux fort heureux : l'un d'avoir été retiré de cette vie après y avoir exercé toute sorte de vertus, et l'autre d'avoir vu, miraculeusement ce qui se passait en un lieu
61 éloigné de plusieurs journées. Ceux qui ont familièrement conversé avec Ammon et avec Antoine, rapportent d'eux ce que je viens de dire.
J'ai appris qu'Eutychien faisait profession du même genre de vie, sous le même règne, en Bithynie, aux environs du mont Olympe, Il était de la secte des Novatiens, avait reçu de Dieu le don de faire des miracles et de guérir des maladies, et était connu et aimé de Constantin. Un des Gardes de l'Empereur ayant été mis en prison aux environs du Mont Olympe sous quelques soupçons qu'il avait conjuré contre son maître, Eutychien fut prié de s'interposer en sa faveur, et de le soulager cependant du poids de ses chaînes ; de peur qu'il n'en fut accablé. On dit qu'Eutychien envoya prier les Gardes d'avoir la bonté de lui ôter les fers ; mais que n'en ayant rien voulu faire, Eutychien alla à la prison, qu'a sa présence les portes s'ouvrirent, et les chaînes tombèrent d'elles-mêmes. Il alla ensuite trouver l'Empereur à Constantinople, et obtint sans peine la grâce qu'il lui demandait, ce Prince l'estimant trop pour lui refuser aucune chose. Voila ce que j'avais à dire en peu de paroles de ceux qui se sont rendus les plus célèbres dans la profession de la vie Monastique. Ceux qui désireront s'en instruire plus particulièrement, pourront lire les vies de plusieurs qui ont été données au public.
CHAPITRE XV. Origine de l'erreur d'Arius : Son progrès. Contestations entre les Évêques. Bien que l'état de l'Eglise fut alors fort heureux, soit que l'on considère l'éclat quelle tirait de la vertu des Solitaires dont je viens de tracer l'image, ou de la paix dont la piété de Constantin la faisait jouir, elle ne laissa pas d'errer inquiétée par certaines questions, dont on n'avait jamais entendu parler, et que quelques-uns agitèrent sous prétexte de parvenir à une plus haute piété, et d'acquérir une plus parfaite connaissance de Dieu. Ce fut Arius Prêtre de la ville d'Alexandrie en Egypte qui les proposa le premier. Il sembla d'abord défendre la saine doctrine, mais depuis il favorisa les nouveautés de Méléce. L'ayant ensuite abandonné, il fut ordonné Diacre par Pierre Évêque d'Alexandrie. Il fut après chassé de l'Egypte par lui-même, parce qu'il ne pouvait souffrir que cet Évêque eût excommunié les partisans de Méléce, et qu'il ne reçût point leur baptême. Lorsque Pierre eut souffert le martyre, il demanda pardon à Achillas, fut rétabli dans les fonctions de son Ordre, et depuis élevé à celui de Prêtre. II fut fort considéré par Alexandre successeur d'Achillas. Comme il s'adonnait à l'art de raisonner, il s'engagea en des discours fort impertinents, et osa publier dans l'Eglise ce que personne n'avait jamais avancé, que le Fils de Dieu a été fait de ce qui n'était point auparavant, qu'il y a eu un temps auquel il n'était point, qu'étant libre il était capable de se porter au vice ou à la vertu, qu'il 63 était créé et fait, et plusieurs autres choses qu'on est obligé de dire quand on veut soutenir de semblables propositions. Quelques-uns de ceux qui avaient entendu parler de ces nouveautés, blâmaient Alexandre de ce qu'il souffrait qu'on les avançât. Mais cet Évêque jugeant qu'il était à propos de laisser la liberté aux deux partis de disputer sur une matière obscure, de peur que s'il la leur ôtait on ne crût qu'il aurait apaisé leur contestation par autorité et par force, plutôt que par persuasion, et par raison, il s'assit au milieu de son Clergé, et permit à chacun de dire ce qu'il voudrait. Il arriva dans cette dispute ce qui arrive d'ordinaire dans les autres, qui est que les deux partis tâchèrent de vaincre. Arius défendit opiniâtrement ses sentiments, et ceux du parti contraire soutinrent que le Fils de Dieu est de même substance que son Père, et éternel comme lui. S'étant assemblés une seconde fois, ils disputèrent encore sans se pouvoir accorder. Alexandre inclinait tantôt d'un côté, et tantôt d'un autre : mais enfin il se déclara pour ceux qui soutenaient que le Fils de Dieu est consubstantiel, et coéternel à son Père, et commanda à Arius de tenir le même sentiment ; et parce qu'il refusa de le faire, il le chassa de l'Eglise, avec les Prêtres, et les Diacres qui croyaient que sa doctrine était Orthodoxe. Les Prêtres étaient Aitalas, Achillas, Carpon, Sarmate, et Arius et les Diacres Euzoius, Macaire, Jules, Menas, et Helladius. Plusieurs personnes du peuple suivirent leur parti, soit qu'ils fussent persuadés qu'ils défendaient la vérité, en qu'ils eussent compassion de leur disgrâce, et qu'ils crussent qu'ils avaient été injustement chassés de l'Eglise. Les partisans d'Arius tâchèrent de prévenir les Évêques des autres villes, et pour cet effet leur envoyèrent leur profession de foi, et les prièrent au 64 cas qu'ils la trouvaient Orthodoxe, qu'ils écrivissent à Alexandre qu'il cessât de les persécuter, et s'ils jugeaient qu'il y eût quelque chose à redire, qu'ils leur fissent la grâce de le leur apprendre. Cette députation ne leur fut pas inutile, car le bruit de ces contestations s'étant répandu partout, elles commencèrent à partager les Pasteurs. Les uns écrivirent à Alexandre qu'il n'admît point Arius, ni ses partisans à sa communion qu'ils n'eussent rétracté leur doctrine, et les autres le prièrent de ne les en point retrancher. Alexandre voyant qu'Arius était appuyé par plusieurs personnes considérables par leur éloquence, et par la réputation de leur piété, et entre autres par Eusèbe Evêque de Nicomédie, homme savant et fort estimé à la Cour, écrivit aux Evêques qu'ils ne les reçussent point dans leur communion. Cette lettre aigrit extrêmement les esprits, et augmenta la chaleur de la dispute. Car après qu'Eusèbe, et ses partisans eussent plusieurs fois conjuré Alexandre de ne point rompre l'unité sans avoir pu le fléchir, ils commencèrent à se plaindre de sa dureté, et à soutenir avec plus d'animosité les sentiments d'Arius. S'étant donc assemblés à Bithynie, ils écrivirent à tous les Évêques de communier avec les artisans d'Arius, comme avec autres Orthodoxes, et d'exhorter Alexandre à y communiquer aussi. Alexandre n'ayant point déféré à leur prière, Arius envoya à Paulin Evêque de Tyr, à Eusèbe surnommé Pamphile Evêque de Césarée, à Patrophile Evêque de Scythopole pour leur demander qu'il lui fût permis, et aux autres Prêtres de son parti de faire leurs fonctions, et d'assembler le peuple, selon la coutume qui s'observe encore aujourd'hui à Alexandrie, que les Prêtres aient sous l'Evêque, des Eglises où ils assemblent les fidèles. Ces trois Evêques s'é- 65 tant assemblés avec les autres de Palestine , accordèrent à Arius sa demande , lui permirent d'assembler le peuple, comme il avait accoutumé , à condition de demeurer cependant soumis à Alexandre , et de le supplier de l'admettre à sa communion.
CHAPITRE XVI. L'Empereur Constantin exhorte les Evêques à s'accorder touchant la question de la consubstantialité du Fils de Dieu, et touchant la célébration de la fête de Pâque. Après que plusieurs Conciles eurent été tenus en Egypte sans que les contestations eussent été apaisées, le bruit qu'elles faisaient se répandit jusques dans le Palais de l'Empereur Constantin, qui fut très-fâché de voir qu'elles troublaient la Religion, au temps qu'elle commencent à s'accroître, et qu'ils détournaient plusieurs personnes de faire profession de la foi. Il en rejeta la faute sur Arius, et sur Alexandre, et les reprit d'avoir agité une question inutile, qui ne leur devait jamais être entrée dans l'esprit, ou qui si elle y était entrée, devait avoir été ensevelie sous le silence. Que quand ils auraient eu de différends sentiments, ils n'auraient pas dû pour cela se séparer : qu'il faut tenir la même foi touchant la Providence divine , mais que quand on ne s'accorde pas touchant des questions subtiles et difficiles, il les faut tenir secrètes. Ainsi il leur ordonna de renoncer à leurs disputes, et de s'unir dans le même sentiment : et ajouta.que leur contestation l'avait si fort touché, qu'elle l'avait empêché de faire, un voyage en Orient.
Voila ce
66 qu'il manda à Arius, et à Alexandre, tant pour blâmer leur opiniâtreté, que pour les exhorter à la paix. Il y eut encore un sensible déplaisir de ce que quelques-uns célébraient en Orient la fête de Pâque autrement que les autres ; car bien qu'ils ne rompissent pas l'union de l'Eglise, ils suivaient la coutume des Juifs, et ternissaient par cette différence, l'éclat de cette grande solennité. Il souhaitait avec passion de terminer ces différends, et il choisît pour cet effet Osius Evêque de Cordoue, qui s'était rendu fort célèbre par la généricité avec laquelle il avait fait profession de la foi durant les persécutions, et l'envoya pour tâcher de réunir à l'Église tant ceux qui tenaient en Egypte une doctrine contraire à la foi, que ceux que ceux qui célébraient en Orient la fête de Pâque à la façon des Juifs.
CHAPITRE XVII. Concile de Nicée. OSius ayant trouvé les contesterions trop aigries pour les pouvoir apaiser, et étant revenu sans rien faire, l'Empereur convoqua à Nicée ville de Bithynie, les Evêques de toutes les Eglises. Les Pasteurs de trois Églises fondées par les Apôtres, se trouvèrent à ce Concile, savoir Macaire Evêque de Jérusalem, Eustate Evêque d'Antioche ville assise sur le fleuve Oronte, et Alexandre Evêque d'Alexandrie. Jules Evêque de Rome ne pût s'y trouver à cause de son grand âge ; mais Viton et Vincent Prêtres de on Eglise, s'y trouvèrent en sa place. Il s'y fit un merveilleux concours des Prélats de toutes les 67 provinces, dont les uns étaient recommandables par leur science, les autres par leur éloquence, les autres par leur piété, et quelques-uns pat toutes ces qualités jointes ensemble. Il y avait environ trois cens vingt Evêques, et quantité de Prêtres et de Diacres qui les accompagnaient. Il y avait aussi des hommes exercés. dans l'art de disputer, qui étaient prêts à les aider, et disposer les matières.
Plusieurs Evêques regardant le Concile, comme ils auraient regardé un Tribunal, qui aurait été établi pour décider leurs affaires particulières, entreprirent d'y faire réformer ce qui leur déplaisait, et présentèrent à l'Empereur des mémoires qui contenaient le sujet de leurs plaintes.
Comme l'Empereur était importuné presque tous les jours d'accusations de cette sorte, il les remit toutes à un certain jour. Quand ce jour-là fut arrivé, il dit : Toutes ces plaintes seront jugées au jour du jugement par le juge commun de tous les hommes Il ne m'appartient pas d'en connaître à moi qui ne suis qu'un homme, puisque les accusés et les accusateurs sont des Evêques, qui ne doivent rien faire qui les soumette à être jugés par d'autres. Imitons la miséricorde de Dieu en nous pardonnant les uns aux autres, et en renonçant à toutes ces accusations ; accordons-nous pour examiner les questions de foi pour lesquelles nous nous sommes assemblés. Après avoir parlé de la sorte, il commanda de jeter tous les mémoires dans le feu, et marqua le jour auquel on commencerait à agiter les questions pour lesquelles on était assemblé. Avant que ce jour-là fût arrivé, les Evêques s'assemblèrent en particulier, envoient quérir Arius, et chacun proposa son opinion. Après de longues contestations, les uns furent d'avis qu'on n'introduisît aucune nouveauté contraire à la foi, et ceux-là étaient les plus simples,
68 qui étaient accoutumés à croire les vérités de la Religion sans les examiner avec trop de curiosité. Les autres soutenaient au contraire, qu'il ne fallait pas suivre les sentiments des anciens sans les avoir examinés.
Il y eut un grand nombre d'Évêques, et d'autres Ecclésiastiques de leur suite , qui acquirent de la réputation par ces disputes, et qui le firent connaître de l'Empereur et de la Cour. Athanase Diacre de l'Église d'Alexandrie, qui avait suivi son Évêque, eut dès lors la principale part dans cette importante affaire.
CHAPITRE XVIII.
Deux Philosophes convertis à la foi par des personnes simples.
Il y eut des Philosophes qui se mêlèrent de cette dispute , les uns par la curiosité d'apprendre la matière dont il s'agissait, et les autres par le dépit de ce que leur Religion commençait à perdre son crédit, et par le désir de diviser les Chrétiens, et de mettre parmi eux la mauvaise intelligence. On dit que comme un d'entre eux tirait avantage de son éloquence pour insulter à la simplicité des Prêtres, un homme simple, mais qui avait eu le courage de faire profession publique de la foi durant la persécution, ne pouvant souffrir son insolence, entreprit de conférer avec lui bien qu'il ne sût rien de l'art de raisonner et de discourir. Les moins sérieux qui connaissaient le vieillard, se moquèrent de la témérité de son entreprise, et les plus graves appréhendèrent qu'il ne se rendît ridicule. Néanmoins l'autorité qu'il s'était acquise ne leur permettant pas de lui imposer silence, il parla de cette sorte.:
Philosophe, je 69 vous conjure au nom de Jésus-Christ de m'écouter. Il n'y a qu'un Dieu qui a créé le ciel et la terre et toutes les choses visibles, qui a tout fait par la force de son Verbe, et tout affermi,, par la sainteté de son esprit. Ce Verbe que nous appelons le Fils de Dieu ayant eu pitié de l'égarement des hommes, et de l'ignorance où ils vivaient comme des bêtes, a bien voulu naître d'une femme, vivre parmi les hommes, et mourir pour leur salut. Il viendra un jour pour juger ce que chacun aura fait durant cette vie. Nous croyons simplement toutes ces choses. N'entreprenez point inutilement de combattre des vérités qui ne peuvent être comprises que par la foi, et ne cherchez point des raisonnements pour prouver qu'elles ont pu, ou qu'elles n'ont pu être accomplies. Répondez-moi seulement si vous croyez.
Le Philosophe, surpris de ce discours, répondit qu'il croyait, remercia le vieillard de l'avoir vaincu, conseilla à ceux dont il avait tenu les sentiments, de suivre son exemple, leur protestant qu'il avait été excité par une inspiration divine à faire profession de la Religion Chrétienne.
On dit qu'Alexandre Evêque de Constantinople fit un semblable miracle. Lorsque Constantin retourna dans cette ville, quelques Philosophes se plaignirent à lui du changement qu'il avait apporté dans la Religion, et de la nouveauté du culte qu'il avait introduit contre les lois de tous ses prédécesseurs, et demandèrent à conférer avec Alexandre, touchant la Religion. Bien que cet Evêque ne fut point accoutumé à disputer, il accepta le défi par déférence à la volonté de l'Empereur ; et lorsque tous les Philosophes furent assemblés, il leur dit qu'ils en choisissent un d'entre eux pour porter la parole. Quand ils en eurent consenti, Alexandre lui dit;
Je vous commande au
70 nom de Jésus-Christ de vous taire, et à l'heure-même il se tut.
Je laisse à juger à tout le monde, si ce ne fut pas un aussi grand miracle de lier ainsi la langue d'un Philosophe, que de fendre une pierre par la force de la parole, comme j'apprends que fit autrefois un nommé Julien natif de Chaldée.
CHAPITRE XIX.
Discours de Constantin aux Évêques.
Les Évêques s'assemblaient continuellement, et ayant Arius au milieu d'eux, examinaient avec soin les propositions qu'il avait avancées. Lorsque le jour auquel ils devaient prononcer la décision fut arrivé, ils se trouvèrent dans une grande salle du Palais ; parce que l'Empereur désirait d'y être présent. Il passa au milieu d'eux, et s'étant mis sur une chaise qui lui avait été préparée, il leur commanda de s'asseoir sur les bancs qui étaient rangés des deux côtés le long des murailles. Alors Eusèbe surnommé Pamphile se leva, et prononça un discours en l'honneur de Constantin. Des qu'il eut achevé, ce Prince prenant la parole dit :
Je remercie Dieu de toutes choses ; mais principalement de ce qu'il m'a fait la grâce d'assembler dans le même lieu tant de saints Évêques. Il ne me reste plus qu'à souhaiter de vous voir réunis dans le même sentiment, ne trouvant rien de si fâcheux que les différends qui divisent l'Eglise. Je n'ai jamais eu de douleur si sensible, que d'apprendre que vous ayez entre vous des contestations que vous ne devriez point avoir, étant, comme vous êtes, les ministres de Dieu et les dispen- 71 sateurs de la paix. L'honneur que j'ai d'être assis sur le trône et de servir le même Maître que vous me fait souhaiter une grâce qu'il ne vous sera pas moins glorieux de me faire , qu'à moi de la recevoir qui est que vous examiniez vos différends , et que vous les terminiez , afin que nous érigions tous ensemble le trophée de la paix contre la jalousie du démon , qui de rage de ce que nous avons abattu la puissance des usurpateurs et des tyrans, nous a suscité ces disputes et ces querelles.
L'Empereur prononça ce discours en Latin, et le fit expliquer en Grec.
CHAPITRE XX.
Les Évêques conviennent d'une même doctrine. Les partisans d'Arius sont condamnés: au bannissement.
Les Évêques commencèrent ensuite à examiner la doctrine. L'Empereur les écoutait avec patience, approuvant ceux qui tenaient le bon sentiment , tachant d'apaiser les opiniâtres, et parlant à tous avec beaucoup de civilité, aurevinrent à l'avis des autres L'Empereur attribuait un ordre particulier de Dieu la conformation de leurs sédiments, déclara que ceux qui désobéissaient à ce qui avait été décidé par le Concile, seraient condamnés au bannissement, comme des personnes qui s'opposeraient au juge- 72 ment de Dieu même.
J'avais cru d'abord devoir transcrire le Symbole qui fut composé dans cette sainte assemblée, afin de laisser à la postérité un monument public de la vérité , mais des personnes de vertu, avec qui je fuis lié par une étroite amitié, m'ayant conseillé de passer sous silence des choses qui ne doivent être connues que des Prêtres, et des fidèles, j'ai déféré à leur sentiment. Car il y a apparence que mon ouvrage tombera entre les mains de quelques personnes qui n'ont point connaissance de nos mystères.
CHAPITRE XXI.
Arius est condamné, et ses livres sont brûlés.
Bien que je ne veuille rien découvrir de ce qui doit demeurer secret, je ne puis néanmoins me dispenser de dire que les Evêques définirent que le Fils de Dieu est de même substance que son Père, et qu'ils retranchèrent de l'Église ceux qui assurent qu'il y a eu un temps auquel il n'était point, qu'il n'était point avant qu'il eût été fait, qu'il a été fait de ce qui n'était point auparavant, qu'il a une autre nature, et une autre substance que son Père, et qu'il est sujet au changement. Cette profession de foi fut approuvée par Eusèbe Evêque de Nicomédie, par Théognis Evêque de Nicée, par Maris Evêque de Calcédoine, par Patrophile Evêque de Scythopole, par Second Evêque de Ptolemaïde en Lybie. Eusèbe surnommé Phamphile sembla douter durant quelque temps s'il l'approuverait, mais enfin après l'avoir examinée, il l'approuva. Arius, et ses partisans furent excommuniés parle Concile, et il lui fut défendu d'entrer dans Alexandrie, Le 73 livre qu'il avait composé sur le même sujet, et qui avait pour titre Thalie, fut condamné, ainsi que les expressions dont il s'était servi pour expliquer son opinion. Je n'ai point lu ce livre-là. Mais j'ai ouï dire que le style est un style lâche, et étendu et semblable à celui des Odes de Sotade. Il est bon de savoir qu'encore qu'Eusèbe Evêque de Nicomédie, et Théognis Évêque de Nicée eussent consenti à l'exposition de la foi qui avait été faite dans le Concile, ils ne signèrent point la déposition d'Arius, L'Empereur Constantin l'envoya en exil, et fit publier un Edit par lequel il était déclaré impie, et ordonné que ses livres seraient brûlés, afin qu'il ne restât plus aucun vestige de sa doctrine, sous peine du dernier supplice contre ceux qui au lieu de brûler ces livres les auraient gardés. Il écrivit plusieurs lettres contre Arius et ses sectateurs. Il en écrivit deux entre autres aux habitants de Nicomédie, et de Nicée, pour les exhorter à tenir la foi qui avait été proposée dans le Concile, et à élire des Evêques en la place d'Eusèbe et de Théognis qu'il avait condamnés au bannissement. Il menaça par les mêmes lettres de châtier ceux qui suivraient leurs erreurs, et témoigna quelque ressentiment contre Eusèbe pour avoir autrefois favorisé le parti du tyran, et avoir tramé des intrigues contre lui. Eusèbe et Théognis ayant été châtiés de la sorte de leurs Eglises, Amphion, et Chreste furent élus en leur place. Après que le Concile eut décidé les différends touchant la doctrine, il ordonna que la fête de Pâque serait célébrée le même jour par toute l'Eglise.
74 CHAPITRE XXII.
Acèse Évêque des Novatiens est invité d'assister au Concile.
On dit que comme l'Empereur souhaitait avec passion de réunir tous les Chrétiens, il invita Acèse Evêque des Novatiens d'assister au Concile, et que lui ayant montré ce qui avait été ordonné pour la décision de la doctrine, et poux la célébration de la fête de Pâque, il lui demanda s'il y consentait : qu'Acése lui ayant répondu qu'il n'y avait rien de nouveau dans cette définition, qu'il avait toujours tenu cette doctrine, .et toujours célébré la fête de Pâque de cette sorte, l' Empereur lui dit, pourquoi vous séparez-vous donc de la communion de ceux dont vous tenez la doctrine ? Acèse ayant rapporté le différend qui s'était ému entre Novat et Corneille sous le règne de Dèce, et ayant déclaré qu'il tenait, que ceux qui avaient commis depuis leur baptême quelqu'un des péchés que l'Ecriture appelé, péchés à la mort, étaient indignes de la communion de l'Eglise, et que la rémission de ces péchés-la. dépendait de la volonté de Dieu, et non de celle des Prêtres. Constantin lui dit, prenez une échelle, Acèse, et montez seul au Ciel : ce que je me. persuade qu'il lui dit, non pour le louer mais pour le blâmer de ce qu'étant homme, il le tenait exempt de péché.
75 CHAPITRE XXIII.
Paphnuce empêche que le Concile ne fasse un Canon, pour obliger les Ecclésiastiques à la continence.
Le Concile, désirant réformer les mœurs des Ecclésiastiques, fît plusieurs lois que l'on appelle Canons. Quelques Prélats ayant proposé qu'il ne fût plus permis à l'avenir aux Evêques, aux Prêtres, aux Diacres, et aux Sous-diacres de demeurer avec les femmes qu'ils avaient épousées avant leur ordination, un Confesseur nommé Paphnuce se leva, et s'y opposa, en disant que le mariage est un état honorable, et un état de chasteté, que la loi qui était proposé serait difficile à observer, et servirait d'occasion d'incontinence, tant aux Ecclésiastiques qu'à leurs femmes , que l'ancienne tradition de l'Eglise était que ceux qui avaient été promus aux Ordres dans le Célibat ne pussent plus se marier ; mais que ceux qui s'étaient mariés avant que d'être promus ne fussent point séparés de leurs femmes. Voila l'avis que Paphnuce proposa bien qu'il ne fût point marié. Le Concile le suivit, et au lieu de faire un Canon sur ce sujet, laissa à la liberté des Ecclésiastiques d'en user comme il leur plairait. II fit plusieurs autres Canons pour le Gouvernement de l'Eglise. Chacun les peut lire parce qu'ils font entre les mains de tout le monde.
76 CHAPITRE XXIV.
Des Ordinations faites par Mélèce.
Le Concile ayant examiné la conduite que Mélèce avait tenue en Egypte, ordonna qu'il demeurerait dans la ville de Lyce avec la qualité d'Évêque sans faire aucune Ordination. A l'égard de ceux qui avaient reçu de lui les Ordres , il leur permit de demeurer dans la communion de l'Église, et dans l'exercice de leur ministère, à la charge néanmoins qu'ils n'auraient rang qu'après les autres Ecclésiastiques, de qu'ils pourraient pourtant leur succéder après leur mort, s'ils en étaient jugés dignes par le peuple. et que l'Évêque d'Alexandrie y consentît, que pour eux ils n'auraient aucun suffrage dans les élections. Voila ce que le Concile trouva à propos de prononcer pour châtier la témérité avec laquelle Mélèce avait usurpé le droit d'imposer les mains au préjudice de Pierre Évêque d'Alexandrie qui remporta depuis la couronne du martyre dans le temps qu'il fut obligé de se retirer pour éviter la fureur de la persécution.
CHAPITRE XXV.
Honneurs rendus aux Évêques par l'Empereur. Lorsque le Concile fut terminé, on fit dans la vingtième année du règne de Constantin, les réjouissance publiques qui se renouvellent tous les dix ans, en comptant du commencement
77 de chaque règne, il fit un festin, et des présents aux Évêques, et lorsqu'ils furent prêts à partir pour retourner à leurs Eglises, il les exhorta à tenir tous la même doctrine, sans avoir plus ensemble aucune contestation. En les renvoyant, il les supplia de prier Dieu pour lui , pour sa famille. et pour l'Empire. Il écrivit à toutes les Eglises pour les informer de ce qui avait été fait dans le Concile, et en particulier à celle d'Alexandrie, pour l'exhorter à recevoir la définition qui avait été résolue après un sérieux examen, et une mûre délibération, par on grand nombre d'Evêques remplis de l'esprit de Dieu.
CHAPITRE PREMIER. De l'invention de la Croix, et des Clous du Sauveur. Le Concile de Nicée ayant été terminé de la sorte que je viens de dire, les Evêques partirent pour retourner en leurs Eglises. Constantin fut ravi de joie de les voir réunis dans le même sentiment. et pour en témoigner à Dieu sa reconnaissance, il fit bâtir une Eglise à Jérusalem à l'endroit nommé le Calvaire. Hélène sa mère alla à sa même ville au même temps, à dessein d'y faire les prières, et d'y visiter les saints lieux. Le zèle donc elle brûlait pour la Religion lui faisait souhaiter sur toutes choses de trouver la Croix adorable du Sauveur. Mais il n'était pas aisé de la trouver, non plus que son tombeau, parce que les Païens pour étouffer la Religion Chrétienne dans sa naissance, avaient rempli de terre le lieu de la Résurrection,
79 et du Calvaire, l'avaient fermé d'une muraille, et y avaient élevé un Temple en l'honneur de Vénus. Ils se persuadèrent que quand les Chrétiens voudraient aller au lieu dont je parle, on croirait qu'ils y adoreraient Vénus, et que le temps effaçant la mémoire du premier objet de leur culte, ne laisserait que l'erreur du second, sans que nous eussions aucun moyen de désabuser les peuples. La tromperie fut néanmoins découverte, et ce lieu que les ennemis de l'Église cachaient avec tant de soin fut montré par un Juif qui avoir gardé des .mémoires de ses pères, où il en était parlé, ou plutôt il fut révèle durant le sommeil, ou autrement à des personnes de piété. Car quand il plaît à Dieu de rendre quelque chose manifeste, il n'a pas besoin du ministère des hommes. Après que l''on eut fouillé par le commandement de l'Empereur, on trouva d'un côté le tombeau, d'où le Sauveur était ressuscité, et de l'autre, trois Crois, un écriteau sur lequel ces paroles étaient écrites en Hébreu, en Grec et en Latin : Jésus de Nazareth, roi des Juifs.
Cet écriteau avait été fait, et mis au dessus de la tète. du Sauveur par le commandement de Pilate, comme il est rapporté dans l'Evangile. Après tout cela, il était très difficile de reconnaître sa vraie Croix, parce que l'écriteau en était arraché, et qu'elles avaient été jetées confusément par les soldats lorsqu'ils en avaient détache les corps. L'Histoire fait foi qu'ils trouvèrent le Sauveur mort sur la Croix, et que l'en ayant ôté, ils se donnèrent pour l'ensevelir. Quant aux deux voleurs, ils leur cassèrent les cuisses pour avancer leur mort, et jetèrent leurs croix au hasard. Car comme il était tard, et qu'ils se hâtaient de se retirer, il n'y a point d'apparence qu'ils aient pris la peine de les ranger dans l'ordre, où elles avaient été placées pour l'exécution. Il fallait donc que la Divine puissance fit pa-
80 raître quelque signe, auquel on reconnût la Croix du Sauveur, et voici celui qu'elle eut agréable de donner.. Il y avait dans Jérusalem une Dame de qualité fort malade, que Macaire Évêque de cette ville-là alla trouver avec Hélène, mère de l'Empereur, et après avoir fait ses prières, il déclara à l'assemblée que la Croix par laquelle cette Dame serait guérie, serait reconnue pour la vraie. Lui ayant donc fait toucher les trois croix, les deux premières ne lui apportèrent aucun soulagement et la troisième la guérit si parfaitement, qu'aussitôt qu'elle l'eut touchée, elle ouvrit les yeux, reprit les forces, et se leva. On dit qu'un mort fut ressuscité de la même sorte. La plus grande partie de cette Croix se conserve encore aujourd'hui à Jérusalem dans une chasse d'argent. L'autre partie fut envoyée avec les trois Clous par l'Impératrice Hélène, à Constantin son fils. On dit qu'il en fit faire un casque, et un mors, comme pour accomplir cette Prophétie de Zacharie, ce qui est sur le mors au cheval sera consacré au Seigneur Tout-puissant. Il n'y a pas grand sujet de s'étonner de cette Prophétie, puisque les Païens demeurent d'accord que la Sibylle avait fait une pareille Prédiction en ces termes. Que l'Arbre fut heureux, sur lequel Dieu fut attaché ! J'ai rapporté toutes ces choses comme je les ai apprises de ceux qui en étaient bien informés, et qui les avaient reçues comme par tradition, ou qui les avaient écrites pour les faire passer à d'autres.
CHAPITRE II. Piété d'Hélène mère de Constantin. L'Empereur Constantin ayant résolu, comme je viens de dire, de faire bâtir une Eglise à Jérusalem, donna charge aux Gouverneurs d'avoir soin qu'elle fût la plus magnifique, et la plus superbe qu'il serait possible. Hélène sa mère en fit bâtir deux, une à Bethléem lieu de la naissance du Sauveur, et l'autre sur la montagne des Oliviers, d'où il monta au ciel.
Entre les preuves qu'elle donna d'une singulière piété, on dit qu'elle fit un festin à un très grand nombre de saintes filles de la ville de Jérusalem, qu'elle leur donna â laver, et les servit à table. En visitant les villes d'Orient, elle fit des présents aux Eglises, enrichit ceux qui avaient été dépouillés de leurs biens, soulagea les pauvres, rappela les exilés, délivra les prisonniers et ceux qui travaillaient aux métaux. Tant de saintes actions n'ont pas été privées de la récompense qui leur était due. Elle est montée durant cette vie au comble de sa grandeur humaine. Elle a été proclamée Impératrice, Elle a fait battre de la monnaie d'or à son image ; elle a puisé dans le trésor de Pépame, et en disposé comme elle a voulu. Sa mort n'a pas été moins glorieuse que sa vie ; car en mourant à l'âge de quatre-vingt ans, elle a laissé son fils, et ses petits-fils maîtres du monde. Que si la réputation qui reste après la mort fait une partie de la félicité humaine, son nom ne saurait jamais être effacé de la mémoire des hommes ; puisqu'il y a deux Villes, une en Bithynie ; et l'autre en Palestine, qui conserveront à la postérité.
CHAPITRE III.
Fondation de Constantinople.
L'Empereur Constantin consacrait tous ses soins à la piété., élevait des Eglises dans toutes les parties de l'Empire. Il élevait les plus magnifiques dans les grandes villes, comme dans Nicomédie, dans Antioche et dans Byzance. Il entreprit d'élever cette derrière à une grandeur égale à celle de Rome. Car après être venu à bout de tous ses desseins, et avait heureusement terminé les guerres étrangères, et se résolut de fonder une Ville qui portât son nom, et qui ne fût pas moins. célèbre que Rome. Il choisit pour cet effet une plaine assise le long de l'Hellespont, où était le tombeau d'Ajax, et où avait été autrefois le camp des Grecs lorsqu'ils assiégèrent Troie. Il y traça le plan d'une ville, et éleva des portes, qui sont vues encore aujourd'hui par ceux qui naviguent sur cette mer. Mais Dieu lui apparut durant la nuit, et lui commanda de choisir un autre lieu. L'ayant ensuite conduit comme par la main à Byzance ville de Thrace au delà de Calcédoine ville de Bithynie, il l'avertit de la rebâtir et de lui donner son nom. Suivant les ordres de Dieu il augmenta l'enceinte de la. Ville de Byzance, y fit bâtir quantité de belles maisons et parce que il n'y avait pas assez d'habitants pour la remplir, il fit aller des plus considérables tant de Rome, que des Provinces. Il imposa des tributs pour employer aux ornements de la Ville, et à la nourriture du peuple, y fit un Hippodrome, des fontaines, des galeries, l'appela Constantinople, et nouvelle Rome, et l'établit la
83 capitale des villes de l'Empire des côtés de Septentrion, d'Orient, et de Midi, depuis le Danube et la ville de Duras, jusques à celle de Cyrène, et jusques à la Lybie. Il y créa un Sénat égal à celui de Rome, et lui attribua les mêmes honneurs, et les mêmes privilèges que ceux dont jouissent les Romains. Enfin il vint à bout du dessein qu'il avait de l'égaler à l'ancienne Capitale de l'Empire, étant certain qu'elle est, et plus peuplée, et plus riche. Je ne puis attribuer un agrandissement si prompt, et si extraordinaire, qu'à la piété des habitants, et à la libéralité qu'ils ont exercée envers les pauvres, Ils ont un zèle si ardent pour la foi, qu'il n'y a presque plus de Juifs parmi eux ni plus de Païens qu'ils n'aient convertis. La ville de Constantinople ayant. commencé à commander aux nations dans le même temps, que notre Religion commença à se multiplier, et à s'accroître, elle n'a jamais été souillée par les Temples, par les Autels, ni par les Sacrifices des Dieux si ce n'est sous le règne de Julien, qui autorisa l'Idolâtrie pour un peu de temps. Constantin souhaitant avec passion d'honorer cette ville qui portait son nom, éleva un grand nombre de belles Eglises. Dieu témoigna par des marques sensibles combien leur dédicace lui était agréable. La plus célèbre et la plus fréquentée, tant par ceux du Pays. que par les Etrangers, est celle qui est bâtie à l'endroit nommé Hesties. On l'appelle maintenant Michaëlion. Elle est à la droite de ceux qui vont à la ville par le Pont-Euxin ; il n'y a que trente-cinq stades par mer, mais il y en a plus de soixante et dix par terre, quand on côtoie le Golfe. On l'a ainsi nommée, parce que l'on croit que l'Archange saint Michel y est apparu. Je puis rendre témoignage des bienfaits que j'ai reçus par son intercession,et la vérité de ce que j'en assure, sera confirmée par l'expérience de plusieurs personnes, qui ayant eu 84 recours à Dieu dans leurs maladies, et dans leurs disgrâces, ont senti du soulagement. Je serais trop long, si je voulais rapporter en détail ces guérisons miraculeuses. Mais je ne puis omettre celle d'Aquilin célèbre Avocat, avec qui je suis tous les jours au Barreau. Je dirai donc ce que j'en ai vu, et. ce que j'en ai appris de lui-même. Ayant été attaqué d'une fièvre violente qui précédait de l'excès de la bile, il prit une médecine. Mais à peine l'eut-il prise, qu'il la rejeta, et que l'effort qu'il fit en la rejetant, répandit de telle sorte sa bile, que sa peau en demeura toute teinte. Il ne gardait plus depuis cela de nourriture, et les Médecins désespéraient de sa guérison. Etant comme à demi-mort, il commanda à ses domestiques de le porter à l'Eglise, dans l'espérance ou d'y guérir, ou d'y mourir. Quand il y fut, Dieu lui apparut durant la nuit, et lui commanda de prendre un breuvage composé de miel, de vin et de poivre. Et ce breuvage le guérit, bien que les Médecins le jugeassent trop chaud pour une maladie qui procédait de bile. J'ai appris que Probien Médecin de la Cour y fut guéri, par une vision extraordinaire, des douleurs qu'il avait aux pieds. Il s'était fait Chrétien, et approuvait toutes les maximes de notre Religion, excepté qu'il trouvait étrange que les hommes eussent été sauvés par la croix. Comme il avait ce doute dans l'esprit, il eut une vision qui lui montra la croix qui était sur l'autel de cette Eglise, et lui déclara que depuis que la croix avait été consacrée par les souffrances du Sauveur, il ne se faisait plus rien sans elle, par le ministère des Anges, ni des hommes, soit pour le bien commun de l'Eglise, ou pour l'utilité particulière de chaque fidèle. N'ayant pu raconter tous les miracles qui ont été faits dans cette Eglise, j'ai choisi ceux-ci entre les autres.
CHAPITRE IV.
Superstition abolie par Constantin.
Je crois être obligé de rapporter ce que Constantin ordonna touchant un lieu qui est proche du Chêne de Mambré. On l'appelle maintenant Térébinthe. Il est à quinze stades de Cnébron, et à deux cent cinquante de Jérusalem. L'Histoire Sainte fait foi que le Fils de Dieu y apparut à Abraham avec les Anges qui avaient été envoyés contre les Sodomites, et lui prédit qu'il serait père d'un fils. Ceux du pays, les habitants de Palestine, de Phénicie et d'Arabie s'y assemblent tous les ans en Eté, pour y célébrer une fête fort solennelle. Il y a aussi un concours fort extraordinaire de Marchands. Chaque nation et chaque secte a un motif particulier de s'y trouver, les Juifs y vont, parce qu'ils se glorifient d'être descendus d'Abraham. Les Païens, parce que les Anges y ont apparu et les Chrétiens, parce que celui qui est né d'une Vierge, pour le salut des hommes, eut autrefois la bonté de s'y faire voir à un homme de piété. Chacun y rend ses hommages selon l'idée qu'il a de la Religion. Les uns y prient Dieu, et les autres invoquent les Anges, soit en répandant du vin, en brûlant de l'encens, en sacrifiant un bœuf, un bouc, un mouton ou un coq..Car ils gardent avec soin la meilleure victime qu'ils aient, pour la manger avec leurs proches dans cette fête. Ils s'abstiennent ce temps-là de leurs femmes, bien qu'elles paraissent alors en public, et qu'elles soient mieux parées qu'aux Jours ordinaires, et c'est ou par le respect qu'ils ont pour la sainteté du lieu, ou par l'appréhension de dé- 86 plaire à Dieu, et d'attirer sur eux les châtiments de là vengeance, qu'ils en usent de la sorte. Ils ne prennent pas même la moindre liberté contraire à l'honnêteté, quoi qu'ils couchent tous ensemble sous des tentes, car il n'y a point de maisons, si ce n'est proche du Chêne, et du Puits d'Abraham. On ne tire point d'eau de ce Puits-là durant tout le temps de la fête. Les uns y allumaient des cierges, par superstition païenne; les autres y versaient du vin, les autres y jetaient de l'argent, des gâteaux, et des parfums; comme l'eau était gâtée par le mélange de toutes ces choses, on n'en buvait point en ce temps-là. La belle-mère de l'Empereur Constantin étant allée en ce lieu-là, durant le temps auquel on y faisait toutes ces superstitions, elle lui eu donna avis, et à l'heure-même il reprit les Evêques de Palestine, de la négligence avec laquelle ils avaient souffert, que la sainteté de ce lieu fût profanée par l'impiété des libations, et des sacrifices ; comme il paraît par les lettes, qu'il écrivit sur ce sujet, à Macaire Evêque de Jérusalem, à Eusèbe surnommé Pamphile Evêque de Césarée, et aux autres Evêques de la Province, par lesquelles il leur ordonna de faire démolir l'Autel, de faire brûler les Statues, et de faire tracer le plan d'une Eglise, afin que ce lieu, bien loin d'être souillé par l'impiété des sacrifices des Païens, fût sanctifié par l'exercice de la véritable Religion. Il leur commanda aussi de l'avertir, si quelqu'un continuait d'y offrir des Sacrifices, ou d*y faire quelque cérémonie profane afin qu'il fût puni comme il le mériterait. Les Gouverneurs. et les Evêques satisfirent exactement à ce qui avait été ordonné par ces lettres.
CHAPITRE V.
Démolition des Temples des Dieux. Comme il y avait dans l'étendue de l'Empire quantité de villes et de peuples, qui par quelque reste de crainte, et de respect qu'ils conféraient pour les Images des Dieux, demeuraient attachés aux anciennes superstitions, et avaient de l'éloignement de la Religion Chrétienne, Constantin se crut obligé de les détromper, et ne trouva point de meilleur moyen à cet effet, que de les accoutumer peu à peu à mépriser les Temples, et les Statues. Il n'eut point besoin pour cela de gens de guerre ; car ses ordres furent exécutés dans les villes, et dans les bourgs par les Chrétiens de sa Cour. Les habitants n'osèrent faire aucune résistance, de peur d'être maltraités, et les Prêtres se voyant abandonnés par le peuple, livrèrent ces Statues qui leur étaient si précieuses, et qu'ils disaient être tombées du ciel, et exposèrent à la vue de tout le monde, ces lieux où ils avaient accoutumé d'entrer seuls. Les Statues d'or, et d'argent furent fondues, pour être converties en monnaie. Celles qui n'étaient que de cuivre, mais qui étaient bien travaillées, furent portées à Constantinople, où elles servent encore d'ornement dans les places publiques, dans l'Hippodrome, et dans le Palais. Ce fut-là le sort de la Statue d'Apollon, par laquelle la Prêsur les Mé-
88 des. On ôta les portes et la couverture des Temples, qui étant négligés de la sorte tombèrent pour la plupart en ruine. On démolit entièrement celui d'Esculape qui était à Egide, ville de Cilicie, et celui de Vénus qui était à Aphaca proche du mont-Liban, et du fleuve Adonis. Ces deux Temples étaient fort fameux, et fort fréquentés par les anciens. Les habitants d'Egide publiaient que Dieu apparaissait la nuit aux malades dans leurs Temples, et les guérissait de leurs maladies. Quant à celui d'Aphaca, on y voyait en certains jours, un feu semblable à celui d'une étoile qui passait au dessus de la cime du mont Liban, et s'allait éteindre dans les eaux du fleuve. Et ils disaient que ce feu était Uranie ou Vénus. Tout cela contribuait merveilleusement aux desseins de l'Empereur. Car quelques-uns voyant que les Temples qui leur avaient autrefois paru si saints et si vénérables, étaient si fort méprisés qu'ils ne servaient plus qu'à serrer de la paille et du foin, négligèrent leur propre Religion, et se moquèrent de l'aveuglement de leurs pères. Les autres enviant le bonheur que les Chrétiens avaient d'être estimés de Constantin, crurent devoir suivre ses sentiments. Les autres ayant examiné notre doctrine furent portés, soit par des visions et des prodiges, ou par les conférences qu'ils eurent avec les Évêques et les Moines, a en reconnaître la vérité. Après cela les villes, et les nations entières se convertirent volontairement à la foi. Les habitants de Mujume, Port de Gaza, qu'on avait toujours vus fort attachés aux anciennes cérémonies du paganisme, se soumirent tout d'un coup a la doctrine de Jésus-Christ : et en faveur d'un si heureux changement, Constantin érigea le bourg à la dignité de ville, et lui donna le nom de Constance, qui était celui de les fils qui lui était le plus cher. J'ai appris que
89 Constantine ville de
Phénicie reçut ce nom pour une semblable occasion. Je serais trop long si je voulais parler de toutes les autres villes qui embrassèrent en ce temps-là d'elles-mêmes la piété Chrétienne, et qui renversèrent leurs Temples et leurs Idoles pour élever des Eglises au vrai Dieu.
CHAPITRE VI.
Conversion de plusieurs Nations étrangères. La Religion Chrétienne s'étant accrue de la sorte dans toute l'étendue de l'Empire Romain, elle commença à se répandre parmi les Nattons les plus reculées. Il y avait déjà longtemps que ceux qui habitent sur les bords du Rhin, les Celtes les plus éloignés de la Gaule, et qui approchent de l'Océan, les Goths, et les autres peuples qui sont aussi bien qu'eux voisins du Danube, l'avaient reçue, et qu'en la recevant ils s'étaient accoutumés à une manière de vivre plus civile, et plus polie que celle qu'ils tenaient auparavant. Les guerres que les Romains eurent avec les étrangers sous les règnes de Galien, et de ses successeurs, servirent d'occasion à la conversion de ces peuples. Car une multitude incroyable composée de diverses nations ayant passé en ce temps-là de Thrace en Asie, et y ayant fait un effroyable dégât, plusieurs Prêtres qui avaient été emmenés captifs guérirent les malades, et chassèrent les démons par le seul nom de Jésus-Christ, menèrent une vie sainte, et irrépréhensible et surmontèrent l'envie par leur vertu, si bien que ces peuples crurent ne pouvoir rien faire mieux que de les imiter et de reconnaitre le Dieu qu'ils adoraient. Ayant donc été
90 instruits par leur bouche, des vérités de notre
Religion, ils reçurent de leur main le saint Baptême, et furent admis à la communion de l'Eglise.
CHAPITRE VII.
Conversion des Ibères. On dit que sous le règne du même Constantin les Ibères arrivèrent à la connaissance de Jésus-Christ. C'est une Nation fort nombreuse et fort guerrière, qui habite.au delà de l'Arménie du côté de Septentrion. Une Chrétienne qui était captive parmi eux fut cause qu'ils renoncèrent à la superstition de leurs pères. Elle avait une foi et une piété si constante, qu'elle ne relâchait rien de la rigueur de ses saints exercices dans l'état où Dieu avait permis qu'elle fut réduite de prisonnière parmi ces étrangers. Elle n'avait point de si agréable occupation que de mortifier son corps par les jeûnes, que de sanctifier son âme par la prière, que d'honorer Dieu par les louanges. Les barbares lui ayant demandé pourquoi elle se donnait tant de peine : Elle leur répondit fort simplement, que c'est parce que le Fils.de Dieu voulait être servi de la sorte. Les Barbares étonnés de cette réponse, s'informèrent du nom de ce Dieu, et de la manière dont il veut être adoré. Il arriva au même temps qu'un enfant fut malade, et que sa mère le porta par toutes les maisons, pour voir s'il y aurait quelqu'un qui lui donnât un remède. L'enfant ayant été porté à l'étrangère, elle dit : Je ne sais aucun remède dont il faille le frotter, ni qu'il faille appliquer sur le mal., mais je crois que Jésus-Christ qui est le Dieu véritable que j'a-
91 dore, guérira votre fils. Et à l'heure même s'étant mise en prières, elle guérit l'enfant dans le temps qu'on croyait qu'il était prêt d'expirer. Elle guérit bientôt après de la même sorte la femme du Roi du pays, d'une maladie dangereuse, l'instruisit des vérités de la foi de Jésus- Christ, et lui apprit qu'il est le maître de la santé, et de la vie, le dispensateur de l'autorité, de la puissance, et de tous les autres avantages, dont peuvent jouir les hommes. La Reine jugeant de la vérité de ses discours par l'épreuve qu'elle avait faite de sa vertu, y ajouta entière créance, embrassa la Religion Chrétienne, et conserva une estime particulière pour cette étrangère, qui lui en avait inspiré les premiers sentiments. Le Roi surpris d'une guérison si prompte, et si miraculeuse, en apprit la cause de la Reine sa femme, et lui dit qu'il fallait récompenser cette étrangère. La Reine lui répondit, elle se soucie peu des présents pour grands et pour riches qu'ils puissent être, et n'estime que service qu'on rend à son Dieu. C'est pourquoi si nous voulons faire quelque chose qui lui soit agréable, et qui nous soit en même temps honorable et avantageux, adorons ce Dieu qui a le pouvoir de guérir et de sauver, qui maintient quand il lui plaît les Rois sur le trône, qui abaisse les grands, élève les petits et délivre les opprimés. Bien que la Reine répétât souvent les mêmes discours et qu'ils parussent probables au Roi son mari y il ne laissait pas de demeurer irrésolu, quand il considérait combien l'entreprise était nouvelle et étrange, et d'être encore attaché par quelque respect à la religion de ses pères. Etant allé à la chasse quelques jours après, il s'éleva tout-à-coup des nuages qui cachèrent le Soleil, et qui couvrirent la forêt d'une nuit épaisse. Tous ceux de la suite du Roi s'étant dissipés, il demeura seul, et ne sachant que
92 faire, il songea à
Jésus-Christ, et se résolut de le reconnaître, et de l'adorer, s'il le délivrait de ce péril. A peine avait-il pris cette résolution, que les nuages se dissipèrent, que l'air s'éclaircit, et que le Soleil parut. Le Roi ayant échappé de la sorte le péril, alla raconter à la Reine sa femme ce qui lui était arrivé, envoya quérir l'étrangère, et lui demanda de quelle manière Dieu veut être servi, et adoré. Après qu'elle le lui eut expliqué, le mieux qu'il lui fut possible : il assembla ses sujets, leur exposa les bienfaits qu'il avait reçus de la bonté de Dieu, et leur expliqua les maximes de la véritable Religion, bien qu'il n'eût pas encore été admis à la participation des mystères. Enfin il persuada aux hommes de se faire Chrétiens, et la Reine et l'étrangère le persuadèrent aux femmes. Ils tracèrent à l'heure-même le plan d'une Eglise, du contentement de toute la nation. Lorsque l'enceinte fut achevée, ils préparèrent des machines pour placer les colonnes. On dit qu'après en avoir élève deux, ils prirent beaucoup de peine à élever la troisième, et n'en purent venir à bout avec toute l'adresse des Ingénieurs, et la multitude des personnes qui y mettaient la main. Le soir étant arrivé, et tout le monde s'étant retiré, l'étrangère demeura seule, et pria Dieu durant toute la nuit qu'il lui plût de faire en sorte que l'on plaçât la colonne. Elle n'était élevée qu'à demi, et était si fort enfoncée dans la terre par un bout, qu'il était impossible de la remuer. Mais Dieu voulait faire encore ce miracle par le ministère de cette étrangère, pour affermir de plus en plus la foi des Ibères. Ils coururent dès la pointe du jour au bâtiment de leur Eglise, et furent surpris de voir que la colonne qu'ils n'avaient pu élever de terre, était suspendue en l'air au dessus de la base, et avouèrent d'un commun consentement que Jésus-Christ est le seul Dieu. La colon
93 ne descendit doucement sur sa base en leur présence, sans que personne y touchât. Les autres furent placées sans peine, et l'Eglise achevée en peu de temps, avec une ardeur incroyable. Après cela les Ibères envoyèrent par l'avis de l'étrangère une Ambassade à l'Empereur Constantin, pour lui offrir leur alliance, et pour lui demander des Prêtres. Il apprit avec joie la conversion de ces peuples à la foi où ils sont encore très-fermes aujourd'hui, et leur accorda très-volontiers leurs demandes.
CHAPITRE VIII.
Conversion des Arméniens, et des Perses. La Religion Chrétienne s'étendit bientôt après aux nations voisines et reçut un notable accroissement. J'ai appris qu'elle avait été embrassée dès auparavant par les Arméniens. On dit que Téridate Roi de cette nation ayant été converti à la foi par un miracle qui était arrivé dans son Palais, fit publier par un Héraut qu'à l'avenir tous les sujets en fissent profession. Elle se répandit incontinent après parmi les nations voisines, et fit un merveilleux progrès. Je crois que les premiers Perses qui l'embrassèrent, y furent excités par l'exemple des habitants de l'Osroène, et de l'Arménie, et instruits par les conférences qu'ils eurent avec d'excellents hommes de ces deux nations.
94 CHAPITRE IX.
Chrétiens persécutés par Sapor. Lorsque leur nombre se fut accru par la suite du temps et qu'ils commencèrent à s'assembler, et à avoir des Diacres, et des Prêtres, les Mages qui possèdent par droit de succession le Sacerdoce parmi les Perses, et les Juifs qui sont comme naturellement jaloux, et ennemis de la prospérité des Chrétiens, déférèrent Siméon Archevêque de Séleucie, et de Ctésiphon villes célèbres de Perse devant le Roi Sapor, et l'accusèrent d'avoir intelligence avec l'Empereur des Romains. Sapor ayant prêté l'oreille à ces calomnies accabla les Chrétiens d'impôts, et donna charge de les lever à des hommes impitoyables, afin que la dureté avec laquelle ils seraient traités, et la misère dans laquelle ils gémiraient les obligeraient de renoncer à leur créance. Il commanda ensuite qu'on fît mourir les Prêtres, qu'on démolît les Eglises, qu'on confisquât les vases, et les ornements, et qu'on amenât devant lui Siméon, comme un traître, et un ennemi de l'Etat. Les Eglises furent renversées en très peu de temps par la fureur des Mages, et des Juifs .Siméon fut chargé de chaînes, et mené devant le Roi devant qui il signala sa vertu, et son courage. Car ce Prince ne l'ayant mandé qu'à dessein de le faire tourmenter, il ne témoigna aucune crainte et ne voulut pas même le prosterner à terre pour le saluer. Sapor lui ayant demandé en colère, pourquoi il ne l'adorait pas comme il avait accoutumé :
C'est, répondit-il, qu'on ne m'amenait pas les autres fois chargé de chaînes 95 pour me faire renoncer au vrai Dieu. Je satisfaisais toujours à la coutume, sans résistance ; mais il ne m'est plus permis maintenant d'y satisfaire, puisque je viens combattre pour la défense de la bonne doctrine, et de la vraie piété.
Le Roi lui commanda d'adorer le Soleil, et lui promit, s'il le faisait, de lui donner des récompenses ; sinon, le menaça de l'exterminer, avec tous les Chrétiens. Siméon ne s'étant laissé ni fléchir par les promesses, ni ébranler par les menaces, et ayant répondu avec une confiance intrépide, qu'il n'adorerait jamais le Soleil, et que jamais il ne renoncerait à sa Religion, le Roi le renvoya en prison, dans la créance qu'il y pourrait changer de sentiment. Usthazade qui était un vieil Eunuque, qui avait élevé Sapor, et qui avait l'Intendance de sa maison, l'ayant aperçu, se leva pour le saluer profondément. Siméon ne l'ayant presque pas regardé, le reprit avec véhémence de la lâcheté avec laquelle, après avoir fait profession de la Religion Chrétienne, il avait depuis adoré le Soleil. A l'heure même, l'Eunuque fondant en pleurs, quitta l'habit blanc, dont il était vêtu, en prit un noir, qui est l'habit de deuil, et se mit à la porte du Palais:
Malheureux que je suis, quel traitement puis-je attendre de Dieu,auquel j'ai renoncé, puisque Siméon, qui était autrefois mon ami intime, se détourne de moi, sans me vouloir parler ?
Sapor l'ayant envoyé quérir, et lui ayant demandé le sujet de sa douleur, et de ses plaintes, et s'il était survenu quelque malheur à fa famille, il répondit:
Il ne m'est arrivé aucune disgrâce temporelle ; mais plût à Dieu que toutes les misères temporelles me fussent arrivées plutôt que ce qui m'est arrivé: J'ai regret de vivre, et de voir le Soleil que j'ai fait semblant d'adorer, pour obéir extérieurement à vos ordres, et il y a longtemps que je devrais être 96 mort tant pour avoir renoncé à Jésus-Christ,que pour vous avoir trompé.
Il jura ensuite au nom de Dieu Créateur du ciel, et de la terre, qu'il ne changerait plus de sentiment. La conversion si peu attendue de l'Eunuque, mit le Roi dans une extrême colère contre les Chrétiens, qu'il accusait de l'avoir procurée par des enchantements Ayant néanmoins quelque reste d'affection pour ce vieillard, il fit tout ce qu'il pût par douceur, ou par rigueur pour ébranler sa confiance. Mais quand il vit que tout ce qu'il faisait ne servait de rien, et qu'Ustazade protestait, qu'il ne serait jamais si insensé que d'adorer les créatures, au lieu du Créateur, il commanda de lui trancher la tête. Comme les exécuteurs le menaient au supplice, il leur demanda un peu de temps pour déclarer quelque chose au Roi, à l'heure même il lui envoya dire ce qui suit, par un Eunuque dont il connaissait la fidélité., Je n'ai besoin du témoignage de personne pour vous assurer de la fidélité inviolable avec laquelle je vous ai servi depuis ma jeunesse, et le Roi votre père, puisque vous en êtes mieux informé que nul autre. Je ne vous demande point d'autre récompense de mes services que de ne pas permettre que ceux qui ne sauront pas le sujet de ma mort, croient que je la souffre pour vous avoir trahi, ou pour avoir été convaincu de quelque autre crime. C'est pourquoi je vous supplie de faire publier par un Héraut, qu'on tranche la tête à Usrazade, non pour avoir commis aucun crime. mais parce qu'il est Chrétien, et qu'il n'a pas voulu renoncer à son Dieu.
Sapor fit publier par un Héraut ce qu'Ustazade souhaitait, dans la créance que personne ne voudrait plus être Chrétien, quand on verrait qu'il n'épargnait pas un vieillard, qui avait été autrefois son Gouverneur, et qui lui avait toujours gardé une inviolable fidéli-
97 té: et Ustabase le souhaitait, pour lever en quelque sorte le scandale de son idolâtrie, et pour exciter les Chrétiens à mourir constamment, à son exemple, au lieu qu'il avait ébranlé la foi de plusieurs, en adorant le Soleil.
CHAPITRE X.
Chrétiens persécutés par Sapor. Siméon apprit en prison la mort qu'Ustazade avait souffert pour la défense de la foi, et rendit à Dieu de très-humbles grâces de la force qu'il lui avait donnée. Le jour suivant, qui était le sixième de la semaine, et qui précédait immédiatement le Dimanche auquel on célèbre la fête de la Résurrection, Sapor commanda qu'on tranchât aussi la tête à Siméon, qui ayant été mené quelques jours auparavant, de la prison au Palais, avait palé en sa présence, avec beaucoup de courage, de la vérité de la Religion Chrétienne, et avait constamment refusé de l'adorer, et d'adorer le Soleil. Il ordonna encore qu'on en tirât cent autres, parmi lesquels il y avait des Évêques, des Prêtres, et d'autres Ecclésiastiques, et qu'on les fit mourir en présence de Siméon. Comme on le menait au supplice, le premier des Mages s'avança au milieu d'eux, et leur demanda, s'ils voulaient conserver leur vie en tenant la Religion du prince, et en adorant le Soleil. Aucun d'eux n'ayant voulu accepter la vie à cette condition, les bourreaux commencèrent à les tuer. Siméon les exhortait à souffrir constamment la mort, dans l'espérance d'une résurrection, glorieuse, et leur faisait voir, par l'autorité de la sainte Ecriture, que la mort soufferte de la sorte, est une véritable vie, au lieu que la vie de ceux qui renoncent à Dieu par