Summa Theologiae (page 131)

Thomas d'Aquin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr (Somme + Supplément qq. 1-102, trad. Drioux) · 131 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Article 7 : Les damnés peuvent-ils faire usage de la connaissance qu’ils ont eue dans ce monde ?

Objection N°1. Il semble que les damnés ne puissent faire usage de la connaissance qu’ils ont eue dans ce monde. Car on trouve dans l’étude de la science la plus grande jouissance. Or, il ne doit point y avoir de jouissance en eux. Ils ne pourront donc pas faire usage de la science qu’ils ont possédée auparavant d’après certaines études.

Réponse à l’objection N°1 : Quoique l’étude de la science soit agréable par elle-même ; cependant elle peut être par accident une cause de tristesse, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (dans le corps de l’article.), et c’est ainsi qu’il en sera pour les damnés.

Objection N°2. Les damnés éprouvent de plus grandes peines que les peines de ce monde. Or, dans ce monde, quand on est en proie aux plus grands tourments, on ne peut s’appliquer aux conséquences spéculatives, en faisant abstraction des peines qu’on endure. On le peut donc beaucoup moins en enfer.

Réponse à l’objection N°2 : Dans ce monde l’âme est unie à un corps corruptible ; ce qui fait que l’âme est empêchée de réfléchir par les afflictions corporelles ; mais dans la vie future l’âme ne sera pas ainsi l’esclave du corps, et quelles que soient les peines qu’endurent ce dernier, l’âme verra néanmoins toujours avec vérité les choses qui pourront être pour elle une cause de chagrin.

Objection N°3. Les damnés sont soumis au temps. Or, l’étendue du temps est une cause d’oubli, comme on le voit (Phys., liv. 4, text. 128). Donc les damnés oublieront ce qu’ils ont su ici-bas.

Réponse à l’objection N°3 : Le temps est une cause d’oubli par accident, selon que le mouvement dont il est la mesure est la cause du changement. Mais après le jour du jugement, le mouvement du ciel n’existera plus. On ne pourra donc pas oublier, quel que soit le temps qui s’écoule. D’ailleurs, avant le jour du jugement, l’âme séparée n’est pas non plus changée à l’égard de ses dispositions par le mouvement du ciel.

Mais c’est le contraire. Il est dit au mauvais riche (Luc, 16, 25) : Rappelez-vous que vous avez reçu des biens pendant votre vie, etc. Ils auront donc présent à l’esprit ce qu’ils ont su ici-bas.

Les espèces intelligibles subsistent dans l’âme séparée, comme nous l’avons dit (quest. 70, art. 2, Réponse N°3, et 1a pars, quest. 89, art. 5 et 6). Si donc ils ne pouvaient en faire usage, elles subsisteraient inutilement en eux.

Conclusion Les damnés auront présentes à l’esprit les choses qu’ils ont sues, de manière qu’elles soient pour eux une cause de tristesse et non de joie.

Il faut répondre que, comme raison de la béatitude parfaite des saints, il n’y aura rien en eux qui ne soit un motif de joie ; de même il n’y aura rien dans les damnés qui ne soit pour eux un motif et une cause de tristesse, et pour que leur misère soit consommée, ils ne manqueront d’aucune des choses qui puisse les rendre tristes. Or, la pensée de certaines choses que l’on connaît produit la joie sous un rapport, soit de la part des choses connues en raison de ce qu’on les aime, soit de la part de la connaissance elle-même, selon qu’on considère son imperfection ; comme quand on observe que l’on n’a pas la connaissance d’une chose qu’on désirait connaître parfaitement. Ainsi donc les damnés penseront actuellement aux choses qu’ils ont sues auparavant, et ces choses seront pour eux un motif de tristesse et non une cause de délectation. Car ils penseront aux maux qu’ils ont fait et qui les ont fait damner et aux biens agréables qu’ils ont perdus, et ils seront tourmentés par ces deux choses. Ils seront aussi tourmentés parce qu’ils considéreront que la connaissance qu’ils ont eue des choses spirituelles est imparfaite, et qu’ils ont perdu sa perfection souveraine qu’ils pouvaient acquérir.

Article 8 : Les damnés penseront-ils à Dieu quelquefois ?

Objection N°1. Il semble que les damnés penseront à Dieu quelquefois. Car on ne peut haïr en acte que la chose à laquelle on pense. Or, les damnés haïront Dieu, comme on le voit (Sent., 4, dist. ult.). Ils penseront donc à lui quelquefois.

Réponse à l’objection N°1 : Les damnés ne haïssent Dieu qu’en raison de ses punitions et de la défense de ce qui est conforme à leur volonté mauvaise. Ils ne le considéreront qu’en tant qu’il est l’auteur de ces punitions et de ces défenses.

Objection N°2. Les damnés auront le remords de la conscience. Or, la conscience éprouve des remords à l’égard de ce que l’on a fait contre Dieu. Ils penseront donc à Dieu quelquefois.

Mais c’est le contraire. La pensée la plus parfaite de l’homme est celle qui a Dieu pour objet. Or, les damnés seront dans l’état le plus imparfait. Ils ne penseront donc pas à Dieu.

Conclusion Les damnés ne peuvent d’aucune manière penser à Dieu en lui-même, c’est-à-dire selon qu’il est le principe de la bonté, mais ils y penseront par accident, c’est-à-dire par rapport à ses effets selon qu’il les punit ou qu’il produit quelque chose de semblable.

Il faut répondre que l’on peut considérer Dieu de deux manières : 1° en lui-même et selon ce qui lui est propre, c’est-à-dire selon qu’il est le principe de la bonté de tout être. On ne peut y penser ainsi d’aucune manière sans plaisir ; par conséquent les damnés n’y penseront pas. 2° On peut y penser selon ce qui lui est pour ainsi dire accidentel, c’est-à-dire dans ses effets, comme les punitions qu’il inflige ou d’autres choses semblables. La pensée de Dieu, considérée de la sorte, peut inspirer de la tristesse, et c’est ainsi que les damnés y penseront.

La réponse à la seconde objection est par là même évidente ; parce que la conscience n’a de remords au sujet du péché que parce qu’il est contraire au précepte divin.

Article 9 : Les damnés voient-ils la gloire des bienheureux ?

Objection N°1. Il semble que les damnés ne voient pas la gloire des bienheureux. Car la gloire des bienheureux est plus éloignée d’eux que les choses qui se passent en ce monde. Or, ils ne voient pas ce qui nous concerne ; d’où saint Grégoire dit (Mor., liv. 12, chap. 14) sur ces paroles de Job (14, 21) : Que ses enfants soient dans l’éclat, etc. : Comme ceux qui vivent encore ignorent en quel lieu sont les âmes des morts ; de même les morts qui ont vécu corporellement ignorent comment se passe la vie de ceux qui sont sur la terre. Ils peuvent donc beaucoup moins voir la gloire des bienheureux.

Réponse à l’objection N°1 : Les choses qui se passent en cette vie n’affligeraient pas autant les damnés dans l’enfer, s’ils les voyaient, Que la vue qu’il ont de la gloire des saints. C’est pour cela qu’on ne leur montre pas ce qui se passe sur la terre, comme la gloire des saints, quoique parmi les choses d’ici-bas on leur montre aussi celles qui peuvent leur causer de la tristesse.

Objection N°2. Ce qui est accordé aux saints ici-bas comme une grande faveur ne sera jamais accordé aux damnés. Or, il a été accordé à saint Paul comme une grande faveur de voir cette vie dans laquelle les saints vivent éternellement avec Dieu, comme on le voit (2 Cor., chap. 12) d’après la glose. Les damnés ne verront donc pas la gloire des saints.

Réponse à l’objection N°2 : Saint Paul a vu cette vie dans laquelle les saints vivent avec Dieu, en l’éprouvant et en espérant qu’il en jouira plus parfaitement plus tard, ce qui n’est pas accordé aux damnés. C’est pour cela qu’il n’y a pas de parité.

Mais c’est le contraire. Il est dit (Luc, chap. 16) que le riche qui était dans les tourments vit Abraham et Lazare dans son sein.

Conclusion Les damnés avant le jour du jugement voient les bons dans la gloire, mais après le jour du jugement ils seront privés de la vue des bienheureux.

Il faut répondre que les damnés, avant le jour du jugement, verront les bienheureux dans la gloire, non de manière à connaître ce qu’est leur gloire, mais ils sauront seulement qu’elle est inestimable, et ils en seront troublés, soit parce que l’envie les affligera de leur félicité, soit parce qu’ils l’ont perdue eux-mêmes. D’où il est dit des impies (Sag., 5, 2) : En voyant la gloire des élus ils seront frappés d’une frayeur horrible. Mais après le jour du jugement ils seront absolument privés de la vision des bienheureux ; cependant leur peine n’en sera pas diminuée, mais elle sera plutôt augmentée, parce qu’ils auront le souvenir de la gloire des bienheureux qu’ils auront vue dans le jugement ou avant, et ce sera pour eux un tourment. Ils seront en outre affligés de ce qu’ils verront qu’ils sont jugés indignes de jouir de la gloire que les saints méritent de posséder.

Supplément = 5ème partie

Question 99 : De la miséricorde et de la justice de Dieu par rapport aux damnés (Il est de foi que les peines des damnés seront éternelles de telle sorte qu’elles ne doivent jamais avoir de fin)

Nous devons ensuite nous occuper de la justice et de la miséricorde de Dieu par rapport aux damnés. A cet égard cinq questions se présentent : 1° La peine éternelle est-elle infligée aux pécheurs d’après la justice divine ? — 2° La miséricorde divine mettra-t-elle un terme à la peine des hommes et des démons ? (Cet article est une réfutation de l’erreur d’Origène qui prétendait que les damnés et les impies seraient un jour délivrés de leurs peines par la miséricorde divine, ce qui est contraire à la foi catholique.) — 3° La peine des hommes du moins aura-t-elle un terme ? (D’après saint Thomas et la doctrine des thomistes il n’y aura pas de mitigation dans les peines de l’enfer ; la miséricorde s’exercera à l’égard des damnés en ce qu’ils seront toujours punis moins qu’ils le méritent, quelle que soit la sévérité du châtiment qui leur sera infligé.) — 4° La peine des chrétiens du moins en aura-t-elle un ? — 5° La peine de ceux qui ont fait des œuvres de miséricorde cessera-t-elle ? (Il est de foi que ceux qui ont fait des œuvres de miséricorde et qui sont morts en état de péché mortel devront être punis éternellement.)

Article 1 : La justice divine inflige-t-elle une peine éternelle aux pécheurs ?

Objection N°1. Il semble que la justice divine n’inflige pas une peine éternelle aux pécheurs. Car la peine ne doit pas excéder la faute (Deut., 25, 2) : La mesure des coups sera proportionnée à l’étendue des fautes. Or, la faute est temporelle. La peine ne doit donc pas être éternelle.

Réponse à l’objection N°1 : La peine ne doit pas être égale à la faute selon l’étendue de la durée, comme on le voit d’après l’application des lois humaines. — Ou bien il faut dire, comme le saint Grégoire (Dialog, liv. 4, chap. 44, ant. med.), que quoique la faute soit temporelle d’après l’acte, elle est cependant éternelle d’après la volonté.

Objection N°2. De deux péchés mortels l’un est plus grand que l’autre. L’un doit donc être puni par une peine plus grande que l’autre. Et comme il n’y a aucune peine plus grande que la peine éternelle, puisqu’elle est infinie, la peine éternelle n’est pas due à tout péché mortel ; et si elle n’est pas due à l’un, elle n’est due à aucun, puisque leur distance n’est pas infinie.

Réponse à l’objection N°2 : L’étendue de la peine répond à la gravité du péché d’après l’intensité. C’est pourquoi les péchés mortels inégaux auront des peines inégales en intensité, mais égales en durée.

Objection N°3. La peine n’est infligée par un juste juge que pour qu’on se corrige. D’où il est dit (Eth., liv. 2, chap. 3) que les peines sont des médecines. Or, que les impies soient punis éternellement, ce n’est pas une chose qui serve à leur correction ni à celle des autres, puisqu’alors il ne doit plus y avoir personne qui puisse être corrigé par là. La justice divine n’inflige donc pas une peine éternelle pour les péchés.

Réponse à l’objection N°3 : Les peines qui sont infligées à ceux qui ne sont pas absolument exclus de la société ont pour but leur correction ; au lieu que les peines qui retranchent absolument les individus de la société ne se rapportent pas à cette fin. Mais elles peuvent avoir pour but la conservation et la tranquillité des autres citoyens qui restent dans l’Etat. Ainsi la damnation éternelle des impies a pour fin la correction de ceux qui sont maintenant dans l’Eglise ; car les peines corrigent non seulement quand on les inflige, mais encore quand on les détermine.

Objection N°4. Toutes les choses qu’on ne veut pas pour elles-mêmes on ne les veut que dans un intérêt quelconque. Or, Dieu ne veut pas les peines pour elles-mêmes, car il ne s’y délecte pas. Donc puisqu’il n’y a aucun avantage à retirer de la perpétuité des peines, il semble qu’on ne doive pas infliger ce châtiment au péché.

Réponse à l’objection N°4 : Les peines des impies qui doivent durer éternellement ne seront pas absolument inutiles ; car elles servent à deux fins : 1° à faire observer en elles la justice divine qui est agréable à Dieu par elle-même. C’est ce qui fait dire à saint Grégoire (Dial., liv. 4, chap. 44) : Dieu tout-puissant ne prend pas plaisir au tourment des malheureux, parce qu’il est bon ; mais sa vengeance n’est jamais satisfaite à l’égard des impies, parce qu’il est juste. 2° Elles sont utiles en ce que les justes s’en réjouissent, lorsqu’ils contemplent en elles la justice de Dieu et qu’ils reconnaissent qu’ils ont échappé à ces peines. D’où il est dit (Ps. 57, 11) : Le juste se réjouira quand il verra la vengeance, et ailleurs (Is., 66, 24) : Les impies seront là pour la satisfaction de la vue, c’est-à-dire pour satisfaire les saints, comme le dit la glose (interl. et ord.). C’est la pensée de saint Grégoire qui dit (Dial., liv. 4, loc. cit.) : Tous les méchants condamnés au supplice éternel seront punis pour leur iniquité et cependant ils y brûleront encore pour une autre fin ; par exemple, pour que tous les justes voient en Dieu la joie qu’ils goûtent et qu’ils jugent d’après ces peines les supplices qu’ils ont évités : de telle sorte qu’ils se sentent d’autant plus redevables à la grâce divine dans l’éternité, qu’ils voient mieux les maux dont ils ont triomphé par son aide.

Objection N°5. Rien de ce qui existe par accident n’est perpétuel, comme on le dit (De cælo et mundo, liv. 1, text. 15 et liv. 2, text. 18). Or, la peine s’applique à des choses par accident, puisqu’elle est contre nature. Elle ne peut donc pas être perpétuelle.

Réponse à l’objection N°5 : Quoique la peine réponde à l’âme par accident, cependant elle répond par elle-même à l’âme souillée par le péché. Et parce que le péché subsistera en elle perpétuellement, il s’ensuit que la peine sera perpétuelle aussi.

Objection N°6. La justice de Dieu paraît demander que les pécheurs soient réduits au néant : car par l’ingratitude on mérite de perdre les bienfaits qu’on a reçus. Or, l’être est un des bienfaits que Dieu nous a donnés. Il semble donc juste que le pécheur qui est ingrat envers Dieu perde l’être lui-même. Si les pécheurs sont réduits au néant, leur peine ne peut être perpétuelle. Par conséquent il ne semble pas conforme à la justice divine que les pécheurs soient éternellement punis.

Réponse à l’objection N°6 : La peine répond à la faute, à proprement parler, selon le dérèglement qui se trouve en elle et non selon la dignité de celui contre lequel on pèche ; parce que dans ce cas une peine infinie en intensité répondrait à tout péché quel qu’il soit. Ainsi, quoiqu’on mérite de perdre l’être par là même qu’on pèche contre Dieu qui est l’auteur de l’être, cependant si l’on considère le dérèglement de l’acte lui-même il ne mérite pas la perte de l’être, parce que l’être est présupposé pour le mérite et le démérite, et qu’il n’est ni détruit ni corrompu par le dérèglement du péché. C’est pourquoi la peine due à une faute ne peut être la privation de l’être.

Mais c’est le contraire. Il est dit (Matth., 25, 46) : Ils iront, c’est-à-dire les pécheurs iront au supplice éternel.

Ce que la récompense est au mérite la peine l’est à la faute. Or, d’après la justice divine une récompense éternelle est due au mérite temporel (Jean, 6, 40) : Quiconque voit le Fils et croit en lui a la vie éternelle. Une peine éternelle est donc due aussi à une faute temporelle d’après la justice divine.

D’après Aristote (Eth., liv. 5, chap. 5), la peine est déterminée d’après la dignité de celui contre lequel on pèche : ainsi celui qui donne un soufflet à un prince mérite une peine plus grande que celui qui frappe une autre personne. Or, quiconque pèche mortellement pèche contre Dieu dont il transgresse les préceptes et dont il distribue les honneurs à un autre, en plaçant dans un autre sa fin. Et comme la majesté de Dieu est infinie, il s’ensuit que celui qui pèche mortellement mérite une peine infinie, et par conséquent il semble qu’il soit juste d’être puni perpétuellement pour un péché mortel.

Conclusion Puisque les pécheurs pèchent contre Dieu qui est éternel, il est convenable que la justice divine leur inflige une peine éternelle.

Il faut répondre que la peine ayant une double gravité selon l’intensité de sa violence et selon la durée de son temps, l’étendue de la peine répond à l’étendue de la faute selon l’intensité de sa violence, de telle sorte que celui qui a commis la faute la plus grave doit subir la peine la plus violente. D’où il est dit (Apoc., 18, 7) : Tourmentez-la et affligez-la en proportion de ce qu’elle se sera glorifiée et qu’elle aura vécu dans les délices. Mais la durée de la peine ne répond pas à la durée de la faute, comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, liv. 21, chap. 11). Car l’adultère que l’on commet en un instant n’est pas puni par une peine d’un moment, même d’après les lois humaines. La durée de la peine se rapporte plutôt à la disposition du pécheur. Car quelquefois celui qui pêche dans une cité mérite par son crime d’être absolument repoussé de la société des citoyens, soit par un exil perpétuel, soit par la mort. Quelquefois on ne mérite pas d’être absolument exclu de la société des citoyens. C’est pourquoi pour qu’il puisse convenablement être membre de la cité, sa peine est prolongée ou raccourcie selon que sa guérison l’exige, pour qu’il puisse vivre convenablement et pacifiquement dans l’Etat. De même, d’après la justice divine, le péché rend celui qui le commet digne d’être absolument séparé de la cité de Dieu ; et cet effet produit par tout péché par lequel on blesse la charité, qui est le lien qui unit cette cité. C’est pour cela que pour un péché mortel qui est contraire à la charité, on est à jamais exclu de la société des saints et condamné à une peine éternelle. Car, comme le dit saint Augustin (in liv. prædict., ibid. à med.), pour ce qui est de cette cité mortelle, les hommes en sont exclus par le supplice de la première mort ; mais pour ce qui est de cette cité immortelle, ils en sont retranchés par le supplice de la seconde mort. Si le châtiment qu’inflige la cité terrestre n’est pas réputé éternel, cela n’a lieu que par accident, soit parce que l’homme ne subsiste pas perpétuellement, soit parce que la cité elle-même vient à défaillir. Par conséquent si l’homme vivait perpétuellement, la peine de l’exil et de la servitude que la loi humaine inflige subsisterait perpétuellement en lui. Mais pour ceux qui pèchent de telle façon qu’ils ne méritent pas d’être retranchés totalement de la cité sainte, comme ceux qui font des fautes vénielles, leur peine sera d’autant plus courte ou plus longue qu’ils auront plus ou moins besoin d’être purifiés, selon que ces péchés se sont attachés à eux plus ou moins ; ce que la justice divine observe dans les peines de ce monde et purgatoire. — Il y a encore d’autres raisons que les Pères ont données pour faire voir que l’on est à juste titre d’une peine éternelle pour un péché temporel. La première, c’est qu’en méprisant la vie éternelle on pèche contre le bien éternel. C’est aussi ce que dit saint Augustin (in prædict.

liv., chap. 12 à princ.). Il s’est rendu digne d’une peine éternelle celui qui a détruit en lui un bien qui pouvait être éternel. Une autre raison c’est que l’homme a péché dans son éternité. D’où saint Grégoire dit (Dialog., liv. 4, chap. 44) : Il appartient à la grande justice du juge que ceux qui n’ont jamais voulu être sans péché en ce monde ne soient jamais sans supplice. Et si l’on objecte qu’il y en a qui pèchent mortellement et qui se proposent de mener une vie meilleure, et que par conséquent d’après ce raisonnement ils n’auraient pas mérité le supplice éternel, il faut répondre, d’après quelques-uns, que saint Grégoire parle de la volonté que l’œuvre manifeste. Car celui qui tombe dans le péché mortel par sa volonté propre se met dans un état dont il ne peut sortir qu’autant que Dieu vient à son aide. Ainsi par là même qu’il veut pécher, il veut conséquemment rester perpétuellement dans le péché. Car l’homme est un esprit qui va, c’est-à-dire qui se jette dans le péché et qui n’en revient pas par lui-même (Ps.

77, 39). C’est ainsi que dans le cas où on se jetterait dans une fosse d’où l’on ne pourrait sortir à moins qu’on ne fût aidé, on pourrait dire qu’on a voulu y rester éternellement, quelques que soient d’ailleurs les autres pensées qu’on ait pu avoir. Ou bien on peut dire et avec plus de raison que par là même qu’on pèche mortellement on met sa fin dans la créature. Et comme la vie entière se rapporte à la fin, on rapporte par là même sa vie entière à ce péché, et on voudrait y rester perpétuellement, s’il était impuni. C’est ce que dit saint Grégoire (Mor., liv. 34, chap. 16) sur ces paroles (Job, 41, 23) : On croirait que l’abime a la chevelure d’un vieillard) : Les pécheurs ont mis un terme à leur péché, parce qu’il y en a eu un à leur vie ; et ils auraient voulu vivre sans fin, pour pouvoir rester sans fin attachés à leurs iniquités, car ils désirent plus vivement le péché que la vie. On peut encore donner une autre raison pour laquelle la peine du péché mortel est éternelle ; c’est que par cette faute on pèche contre Dieu qui est infini. Par conséquent puisque la peine ne peut être infinie en intensité, parce que la créature n’est pas capable d’une qualité infinie, il est nécessaire qu’elle soit au moins infinie en durée. Il y a encore une quatrième raison qui revient au même : c’est que la faute subsiste éternellement, puisque la faute ne peut être remise sans la grâce que l’homme ne peut acquérir après la mort, et que la peine ne doit pas cesser tant que la faute subsiste.

Article 2 : La miséricorde divine mettra-t-elle un terme à la peine des damnés, des hommes aussi bien que des démons ?

Objection N°1. Il semble que la miséricorde divine mette un terme à toute la peine des hommes aussi bien que des démons. Vous avez pitié de tous, Seigneur, parce que vous pouvez tout (Sag., 11, 24). Or, entre tous les êtres on comprend les démons, qui sont des créatures de Dieu. La peine des démons eux-mêmes sera donc limitée.

Réponse à l’objection N°1 : Dieu a pitié de tout le monde autant qu’il est en lui. Mais parce que sa miséricorde est réglée par sa sagesse, il s’ensuit qu’elle ne s’étend pas à ceux qui s’en sont rendus indignes, comme les démons et les damnés qui se sont obstinés dans leur malice. Cependant on peut dire que la miséricorde s’exerce aussi sur eux, en ce qu’ils sont punis moins qu’ils le méritent, mais non en raison de ce qu’ils sont totalement délivrés de la peine.

Objection N°2. Il est dit (Rom., 11, 32) : Dieu a tout compris sous le péché pour avoir pitié de tout le monde. Or, Dieu a renfermé les démons sous le péché, c’est-à-dire il a permis qu’ils y fussent renfermés. Il semble donc qu’il aura aussi pitié des démons.

Réponse à l’objection N°2 : Cette répartition doit s’entendre de chaque genre d’individu et non de tous les individus de chaque genre, de manière que ce passage s’applique aux hommes tels qu’ils sont ici-bas. Car Dieu a eu pitié des Juifs et des gentils, mais il n’a pas eu pitié de tous les Juifs et de tous les gentils.

Objection N°3. Comme le dit saint Anselme (Cur Deus homo, liv. 2, chap. 4) : Il n’est pas juste que Dieu laisse absolument périr la créature qu’il a faite pour la béatitude. Il semble donc, puisque toute créature raisonnable a été créée pour la béatitude, qu’il n’est pas juste qu’il permette qu’elle périsse entièrement.

Réponse à l’objection N°3 : Saint Anselme veut dire que cela n’est pas juste par rapport à ce qui convient à la bonté divine, et il parle de la créature selon son genre. Car il ne convient pas à la bonté divine qu’un genre tout entier de créature n’atteigne pas la fin pour laquelle il a été fait. Ainsi il n’est pas convenable que tous les hommes ou que tous les anges soient damnés. Mais rien n’empêche que parmi les hommes ou les anges il y en ait qui périssent éternellement ; parce que ce que la volonté divine avait en vue s’accomplit dans les autres qui sont sauvés.

Mais le contraire, c’est ce qui est dit (Matth., 25, 41) : Allez, maudits, au feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges. Ils seront donc punis éternellement.

Comme les bons anges sont devenus bienheureux en se tournant vers Dieu ; de même les mauvais anges sont devenus malheureux en se détournant de lui. Si donc le malheur des mauvais anges vient à finir un jour, la béatitude des bons aura aussi une fin ; ce qui répugne.

Conclusion La miséricorde divine ne mettra un terme à aucune peine des hommes et des démons, soit d’après le témoignage de l’Ecriture, soit parce que d’une part la miséricorde s’étendait trop loin et que de l’autre elle serait trop resserrée.

Il faut répondre que comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, liv. 21, chap. 17 et 23) : Ce fut l’erreur d’Origène de croire qu’un jour la miséricorde de Dieu délivrerait les démons de leurs peines. Mais cette erreur a été condamnée par l’Eglise pour deux raisons : 1° Parce qu’elle est manifestement contraire à l’autorité de l’Ecriture qui s’exprime ainsi (Apoc., 20, 9) : Le diable qui les séduisit fut jeté dans un étang de feu et de soufre, où la bête et les faux prophètes seront tourmentés jour et nuit dans les siècles des siècles. Par ces paroles l’Ecriture a coutume de désigner l’éternité. 2° Parce que d’une part elle donnait trop d’extension à la miséricorde de Dieu, et que de l’autre elle la resserrait trop. Car il semble que c’est la même raison qui fait que les bons anges subsistent dans la béatitude éternelle, et que les mauvais anges sont éternellement punis. Par conséquent tout en supposant que les démons et les âmes des damnés devront être un jour délivrés de leur peine, il supposait de même que les anges et les âmes des bienheureux devront être un jour précipités de la béatitude dans les misères de cette vie.

Article 3 : La miséricorde divine souffrira-t-elle que les hommes soient punis éternellement ?

Objection N°1. Il semble que la miséricorde divine ne souffre pas du moins que les hommes soient punis éternellement. Car il est dit (Gen., 6, 3) : Mon esprit ne demeurera pas éternellement dans l’homme, parce qu’il est chair, et le mot esprit se prend dans cet endroit pour l’indignation, comme l’observe la glose (interl.). Donc puisque l’indignation de Dieu n’est rien autre chose que son châtiment, l’homme ne sera pas puni éternellement.

Réponse à l’objection N°1 : Ce passage doit s’entendre de l’homme selon son genre ; parce que l’indignation de Dieu a été un jour éloignée du genre humain par l’avènement du Christ. Mais ceux qui n’ont pas voulu rester dans cette réconciliation que le Christ a opérée ont perpétué la colère divine en eux ; puisqu’il n’y a pas pour nous d’autre mode de réconciliation que celui qui nous est accordée par le Christ.

Objection N°2. la charité des saints ici-bas fait qu’ils prient pour leurs ennemis. Comme ils auront alors une charité plus parfaite, ils prieront donc pour leurs ennemis qui seront damnés. Et leurs prières ne pouvant pas être vaines, puisqu’ils sont très agréables à Dieu, il s’ensuit qu’elles obtiendront de la miséricorde divine que les damnés soient un jour délivrés de leurs peines.

Réponse à l’objection N°2 : Comme le disent saint Augsutin (De civ. Dei, liv. 21, chap. 24) et saint Grégoire (Mor., liv. 34, chap. 16 et Dialog., liv. 4, chap. 44), les saints ici-bas prient pour leurs ennemis, afin qu’ils se convertissent à Dieu, puisqu’ils peuvent encore le faire. Car si nous savions qu’ils sont réprouvés, nous ne prierons pas plus pour eux que pour les démons. Et parce qu’après cette vie ceux qui meurent sans la grâce ne seront plus en mesure de se convertir, ni l’Eglise militante, ni l’Eglise triomphante ne priera plus pour eux. Car ce que l’on doit demander pour eux, d’après l’Apôtre (2 Tim., 2, 25) : C’est que Dieu leur donne l’esprit de pénitence, et qu’ils sortent des pièges des démons.

Objection N°3. La prédiction que Dieu a faite de l’éternité de la peine des damnés appartient à la prophétie comminatoire. Or, cette prophétie ne s’accomplit pas toujours ; ce qui est évident d’après ces paroles de Jonas (chap. 3) au sujet de la ruine de Ninive qui ne fut pas renversée, comme l’avait prédit ce prophète qui en fut contristé. Il semble donc que la menace de la peine éternelle sera beaucoup plus commuée par la miséricorde divine en une sentence plus douce, puisqu’elle ne pourra attrister personne et qu’elle sera au contraire pour tous un sujet de joie.

Réponse à l’objection N°3 : La prophétie comminatoire d’une peine n’est changée que quand les mérites de celui contre lequel la menace est faite changent eux-mêmes. D’où il est dit (Jérem., 18, 7) : En un instant je prononce l’arrêt contre un peuple et contre un royaume pour le perdre et pour le détruire jusqu’à la racine. Si cette nation fait pénitence des maux pour lesquels je l’avais menacée, je me repentirai aussi moi-même du mal que j’avais résolu de lui faire. Par conséquent puisque les mérites des damnés ne peuvent changer, la menace de la peine s’accomplit toujours en eux. — Néanmoins la prophétie comminatoire s’accomplit toujours dans un sens. Car comme le dit saint Augustin (in prædict. liv., ibid.) : La Ninive qui était mauvaise fut renversée et la bonne qui n’existait pas fut édifiée ; car tout en laissant debout ses murailles et ses maisons, la cité dont les mœurs étaient déréglées fut anéantie.

Objection N°4. C’est aussi ce que démontrent ces paroles (Ps. 76, 8) : Dieu sera-t-il irrité éternellement ? Or, la colère de Dieu est sa punition. Donc, etc.

Réponse à l’objection N°4 : Ce passage des Psaumes se rapporte aux vases de miséricorde qui ne se sont pas rendus indignes de cette faveur ; parce que dans cette vie (qui est quelquefois appelée la colère de Dieu à cause de ses misères) il change en les améliorant ses vases de miséricorde. C’est pourquoi le Psalmiste ajoute : Ce changement est l’œuvre de la droite du Très-Haut. — Ou bien il faut dire que cela s’entend de la miséricorde qui remet quelque chose de la peine, et non de la miséricorde qui en délivre totalement, en s’étendant aux damnés. Ainsi il ne dit pas : continebit ab ira misericordias sua, mais in ira ; parce que la peine ne sera pas détruite totalement ; mais pendant qu’elle subsistera, la miséricorde opérera en la diminuant.

Objection N°5. Sur ces paroles (Is., 14, 19 : Mais toi, tu as été jeté loin, etc.) la glose dit (interl.) : Et quand toutes les âmes auraient un jour du repos, tu n’en auras jamais ; et elle parle du diable. Il semble donc que toutes les âmes humaines seront un jour délivrées de leurs peines.

Réponse à l’objection N°5 : Cette glose ne parle pas absolument, mais d’après une hypothèse impossible pour faire concevoir la grandeur du péché du diable lui-même ou de Nabuchodonosor.

Mais c’est le contraire. Il est dit tout à la fois des élus et des réprouvés (Matth., 25, 46) : Ceux-ci iront au supplice éternel, tandis que les justes iront à la vie éternelle. Or, il répugne de supposer que la vie des justes ait un jour un terme. Il répugne donc aussi de supposer que le supplice des réprouvés ait une fin.

Comme le dit saint Jean Damascène (Orth. fid., liv. 2, chap. 4) : La mort est aux hommes ce que la chute est aux anges. Or, les anges n’ont pu être relevés après leur chute. Les hommes ne pourront pas l’être après leur mort et par conséquent le supplice des réprouvés n’aura jamais de terme.

Conclusion Puisque les hommes qui meurent sans la charité sont obstinés dans leur malice de la même manière que les démons, la peine de l’enfer sera perpétuelle pour les uns comme pour les autres.

Il faut répondre que comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, liv. 21, chap. 17 et 18) : Il y en a qui se sont écartés de l’erreur d’Origène en prétendant que les démons seront punis éternellement, mais que tous les hommes seront un jour délivrés de leur peine, même les infidèles. Mais cette supposition est absolument déraisonnable. Car comme les démons sont obstinés dans leur malice et qu’ils doivent être pour ce motif perpétuellement punis ; ainsi il en est des âmes des hommes qui meurent sans la charité, puisque la mort est aux hommes ce que la chute est aux anges, suivant la pensée de saint Jean Damascène.

Article 4 : La miséricorde divine mettra-t-elle un terme à la peine des chrétiens qui sont damnés ?

Objection N°1. Il semble que la miséricorde divine mettra du moins un terme aux peines des chrétiens. Car il est dit (Marc (16, 16) : Celui qui aura cru et qui aura été baptisé sera sauvé. Or, tous les chrétiens en sont là. Ils seront donc tous finalement sauvés.

Réponse à l’objection N°1 : Le Seigneur parle en cet endroit de la foi formée qui opère par l’amour, dans laquelle on ne peut mourir sans être sauvé. Il n’y a pas que l’erreur de l’infidélité qui soit opposée à cette foi, mais encore tout péché mortel.

Objection N°2. Il est dit (Jean, 6, 55) : Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. Or, telle est la nourriture commune et tel est le breuvage des chrétiens. Tous les chrétiens seront donc finalement sauvés.

Réponse à l’objection N°2 : Ces paroles du Seigneur ne s’entendent pas de ceux qui ne mangent que sacramentellement, et qui en le recevant quelquefois indignement mangent et boivent leur jugement, d’après saint Paul (1 Cor., chap. 16). Mais il parle de ceux qui mangent spirituellement et qui lui sont incorporés par la charité, incorporation que produit la manducation sacramentelle, si on s’en approche dignement. Il conduit donc à la vie éternelle pour ce qui est de la vertu du sacrement, quoiqu’on puisse être privé de ce fruit par le péché, même après l’avoir reçu dignement.

Objection N°3. Saint Paul dit (1 Cor., 3, 15) : Si l’ouvrage de quelqu’un est brûlé, il en souffrira un dommage ; néanmoins pour lui il sera sauvé, mais comme ayant passé par le feu, et il parle ainsi de ceux qui ont eu le fondement de la foi chrétienne. Ils seront donc tous finalement sauvés.

Réponse à l’objection N°3 : Le fondement dans ce passage de l’Apôtre s’entend de la foi formée, sur laquelle celui qui aura bâti des péchés véniels éprouvera une perte, parce que Dieu l’en punira ; mais il sera néanmoins finalement sauvé comme par le feu (Voyez l’explication de ce passage dans les commentaires de saint Thomas sur saint Paul (1 Cor., lect. 3 in chap. 3).), soit de la tribulation temporelle, soit de la peine du purgatoire qui aura lieu après la mort.

Mais c’est le contraire. Il est dit (1 Cor., chap. 6) : Les méchants ne posséderont pas le royaume de Dieu. Or, il y a des chrétiens qui sont méchants. Ils ne parviendront donc pas tous au royaume de Dieu et par conséquent ils seront punis éternellement.

Il est dit (2 Pierre, 2, 21) : Il aurait mieux valu pour eux qu’ils n’eussent point connu la voie de la justice que de retourner en arrière après l’avoir connue et d’abandonner la loi sainte qui leur a été donnée. Or, ceux qui n’ont pas connu la voie de la vérité seront punis éternellement. Donc aussi les chrétiens qui l’ont quittée après l’avoir connue.

Conclusion Il n’y a que les chrétiens qui persévèrent finalement dans la foi catholique et qui seront trouvés finalement purs de toutes les autres fautes, qui seront exempts de la peine éternelle.

Il faut répondre qu’il y a eu des auteurs, comme le dit saint Augustin (in prædicto liv., De civ. Dei, liv. 21, chap. 20 et 21), qui n’ont pas promis à tous les hommes la délivrance de la peine éternelle, mais qui ne l’ont promise qu’aux chrétiens, et ils ont été à ce sujet de sentiments différents. Car il y en a qui ont dit que tous ceux qui ont reçu les sacrements de la foi seront exempts de la peine éternelle. Mis ceci est contraire à la vérité. Car il y en a qui reçoivent les sacrements de la foi et qui n’ont pas la foi sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu (Héb., 11, 6). — C’est pourquoi d’autres ont dit qu’il n’y a que ceux qui ont reçu les sacrements de la foi et qui ont conservé la foi catholique qui seront exempts de la peine éternelle. Mais ce qui paraît contraire à ce sentiment c’est que ceux qui ont la foi catholique et qui s’en écartent ensuite, ne méritent pas une peine plus légère, mais une plus grande ; car il aurait mieux valu pour eux ne pas connaître la voie de la justice que de la quitter après l’avoir connue (2 Pierre, 2, 21). Il est aussi évident que les hérésiarques qui s’éloignent de la foi catholique pour créer de nouvelles hérésies pèchent plus que ceux qui ont suivi une hérésie dès le commencement. — C’est pour cela que d’autres ont dit qu’il n’y aura d’exempts des peines éternelles que ceux qui persévèrent dans la foi catholique, quels que soient d’ailleurs les autres crimes qu’ils aient faits. Mais cela est manifestement contraire à l’Ecriture. Car il est dit (Jac., 2, 20) : La foi sans les œuvres est morte, et ailleurs (Matth., 7, 21) : Ce n’est pas celui qui me dit :

Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux ; et dans une foule d’autres endroits l’Ecriture menace les pécheurs des peines éternelles. Tous ceux qui persistent finalement dans la foi ne seront donc pas exempts de la peine éternelle, à moins qu’ils n’aient été finalement absous de leurs fautes.

Article 5 : Tous ceux qui opèrent des œuvres de miséricorde seront-ils punis éternellement ?

Objection N°1. Il semble que tous ceux qui font des œuvres de miséricorde ne seront pas punis éternellement, mais seulement ceux qui négligent ces œuvres. Car il est dit (Jacques, 2, 13) : Il y aura un jugement sans miséricorde pour celui qui n’a pas fait miséricorde, et ailleurs (Matth., 5, 7) : Bienheureux ceux qui sont miséricordieux parce qu’ils obtiendront miséricorde.

Réponse à l’objection N°1 : Ils obtiendront miséricorde ceux qui font des œuvres de miséricorde comme elles doivent être faites. Mais ils ne les font pas comme elles doivent être faites, ceux qui se négligent eux-mêmes en les faisant, ils sont plutôt leurs propres ennemis en agissant mal. C’est pourquoi ils n’obtiendront pas la miséricorde qui absout totalement, quoiqu’ils obtiennent une miséricorde qui retranche quelque chose des peines qu’ils devaient subir.

Objection N°2. L’Evangile (Matth., chap. 25) établit une discussion du Seigneur à l’égard des réprouvés et des élus. Or, cette discussion n’a pour objet que les œuvres de miséricorde qu’ils auront omises, et par conséquent, etc.

Réponse à l’objection N°2 : La discussion ne roule pas seulement sur les œuvres de miséricorde, parce qu’on sera puni éternellement pour leur négligence exclusivement, mais parce qu’après avoir péché on sera délivré de la peine éternelle, si on a obtenu son pardon par des œuvres de miséricorde, en se faisant des amis avec l’argent de l’iniquité (Luc, chap. 9).

Objection N°3. Il est dit (Matth., 6, 12) : Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés, et plus loin : Car si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi les vôtres. Il semble donc que les miséricordieux qui pardonnent aux autres leurs péchés, obtiendront aussi le pardon des leurs, et que par conséquent ils ne seront pas punis éternellement.

Réponse à l’objection N°3 : Le Seigneur parle ainsi à ceux qui demandent qu’on leur remette leur dette, mais non à ceux qui persistent dans le péché. C’est pourquoi les pénitents seuls obtiendront pleinement leur pardon par des œuvres de miséricorde.

Objection N°4. Sur ces paroles (1 Tim., chap. 4) : La piété est utile à tout, la glose de saint Ambroise dit (alius auct.) : Tout l’abrégé de la doctrine chrétienne consiste dans la miséricorde et la piété : celui qui la suit s’il éprouve l’infirmité de la chair sera sans doute puni, mais il ne périra pas ; au lieu que si on n’a exercé que le corps, on souffrira des peines éternelles. Donc ceux qui se livrent aux œuvres de miséricorde et qui commettent des péchés charnels ne seront pas éternellement punis, et par conséquent, etc.

Réponse à l’objection N°4 : La glose de saint Ambroise parle de l’infirmité du péché véniel dont on sera absous au moyen des œuvres de miséricorde après les peines du purgatoire qu’il appelle une punition. — Ou bien s’il s’agit du péché mortel il faut l’entendre dans le sens que ceux qui sont encore sur cette terre et qui tombent dans des péchés charnels par fragilité sont disposés à la pénitence par des œuvres de miséricorde. Celui qui en est là ne périra donc pas, c’est-à-dire il sera disposé par ces œuvres à ne pas périr avec le secours de la grâce qu’il recevra du Seigneur qui est béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Mais c’est le contraire. Il est dit (1 Cor., 6, 9) : Ni les fornicateurs ni les adultères ne possèderont le royaume de Dieu. Or, il y en a beaucoup qui s’exercent aux œuvres de miséricorde et qui sont dans ce cas. Tous les miséricordieux ne parviendront donc pas au royaume éternel, et par conséquent il y en a qui seront punis éternellement.

Il est dit (Jac., 2, 10) : Quiconque ayant gardé toute la loi, la viole en un seul point, est coupable comme l’ayant violée tout entière. Donc celui qui observe la loi quant aux œuvres de miséricorde et qui néglige les autres sera coupable de la transgression de la loi, et sera par conséquent puni éternellement.

Conclusion Puisque rien ne peut servir à la vie éternelle sans la charité ; ni la foi, ni les œuvres de miséricorde ne délivreront de la peine éternelle ceux qui sont morts avec le péché mortel.

Il faut répondre que, comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, liv. 21, chap. 22), il y en a qui ont prétendu que l’exemption de la peine éternelle n’aurait pas lieu pour tous ceux qui ont la foi catholique, mais seulement pour ceux qui se livrent aux œuvres de miséricorde, quoiqu’ils aient d’autres péchés. Mais cela ne peut se soutenir ; parce que sans la charité rien ne peut être agréable à Dieu, et sans elle rien n’est utile pour la vie éternelle. Cependant il y en a qui se livrent aux œuvres de miséricorde et qui n’ont pas la charité. Rien ne leur sert donc pour mériter la vie éternelle ou l’exemption de la peine éternelle, comme on le voit (1 Cor., chap. 13). Cela paraît surtout absurde à l’égard des ravisseurs qui dérobent une foule de choses et qui font cependant quelques œuvres de miséricorde. C’est pourquoi il faut dire que tous ceux qui meurent en état de péché mortel, ne seront délivrées de la peine éternelle ni par la foi, ni par les œuvres de miséricorde, même après un espace de temps quel qu’il soit.

Supplément = 5ème partie

Les questions que nous avons ici renvoyées forment les questions 71 et 72 dans l’édition de Nicolaï. Ayant été omises par les auteurs du supplément, cet éditeur répara cette omission et combla ainsi une lacune assez considérable ; mais nous avons mieux aimé, malgré leur importance, à l’exemple de l’édition de Venise, les reporter à la fin du volume, pour ne pas troubler l’ordre indiqué dans toutes les tables.

Question 100 : De l’état des âmes qui sortent de ce monde avec le péché d’orgueil seul

Nous devons ensuite nous occuper en particulier des différentes manières d’être des âmes qui se séparent du corps suivant la diversité de leur état. Nous parlerons des âmes qui sont sorties de ce monde avec la seule faute originelle. A cet égard deux questions se présentent : 1° Ces âmes sont-elles affligées par la peine du feu ? (Cette question est empruntée comme toutes celles du supplément au Commentaire de saint Thomas sur le maître des sentences (Sent., 2, dist. 33, quest. 2, art. 1).) — 2° Souffrent-elles en elles-mêmes une affliction spirituelle ?

Article 1 : Les âmes qui meurent avec le péché originel seul souffrent-elles du feu corporel ou sont-elles affligées par la peine du feu ?

Objection N°1. Il semble que les âmes qui n’ont que le péché originel souffrent du feu corporel ou soient affligés de la peine du feu. Car saint Augustin dit (Fulgent., De fide ad Pet., chap. 28) : Soyez très sûrs et ne doutez nullement que les enfants qui sont sortis de ce monde sans le sacrement de baptême doivent être punis du supplice éternel. Or, un supplice désigne une peine sensible. Les âmes qui meurent avec le seul péché originel souffrent donc du feu corporel ou sont affligées par la peine du feu.

Réponse à l’objection N°1 : Dans ce passage le mot supplice ne désigne pas une peine sensible, mais il signifie seulement la peine du dam qui est une privation de la vision divine ; comme dans l’Ecriture on désigne ordinairement sous le nom de feu toute espèce de peine.

Objection N°2. Une faute plus grave mérite une plus grande peine. Or, le péché originel est plus grave que le péché véniel ; car il détourne davantage de Dieu par là même qu’il enlève la grâce , tandis que le péché véniel est compatible avec la grâce elle-même ; et de plus le péché originel est puni par la peine éternelle au lieu que le péché véniel n’est puni que par une peine temporelle. Donc, puisque le péché véniel mérite la pine du feu, à plus forte raison le péché originel.

Réponse à l’objection N°2 : Parmi tous les péchés le péché originel est le moindre, parce qu’il a le moins de volontaire ; car il n’est pas volontaire d’après la volonté individuelle de la personne, mais il l’est seulement d’après la volonté du principe de sa nature. Au contraire le péché actuel, et même le péché véniel est volontaire de la volonté de celui en qui il existe ; c’est pour cela que le péché originel mérite une peine moindre que le péché véniel. Peu importe d’ailleurs que le péché originel ne soit pas compatible avec la grâce. Car la privation de la grâce n’a pas la nature d’une faute, mais d’une peine, à moins qu’elle ne soit un effet de la volonté. Par conséquent où le volontaire est moindre, la faute est aussi moins grave. On ne peut pas non plus arguer quelque chose de ce que le péché actuel véniel ne mérite qu’une peine temporelle. Car cela a lieu par accident en raison de celui qui meurt dans le péché véniel a une grâce si grande que par sa vertu il expie sa peine. Mais si le péché véniel était dans quelqu’un sans la grâce il recevrait une peine éternelle.

Objection N°3. Les péchés sont punis plus sévèrement après cette vie que sur cette terre où la miséricorde s’exerce. Or, en cette vie la peine sensible répond au péché originel ; car les enfants qui n’ont que ce péché subissent beaucoup de peines sensibles et avec justice. Il mérite donc aussi la peine sensible après cette vie.

Réponse à l’objection N°3 : Il ne faut pas raisonner sur la peine sensible avant la mort comme après. Car avant la mort la peine sensible résulte de la vertu de la nature de l’agent, soit qu’elle soit intérieure, comme la fièvre ou toute autre souffrance semblable, soit qu’elle soit extérieure, comme une brûlure ou d’autres accidents de cette nature. Mais après la mort rien n’agira par la vertu de la nature, tout sera exclusivement subordonné à la justice divine ; soit qu’il s’agisse de l’âme séparée sur laquelle il est constant que le feu ne peut agir naturellement ; soit qu’il s’agisse aussi du corps après la résurrection, parce qu’alors toute action naturelle cessera, avec la cessation du mouvement du premier mobile qui est la cause de tous les mouvements du corps et de toutes leurs altérations.

Objection N°4. Comme il y a aversion et conversion dans le péché actuel (C’est-à-dire qu’on se détourne de Dieu, ce que saint Thomas appelle aversion, et qu’on se tourne vers la créature, ce qu’il appelle conversion.) ; de même il y a dans le péché originel quelque chose qui répond à l’aversion c’est la privation de la justice originelle, et quelque chose qui répond à la conversion, c’est la concupiscence. Or, le péché actuel méritant la peine du feu en raison de la conversion, le péché originel la mérite donc aussi en raison de la concupiscence.

Réponse à l’objection N°4 : La douleur sensible répond à la délectation sensible qui existe dans la conversion actuelle (Cette conversion par laquelle le pécheur se tourne vers les créatures et s’y complaît.) du péché ; mais la concupiscence habituelle qui se trouve dans le péché originel n’a pas de jouissance ; et c’est pour cela qu’il n’y a pas de douleur sensible qui lui réponde à titre de peine.

Objection N°5. Les corps des enfants seront après la résurrection passibles ou impassibles. S’ils sont impassibles, comme aucun corps humain ne peut être impassible que par la dot de l’impassibilité (à l’exemple des bienheureux), ou en raison de la justice originelle (tel que dans l’état d’innocence), il s’ensuit que les corps des enfants auront la dot de l’impassibilité, et que par conséquent ils seront glorieux et qu’il n’y aura pas de différence entre les enfants baptisés et ceux qui ne le sont pas, ce qui est hérétique ; ou bien ils auront la justice originelle, et dans ce cas ils n’auront pas le péché originel et ils ne seront pas punis pour lui, ce qui est également hérétique. S’ils sont passibles, tout ce qui est passible souffre nécessairement à la présence de ce qui est actif ; ils souffriront donc une peine sensible en présence des corps sensibles actifs.

Réponse à l’objection N°5 : Les corps des enfants ne seront pas impassibles parce qu’ils seront incapables de souffrir, mais ils le seront parce qu’il n’y aura pas d’agent extérieur qui agisse sur eux. Car après la résurrection il n’y aura pas de corps qui agisse sur un autre, surtout pour le corrompre par l’action de sa nature, mais il n’y aura d’action que pour punir selon l’ordre de la justice divine. Par conséquent les corps qui n’auront pas mérité la peine sensible d’après la justice divine ne la souffriront pas. Mais les corps des saints seront impassibles, parce qu’ils seront dans l’impossibilité de souffrir, et c’est pour cela que l’impassibilité sera en eux une dot, tandis qu’il n’en sera pas de même pour les enfants.

Mais au contraire. Saint Augustin dit (Ench., chap. 93) que la peine des enfants qui n’ont que le péché originel sera la plus douce de toutes. Or, il n’en serait pas ainsi s’ils étaient tourmentés par une peine sensible, parce que la peine du feu de l’enfer est la plus grave. Ils n’éprouveront donc pas une peine sensible.

La violence de la peine sensible répond à la gravité de la faute (Apoc., 18, 7) : Elle sera tourmentée et affligée en proportion de ce qu’elle se sera glorifié et qu’elle aura vécu dans les délices. Or, dans le péché originel il n’y a pas de délectation, puisqu’il n’y a pas d’opération ; car la délectation est une conséquence de l’opération, comme le dit Aristote (Eth., liv. 10, chap. 4). La peine du feu n’est donc pas due au péché originel.

Saint Grégoire de Nazianze (orat. 40 in sanct. baptisma) distingue trois genres de personnes qui ne sont pas baptisées : ceux qui ont méprisé le baptême, ceux qui l’ont différé par négligence jusqu’à la fin de vie et qui ont été frappés par une mort imprévue, ceux qui ne l’ont pas reçu, sans qu’il y ait de leur faute, comme les enfants. A l’égard des premiers il dit qu’ils endureront le châtiment non seulement des autres péchés qu’ils ont faits, mais encore du baptême qu’ils ont méprisé. Pour les seconds, il dit qu’ils seront légèrement punis pour leur négligence, mais que leurs peines seront plus légères que celles des premiers. Mais au sujet des derniers il ajoute que le juste et éternel juge ne leur donnera pas la gloire et du ciel et qu’il ne les condamnera pas non plus au supplice éternel de l’enfer, parce que quoiqu’ils n’aient pas reçu le caractère du baptême, ils n’ont cependant ni perversité ni malice, et ils ont subi la perte du baptême plutôt qu’ils n’en ont été les auteurs. Il rend compte aussi du motif pour lequel ils ne parviendront pas à la gloire céleste, quoiqu’ils ne subissent pas des peines éternelles telles que celles des damnés : c’est, dit-il, parce qu’il y a un milieu entre ces deux choses ; celui qui ne mérite pas l’honneur ou la gloire n’est pas immédiatement digne du supplice ; ou réciproquement celui qui ne mérite pas le supplice n’est pas digne d’obtenir immédiatement l’honneur ou la gloire.

Conclusion Puisque le péché originel ne se contracte pas par la corruption d’un bien qui est une conséquence de la nature, mais par la corruption d’un bien qui y est surajouté, sa propre peine consiste dans la privation seule de ce bien qui est supérieur à la nature.

Il faut répondre que la peine doit être proportionnée à la faute, selon la pensée du prophète (Is., 28, 8) : Lorsque vous l’aurez rejetée, vous la jugerez en lui rendant mesure pour mesure. Or, le défaut qui est transmis par l’origine et qui a la nature de la faute n’est pas produit par la soustraction ou la corruption d’un bien qui découle de la nature humaine d’après ses principes, mais il est produit par la soustraction ou la corruption d’un bien qui était surajouté à la nature. Cette faute n’appartient à l’individu qu’en raison de ce qu’il a une nature qui a été privée d’un bien qui avait d’abord été destiné à exister en elle et qui pouvait y être conservé. C’est pourquoi il ne mérite pas une autre peine que la privation de cette fin à laquelle se rapportait le don qui lui a été enlevé et que la nature humaine ne pouvait atteindre par elle-même. Or, cette fin c’est la vision divine. C’est pour cela que la privation de cette vision est la peine propre et exclusive du péché originel après la mort. Car si on infligeait après la mort une autre peine sensible pour le péché originel, l’individu ne serait pas puni en proportion de sa faute, parce que la peine sensible appartient à ce qui est propre à la personne, puisque cette peine est produite par une affection personnelle. Ainsi comme la faute n’est pas résultée de son opération, de même la peine ne doit pas consister dans une souffrance quelconque, mais elle doit se borner à la privation de ce que la nature ne peut atteindre par elle-même. Mais à l’égard des autres perfections et des autres qualités qui résultent de la nature humaine en vertu de ses principes, ceux qui seront damnés pour le péché originel ne subiront aucune perte.

Article 2 : Ces âmes souffrent-elles une affliction spirituelle à cause de l’état dans lequel elles sont ?

Objection N°1. Il semble que ces âmes souffrent une affliction spirituelle à cause de l’état dans lequel elles sont. Car, comme le dit saint Chrysostome (Hom. 23 in Matth.), la peine de la privation de la vue de Dieu sera plus grave dans les damnés que les souffrances que le feu de l’enfer leur fera endurer. Or, ces âmes seront privées de la vision divine. Elles en éprouveront donc une affliction spirituelle.

Réponse à l’objection N°1 : Ceux qui sont damnés pour une faute actuelle et qui ont joui de leur libre arbitre, ont eu ce qu’il fallait pour arriver à la vie éternelle, tandis qu’il n’en est pas de même des enfants, comme nous l’avons dit ; c’est pourquoi la raison n’est pas la même pour les uns et les autres.

Objection N°2. La privation de ce qu’on veut avoir ne peut avoir lieu sans affliction. Or, ces âmes voudraient avoir la vision divine ; autrement leur volonté serait actuellement perverse. Donc puisqu’elles n’ont pas cette vision, il semble qu’elles en éprouvent de l’affliction.

Réponse à l’objection N°2 : Quoique la volonté ait pour objet ce qui est possible et ce qui est impossible, comme le dit Aristote (Eth., liv. 3,chap. 4 et 5) ; cependant la volonté réglée et complète n’a pour objet que les choses à l’égard desquelles on est en rapport de quelque manière. Si on vient à faillir à l’égard de cette volonté on s’en afflige, mais on ne s’attriste pas si o vient à faillir à l’égard de la volonté qui a pour objet l’impossible et qu’on doit appeler une velléité plutôt qu’une volonté, parce qu’on ne veut pas ces choses absolument. Mais on les voudrait, si cela était possible.

Objection N°3. Si on dit qu’elles n’en sont pas affligées parce qu’elles savent qu’elles n’en ont pas été privées par leur faute ; on peut ainsi insister. L’exemption de la faute n’affaiblit pas la douleur de la peine, mais elle l’augmente. Car si on est déshérité ou mutilé sans que ce soit de sa faute, on n’en est pas pour cela moins affligé. Par conséquent quoique ces âmes ne soient pas privées par leur propre faute d’un aussi grand bien, leur douleur n’en est pas pour cela diminuée.

Réponse à l’objection N°3 : Tout le monde est destiné à posséder son propre patrimoine ou les membres de son corps. Il n’est donc pas étonnant si on s’afflige de leur perte, soit qu’on en soit privé par sa faute, soit par la faute d’un autre. D’où il est évident qu’il n’y a pas de parité.

Objection N°4. Ce que les enfants baptisés sont au mérite du Christ, les enfants non baptisés le sont au démérite d’Adam. Or, les enfants baptisés obtiennent par le mérite du Christ la récompense de la vie éternelle. Donc ceux qui ne sont pas baptisés souffrent de ce qu’ils sont privés de la vie éternelle par le démérite d’Adam.

Réponse à l’objection N°4 : Le don du Christ surpasse le péché d’Adam, comme le dit saint Paul (Rom., chap. 5). Il n’est donc pas nécessaire que les enfants qui ne sont pas baptisés aient autant de mal que ceux qui sont baptisés ont de bien.

Objection N°5. On ne peut pas être éloigné de ce que l’on aime sans douleur. Or, les enfants auront de Dieu une connaissance naturelle, et pour la même raison ils l’aimeront naturellement. Donc puisqu’ils ont été séparés de lui perpétuellement, il semble qu’ils ne puissent pas souffrir cette séparation sans douleur.

Réponse à l’objection N°5 : Quoique les enfants morts sans baptême soient séparés de Dieu quant à cette union qui est l’effet de la gloire ; ils n’en sont cependant pas séparés absolument et même ils lui sont unis par la participation des biens naturels. C’est pourquoi ils pourront se réjouir de lui d’après leur connaissance et leur amour naturels (Ce qui suit a été ajouté par Nicolaï.). Cependant ils ne s’en réjouiront pas comme l’entendaient faussement les pélagiens qui leur assignaient une vie bienheureuse ; parce qu’ils ne croyaient pas que leur nature eût subi aucune perte et qu’ils ne reconnaissaient pas en eux le péché originel. Car d’après leur sentiment les enfants morts étaient absolument exempts de toute peine, comme si Adam n’eût pas péché ; parce que son péché n’avait fait passer aucune espèce de corruption dans ses descendants, ni dans la nature issue de sa personne. C’est pourquoi ils ne distinguaient pas cette joie des enfants de celle des adultes ; sinon que ces derniers recevaient pour les bonnes œuvres qu’ils avaient faites en acte une récompense particulière qu’ils désignaient sous le nom de royaume des cieux et dont le Christ excluait ceux qui n’étaient pas baptisés. Mais saint Thomas n’admet ici qu’une joie naturelle qui n’exclut pas la peine du dam ou la privation de la vision béatifique.

Mais au contraire. Si les enfants non baptisés éprouvent une douleur intérieure après la mort, ils s’affligeront de leur faute ou de leur peine. S’ils s’affligent de leur faute, puisqu’ils ne peuvent plus s’en purifier, cette douleur les conduira au désespoir. C’est cette douleur qu’on appelle dans les damnés le ver rongeur de la conscience. Les enfants auront donc ce ver rongeur, et par conséquent leur peine ne serait pas la plus douce, comme le dit saint Augustin. S’ils s’affligent de leur peine, puisque cette peine leur est infligée par Dieu avec justice, leur volonté serait donc en opposition avec la volonté divine, et par conséquent elle serait actuellement dépravée, ce qu’on n’accorde pas. Ils n’éprouveront donc aucune douleur.

La droite raison ne souffre pas qu’on se trouble pour une chose que l’on n’a pas été à même d’éviter ; c’est pour cela que Sénèque démontre (epist. 85 et De ira, liv. 2, chap. 6) que le sage ne se trouble jamais. Or, il y a dans les enfants une raison droite qu’aucun péché actuel n’a faussée. Ils ne se troubleront donc pas de ce qu’ils souffrent une peine qu’ils n’ont pu d’aucune manière éviter.

Conclusion Puisque dans les enfants qui meurent sans avoir reçu le baptême il n’y a pas eu lieu d’obtenir la vie ou la gloire éternelle, et qu’ils n’ont pas encouru sa privation par leur propre faute, ils n’éprouveront de cette privation aucune affliction intérieure, comme ils ne souffriront non plus aucune peine extérieure.

Il faut répondre qu’à ce sujet il y a trois sortes d’opinion. Car il y en a qui disent que ces enfants n’éprouveront aucune douleur ; parce qu’il y a en eux une raison tellement obscurcie, qu’ils ne connaissent pas la perte qu’ils ont faite. Mais il ne semble pas probable que l’âme séparée du corps ne connaisse pas au moins les choses que l’on peut découvrir au moyen de la raison, et même qu’elle n’en connaisse pas beaucoup plus. — C’est pourquoi il y en a d’autres qui disent qu’il y a en eux une connaissance parfaite des choses qui ne dépassent pas la raison naturelle, et qu’ils connaissent Dieu, qu’ils sont privés de sa vue et qu’ils en ressentent de la douleur, mais que leur douleur sera adoucie, parce que ce n’est point par leur volonté propre qu’ils n’ont encouru la faute pour laquelle ils ont été damnés. Mais cela ne paraît pas non plus probable ; car on ne peut éprouver une faible douleur de la perte d’un aussi grand bien, surtout quand on n’a aucune espérance de le recouvrer. Leur peine ne serait donc pas la plus douce. D’ailleurs la raison qui fait qu’ils ne seront punis par aucune douleur sensible extérieure fait aussi qu’ils ne doivent éprouver aucune peine intérieure ; parce que la douleur de la peine répond à la délectation de la faute, et comme il n’y a aucune délectation dans le péché originel, il ne doit y avoir non plus aucune douleur dans son châtiment. — C’est pour ce motif que d’autres disent qu’ils auront une connaissance parfaite des choses qui sont du domaine de la connaissance naturelle et qu’ils sauront qu’ils ont été privés de la vie éternelle et la cause pour laquelle ils ont été exclus ; mais qu’ils n’en seront pour cela affligés d’aucune manière ; mais il faut voir comment cela peut se faire. — Il faut que observer que quand on a une raison droite, on ne s’afflige pas de n’avoir pas une chose qui soit supérieure à ses facultés, mais on s’afflige seulement de n’avoir pas ce que l’on était à même d’obtenir de quelque manière. Ainsi aucun homme sage ne s’afflige de ne pouvoir voler comme un oiseau, ou de n’être pas roi ou empereur lorsque cela ne lui est pas dû ; mais il s’affligerait s’il était privé d’une chose qu’il était capable d’acquérir de quelque manière. Je dis donc que tout homme qui a l’usage du libre arbitre est en état d’obtenir la vie éternelle, parce qu’il peut se préparer à la grâce au moyen de laquelle il méritera. C’est pourquoi si on vient à la manquer on éprouvera la plus grande douleur, parce qu’on perdra ce qu’on eût pu acquérir. Mais les enfants n’ont jamais été en état d’avoir la vie éternelle, parce qu’elle ne leur était pas due d’après les principes de la nature, puisqu’elle surpasse toutes les facultés naturelles, et qu’ils n’ont pas pu faire d’actes propres au moyen desquels ils puissent obtenir un aussi grand bien. C’est pourquoi ils ne s’affligeront point du tout de la privation de la vision divine ; ils se réjouiront plutôt de la grande participation qu’ils auront à la bonté divine et aux perfections naturelles. On ne peut pas dire que s’ils n’ont pas été aptes à gagner la vie éternelle par leur action propre, ils l’ont été du moins par l’action de ceux au milieu desquels ils se trouvaient, parce qu’ils n’ont pas pu être baptisés par les autres, comme le sont une foule d’enfants dans le même état et qui ont ainsi obtenus la vie éternelle. Car c’est le fait d’une grâce surabondante qu’on soit récompensé sans aucun acte propre. Le défaut de grâce ne produit donc pas plus la tristesse dans les enfants morts sans baptême que dans les sages la privation de beaucoup de grâces qu’ils ne reçoivent pas et qui sont accordées à d’autres de leurs semblables.

Supplément = 5ème partie

Question 101 : De l’état des âmes qui sont purifiées dans le purgatoire à cause du péché actuel ou de sa peine

Nous devons ensuite nous occuper des âmes qui sont purifiées après cette vie par le feu du purgatoire à cause de la peine due aux péchés actuels. A cet égard il y a six questions à examiner : 1° La peine du purgatoire surpasse-t-elle toutes les peines temporelles de cette vie ? — 2° Cette peine est-elle volontaire ? — 3° Les âmes qui sont dans le purgatoire sont-elles punies par les démons ? — 4° Le péché véniel est-il expié par la peine du purgatoire quant à sa faute ? — 5° Le feu du purgatoire délivre-t-il de la peine que l’on doit ? — 6° L’un est-il plutôt délivré que l’autre de cette peine ?

Article 1 : La peine du purgatoire surpasse-t-elle toutes les peines temporelles de cette vie ?

Objection N°1. Il semble que la peine du purgatoire ne surpasse pas toutes les peines temporelles de cette vie. Car plus on est passif et plus on s’afflige vivement quand on a le sentiment d’une lésion. Or, le corps est plus passif que l’âme séparée ; soit parce qu’il a quelque chose de contraire au feu qui agit sur lui, soit parce qu’il a une matière qui est susceptible de recevoir la qualité de l’agent ; ce qui ne peut se dire de l’âme. Donc la peine que le corps subit en ce monde est plus grande que celle qui purifie l’âme après cette vie.

Réponse à l’objection N°1 : Quoique l’âme soit moins passive que le corps, cependant elle est plus capable de connaître ce qu’elle éprouve ; et où le sentiment de l’impression est plus vif, la douleur est plus profonde, même dans le cas où l’impression serait moindre.

Objection N°2. La peine du purgatoire se rapporte directement aux péchés véniels. Or, les péchés véniels méritent la peine la plus légère, puisqu’ils sont les plus légers, si la peine se mesure d’après l’étendue de la faute. Donc la peine du purgatoire est très légère.

Réponse à l’objection N°2 : La violence de la peine résulte moins de l’étendue du péché que de la disposition de celui qui est puni ; parce que le même péché est puni plus grièvement dans l’autre monde que dans celui-ci ; comme celui qui jouit d’une meilleure complexion est plus puni qu’un autre tout en subissant les mêmes peines, et néanmoins le juge agit avec justice en imposant à l’un et à l’autre les mêmes peines pour les mêmes fautes.

Objection N°3. La dette étant un effet de la faute elle ne s’accroît qu’autant que la faute s’accroît elle-même. Or, la faute ne peut croître dans celui à qui elle a déjà été pardonnée. Donc à la mort la dette ne s’accroît pas dans celui à qui le péché mortel a été remis et pour lequel il n’a pas pleinement satisfait. Et comme dans cette vie il n’était pas passible de la peine la plus grave, il s’ensuit que la peine qu’il souffrira après cette vie, ne sera pas pour lui plus grave que toutes les peines de ce monde.

Mais c’est le contraire. Saint Augustin dit dans un sermon (serm. 4 De defunctis qui est 41 de SS. circ. med. et sup. Ps. 37, à princ.) : Ce feu du purgatoire sera plus cruel que toutes les peines qu’on peut sentir, voir ou imaginer en ce monde.

Plus une peine est universelle et plus elle est grave. Or, l’âme séparée est punie tout entière, puisqu’elle est simple ; tandis qu’il n’en est pas de même du corps. Donc cette peine qu’éprouve l’âme séparée l’emporte sur toutes les peines que le corps éprouve.

Conclusion La peine du purgatoire surpasse toutes les peines temporelles de ce monde.

Il faut répondre qu’il y aura dans le purgatoire deux sortes de peine : la peine du dma qui résultera de ce que la jouissance divine est différente ; celle du sens qui proviendra de ce qu’ils seront punis par le feu corporel. Et sous ces deux rapports la moindre peine du purgatoire l’emporte sur la plus grande peine de cette vie (Saint Bonaventure nie que la peine de la privation de la vue de Dieu l’emporte sur toutes les peines de ce siècle, mais il est du même sentiment que saint Thomas au sujet de la peine du sens. Quoiqu’on ne puisse déterminer l’étendue de cette peine, il est certain qu’elle est très grave, car telle est la doctrine de l’Eglise.). Car plus on désire une chose et plus son absence cause de peine. Et comme le sentiment d’après lequel on regrette le souverain bien après cette vie est très ardent dans les âmes saintes ; parce qu’il n’est point ralenti par le poids du corps et que d’ailleurs le moment de jouir de ce bien serait arrivé, s’il n’y avait pas quelque obstacle ; il s’ensuit qu’elles souffrent beaucoup de ce retard. De même puisque la douleur n’est pas la lésion, mais le sentiment de la lésion, on souffre d’autant plus d’une chose qui blesse qu’on a une plus grande sensibilité. C’est pour cela que les lésions qui atteignent les endroits les plus sensibles sont celles qui causent la plus grande douleur. Et parce que toute la sensibilité du corps vient de l’âme, il s’ensuit que si quelque chose de blessant agit sur l’âme elle-même, il en doit nécessairement résulter l’affliction la plus vive. Nous supposons ici que l’âme souffre du feu corporel ; car nous démontrerons (dist. 44, quest. 3, art. 3, quest. 3. Voy. suppl., quest. 70, art. 3). C’est pourquoi il faut que la peine du purgatoire surpasse toutes les peines de cette vie, quant à la peine du dam et à celle du sens. Il y en a qui donnent pour raison que l’âme est punie tout entière et non le corps. Mais cette raison ne veut rien, parce que dans ce cas la peine des damnés serait plus douce après la résurrection qu’avant ; ce qui est faux.

La réponse à la troisième objection est par là même évidente.

Article 2 : Cette peine est-elle volontaire ?

Objection N°1. Il semble que cette peine soit volontaire. Car ceux qui sont dans le purgatoire ont le cœur droit. Or, cette droiture de cœur consiste en ce que l’on conforme sa volonté à la volonté divine, comme le dit saint Augustin (conc. 1 in Ps. 32 à princ.). Donc puisque Dieu veut qu’ils soient punis, ils supportent cette peine volontairement.

Objection N°2. Tout sage veut ce sans quoi il ne peut parvenir à la fin qu’il s’est proposée. Or, ceux qui sont dans le purgatoire savent qu’ils ne peuvent parvenir à la gloire, s’ils ne sont préalablement punis. Ils veulent donc l’être.

Mais au contraire. Personne ne demande à être délivré d’une peine qu’il souffre volontairement. Or, ceux qui sont dans le purgatoire demandent à être délivrés, comme on le voit par une foule de faits que rapporte saint Grégoire (Dial., liv. 4, chap. 40 et 65). Ils ne supportent donc pas volontairement cette peine.

Conclusion Les âmes qui sont dans le purgatoire veulent conditionnellement leurs peines en raison de ce qu’elles savent que sans elles ne parviendraient pas à la béatitude.

Il faut répondre qu’on dit qu’une chose est volontaire de deux manières. 1° Elle l’est d’une volonté absolue ; il n’y a aucune peine qui soit ainsi volontaire ; car il est de l’essence de la peine qu’elle soit contraire à la volonté. 2° On dit qu’une chose est volontaire d’une volonté conditionnelle ; c’est ainsi qu’on se laisse volontairement brûler pour recouvrer sa santé. Une peine peut donc être volontaire de deux façons. D’une façon parce que par la peine nous acquérons un bien ; c’est ainsi que la volonté elle-même assure une peine ; comme on le voit dans la satisfaction ; ou parce qu’on la reçoit volontiers et qu’on ne voudrait pas qu’elle n’existât pas, comme il arrive dans le martyre. D’une autre façon parce que quoique la peine n’augmente en nous aucun bien, cependant nous ne pouvons pas sans elle parvenir au bien, comme cela est évident pour la mort naturelle. Dans ce cas la volonté n’assume pas la peine et elle voudrait en être délivrée ; mais elle la supporte et sous ce rapport on dit qu’elle est volontaire. La peine du purgatoire est volontaire de cette manière. — Il y en a qui disent qu’elle n’est volontaire d’aucune manière ; parce que ceux qui sont dans le purgatoire sont tellement absorbés par leurs souffrances qu’ils ne savent pas qu’ils sont purifiés par elles, mais qu’ils se croient damnés. Cela est faux ; parce que s’ils ne savaient pas qu’ils doivent être délivrés ils ne demanderaient pas des suffrages ; ce qu’ils font souvent.

La réponse aux objections est par là même évidente.

Article 3 : Les âmes sont-elles punies dans le purgatoire par les démons ?

Objection N°1. Il semble que les âmes soient punies dans le purgatoire par les démons. Car, comme le dit le Maître des sentences (Sent., 4, dist. 47), elles auront pour les tourmenter au milieu des supplices ceux qui les ont excitées à pécher. Or, les démons excitent non seulement à faire des fautes mortelles, mais encore à faire des fautes vénielles, quand ils ne peuvent pas en faire faire d’autres. Ils tourmenteront donc dans le purgatoire les âmes pour leurs péchés véniels.

Objection N°2. Il convient aux justes d’être purifiés de leurs péchés en ce monde-ci et après. Or, ici-bas ils sont purifiés par les peines que le démon leur inflige, comme on le voit au sujet de Job. Donc ceux qui doivent être purifiés après cette vie seront aussi punis par les démons.

Mais c’est le contraire. Il est injuste que celui qui a triomphé de quelqu’un lui soit soumis après son triomphe. Or, ceux qui sont dans le purgatoire ont triomphé des démons en mourant sans péché mortel. Ils ne leur seront donc pas soumis pour être puni par eux.

Conclusion Les âmes dans le purgatoire ne sont pas punies par le démon.

Il faut répondre que comme après le jour du jugement la justice divine allumera le feu par lequel les damnés brûleront éternellement ; de même les élus sont purifiés après cette vie uniquement par la justice divine, non par le ministère des démons dont ils ont été victorieux, ni par celui des anges qui n’affligeraient pas si vivement leurs concitoyens. Mais cependant il est possible qu’ils les conduisent au lieu des supplices, et que les démons qui se réjouissent des peines des hommes les accompagnent et assistent à leur purification, soit pour se rassasier de leurs peines, soit pour qu’à leur sortie du corps ils trouvent là quelque chose qui est à eux. Mais dans ce monde, où le lieu du combat existe encore, les hommes sont punis par les mauvais anges, comme par leurs ennemis, ainsi que cela est évident pour Job, et ils le sont par les bons, comme cela est évident pour Jacob, dont le nerf de la cuisse se dessécha lorsque l’ange l’eût frappé (Gen., chap. 33). Saint Denis dit aussi expressément (De div. nom., chap. 4, part. 4, 16) que les bons anges punissent quelquefois.

La réponse aux objections est par là même évidente.

Article 4 : Le péché véniel est-il expié par la peine du purgatoire quant à la faute ?

Objection N°1. Il semble que le péché véniel ne soit pas expié par la peine du purgatoire quant à la faute. Car sur ces paroles (1 Jean, chap. 5) : Est peccatum ad mortem, etc., la glose dit (interl. Gregor., Mor., liv. 16, chap. 28) que pour ce qui n’est pas effacé en cette vie, c’est en vain qu’on demande son pardon après la mort. Aucun péché n’est donc pardonné après la mort.

Réponse à l’objection N°1 : La glose parle du péché mortel. — Ou bien il faut dire que quoiqu’il ne soit pas ici-bas effacé en lui-même, il l’est cependant méritoirement, parce que cet homme a mérité que cette peine soit pour lui méritoire.

Objection N°2. C’est au même qu’il appartient de tomber dans le péché et d’en être délivré. Or, l’âme après la mort ne peut pécher véniellement. Elle ne peut donc pas être absoute du péché véniel.

Réponse à l’objection N°2 : Le péché véniel provient de la corruption du foyer de la concupiscence, lequel n’existera plus dans l’âme séparée, lorsqu’elle sera dans le purgatoire, et c’est pour cela qu’elle ne pourra pécher véniellement. Mais la rémission du péché véniel vient de la volonté ennoblie par la grâce, qui existera dans l’âme séparée lorsqu’elle sera dans le purgatoire. C’est pourquoi il n’y a pas de parité.

Objection N°3. Saint Grégoire dit (Dial., liv. 4, chap. 39 à princ.) : qu’au jugement chacun doit être tel qu’il est sorti du corps ; parce que l’arbre restera où il est tombé (Eccl., 11, 3). Si donc on sort de ce monde avec un péché véniel, on sera dans cet état au jugement ; et par conséquent on n’est pas purifié de ce péché par le purgatoire.

Réponse à l’objection N°3 : Les péchés véniels ne changent pas l’état de l’homme parce qu’ils ne détruisent, ni diminuent la charité, d’après laquelle se mesure l’étendue de la bonté surnaturelle de l’âme. C’est pourquoi, que les péchés véniels soient pardonnés ou qu’on les commette, l’âme reste telle qu’elle l’était auparavant.

Objection N°4. Nous avons dit (Suppl., quest. 2, art. 3) qu’une actuelle n’est effacée que par la contrition. Or, après cette vie, la contrition qui est un acte méritoire n’existera plus. Car il n’y aura plus alors ni mérite ni démérite ; puisque, d’après saint Jean Damascène (Orth. fid., liv. 2, chap. 4 in fin.), la mort est pour les hommes ce que la chute est pour les anges. Donc après cette vie le péché véniel n’est pas remis dans le purgatoire quant à la faute.

Réponse à l’objection N°4 : Après cette vie on ne peut plus mériter par rapport à la récompense essentielle, mais on peut encore mériter à l’égard de la récompense accidentelle, tant que l’homme subsiste d’une certaine manière à l’état de voyageur. C’est pourquoi il peut y avoir dans le purgatoire des actes méritoires relativement à la rémission du péché véniel.

Objection N°5. Le péché véniel n’existe en nous qu’en raison du foyer de la concupiscence. Ainsi dans l’état primitif Adam n’aurait pas péché véniellement, comme nous l’avons dit (liv. 2, dist. 21, quest. 2, art. 3). Or, après cette vie l’appétit sensitif n’existera plus dans le purgatoire, le foyer de la concupiscence se trouvant détruit dans l’âme séparée ; car on appelle ce foyer la loi de la chair (Rom., chap. 7). Il n’y aura donc plus là de faute vénielle, et par conséquent elle ne peut être expiée par le feu du purgatoire.

Réponse à l’objection N°5 : Quoique le péché véniel provienne du penchant de la concupiscence, cependant la faute existe dans l’âme ; et c’est pour cela que le foyer de la concupiscence ayant été détruit la faute peut encore subsister.

Mais c’est le contraire. Saint Grégoire (Dial., liv. 4, chap. 3ç) et saint Augustin (alius auct. De vera et falsa pœnitentia, chap. 4 à princ. et chap. 18) disent qu’il y a des fautes légères qui sont remises dans l’autre vie. On ne peut pas entendre que ce soit quant à la peine ; parce que dans ce sens toutes les fautes, quelques graves qu’elles soient, soient expiées par le feu du purgatoire quant à la dette de la peine. Donc les péchés véniels sont purifiés par le feu du purgatoire quant à la faute.

On entend (1 Cor., chap. 3) les péchés véniels par le bois, le foin et la paille, comme nous l’avons dit (4, dist. 21, quest. 1, art. 2 et 1a 2æ, quest. 89, art. 2). Or, le bois, le foin et la paille sont consumés par le purgatoire. Donc les fautes vénielles sont elles-mêmes remises après cette vie.

Conclusion Le péché véniel est expié par les peines du purgatoire quant à la faute.

Il faut répondre qu’il y en a qui ont dit qu’après cette vie aucun péché n’est remis quant à la faute ; que si on meurt avec un péché mortel on est damné et on n’est pas susceptible de pardon ; mais qu’il ne peut se faire avec un péché véniel sans péché mortel, parce que la grâce finale efface elle-même le péché véniel. Car ce péché vient de ce que celui qui a le Christ pour fondement aime trop une chose temporelle, et cet excès est un effet de la corruption de la concupiscence. D’où il arrive que si la grâce triomphe complètement de la corruption de la concupiscence, comme cela s’est fait dans la B. Vierge, il ne reste plus de place pour le péché véniel. Et puisque dans la mort cette concupiscence est totalement détruite et anéantie, les puissances de l’âme sont complètement soumises à la grâce, et le péché véniel est effacé. — Mais cette opinion est frivole en soi et dans sa cause. En soi parce qu’elle est contraire aux paroles des Pères et de l’Evangile qui ne peuvent s’entendre de la rémission des péchés véniels quant à la faute, comme le dit le Maître des sentences (4, dist. 21), parce que les choses légères aussi bien que les choses graves sont ainsi pardonnées dans l’autre monde. Quant à saint Grégoire (loc. cit.), il dit qu’il n’y a que les fautes légères qui soient remises après cette vie. Il ne suffit pas de dire, comme ils le font, que cela s’entend spécialement des fautes légères, dans la crainte qu’on ne pense que nous ne souffrirons aucune peine grave à leur sujet ; parce que la rémission de la peine détruit la gravité des souffrances plutôt que de l’établir. Elle est frivole aussi quant à sa cause. Car le défaut du corps tel qu’il existe à la fin de la vie ne détruit pas la corruption de la concupiscence, ou il ne diminue pas quant à la racine, mais quant à l’acte, comme on le voit à l’égard de ceux qui sont très infirmes. Il ne calme pas non plus les puissances de l’âme pour les soumettre à la grâce ; parce que les puissances sont tranquilles et soumises à la grâce, quand les facultés inférieures obéissent aux facultés supérieures qui se délectent dans la loi de Dieu ; ce qui ne peut avoir lieu dans cet état, puisque les actes des unes et des autres sont empêchés, à moins qu’on n’appelle calme l’absence de combat, comme cela arrive dans ceux qui dorment ; quoiqu’on ne dise cependant pas pour cela que le sommeil affaiblit la concupiscence, ou qu’il donne aux puissances de l’âme leur repos ou qu’il les soumet à la grâce. De plus en supposant que ce défaut affaiblisse radicalement la concupiscence et qu’il soumette à la grâce les puissances de l’âme, cela ne suffirait pas encore pour la purifier des fautes vénielles qu’elle aurait commise, quoique cela suffise pour les lui faire éviter à l’avenir. Car une faute actuelle, même vénielle, n’est pas remise sans un mouvement actuel de contrition, comme nous l’avons dit (4, dist. 17, quest. 2, art. 2, quest. 3, et suppl., quest. 2, art. 3), quelle que soit d’ailleurs son intensité habituelle. Or, il arrive quelquefois que l’on meurt en dormant, étant dans l’état de grâce après s’être endormi avec un péché véniel. Celui qui meurt ainsi ne peut faire un acte de contrition à l’égard du péché véniel qu’il a commis avant sa mort. On ne peut pas dire, comme ils font, que s’il ne s’est pas repenti en acte ou en intention, en général ou en particulier, il est tombé dans le péché mortel, parce que le péché véniel devient mortel quand on s’y complaît. Car toutes les fois qu’on se complaît dans le péché véniel il ne devient pas mortel (autrement tout péché véniel serait mortel, parce que tout péché véniel plaît puisqu’il est volontaire), mais il n’est mortel que quand cette complaisance se rapporte à la jouissance dans laquelle consiste toute la perversité humaine, quand nous jouissons des choses dont il ne faut qu’user, comme le dit saint Augustin (De Trin., liv. 10, chap. 10). Dans ce cas cette complaisance qui rend mortel le péché est une complaisance actuelle, parce que tout péché mortel consiste dans un acte. Mais il peut se faire que quelqu’un, après avoir commis un péché véniel, ne pense pas actuellement à obtenir le pardon de son péché ou à s’y complaire, mais qu’il pense, par exemple, qu’un triangle a trois angles égaux à deux angles droits, qu’il s’endorme et meure dans cette pensée. D’où il est évident que cette opinion est absolument irraisonnable. C’est pourquoi il faut dire avec d’autres, que le péché véniel est remis après cette vie par le feu du purgatoire à celui qui meurt en état de grâce ; parce que cette peine étant volontaire d’une certaine manière aura par la vertu de la grâce la puissance d’expier toutes les fautes qui sont compatibles avec la grâce elle-même (Dans son opuscule De malo, quest. 7, art. 11 ad 9 et 17, saint Thomas rétracte ou modifie ainsi ce qu’il avait écrit dans son Commentaire sur le Maître des sentences : Culpa non remittitur per pœnam, sed remittitur in purgatorio veniale quantùm ad culpam virtute gratiæ, non solùm secundùm quod est in habitu ; quia sic compatitur veniale peccatum ; sed prout exit in actum charitatis, detestantis veniale peccatum.).

Article 5 : Le feu du purgatoire délivre-t-il de la dette de la peine ?

Objection N°1. Il semble que le feu du purgatoire ne délivre pas de la dette de la peine. Car toute purification se rapporte à une souillure. Or, la peine n’implique pas une souillure. Donc le feu du purgatoire ne délivre pas de la peine.

Réponse à l’objection N°1 : Quoique la dette n’implique pas la souillure en elle-même, cependant elle s’y rapporte, parce qu’elle en provient comme de sa cause.

Objection N°2. Le contraire n’est purifié que par son contraire. Or, la peine n’est pas contraire à la peine. On n’est donc pas purifié de la peine que l’on doit par la peine du purgatoire.

Réponse à l’objection N°2 : Quoique la peine ne soit pas contraire à la peine elle est contraire à la dette que l’on a contractée ; car on est obligé de subir une peine par là même qu’on n’a pas subi celle qu’on devait endurer.

Objection N°3. Sur ces paroles (1 Cor., 3, 15) : Il sera lui-même sauvé, mais comme à travers le feu, la glose dit : Ce feu est la tentation de la tribulation dont il est écrit : La fournaise éprouve les vases du potier (Ecclésiastique, 27, 6). L’homme est donc délivré de toute peine par les peines de ce monde, du moins par la mort qui est la plus grande des peines et non par le feu du purgatoire.

Réponse à l’objection N°3 : Ces paroles de l’Ecriture renferment plusieurs sens. Or, par ce feu on peut entendre les tribulations présentes et les peines futures ; et les péchés véniels peuvent être purifiés par les unes et par les autres. Mais nous avons dit que la morte naturelle ne suffisait pas à cet égard (4, dist. 20, quest. 1, art. 1, quest. 3, dist. 3).

Mais ce qu’il y a de contraire c’est que la peine du purgatoire est plus grave que toutes les peines de ce monde, comme nous l’avons dit (art. 3). Or, par les peines satisfactoires qu’on endure en ce monde, on s’acquitte de la peine qu’on doit. Donc à plus forte raison par la peine du purgatoire.

Conclusion Le feu du purgatoire délivre de la peine que l’on doit.

Il faut répondre que celui qui est débiteur de quelqu’un est délivré de sa dette par là même qu’il paye ce qu’il doit. Et parce que la dette de la peine n’est rien autre chose que la peine qu’on doit, par là même qu’on souffre la peine qu’on devait on est quitte de sa dette ; et c’est en ce sens que la peine du purgatoire nous en délivre.

Article 6 : L’un est-il délivré de cette peine plutôt que l’autre ?

Objection N°1. Il semble que l’un ne soit pas délivré de cette peine plutôt qu’un autre. Car plus une faute est grave, et plus la dette est grande, plus aussi la peine infligée dans le purgatoire est violente. Car la proportion d’une peine légère à une faute légère est la même que celle d’une peine plus grande à une faute plus grande. Donc l’un est délivré de cette peine aussitôt qu’un autre.

Réponse à l’objection N°1 : La violence de la peine répond proprement à l’étendue de la faute, mais sa durée est proportionnée à la manière dont la faute est enracinée dans le sujet. Il peut donc se faire que celui qui souffre moins reste plus longtemps dans le purgatoire et réciproquement.

Objection N°2. Des mérites inégaux reçoivent dans le ciel et dans l’enfer des récompenses égales quant à la durée. Il semble donc qu’il en soit de même dans le purgatoire.

Réponse à l’objection N°2 : Le péché mortel qui mérite le supplice de l’enfer et la charité qui mérite le paradis sont établis et enracinés dans le sujet d’une manière immuable après cette vie. C’est pour cela que de part et d’autre la durée est la même pour tous. Mais il en est autrement du péché véniel qui est puni dans le purgatoire, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (art. 6) (Nicolaï ajoute à cet article un très grand nombre de citations pour prouver que la peine du purgatoire est celle du feu. Cette opinion est communément admise dans l’Eglise latine ; cependant les grecs au concile de Florence ne l’admirent pas. Ils voulaient que le purgatoire fût un lieu obscur, pénible, mais ils prétendaient qu’il n’y avait pas de feu ; ce qui ne fut pas condamné.).

Mais ce qu’il y a de contraire c’est la comparaison de l’Apôtre qui a marqué la différence des péchés véniels au moyen du bois, du foin et de la paille (2 Cor., chap. 3). Or, il est certain que le bois reste plus longtemps dans le feu que le foin et la paille. Donc un péché véniel est puni plus longtemps dans le purgatoire qu’un autre.

Conclusion L’un est délivré plutôt que l’autre des peines du purgatoire.

Il faut répondre qu’il y a des péchés véniels qui sont plus fortement attachés à l’âme que d’autres, selon que la volonté a pour eux plus d’inclination et qu’elle s’y fixe plus vivement. Et parce que les choses auxquelles on est plus attaché s’en vont plus lentement, il s’ensuit qu’il y en a qui sont tourmentés plus longtemps que d’autres dans le purgatoire, en raison de ce que leur volonté s’est plongée davantage dans le péché.

Supplément = 5ème partie

Question 102 : Du purgatoire (Les deux articles suivants sont placés par Nicolaï à la question 69 dont ils forment les articles 7 et 8. D’autres éditeurs les placent au commencement de la question précédente dont ils font la 100e du supplément.)

Article 1 : Y a-t-il un purgatoire après cette vie ? (Il est de foi que le purgatoire existe. On peut voir à ce sujet les décisions du concile de Florence (sess. ult.) et du concile de Trente (sess. 6, can. 30, sess. 22, chap. 2 et sess. 25, in decreto de Purgatorio).)

Objection N°1. Il semble qu’il n’y ait pas de purgatoire après cette vie. Car il est dit (Apoc., 14, 13) : Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur ; dès maintenant, dit l’Esprit, ils se reposeront de leurs travaux. Il n’y a donc plus d’action purificatoire après cette vie pour ceux qui meurent dans le Seigneur ; il n’y en a pas non plus pour ceux qui ne meurent pas en lui, parce qu’ils ne peuvent être purifiés. Il n’y a donc pas de purgatoire après cette vie.

Réponse à l’objection N°1 : Ce passage s’entend du travail des œuvres relativement au mérite et non du travail de la souffrance par rapport à la purification.

Objection N°2. Ce que la charité est à la récompense éternelle le péché mortel l’est au supplice éternel. Or, ceux qui meurent dans le péché mortel sont immédiatement en proie au supplice éternel. Donc ceux qui meurent dans l’état de grâce obtiennent immédiatement leur récompense et par conséquent il n’y a plus pour eux de purgatoire après cette vie.

Réponse à l’objection N°2 : Le mal n’a pas une cause parfaite, mais il provient de défauts particuliers, tandis que le bien ne vient que d’une cause parfaite, comme le dit saint Denis (De div. nom., chap. 4, part. 4, lect. 22). C’est pour cela que tout défaut empêche la perfection du bien ; tandis que tout bien n’empêche pas la consommation du mal ; parce que le mal n’existe jamais sans quelque bien. C’est pourquoi le péché véniel empêche celui qui a la charité de parvenir au bien parfait, c’est-à-dire à la vie éternelle, tant qu’il n’est pas purifié ; au lieu que le péché mortel ne peut être empêché par un bien qui lui est adjoint de conduire immédiatement au dernier des maux.

Objection N°3. Dieu qui est souverainement miséricordieux est plus porté à récompenser les bonnes actions qu’à punir les mauvaises. Or, comme ceux qui sont en état de grâce font de mauvaises actions qui ne méritent pas le supplice éternel ; de même ceux qui sont dans le péché mortel produisent quelquefois des actions qui sont bonnes dans leur genre et qui ne sont pas dignes de la récompense éternelle. Donc puisque ces biens ne sont pas récompensés dans ceux qui doivent être damnés après cette vie et que ces maux ne doivent pas être non plus punis, il s’ensuit, etc.

Réponse à l’objection N°3 : Celui qui tombe dans le péché mortel frappe de mort toutes les bonnes œuvres qu’il a faites auparavant ; et les choses qu’il a fait étant dans cet état sont des œuvres mortes ; parce qu’en offensant Dieu il mérite de perdre tous les biens qu’il tient de lui. Aussi après cette vie il n’y a aucune récompense pour celui qui meurt dans le péché mortel ; tandis qu’il reste quelquefois une peine pour celui qui meurt dans la charité, laquelle n’efface pas toujours le mal qu’elle trouve, mais seulement celui qui lui est contraire.

Mais au contraire. Il est dit (2 Mach., 12, 46) : C’est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts afin qu’ils soient délivrés de leurs péchés. Or, on ne doit pas prier pour les morts qui sont dans le ciel, parce qu’ils n’en ont nullement besoin ; on ne doit pas non plus le faire pour ceux qui sont dans l’enfer, parce qu’ils ne peuvent être délivrés de leurs péchés. Donc après cette vie il y en a qui n’ont pas encore été délivrés de leurs péchés et qui peuvent l’être. Ceux-là ont la charité sans laquelle on n’obtient pas la rémission de ses fautes ; parce que la charité couvre tous les délits (Ps. 10, 12), et c’est pour cela qu’ils ne subiront pas la mort éternelle ; car celui qui vit et qui croit en moi ne mourra pas éternellement (Jean, 11, 26). Ils ne seront cependant admis à la gloire qu’autant qu’ils auront été purifiés ; car rien d ’immonde n’y parviendra comme on le voit (Apoc., chap. 22). Il y a donc après cette vie une purification.

Saint Grégoire de Nysse dit (æquival. in orat. De iis qui in fide dorm., à med.) : Si quelqu’un qui est un ami du Christ n’a pu absolument se purifier de ses fautes en cette vie, une fois qu’il est sorti de ce monde il est délivré par le feu du purgatoire. Il y a donc après cette vie une purification.

Conclusion Il est contraire à la foi catholique de nier qu’il y ait un purgatoire pour les âmes des fidèles qui sont sorties de ce monde en état de grâce.

Il faut répondre que d’après ce qui a été dit plus haut (4, dist. 14, quest. 2, art. 1, quest. 2 et 3 et 3a pars, quest. 86, art. 4 et 5, et suppl. quest. 12, art. 1), il est assez évident qu’il y a un purgatoire après cette vie. Car quand le péché est effacé par la contrition, la dette de la peine n’est pas absolument détruite ; les péchés véniels ne sont pas non plus toujours remis avec les péchés mortels ; et la justice exige que le péché reçoive la peine qui lui est due. Il faut donc que celui qui meurt après avoir eu la contrition de son péché et après en avoir reçu l’absolution, mais avant d’avoir satisfait comme il le doit, soit puni après cette vie. C’est pourquoi ceux qui nient le purgatoire parlent contre la justice divine. C’est pour cela que c’est une chose erronée et contraire à la foi. Aussi après ces paroles que nous avons citées saint Grégoire de Nysse ajoute : C’est là ce que nous prêchons en suivant le dogme de la vérité et c’est aussi ce que nous croyons ; l’Eglise universelle l’enseigne également en priant pour les morts afin qu’ils soient délivrés de leurs péchés ; ce qui ne peut s’entendre que de ceux qui sont dans le purgatoire. Or, quiconque résiste à l’autorité de l’Eglise devient hérétique.

Article 2 : Le lieu où les âmes sont purifiées est-il le même que celui où les damnés sont punis ?

Objection N°1. Il semble que lieu où les âmes sont purifiées ne soit pas le même que celui où les damnés sont punis. Car la peine des damnés est éternelle, comme on le voit (Matth., 25, 46) : Ils iront au feu éternel. Or, le feu du purgatoire n’existe que pour un temps, comme le dit le Maître des sentences (Sent. 4, dist. 21). Donc les uns et les autres ne sont pas simultanément punis par le même feu, et par conséquent il faut que ces lieux soient distincts.

Réponse à l’objection N°1 : Le feu du purgatoire est éternel quant à sa substance, mais il est temporel quant à l’effet ou à la purification qu’il produit.

Objection N°2. La peine de l’enfer est appelée de plusieurs manières ; ainsi on l’appelle feu, soufre, esprit des tempêtes (Ps., 10). Or, la peine du purgatoire n’est désignée que par un seul nom, le feu. Ils ne sont donc pas punis par le même feu et dans le même lieu.

Réponse à l’objection N°2 : La peine de l’enfer existe pour affliger ; c’est pour cela qu’on le désigne sous les noms de toutes les choses qui nous causent ordinairement de l’affliction ici-bas. Au contraire la peine du purgatoire existe principalement pour purifier les restes du péché : c’est pour cela qu’on n’attribue au purgatoire que la peine du feu, parce que le feu a la vertu de purifier et de consumer.

Objection N°3. Hugues de Saint-Victor dit (De sacram., liv. 2, part. 16, chap. 4) : Il est probable qu’ils sont punis dans ces lieux où ils ont commis leur faute. Saint Grégoire raconte aussi dans ses dialogues (liv. 4, chap. 40) que Germain, évêque de Capoue, trouva Paschase (Paschase, diacre de l’Eglise romaine, qui mourut en 512. Ce qui donna lieu à cette histoire, c’est que dans le schisme de 498, il soutint le parti de l’antipape Laurent contre Symmaque. (Voyez Baronius, ad an. 498.)) qui était purifié dans les bains. Il ne sont donc pas purifiés dans l’enfer, mais en ce monde.

Réponse à l’objection N°3 : Cette raison repose sur ce qui a lieu d’après une dispense particulière et non d’après la loi commune.

Mais c’est le contraire. Saint Grégoire dit (id hab. August., De civ. Dei, liv. 1, chap. 8 ad fin.) : que comme dans le même feu l’or brille et la paille plume ; ainsi le même feu brûle le pécheur et purifie l’élu. Donc le feu du purgatoire et de l’enfer est le même, et par conséquent ils sont dans le même lieu.

Les justes de l’ancienne loi ont été avant l’avènement du Christ dans un lieu plus noble que celui où sont maintenant purifiées les âmes après la mort ; parce qu’il n’y avait pas là de peine sensible. Or, ce lieu était uni à l’enfer où il était le même que l’enfer ; autrement quand le Christ est descendu aux limbes on ne dirait pas qu’il est descendu aux enfers. Le purgatoire est donc dans le même lieu ou près de l’enfer.

Conclusion D’après la loi ordinaire le lieu où les âmes sont purifiées est uni à celui où les damnés sont punis.

Il faut répondre que sur le lieu du purgatoire on ne trouve rien de positif dans l’Ecriture et qu’on ne peut pas à ce sujet donner des raisons convaincantes. Mais probablement et d’après ce qui s’accorde le mieux avec les écrits des Pères et la révélation faite à un grand nombre, il y a deux sortes de lieux de purification. L’un d’après la loi commune. En ce sens le lieu du purgatoire est un lieu inférieur, joint à l’enfer, de telle sorte que c’est le même feu qui tourmente les damnés en enfer et qui purifie les justes dans le purgatoire : bien que les damnés doivent être placés dans des lieux inférieurs selon l’infériorité de leurs mérites. L’autre lieu est un lieu de purification qui est tel en vertu d’une dispense. C’est ainsi que quelquefois nous voyons qu’il y en a qui ont été punis en divers lieux, soit pour l’instruction des vivants, soit en faveur des morts, afin que leurs souffrances étant connues des vivants elles soient adoucies par les suffrages de l’Eglise. Cependant il y en a qui disent que d’après la loi commune le lieu du purgatoire est où l’homme pèche. Ce qui ne paraît pas probable ; parce que l’homme peut être puni simultanément pour les péchés qu’il a commis en divers lieux. D’autres prétendent qu’ils sont punis au-dessus de nous d’après la loi commune ; parce qu’ils tiennent le milieu entre nous et Dieu quant à l’état ; mais cela ne signifie rien parce qu’ils ne sont pas punis pour ce qui les met au-dessus de nous, mais pour ce qu’il y a d’infirme en eux, c’est-à-dire le péché.

FIN DE LA SOMME THEOLOGIQUE DE SAINT THOMAS D’AQUIN.

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