Histoire ecclésiastique (page 3)

Sozomène · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — eglise/sozomene · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

150 pas coéternel, et consubstantiel. Ce formulaire leur ayant déplu depuis, ils en composèrent un autre qui est conforme à celui du Concile de Nicée, presqu'en toutes choses, si ce n'est qu'il n'y ait quelque sens caché sous l'obscurité des termes, duquel le ne me sois pas aperçu. Ayant néanmoins évité, par je ne sais quelle raison, de dire que le Fils de Dieu est de même substance que son Père, ils ont dit qu'il est immuable, que sa divinité n'est point sujette au changement, qu'il est l'image fidèle de la substance, du conseil, de la puissance et de la gloire de son Père, et le premier né de toutes les créatures. Ils disaient qu'ils avaient trouvé ce formulaire écrit de la main de Lucien, martyr de Nicomédie, homme d'une sainteté admirable, et d'une suffisance rare dans l'étude des lettres sacrées.

Je ne sais si ce qu'ils disaient était vrai, ou s'ils ne le disaient, que pour autoriser leur formulaire par le nom de ce martyr. Non seulement Eusèbe qui avait été transféré de l'Eglise de Nicomédie à celle de Constantinople, lorsque Paul en fut chassé, assista à ce Concile, mais aussi Acace successeur d'Eusèbe surnommé Pamphile, Patrophile Evêque de Scythopole, Théodore Evêque d'Heraclée que l'on appelait autrefois Périnte, Eudoxe Evêque de Germanicie, qui a depuis gouverné l'Eglise de Constantinople, après que Macédonius en a été chassé, et enfin, Grégoire qui avait été élu Evêque d'Alexandrie. Il n'y avait personne en ce temps-là, qui ne demeurât d'accord que tous ces Evêques étaient dans un même sentiment touchant la foi. Dianius Evêque de Césarée en Cappadoce, George Evêque de Laodicée en Syrie, et plusieurs autres Pasteurs d'Eglises Métropolitaines, ou au moins d'Eglises fort célèbres, assistèrent aussi à cette assemblée.

153 CHAPITRE VI.

Eusèbe d'Emèse, refuse l'Évêché d'Alexandrie. Grégoire l'accepte, et en prend possession. Athanase s'enfuit à Rome.

Eusèbe surnommé d'Emèse assista aussi à ce Concile. Il était issu d'une noble famille d'Edesse ville de l'Osroene. Il avait été instruit dès sa jeunesse, selon la coutume de son pays dans l'étude des saintes lettres, et depuis avait étudié aux sciences profanes, Il acquit enfin une exacte connaissance de la sainte Ecriture, sous la conduite d'Eusèbe, surnommé Pamphile, et de Parrophile Évêque de Scythopole. Etant allé à Antioche au temps qu'Eustate avait été accusé par Cyrus et déposé, il vécut fort familièrement avec Euphronius, son successeur. Mais parce qu'il ne voulait pas être ordonné Prêtre, il alla à Alexandrie, et écouta les philosophes qui y enseignaient. Il retourna ensuite à Antioche, et demeura avec Flacille, qui avait succédé à Euphronius. Durant la célébration du Concile d'Antioche, Eusèbe, Évêque de Constantinople l'exhorta à accepter l'Évêché d'Alexandrie, dans la créance qu'il affaiblirait par la réputation de sa vertu, et par la grandeur de son éloquence, l'affection que le peuple avait pour Athanase. Mais il s'en excusa sur ce qu'il ne désirait pas s'exposer à la haine des habitants d'Alexandrie, qui ne voulaient point d'autre Évêque qu'Athanase. Ainsi il fut élu Evêque d'Emèse, et Grégoire le fut d'Alexandrie. Lorsqu'il en voulut prendre possession, le peuple se souleva contre lui, et l'accusa dé s'adonner à l'Astronomie judiciaire. S'étant enfui, il se retira à 152 Laodicée, et demeura avec George Évêque de cette ville son ami particulier. Etant allé avec lui à Antioche, il fit si bien qu'il eut la liberté de retourner à Emesse. Il était fort avant dans les bonnes grâces de l'Empereur Constance, qu'il suivait toutes les fois qu'il faisait la guerre aux Perses. Car on dit que Dieu opérait des miracles par son ministère, comme le témoigne George de Laodicée, qui a rapporté beaucoup de choses de lui, outre ce que j'en viens de dire. Mais bien qu'il eût tant d'éminentes qualités, il ne put éviter la jalousie de ceux à qui la vertu d'autrui tient lieu de supplice. Car il fut accusé de croire la doctrine de Sabellius. Dans ce Concile d'Antioche, il fut de l'avis commun des autres Évêques. On dit que Maxime Evêque de Jérusalem ne s'y voulut point trouver, parce qu'il avait regret d'avoir été surpris, et d'avoir consenti à la déposition d'Athanase. L'Evêque Rome, ni aucun autre Evêque d'Italie, et des Provinces plus éloignées n'assista à ce Concile, Au même temps les Français faisaient irruption dans les Gaules, et les Provinces d'Orient et surtout Antioche, étaient ébranlées par un furieux tremblement de terre. Grégoire étant allé à Alexandrie, avec une troupe de soldats qui avaient ordre de lui en rendre l'entrée sûre et tranquille, et étant d'ailleurs appuyé par les Ariens, Athanase qui appréhendait que le peuple ne souffrît quelque violence à son sujet assembla sur le soir les fidèles dans l'Eglise, et lorsque les soldats se furent emparés des portes, il ordonna de chanter un Psaume. Les soldats eurent la retenue de ne point entrer durant qu'on chanta ce Psaume, et dans le même temps Athanase s'échappa, et se sauva par mer à Rome. Grégoire se mit ainsi en possession du Siège d'Alexandrie. Le peuple irrité de la violence faite à Athanase, brûla une Eglise, à laquelle on avait donné le nom de Denys, ancien Evêque de cette ville.

153 CHAPITRE VII. Rétablissement de Paul dans le Siège de Constantinople. Mort d'Hcrmogène Maître de la Milice. Voila comment réussissaient les desseins des partisans de l'erreur, et comment ils déposaient les Evêques qui soutenaient en Orient lu foi du Concile de Nicée. Ils s'étaient rendus maîtres des premiers Sièges, d'Alexandrie en Egypte, d'Antioche en Syrie, et de la Capitale assise sur l'Hellespont, et tenaient dans leur dépendance, tous les Evêques des villes des environs. L'Évêque de Rome, et les autres Évêques d'Occident, tenaient ce procédé à injure, et conservaient religieusement la foi du Concile de Nicée, qu'ils avaient reçue dès le commencement. Ils reçurent Athanase avec civilité, et prétendirent avoir droit de connaître de son affaire. Eusèbe irrité de leur prétention, écrivit à Jules qu'il prit connaissance de ce qui avait été ordonné contre Athanase dans le Concile de Tyr. Mais il mourut bientôt après la célébration du Concile d'Antioche, et avant que d'avoir pu apprendre quel était le sentiment de Jules. Paul fut aussitôt mené à l'Eglise, par ceux des habitants de Constantinople qui soutenaient la doctrine du Concile de Nicée. D'autre part, Théognis Évêque de Nicée, Théodore Évêque d'Heraclée, et d'autres du même parti, soutenus par la faction des Ariens, ordonnèrent Macédonius dans une autre Eglise. Cette ordination excita une sédition, qui ne fut guère moins sanglante qu'une guerre puisqu'elle enleva un grand nombre d'habi-

154 tants ; de sorte que l'Empereur, qui était alors à Antioche, ayant eu avis de ce désordre, en conçut une grande colère, et commanda que Paul fût chassé hors de l'Eglise. Hermogène Maître de la cavalerie, passant par Constantinople, voulut exécuter ce commandement de l'Empereur ; mais le peuple bien loin de le souffrir, se mit en devoir de repousser la force par la force. Comme les soldats fondaient avec impétuosité pour satisfaire à leurs ordres, les séditieux entrèrent dans la maison d'Hermogène, y mirent le feu, le tuèrent, et le traînèrent par le pied avec une corde le long de la ville. L'Empereur n'eut pas sitôt reçu nouvelle de cette révolte, qu'il partit en poste pour en châtier les auteurs. Mais le peuple étant allé au devant de lui, et ayant imploré sa clémence avec larmes, il lui pardonna. Il lui ôta pourtant environ la moitié des grains, que l'Empereur Constantin, son père lui avait accordé sur les impositions d'Egypte, dans la créance, peut-être, que la trop grande abondance le rendent plus enclin au soulèvement, et à la révolte. Il déchargea toute sa colère sur Paul, et commanda qu'il fût conduit hors de Constantinople. Il entra aussi en grande colère contre Macédonius, tant parce qu'il avait donné occasion au meurtre d'Hermogène, et de plusieurs autres, que parce qu'il avait été ordonné sans son consentement. Il s'en retourna néanmoins à Antioche, sans avoir ni approuvé, ni cassé son ordination. Les Ariens déposèrent cependant Grégoire, comme un homme qui soutenait trop faiblement leur parti, et qui était devenu odieux aux habitants d'Alexandrie, à cause des malheurs publics arrivés sous son Pontificat, et principalement de l'embrasement de l'Eglise. Ils mirent en sa place George natif de Cappadoce, qui était en réputation d'avoir beaucoup d'adresse, et qui paraissait fort zélé pour la défense de leurs sentiments.

155 CHAPITRE VIII, Lettre de Jules Evêque de Rome, aux Évêques d'Orient. Leur réponse. Athanase s'étant échappé d'Alexandrie, comme nous l'avons vu, se réfugia à Rome. Paul Évêque de Constantinople, Marcel Évêque d'Ancyre, et Asclépas Evêque de Gaza s'y rendirent au même temps. Ce dernier avait été accusé par les Ariens, auxquels il était fort contraire, d'avoir renversé un Autel, et Quintien avait été mis en sa place. Lucius Evêque d'Andinople, qui avait été déposé pour un autre sujet, demeurait aussi alors à Rome. L'Evêque de cette ville-là ayant pris connaissance de leur cause, et ayant trouvé qu'ils étaient de son sentiment, et qu'ils tenaient tous la doctrine du Concile de Nicée, les admit à la communion; et parce qu'il est chargé du soin de tous les fidèles, à cause de la dignité de son Siège, il leur rendit leurs Églises. Il reprit les Evêques d'Orient, par la lettre qu'il leur écrivit, d'avoir mal jugé les causes de ces Evêques, et de troubler l'état de l'Eglise, en s'opposant aux décrets du Concile de Nicée. Il en cita quelques-uns à jour préfix, pour lui rendre compte de leur jugement, et les menaça de les châtier, s'ils continuaient à introduire des nouveautés.

Athanase, et Paul se remirent sur leurs Sièges, et envoyèrent la lettre de Jules aux Evêques d'Orient. Cette lettre les ayant fâchés, ils s'assemblèrent dans la ville d'Antioche, pour y faire one réponse pleine d'ornements, et mêlée de railleries et de menaces. Ils avouèrent par cette réponse, que l'Eglise de Rome mérite de grands

156 honneurs, parce qu'elle a été fondée par les Apôtres, et qu'elle jouit de la dignité de Métropole, dès le commencement de la Religion Chrétienne, bien que les premiers qui y ont répandu les semences menées de la foi, y soient allés d'Orient. Ils ajoutèrent, qu'ils ne devaient pas être mis au second rang, pour n'avoir pas l'avantage de la grandeur de la ville, ou de la multitude du peuple, puisqu'ils avaient celui de la fermeté et du zèle. Ils accusèrent Jules, d'avoir admis Athanase à sa communion, et lui témoignèrent une grande indignation, de ce qu'il avait entrepris de déshonorer leur assemblée, et de casser leur jugement ; ce qu'ils reprenaient comme une action fort injuste, et fort contraire aux règles de l'Eglise. Après toutes ces plaintes, et toutes ces protestations, ils lui promirent d'entretenir avec lui la paix et la communion, s'il voulait approuver la déposition de ceux qu'ils avaient chassés de leur Siège, et l'ordination de ceux qu'ils avaient élus en leur place, sinon qu'ils n'entretiendraient point avec lui de communion, ni de paix. Ils ajoutèrent que les Évêques d'Orient, qui les avaient précédés, n'avaient point désapprouvé la déposition qui avait été faite à Rome, de Novatien. Ils n'entrèrent point dans le détail de ce qu'ils avaient fait de contraire aux décrets du Concile de Nicée, et se contentèrent de lui marquer qu'ils avaient un grand nombre de raisons, pour justifier la conduite qu'ils avaient tenue, bien qu'ils ne voulussent pas alors entrer dans cette justification, parce qu'ils étaient soupçonnés d'avoir violé la justice en tous les chefs.

157 CHAPITRE IX.

Paul est chassé du Siège de l'Eglise de Constantinople, et Macédonius y est rétabli.

Après avoir écrit de sa sorte à Jules, ils s'efforcèrent de décrier dans l'esprit de l'Empereur Constance, ceux qu'ils avaient déposés, et firent en sorte que ce Prince, qui était alors à Antioche, écrivit à Philippe Préfet du Prétoire, qu'il chassât Paul hors de Constantinople, et qu'il remît Macédonius en possession de l'Eglise. Le Préfet appréhendant que l'exécution de cet ordre, n'excitât une sédition parmi le peuple, le tint le plus secret qu'il lui fut possible, et s'étant rendu au bain public, qu'on appelait le bain de Zeuxippe, il y manda Paul, comme pour lui communiquer d'autres affaires. Quand il y fut arrivé, il lui montra l'ordre de l'Empereur, et à l'heure même le fit conduire à la mer, par le Palais qui est proche du bain, et mener par mer à Thessalonique, d'où l'on disait qu'étaient ses ancêtres, En l'envoyant de la sorte, il lui défendit de s'approcher du côté d'Orient, sans lui défendre d'aller du côté d'Occident, et vers l'Illyrie. Il sortit ensuite du Prétoire, pour aller à l'Église, ayant Macédonius assis à son côté. Le peuple qui s'était assemblé dès le commencement de l'affaire, courut en foule vers l'Eglise ; et les deux partis, tant les Ariens, que les défenseurs de Paul, s'efforcèrent à l'envi de s'en emparer. Lorsque Philippe, et Macédonius en furent proche, les soldats commencèrent à pousser le peuple ; et parce qu'il était trop serré pour pouvoir se reculer, et faire place, ils crurent qu'il avait inten-

158 tion de s'opposer aux ordres de l'Empereur, et tuèrent quelques personnes. Il y en eut aussi quelques autres qui furent écrasés dans la presse.

Voila comment Paul fut chassé de Constantinople, dans le temps où l'on s'y attendait 'e moins, et Macédonius remis en possession de l'Eglise. Athanase s'était enfui, et demeurait caché dans le même temps, de peur d'être mis à mort, comme l''Empéreur l'en avait menacé ; parce que les Ariens lui avaient fait accroire, que c'était un séditieux, et que plusieurs personnes avaient été tuées lorsqu'il était rentré dans Alexandrie. Mais rien ne l'avait si fort aigri contre lui, que ce qu'il avait ouï dire, qu'il avait vendu le blé que l'Empereur Constantin son père avait destiné au soulagement des pauvres d'Alexandrie, et qu'il avait profité du prix.

CHAPITRE X. Lettre de Jules Evêque de Rome, aux Evêques d'Orient, en faveur d'Athanase. Ils envoient en Italie trois d'ente 'eux. pour justifier leur conduite. Les Évêques d'Egypte ayant écrit que ces accusations n'étaient que des calomnies, et Jules ayant jugé qu'Athanase n'était pas en sûreté, le manda à Rome. Il fit réponse dans le même temps, à la lettre des Evêques qui s'étaient rassemblés à Antioche, les accusant d'introduire lourdement des nouveautés contraires à la doctrine du Concile de Nicée ; d'avoir violé les règles de l'Eglise, en tenant un Concile sans l'y avoir invité, parce qu'il y a un Canon, qui déclare nul, tout ce qui.est fait sans la participa- 159 tion de l'Evêque de Rome ; de n'avoir rien fait selon l'ordre de la justice, ni à Tyr, ni à Maréote contre Athanase ; que tout ce qui avoir été fait à Tyr, était ruiné par l'accusation calomnieuse de la main d'Arsène ; et tout ce qui avait été fait à Maréote en l'absence d'Athanase. Sur la fin de sa réponse, il se plaignait de la fierté avec laquelle leur lettre était écrite.

Toutes ces raisons le portaient à prendre la protection d'Athanase, et de Paul, dont le premier était allé depuis peu en Italie, pour se plaindre des violences qu'il souffrait. Mais quand il vit que les lettres qu'il écrivait aux Evêques d'Orient en leur faveur, ne servaient de rien, il eut recours à l'Empereur Constant, qui pria Constance son frère d'envoyer quelques-uns des Evêques d'Orient pour rendre raison de ce qu'ils avaient déposé Paul, et Athanase. Il y en eut trois qui furent choisis pour cet effet, savoir Narcisse Evêque d'Irénopole en Cilicie. Théodore Évêque d'Heraclée en Thrace, et Marc Evêque d'Arétuse en Syrie. Quand ils furent en Italie, ils entreprirent la défense de leur Concile, en présence de l'Empereur Constant, et tâchèrent de lui persuader, que la sentence qu'ils avaient rendue était juste. Sur ce qu'on leur demanda raison de leur foi, ils supprimèrent le formulaire qu'ils avaient composé dans le Concile d'Antioche, et en produisirent un autre qui n'était pas moins contraire au Concile de Nicée, que celui qu'ils supprimaient. Constant ayant reconnu que les Evêques assemblés dans Antioche avaient tendu des pièges à Paul et à Athana(se et les avaient retranchés de leur communion, non pour des crimes dont ils fussent coupables, comme la Sentence le portait, mais pour des différends de doctrine : il renvoya leurs Députés sans avoir ajouté aucune foi à leurs paroles. 160 CHAPITRE XI.

Concile de Sardique. Déposition de Jules, et d'Osius. Trois ans après, les Evêques d'Orient envoyèrent à ceux d'Occident un formulaire de foi, qui fut appelé Macrostiche, à cause de son excessive longueur. Ils n'y parlèrent point du tout de la substance de Dieu, et excommunièrent ceux qui disent que le Fils est de rien, ou d'une autre hypostase, et non de Dieu, et qu'il y a eu un temps, ou un siècle, auquel il n'était point. Ce formulaire fut apporté par Eudoxe, Evêque de Germanicie, par Martyrius, et par Macédonius, et rejeté par les Evêques d'Occident, qui dirent qu'ils se contentaient des décrets du Concile de Nicée, sans vouloir après cela examiner davantage les matières contestées.

L'Empereur Constant ayant supplié Constance son frère de rétablir Athanase sur son Siège, sans avoir pu obtenir de lui cette grâce, à cause des cabales que firent les hérétiques pour empêcher ce rétablissement, et Paul et Athanase, ayant demandé à Constant qu'il eût agréable de faire assembler un Concile, parce qu'ils étaient persécutés par des gens dont les entreprises ne tendaient à rien moins qu'à la ruine de la foi, les deux Empereurs demeurèrent d'accord que les Evêques, tant d'Orient que d'Occident s'assemblassent à un jour préfix dans Sardique ville d'Illyrie. Les Evêques d'Orient s'étant auparavant assemblés dans Philippopole ville de Thrace, envoyèrent dire aux Evêques d'Occident qui étaient assemblés dans Sardique, qu'ils ne les iraient pas trouver, 161 s'ils ne chassaient Athanase de leur assemblée, et s'ils ne le privaient de leur communion, parce qu'il avait été canoniquement déposé. S'étant depuis rendus à Sardique, ils protestèrent qu'ils ne mettraient point le pied dans l'Eglise, tant que ceux qui avaient été déposés auraient la liberté d'y entrer. Les Évêques d'Occident firent réponse, qu'ils ne les avaient jamais retranchés de leur communion, et qu'ils ne les en retrancheraient point encore alors, vu principalement que Jules Evêque de Rome, ne les avait point condamnés après avoir examiné leur affaire, et vu aussi qu'ils étaient présents, et qu'ils offraient de se justifier une seconde fois des crimes qu'on leur imputait. Ces lettres, et ces réponses n'ayant servi qu'à les aigrir encore plus qu'auparavant, et le terme qu'ils s'étaient prescrit pour apaiser leurs différends étant expiré ; ils s'assemblèrent à part, et se condamnèrent les uns les autres. Les Orientaux confirmèrent ce qu'ils avaient ordonné contre Athanase, contre Paul, contre Marcel, et contre Asclépas, et déposèrent Jules Evêque de Rome, pour les avoir admis le premier à sa communion, et Osius confesseur, tant pour le même sujet, que pour avoir été lié par une amitié particulière avec Paulin, et Enstate Évêques d'Antioche. Ils firent le même traitement à Maximin Évêque de Trêves, pour avoir reçu un des premiers Paul en sa communion, et lui avoir conseillé de retourner à Constantinople, et d'avoir refusé d'admettre à la communion les Évêques d'Orient qui voyageaient dans les Gaules. Outre tous ceux-là, ils déposèrent encore Protagène Evêque de Sardique, et Gaudence : l'un parce qu'il favorisait Marcel, bien qu'il l'eût condamné par le passé ; et l'autre parce qu'il avait tenu une conduite toute contraire à celle de Cyriaque son prédécesseur, et avait soutenu ceux qu'il avait déposés. Ils écrivi- 162 rent ensuite à tous les Évêques, pour les avertir de n'entretenir aucune communion, avec tous ceux qui étaient déposés, de ne leur point écrire, et de ne point recevoir de leurs lettres. Ils leur enjoignirent aussi de croire touchant la nature de Dieu conformément à ce qui était contenu dans leur formulaire, où il n'était point fait de mention que le Fils de Dieu fût de même nature que son Père, et où l'on déclarait retranchés de l'Eglise, ceux qui disaient qu'il y a trois Dieux, que Jésus-Christ n'est pas Dieu, que le Père, le Fils, et le saint Esprit, ne font qu'une même personne, que le Fils n'a point été engendré, et qu'il y a eu un temps auquel il n'était point.

CHAPITRE XII. Les Évêques d'Occident déposent à leur tour ceux d'Orient, et composent un formulaire de foi. Les Évêques du parti d'Osius s'étant assemblés d'un autre côté, déclarèrent qu'Athanase était innocent, et que les Évêques assemblés à Tyr lui avaient tendu des pièges. Ils firent une semblable déclaration en faveur de Marcel; qui avait protesté qu'il ne tenait point la doctrine que ses accusateurs lui attribuaient, d'Asclépas qui avait justifié par des actes authentiques, qu'il avait été rétabli dans son Evêché par le jugement d'Eusèbe surnommé Pamphile, et de plusieurs autres Évêques, et enfin de Lucius dont les accusateurs s'étaient enfuis, et écrivirent aux peuples de leurs Eglises qu'ils les reconnussent pour leurs Pasteurs légitimes, et qu'ils se préparassent à les recevoir dans peu de temps, que bien loin de

163 donner à Grégoire le titre d'Evêque d'Alexandrie, ni à Basile celui d'Evêque d'Ancyre, ni à Quintien celui d'Évêque de Gaza, ils n'eussent aucune communication avec eux, et ne les tinssent pas au nombre des fidèles. Ils déposèrent Théodore Evêque d'une ville de Thrace, Narcisse Evêque d'Irénople, Acace Evêque de Césarée en Palestine, .Ménophante Evêque d'Ephèse, Ursace Evêque de Singidon en Moésîe, Valens Evêque de Mursa, en Pannonie, et enfin George Evêque de Laodicée, bien que ce dernier n'eût point assisté au Concile des Evêques d'Orient. Ils les privèrent de leur dignité, de la communion de l'Eglise, parce qu'ils séparaient le Fils de Dieu, de la substance de son Père, qu'ils avaient admis à leur communion des Ecclésiastiques qui avaient été déposés pour les erreurs d'Arius, et qu'ils les avaient promus aux ordres plus élevés. Ils écrivirent ensuite à tous les autres Evêques, pour les prier de confirmer par leur suffrage, ce qu'ils avaient jugé, et de tenir la même doctrine. Au reste, ils composèrent aussi un nouveau formulaire plus étendu que celui du Concile de Nicée, bien qu'il ne contînt que le même sens, et qu'en plusieurs endroits il fût conçu en mêmes termes. Enfin Osius et Protogène, qui tenaient le premier rang parmi les Evêques qui s'étaient trouvés au Concile de Sardique, appréhendant d'être accusés d'avoir dérogé aux décrets du Concile de Nicée, écrivirent à Jules qu'ils les tenaient très religieusement, et qu'ils n'en avaient expliqué le sens en des termes un peu plus étendus, que de peur que les Ariens n'abusassent de la brièveté de ceux dont le Concile s'est servi, et ne trompassent les simples. Ce que je viens de rapporter ayant été fait de côté, et d'autre, le Concile fut achevé, et chaque Evêque retourna à son Eglise. Ce Concile fut tenu onze ans. depuis la mort de Constantin, sous le Consulat 164 de Rufin, et d'Eusèbe. Il y eut environ trois cents Évêques d'Occident, et soixante et seize d'Orient, entre lesquels était Ischyrion qui avait été Évêque de Maréote par les ennemis d'Athanase.

CHAPITRE XIII.

Séparation de communion entre l'Orient, et l'Occident.

Depuis ce Concile, il n'y eut plus de communion encre les Eglises d'Orient et d'Occident, comme entre des assemblées qui font profession de la même foi. Ceux d'Occident n'avaient plus de communication au delà de la Thrace, ni ceux d'Orient au delà de l'Illyrie. La diversité des sentiments produisait par tout des dissensions, et des accusations calomnieuses. Bien que dès auparavant ils ne fussent pas d'accord touchant la doctrine, leurs concertations ne faisaient pas fort grand mal, parce qu'elles ne les empêchaient pas d'entretenir la paix. Tout l'Occident avait religieusement conservé l'ancienne tradition, sans prendre aucune part aux questions, et aux disputes. Les efforts qu'Auxence Évêque de Milan, Ursace, et Valens Evêques de Pannonie avaient fait pour introduire en ces pays-là, la doctrine d'Arius, étaient demeurés inutiles par la résistance.que l'Évêque de Rome, et les autres y avaient apportée, et par les soins qu'ils avaient pris d'étouffer l'hérésie dans sa naissance. Pour ce qui est de l'Eglise d'Orient, bien que depuis le Concile d'Antioche elle eût toujours été remplie de tumulte, et de troubles, et qu'elle se fût éloignée de la créance du Concile de Nicée, je suis

165 pourtant persuadé que la plus grande partie de ceux qui la composaient, avouaient que le Fils de Dieu est né de la substance de son Père. Il est vrai néanmoins que quelques-uns rejetaient ce terme avec opiniâtreté ; parce qu'ayant refusé d'abord de l'admettre, ils avaient honte de se rendre et à l'avis des autres, et de reconnaître qu'ils s'étaient trompés. Quelques-uns ayant été convaincus après de longues disputes, de la vérité du sentiment où il faut être, touchant la nature de Dieu, y font demeurés très attachés sans vouloir s'en départir. D'autres ne désirant pas s'engager dans ces contestations, ont suivi le parti, ou de leurs amis, ou des plus puissants, ou ont agi par d'autres motifs semblables, par lesquels les hommes n'ont que trop souvent la lâcheté de consentir à ce qu'ils devraient rejeter, ou à dissimuler la vérité qu'ils devraient dire librement. D'autres croyant que c'était une extravagance de confirmer toute sa vie en ces sortes de disputes, se soumirent à ce qui avait été ordonné par le Concile de Nicée. Paul Evêque de Constantinople, Athanase Évêque d'Alexandrie, le célèbre Antoine qui vivait encore, ses disciples, et une multitude incroyable de Moines, et quantité d'autres personnes, tant d'Egypte que des autres Provinces de l'Empire, soutenaient avec vigueur la doctrine du Concile de Nicée.

166 CHAPITRE XIV.

Saints Solitaires de ce temps-là.

Puisque j'ai eu occasion de parler de ces Saints Solitaires, je marquerai en peu de paroles ceux que j'ai appris avoir fleuri sous le règne de Constance. Je commencerai par les deux Macaires, ces deux célèbres Supérieurs de Secte, et de la montagne voisine. L'un était d'Egypte, et l'autre d'Alexandrie. Ils étaient tous deux si parfaits dans les exercices de la vie Monastique, qu'ils imprimaient de la terreur aux démons. Ils prévoyaient l'avenir, et faisaient des guérisons miraculeuses. On dit que celui qui était d'Egypte ressuscita un mort, pour convaincre un hérétique de la vérité de la Résurrection. Il vécut quatre-vingts dix ans, et en passa soixante dans la solitude. Il fit de si notables progrès dans l'étude de la sainte Philosophie, des qu'il commença à s'y adonner, que les Moines lui donnèrent le nom de vieil enfant. Il fut ordonné Prêtre à l'âge de quarante ans. L'autre Macaire le fut plus tard. Il s 'acquitta très parfaitement des exercices les plus austères de la vie Monastique, quelques-uns desquels il avait inventé lui-même. On peut juger de la rigueur de ses jeûnes, par ce que sa peau s'était si fort desséchée, et retirée, que sa barbe ne croissait plus.

Pambon, Héraclide, Crone, Paphnuce, Putubaste, Arsisius, le grand Sérapion, Piturion qui demeurait proche de Thébes, et Pacome chef, et instituteur des Moines nommés les Tabennisiens fleurirent an même lieu, et au même temps. Leur manière de se vêtir, et de vivre

167 était un peu différente de celle des autres Moines.

Elle ne laissait pas pourtant de tendre à la vertu, de mépriser tout ce qu'il y a sur la terre, d'élever l'esprit au Ciel, et de le préparer à quitter le corps avec joie. Ils sont vêtus de peaux, comme l'était Elie, pour combattre comme lui la concupiscence qui tend au plaisir, et pour s'abstenir comme lui de la jouissance des objets, qui charment les sens, dans l'espérance d'obtenir une récompense égale à la sienne. On dit que les différences qui le remarquent dans les habits de ces Moines d'Egypte, ont quelque chose de mystérieux, et se rapportent à quelque secret de leur sainte Philosophie. Ils portent des tuniques sans manches, pour montrer que les mains ne doivent jamais être prêtes à faire le mal. Ils portent un capuce, pour montrer qu'ils doivent vivre dans la même simplicité, et la même pureté que les enfants que l'on ne nourrit que de lait, et auxquels on couvre la tête d'un bonnet de même figure. Leur ceinture, et une sorte d'écharpe qu'ils portent les avertissent d'être toujours prêts à servir Dieu. Je sais bien que quelques-uns ont rendu d'autres raisons de cette manière de se vêtir. Mais je me contente de ce que j'en viens de remarquer.

On dit qu'au commencement Pacome vivait seul dans une grotte, mais qu'un Ange lui apparut de la part de Dieu, et lui commanda d'assembler de jeunes Moines, et de leur enseigner les exercices qu'il avait si exactement pratiqués, et la règle qu'il lui donnerait. On ajoute que l'Ange lui donna une table qui est encore aujourd'hui entre les mains des Solitaires, par laquelle il lui était ordonné de permettre à chacun de boire, de manger, de travailler, et de jeûner selon ses forces, d'obliger ceux qui mangent à un plus grand travail que ceux qui jeûnent, de bâtir plusieurs cellules, de mettre trois Moines

168 dans chacune, de les faire manger dans un réfectoire commun en silence avec un voile sur la tête ; de sorte qu'ils ne sévissent point les uns les autres, et qu'ils ne pussent regarder que la table, et ce qui serait dessus, de n'admettre personne de dehors à manger avec eux, excepté les étrangers, envers lesquels on exercerait l'hospitalité : d'éprouver durant trois ans par les exercices les plus pénibles ceux qui désireraient embrasser leur manière de vivre : de se vêtir de peaux, de se couvrir la tête de bonnets de laine, ornés de clous rouges, d'avoir des tuniques de toile, et des ceintures. De dormir avec leurs tuniques, et leurs robes sur des chaires fermées des deux côtés, qui leur serviraient de lit, de communier tous les premiers, et tous les derniers jours de la semaine, et alors de dénouer leur ceinture, et d'ôter leur habit de peau. De prier douze fois le jour, et autant le soir, et encore autant la nuit. De prier trois fois à la neuvième heure. De chanter un Psaume avant que de faire la prière qui précède le repas. De diviser la congrégation en vingt-quatre classes, à chacune desquelles on donne le nom de l'une des lettres de l'alphabet, comme par exemple celui d'iota aux plus simples, celui de zêta, ou de xi aux plus éclairés. Voila les régies que Pacôme donna à ses disciples. Il avait une douceur merveilleuse envers les hommes, et une piété si extraordinaire envers Dieu, qu'il savait les choses à venir, et s'entretenait souvent avec les Anges. Il demeurait à Tabennese en Thébaïde, d'où vient qu'on appelle encore aujourd'hui Tabennesiens, les Moines qui vivent au même lieu sous les mêmes règles. Ils se sont rendus si célèbres, et se sont si fort accrus par la suite du temps, que l'on en a compté jusques à sept mille. Il y en avait treize cents avec Pacôme dans le seul lieu de Tabennese : le reste était dispersé dans l'Égypte,

169 et dans la Thébaïde.

Ils observent tous la même manière de vivre, et ne possèdent rien qu'en commun. Ils regardent la congrégation de Tabennese comme leur mère, et ceux qui la gouvernent, comme leurs pères et leurs maîtres. Apollonius acquit au même temps une grande réputation dans l'exercice de la même profession. On dit qu'il s'y adonna dans le désert, dès l'âge de quinze ans; mais qu'à celui de quarante, il reçut commandement de la part de Dieu, d'aller dans des lieux habités par les hommes. Son Monastère était aussi dans la Thébaïde. Il était très chéri de Dieu, et avait le don de faire des miracles, et des guérisons surnaturelles. Il s'acquittait très exactement de tous ses devoirs, et montrait aux autres les exercices de la vie Monastique, avec une douceur et une bonté merveilleuse. Il était si heureux qu'il obtenait de Dieu tout ce qu'il lui demandait : mais il était aussi si prudent qu'il ne lui demandait rien, que ce qu'il est bien aise d'accorder. Je crois que le vénérable Anuph vivait dans le même temps. J'ai appris que depuis qu'il eut confessé durant la persécution qu'il était Chrétien, il ne dit jamais rien de contraire à la vérité, et ne souhaita jamais rien des biens du monde. Il vit depuis toutes ses prières accomplies, et: eut un Ange qui lui enseignait à pratiquer toutes les vertus. Voila les Saints solitaires que l'Egypte a portés. La Palestine jalouse de ce bonheur fit fleurir au même temps le divin Hilarion. Il était natif de Tanara, bourg assis dans le voisinage de la ville de Gaza du côté de Midi, proche d'un torrent qui se décharge dans la mer, et que les habitants du pays appellent du même nom, que le bourg. Lorsqu'il étudiait en Grammaire dans Alexandrie, il alla visiter le célèbre Antoine dans le désert, et après s'être entretenu avec lui touchant sa manière de vivre, il prit résolution de le suivre. Ne jouissant pas là du repos 170 qu'il désirait, à cause de la multitude des personnes qui étaient incessamment autour de cet illustre Hermite, il retourna en son pays, où ayant trouvé ses pères et mère morts, il distribua son bien à ses frères, et aux pauvres, sans en réserver aucune partie. Il alla ensuite habiter un désert à vingt stades du lieu de sa naissance. Sa cellule n'était que de briques, de tuiles rompues, et de paille. Elle était si basse qu'il ne pouvait s'y tenir de bout sans baisser la tête, et si courte qu'il ne pouvait s'y coucher sans plier les jambes. Voila comment il évitait en toutes choses les commodités de la vie, et s'accoutumait à la peine, et à la fatigue. Jamais personne ne porta la véritable tempérance plus loin que lui, ni ne supporta plus constamment le froid, le chaud, la faim, la soif, combattant incessamment les passions de l'âme, et les délicatesses du corps. Il était irrépréhensible dans ses mœurs, grave dans ses discours, assidu à la lecture, et à l'étude de la sainte Ecriture. Il était si agréable à Dieu, que les malades sont guéris, et les possédés sont délivrés encore aujourd'hui à son tombeau. Etant mort dans l'île de Chypre, il y fut enterré avec beaucoup de respect par les habitants du pays, qui se tenaient fort heureux de posséder un si précieux dépôt. Mais Hesychius un des plus célèbres de ses disciples déroba son corps, le transféra secrètement en Palestine, et le déposa dans son Monastère. Depuis ce temps-là les habitants ont célébré tous les ans sa fête, selon la coutume qu'ils ont d'honorer de cette sorte la mémoire de ceux qui se sont rendus célèbres parmi eux par leur sainteté, comme ils honorent celle d'Aurelius, d'Antedon, d'Alexion natif de Bethagatone, et d'Alapion natif d'Asalée, qui ayant couru généreusement dans la lice de la vie Monastique sous le règne de Constance, ont attiré par leur exemple un grand nombre, de Païens.

Julien prati-

171 quait au même-temps à Edesse, une manière de vivre si austère, qu'il semblait être délivré de sa chair, et n'avait plus que la peau, et les os. Ephrem natif de Syrie a écrit sa vie. L'opinion avantageuse que les hommes avaient conçue de sa vertu, a été confirmée par le témoignage de Dieu-même, qui lui a donné le pouvoir de chasser les démons, et la grâce de guérir les maladies, non par la force des remèdes, mais par le seul mérite de ses prières.

Tout ce pays-là, le territoire d'Edesse, d'Amide, et le mont Gaugalion a été habité par quantité d'autres Solitaires éminents en sainteté, parmi lesquels Daniel, et Siméon ont été des plus illustres.

Je ne dirai rien ici davantage touchant les Moines de Syrie. J'en parlerai plus exactement avec l'aide de Dieu dans un autre ouvrage. On dit qu'Eustate Evêque de Sébaste a institué un Ordre de Solitaires en Arménie, en Paphlagonie, et en Pont, et qu'il leur a donné une règle, où il leur a marqué toute leur manière de vivre ; les aliments dont ils se doivent abstenir ; les habits qu'ils peuvent porter, et les autres pratiques semblables. Quelques-uns assurent qu'il est l'auteur des Ascétiques, qu'on attribue ordinairement à Basile de Cappadoce. On dit qu'une trop grande sévérité l'a porté à certaines observations fort extravagantes, et tout-à-fait contraires aux règles de l'Eglise. Il y a néanmoins des personnes qui le justifient de cette accusation, et qui rejettent la faute fut quelques-uns de ses disciples, qui condamnent le mariage, qui refusent de prier Dieu dans les maisons des personnes mariées, qui méprisent les Prêtres qui ont des femmes, qui jeûnent le Dimanche, qui font leurs assemblées en des maisons particulières, qui ont aversion de ceux qui mangent de la viande, qui au lieu de s'habiller comme les autres, ont inventé un vêtement nouveau et extraordinaire, et introduit quantité d'autres nouveautés.

172 On dit que plusieurs femmes trompées par leurs discours, et infectées de leurs erreurs, se sont séparées de leurs maris, et que ne pouvant plus après cela garder la continence, elles ont commis des adultères. On ajoute que quelques-unes ont coupé et leurs cheveux, et se sont habillées en hommes. Les Evêques des environs de Gangre, ville Métropolitaine de Paphlagonie, s'étant assemblés, ont déclaré ceux qui tenaient ces maximes, retranchés du corps de l'Eglise, à moins qu'ils ne les condamnassent. On dit que depuis ce temps-là Eustate changea d'habit, et ne parut plus vêtu autrement que les autres Prêtres, pour faire voir que ce n'était pas par orgueil qu'il avait introduit une pratique contraire, mais par le désir d'une plus grande perfection. Etant si recommandable par sa vie. il n'était pas moins admirable dans ses discours. Il est vrai pourtant qu'il n'avait pas la véritable éloquence, et que jamais il n'en avait appris les règles : mais de son naturel, il était si propre à persuader, qu'il convertit plusieurs femmes, et plusieurs jeunes hommes, qui faisaient auparavant un infâme commerce de leurs corps. On dit qu'un homme, et une femme qui selon l'usage de l'Eglise faisaient profession de virginité, ayant été accusés d'avoir ensemble une habitude déshonnête, il les exhorta à y renoncer; mais que n'ayant pu rien gagner sur leur esprit, il jeta un profond soupir, et dit qu'une femme mariée l'ayant entendu un jour discourir des avantages de la continence, elle fut si fort touchée de ses discours, qu'elle se priva volontairement du plaisir du mariage, qui est un plaisir permis, mais que ceux-ci, qui après l'avoir ouï, continuaient toujours à en prendre un qui est défendu, faisaient voir la faiblesse de son éloquence.

Bien que les Thraces, les Illyriens, et les autres peuples de l'Europe n'aient point eu de congrégations de Moines, ils n'ont pas laissé d'avoir quelques

173 personnes qui ont fait profession de la Philosophie Chrétienne. Martin a été un des plus illustres. Il était issu d'une noble famille de Sabarie ville de Pannonie. Il porta les armes dans sa jeunesse, et commanda les armées. Mais préférant le service de Dieu aux grandeurs du monde, il se retira en Illyrie, et s'y adonna à la pratique de la vertu. Il y combattit généreusement pour la défense de la doctrine de l'Eglise, contre des Évêques qui soutenaient le parti d'Arius, y souffrit de mauvais traitements, et en fut chassé. Etant allé à Milan, il y vécut dans la solitude. Mais il en sortit bientôt après pour éviter les pièges qu'Auxence Evêque de cette ville-là, partisan d'Arius, lui tendait pour le perdre, et se retira dans l'île Gallinaria, où il fut longtemps à ne vivre que de racines. C'est une île déserte, et fort petite de la mer Tyrrène. Il fut depuis élevé à la dignité d'Évêque de Tours. Il avait reçu le don des miracles en un si éminent degré, qu'il ressuscita un mort, et qu'il fit d'autres merveilles, aussi surprenantes que celles des Apôtres.

Nous avons appris qu'Hilaire homme admirable par la sainteté de la vie, et par l'éminence de sa doctrine, vivait au même temps dans la même partie de l'Empire. Il fut exilé aussi bien que Martin en haine du zèle dont il brûlait pour la pureté de la foi. Voila ce que j'ai appris de ceux qui ont été les plus célèbres dans l'Église par leur piété, et par les autres vertus Chrétiennes. D'autres se font rendus fort recommandables durant le même temps par leur doctrine, et par leur éloquence, comme Eusèbe Évêque d'Emèse, Tite Evêque de Bostra, Serapion Évêque de Tmuis, Basile Evêque d'Ancyre, Eudoxe Evêque de Germanicie, Acace Evêque de Césarée, et Cyrille Evêque de Jérusalem. La multitude, et l'excellence des livres qu'ils ont laissés à la postérité, sont une preuve très certaine, et très évidente de ce que je dis.

174 CHAPITRE XV.

Personnages célèbres par leur science.

Didyme écrivain Ecclésiastique, et Professeur des saintes Lettres dans la ville d'Alexandrie, florissait au même siècle. Il s'était rempli l'esprit de toute sorte de sciences. Il savait les Poètes, les Orateurs, la Géométrie, l'Astronomie, l'Arithmétique, et les opinions différentes de toutes les sectes. Il n'avait rien appris de toutes ces choses que par l'ouïe, et par l'esprit, ayant perdu la vue dès son enfance. Lorsqu'il fut en âge de puberté, il se sentit agité d'un désir très ardent d'apprendre les Arts libéraux, et fréquenta les écoles, où il fit de si grands progrès, bien qu'il ne fût aidé que par l'ouïe, qu'il comprit les plus difficiles Théorèmes des Mathématiques. On dit qu'il apprit à connaître les lettres en maniant des caractères gravés sur du bois, et à assembler les syllabes, et les mots par le seul effort de son imagination, et de sa mémoire : ce qui était sans doute fort extraordinaire. Plusieurs personnes ayant ouï parler de lui, allèrent exprès à Alexandrie pour l'entendre, ou au moins pour le voir. La manière dont il soutenait la doctrine du Concile de Nicée, déplaisait extrêmement aux Ariens, Il persuadait aisément par la douceur, plutôt que par la force de ses raisons, et en soumettant lui-même ses preuves au jugement de ses auditeurs. Il était estimé et chéri par les Catholiques, par les Moines d'Egypte, et surtout par le grand Antoine. On dit qu'étant allé à Alexandrie pour appuyer par son suffrage la doctrine d'Athanase, il dit à Didyme :

Ce n'est pas un malheur fort grand, 175 ni fort déplorable d'être privé des yeux, dont les rats, les souris, et les plus vils animaux sont doués ; mais c'est un bonheur fort souhaitable d'avoir comme les Anges les yeux de l'esprit, par lesquels vous contemplez Dieu.

Au reste, Eusèbe, et Hilaire, dont j'ai déjà parlé, et dont on dit qu'il y a des livres fort Orthodoxes, composés contre les hérétiques, ont été tous deux et fort célèbres en Italie, et en Occident, par la réputation qu'ils avaient acquise de bien écrire en leur langue. Lucifer chef d'une secte qui porte son nom, florissait au même temps. Aéce était aussi en grande estime parmi les hérétiques. Il était savant dans l'art de raisonner, et fort exercé à la dispute. La hardiesse avec laquelle il entreprenait de discourir de la nature de Dieu, le fit surnommer Athée. On dit qu'il faisait d'abord profession de Médecine dans Antioche, ville de Syrie, et que se trouvant souvent dans l'assemblée des fidèles, pour y conférer sur l'Ecriture, il eut l'honneur d'être connu de Gallus, qui était alors César qui favorisait extrêmement la Religion, et les personnes de piété. Le désir qu'il eût d'entrer encore plus avant dans les bonnes grâces de ce Prince, le porta, comme je me le persuade, à s'adonner à cette étude avec une plus grande application qu'auparavant. On disait qu'il savait parfaitement la Philosophie d'Aristote, et qu'il avait écouté dans Alexandrie ceux qui faisaient profession de l'enseigner. Outre ceux dont je viens de parler, il y en avait plusieurs autres très capables d'instruire le peuple, de prêcher, et de conférer sur les matières de doctrine. Mais ce serait un trop grand travail que de faire un dénombrement exact de tous. Au reste, je prie ceux qui prendront la peine de lire cet ouvrage de ne point trouver étrange que j'aie donné des louanges aux chefs des nouvelles sectes, ou à ceux qui les ont favorisées.

176 J'admire la grandeur de leur éloquence, et la de force de leurs raisonnements ; mais je laisse le jugement de leur doctrine à ceux qui ont l'autorité. Il ne m'appartient pas d'en juger, et pour m'acquitter du devoir d'un Historien, je n'ai qu'à représenter les choses de la manière qu'elles sont arrivées. Voila ce que j'avais à dire tant des Grecs, que des Latins qui ont excellé en érudition, ou en éloquence.

CHAPITRE XVI. Erudition, piété, charité, humilité, et Autres vertus d'Ephrem. Il n'y en a point eu qui ait mérité de si grandes louanges, ni qui ait fait si grand honneur à l'Eglise qu'Ephrem. Il était de Nisibe ville de Syrie, ou des environs. Il s'accoutuma dés sa plus tendre jeunesse aux exercices de la vie Monastique. Bien qu'il n'eut point de maître, et qu'on ne s'attendît pas qu'il dût jamais devenir savant, il comprit de lui-même les plus difficiles questions de la Philosophie, et se fit un style rempli de tant de figures, et d'ornements, et enrichi de tant de pensées sublimes, qu'il n'y a rien qui ne soit fort au dessous, dans tous les ouvrages des anciens Grecs. Si l'on avait traduit en Syriaque les livres de ces auteurs, ils n'auraient plus rien d'agréable dès qu'ils seraient privé des beautés de la langue Grecque. Les livres d'Ephrem n'ont point ce désavantage. On les a traduits en Grec durant sa vie, et on les traduit encore aujourd'hui, sans que dans une langue étrangère ils perdent beaucoup de leur grâce naturelle. Basile qui a depuis été Évêque de Césarée Métropole de Cappadoce, a admi- 177 ré la profondeur de sa doctrine ; et le jugement si avantageux de ce Basile qui était le plus bel esprit, et le plus éloquent de son siècle, relève sans doute Ephrem au dessus de tout ce qu'on pourrait écrire en sa faveur.

On dit qu'il a écrit environ cent mille Vers, et qu'il a eu plusieurs disciples et fort attachés à sa doctrine. Les principaux ont été Abbas, Zénobe, Abraham, Maras, Siméon, que tout ce qu'il y a de savants parmi les Syriens regardent comme l'honneur de leur Nation. On met aussi Paulonas, et Aranad de ce nombre, comme deux hommes fort éloquents. Mais on les accuse de s'être éloignés de la doctrine Orthodoxe. Je sais qu'il y a eu encore quelques savants hommes dans l'Osroëne, savoir Bardeianés, auteur d'une hérésie de son nom, et Harmonius son fils. On assure qu'ayant été fort bien instruit dans les sciences des Grecs, il entreprit le premier de faire des Vers en sa langue, et qu'il les donna à chanter. Les Syriens chantent encore fort souvent, non les Vers qu'il leur a laissés, mais d'autres de même mesure, et de même nombre. Car comme Harmonius était un peu infecté des erreurs de son père, et de celles des Philosophes Grecs touchant la nature de l'âme, la formation, la mort du corps et la métempsycose, il les a insérées dans les ouvrages, qu'il a composés pour être chantés. Lorsqu'Ephrem vit que les Syriens étaient charmés par l'élégance des termes, et par la justesse des nombres d'Harmonius, il appréhenda qu'ils ne tombassent insensiblement dans ses fausses opinions, et bien qu'il ne sût point les sciences des Grecs ; il s'efforça de comprendre la mesure des Vers, et composa d'autres livres conformes à la doctrine de l'Eglise, comme ses Hymnes, et les éloges des Saints. Depuis ce temps-là les Syriens les chantent sur l'air de ceux d'Harmonius. Cet ouvrage suffit pour juger de la grandeur de son esprit. Pour ce qui est de 178 sa vie, il s'était mis en grande réputation par la pureté de ses mœurs, et par la rigueur de la discipline qu'il s'imposait à soi-même. Il avait un amour singulier pour le repos. Il était si sérieux, et si grave, et évitait avec un soin si exact, non seulement le moindre sujet de chute, mais même la plus légère occasion de médisance ou de soupçon, qu'il ne regardait jamais de femme. On dit qu'une débauchée, soit qu'elle eût dessein de le tenter, ou qu'elle eût reçu de l'argent pour faire ce qu'elle faisait, se présenta un jour à lui dans la rue, et le regarda fixement. Ephrem la reprit de son impudence, et lui commanda de baisser la vue, et de regarder la terre.

Pourquoi regarderai-je la terre, lui répondit cette femme, puisque je suis née, non d'elle, mais de vous ! II est plus juste que vous regardiez la terre d'où vous êtes sorti, et que je vous regarde, puisque je suis sortie de vous. Ephrem étonné de la repartie de cette femme fit un livre qui contient toute cette Histoire, et qui passé au jugement des savants pour un des plus beaux de ses ouvrages.

On dit encore de lui que bien qu'il fût naturellement très sujet à la colère, on ne l'en vit jamais transporté depuis qu'il eut fait profession de la vie Monastique. Dans le temps qu'il jeûnait durant plusieurs jours selon sa coutume, l'heure où il devait rompre son jeûne étant arrivée celui qui le servait laissa tomber en sa présence le plat sur lequel il lui apportait à manger. Ephrem ayant reconnu qu'il était rempli de honte, et de crainte, lui dit :

Ne vous mettez point en peine ; je m'approcherai du plat, puisque le plat n'a pu venir jusqu'à moi, et à l'heure-même il se baissa et mangea ce qui était tombé auprès des morceaux du plat. Ce que je vais dire fera connaître à tout le monde combien il était au dessus de l'ambition, et de la vanité. Ayant été élu Evêque d'une ville, on lui apporta le décret de 179 l'élection, et on voulut l'emmener pour le faire ordonner. Dès qu'il eut avis de ce dessein, il courut au marché, y parut d'un air extravagant, y mangea devant tout le monde, et fit semblant d'avoir l'esprit troublé. Ceux qui l'étaient venu chercher l'ayant vu en cet état, cessèrent de le désirer pour Évêque, et s'en retournèrent. Il se retira de son côté, et demeura caché jusques à ce qu'un antre eût été ordonné en sa place.

Je ne dirai rien davantage d'Ephrem, bien que ceux de son pays en racontent beaucoup d'autres choses. Ce qu'il fit on peu avant sa mort, est trop remarquable pour être passé sous silence. La ville d'Edesse étant affligée de la famine, il sortit de sa cellule pour reprocher aux riches la dureté avec laquelle ils laissaient mourir les pauvres, au lieu de les assister du superflu de leurs biens, qu'ils gardaient avec tant de soin pour leur propre condamnation ; et pour la perte de leur âme, qui vaut mieux que tous les trésors de la terre. Les riches persuadés par ses discours, lui répondirent qu'ils n'étaient pas fort attachés à leurs biens, mais qu'ils ne savaient à qui en confier la distribution, parce qu'ils ne connaissaient personne qui ne fût fort intéressé, et capable de faire un mauvais usage de ce qu'ils lui mettraient entre les mains. Alors Ephrem leur demanda qu'elle opinion ils avaient de lui, et quand ils lui eurent réparti qu'ils le tenaient fort homme de bien, il s'offrit de se charger du soin de faire leurs aumônes ? Ayant reçu leur argent, il fit dresser environ trois cents lits dans les galeries publiques, où il fit traiter tant ceux de sa ville que la disette avait rendus malades, que les étrangers. Dès que la famine fut apaisée, il retourna à sa cellule, et s'y appliqua à ses exercices ordinaires. Il mourut peu de temps après. Il ne fut relevé dans l'Eglise qu'à l'ordre de Diacre, bien que l'éminence de sa vertu 180 ne lui eût pas acquis une moindre réputation qu'à ceux qui jouissent de l'honneur du sacerdoce. Voila un léger crayon de ses excellentes qualités. Car il faudrait un autre homme que moi pour en faire un portrait achevé, aussi bien que de celles des autres personnes célèbres dans la même profession, et il était à souhaiter qu'Ephrem y eût mis la main lui-même. J'avoue que la médiocrité de mon esprit, et le peu de connaissance que j'ai tant de ces hommes illustres, que de leurs actions importantes, me rendent incapable de cette entreprise. Les uns se sont cachés dans la solitude. Les autres qui ont vécu dans le monde, ont affecté de ne paraître, que comme des personnes ordinaires de peur d'y recevoir les louanges qu'ils méritaient. Car comme leur vertu ne tendait qu'aux récompenses éternelles, elle ne voulait point avoir d'autre témoin que Dieu-même qui les distribue, et elle ne recherchait pas à attirer les yeux des hommes.

CHAPITRE XVII. Progrès de la Religion Chrétienne. Presque toutes les Eglises étant alors gouvernées par des Evêques d'une vertu exemplaire; il ne faut pas s'étonner que les peuples fussent fort attachés au service de Dieu, ni que la Religion Chrétienne fit de jour en jour de nouveaux progrès sur le paganisme. Les Empereurs qui étaient assis sur le trône, ne la favorisaient pas avec moins de zèle qu'avait fait Constantin leur père. Ils accordaient des privilèges aux Ecclésiastiques, à leurs enfants, à leurs esclaves. Ils confirmaient les lois par lesquels les sacrifices des Païens, et les autres

181 exercices de l'ancienne superstition étaient défendus, et en faisaient de nouvelles. Ils commandaient de fermer les temples des villes, et de la campagne. Ils en donnaient quelques-uns aux Chrétiens, lorsqu'ils avaient besoin ou des matériaux, ou de la place. Ils réparaient les Églises que le temps avait ruinées, et en élevaient de neuves, avec une magnificence non pareille. Celle d'Emèse est une des plus considérables, et des plus renommées pour l'excellence de son architecture, et de sa beauté. Ils défendaient aux Juifs d'acheter des esclaves d'une autre Religion sous peine de confiscation de l'esclave, et sous peine même de mort au cas qu'ils l'eussent circoncis. Car ayant dessein d'accroître par toute sorte de moyens la Religion Chrétienne, ils crurent devoir empêcher que les Juifs n'attirassent à leur religion ceux dont les ancêtres n'en avaient point fait profession, et réserver ces personnes-là pour l'Eglise, qui ne croissait, et ne s'augmentait que par la conversion des Païens.

CHAPITRE XVIII.

Sentiment des Empereurs touchant la foi.

Les Empereurs avaient suivi dés le commencement les sentiments de Constantin leur père, et avaient soutenu la doctrine du Concile de Nicée. Constant demeura ferme, jusques à la fin de sa vie dans les mêmes sentiments. Mais Constance en changea, quand il vit que le terme de consubstantiel était décrié. Il ne laissa pas d'avouer toujours que le Fils de Dieu est semblable à son Père, quant à la substance. Eusèbe, et quelques-autres Evêques d'Orient qui étaient, en grande réputation de sainteté et de 182 doctrine, mirent différence entre consubstantiel, et semblable, quant à la substance. Ils dirent que le terme de consubstantiel convient proprement aux créatures corporelles, comme aux hommes, aux animaux, aux arbres, et aux plantes qui sont produites par d'autres semblables, et que le terme de semblable, quant à la substance, a lieu dans les êtres incorporels, comme sont Dieu, et les Anges, qui sont conçus chacun selon la substance, qui leur est propre. Constance fut trompé par cette distinction, et bien qu'à mon sens il tînt dans le fond la même doctrine que son père, et son frère, il changea de termes, et le servit de celui de semblable, quant à la substance, au lieu de se servir de celui de consubstantiel. Ces Docteurs-là assuraient que pour parler exactement, il fallait parler de la sorte, et qu'autrement on se mettait en danger de concevoir comme un corps, ce qui n'a point de corps. Il est vrai pourtant que plusieurs trouvent cette distinction ridicule, et disent qu'on ne saurait exprimer les choses incorporelles sans emprunter des paroles tirées des choses corporelles, et qui tombent sous les sens, et qu'il n'y a aucun danger à se servir de ces paroles, pourvu qu'on ne se soit point trompé dans l'idée qu'on a formée des choses. CHAPITRE XIX.

Concile de Rimini.

Il ne faut pas trouver étrange que l'Empereur Constance se soit trompé de la sorte, puisque plusieurs Evêques qui demeuraient attachés à la doctrine du Concile de Nicée, n'ont point fait de difficulté de se servir de ce terme. D'autres em- 183 ployaient indifféremment les deux termes pour exprimer le même sens. C'est pourquoi, je suis fort persuadé que les Ariens se sont extrêmement éloignés de la vérité, lorsqu'ils ont publié qu'après le Concile de Nicée, plusieurs Evêques, entre lesquels étaient Eusèbe, et Théognis, refusèrent de reconnaître, que le Fils de Dieu est consubstantiel à son Père, et que Constantin indigné de ce refus, les condamna au bannissement, que sa sœur ayant eu révélation soit durant le sommeil, ou autrement, que ces Évêques-là tenaient une doctrine Orthodoxe, et que la condamnation prononcée contre eux était injuste, ce Prince les rappela du lieu de leur exil, et leur demanda pourquoi ils s'éloignaient de la foi du Concile de Nicée, puisqu'ils l'avaient signée avec les autres Evêques. Qu'alors ces Evêques lui avaient répondu que leur signature n'avait pas procédé d'une persuasion véritable, et qu'ils ne l'avaient faite que par la crainte, que si les contestations eussent continué en un temps où à peine il commençait à faire profession de la Religion Chrétienne, et où il n'avait pas encore reçu le baptême, il ne doutât de la vérité de nos Mystères, ne retournât aux superstitions Païennes, et ne persécutât l'Eglise. Ils prétendent que Constantin satisfait de cette réponse se résolut de convoquer un autre Concile; mais qu'en ayant été empêché par la mort, il en laissa le soin à Constance son fils aîné, et l'avertit qu'il ne lui servirait de rien de posséder l'autorité Souveraine, s'il ne faisait en sorte que Dieu fût servi dans l'unité d'une même créance, et que Constance avait suivant l'ordre de l'Empereur son père, assemblé le Concile de Rimini. La circonstance du temps auquel ce Concile fut assemblé suffit toute seule pour les convaincre d'imposture. Car il ne fut assemblé que sous le Consulat d'Eusèbe, et d'Hypatius en la vingt-deuxième année du 184 règne de Constance. Or il est certain que depuis la mort de l'Empereur Constantin jusqu'en ce temps- là, l'on a tenu plusieurs Conciles où l'on a disputé touchant le terme de consubstantiel, et touchant celui de semblable quant à la substance, et qu'aucun Evêque n'a osé avancer que le Fils de Dieu est dissemblable à son Père quant à la substance, excepté Aëce, ce que Constance ayant trouvé fort mauvais, il ordonna aux Évêques de s'assembler à Rimini, et à Séleucie pour arrêter le cours de cette erreur. Aussi le Concile de Rimini fut assemblé, non par le commandement de l'Empereur Constantin, mais à l'occasion de la fausse doctrine d'Aëce, ce que nous confirmerons encore plus solidement, par ce que nous dirons dans la suite.

CHAPITRE XX.

2. Évêques d'Antioche. 3. Demande faite à Athanase par

Constance. 4. Réponse d'Athanase. 5. Manières différentes de glorifier Dieu à la fin des Hymnes.

1. Lorsque Constant eut été informé de ce qui s'était passé dans le Concile de Sardique, il écrivit à Constance son frère pour le prier de rétablir Athanase, et Paul dans leurs Sièges. Comme Confiance usait de remise, il lui écrivit une seconde fois, que s'il ne les voulait rétablir, il se préparât à la guerre. Constance ayant conféré avec les Évêques d'Orient, et ayant jugé qu'il n'y avait point d'apparence d'entreprendre une guerre civile pour ce sujet, envoya à Athanase des voitures publiques, et lui écrivit plusieurs lettres, pour l'inviter à reve-

185 nir. Athanase étant parti d'Aquilée où il était alors, alla à Rome prendre congé de Jules, qui en le quittant lui rendit de grands témoignages d'affection, et lui donna une lettre pour le Clergé et le peuple d'Alexandrie, où il parlait de lui avec des marques d'une estime singulière, comme d'un homme qui était devenu illustre par les périls qu'il avait courus, les félicitait de l'heureux retour d'un si excellent Pasteur, et les exhortent à suivre ses sentiments.

2. Il se rendit de Rome, à Antioche où l'Empereur Constance était alors, et où Léonce jouissait du gouvernement des Eglises. Les Ariens s'en étaient rendus maîtres aussitôt qu'Eustate avait été exilé. Le premier Evêque qu'ils y eurent, fut Euphrone, le second Flacille, et enfin Etienne. Celui-ci ayant été déposé, comme indigne de cette charge, Léonce fut choisi pour remplir la place. Athanase l'évita comme un hérétique, et communia dans une maison particulière, avec ceux qu'on appelait Eustatiens.

3. Ayant été accueilli avec beaucoup de douceur par l'Empereur Constance, il lui demanda d'être rétabli sur son Siège. Alors ce Prince lui dit à la sollicitation des Ariens. Je suis prêt de faire en votre faveur tout ce que je vous ai promis, quand je vous ai rappelé. Mais il est juste aussi que vous m'accordiez une grâce, qui est d'abandonner une des Eglises qui vous sont soumises, à ceux qui font difficulté de participer à votre Communion.

4. Ce que vous désirez, repartit Athanase, est trop raisonnable, et même trop nécessaire, pour m'y pouvoir opposer. Mais je vous supplie très humblement de ne pas refuser une pareille grâce pour ceux d'Antioche, qui ne peuvent se résoudre de participer à la communion de ceux qui aiment une autre doctrine que nous : qu'ils aient 186 aussi une Église où il leur soit libre de s'assembler. La demande d'Athanase ayant été trouvée juste par l'Empereur, les Ariens crurent devoir se désister de leur prétention, et se tenir en l'état où ils étaient. Ils considérèrent que leur secte ne pourrait jamais faire de grands progrès dans Alexandrie; parce qu'Athanase aurait toujours assez de force pour retenir ceux de sa communion, et pour attirer ceux des autres : Que si l'on accordait une Eglise particulière dans Antioche à ceux qui n'étaient pas de leur sentiment, les partisans d'Eustate, dont le nombre était fort grand, ne manqueraient pas de s'y assembler, et d'entreprendre de faire des changements, dans l'assurance que tel que pût être l'événement de leur entreprise, ils ne perdraient aucun de leur parti.

5. Ce qui confirmait davantage les

Ariens dans cette créance, était qu'ils voyaient qu'encore qu'ils fussent maîtres des Eglises, il ne laissait pas de se trouver un grand nombre de personnes, tant du Clergé, que du peuple, qui ne tenaient point leur doctrine. Comme selon leur coutume ils étaient partagés en différents chœurs pour chanter, chacun déclarait à la fin de chaque Hymne son sentiment. Car les uns rendaient gloire au Père, et au Fils, comme à deux personnes dignes d'un honneur égal, et les autres glorifiaient le Père par le Fils, pour marquer par cette particule que le Fils est inférieur au Père. Léonce Evêque des Ariens n'osa jamais défendre de rendre gloire à Dieu, en des termes conformes à la doctrine du Concile de Nicée, de peur que le peuple ne fît sédition. On dit pourtant qu'ayant porté la main à sa tête qui était déjà toute blanche, il dit lorsque cette neige-ci sera fondue, il y aura beaucoup de boue. Il voulait faire entendre par cette façon de parler, que ces manières différentes de rendre gloire à Dieu à la fin des Hymnes, excite-

187 raient après sa mort d'horribles séditions parmi le peuple, pour lequel ses successeurs n'auraient pas la même condescendance que lui.

CHAPITRE XXI.

Lettre de l'Empereur Constance en faveur d'Athanase. L'Empereur Constance en renvoyant Athanase en Egypte, écrivit en sa faveur aux Evêques de cette Province. Il écrivit aussi au peuple d'Alexandrie, pour leur rendre témoignage de la vertu de leur Evêque, et pour les exhorter à servir, et à prier Dieu sous sa conduite. Il ajouta que si quelques personnes mal intentionnées excitaient des troubles, elles seraient châtiées selon la rigueur de lois. Il déclara outre cela, que son intention était que tout ce qu'il avait ordonné par le passé, tant contre Athanase, que contre ceux de sa communion, fût rayé des registres publics, et que ses ecclésiastiques jouissent comme auparavant des immunités ordinaires ; et en fit avertir les gouverneurs d'Egypte, et de Libye. La première chose que fit Athanase, quand il fut de retour en Egypte. Ce fut de déposer les Prêtres qu'il reconnut être favorables à la doctrine d'Arius, et de donner la conduite de l'Eglise à des Orthodoxes, auxquels il recommandait, surtout, de demeurer soumis aux décrets du Concile de Nicée. On dit qu'il fit la même chose à d'autres Eglises qui ne dépendaient point de lui, quand il y trouva des Prêtres Ariens. Il est certain qu'il fut depuis accusé par ses ennemis d'avoir fait des ordinations dans des villes, où il n'avait point de droit. Mais ayant alors obtenu son rétablissement malgré le

188 crédit de ses ennemis, et étant même entré dans les bonnes grâces de l'Empereur Constance, il fut plus confédéré que jamais. Plusieurs Evêques se réconcilièrent avec lui, et l'admirent à leur communion, et entre autres ceux de Palestine qui le reçurent très civilement, et qui s'étant assemblés dans la ville de Jérusalem, écrivirent en sa faveur la lettre qui suit. CHAPITRE XXII. Lettre du Concile de Jérusalem en faveur d'Athanase. Le saint Concile assemblé dans Jérusalem aux Prêtres, aux Diacres, et aux fidèles d'Egypte, de Libye, et d'Alexandrie, notres très chers frères ; Salut à notre Seigneur. Nous ne saurions jamais, mes très chers frères, rendre à Dieu, l'auteur, et le conservateur de toutes les créatures, d'assez grandes actions de grâces pour les merveilles qu'il a faites en tout temps, et principalement pour celles qu'il vient de faire dans votre Eglise en vous rendant Athanase, votre Pasteur, notre Seigneur, et notre Compagnon dans le saint Ministère. Qui avait jamais osé espérer cet avantage que vous possédez ? Dieu a eu pitié de vôtre Eglise. Il a exaucé vos prières. Il a regardé vos pleurs, et vos soupirs. Vous étiez comme des brebis errantes, et dispersées qui n'ont point de Pasteur. Le véritable Pasteur qui a soin de son troupeau vous a regardé du haut du Ciel, et vous a donné celui que vous désiriez. Pour nous qui ne respirons

189 que la paix de l'Eglise. et qui conspirons parfaitement avec vous pour l'entretenir nous l'avons reçu de tout notre cœur, et l'avons prié de se charger de cette lettre, par laquelle nous vous témoignons la joie que nous avons de son rétablissement, afin que vous reconnaissiez et que nous sommes unis de communion avec lui. Il est juste que vous fassiez des prières pour la prospérité des très pieux Empereurs, qui ayant reconnu son innocence, et le désir que vous aviez de le revoir, vous l'ont renvoyé d'une manière qui lui est fort honorable. Recevez-le donc, avec joie, et rendez en grâces à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur, par qui gloire soit au Père dans tous les siècles.

CHAPITRE XXIII.

Innocence d'Athanase reconnue par Valens et par Ursace.

Athanase eut bientôt après la satisfaction de voir que l'injustice avec laquelle il avait été condamné dans le Concile de Tyr, fût publiée par ceux mêmes qui lui avaient été autrefois les plus contraires. Valens et Ursace qui avaient été commis avec Théognis, et quelques autres pour aller informer dans la Maréote touchant le Calice qu'lschyrion l'accusait d'avoir brisé, écrivirent à Jules une rétractation contenue dans la lettre qui suit:

190 Ursace et Valens, au très heureux. Seigneur, le- Pape Jules ; Salut :

Comme les lettres que nous avons eu l'honneur de vous écrire par le passé, vous ont donné de fort mauvaises impressions d'Athanase et que nous n'avons point satisfait à ce que vous avez désiré de nous par les vôtres, nous avouons en présence de tous les Prêtres, nos chers frères qui sont ici, que tout ce qui vous a été dit, jusques à ce jour au désavantage d'Athanase, est faux, et supposé. C'est pourquoi, nous entrons avec joie dans sa communion, depuis surtout que vous avez eu la bonté de nous pardonner notre faute. Nous vous déclarons de plus, que si les Evêques d'Orient ou Athanase même, nous appelaient à mauvais dessein en jugement, nous n'y comparaîtrions point sans vôtre consentement. Nous condamnons l'hérétique Arius comme nous avons déjà fait par l'écrit que nous avons présenté à Milan, et ses partisans, qui disent qu'il y a eu un temps, auquel le Fils de Dieu n'était point, qu'il a été fait de rien, et qui nient qu'il ait été avant les siècles. Nous condamnons encore une fois l'Arianisme, et ses auteurs. Moi Ursace, ai signé cette profession, et Valens de même.

Voila ce qu'ils écrivirent à Jules. II faut voir ce qu'ils écrivirent à Athanase. Le voici. 191 CHAPITRE XXIV. Lettre d'Ursace, et de Valens à Athanase.

Ursace, et Valens Evêques, au Seigneur Athanase notre frère. Ayant trouvé l'occasion de Musée notre frère, et notre compagnon dans l'honneur du Sacerdoce, qui allait vous trouver, notre très cher frère, nous vous saluons de tout notre cœur, et souhaitons que vous receviez en santé notre lettre. Si vous nous honorez d'une réponse, vous nous donnerez la liberté de vous écrire plus souvent. Sachez que nous entretenons avec vous la paix, et la communion de l'Eglise. Athanase étant retourné de la sorte d'Occident en Egypte, Paul, Marcel, Asclépas, et Lucius qui avaient aussi reçu de l'Empereur permission de retourner à leurs Eglises, s'y rétablirent. Des que Paul fut rentré dans Constantinople, Macédonius se cacha., et ne fit que des assemblées particulières. Il y eut un fort grand tumulte à Ancyre, lorsque Marcel reprit possession de son Siège, et que Basile en fut chassé. Les autres Evêques rentrèrent dans leurs Églises avec moins de peine.

DE SOZOMENE

CHAPITRE PREMIER.

Mort de l'Empereur Constant. Quatre ans après le Concile de Sardique, Constant fut tué dans les Gaules. Magnence: qui lui avait tendu le piège pour le faire périr usurpa ses Etats. Dans le même temps Verranion fut proclamé Empereur à Sirmich par les troupes d'Illyrie. Népotien fils d'une sœur du feu Empereur Constantin, s'étant emparé d'un autre côté de l'autorité souveraine, à la faveur d'une troupe de Gladiateurs, l'ancienne Rome fut notablement incommodée par ces changements ; car Népotien fut mis à mort par les soldats de Magnence. Constance s'étant vu ainsi

193 maître de l'Empire, se prépara à détruire la puissance des usurpateurs. Cependant Athanase s'étant rétabli dans le Siège de son Eglise d'Alexandrie, y assembla les Evêques d'Egypte, et fit confirmer ce qui avait été ordonné à son avantage à Sardique, et en Palestine.

CHAPITRE II.

Constance favorise les Ariens, et relègue les Évêques catholiques. L'Empereur trompé par les calomnies des Ariens changea de sentiment, et au mépris du Concile de Sardique relégua encore une fois les Évêques qui avaient été rétablis dans leurs Eglises. Marcel ayant donc été chassé d'Ancyre, Basile reprit possession de son Siège. Lucius fut mis en prison où il mourut. Paul fut emmené à Cucuse ville d'Arménie, où il mourut aussi. Mais je ne sais si sa mort fut violente, ou si elle fut naturelle. Le bruit court encore aujourd'hui qu'il fut étranglé par les Macédoniens. Dés qu'il eut été chassé de l'Eglise de Constantinople, Macédonius s'en empara, et s'étant fortifié de plusieurs communautés de Moines qu'il avait fondés, et de quelques Evêques des Eglises voisines, il livra à ce qu'on dit, une cruelle persécution aux sectateurs de Paul. Il les chassa d'abord de l'Eglise, puis les contraignit de participer à sa communion. Plusieurs moururent au milieu des tourments par la violence de la douleur. D'autres furent dépouillés de leurs biens ; d'autres du droit de citoyen ; d'autres furent marqués au front avec un fer chaud. L'Empereur désapprouva ces violences, et en rejeta la faute sur Macédonius. 194 CHAPITRE III.

Mort de Martyrius et de Marcien. Ces violences allèrent jusques au meurtre de plusieurs personnes. Martyrius et Marcien furent de ceux que l'on fit mourir. Ils avaient été domestiques de Paul, et furent livrés au Gouverneur par Macédonius, comme coupables de la mort d'Hermogène, et comme auteurs de la sédition par laquelle il avait été chassé lui-même de l'Eglise de Constantinople. Martyrius était Sous-diacre, et Marcien Chantre, et Lecteur de la sainte Ecriture. Leur tombeau est vis-à-vis des murailles de la ville, et compris dans l'enceinte d'une Eglise qui a été commencée par Jean, et achevée par Sisumius Évêques de cette ville. Ces Prélats jugèrent qu'il n'y avait point d'apparence qu'ils fussent privés de la gloire du martyre devant les hommes, dans le temps que Dieu les honorait de la grâce des miracles. Car le lieu où était leur tombeau ayant autrefois servi à mettre les têtes de ceux qui avaient été exécutés à mort pour leurs crimes, et étant demeuré désert par l'opinion où était le peuple qu'il y revenait des esprits, il devint fort fréquenté, et fort célèbre par les miracles qui s'y firent. Que si ce que je viens de dire de Martyrius, et de Marcien paraît à quelques-uns destitué d'apparence, ils peuvent consulter ceux qui en sont les mieux informés, ils apprendront peut-être de leur bouche des choses beaucoup plus surprenantes, que celles que j'en viens de dire. 195 CHAPITRE IV.

Expéditions de Constance contre les usurpateurs de l'autorité souveraine. Athanase s'étant retiré, George traita fort mal en Egypte tous ceux qui refusèrent de se conformer à ses sentiments. L'Empereur marcha avec ses troupes vers l'Illyrie, et alla à Sirmich où Vétranion se rendit en exécution d'un accord fait entre eux. Les soldats qui l'avaient proclamé Empereur ayant changé tout d'un coup de sentiment, et ayant laissé Constance seul en cette qualité, il reconnut qu'il était trahi, se jeta aux pieds de Constance et lui demanda la vie. Ce Prince le dépouilla des marques de l'autorité souveraine, le réduisit à une condition privée, lui assigna des revenus, et l'exhorta à vivre en repos, sans se vouloir charger dans un âge fort avancé des soins du gouvernement. Il envoya ensuite une puissante armée en Italie contre Magnence. Enfin, il déclara Gallus son cousin César, et lui commanda d'aller en Syrie, pour garder les frontières d'Orient.

CHAPITRE V.

Apparition d'une Croix. Dans le temps que Cyrille avait succédé à Maxime au gouvernement de l'Eglise de Jérusalem, il parut au Ciel une Croix dont la lumière était ramassée et vive, au lieu que celle des 196 Comètes est ordinairement dissipée, et languissante. Sa longueur était environ de quinze stades, depuis le Calvaire, jusques à la montagne des Oliviers, et sa largeur à proportion. Un prodige si extraordinaire, et si nouveau remplit tous les esprits d'admiration, et de frayeur ; de sorte qu'il n'y eut personne de quelque âge, ou de quelque condition qu'il fût, qui ne courût à l'Eglise pour y faire ses prières. La nouvelle en fut bientôt répandue dans toutes les Provinces par les étrangers qui en avaient été témoins. L'Empereur en fut lui-même informé, tant par une lettre de Cyrille, que par les relations de quelques autres personnes. On dit que ce prodige avait été prédit par une prophétie contenue dans la sainte Ecriture. Il servit à la conversion d'un grand nombre de Juifs, et de Païens.

CHAPITRE VI.

Concile de Sirmich. Condamnation de Photin. Trois Formulaires de foi.

Photin Evêque de Sirmich eut alors la hardiesse de publier en présence de l'Empereur, une opinion qu'il avait inventée quelque temps auparavant. La facilité qu'il avait de parler le rendait propre à persuader ; de sorte qu'il attirait à son sentiment beaucoup de personnes. Il avouait qu'il n'y avait qu'un seul Dieu Tout-puissant, qui avait créé le monde par sa parole ; mais bien loin de reconnaître que le Fils eût été engendré avant tous les siècles, il disait qu'il avait commencé d'être, quand il était né de Marie. Dès que cette nouveauté fut publiée, elle choqua également les Evêques d'Orient et d'Occident.197 et fut rejetée, tant par ceux qui avaient reçu la doctrine du Concile de Nicée, que par ceux qui avaient suivi les erreurs d'Arius. L'Empereur qui était alors à Sirmich, en conçut de l'indignation, et assembla un Concile dans cette ville-là. .. Entre les Evêques d'Orient, George Evêque d'Alexandrie, Basile Évêque d'Ancyre, et Marc Évêque d'Arétuse y assistèrent. Entre ceux d'Occident, Valens Evêque de Mursa, et Osius Confesseur s'y trouvèrent. Ce dernier n'y alla que malgré lui. Il avait assisté au Concile de Nicée, et avait depuis été exilé par le crédit des Ariens. Ils persuadèrent à l'Empereur de l'obliger de comparaître à Sirmich, dans la créance que s'ils pouvaient attirer par douceur ou par force à leur sentiment un homme d'un mérite si généralement reconnu, leur parti trouverait en sa personne un puissant appui. L'année en laquelle ils s'assemblèrent fut celle d'après le Consulat de Serge, et de Nigrinien, et en laquelle il n'y eut point de Consuls, ni en Orient, ni en Occident, à cause des troubles excités par les factions des tyrans. Les Evêques de ce Concile déposèrent Photin, comme tenant les mêmes erreurs que Sabellius, et que Paul de Simosate. Après cela ils composèrent trois formulaires contre tout ce qui avait été décidé auparavant. Le premier était en Grec, et les deux autres en Latin. Mais ils n'étaient ni conformes entre eux, ni à aucun autre précédent, soit pour les termes, ou pour le sens. Il n'est point dit dans le formulaire Grec que le Fils de Dieu soit consubstantiel à son Père, ni de semblable substance; mais il y est déclaré, que ceux qui disent qu'il n'a point eu de commencement, et ceux qui croient qu'il à été fait par une extension de la substance de Dieu, et qu'il est uni à son Père sans lui être assujetti, sont hors de l'Eglise. Dans l'un des deux qui sont composés en Latin, il est défen- 198 du de se servir du terme de substance, et de dire, si le Fils est de même, ou de semblable substance que son Père ; parce qu'il n'en est point parlé dans l'Écriture sainte, et que cela est au-dessus de l'esprit humain. Il y est commandé de reconnaître que le Père est plus grand que son Fils en honneur, en dignité, en divinité, et en qualité de Père, que le Fils est sujet au Père, comme les créatures, que le Père n'a point de principe j et que la génération du Fils n'est connue que du Père. On dit qu'après que ce formulaire fut publié, les Évêques en ayant reconnu les fautes, firent leur possible pour en retirer les copies, et les corriger, et que l'Empereur usa de menaces envers ceux qui les retiendraient au lieu de les rapporter. Mais quelque soin qu'on pût prendre, il fut impossible de la supprimer. Le troisième formulaire est conforme aux deux autres, quant au sens. Il défend de se servir du mot de substance, et en rend la raison en ces termes.

Nous avons trouvé à propos de rejeter absolument le nom de substance, qui ayant été employé par les Pères avec trop de simplicité, et n'ayant point été entendu du peuple, a été à plusieurs un sujet de chute. Nous sommes d'avis qu'on n'en parle plus, quand on parlera de Dieu, parce qu'il n'est dit en aucun endroit de l'Ecriture, que le Père, le Fils, et le saint Esprit n'aient qu'une même substance. Mais nous disons que le Fils est semblable au Père, comme la sainte Ecriture le témoigne.

Voila ce qui fut décidé dans ce Concile touchant la foi en présence de l'Empereur. Osius refusa d'abord d'y consentir. Mais il y consentit enfin par force, et après avoir été, à ce qu'on dit, chargé de coups dans une extrême vieillesse. Les Évêques tâchèrent de porter Photin à changer de sentiment, et lui promirent de le rétablir sur son Siège, s'il voulait signer leur Formulaire.

199 Mais bien loin de rétracter ses erreurs, il s'offrit de les soutenir, et demanda pour cet effet, une Conférence. Les Prélats s'étant assemblés au jour qui avait été pris en présence des Juges qui présidaient au nom de l'Empereur, chargèrent Basile Évêque d'Ancyre, de porter la parole contre Photin. La dispute fut fort longue, à cause de la multitude des demandes, et des réponses qui furent faites de côté et d'autre, et qui furent écrites à l'heure- même par des Secrétaires. Mais enfin Basile remporta la victoire. Photin fut exilé, et continua dans son exil, à soutenir ses erreurs, et à faire des livres tant en Grec qu'en Latin, par lesquels il prétendait faire voir qu'il n'y avait que sa doctrine qui fût véritable. Voila ce que j'avais à dire sur ce sujet.

CHAPITRE VII.

Mort de Magnence, de Silvain, et de Gallus.

Magnence s'étant emparé de l'ancienne Rome, y fit mourir quantité de personnes, tant du Sénat, que du peuple, Sur l'avis que les troupes de Constance étaient proche, il se retira dans les Gaules, où il donna plusieurs petits combats, avec divers succès, ayant tantôt de l'avantage, et tantôt de la perte. Mais enfin, ayant été vaincu, il s'enfuit à Mursa, fort des Gaules, où il tâcha de relever le courage de ses soldats, qui était abattu par leur défaite. Dès qu'ils l'aperçurent, ils se mirent en devoir de le saluer avec les proclamations ordinaires. Mais au lieu de le proclamer, ils proclamèrent Constance, sans y faire aucune attention. Magnence ayant pris cette méprise des gens de guerre pour une 200 marque que Dieu ne le destinait pas à l'Empire, partit de Mursa, et se retira plus loin. L'armée de Constance l'ayant poursuivi sur le champ, il fut contraint d'en venir aux mains proche du mont de Seleucus, et s'étant échappé seul après la défaite de ses troupes, il se retira à Lyon. Quand il y fut il tua d'abord sa mère, puis son frère qu'il avait déclaré César, et enfin se tua soi-même. Décence, qui était un autre de ses frères, s'étrangla aussi bientôt après. La mort de tant de personnes turbulentes ne rétablit pas la tranquillité publique. Silvain entreprit au même-temps dans les Gaules d'usurper l'autorité souveraine. Mais les chefs de l'armée de Constance le firent mourir. Les Juifs de Diocésarée ayant pris les armes, et ayant fait des courses eu Palestine, et aux environs, à dessein de secouer le joug de la domination Romaine, Gallus qui était alors à Antioche envoya contre eux des troupes, les défît, et ruina Diocésarée de fond en comble. Mais ne pouvant se modérer dans sa prospérité, il se résolut de se rendre maître de l'Empire, et parce que le grand Trésorier, et Domitien Préfet du Prétoire d'Orient avaient donné avis à Constance de ses desseins, il les fit mourir. L'Empereur lui ayant envoyé ordre de se rendre à la Cour, il n'osa désobéir, et se mit en chemin. Mais quand il fut à l'île de Flavone, il fut tué par le commandement de l'Empereur durant son troisième Consulat, et le septième de Constance.

201 CHAPITRE VIII.

Arrivée de Constance à Rome. Cabales des Ariens contre Athanase. Constance espérant jouir d'un profond repos après la mort des perturbateurs de l'Empire, partit de Sirmich pour se rendre à Rome, et pour y recevoir l'honneur du triomphe. Il avait aussi dessein de convoquer un Concile en Occident, et d'y réunir, s'il était possible, les Evêques dans la profession de la même doctrine. Jules étant mort dans le même temps, après avoir gouverné vingt-cinq ans l'Eglise de Rome, Libère lui succéda. Ceux qui avaient rejeté la foi du Concile de Nicée, croyant avoir trouvé un temps favorable pour décrier les partisans de la doctrine contraire, firent tous leurs efforts à la Cour pour y rendre odieux ceux qu'ils avaient déposés, et pour les faire chasser, non seulement comme fauteurs d'un dogme dangereux, mais comme des ennemis de la tranquillité publique, qui durant la vie de Constant avaient tâché de commettre les deux Empereurs ensemble. Il est certain que Constant menaça son frère de lui déclarer la guerre s'il ne recevait Paul et Athanase, comme nous l'avons dit. Les efforts de leurs calomnies tombaient principalement sur Athanase, pour lequel ils avaient une si violente aversion, qu'ils n'avaient pu s'empêcher de lui en donner des marques dans le temps que Constant le protégeait, et que Constance semblait avoir pour lui de l'affection. Narcisse Evêque de Cilicie, Théodore Evêque de Thrace, Eugène Evêque de Nicée, Patrophile Évêque de Scy-

202 thopole, Ménophante

Evêque d'Ephèse, et d'autre jusques au nombre de trente, s'étant assemblés dans la ville d'Antioche écrivirent une lettre à tous les Évêques du monde.par laquelle ils les avertissaient qu'Athanase avait repris possession du Siège d'Alexandrie, contre les règles de l'Eglise, sans s'être auparavant justifié dans un Concile, et par la faction de quelques-uns de son parti, et les exhortaient à n'entretenir aucune communion avec lui, mais à l'entretenir plutôt avec George qui avait été élu et ordonné pour lui succéder. Athanase méprisa ces efforts de ses ennemis. Mais il était cependant destiné à des persécutions plus cruelles que celles qu'il avait souffertes. Dès que Magnence eut été tue, et que Constance se vit seul en possession de l'Empire, il appliqua tous ses soins à attirer les Évêques d'Occident au sentiment de ceux qui tenaient que le Fils de Dieu est semblable à son Père quant à la substance. Il n'employait pas néanmoins son autorité à cet effet. Il se contentait d'user de persuasions dans la créance que s'il pouvait faire consentir et souscrire tous les Prélats, à ce qui avait été prononcé contre Athanase, il lui était aisé de terminer tous les différends de l'Eglise.

CHAPITRE IX.

Concile de Milan, fuite d'Athanase. L'Empereur ayant donc extrêmement pressé la célébration d'un Concile dans la ville de Milan, il s'y trouva très peu d'Evêques d'Orient : les uns s'étant excusés sur leur grand âge, et les autres sur la longueur, et la difficulté des chemins. Maïs il s'y en trouva plus de trois cents d'Occident. Ceux

203 d'Orient ayant voulu absolument qu'Athanase fût condamné, afin qu'il fût chassé ensuite d'Alexandrie, les autres y consentirent, soit par crainte, ou par surprise, ou par ignorance, il n'y eut que Denys Evêque d'Albe. Métropole d'Italie, Eusèbe Evêque de Verceil en Ligurie ; Paulin Evêque de Trêves ; Rodanus et Lucifer qui réclamèrent, et protestèrent qu'il ne fallait pas condamner si légèrement Athanase ; que si l'on le condamnait de la sorte, la condamnation retomberait sur la doctrine Orthodoxe, et que c'était un artifice de l'Empereur, et des Ariens qui prétendaient ruiner par ce moyen la foi du Concile de Nicée. Cette généreuse liberté fut punie à l'heure-même du bannissement, auquel Hilaire fut aussi condamné avec eux. Au reste l'événement n'a que trop fait reconnaître que le Concile de Milan n'avait été convoqué que pour ce sujet. Car ceux de Rimini, et de Séleucie qui furent convoqués un peu après, s'efforcèrent de renverser ce qui avait été établi à Nicée, comme nous le verrons incontinent.

Athanase étant persuadé que l'on conduisait à la Cour des intrigues pour le perdre, ne crût pas devoir hasarder d'y aller. Mais ayant choisi cinq Evêques d'Egypte .entre lesquels était Sérapion Evêque de Tmuis, Prélat recommandable par l'éminence de sa vertu, et par la grandeur de son éloquence, il les envoya avec trois Prêtres vers l'Empereur, qui était alors en Occident, pour tâcher de l'apaiser pour répondre, s'il était besoin, aux fausses accusations de ses ennemis, et pour faire ce qu'ils jugeraient plus avantageux à l'Eglise, et à lui. A peine avaient-ils fait voile qu'il reçut une lettre, par laquelle l'Empereur lui ordonnait de le venir trouver. Cet ordre lui donna une grande inquiétude, et à tout le peuple d'Alexandrie. Car ils ne voyaient aucune sûreté, ni à obéir, ni à désobéir à un Prince Arien. II fut

204 pourtant résolu qu'il ne partirait point d'Alexandrie, et celui qui avait apporté l'ordre s'en retourna sans avoir rien fait.

L'Eté suivant il arriva avec les Gouverneurs de la Province un homme chargé d'un autre ordre, qui pressa fort Athanase de partir, et qui tourmenta extrêmement les Ecclésiastiques. Il s'en retourna néanmoins sans avoir rien fait, non plus que le premier, quand il vit que le peuple prenait courage, et était prêt de courir aux armes. On envoya bientôt après à Alexandrie des troupes d'Egypte, et de Libye, et parce qu'on avait appris qu'Athanase était caché dans l'Eglise de Théon, le Commandant des troupes, et Hilaire que l'Empereur avait chargé de prendre un soin particulier d'avancer cette affaire, fit rompre tout d'un coup la porte, entra dans l'Eglise à main-armée, et n'y trouva point Athanase. On dit qu'ayant eu révélation de cette irruption, il l'avait évitée, comme plusieurs autres dangers par un effet visible de la protection du Ciel. Les soldats n'étaient entrés qu'incontinent après qu'il était sorti, et peu s'en était fallu qu'il ne fût tombé entre leurs mains.

CHAPITRE X.

Athanase est délivré comme par miracle de plusieurs périls. George exerce de grandes violences. Il n'est pas permis de douter qu'il n'ait été fort agréable à Dieu, et qu'il n'ait connu l'avenir. Il y en a des preuves plus claires, et plus surprenantes que celles que nous venons de produire. Constance ayant entrepris de le maltraiter dans le temps que Constant vivait encore, il se retira chez

205 un de ses amis, et.

demeura longtemps caché dans un lieu obscur, qui avait autrefois servi de réservoir. Personne ne savait qu'il y fût qu'une femme qui le servait, et qu'on avait crue assez fidèle pour être dépositaire de ce secret. Comme les Hérétiques apportaient tout le soin imaginable pour le prendre vif, ils firent tant, soit par présents, ou par caresses auprès de cette femme, qu'elle se résolût de leur découvrir où il était. Mais avant qu'elle le leur eut déclaré, il eut révélation de la trahison, et se sauva. La servante fut châtiée pour avoir déposé faussement contre ses maîtres qui s'étaient sauvés avec Athanase. Car ce n'était pas alors un crime léger d'avoir reçu chez soi cet Évêque, et de l'avoir caché. C'était une désobéissance criminelle aux ordres de l'Empereur, et une entreprise contre la tranquillité publique, pour laquelle on était traîné par les Ariens devant les tribunaux des Juges. J'ai appris qu'il évita une autre fois par un bonheur semblable de tomber entre les mains de ses ennemis.

Comme il voguait contre le cours du Nil pour s'enfuir bien avant dans l'Egypte, ceux qui le cherchaient en ayant eu avis, le poursuivirent à l'heure-même. Mais Dieu lui ayant fait connaitre le danger où il était, il retourna vers Alexandrie, descendant au fil de l'eau, au lieu que ceux qui le cherchaient remontaient contre le fil, et étant arrivé à cette ville, s'y cacha aisément au milieu du grand peuple dont elle est remplie. La manière dont il prévit, et évita ces périls, et plusieurs autres le fit accuser de magie par les Païens, et par les Hérétiques. On dit qu'un jour, comme il passait par la rue une corneille qui volait en l'air cria, et qu'une troupe de Païens qui étaient présents lui ayant demandé en raillant ce que ce cri signifiait : il leur répondit, en souriant, ce cras-là : c'est à dire demain en la langue des Romains, signifie que le jour de demain ne se- 206 ra pas un jour heureux pour vous, que vous n'aurez pas la liberté d'y célébrer votre fête. Bien que cette réponse parût ridicule aux Païens, elle ne laissa pas d'être confirmée par l'événement. Or le jour suivant les Magistrats reçurent ordre de l'Empereur de ne point permettre que les idolâtres s'assemblassent dans leurs Temples pour y faire leurs cérémonies ordinaires, et la fête la plus solennelle qu'ils eussent demeura ainsi abolie. Ce que je viens de dire n'est que trop suffisant, si je ne me trompe, pour faire voir que ce grand homme avait reçu de Dieu le don de prophétie. Après qu'il eut évité de tomber entre les mains de ceux qui le cherchaient pour le prendre, le Peuple et le Clergé soumis à sa conduite demeura en possession des Eglises, jusques à ce que le Gouverneur d'Egypte et le Commandant des troupes les en chassèrent pour les livrer à ceux du parti de George. George étant arrivé lui-même bientôt après s'en rendit maître, et s'y conduisit d'une manière si éloignée de la douceur d'un Pasteur en se faisant redouter de tout le monde, en témoignant une haine implacable à ceux qui favorisaient le parti d'Athanase, en mettant dans les prisons, et tourmentant cruellement quantité d'hommes et de femmes, qu'il attira sur lui la haine publique comme un tyran; de sorte que le peuple s'étant soulevé, l'attaqua dans l'Eglise, et pensa le mettre en pièces. S'étant néanmoins échappé, il se retira auprès de l'Empereur, et ceux qui participaient à la communion d'Athanase se remirent en possession des Eglises. Mais ils ne les possédèrent pas longtemps. Car le Gouverneur d'Egypte étant allé bientôt après à Alexandrie les rendit aux partisans de George. Un Secrétaire de l'Empereur ayant été envoyé au même temps pour châtier les séditieux, en condamna plusieurs à être tourmentés avec beaucoup de rigueur.

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