Summa Theologiae (page 95)
IIIa, Question 40 — LE GENRE DE VIE DU CHRIST (suite)
Article 2 ‒ Le Christ devait-il mener une vie austère ?
Objections :
1. Le Christ a prêché la perfection beaucoup plus que Jean Baptiste. Mais celui-ci a mené une vie austère afin de provoquer les hommes par son exemple à la vie parfaite. Saint Matthieu (3, 4) nous dit : "Il portait un vêtement de poils de chameau et une ceinture de cuir autour des reins ; et il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage." saint Jean Chrysostome commente ainsi ce verset : "Il était étonnant de voir une telle endurance dans un corps humain, c'est ce qui attirait le plus les Juifs." Il semble donc que cette austérité aurait convenu bien davantage au Christ.
2. L'abstinence est ordonnée à la continence, selon Osée (4, 10) : "Ils mangeront et ne seront pas rassasiés ; ils se prostitueront, mais sans s'accroître." Or le Christ a gardé lui-même la continence et a proposé aux autres de l'observer, lorsqu'il dit (Mt 19, 12) : "Il y a des eunuques qui le sont volontairement en vue du Royaume des Cieux ; qui peut comprendre, qu'il comprenne !" Il semble donc que le Christ aurait dû lui-même, avec ses disciples, mener une vie austère.
3. Il semble ridicule de commencer par mener une vie sévère pour en revenir vers plus de relâchement ; car en peut dire alors (Lc 14, 30) : "Cet homme a commencé par bâtir et n'a pas pu achever." Or le Christ a mené une vie très sévère après son baptême, demeurant au désert et jeûnant quarante jours et quarante nuits. Il ne semble pas normal qu'après une si grande rigueur, il soit revenu à la vie de tout le monde.
Cependant :
Il y a cette affirmation (Mt 11, 19) : "Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant..."
Conclusion :
On l'a dit à l'Article précédent, il était conforme au but de l'Incarnation que le Christ ne mène pas la vie solitaire, mais vive parmi les hommes. Or il convient souverainement que celui qui vit parmi d'autres se conforme à leur genre de vie, selon l'Apôtre (1 Co 9, 22) : "Je me suis fait tout à tous." C'est pourquoi il était souverainement convenable que le Christ fasse comme tout le monde en matière de nourriture et de boisson. Aussi saint Augustin écrit-il : "On disait que Jean ne mangeait pas, ne buvait pas, parce qu'il ne se nourrissait pas comme les Juifs. Donc, si le Seigneur n'avait pas fait comme eux, on n'aurait pas dit de lui, par comparaison, qu'il était mangeur et buveur."
Solutions :
1. Dans son genre de vie, le Seigneur a donné l'exemple de la perfection en tout ce qui se rapporte essentiellement au salut. Ce n'est pas le cas de l'abstinence dans la nourriture et la boisson, selon saint Paul (Rm 14, 17) : "Le règne de Dieu n'est pas dans le manger et le boire." Et sur la parole (Mt 11, 19) : "La sagesse de Dieu a été justifiée par ses enfants", saint Augustin donne ce commentaire : "Parce que les saints Apôtres ont compris que le règne de Dieu ne consiste pas dans le manger et le boire mais dans une parfaite égalité d'âme", eux que l'abondance n'enfle pas et que la disette ne déprime pas. Et il dit encore : "En tout cela ce n'est pas l'usage des biens qui est coupable, mais la sensualité de celui qui en use." Les deux façons de vivre sont licites et louables : qu'on observe l'abstinence en se séparant de la compagnie des hommes, ou que, dans leur société, on vive comme tout le monde. Et c'est pourquoi le Seigneur a voulu donner aux hommes l'exemple de ces deux genres de vie.
Quant au Baptiste, dit saint Jean Chrysostome : "Il ne pouvait montrer autre chose que sa vie et sa justice ; tandis que le Christ avait en outre le témoignage de ses miracles. Laissant donc à Jean le prestige de son jeûne, il a suivi un chemin contraire : il a pris place à la table des publicains, il y a mangé et il y a bu".
2. Comme les autres hommes obtiennent par l'abstinence le pouvoir de garder la continence, de même le Christ, en lui-même et en ses disciples, dominait la chair par la vertu de sa divinité. Aussi comme il est écrit (Mt 9, 4) : "Les pharisiens et les disciples de Jean jeûnaient, mais non les disciples du Christ" ; saint Bède dit à ce propos : "Jean ne buvait ni vin ni boisson fermentée, parce que l'abstinence augmente le mérite de celui qui ne trouvait aucune aide dans sa nature. Mais le Seigneur, qui possédait par nature le pouvoir de remettre les péchés, pourquoi aurait-il éloigné ceux qu'il était capable de rendre plus purs que les abstinents ?"
3. Selon saint Jean Chrysostome : "Pour que tu apprennes comme est grand le bienfait du jeûne, comment il est un bouclier contre le diable, et combien après le baptême il faut s'adonner non à l'intempérance mais au jeûne, lui-même a jeûné, non qu'il en eût besoin, mais pour nous former. Mais il n'a pas poussé son jeûne plus loin que Moïse et Élie, afin que son incarnation ne parût pas incroyable".
Saint Grégoire le Grand donne cette explication mystique : "On observe le chiffre quarante dans le jeûne à l'exemple du Christ, parce que la vertu du décalogue atteint sa plénitude dans les quatre évangiles, car quatre fois dix donne quarante. Ou bien, c'est parce que nous subsistons grâce aux quatre éléments dans ce corps mortel, dont la volonté s'oppose aux préceptes du Seigneur que nous recevons du décalogue."
Selon saint Augustin : "Toute l'initiation à la sagesse, qui a pour but l'instruction de l'homme, consiste à distinguer le Créateur et la créature. Le Créateur, c'est la Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit. Quant aux créatures, il en est d'invisibles, comme l'âme. A l'invisible convient le chiffre trois, car il nous est prescrit d'aimer Dieu triplement : de tout notre coeur, de toute notre âme, et de tout notre esprit". Au visible, comme le corps, convient le chiffre quatre, à cause du chaud, du froid, de l'humide et du sec." Et le chiffre dix, qui suggère toute la connaissance, multiplié par quatre, chiffre de la complexion corporelle, donne le chiffre quarante. Voilà pourquoi l'on célèbre quarante jours le temps que nous passons dans les gémissements et l'affliction."
Et pourtant il n'a pas été anormal qu'après avoir jeûné au désert, le Christ soit revenu à la vie ordinaire. Car cela convenait au genre de vie selon laquelle on transmet le fruit de sa contemplation, genre de vie qu'il a adopté pour vaquer d'abord à la contemplation et ensuite descendre à l'action publique en vivant avec les autres hommes. C’est ce qui fait dire à saint Bède : "Le Christ a jeûné pour que tu ne te détournes pas du précepte. Il a mangé avec les pécheurs pour qu'en voyant sa miséricorde tu reconnaisses son pouvoir."
Article 3 ‒ Le Christ devait-il vivre en ce monde en étant méprisé, ou bien riche et honoré ?
Objections :
1. Le Christ aurait dû adopter la vie la plus souhaitable. Mais la plus souhaitable est celle qui tient le milieu entre la richesse et la pauvreté. Car il est écrit (Pr 30, 8) : "Ne me donne ni pauvreté ni richesse, mais seulement ce qui est nécessaire pour vivre." Donc le Christ n'aurait pas dû mener une vie pauvre, mais une vie modeste.
2. Les richesses extérieures sont au service du corps, pour le nourrir et le vêtir. Mais le Christ, sur ce point, a mené la vie ordinaire des gens qu'il fréquentait. Il semble donc que même sur le chapitre des richesses et de la pauvreté, il aurait dû mener la vie de tout le monde, et non pratiquer une pauvreté extrême.
3. Le Christ a proposé aux hommes avant tout un exemple d'humilité, lui qui a dit (Mt 11, 9) : "Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur." Mais c'est surtout en matière de richesses que l'humilité est recommandée, aussi saint Paul écrit-il (1 Tm 6, 17) : "Prescris aux riches de ce monde de ne pas juger de haut."
Cependant :
On trouve en saint Matthieu (8, 20) : "Le Fils de l'homme n'a pas de lieu où reposer la tête." Comme s'il disait, selon saint Jérôme : "Pourquoi veux-tu me suivre pour les richesses et les profits du siècle, quand ma pauvreté est si grande que je n'ai pas le moindre petit asile, et que le toit qui m'abrite n'est pas à moi ?" Et sur cette parole (Mt 17, 26) : "Pour éviter de les scandaliser, va à la mer jeter l'hameçon", saint Jérôme écrit : "Même dans son sens littéral, l'épisode édifie le lecteur : il découvre que la pauvreté du Seigneur était si grande qu'il n'a pas de quoi payer le tribut pour lui-même et son Apôtre."
Conclusion :
Il convenait au Christ de mener une vie pauvre en ce monde :
- 1° Parce que cela s'accordait avec l'office de la prédication pour lequel il dit être venu (Mc 1, 38) : "Allons dans les bourgs et les cités voisines pour que j'y prêche, car c'est pour cela que je suis venu." Or il faut que les prédicateurs de la parole de Dieu, pour se consacrer totalement à la prédication, soient totalement affranchis du souci des affaires séculières. Cela est impossible à ceux qui possèdent des richesses. C'est pourquoi lorsqu'il envoie ses Apôtres prêcher, le Seigneur leur dit (Mt 10, 9) : "Ne possédez ni or ni argent." Et les Apôtres disent eux-mêmes (Ac 6, 2) : "Il ne faut pas que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables."
- 2° De même qu'il a assumé la mort corporelle pour nous conférer la vie spirituelle, de même a-t-il supporté la pauvreté corporelle pour nous accorder les richesses spirituelles, comme dit saint Paul (2 Co 8, 9) : "Vous connaissez la libéralité de notre Seigneur Jésus Christ qui pour nous s'est fait pauvre, de riche qu'il était, afin de nous enrichir par sa pauvreté."
- 3° Parce que, s'il avait possédé des richesses, on aurait pu attribuer sa prédication à la cupidité. Aussi saint Jérôme écrit-il que, si les disciples avaient eu des richesses "ils auraient semblé prêcher non pour le salut des hommes, mais pour le gain". Et le même motif aurait valu pour le Christ.
- 4° Afin que la vertu de sa divinité se montre d'autant mieux que sa pauvreté semblait l'abaisser davantage. Aussi est-il dit dans un sermon du Concile d'Ephèse : "Il a choisi tout ce qu'il y avait de pauvre et de vil, tout ce qu'il y avait de modeste et d'obscur, pour faire reconnaître que sa divinité avait transformé le monde. C'est pourquoi il a choisi une mère pauvre, et une patrie plus pauvre encore. Voilà ce que la crèche te fait comprendre."
Solutions :
1. La surabondance de richesses et la mendicité sont à éviter par ceux qui veulent vivre vertueusement, en tant qu'elles sont des occasions de pécher, car l'abondance de richesses est une occasion d'orgueil, tandis que la mendicité expose à voler, à mentir ou même à se parjurer. Mais parce que le Christ n'était pas capable de péché, il n'a pas évité ces extrêmes pour la même raison qui les faisait éviter à Salomon, auteur des Proverbes. Cependant toute mendicité n'est pas occasion de voler et de se parjurer, comme Salomon semble le sous-entendre dans ce passage, mais seulement celle que l'on subit malgré soi, si bien que l'on vole et que l'on se parjure pour l'éviter. Mais la pauvreté volontaire ne présente pas ce danger, et c'est elle que le Christ a choisie.
2. On peut vivre comme tout le monde en matière de nourriture et de vêtements non seulement en possédant des richesses, mais aussi en recevant des riches le nécessaire. C'est ce qui s'est produit pour le Christ. Saint Luc nous dit en effet (8, 2-3) que des femmes suivaient le Christ "et l'aidaient de leurs ressources". Ainsi que saint Jérôme Il l'écrit : "C'était un usage chez les Juifs, et personne n'eût jugé coupable cette ancienne coutume, que des femmes prennent sur leur fortune pour donner à leurs guides spirituels nourriture et vêtement. Saint Paul rappelle qu'il a rejeté cet usage parce qu'il aurait pu scandaliser chez les peuples païens." Ainsi donc on pouvait suivre la manière commune de vivre sans se charger d'un souci qui aurait entravé, comme la possession des richesses, la tâche de la prédication.
3. Chez celui qui est pauvre par nécessité, l'humilité n'est pas d'un grand mérite. Mais chez celui qui pratique la pauvreté volontaire, comme le Christ, la pauvreté est elle-même l'indice de la plus profonde humilité.
Article 4 ‒ Le Christ devait-il vivre selon la loi ?
Objections :
1. La loi prescrivait de ne faire aucun travail le jour du sabbat, comme "Dieu qui, le septième jour, s'était reposé de tout son travail" (Gn 2, 2). Mais le Christ a guéri un homme le jour du sabbat et lui a ordonné d'emporter son grabat. Il apparaît donc qu'il ne vivait pas conformément à la loi.
2. Selon les Actes (1, 1) : "Jésus se mit à agir et à enseigner". Et lui-même a enseigné (Mt 15, 11) que "tout ce qui entre dans la bouche ne souille pas l'homme", ce qui est contraire au précepte de la loi qui déclarait impurs ceux qui avaient mangé ou touché certains animaux, comme on le voit au chapitre 11 du Lévitique. Il semble donc que le Christ ne vivait pas conformément à la loi.
3. On porte le même jugement sur celui qui accomplit une action et sur celui qui l'approuve, selon saint Paul (Rm 1, 32). Mais le Christ a été d'accord avec ses disciples qui enfreignaient la loi en arrachant des épis le jour du sabbat, car il les excusait, comme on le voit en saint Matthieu (12, 1-8).
Cependant :
Il y a cette parole du Seigneur en saint Matthieu (5, 17) : "Ne croyez pas que je sois venu abolir la Loi et les Prophètes", ce que saint Jean Chrysostome commente ainsi : "Le Christ a accompli la loi, d'abord en ne transgressant aucune de ses prescririons, ensuite en justifiant par la foi ce que la lettre de la loi ne pouvait pas faire."
Conclusion :
Le Christ a mené une vie entièrement conforme aux préceptes de la loi. En signe de cela, il a voulu être circoncis, car la circoncision équivaut à professer qu'on accomplira la loi, selon saint Paul (Ga 5, 3) : "J'atteste à tout homme qui se fait circoncire qu'il est tenu d'accomplir toute la loi."
Or le Christ a voulu vivre conformément à la loi.
- 1° Pour approuver la loi ancienne.
- 2° Pour, en l'observant, la porter en lui-même à sa consommation et à son terme, et se montrer lui-même comme étant la fin assignée à la loi.
- 3° Pour enlever aux Juifs un prétexte à le calomnier.
- 4° Afin de libérer les hommes de l'esclavage de la loi, selon cette parole (Ga 4, 5) : "Dieu a envoyé son Fils né sous la loi pour qu'il rachète ceux qui étaient sujets de la loi."
Solutions :
1. Sur ce point, le Seigneur s'excuse de trois façons d'avoir transgressé la loi.
- 1° Le précepte de sanctifier le sabbat n'interdit pas un ouvrage divin, mais un ouvrage humain car, bien que Dieu ait cessé le septième jour de produire des créatures nouvelles, il est toujours à l'oeuvre pour la conservation et le gouvernement du monde. Or, faire des miracles était bien, de la part du Christ, une oeuvre divine. Aussi dit-il lui-même (Jn 5, 17) : "Mon Père est à l'oeuvre jusqu'à présent, et moi aussi."
- 2° Ce précepte n'interdisait pas les oeuvres nécessaires au salut, même à celui du corps. Aussi Jésus demanda-t-il (Lc 13, 15) : "Chacun de vous ne détache-t-il pas de la mangeoire son boeuf ou son âne pour le mener boire ?" Et il dit plus loin (14, 5) : "Lequel d'entre vous, si son âne ou son boeuf tombe dans un puits ne l'en retire pas le jour du sabbat ?" Or, il est évident que les miracles du Christ avaient pour but le salut du corps et de l'âme.
- 3° Ce précepte n'interdisait pas les oeuvres qui rassortissaient au culte divin. C'est pourquoi il dit (Mt 12, 5) : "Ne lisez-vous pas, dans la loi, qu'à chaque sabbat les prêtres, dans le Temple, enfreignent la loi du sabbat sans être coupables ?"
Il est donc évident que le Christ ne violait pas le sabbat, bien que ce fût le reproche que les Juifs lui faisaient faussement, d'après Jean (9, 16) : "Cet homme ne vient pas de Dieu, puisqu'il n'observe pas le sabbat."
2. Par ces paroles, le Christ a voulu montrer que l'homme n'est pas souillé dans son âme par certains aliments en raison de leur nature, mais en raison de leur symbolisme. Saint Augustin écrit à ce sujet : "Si l'on nous demande au sujet du porc ou de l'agneau, s'il est pur par nature, nous répondons que toute créature de Dieu est bonne, mais en raison de leur symbolisme, l'agneau est pur, le porc est impur."
3. Même les disciples qui, ayant faim, arrachaient des épis, étaient excusés d'enfreindre la loi, à cause de leur faim qui les y contraignait ; de même David n'avait pas transgressé la loi quand, poussé par la faim, il avait mangé les pains sacrés qui étaient interdits.
IIIa, Question 41 — LA TENTATION DU CHRIST
Question 41 : LA TENTATION DU CHRIST
1. Était-il convenable que le Christ fût tenté ? - 2. Le lieu de la tentation. - 3. Son moment. - 4. Le genre et l'ordre des tentations.
Article 1 ‒ Était-il convenable que le Christ fût tenté ?
Objections :
1. Tenter, c'est faire une expérience, ce qu'on ne fait que pour une chose inconnue. Mais la vertu du Christ était connue des démons eux-mêmes, puisqu'on lit en saint Luc (4, 41) : "Il ne laissait pas les démons parler, parce qu'ils savaient qu'il était le Christ." Donc il apparaît que la tentation du Christ ne se justifiait pas.
2. "Le Christ est apparu afin de ruiner les oeuvres du démon" (1 Jn 3, 8). Mais ruiner ses oeuvres est tout autre chose que les subir. Ainsi semble-t-il étrange que le Christ ait subi la tentation démoniaque.
3. La tentation vient de la chair, du monde ou du démon. Mais Jésus, qui n'a été tenté ni par la chair ni par le monde, ne devait pas non plus l'être par le démon.
Cependant :
Il est écrit (Mt 4, 1) : "Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour y être tenté par le diable."
Conclusion :
C'est le Christ qui a voulu être tenté :
- 1° Pour nous fournir un secours contre la tentation. C'est ainsi que saint Grégoire le Grand nous dit : "Il n'était pas indigne de notre Rédempteur de vouloir être tenté, lui qui était venu pour être mis à mort ; de la sorte il vaincrait nos tentations par les siennes, comme il a triomphé de notre mort par la sienne."
- 2° Pour notre sauvegarde, afin que personne, si saint soit-il, ne se juge en sécurité et à l'abri de toute tentation. Aussi a-t-il voulu être tenté après le baptême, dit saint Hilaire, parce que "les tentations du diable s'acharnent surtout contre les sanctifiés, car c'est sur les saints qu'il désire le plus remporter la victoire". D'où la parole de l'Ecclésiastique (2, 1) : "Mon fils, si tu entreprends de servir Dieu, demeure dans la justice et la crainte, et prépare ton âme à la tentation."
- 3° Pour nous donner l'exemple, c'est-à-dire nous apprendre comment vaincre les tentations du diable. Saint Augustin écrit : "Le Christ s'offrit au démon pour être tenté, afin d'être le médiateur qui nous ferait surmonter nos tentations non seulement par son aide, mais aussi par son exemple."
- 4° Pour nous donner confiance en sa miséricorde : "Nous n'avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses : il a été tenté en toutes choses, comme nous, à l'exception du péché" (He 4, 15).
Solutions :
1. Selon saint Augustin : "Les démons ont connu le Christ dans la mesure où il l'a voulu, non par le fait qu'il est la vie éternelle, mais par certains effets temporels de sa puissance" qui leur faisait plus ou moins conjecturer qu'il était le Fils de Dieu. Mais d'autre part, voyant en lui des signes de la faiblesse humaine, ils n'en étaient pas sûrs. Et c'est pourquoi le démon a voulu le tenter. Saint Matthieu (4, 2) le signale en disant : "Quand il eut faim, le tentateur s'approcha de lui."
En effet, dit saint Hilaire : "Le diable n'aurait pas osé tenter le Christ, s'il n'avait pas reconnu ce qui est propre à l'homme dans la faiblesse de la faim". Et cela se voit bien à la manière dont le démon l'a tenté, en disant : "Si tu es le Fils de Dieu..." Ce que saint Ambroise de Milan explique ainsi : "Que signifie cette entrée en matière, sinon qu'il savait que le Fils de Dieu viendrait, mais sans se douter qu'il viendrait dans la faiblesse du corps humain ?"
2. Oui, le Christ venait ruiner les oeuvres du démon, non en agissant avec puissance mais plutôt en souffrant de la part du démon et de ses membres, de façon à vaincre "non par la puissance de Dieu mais par la justice" dit saint Augustin. Et c'est pourquoi il faut distinguer, dans la tentation du Christ, ce qu'il a fait par sa propre volonté, et ce qu'il a souffert du diable. Qu'il se soit présenté au tentateur était volontaire. Aussi est-il écrit (Mt 4, 1) : "Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour y être tenté par le diable."
Saint Grégoire le Grand explique qu'il faut l'entendre de l'Esprit Saint en ce sens que "celui-ci le conduirait là où l'esprit malin le trouverait pour le tenter". Mais c'est du diable qu'il souffrit d'être emporté soit sur le pinacle du Temple, soit sur une haute montagne. Et il n'est pas étonnant, ajoute saint Grégoire, "qu'il ait permis de le conduire sur la montagne à celui qui permettrait aux membres de son corps de le crucifier". Et l'on comprend qu'il ait été enlevé par le diable en ce sens qu'il n'a pas subi de contrainte, mais qu'il le suivait "pour rejoindre le lieu de la tentation", dit Origène : "comme un athlète qui s'avance librement".
3. Selon l'Apôtre (He 4, 15) : "Le Christ voulut être tenté en toutes choses, mais sans pécher." La tentation qui vient de l'ennemi peut être sans péché, car elle n'est qu'une suggestion extérieure. La tentation qui vient de la chair ne peut pas être sans péché parce qu'elle a pour cause le plaisir et la convoitise. Et, dit saint Augustin : "Il y a du péché lorsque la chair convoite contre l'esprit". C'est pourquoi le Christ a bien voulu être tenté par l'ennemi, mais non par la chair.
Article 2 ‒ Le lieu de la tentation
Objections :
1. Le Christ a voulu être tenté, on vient de le dire, pour nous donner l'exemple. Mais on doit proposer l'exemple de façon manifeste, pour qu'il forme les intéressés. Le Christ n'aurait donc pas dû être tenté dans le désert.
2. Saint Jean Chrysostome dit : "Que le diable s'obstine surtout à tenter ceux qu'il voit solitaires. Aussi, à l'origine, a-t-il tenté la femme lorsqu'il l'a trouvée sans son mari". Il apparaît ainsi qu'en allant au désert pour y être tenté, le Christ s'est exposé à la tentation. Donc, puisque sa tentation est notre modèle, il semble que nous devrions aussi aller au-devant des tentations. Ce qui semble périlleux, puisque nous devons plutôt en éviter les occasions.
3. Pour la deuxième tentation, saint Matthieu (4, 5) nous dit : "Le diable emporta le Christ dans la cité sainte et le plaça sur le pinacle du Temple", qui n'était pas dans le désert. Donc celui-ci ne fut pas le seul lieu de la tentation.
Cependant :
On lit en saint Marc (2, 13) : "Jésus demeurait quarante jours et quarante nuits dans le désert, et il était tenté par Satan."
Conclusion :
Comme nous l'avons dit à l'Article précédent, le Christ s'est présenté volontairement au diable pour être tenté, de même qu'il devait se présenter volontairement à ses membres pour être mis à mort ; autrement le diable n'aurait pas pu l'aborder. Et le diable s'attaque davantage à celui qui est solitaire parce que, dit l'Ecclésiaste (4, 12), "là où un homme seul est vaincu, deux tiennent bon". Et c'est pourquoi le Christ s'en est allé au désert, comme sur un terrain de combat, pour y être tenté par le diable. Aussi saint Ambroise de Milan dit-il : "Jésus était conduit dans le désert à dessein pour provoquer le diable, car si celui-ci n'avait pas combattu, le Seigneur n'aurait pas vaincu." Il ajoute encore d'autres motifs : "Il l'a fait pour réaliser le mystère, en délivrant de l'exil Adam", qui avait été chassé du paradis dans le désert, "et pour donner l'exemple, en montrant que le diable jalouse ceux qui s'efforcent de progresser".
Solutions :
1. C'est par la foi que le Christ est proposé à nous tous en exemple, selon l'épître aux Hébreux (12, 2) : "Fixons nos regards sur l'auteur de notre foi, qui la mène à sa perfection." Or la foi "vient de ce qu'on entend" (Rm 10, 17), non de ce qu'on voit ; au contraire, il est dit en saint Jean (20, 29) : "Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru." Et c'est pourquoi, pour nous servir d'exemple, la tentation du Christ n'avait pas besoin d'être vue par les hommes, il suffisait qu'elle leur soit racontée.
2. Il y a deux sortes d'occasions de tentation. L'une vient de l'homme, par exemple lorsque l'on s'approche du péché en n'évitant pas les occasions de pécher. Et il faut éviter de telles occasions, selon ce qui est dit à Lot (Gn 19, 17) : "Ne t'arrête pas dans toute la région qui entoure Sodome." Une autre sorte d'occasion vient du diable qui "jalouse ceux qui s'efforcent de progresser", selon saint Ambroise de Milan. Et cette occasion-là, il ne faut pas l'éviter. Selon saint Jean Chrysostome : "Le Christ n'est pas le seul à être conduit au désert par l'Esprit, mais il y a aussi tous les fils de Dieu qui ont le Saint-Esprit. Car ils ne se contentent pas de rester oisifs, mais l'Esprit Saint nous presse d'entreprendre une grande oeuvre ; c'est cela, être au désert pour le démon, car on n'y trouve pas l'injustice où le démon se complaît. Et de même, toute oeuvre bonne est un désert pour la chair et le monde, parce qu'elle n'est pas conforme à la volonté de la chair et du monde." Offrir au démon une telle occasion de tentation est sans danger parce que le secours du Saint-Esprit, auteur de toute oeuvre parfaite, triomphe des assauts du démon jaloux.
3. Pour certains, toutes les tentations ont eu lieu au désert. Certains d'entre eux disent que le Christ a été emmené dans la cité sainte en imagination, et non réellement. D'après d'autres, la cité sainte elle-même, Jérusalem, serait le désert parce qu'elle avait été abandonnée par Dieu. Mais cela n'est pas nécessaire. Saint Marc dit qu'au désert Jésus était tenté par le diable, mais il ne dit pas que ce fut seulement au désert.
Article 3 ‒ Le moment de la tentation
Objections :
1. Nous avons vu plus haut qu'il ne convenait pas au Christ de mener une vie austère. Mais qu'il n'ait rien mangé pendant quarante jours et quarante nuits est d'une austérité extrême car, dit saint Grégoire le Grand : "Pendant ce temps, il n'a pris absolument aucune nourriture". Donc il semble qu'il n'aurait pas dû faire précéder sa tentation d'un jeûne pareil.
2. On lit dans saint Marc (1, 13) : "Il demeurait quarante jours et quarante nuits dans le désert, et il était tenté par Satan." Or c'est pendant tout ce temps qu'il a jeûné. Il apparaît donc que ce n'est pas après son jeûne, mais en même temps, qu'il fut tenté par le diable.
3. D'après les textes, le Christ n'a jeûné qu'une seule fois. Mais il a été tenté plus d'une fois par le diable puisque saint Luc nous dit (4, 13) : "Après avoir épuisé tous les genres de tentation, le démon s'éloigna de lui pour un temps." De même que le jeûne n'a pas précédé cette deuxième tentation, il ne devait pas non plus précéder la première.
Cependant :
On lit dans saint Matthieu (4, 2) : "Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim" ; et c'est alors que "le tentateur s'approcha de lui".
Conclusion :
C'est à juste titre que le Christ voulut être tenté après son jeûne.
- 1° Pour l'exemple. Parce que, nous l'avons dit il s'impose à tous de se prémunir contre les tentations ; du fait que le Christ a jeûné avant la tentation, il nous a enseigné à nous armer par le jeûne contre la tentation, et c'est pourquoi l'Apôtre énumère les jeûnes parmi "les armes de la justice" (2 Co 6, 5. 7).
- 2° Pour montrer que le démon assaille de ses tentations ceux qui jeûnent comme ceux qui s'adonnent aux bonnes oeuvres. Et c'est pourquoi le Christ est tenté après son baptême et après son jeûne." Apprenez, dit saint Jean Chrysostome, quel est le bienfait du jeûne, quel bouclier il constitue contre le démon ; et puisque, après le baptême, il ne faut pas s'adonner au plaisir, mais au jeûne, le Christ a jeûné non parce qu'il en avait besoin, mais pour nous instruire."
- 3° Parce que son jeûne fut suivi de la faim qui donna au démon l'audace de l'attaquer, comme nous l'avons dit. Mais lorsque le Seigneur eut faim, dit saint Hilaire : "Ce ne fut pas l'effet sournois de l'inanition, mais l'abandon de l'homme à sa nature. Car le diable devait être vaincu non par Dieu mais par la chair". Aussi encore, dit saint Jean Chrysostome : "Il n'est pas allé plus loin dans son jeûne que Moïse et Elie, pour ne pas rendre incroyable son incarnation".
Solutions :
1. Il ne convenait pas au Christ de mener une vie austère, pour se montrer semblable à ceux auxquels il prêchait. Cependant nul ne doit assumer l'office de la prédication avant d'être purifié et rendu parfait en vertu, à l'exemple du Christ, qui, selon les Actes (1, 1) a "commencé par agir et enseigner". C'est pourquoi le Christ, aussitôt après son baptême, a adopté une vie austère afin d'enseigner qu'on ne doit aborder l'office de prêcher aux autres qu'après avoir dompté sa chair, selon cette parole de saint Paul (1 Co 9, 7) : "Je châtie mon corps et je le réduis en servitude, de peur qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même réprouvé."
2. On peut comprendre ainsi le texte de saint Marc : "Jésus était dans le désert pendant quarante jours et quarante nuits", et c'est alors qu'il jeûna. La suite : "Et il était tenté par Satan" doit s'entendre non pendant quarante jours et quarante nuits, mais après, car saint Matthieu dit : "Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, ensuite il eut faim", ce qui a fourni au tentateur l'occasion de s'approcher. Aussi ce qui suit : "Et les anges le servaient" doit s'entendre comme un événement consécutif, du fait qu'il est dit en Matthieu : "Alors le diable le quitta", c'est-à-dire après la tentation "et voici que les anges s'approchèrent et ils le servaient". Quant à l'incise de Marc "et il était avec les bêtes sauvages", elle est là pour indiquer, selon saint Jean Chrysostome, la nature de ce désert : inaccessible aux hommes et rempli de bêtes sauvages.
Cependant, d'après le commentaire de saint Bède, le Seigneur a été tenté pendant quarante jours et quarante nuits. Mais il ne s'agit pas des tentations visibles racontées par Matthieu et Luc, qui ont lieu évidemment après le jeûne, mais d'autres attaques que le Christ a pu subir de la part du diable pendant ce temps de jeûne.
3. Saint Ambroise de Milan dit que le diable s'éloigna du Christ pour un temps, parce qu'ensuite "il ne viendra plus le tenter mais le combattre ouvertement", c'est-à-dire au temps de la Passion. Et cependant, par ce nouvel assaut, il semble tenter le Christ en lui suggérant la tristesse et la haine de ses proches, comme il l'avait tenté au désert pour le faire jouir par la gourmandise et mépriser Dieu par l'idolâtrie.
Article 4 ‒ Le genre et l'ordre des tentations
Objections :
1. Il semble que leur genre et leur ordre aient été mal adaptés. Car la tentation du diable pousse à pécher. Mais, si le Christ avait soulagé sa faim corporelle en changeant les pierres en pains, il n'aurait pas plus péché que lorsqu'il a multiplié les pains, ce qui ne fut pas un moindre miracle, pour subvenir à la faim de la multitude. Il semble donc qu'il n'y a eu là aucune tentation.
2. Aucun séducteur ne cherche à persuader du contraire de ce qu'il veut obtenir. Mais le diable, en plaçant le Christ sur le pinacle du Temple, visait à le tenter par l'orgueil ou la vaine gloire. Donc il est absurde de l'inviter à se jeter en bas, contrairement à l'orgueil et à la vaine gloire qui poussent toujours à monter.
3. Une tentation efficace doit porter sur un seul péché. Mais dans la tentation sur la montagne, le démon a suggéré deux péchés : la cupidité et l'idolâtrie. L'agencement de cette tentation semble donc maladroit.
4. Les tentations sont ordonnées au péché. Mais on a vu dans la deuxième Partie qu'il y a sept vices capitaux. Or le diable n'a tenté que sur trois : la gourmandise, la vaine gloire et la cupidité. Il semble donc que la méthode de cette tentation était insuffisante.
5. Après avoir triomphé de tous les vices, l'homme est exposé à la tentation d'orgueil et de vaine gloire parce que "l'orgueil s'insinue jusque dans les oeuvres bonnes pour les détruire", dit saint Augustin. Il est donc malheureux que Matthieu place en dernier la tentation de cupidité sur la montagne, et au milieu la tentation de vaine gloire au Temple, d'autant plus que Luc suit l'ordre inverse.
6. Saint Jérôme dit que "le propos du Christ fut de vaincre le diable par l'humilité, non par la puissance". Il n'aurait donc pas dû le repousser de façon impérieuse et sévère en lui disant "Arrière, Satan !"
7. Le récit de l'évangile semble contenir des erreurs. Car il ne semble pas possible que le Christ ait été placé sur le pinacle du Temple sans que d'autres l'aient vu. Et il n'existe pas de montagne assez haute pour que, de son sommet, on puisse voir le monde entier et montrer au Christ tous les royaumes de la terre. Le récit de la tentation du Christ semble donc mal fait.
Cependant :
Il y a l'autorité de la Sainte Écriture.
Conclusion :
Selon saint Grégoire le Grand : "La tentation qui vient de l'ennemi se fait par mode de suggestion". Or, on ne peut pas suggérer quelque chose à tout le monde de la même manière, mais on suggère à chacun selon son penchant. Et c'est pourquoi le diable commence par tenter l'homme spirituel en lui proposant non des péchés graves, mais des péchés légers, à partir desquels il le conduira à des péchés plus graves. Aussi, dans son commentaire sur Job (39, 25) : "Il flaire de loin le combat, les appels des chefs et les clameurs de l'armée", saint Grégoire nous dit : "On a raison de dire que les chefs appellent et que l'armée pousse des clameurs. Car les premiers vices trompent l'âme et s'y insinuant sous des apparences de raison. Mais les vices innombrables qui suivent et qui entraînent l'âme à toutes sortes d'actions honteuses, se fondent dans une sorte de clameur bestiale."
Et le démon a observé cette tactique dans la tentation du premier homme. Car il a commencé par inquiéter son âme à propos du fruit de l'arbre défendu, en disant (Gn 3, 1) : "Pourquoi Dieu vous a-t-il prescrit de ne manger le fruit d'aucun arbre du paradis ?" Puis, il lui a suggéré de la vaine gloire, lorsqu'il a dit : "Vos yeux s'ouvriront." Enfin, il a poussé la tentation au comble de l'orgueil, quand il a dit : "Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal."
Et il a encore suivi le même ordre pour tenter le Christ. Car il l'a d'abord tenté sur ce que désirent, si peu que ce soit, les hommes spirituels : soutenir sa vie par la nourriture. Ensuite, il s'est avancé jusqu'à ce qui fait tomber les hommes spirituels : agir par ostentation, ce qui relève de la vaine gloire. Enfin, il a poussé la tentation jusqu'à ce qui n'appartient plus aux hommes spirituels, mais aux hommes charnels : la convoitise des richesses et de la gloire du monde, poussée jusqu'au mépris de Dieu. Et c'est pourquoi, s'il a dit dans les deux premières tentations : "Si tu es le Fils de Dieu", il ne le dit plus pour la troisième, car elle ne peut convenir aux hommes spirituels qui sont par adoption fils de Dieu, contrairement aux deux premières.
Ces tentations, le Christ les repousse par des textes de la loi, non par sa puissance divine. "Par là même, il honorait davantage l'homme et il punissait l'adversaire davantage, puisque l'ennemi du genre humain paraissait vaincu non par Dieu mais par l'homme", dit le pape saint Léon.
Solutions :
1. Pourvoir aux nécessités de la vie pour se sustenter n'est pas pécher par gourmandise ; mais ce qui peut relever de ce vice, c'est que l'on agisse de façon désordonnée par désir de se sustenter. Or, il est désordonné, lorsqu'on peut recourir à des moyens humains, de vouloir obtenir de la nourriture par un miracle, pour le soutien du corps seul. Aussi le Seigneur a-t-il procuré miraculeusement la manne aux fils d'Israël, dans le désert, où l'on ne pouvait trouver de nourriture autrement. Pareillement, le Christ a nourri miraculeusement les foules dans le désert où elles ne pouvaient se procurer de nourriture autrement. Mais le Christ, pour subvenir à sa faim, pouvait se pourvoir autrement qu'en faisant des miracles. Il pouvait se nourrir comme faisait Jean Baptiste (Mt 3, 4) ou même en gagnant des localités voisines. C'est pourquoi le démon escomptait que le Christ pécherait si, pour subvenir à sa faim, il essaierait de faire des miracles, alors qu'il ne serait qu'un homme.
2. Par abaissement extérieur on cherche souvent la gloire qui nous élèvera dans le domaine des biens spirituels. Aussi saint Augustin dit-il : "Remarquez-le : ce n'est pas seulement dans l'éclat et la pompe des ornements extérieurs que peut se loger la prétention, mais aussi dans les haillons crasseux."
3. Désirer les richesses et les honneurs du monde est un péché quand on le fait de façon désordonnée. Cela se manifeste surtout lorsque, pour les obtenir, on commet une action déshonnête. Et c'est pourquoi le démon ne s'est pas contenté de pousser à la convoitise de la richesse et des honneurs, mais il a engagé le Christ à l'adorer pour les obtenir, ce qui est un très grand crime, qui va contre Dieu. Et il n'a pas dit seulement : "Si tu m'adores", il a ajouté : "en te prosternant". Parce que, dit saint Ambroise de Milan : "l'ambition comporte un péril intérieur : pour dominer les autres, elle commence par être esclave : elle se prodigue en courbettes pour recevoir des honneurs, et plus elle a de hautes visées, plus elle fait de bassesses".
Pareillement encore, dans les tentations précédentes, le démon s'est efforcé d'amener du désir d'un péché à un autre péché, par exemple du désir de nourriture à la vanité de faire des miracles sans motif ; et du désir de la gloire il a essayé de conduire au péché de tenter Dieu en se précipitant du haut du Temple.
4. Selon saint Ambroise de Milan : "L'Écriture n'aurait pas dit que le diable s'était éloigné de lui après avoir épuisé toutes sortes de tentation, si ces trois points ne renfermaient pas toute la matière du péché. Car les causes des tentations sont les causes des convoitises : la jouissance de la chair, l'espérance de la gloire et l'avidité du pouvoir".
5. Comme dit saint Augustin : "On ne sait pas quelle a été la première tentation : les royaumes de la terre lui ont-ils été montrés tout d’abord, et a-t-il été ensuite placé sur le pinacle du Temple ? Ou bien est-ce l'inverse ? Cependant c'est sans importance pourvu qu'il soit bien évident que tout cela a eu lieu." Il semble que les évangélistes n'ont pas suivi le même ordre parce que l'on peut parfois aller de la vaine gloire à la cupidité, et parfois inversement.
6. Lorsque le Christ a subi l'assaut de la tentation, quand le diable lui disait : "Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas", il n'a pas été troublé et il n'a pas fait de reproche au démon. Mais c'est quand celui-ci a usurpé l'honneur dû à Dieu en disant : "Je te donnerai tout cela si tu m'adores en te prosternant", que le Christ s'est irrité et le repoussa en disant : "Arrière, Satan !" pour que nous sachions à son exemple supporter avec magnanimité les offenses qui nous sont faites, et ne pas même supporter d'entendre offenser Dieu.
7. Selon saint Jean Chrysostome : "le diable plaçait ainsi le Christ sur le pinacle du Temple" pour le faire voir à tous ; mais lui, à l'insu du démon, s'arrangerait pour n'être vu de personne". Quant à la parole : "Il lui montra tous les royaumes du monde avec leur gloire", il ne faut pas l'entendre en ce sens "qu'il aurait vu les royaumes eux-mêmes, leurs cités, leur population, leur or et leur argent, mais les régions de la terre où se situait chaque royaume ou chaque cité... Le diable les désignait du doigt au Christ, et il présentait en paroles les honneurs et la situation de chaque royaume".
Ou bien, selon Origène : "le démon lui montra comment lui-même, par des vices divers, régnait sur le monde".
IIIa, Question 42 — L'ENSEIGNEMENT DU CHRIST
Question 42 : L'ENSEIGNEMENT DU CHRIST
1. Le Christ devait-il prêcher aux Juifs seulement ou bien aux païens aussi ? - 2. Dans sa prédication aurait-il dû éviter de heurter les Juifs ? - 3. Devait-il enseigner en public ou secrètement ? - 4. Devait-il enseigner seulement par la parole, ou aussi par l'écrit ?
Quant au temps où il a commencé à enseigner, on en a parlé plus haut, en traitant de son baptême (Q. 39, a. 3).
Article 1 ‒ Le Christ devait-il prêcher aux Juifs seulement ou bien aux païens aussi ?
Objections :
1. On lit en Isaïe (49, 6) : "C'est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus d'Israël et ramener les survivants de Jacob ; je fais de toi la lumière des nations pour que mon salut atteigne jusqu'aux extrémités de la terre." Mais le Christ a apporté la lumière et le salut par son enseignement. Cela semble donc trop peu qu'il n'ait prêché qu'aux Juifs et non aux païens.
2. Selon saint Matthieu (7, 29) : "Il enseignait comme ayant autorité". Mais la puissance de l'enseignement se montre dans l'instruction de ceux qui n'ont reçu aucun enseignement, ce qui était le cas des païens. Aussi saint Paul écrit-il (Rm 15, 20) : "J'ai proclamé l'Évangile là où le nom du Christ n'avait pas encore été prononcé, afin de ne pas construire sur les fondations d'un autre." Donc, le Christ aurait dû bien davantage prêcher à la multitude des païens.
3. Instruire plusieurs est plus utile que d'instruire un seul individu. Mais le Christ a instruit quelques païens, comme la Samaritaine (Jn 4, 7) et la Cananéenne (Mt 15, 22). Il semble donc que, bien davantage, le Christ aurait dû prêcher à la multitude des païens.
Cependant :
Le Seigneur déclare en saint Matthieu (15, 24) : "Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël." Mais on lit en saint Paul (Rm 10, 15) : "Comment prêcher, si l'on n'a pas été envoyé ?"
Conclusion :
Il convenait que la prédication du Christ, par lui-même et par les Apôtres, fût adressée aux seuls Juifs pour commencer.
- 1° Afin de montrer que la venue du Christ accomplissait les promesses faites anciennement aux Juifs, mais non aux païens. Et saint Paul le dit bien (Rm 15, 8) : "J'affirme que le Christ Jésus a été ministre des circoncis", c'est-à-dire apôtre et prédicateur des juifs, "pour manifester la fidélité de Dieu, en accomplissant les promesses faites à leurs pères".
- 2° Cela prouvait que sa venue était voulue par Dieu car, dit saint Paul (Rm 13, 1) : "Tout ce qui vient de Dieu s'accomplit avec ordre". Or cet ordre nécessaire exigeait que l'enseignement du Christ fût d'abord proposé aux Juifs, qui étaient plus proches de Dieu par leur foi et leur culte monothéiste, pour être ensuite transmis par eux aux païens. C'est ainsi que, dans la hiérarchie céleste, les illuminations divines parviennent aux anges inférieurs par l'intermédiaire des anges supérieurs. Aussi, sur cette parole en saint Matthieu : "Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël", saint Jérôme fait-il ce commentaire : "Il ne dit pas cela parce qu'il n'aurait pas été envoyé aussi aux païens, mais parce qu'il l'a été d'abord à Israël." Aussi Isaïe (66, 19) avait-il écrit : "J'enverrai, parmi les sauvés", c'est-à-dire les Juifs, "vers les nations, auxquelles ils annonceront ma gloire.
- 3° Pour enlever aux Juifs un prétexte à calomnie. En effet, sur cette parole (Mt 15, 24), "N'allez pas chez les païens", saint Jérôme ; écrit : "Il fallait annoncer la venue du Messie tout d'abord aux Juifs, pour qu'ils n'aient pas une juste excuse en disant qu'ils l'avaient rejeté parce qu'il avait envoyé ses Apôtres auprès des païens et des Samaritains."
- 4° Parce que le Christ a mérité le pouvoir et la domination sur les païens par la victoire de la croix. C'est pourquoi on lit dans l'Apocalypse (2, 26-28) : "Au vainqueur je donnerai pouvoir sur les nations... comme je l'ai reçu de mon Père." Et dans l'épître aux Philippiens (2, 8) : "Parce qu'il s'est fait obéissant jusqu'à la mort de la croix, Dieu l'a exalté pour qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse et que toute langue le proclame." C'est pourquoi, avant sa passion, le Christ n'a pas voulu prêcher aux païens son enseignement, mais après la passion, il a dit aux disciples (Mt 28, 19) : "Allez, enseignez toutes les nations." Cela explique ce qu'on lit en saint Jean (12, 20) : la Passion étant imminente, lorsque certains païens voulurent voir Jésus, celui-ci répondit : "Si le grain de froment ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits." Et comme dit saint Augustin sur ce passage : "Ce grain était destiné à mourir, en sa personne, par l'incroyance des Juifs, et à se multiplier par la foi des nations païennes."
Solutions :
1. Le Christ a été la lumière et le salut des païens par les disciples qu'il a envoyés leur prêcher.
2. Faire quelque chose par d'autres montre une plus grande puissance que le faire par soi-même.
Et c'est pourquoi la puissance divine du Christ s'est manifestée hautement du fait qu'il a conféré à ses disciples une telle efficacité d'enseignement qu'ils convertissaient à lui des païens qui n'avaient jamais entendu parler de lui. Or la puissance de l'enseignement du Christ se mesure aux miracles par lesquels il confirmait cet enseignement, à son efficacité de persuasion, et à l'autorité de celui qui parle, parce qu'il s'exprimait comme ayant autorité sur la loi, quand il disait : "Eh bien, moi, je vous dis..." Et sa puissance divine s'est manifestée par la rectitude vertueuse où il vivait, sans aucun péché.
3. De même que le Christ ne devait pas, dès le début, communiquer sa doctrine indifféremment aux païens, de même il ne devait pas repousser totalement ceux-ci, pour ne pas leur enlever l'espérance du salut. Et c'est pourquoi quelques païens en particulier ont été accueillis à cause de l'éminence de leur foi et de leur dévouement.
Article 2 ‒ Dans sa prédication, le Christ aurait-il dû éviter de heurter les juifs ?
Objections :
1. Saint Augustin a dit : "Dans l'homme Jésus Christ, le Fils de Dieu s'est offert à nous en modèle de vie." Mais nous devons éviter de scandaliser, non seulement les fidèles mais aussi les infidèles, selon cette recommandation de saint Paul (1 Co 10, 32) : "Ne scandalisez ni les Juifs, ni les païens, ni l'Église de Dieu." Il semble donc que le Christ aussi, dans son enseignement aurait dû éviter de heurter les Juifs.
2. Aucun sage ne doit empêcher son oeuvre de réussir. Mais, du fait que Jésus troublait les Juifs par son enseignement, il empêchait celui-ci de porter ses fruits. Saint Luc (11, 53) rapporte en effet que les pharisiens et les scribes, après avoir été repris par lui, "se mirent à lui en vouloir terriblement et à le faire parler sur une foule de choses, lui tendant des pièges pour surprendre ses paroles et pouvoir l'accuser".
3. L'Apôtre conseille (1 Tm 5, 1) : "Ne rudoie pas le vieillard, honore-le comme un père." Or les prêtres et les chefs des Juifs étaient les anciens de ce peuple. Ils n'auraient donc pas dû recevoir de durs reproches.
Cependant :
Il était prophétisé en Isaïe (8, 14) que le Messie serait "un caillou qui fait tomber, et une pierre de scandale pour les deux dynasties d'Israël".
Conclusion :
Le salut de la multitude doit passer avant la paix de quelques individus. C'est pourquoi, quand certains empêchent par leur perversité le salut du grand nombre, il ne faut pas craindre qu'un prédicateur ou un docteur les heurte afin de pourvoir au salut de la multitude. Or les scribes, les pharisiens et les chefs des Juifs empêchaient gravement le salut du peuple par leur malice, parce qu'ils s'opposaient à l'enseignement du Christ qui seul pouvait procurer le salut, et parce qu'ils corrompaient la vie du peuple par leur conduite mauvaise. Et c'est pourquoi le Seigneur, sans se laisser arrêter par leur scandale, enseignait publiquement la vérité et leur reprochait leurs vices. Et c'est pourquoi il est rapporté (Mt 15, 12-14) que, les disciples de Jésus lui disant : "Sais-tu que les Juifs, en entendant cette parole, en sont scandalisés ?" Jésus répondit : "Laissez-les. Ce sont des aveugles conducteurs d'aveugles. Si un aveugle se fait le guide d'un aveugle, tous deux tombent dans un trou."
Solutions :
1. On doit éviter de scandaliser quiconque pour ne donner à personne, par une action ou une parole déplacée, une occasion de chute." Mais quand le scandale naît de la vérité, il vaut mieux endurer le scandale qu'abandonner la vérité". dit saint Grégoire le Grand.
2. En blâmant publiquement les scribes et les pharisiens, le Christ n'a pas empêché mais plutôt favorisé l'effet de son enseignement. Parce que, leurs vices étant connus du peuple, celui-ci n'était guère détourné du Christ à cause des paroles des scribes et des pharisiens, qui s'opposaient toujours à l'enseignement du Christ.
3. Cette parole de l'Apôtre doit s'entendre des "anciens" qui ne le sont pas seulement par l'âge et l'autorité, mais qui sont aussi des vieillards par leur dignité morale, selon les Nombres (11, 16) : "Rassemble-moi soixante-dix des anciens d'Israël, que tu connais comme de vrais anciens du peuple." Mais ceux qui font servir à la malice le prestige de la vieillesse en péchant publiquement, il faut les condamner ouvertement et sévèrement comme l'a fait Daniel (13, 52) : "Toi qui as vieilli dans le crime..."
Article 3 ‒ Le Christ devait-il enseigner en public ou secrètement ?
Objections :
1. On lit que le Christ a dit bien des choses à ses disciples en particulier, comme on le voit dans le discours de la Cène. Aussi a-t-il dit (Mt 10, 27) : "Ce que vous entendez à l'oreille dans votre chambre, proclamez-le sur les toits." Donc il n'a pas tout enseigné en public.
2. On ne doit exposer qu'aux parfaits les profondeurs de la sagesse, selon saint Paul (1 Co 2, 6) : "Nous parlons de sagesse parmi les parfaits." Mais l'enseignement du Christ contenait une très profonde sagesse. Il ne fallait donc pas le communiquer à la multitude imparfaite.
3. C'est pareil, de cacher une vérité en la taisant, ou en l'enveloppant de mots obscurs. Mais, pour les foules, le Christ dissimulait la vérité qu'il prêchait sous l'obscurité de ses paroles, car "il ne leur parlait pas sans paraboles" (Mt 13, 34). Donc, au même titre, il pouvait cacher la vérité par le silence.
Cependant :
Il y a cette parole du Christ lui-même (Jn 18, 20) : "Je n'ai rien dit en secret."
Conclusion :
Un enseignement peut être dissimulé de trois façons :
- 1° Par la volonté de l'enseignant qui ne désire pas manifester son enseignement à beaucoup, mais plutôt le cacher. Cela se produit de deux façons.
Parfois cela vient de ce que l'enseignant est envieux : parce qu'il veut dominer par sa science, il ne veut pas la communiquer à d'autres. Ce qui était impossible chez le Christ, car c'est en son nom que la Sagesse parle ainsi (Sg 7, 13) : "Je l'ai apprise sans arrière-pensée ; je la communique sans envie ; et je ne cache pas sa dignité." Mais parfois cela se produit à cause de l'immoralité de l'enseignement, dont saint Augustin nous dit : "Il y a certains maux que la pudeur humaine ne peut aucunement supporter. C'est pourquoi il est dit de la doctrine des hérétiques (Pr 9, 17) : "Les eaux dérobées sont les plus douces." Et c'est pourquoi le Seigneur demande (Mc 4, 21) : "Est-ce que la lampe", l'enseignement véritable et honorable, vient pour être mise sous le boisseau ?""
- 2° Une deuxième façon d'être caché, pour un enseignement, c'est qu'on le propose à un petit nombre. Et de cette façon non plus, le Christ n'a rien enseigné en secret, parce qu'il a proposé sa doctrine ou bien à toute la foule, ou bien à tous ses disciples rassemblés. Aussi, saint Augustin remarque-t-il : "Parle-t-il dans le secret, celui qui parle devant tant de gens ? Surtout s'il parle à un petit nombre parce qu'il veut, par ceux-ci, instruire beaucoup de gens ?"
- 3° Il y a une troisième façon pour un enseignement d'être caché, qui tient à la manière d'enseigner. Et c'est ainsi que le Christ parlait aux foules de façon secrète, en employant des paraboles pour leur enseigner des mystères spirituels dont elles étaient incapables ou indignes. Et cependant il valait mieux pour elles d'entendre cette doctrine spirituelle ainsi, sous l'écorce des paraboles, que d'en être totalement privés. Cependant le Seigneur en expliquait la vérité claire et nue à ses disciples, qui la transmettraient à ceux qui en seraient capables, selon l'invitation de saint Paul (2 Tm 2, 2) : "Les enseignements que tu as entendus de moi en présence de nombreux témoins, confie-les à des hommes sûrs, capables de les transmettre à d'autres." Et cette conduite est symbolisée par l'ordre donnée aux fils d'Aaron d'envelopper les vases du sanctuaire, que les lévites porteraient enveloppés (Nb 4, 5).
Solutions :
1. Comme dit saint Hilaire en commentant la parole citée dans l'objection : "Nous ne lisons pas que le Seigneur avait l'habitude de faire des déclarations la nuit et de donner son enseignement dans les ténèbres, mais il parle ainsi parce que tout propos de lui est ténèbres pour les hommes charnels, que sa parole est obscurité pour les incroyants. C'est pourquoi ce qu'il a dit doit être annoncé parmi les incroyants avec la liberté de professer la foi."
Ou bien, selon saint Jérôme, il faut entendre cette proposition en ce que le Christ enseignait dans un petit coin de Judée, comparativement au monde entier où la prédication des Apôtres devait répandre son enseignement.
2. Dans son enseignement, le Seigneur n'a pas manifesté aux foules toutes les profondeurs de sa sagesse, ni même à ses disciples, auxquels il a dit (Jn 16, 12) : "J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant." Cependant, tout ce que sa Sagesse a jugé digne d'être communiqué aux autres, il l'a proposé non en secret mais ouvertement, bien que tous n'en aient pas eu l'intelligence. Ce qui fait dire à saint Augustin : "Quand le Seigneur dit "J'ai parlé ouvertement", cela veut dire Beaucoup m'ont entendu... Et d'ailleurs, ce n'était pas ouvertement car ils ne comprenaient pas."
3. Comme nous l'avons dit à l'instant, le Seigneur parlait en paraboles aux foules parce qu'elles n'étaient ni dignes ni capables de saisir la vérité nue qu'il exposait aux disciples. Quant à l'affirmation qu'il ne leur parlait pas sans paraboles, il faut la comprendre selon saint Jean Chrysostome : cela ne concerne que ce discours précis car, d'autres fois, Jésus a enseigné beaucoup de choses sans paraboles.
Ou bien, selon saint Augustin, on dit cela "non parce qu'il n'a jamais parlé en termes propres, mais parce qu'il n'a développé presque aucun discours sans y avoir employé de paraboles, bien qu'il y ait aussi donné certains enseignements en termes clairs".
Article 4 ‒ Le Christ devait-il enseigner seulement par la parole, ou aussi par l'écrit ?
Objections :
1. L'écriture a été inventée pour permettre de confier une doctrine à la mémoire en vue de l'avenir. Or la doctrine du Christ doit durer pour toujours, comme il l'a dit (Lc 21, 33) : "Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas." Il semble donc que le Christ aurait dû confier sa doctrine à l'écriture.
2. La loi ancienne a précédé le Christ pour le préfigurer selon l'épître aux Hébreux (10, 1) : "La loi n'avait que l'ombre des biens à venir." Mais la loi ancienne fut écrite par Dieu, selon l'Exode (24, 12) : "Je te donnerai deux tables de pierre, avec la loi et les commandements que j'ai écrits." Il semble donc que le Christ aurait dû écrire sa doctrine.
3. Puisque le Christ était venu "éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort" (Lc 1, 79), il lui appartenait d'exclure les occasions d'erreur et d'ouvrir le chemin de la foi. Mais il l'aurait fait en écrivant son enseignement. En effet, selon saint Augustin : "Souvent certains s'étonnent de ce que le Christ lui-même n'ait rien écrit, si bien qu'on est obligé de croire ceux qui ont écrit sur lui. Ces gens-là et surtout les païens se le demandent sans oser inculper le Christ ou blasphémer contre lui, et ils lui attribuent une sagesse très profonde, mais en le considérant comme un homme. Ils disent que ses disciples ont accordé à leur maître plus qu'il n'était, pour déclarer qu'il est le Fils de Dieu et le Verbe de Dieu par qui tout a été fait". Et il ajoute plus loin : "Ils semblent avoir été prêts à croire de lui ce qu'il aurait écrit de lui-même, non ce que d'autres en ont prêché à leur manière." Il semble donc que le Christ en personne aurait dû confier par écrit son enseignement.
Cependant :
Le canon des Écritures ne contient aucun livre qui aurait été écrit par le Christ.
Conclusion :
Il convenait que le Christ n'ait pas mis par écrit son enseignement.
- 1° A cause de sa dignité. Plus un docteur est éminent, et plus le mode de son enseignement doit l'être. Et c'est pourquoi il convenait au Christ, comme au plus éminent des docteurs, de graver sa doctrine dans le coeur de ses auditeurs. C'est pourquoi il est dit en saint Matthieu (7, 29) : "Il les enseignait comme ayant autorité." Aussi, même chez les païens, Pythagore et Socrate, qui furent les plus éminents docteurs, ne voulurent rien écrire. En effet l'écriture n'est qu'un moyen ordonné, comme à sa fin, à graver la doctrine dans le coeur des auditeurs.
- 2° A cause de la supériorité de la doctrine du Christ, qui ne pouvait s'enfermer dans un texte comme il est dit en saint Jean (21, 25) : "Jésus a fait encore beaucoup d'autres choses si on les rapportait en détail, je ne crois pas que le monde entier pourrait contenir les livres qu'il faudrait écrire." Saint Augustin nous demande de "ne pas l'entendre en ce sens que le monde ne pourrait les loger, mais qu'ils dépassent la capacité des lecteurs". Mais si le Christ avait consigné par écrit sa doctrine, on penserait qu'on n'y trouve rien de plus profond que ce qui est dans la formulation écrite.
- 3° Le Christ n'a rien écrit afin que son enseignement parvienne à tous, à partir de lui, dans un certain ordre, c'est-à-dire que lui-même instruisait immédiatement ses disciples, qui ensuite ont instruit les autres par leur parole et par leurs écrits. Tandis que, si lui-même avait écrit, son enseignement serait parvenu immédiatement à tous. Il est dit de la Sagesse de Dieu (Pr 9, 3) : "Qu'elle a envoyé ses servantes inviter vers les hauteurs de la ville" à son festin.
Cependant il faut savoir, à la suite de saint Augustin que certains païens ont cru le Christ auteur de certains livres contenant des formules magiques pour ses miracles, alors que la discipline chrétienne condamne la magie. "Et cependant, ceux qui affirment avoir lu de tels livres n'opèrent rien de ce qui, dans ces livres, fait leur admiration. Par le jugement de Dieu, ils poussent si loin leur erreur qu'ils affirment que ces livres portent une dédicace à Pierre et à Paul... parce qu'en plusieurs endroits ils ont vu des peintures qui les représentaient avec le Christ... il n'est pas surprenant qu'ils aient été induits en erreur par ces peintures mêmes. Car tout le temps que le Christ a vécu avec ses disciples dans sa chair mortelle, Paul n'était pas encore son disciple."
Solutions :
1. Comme le dit saint Augustin : "Par rapport à tous les disciples qui sont ses membres, le Christ est comme la tête. Aussi, puisque c'est eux qui ont écrit ce qu'il avait montré et déclaré, on ne doit pas dire que ce n'est pas lui qui a écrit, puisque ses membres ont consigné ce qu'ils ont appris sous la dictée de la tête. Tout ce qu'il a voulu nous faire lire, au sujet de ses actions et de ses paroles, il leur a commandé de l'écrire comme s'ils étaient ses mains."
2. Puisque la loi ancienne était donnée sous des figures sensibles, il convenait aussi qu'elle soit écrite avec des caractères visibles. Mais l'enseignement du Christ, qui est la loi de l'Esprit de vie devait être écrit : "Non avec de l'encre, mais par l'Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur les tables de chair du coeur", dit saint Paul (2 Co 3, 3).
3. Ceux qui n'ont pas voulu croire les écrits des Apôtres sur le Christ n'auraient pas cru davantage au Christ écrivain, car ils pensaient que ses miracles étaient accomplis par des procédés magiques.
LES MIRACLES DU CHRIST
Nous étudierons :
- I. Leur ensemble (Q. 43).
- II. Le détail des diverses catégories de miracles (Q. 44).
- III. Le cas particulier de la Transfiguration (Q. 45).
IIIa, Question 43 — LES MIRACLES DU CHRIST DANS LEUR ENSEMBLE
Question 43 : LES MIRACLES DU CHRIST DANS LEUR ENSEMBLE
1. Le Christ devait-il faire des miracles ? - 2. Les a-t-il faits par une vertu divine ? - 3. A quel moment a-t-il commencé d'en faire ? - 4. Ont-ils suffisamment montré sa divinité ?
Article 1 ‒ Le Christ devait-il faire des miracles ?
Objections :
1. Il aurait dû agir conformément à ses paroles. Il a dit (Mt 16, 4) : "Cette génération perverse et adultère demande un signe, et il ne lui en sera pas donné, sinon le signe du prophète Jonas."
2. Si le Christ, lors de son second avènement, doit venir "en grande puissance et majesté" (Mt 24, 30), dans son premier avènement il vient dans la faiblesse selon Isaïe (53, 3) : "Homme de douleurs, connaissant la faiblesse." Mais l'accomplissement des miracles ressortit à la puissance plus qu'à la faiblesse. Donc il aurait été bien qu'à son premier avènement il ne fit pas de miracles.
3. Le Christ est venu pour sauver les hommes par la foi, selon l'épître aux Hébreux (12, 2) : "Celui qui est l'initiateur de la foi et qui la mène à son accomplissement, Jésus." Mais les miracles diminuent le mérite de la foi, aussi le Seigneur dit-il (Jn 4, 48) : "Si vous ne voyez pas des signes et des prodiges, vous ne croyez pas." Il semble donc que le Christ n'aurait pas dû faire de miracles.
Cependant :
Ce sont ses adversaires qui disent (Jn 11, 47) : "Qu'allons-nous faire ? Cet homme accomplit un grand nombre de miracles."
Conclusion :
Dieu concède à l'homme de faire des miracles pour deux motifs :
- 1° D'abord et à titre primordial pour confirmer la vérité que quelqu'un enseigne. En effet, les vérités de foi dépassent la raison humaine et ne peuvent être prouvées par des raisonnements humains ; elles doivent être prouvées par l'argument de la puissance divine, afin que, lorsqu'un homme accomplit des oeuvres que Dieu seul peut faire, on croie que ce qu'il dit vient de Dieu. Ainsi, lorsque quelqu'un présente une lettre marquée par le sceau royal, on croit que son contenu procède de la volonté royale.
- 2° Enfin, Dieu accomplit des miracles pour montrer la présence de Dieu dans l'homme par la grâce du Saint-Esprit : lorsqu'un homme accomplit les oeuvres de Dieu, on croit que Dieu habite en lui par la grâce. D'où cette parole (Ga 3, 5) : "Celui qui nous a donné l'Esprit Saint accomplit par nous des miracles."
Au sujet du Christ, il fallait manifester aux hommes ces deux vérités : que Dieu était en lui par la grâce, grâce d'union et non d'adoption ; et que sa doctrine surnaturelle venait de Dieu. Et c'est pourquoi il convenait au plus haut point qu'il fit des miracles. Aussi dit-il lui-même (Jn 10, 38) : "Si vous ne voulez pas me croire, croyez mes oeuvres." Et aussi (Jn 5, 36) : "Les oeuvres que mon Père m'a données à faire, c'est elles qui rendent témoignage de Moi."
Solutions :
1. Cette parole du Christ : "Il ne lui sera pas donné de signe, sinon celui du prophète Jonas" signifie, d'après saint Jean Chrysostome, qu'alors "ils ne reçurent pas le genre de signe qu'ils demandaient", c'est-à-dire un signe du Ciel, "mais non qu'il ne leur a donné aucun signe. Ou bien qu'il faisait des signes, non pour eux qu'il savait de pierre, mais afin d'amender les autres". Et c'est pourquoi ce n'est pas à eux, mais aux autres, que ces signes étaient donnés.
2. Bien que le Christ soit venu "dans la faiblesse de la chair", ce que manifestent ses souffrances, il est cependant venu dans la force de Dieu. Ce qu'il allait manifester par ses miracles.
3. Les miracles diminuent le mérite de la foi dans la mesure où ils montrent la dureté de ceux qui ne veulent pas croire ce qui est prouvé par la Sainte Écriture à moins qu'ils ne voient des miracles. Cependant, il valait mieux pour eux d'être convertis à la foi, fût-ce par des miracles, que de demeurer entièrement dans l'infidélité. Saint Paul dit en effet (1 Co 14, 22) que "les miracles sont pour les incrédules" afin qu'ils se convertissent à la foi.
Article 2 ‒ Le Christ a-t-il fait des miracles par une vertu divine ?
Objections :
1. La vertu divine est toute-puissante. Mais il semble que le Christ, dans l'accomplissement de ses miracles, n'était pas tout-puissant, car on lit dans saint Marc (6, 5) : "Il ne pouvait faire là", dans sa patrie, "aucun miracle".
2. Il n'appartient pas à Dieu de prier. Mais le Christ priait parfois en faisant des miracles, comme on le voit à la résurrection de Lazare (Jn 11, 41) et à la multiplication des pains (Mt 14, 19).
3. Ce qui se fait par la vertu divine ne peut se faire en vertu d'une créature. Mais les miracles que Jésus faisait pouvaient se faire en vertu d'une créature ; aussi les pharisiens disaient-ils : "C'est par Belzébul, prince des démons, qu'il chasse les démons" (Lc 11, 15).
Cependant :
Le Seigneur dit (Jn 14, 10) : "C'est le Père, qui demeure en moi, qui fait toutes ces oeuvres."
Conclusion :
Comme nous l'avons établi dans la première Partie, les vrais miracles ne peuvent s'accomplir que par la vertu divine, parce que Dieu seul peut changer l'ordre de la nature, ce qui relève de la raison de miracle. Aussi le pape saint Léon écrit-il que le Christ ayant deux natures, l'une, la nature divine, "brille par les miracles" ; l'autre, la nature humaine, "est accablée par les outrages" et cependant "chacune agit en communication avec l'autre", parce que la nature humaine est l'instrument de la nature divine, et l'action humaine a reçu une vertu de la nature divine, nous l'avons dit plus haut.
Solutions :
1. Cette façon de parler : "Il ne put faire aucun miracle" ne doit pas être rapportée à la puissance absolue, mais à ce qui pouvait se faire de façon cohérente, car il n'était pas cohérent d'accomplir des miracles parmi les incrédules. Aussi ajoute-t-on : "Et il s'étonnait de leur incrédulité." C'est de la même manière que Dieu dit (Gn 18, 17) : "Je ne peux pas cacher à Abraham ce que je vais faire", et aussi (Gn 19, 22) : "Je ne puis rien faire (contre Sodome) avant que tu n'y sois arrivé."
2. Voici ce que dit saint Jean Chrysostome sur cette prière au moment de la multiplication des pains : "Il fallait croire que le Christ vient du Père, et qu'il est égal à lui. Et c'est pourquoi, afin de montrer l'un et l'autre, il fait ses miracles tantôt avec puissance, tantôt en priant. C'est dans les miracles moindres qu'il regarde vers le Ciel, comme à la multiplication des pains ; dans les grands miracles, qui viennent de Dieu seul, il agit avec puissance, ainsi quand il a remis les péchés ou ressuscité les morts." Si l'on dit qu'à la résurrection de Lazare "il leva les yeux vers le ciel", il l'a fait non parce qu'il avait besoin d'appui, mais pour donner l'exemple. Aussi dit-il : "J'ai parlé ainsi à cause de la foule qui m'entoure, afin qu'ils croient que tu m'as envoyé."
3. Le Christ ne chassait pas les démons de la façon dont agissait la vertu des démons. Car, par la vertu des démons supérieurs, les démons sont bien chassés des corps, mais de telle sorte qu'ils gardent leur pouvoir sur l'âme, car le démon n'agit pas contre son règne. Tandis que le Christ chassait les démons du corps, mais bien davantage de l'âme. Aussi a-t-il condamné le blasphème des pharisiens prétendant qu'il chassait les démons par la vertu des démons :
- 1° Parce que Satan n'est pas divisé contre lui-même.
- 2° Par l'exemple de ceux qui chassaient les démons par l'Esprit de Dieu.
- 3° Parce qu'il ne pourrait chasser les démons s'il ne les avait pas vaincus par la vertu divine.
- 4° Parce qu'il n'y avait dans ses oeuvres ou dans leurs effets aucun accord entre lui et Satan, puisque Satan cherchait à disperser ce que lui-même, le Christ, rassemblait.
Article 3 ‒ A quel moment le Christ a-t-il commencé de faire des miracles ?
Objections :
1. Il semble que le Christ n'a pas commencé de faire des miracles aux noces de Cana, en changeant l'eau en vin. Car on lit dans le Protévangile de Jacques qu'il a fait beaucoup de miracles dans son enfance, tandis qu'il a fait le miracle des noces de Cana dans sa trentième ou trente-et-unième année. Ce n'est donc pas alors qu'il a commencé à faire des miracles.
2. Le Christ faisait des miracles par la vertu divine. Or celle-ci fut en lui dès le début de sa conception, car il fut Dieu et homme dès ce moment. Il semble donc qu'il a fait des miracles dès le début.
3. D'après saint Matthieu (4, 18) et saint Jean (1, 35) le Christ a commencé de rassembler ses disciples après son baptême et après sa tentation. Or les disciples se sont rassemblés autour de lui surtout à cause de ses miracles. Ainsi saint Luc (5, 4) raconte qu'il appela Pierre, stupéfait de la pêche miraculeuse. Il semble donc qu'il a fait d'autres miracles avant celui des noces de Cana.
Cependant :
On lit en saint Jean (2, 11) : "Ce fut le commencement des miracles de Jésus à Cana de Galilée."
Conclusion :
Le Christ a fait des miracles pour confirmer son enseignement, et pour montrer qu'il avait la puissance divine. Et c'est pourquoi, relativement au premier point, il ne devait pas faire de miracles avant d'avoir commencé à enseigner, et il ne devait pas enseigner avant d'être parvenu à l'âge parfait comme nous l'avons établi à propos de son baptême.
Quant au second point, il devait par ses miracles montrer sa divinité de telle manière que l'on crût à la réalité de son humanité. Et c'est pourquoi, selon saint Jean Chrysostome : "Il a eu raison de ne pas commencer à faire des miracles dès son premier âge, car on aurait estimé que son incarnation était irréelle, et on l'aurait livré à la croix avant le temps opportun".
Solutions :
1. D'après la parole du Baptiste (Jn 1, 31) : "Je suis venu baptiser dans l'eau pour qu'il soit manifesté en Israël", "il est évident, dit saint Jean Chrysostome que les miracles accomplis par le Christ dans son enfance ne sont que mensonges et inventions. Car si le Christ avait fait des miracles dans son premier âge, il n'aurait pas été inconnu de Jean, et le reste de la foule n'aurait pas eu besoin d'un maître pour le lui manifester".
2. La vertu divine agissait dans le monde où c'était nécessaire pour le salut des hommes, but de l'Incarnation. Et c'est pourquoi il a fait des miracles par la vertu de Dieu de telle sorte que cela ne nuise pas à la foi en la réalité de sa chair.
3. Cela même est à l'éloge des disciples, "qu'ils ont suivi le Christ alors qu'ils ne lui avaient vu accomplir aucun miracle", dit saint Grégoire le Grand. Et, selon saint Jean Chrysostome : "Il était surtout nécessaire de faire des miracles quand les disciples étaient déjà rassemblés, dévoués, attentifs à tout ce qui se faisait. Aussi ajoute-t-on (Jean 2, 11) : "Et ses disciples crurent en lui", non parce qu'ils crurent alors pour la première fois, mais parce qu'alors ils crurent avec plus de zèle et de perfection." Ou bien, explique saint Augustin on appelle disciples "ceux qui le seraient plus tard".
Article 4 ‒ Les miracles du Christ ont-ils suffisamment montré sa divinité ?
Objections :
1. Être Dieu et homme est propre au Christ. Mais les miracles accomplis par le Christ ont été faits aussi par d'autres. Il semble donc qu'ils ne suffisaient pas à montrer sa divinité.
2. Rien n'est plus grand que la vertu divine. Mais certains ont fait de plus grands miracles que le Christ, car il dit lui-même (Jn 14, 12) : "Celui qui croit en moi fera lui-même les oeuvres que je fais, et il en fera de plus grandes." Il semble donc que les miracles accomplis par Jésus n'ont pas été suffisants pour montrer sa divinité.
3. Le particulier n'est pas suffisant pour montrer l'universel. Mais chaque miracle du Christ fut une oeuvre particulière. Donc aucun d'entre eux n'a pu manifester suffisamment la divinité du Christ, à laquelle il appartient de posséder un pouvoir universel sur toutes choses.
Cependant :
Il y a cette parole du Seigneur (Jn 5, 36) : "Les oeuvres que mon Père m'a données à faire, ce sont elles qui rendent témoignage de moi."
Conclusion :
Il faut affirmer que les miracles du Christ étaient suffisants pour manifester sa divinité selon trois points de vue.
- 1° En raison de la nature spécifique de ces oeuvres, qui dépassaient la puissance de toute vertu créée et par conséquent ne pouvaient être accomplies que par la vertu divine. Et c'est pourquoi l'aveugle-né disait après sa guérison (Jn 9, 32) : "On n'a jamais entendu dire que quelqu'un ait rendu la vue à un aveugle de naissance. Si celui-ci ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire."
- 2° A cause de la façon d'accomplir ces miracles, en ce sens que Jésus les accomplissait comme par son propre pouvoir, sans prier, comme les autres. Aussi est-il écrit (Lc 6, 19) : "Une vertu sortait de lui et les guérissait tous." Cela montre, dit saint Cyrille d'Alexandrie "qu'il ne recevait pas une vertu étrangère mais, puisqu'il était Dieu par nature, il montrait sa propre puissance sur les malades. Et c'est pourquoi il faisait d'innombrables miracles". Aussi, sur ces paroles (Mt 8, 16) : "D'un mot il chassait les esprits et il guérissait tous les malades", saint Jean Chrysostome nous dit : "Remarquez quelle multitude de guérisons nous rapportent les évangélistes. Ils ne racontent pas chaque cure en détail, mais ils évoquent d'un mot une mer infinie de miracles." Et par là il montrait qu'il avait une puissance égale à celle du Père selon cette parole (Jn 5, 19. 21) : "Tout ce que fait le Père, le Fils le fait pareillement... De même que le Père ressuscite les morts et leur donne la vie, ainsi le Fils de l'homme donne la vie à qui il veut."
- 3° En raison de la doctrine par laquelle il se disait Dieu : si elle n'avait pas été vraie, elle n'aurait pas été confirmée par des miracles dus à la puissance divine. D'où cette réflexion (Mc 1, 27) : "Quel est cet enseignement nouveau ? Il commande avec autorité aux esprits mauvais, et ceux-ci lui obéissent !"
Solutions :
1. C'était là l'objection des païens. Aussi saint Augustin écrit-il : "Une si grande majesté, disent-ils, n'est ni prouvée ni éclairée par des signes suffisants. Car cette expulsion de spectres", quand il chassait les démons, "cette guérison des malades, cette résurrection des morts, et tout le reste, c'est peu de chose pour Dieu". A cela saint Augustin répond : "Nous-mêmes reconnaissons que les prophètes ont fait des miracles semblables... Moïse et les autres prophètes ont prophétisé le Seigneur Jésus et lui ont donné une grande gloire... C'est pour cela que lui-même a voulu faire des miracles semblables, de peur qu'il n'eût semblé absurde qu'il ne fit point par lui-même ce qu'il avait fait par eux. Cependant il devait faire aussi des miracles qui lui fussent propres : naître de la Vierge, ressusciter d'entre les morts, monter au Ciel. Celui qui estime que pour Dieu c'est peu de chose, j'ignore ce qu'il peut attendre de plus. Après s'être uni l'homme, aurait-il dû créer un autre monde pour que nous puissions croire que le monde a été fait par lui ? Mais il n'aurait pu faire en ce monde un monde supérieur ni égal à celui-ci. Et s'il avait fait un monde inférieur, on aurait encore trouvé que c'était peu de chose."
Mais ce que d'autres ont fait, le Christ l'a fait d'une manière supérieure. Aussi, sur cette parole (Jn 15, 24) : "Si je n'avais pas fait en eux ce que personne d'autre n'a fait...", saint Augustin explique : "Parmi les oeuvres du Christ, aucune ne semble plus grande que la résurrection des morts, et nous savons que les anciens prophètes l'ont aussi accomplie... Cependant le Christ a fait certains miracles que personne d'autre n'a faits. Mais on nous répond que d'autres en ont faits que ni lui ni aucun autre n'ont faits. Cependant, qu'il ait guéri tant d'infirmités, de maladies, de détresses humaines avec une telle puissance, on ne lit cela d'aucun ancien. Car pour ne pas parler des guérisons individuelles qu'il accordait à tous ceux qui se présentaient, Marc dit (6, 56) : "En tout lieu où il pénétrait, villages, villes ou fermes, on mettait les malades sur les places et le priait de les laisser toucher ne fût-ce que la frange de son manteau, et tous ceux qui le touchaient étaient sauvés." Cela, personne d'autre ne l'a fait en eux. On doit comprendre en effet qu'il a bien dit "en eux". Ni "parmi eux", ni "devant eux", mais bien "en eux", parce qu'il les a guéris. Et personne n'a fait en eux de telles oeuvres, car si un autre homme a fait l'une ou l'autre, c'est parce que lui-même les a faites ; mais lui-même les a faites sans que d'autres les aient faites."
2. Saint Augustin, expliquant ce texte de saint Jean, se demande :
- "Quelles sont ces oeuvres plus grandes "que doivent faire ceux qui croient en lui ?" Serait-ce que les malades, à leur passage, étaient guéris par leur ombre ? Que l'ombre guérisse, c'est un miracle plus grand que d'obtenir la guérison en touchant une frange de manteau. Néanmoins, quand le Christ parlait ainsi, il mettait en valeur les faits et les oeuvres de ses propres paroles. En effet, quand il a dit (Jn 14, 10) : "C'est le Père demeurant en moi qui fait ces oeuvres" de quelles oeuvres parlait-il, sinon de ses propres paroles ? Et le fruit de ses paroles, c'était la foi de ses disciples. Toutefois, lorsque ceux-ci annoncèrent l'Évangile, ceux qui crurent ne furent pas aussi peu nombreux qu'eux-mêmes : ce sont les nations qui ont cru."
- "N'est-ce pas sur une parole de sa bouche que le riche se retira tout triste ? Et pourtant ce que ce seul homme n'avait pas fait après avoir entendu le Christ, de nombreux riches l'ont fait après avoir entendu les disciples. Voilà comment, prêché par des croyants, le Christ a fait des oeuvres plus grandes que lorsqu'il parlait lui-même."
- "Pourtant ceci encore nous ébranle : ces oeuvres plus grandes, il les a faites par les Apôtres, et pourtant il ne désignait pas seulement eux lorsqu'il disait : "Celui qui croit en moi, fera aussi les oeuvres que je fais..." Écoute donc et comprends ainsi : "Celui qui croit en moi, les oeuvres que je fais, il les fera aussi." C'est moi qui fais d'abord, et ensuite c'est lui qui les fera, car je fais qu'il les fasse." Quelles oeuvres sinon la justification de l'impie ? C'est en lui, mais ce n'est pas sans lui que le Christ agit. Certes, je dirai que c'est une oeuvre plus grande que la création du ciel et de la terre, car le ciel et la terre passeront, mais le salut et la justification des prédestinés dureront toujours. Mais dans les Cieux les anges sont les oeuvres du Christ. Est-ce qu'il n'accomplit pas des oeuvres plus grandes, celui qui coopère avec le Christ pour sa propre justification ? Qu'on juge, si c'est possible, si créer des justes est une oeuvre plus grande que de justifier des impies ? Certes, si ces deux oeuvres demandent une égale puissance, la seconde demande plus de miséricorde. Mais rien ne nous oblige à penser que, lorsque le Christ dit : "Il fera des oeuvres plus grandes", cela concerne toutes les oeuvres du Christ. Peut-être parlait-il seulement de celles qu'il faisait à ce moment. Alors il disait des paroles de foi et, certes, proclamer des paroles de justice, ce qu'il a fait sans nous, est une oeuvre moins grande que justifier des impies, ce qu'il fait en nous, afin que nous le fassions à notre tour."
3. Lorsque l'oeuvre particulière d'un agent lui est propre, elle prouve toute la vertu de cet agent. Ainsi, puisque raisonner est le propre de l'homme, un individu montre qu'il est un homme du fait qu'il raisonne sur n'importe quel sujet particulier. Pareillement, puisque faire des miracles par sa propre puissance appartient à Dieu seul, le fait que le Christ a accompli par sa propre puissance n'importe quel miracle montre suffisamment qu'il est Dieu.
IIIa, Question 44 — LES DIVERSES CATÉGORIES DE MIRACLES DU CHRIST
Question 44 : LES DIVERSES CATÉGORIES DE MIRACLES DU CHRIST
1. Ses miracles sur les substances spirituelles. - 2. Sur les corps célestes. - 3. Sur les hommes. - 4. Sur les créatures dépourvues de raison.
Article 1 ‒ Les miracles opérés par le Christ sur les substances spirituelles
Objections :
1. Parmi les substances spirituelles, les saints anges l'emportent sur les démons, parce que, dit saint Augustin : "Les esprits pécheurs qui ont déserté la vie spirituelle sont régis par les esprits justes et pieux". Mais l'Évangile ne dit pas que le Christ ait fait des miracles concernant les bons anges. Il n'aurait donc pas dû en faire concernant les démons.
2. Les miracles du Christ étaient ordonnés à manifester sa divinité. Mais celle-ci n'avait pas à être manifestée aux démons, parce que cela aurait empêché le mystère de sa passion, selon saint Paul (2 Co 2, 8) : "S'ils l'avaient connu, ils n'auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire." Le Christ ne devait donc pas faire de miracles sur les démons.
3. Les miracles du Christ étaient ordonnés à la gloire de Dieu. C'est pourquoi saint Matthieu (9, 8) écrit : "Les foules en voyant cela (le paralytique guéri par le Christ), furent saisies de crainte et rendirent gloire à Dieu qui a donné aux hommes une telle puissance." Mais il ne revient pas aux démons de glorifier Dieu, parce que "la louange n'est pas belle dans la bouche du pécheur" (Si 15, 9). Aussi, nous disent Marc (1, 34) et Luc (4, 41) : "Il ne permettait pas aux démons de parler" de ce qui touchait à sa gloire. Il ne semble donc pas bien ordonné qu'il ait fait des miracles sur les démons.
4. Les miracles du Christ étaient ordonnés au salut des hommes. Mais il est arrivé que des hommes aient souffert du dommage, lorsque le Christ en chassa les démons. Soit un dommage corporel, par exemple (Mc 9, 24) lorsque le démon, sur l'ordre du Christ, "poussa un grand cri et sortit de l'enfant en l'agitant avec violence et en le laissant inanimé", si bien que beaucoup disaient : "Il est mort." Soit du dommage pécuniaire, par exemple (Mt 8, 31) quand, à la prière des démons, le Christ envoya ceux-ci dans des porcs qu'ils précipitèrent dans la mer, de sorte que les habitants de cette région "lui demandèrent de quitter leur territoire". On voit donc les inconvénients de tels miracles.
Cependant :
Zacharie (13, 2) avait prédit cela quand il disait : "J'ôterai du pays l'esprit impur."
Conclusion :
Les miracles du Christ venaient à l'appui de la foi qu'il enseignait. Or, il devait se faire que, par la puissance de sa divinité, il détruirait le pouvoir des démons chez les hommes qui croiraient en lui, selon sa parole (Jn 12, 31) : "Maintenant, le prince de ce monde va être jeté dehors." Et c'est pourquoi il était bon que, entre autres miracles, il délivre les hommes esclaves du démon.
Solutions :
1. De même que les hommes devaient être délivrés par le Christ du pouvoir des démons, de même devaient-ils être par lui associés aux anges, selon la parole de saint Paul (Col 1, 20) : "Pacifiant par le sang de sa croix ce qui est au ciel et ce qui est sur terre." Et c'est pourquoi, concernant les anges, il ne convenait pas de montrer aux hommes d'autres miracles que ceux de leurs apparitions, qui se sont produites à sa naissance, à sa résurrection et à son ascension.
2. Selon saint Augustin : "Le Christ s'est fait connaître aux démons autant qu'il l'a voulu ; et il l'a voulu dans la mesure où il l'a fallu. Mais il s'est fait connaître à eux, non comme aux saints anges par le fait qu'il est la vie éternelle, mais par certains effets temporels de sa puissance." Et d'abord, en voyant le Christ avoir faim après son jeûne, ils ont pensé qu'il n'était pas le Fils de Dieu. C'est pourquoi, sur ce texte (Lc 4, 3) : "Si tu es le Fils de Dieu..." saint Ambroise de Milan écrit : "Que signifie cette entrée en matière, sinon qu'il savait que le Fils de Dieu viendrait ; mais il ne pensait pas qu'il viendrait dans la faiblesse d'un corps." Mais plus tard, après avoir vu ses miracles, il soupçonna par conjecture que le Christ était le Fils de Dieu. Aussi, sur le texte de Marc (1, 24) : "Je sais que tu es le Fils de Dieu", saint Jean Chrysostome nous dit-il : "Il n'avait pas une connaissance certaine et ferme de la venue de Dieu." Il savait cependant qu'il était "le Messie promis dans la Loi", aussi Luc dit-il (4, 41) : "Parce qu'ils savaient qu'il était le Messie." Mais, s'ils reconnaissaient en lui le Fils de Dieu, c'était davantage un soupçon qu'une certitude. Ce qui fait dire à saint Bède : "Les démons confessent le Fils de Dieu et, comme on dit dans la suite, ils savaient qu'il était le Messie." Parce que le diable, le voyant fatigué par le jeûne, comprit qu'il était réellement un homme ; mais parce qu'il n'avait pu le vaincre par la tentation, il se demandait s'il était le Fils de Dieu." Plus tard la puissance des miracles lui fit comprendre, ou plutôt soupçonner, qu'il était le Fils de Dieu. Donc, s'il persuada aux juifs de le crucifier, ce n'était pas parce qu'il ne pensait pas qu'il était le Messie ou le Fils de Dieu, mais parce qu'il ne prévit pas que lui-même serait condamné par sa mort. Car l'Apôtre dit (1 Co 2, 8) de ce mystère : "Nul des princes de ce monde ne l'a connu. Car s'ils l'avaient connu, ils n'auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire."
3. Le Christ n'a pas fait le miracle d'expulser des démons dans leur intérêt, mais dans l'intérêt des hommes afin que ceux-ci le glorifient. Et c'est pourquoi il leur interdisait de publier ce qui aurait servi à sa propre louange. D'abord, pour donner l'exemple.
- Selon saint Athanase : "Il faisait taire le démon, bien que celui-ci proclamât la vérité, pour nous habituer à ne pas attacher d'importance à de tels propos, même s'ils semblent vrais. Il serait impie, en effet, quand nous avons la divine Écriture, de nous faire instruire par le démon." C'est dangereux, d'ailleurs, parce que les démons mêlent souvent des mensonges à la vérité.
- Ensuite, dit saint Jean Chrysostome : "Il ne fallait pas permettre aux démons d'usurper la gloire du ministère apostolique, et il ne convenait pas que le mystère du Christ soit publié par une langue fétide, parce que "la louange n'est pas belle dans la bouche des pécheurs" (Si 15, 9).
- Enfin, parce que, dit saint Bède il ne voulait pas attiser la haine des Juifs". Et c'est aussi pourquoi "il ordonne aux Apôtres eux-mêmes de se taire à son sujet, pour éviter que la révélation de sa majesté divine ne retarde l'échéance de la Passion".
4. Le but spécial de la venue du Christ a été d'enseigner et de faire des miracles dans l'intérêt des hommes, principalement quant au salut de leur âme. Et c'est pourquoi il permit aux démons qu'il expulsait de nuire aux hommes, soit dans leur corps, soit dans leurs biens, en vue du salut de leur âme, c'est-à-dire pour leur instruction. Saint Jean Chrysostome dit que le Christ "permit aux démons d'aller dans les porcs, non parce qu'il se serait plié à leur volonté, mais premièrement pour faire connaître la grandeur du dommage que les pièges du démon infligent aux hommes ; deuxièmement pour apprendre à tous qu'ils n'auraient rien osé faire aux porcs si lui-même n'y avait consenti ; troisièmement pour montrer que les démons auraient fait un mal plus grand aux hommes qu'à ces porcs, si les hommes n'avaient pas été secourus par la providence divine".
Et pour les mêmes motifs, il a permis que l'enfant délivré des démons fût plus gravement affligé momentanément, puisqu'il le délivra aussitôt de cette affliction. Cela montre, selon saint Bède, "que souvent lorsque nous essayons, après nos péchés, de nous convertir à Dieu, l'antique ennemi nous assaille par des ruses plus dangereuses et nouvelles. Il agit ainsi soit pour inspirer la haine de la vertu, soit pour se venger de la honte de son expulsion". En outre, l'enfant guéri a semblé mort, d'après saint Jérôme : "parce que c'est aux hommes guéris que l'on dit : "Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu" (Col 3, 3)".
Article 2 ‒ Les miracles opérés par le Christ sur les corps célestes
Objections :
1. Selon saint Denys le pseudo-aréopagite : "Il ne convient pas à la providence divine de détruire la nature, mais de la conserver". Or les corps célestes sont, par leur nature, indestructibles et inaltérables, comme le prouve Aristote. Donc il ne convenait pas que le Christ apporte aucun changement à l'ordre des corps célestes.
2. Le mouvement des astres sert à marquer le cours du temps, selon la Genèse (2, 14) : "Qu'il y ait des luminaires dans le firmament du ciel, et qu'ils servent de signes pour les fêtes, les jours et les années." Tout changement dans le cours des astres change donc la distinction et l'ordre des temps. Mais on ne lit nulle part que cela ait été constaté par des astronomes qui, selon Isaïe (47, 13), "contemplent les astres et comptent les mois". Il apparaît donc que le Christ n'a opéré aucun changement dans le cours des astres.
3. Il convenait davantage au Christ de faire des miracles tandis qu'il vivait et enseignait, plutôt qu'au moment de sa mort parce que, dit saint Paul (2 Co 13, 4) : "Il a été crucifié en raison de sa faiblesse, mais il est vivant par la puissance de Dieu" selon laquelle il faisait ses miracles. Et aussi parce que ses miracles servaient à confirmer son enseignement. Mais on ne lit pas que, pendant sa vie, le Christ ait fait aucun miracle sur les astres. Bien au contraire, aux pharisiens qui lui demandaient "un signe du Ciel" il a refusé (Mt 12, 38 et 16, 1). Il apparaît donc que, dans sa mort non plus, il n'aurait pas dû faire de miracle sur les astres.
Cependant :
On lit en saint Luc (23, 44) : "Les ténèbres s'étendirent sur la terre jusqu'à la neuvième heure, et le soleil s'obscurcit."
Conclusion :
Nous l'avons dit plus haut, les miracles du Christ devaient pouvoir suffire à montrer qu'il est Dieu. Or cela n'est pas montré avec autant d'évidence par des transformations de corps inférieurs, qui peuvent être actionnés par d'autres causes, que par une transformation du cours des astres, dont l'ordre immuable est fixé par Dieu seul. Et c'est ce que dit saint Denys le pseudo-aréopagite : "Certaines perturbations dans l'ordre et le mouvement des astres ne peuvent avoir d'autre cause que l'intervention de celui qui crée tout et qui change tout par sa parole." Aussi convenait-il que le Christ fit aussi des miracles concernant les astres.
Solutions :
1. De même qu'il est naturel pour les corps inférieurs d'être mus par les corps célestes qui leur sont supérieurs dans l'ordre de la nature, de même est-il naturel pour toute créature de subir les changements que Dieu lui impose par sa volonté. Aussi saint Augustin dit-il : "Dieu" qui a créé et constitué tous les êtres, "ne fait rien de contraire à la nature, car la nature de chaque être, c'est ce qu'il crée". Ainsi la nature des astres n'est pas détruite quand leur cours est changé par Dieu, alors qu'elle serait détruite si elle était changée par toute autre cause.
2. Le miracle accompli par le Christ n'a pas renversé l'ordre des temps. Car, pour certains, ces ténèbres, cet obscurcissement du soleil qui arriva au cours de la Passion, s'explique par le fait que le soleil a ramené à lui ses rayons, sans que se produise aucune modification dans les mouvements des astres qui mesurent le temps. C'est pourquoi saint Jérôme écrit : "Le grand luminaire retira ses rayons pour ne pas voir le Seigneur suspendu au gibet, ou pour priver de sa lumière des blasphémateurs impies."
Il ne faut pas comprendre cette rétraction comme si le soleil avait le pouvoir d'émettre ou de retirer ses rayons ; car il n'est pas libre d'émettre ses rayons, mais il le fait par nature, dit saint Denys le pseudo-aréopagite. On dit que le soleil a retiré ses rayons en ce sens que la vertu divine empêchait ses rayons de parvenir jusqu'à la terre.
Origène dit qu'ils ont été arrêtés par des nuages : "Il faut comprendre que des nuages très obscurs et très étendus se sont amassés au-dessus de Jérusalem et de la Judée, et c'est ainsi que se sont produites des ténèbres profondes de la sixième à la neuvième heure. J'estime en effet que, comme les autres signes qui ont marqué la Passion, tels que le voile qui se déchire, la terre qui tremble, etc. ne se sont produits qu'à Jérusalem, il en est de même en ce cas ; ou bien si l'on veut que ces ténèbres se soient étendues davantage, ce serait à toute la terre de Judée, parce qu'il est dit (Lc 23, 44) : "Les ténèbres couvrirent toute la terre", et que cela peut s'entendre de la terre de Judée. C'est ainsi qu'Obadya dit à Élie (1 R 18, 10) : "Par le Seigneur qui est vivant il n'y a pas de nation ni de royaume où mon maître m'ait envoyé te chercher", alors qu'on l'avait évidemment cherché seulement dans les nations qui avoisinent la Judée."
Mais à ce sujet il vaut mieux se fier à saint Denys le pseudo-aréopagite qui fut témoin oculaire. Il a vu que c'est arrivé parce que la lune s'est interposée entre le soleil et nous. Il écrit en effet dans sa lettre à Polycarpe : "De façon imprévisible", de l'Égypte où il se trouvait, dit-il, "nous voyions la lune passer devant le soleil". Et il note quatre miracles.
- 1° L'éclipse naturelle du soleil par interposition de la lune n'arrive qu'au moment où tous deux se rencontrent. Alors, pourtant, la lune était à l'opposite, puisqu'elle en était à son quinzième jour, où l'on célébrait la Pâque des Juifs.
- 2° C'était encore un miracle que la lune, qu'on voyait cachant le soleil au milieu du ciel à la sixième heure, soit apparue le soir à sa place, c'est-à-dire à l'Orient, à l'opposé du soleil. C'est pourquoi saint Denys le pseudo-aréopagite écrit : "Nous l'avons revue (la lune) à partir de la neuvième heure" où elle s'est éloignée du soleil, ce qui a fait cesser les ténèbres ; "jusqu'à l'heure de vêpres, quand elle eût été ramenée surnaturellement dans une direction diamétralement opposée à celle du soleil". Ainsi voit-on clairement que le cours habituel des temps n'a pas été troublé, puisque c'est par la vertu divine que la lune s'approcha surnaturellement du soleil en dehors du temps normal, et qu'elle s'en éloigna pour revenir à son lieu propre en temps voulu.
- 3° Autre miracle. Une éclipse naturelle commence toujours à l'ouest pour finir à l'est ; et cela parce que la lune, selon son mouvement propre, qui va de l'ouest en est, est plus rapide que celui du soleil qui se fait d'est en ouest. Et c'est pourquoi la lune, venant à l'ouest, atteint le soleil et le dépasse, en allant vers l'est. Mais alors la lune avait déjà dépassé le soleil et en était distante d'environ la moitié du cercle, puisqu'elle se trouvait à l'opposé. Aussi fallait-il qu'elle revînt de l'est vers le soleil et l'atteignît d'abord dans sa partie orientale, en progressant vers l'ouest. Et c'est bien ce qu'écrit saint Denys le pseudo-aréopagite : "Nous avons même vu l'éclipse elle-même commencer par l'est et gagner jusqu'à l'extrémité du soleil "parce qu'elle cacha le soleil entier, "puis revenir en arrière".
- 4° Dans une éclipse naturelle, le soleil commence à reparaître du côté par lequel il a commencé de s'obscurcir ; car la lune, en se plaçant devant le soleil, le dépasse par son mouvement naturel vers l'est ; et ainsi la partie occidentale du soleil, qu'elle a d'abord cachée, est aussi la première qu'elle découvre. Or, ce jour-là, la lune, revenant miraculeusement de l'est à l'ouest, n'a pas dépassé le soleil de façon à être plus à l'ouest que lui ; mais, après avoir atteint l'extrémité occidentale du soleil, elle retourna vers l'est ; et ainsi, la partie du soleil qu'elle avait cachée en dernier lieu fut aussi la première qu'elle découvrit. L'éclipse commença donc par la partie orientale du soleil, mais la lumière réapparut tout d'abord dans sa partie occidentale. Saint Denys le pseudo-aréopagite écrit en effet : "Puis nous vîmes la disparition et le retour de la lumière, non pas du même côté du soleil, mais du côté diamétralement opposé."
- 5° saint Jean Chrysostome" ajoute un autre miracle : "Les ténèbres durèrent trois heures, alors que l'éclipse du soleil ne dure qu'un moment, comme le savent les observateurs." On donne à entendre par là que la lune s'est attardée sous le soleil. A moins que cela ne veuille dire que la durée des ténèbres se compte de l'instant où le soleil a commencé à s'obscurcir jusqu'à celui où il a retrouvé tout son éclat.
Mais, dit Origène : "Contre ce miracle, les fils de ce siècle objectent : "Comment aucun auteur, Grec ou Barbare, n'a-t-il signalé un fait aussi étonnant ?" Et il répond qu'un certain Phlégon "a écrit dans ses Chroniques que le fait s'est passé sous le règne de l'empereur Tibère, mais sans signaler que c'était au moment de la pleine lune". Ce silence peut donc s'expliquer par le fait que les astronomes existant alors dans le monde n'avaient pas eu leur attention attirée sur cette éclipse inopinée et attribuèrent cette obscurité à une perturbation atmosphérique. Mais en Égypte où les nuages sont rares, à cause de la sérénité du climat, saint Denys le pseudo-aréopagite et ses compagnons furent amenés à faire sur cet obscurcissement les observations que nous avons citées.
3. Il fallait que le Christ montre par ses miracles sa divinité, alors qu'apparaissait surtout la faiblesse de sa nature humaine. C'est pourquoi, à sa naissance, apparut dans le ciel une étoile nouvelle. Aussi saint Maxime de Turin dit-il, dans un sermon de Noël : "Si tu dédaignes la mangeoire, lève un peu les yeux et regarde dans le ciel l'étoile nouvelle qui annonce au monde la naissance du Seigneur." Mais dans sa passion, la faiblesse du Christ dans son humanité apparut plus grande encore. Et c'est pourquoi il fallait que des miracles plus extraordinaires se fassent voir concernant les principaux luminaires du monde. Et, dit saint Jean Chrysostome : "Tel est le signe qu'il promettait de donner quand il disait : "Cette génération perverse et adultère demande un signe, et on ne lui en donnera pas d'autre que celui du prophète Jonas", qui symbolisait la croix et la résurrection. En effet, ce signe était beaucoup plus merveilleux, accompli au moment de sa crucifixion, que s'il avait encore cheminé sur cette terre."
Article 3 ‒ Les miracles accomplis par le Christ sur les hommes
Objections :
1. Chez l'homme, l'âme est supérieure au corps. Or le Christ a fait beaucoup de miracles en faveur des corps, mais on ne lit jamais qu'il ait fait des miracles en faveur des âmes. Car, s'il a converti certains incrédules à la foi, cela n'a jamais été par miracle, mais par des exhortations et la présentation de miracles extérieurs ; de même on ne lit pas qu'il ait donné la sagesse à des fous.
2. On l'a dit, le Christ faisait ses miracles par la puissance divine, dont le propre est d'agir instantanément et sans aucune aide. Or le Christ n'a pas toujours guéri les corps instantanément, car saint Marc (8, 22) raconte : "Prenant l'aveugle par la main, Jésus le fit sortir de la ville. Après lui avoir mis de la salive sur les yeux, et lui avoir imposé les mains, il lui demandait : Aperçois-tu quelque chose ? Et l'autre, qui commençait à voir, répondit : Je vois les gens, ils sont comme des arbres qui marchent. Après cela il lui imposa de nouveau les mains sur les yeux, et l'homme vit clair, il fut rétabli et il voyait tout clairement." Il est donc évident que la guérison n'a pas été instantanée, mais qu'elle a été d'abord imparfaite et que la salive y a contribué. Il apparaît donc que les miracles du Christ sur les hommes se présentent mal.
3. Quand des effets ne sont pas réciproques, il ne s'impose pas de les supprimer ensemble. Or la maladie physique n'a pas toujours le péché pour cause, le Seigneur l'a dit lui-même (Jn 9, 2) : "Ni lui-même ni ses parents n'ont péché, pour que cet homme soit né aveugle." Il ne fallait donc pas remettre les péchés aux hommes cherchant une guérison physique, comme Jésus l'a fait pour un paralytique (Mt 9, 2) ; d'autant plus que la guérison physique, étant un effet moindre que la guérison des péchés, ne peut constituer une preuve suffisante que le Christ pouvait remettre les péchés.
4. Les miracles du Christ avaient pour but de confirmer son enseignement et d'attester sa divinité, on l'a dit plus haut. Mais nul ne doit empêcher ce qui est le but de son activité. Il parait donc incohérent que le Christ ait prescrit à ceux qu'il avait miraculeusement guéris, de ne le dire à personne, comme on le voit dans l'évangile (Mt 9, 30 ; Mc 8, 26). D'autant plus qu'il a prescrit à d'autres de publier les miracles dont ils avaient bénéficié ; ainsi lit-on (Mc 5, 19) qu'il dit à un homme qu'il avait délivré des démons : "Rentre chez toi, auprès des tiens, et annonce leur tout ce que Seigneur a fait pour toi."
Cependant :
On lit (Mc 7, 37) : "Il a bien fait toutes choses : il a rendu l'ouïe aux sourds, et la parole aux muets."
Conclusion :
Les moyens ordonnés à une fin doivent lui être proportionnés. Or, si le Christ était venu dans le monde et enseignait, c'était pour sauver les hommes, selon ce texte de saint Jean (3, 17) : "Car le Fils de l'homme n'est pas venu dans le monde pour le juger, mais afin que par lui le monde soit sauvé." Et c'est pourquoi il était bon que le Christ guérisse miraculeusement certains hommes en particulier, afin de montrer qu'il est le Sauveur universel et spirituels.
Solutions :
1. Les moyens ordonnés à la fin se distinguent de celle-ci. Or les miracles du Christ étaient ordonnés, comme à leur fin, au salut de la partie rationnelle, qui consiste en l'illumination de celle-ci par la sagesse, et en sa purification. Le premier de ces deux effets présuppose le second, car il est écrit (Sg 1, 4) : "La sagesse n'entrera pas dans une âme malfaisante et n'habitera pas un corps esclave du péché." Or justifier les hommes ne convenait qu'à ceux qui le veulent ; autrement on serait allé contre la notion de justice, qui implique la rectitude de la volonté et aussi contre la notion de nature humaine, qui doit être amenée au bien par son libre arbitre et non par la contrainte. Donc le Christ, par sa vertu divine, a justifié les hommes intérieurement, mais non malgré eux. Et cela n'est pas un miracle, mais c'est le but auquel sont ordonnés les miracles.
Semblablement aussi, par la vertu divine, le Christ a infusé la sagesse à des hommes simples qu’étaient ses disciples, car il leur a dit (Lc 21, 15) : "Moi, je vous donnerai une parole et une sagesse que tous vos adversaires ne pourront ni supporter ni contredire." L'illumination intérieure de cette sagesse n'est pas comptée parmi les miracles visibles, sinon par son effet extérieur, c'est-à-dire en tant qu'on voyait ces hommes, connus pour être ignorants et sans culture, parler avec tant de sagesse et de fermeté. Aussi dit-on dans les Actes (4, 13) : "Les juifs, voyant la constance de Pierre et de Jean, et sachant que ces hommes étaient des ignorants de condition modeste, étaient dans l'étonnement." Et cependant, ces effets spirituels, bien qu'ils se distinguent des miracles visibles, sont des témoignages à l'appui de l'enseignement et de la puissance du Christ selon l'épître aux Hébreux (2, 4) : le salut annoncé, "Dieu l'atteste par des signes, des prodiges, des miracles de toutes sortes, ainsi que par des communications d'Esprit Saint qu'il distribue à son gré".
Cependant, le Christ a fait quelques miracles concernant les âmes des hommes, surtout en agissant sur leurs puissances inférieures. Ainsi saint Jérôme sur ce texte (Mt 9, 9) : "Il se leva et le suivit", explique-t-il : "L'éclat et la majesté de la divinité cachée qui resplendissait même sur son visage humain avaient le pouvoir d'attirer à lui dès le premier regard." Et sur le texte (Mt 21, 12) : "Il chassait tous ceux qui vendaient et achetaient..." saint Jérôme encore nous dit : "De tous les miracles du Seigneur, celui-ci me paraît le plus étonnant : qu'un homme, alors méprisable, ait pu à coups de fouet chasser une telle multitude. C'est que ses yeux jetaient une flamme céleste et que la majesté divine brillait sur son visage." Et Origène dit aussi : "C'est là un plus grand miracle que de changer l'eau en vin, parce que là subsiste une matière inanimée, alors qu'ici il domine les esprits de milliers d'hommes." Et sur le texte de saint Jean (18, 6) : "Ils reculèrent et tombèrent sur le sol", saint Augustin écrit : "Un seul mot, sans aucune arme, a frappé, repoussé et renversé une troupe à la haine féroce et aux armes terribles, car Dieu était caché dans la chair." Et sur ce texte : "Jésus, passant au milieu d'eux, allait son chemin" (Lc 4, 30), saint Jean Chrysostome exprime la même idée : "Passer au milieu d'ennemis menaçants sans se laisser prendre, montrait l'éminence de sa divinité." Et sur cette notation (Jn 8, 59) : "Jésus se cacha et sortit du Temple", saint Augustin dit : "Il ne se cacha pas dans un recoin du Temple comme apeuré, derrière un mur ou une colonne, mais par la puissance divine il se rendit invisible à ses ennemis et sortit en passant au milieu d'eux."
De tout cela il ressort que le Christ, quand il le voulut, changea les âmes des hommes, non seulement en les justifiant et en y infusant la sagesse, ce qui est le but même des miracles, mais aussi en agissant extérieurement par un attrait, une terreur ou une stupéfaction, qui relèvent du miracle.
2. Le Christ était venu sauver le monde non seulement par la vertu divine, mais par le mystère de son incarnation. Et c'est pourquoi, dans la guérison des malades, non seulement il employait souvent la puissance divine en guérissant par mode de commandement, mais aussi en y ajoutant une action relevant de sa nature humaine. C'est pourquoi sur ce texte (Lc 4, 40) : "En imposant les mains à chacun, il les guérissait tous", saint Cyrille d'Alexandrie remarque : "Comme Dieu, il aurait pu chasser d'un mot toutes les maladies, mais il les touche tous pour montrer que sa chair est efficace pour y porter remède." Et sur ce texte de saint Marc (8, 23) : "Avoir mis de la salive sur les yeux de l'aveugle, il lui imposa les mains", saint Jean Chrysostome dit : "Il fait de la salive et il impose les mains à l'aveugle afin de prouver que la parole divine jointe à l'action, accomplit des merveilles ; car la main indique l'action, et la salive, la parole proférée par la bouche." Et sur le texte de saint Jean (9, 6) : "Il fit de la boue avec sa salive et enduisit de cette boue les yeux de l'aveugle", saint Augustin donne ce commentaire : "Il a fait de la boue avec sa salive, parce que le Verbe s'est fait chair." Ou encore, pour symboliser que c'était lui qui avait formé l'homme de la boue de la terre, selon saint Jean Chrysostome.
Il faut encore, au sujet des miracles du Christ, remarquer ceci : il accomplissait constamment des oeuvres absolument parfaites. Sur la remarque (Jn 2, 10) : "Tout homme sert d'abord le bon vin", saint Jean Chrysostome explique : "Les miracles du Christ sont tels qu'ils dépassent, en beauté et en utilité, les oeuvres de la nature." Pareillement, il conférait instantanément aux malades une santé parfaite. Sur cette phrase de saint Matthieu (8, 15) : "La belle-mère de Pierre se leva et se mit à les servir", saint Jérôme souligne : "La santé que confère le Seigneur revient tout entière d'un seul coup."
Le cas de l'aveugle est spécial, et le Christ a agi de façon opposée à cause de l'incroyance de cet homme, selon saint Jean Chrysostome. Ou bien, pour saint Bède : "celui qu'il aurait pu guérir tout entier d'un mot, il le guérit progressivement pour montrer la gravité de l'aveuglement humain qui, péniblement et par degrés, revient à la lumière, et afin de nous faire prendre garde à la grâce par laquelle se soutient chacun de nos progrès vers la perfection".
3. Nous l'avons dit plus haut : le Christ accomplissait des miracles par la vertu divine. Or "les oeuvres de Dieu sont parfaites" (Dt 32, 4). Mais une action n'est parfaite que si elle réalise sa fin. Or la fin de la guérison extérieure opérée par le Christ, c'est la guérison de l'âme. C'est pourquoi il ne convenait pas que le Christ guérisse un corps sans guérir aussi l'âme. Aussi sur cette parole (Jn 7, 23) : "J'ai guéri un homme tout entier le jour du sabbat", saint Augustin nous dit : "Il fut guéri pour avoir la santé dans son corps ; il crut pour avoir la santé dans son âme."
Au paralytique, il est dit spécialement : "Tes péchés te sont remis" parce que, dit saint Jérôme : "Par là, il nous est donné de comprendre que la plupart des infirmités corporelles sont l'effet de péchés ; et peut-être, si la rémission des péchés précède, c'est pour que, une fois disparues les causes de l'infirmité, la santé soit rétablie." Aussi est-il dit au paralytique guéri (Jn 5, 14) : "Ne pèche plus, de peur qu'il ne t'arrive quelque chose de pire", et saint Jean Chrysostome en conclut : "Nous apprenons que cette maladie avait été produite par le péché."
Pourtant, dit le même Père "Autant l'âme vaut mieux que le corps, autant remettre le péché est une oeuvre plus grande que guérir le corps. Mais parce que ce n'est pas manifeste, le Christ accomplit l'oeuvre moindre, qui est visible, afin de montrer l'oeuvre qui est la plus grande et la plus cachée."
4. Sur cette parole (Mt 9, 30) : "Prenez garde! Que personne ne le sache", saint Jean Chrysostome commente : "Ce qui est dit là ne contredit pas ce qui est dit à un autre (Lc 9, 60) : "Va et annonce la gloire de Dieu." Cela nous enseigne à faire taire ceux qui veulent nous louer pour nous-mêmes. Mais si cette louange est rapportée à la gloire de Dieu, nous ne devons pas l'interdire, mais au contraire la prescrire."
Article 4 ‒ Les miracles accomplis par le Christ sur des créatures dépourvues de raison
Objections :
1. Les bêtes sont supérieures aux plantes. Or le Christ a fait des miracles sur les plantes, par exemple quand le figuier s'est desséché sur son ordre (Mt 21, 19). Il semble donc qu'il aurait dû faire des miracles sur les bêtes.
2. On n'inflige de châtiment que pour une faute. Mais il n'y avait pas de faute chez le figuier où le Christ ne trouva pas de fruits quand ce n'était pas la saison. Il est donc choquant qu'il l'ait desséché.
3. L'eau et l'air sont intermédiaires entre le ciel et la terre. Mais le Christ a fait des miracles dans le ciel, comme on l'a vu à l'article 2. Pareillement dans la terre quand, au moment de sa passion, celle-là a tremblé. Il semble donc qu'il aurait dû en faire aussi dans l'air et dans l'eau, en divisant la mer comme Moïse, ou même le Jourdain, comme Josué et Élie ; et aussi dans les airs, produire du tonnerre comme au Sinaï quand la loi fut donnée, et comme le fit Élie (1 R 18, 45).
4. Les oeuvres miraculeuses ressortissent à l'oeuvre du gouvernement du monde par la providence divine. Or cette oeuvre présuppose la création. Il paraît donc désordonné que le Christ, dans ses miracles, ait usé du pouvoir créateur, lorsqu’il a multiplié les pains. Les miracles sur les créatures irrationnelles semblent donc difficiles à admettre.
Cependant :
Le Christ est la "sagesse de Dieu" (1 Co 1, 24) dont il est dit (Sg 8, 1) "qu'elle dispose tout harmonieusement".
Conclusion :
Comme nous l'avons dit plus haut, les miracles du Christ étaient ordonnés à faire connaître que la vertu de la divinité était en lui pour procurer le salut des hommes. Or il appartient à la puissance divine que toute créature lui soit soumise. Et c'est pourquoi il fallait qu'il fasse des miracles sur toutes les catégories de créatures, et non seulement sur les hommes, mais aussi sur les créatures dépourvues de raison.
Solutions :
1. Par leur genre, les bêtes sont proches de l'homme, et c'est pourquoi elles ont été créées le même jour que lui. Et ce n'est pas parce qu'il faisait beaucoup de miracles sur les hommes qu'il aurait dû en faire sur les corps des bêtes, d'autant plus que, pour la nature sensible et corporelle, les hommes sont pareils aux animaux, surtout terrestres. Les poissons, du fait qu'ils vivent dans l'eau, sont plus différents des hommes par nature, et c'est pourquoi ils ont été créés un autre jour. Le Christ a fait des miracles sur eux avec la pêche miraculeuse rapportée par Luc (5, 4) et Jean (21, 6), et aussi avec le poisson que Pierre pêcha et dans lequel il trouva une pièce d'un statère. Que des porcs se soient précipités dans la mer, ce n'était pas l'effet d'un miracle divin, mais d'une activité démoniaque permise par Dieu.
2. Selon saint Jean Chrysostome : "Lorsque le Seigneur agit ainsi sur des plantes ou des bêtes, ne cherchez pas à savoir s'il était juste de dessécher le figuier, parce que ce n'était pas la saison des fruits, car une telle recherche est de la dernière démence", car en tout cela on ne trouve ni faute ni châtiment, "mais contemple le miracle et admire son auteur". Et le Créateur ne fait aucun tort au propriétaire, s'il use librement de sa créature pour le salut d'autrui ; mais plutôt, dit saint Hilaire : "Nous trouvons là une preuve de la bonté divine. En effet, quand il a voulu offrir un exemple du salut qu'il apporte, il a exercé la puissance de sa vertu sur les corps humains ; mais là où il fixait la norme de sa sévérité envers les obstinés, il révéla la figure de l'avenir dans le dommage causé à cet arbre". Et surtout parce que c'est un figuier : "Cet arbre étant gorgé d'eau, le miracle devait paraître d'autant plus grand."
3. Même dans l'eau et dans l'air le Christ a fait des miracles qui convenaient à sa mission, par exemple quand on lit (Mt 8, 26) : "Il commanda à la mer et aux vents, et il se fit un grand calme." Mais il ne lui convenait pas, à lui qui venait ramener toutes choses à la paix et à la tranquillité, de produire des perturbations dans l'air ou de diviser les eaux. D'où cette parole (He 12, 18) : "Vous ne vous êtes pas approchés d'une réalité palpable : feu ardent, tourbillon, ténèbres et tempête."
Cependant, au moment de la Passion "le voile se déchira" (Mt 27, 51) pour montrer que les mystères de la loi étaient dévoilés ; "les tombeaux s'ouvrirent" pour montrer que par sa mort les morts recevaient la vie ; "la terre trembla et les rochers se fendirent", pour montrer que les coeurs de pierre des humains seraient attendris par sa Passion, et que par la vertu de sa Passion, le monde entier allait s'améliorer.
4. La multiplication des pains ne s'est pas réalisée par mode de création, mais par addition d'une matière étrangère, convertie en pain. Ce qui fait dire à saint Augustin : "Comme il multiplie quelques grains en moissons, il a multiplié dans ses mains les cinq pains." Or il est évident que c'est par conversion que les grains se multiplient pour donner des moissons.
IIIa, Question 45 — LA TRANSFIGURATION DU CHRIST
Question 45 : LA TRANSFIGURATION DU CHRIST
1. Convenait-il que le Christ soit transfiguré ? - 2. La lumière de la Transfiguration est-elle la lumière de gloire ? - 3. Les témoins de la Transfiguration. - 4. Le témoignage de la voix du Père.
Article 1 ‒ Convenait-il que le Christ soit transfiguré ?
Objections :
1. Il ne convient pas à un corps réel mais à un corps imaginaire de changer en présentant diverses figures. Or le corps du Christ n'était pas un corps imaginaire, mais un corps réel on l'a établi plus haut. Il semble donc qu'il n'aurait pas dû se transfigurer.
2. La "figure" rentre dans la quatrième espèce de qualité, et la clarté, puisqu'elle est une qualité sensible, dans la troisième. Donc, que le Christ ait été enveloppé de clarté ne doit pas être appelé une "transfiguration".
3. Les corps glorieux ont quatre "dots" ou propriétés, comme on le verra plus loin. Le Christ ne devait donc pas plus se transfigurer en étant revêtu de clarté que par les autres propriétés.
Cependant :
On lit dans l'évangile (Mt 17, 2) : "Jésus fut transfiguré" devant trois de ses disciples.
Conclusion :
Le Seigneur, après avoir annoncé sa passion à ses disciples les avait engagés à suivre sa passion. Or, pour que quelqu'un marche avec assurance sur une route, il faut qu'il connaisse plus ou moins par avance le but du voyage, de même que l'archer ne lance pas bien la flèche s'il n'a pas vu la cible qu'il faut viser. C'est ainsi que Thomas disait (Jn 14, 5) : "Seigneur, nous ne savons pas où tu vas : comment pourrions-nous connaître le chemin ?" Et cela est particulièrement nécessaire quand la voie est difficile et escarpée, le trajet pénible, et la fin joyeuse. Or le Christ par sa passion est parvenu à obtenir la gloire non seulement de l'âme, gloire qu'il avait depuis le premier instant de sa conception, mais aussi du corps, comme il l'a dit (Lc 24, 26) : "Il fallait que le Christ souffrit cela et entrât ainsi dans sa gloire." C'est à elle qu'il conduit ceux qui suivent les traces de sa passion, selon la parole de saint Paul : "Il nous faut traverser bien des épreuves pour entrer dans le Royaume des Cieux" (Ac 14, 21). Et c'est pourquoi il convenait qu'il montre à ses disciples sa gloire lumineuse, qui est sa transfiguration, à laquelle il configurera les siens, selon l'épître aux Philippiens (3, 24) : "Il transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire." Si bien que saint Bède déclare : "Il a pourvu dans sa bonté à ce que ses disciples, ayant goûté peu de temps la contemplation de la joie définitive, soient capables de supporter plus courageusement l'adversité."
Solutions :
1. Saint Jérôme le dit bien : "Que personne ne pense que le Christ", parce qu'il s'est transfiguré, "ait perdu la figure et le visage qu'il avait auparavant, où qu'il ait abandonné son corps réel pour prendre un corps spirituel ou aérien. Comment il s'est transformé, l'évangéliste nous le dit : "Son visage resplendit comme le soleil, ses vêtements devinrent blancs comme neige". Si l'on montre la splendeur de son visage, si l'on décrit l'éclat de son vêtement, ce n'est pas que la substance disparaisse, mais elle est transformée par la gloire".
2. La figure caractérise ce qui limite le corps elle est en effet ce qui est inclus dans des limites. Et c'est pourquoi tout ce qui concerne l'extérieur d'un corps semble appartenir plus ou moins à la figure. Comme la couleur, la lumière d'un corps non transparent s'observe à la surface de ce corps. C'est pourquoi on le dit transfiguré quand il se revêt de clarté.
3. Parmi ces quatre propriétés, la clarté seule est une qualité de la personne en elle-même ; les autres propriétés ne se perçoivent que dans un acte, ou un mouvement, c'est-à-dire une passion. Donc le Christ a présenté dans son corps quelques indices de ces trois propriétés : l'agilité quand il a marché sur les eaux de la mer ; la subtilité quand il est sorti du sein intact de la Vierge Marie ; l'impassibilité quand il a échappé indemne aux mains des juifs qui voulaient le précipiter d'une hauteur, ou le lapider. Cependant on ne le dit pas transfiguré à cause de ces qualités ; on le dit uniquement à cause de la clarté qui concerne l'aspect de sa personne même.
Article 2 ‒ La lumière de la Transfiguration était-elle la lumière de gloire ?
Objections :
1. Sur Matthieu (17, 2) : "Il fut transfiguré devant eux", une glose de saint Bède nous dit : "Il montra dans son corps mortel non l'immortalité, mais une clarté semblable à l'immortalité future." Or la clarté de gloire est celle de l'immortalité. Donc cette clarté que le Christ montra à ses disciples n'était pas la lumière de gloire.
2. Sur Luc (9, 27) : "Ils ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu le règne de Dieu", la glose interlinéaire précise : "C'est-à-dire la glorification du corps dans une image représentant la béatitude future." Mais l'image d'une réalité n'est pas la réalité elle-même. Donc cette clarté n'était pas celle de la béatitude.
3. La lumière de gloire ne se trouve que dans le corps humain. Mais cette lumière de la Transfiguration n'apparut pas seulement dans le corps du Christ, mais aussi dans ses vêtements, et dans la nuée lumineuse qui recouvrit les disciples. Il semble donc que cette lumière n'était pas la lumière de gloire.
Cependant :
Sur "Il fut transfiguré devant eux", saint Jérôme déclare : "Tel il sera au jugement, tel il apparut à ses Apôtres." Et sur "jusqu'à ce qu'ils voient le Fils de l'homme venir dans son règne" (Mt 16, 18), saint Jean Chrysostome dit aussi : "Voulant montrer quelle est cette gloire dans laquelle il reviendra plus tard, il la leur révèle dans la vie présente, autant qu'il était possible de le leur apprendre, pour qu'ils ne se laissent pas accabler par la douleur de sa mort."
Conclusion :
Cette clarté que le Christ a revêtue dans sa Transfiguration était la lumière de gloire quant à son essence, mais non quant à son mode d'être. En effet, la clarté du corps glorieux dérive de la clarté de l'âme, écrit saint Augustin. Et pareillement la clarté du corps du Christ transfiguré dérivait de sa divinité, dit saint Jean Damascène, et de la gloire de son âme.
Car si, dès le début de la conception du Christ, la gloire de son âme ne rejaillissait pas sur son corps, cela venait d'un plan divin, afin qu'il puisse accomplir les mystères de notre rédemption dans un corps passible, comme nous l'avons dit plus haut.
Mais cela n'enlevait pas au Christ le pouvoir de faire dériver sur le corps la gloire de l'âme. Et c'est ce qu'il a fait, quant à la lumière de gloire, dans la Transfiguration, mais d'une autre manière que dans un corps glorifié. Car, sur un corps glorifié la clarté rejaillit, venant de l'âme, comme une qualité qui affecte le corps d'une façon permanente. Aussi le resplendissement corporel dans un corps glorieux n'est-il par un miracle. Mais, dans la Transfiguration, la clarté a dérivé de sa divinité et de son âme sur son corps non comme une qualité permanente affectant le corps lui-même, mais plutôt par mode de passion transitoire, comme lorsque l'air est illuminé par le soleil. Aussi ce resplendissement qui apparut alors dans le corps du Christ, était-il miraculeux, comme sa marche sur les eaux. C'est pourquoi saint Denys le pseudo-aréopagite écrit : "Le Christ opérait d'une manière surhumaine les actes propres à l'homme ; et c'est ce que montrent sa conception surnaturelle par la Vierge, et sa marche sur une eau liquide qui supporte le poids de ses pas matériels et terrestres."
Aussi ne faut-il pas dire, comme Hugues de Saint-Victor, que le Christ a revêtu les quatre propriétés des corps glorieux : la clarté dans la Transfiguration, l'agilité en marchant sur la mer, la subtilité en sortant du sein intact de la Vierge, et l'impassibilité à la Cène, quand il a donné son corps en nourriture sans qu'il soit divisé, car ces "dots", ou propriétés, désignent des qualités immanentes aux corps glorieux. Mais il a possédé miraculeusement ce qui relève de ces propriétés. Et c'est comparable, chez l'âme, à la vision par laquelle saint Paul vit Dieu dans un ravissement, comme nous l'avons montré dans la deuxième Partie.
Solutions :
1. Cette phrase de saint Bède ne prouve pas que la clarté du Christ n'était pas la lumière de gloire, mais qu'elle n'était pas la clarté d'un corps glorieux, parce que son corps n'était pas encore immortel. Car, de même que, grâce à une disposition spéciale de Dieu, chez le Christ la gloire de l'âme ne rejaillissait pas sur le corps, il a pu se faire par une disposition analogue qu'elle rejaillisse sur le corps seulement quant à la clarté, et non quant à l'impassibilité.
2. On dit que cette clarté a été une image, non pour nier qu'elle ait été une réelle clarté de gloire, mais en ce sens qu'elle représentait cette perfection de la gloire en vertu de laquelle le corps sera glorieux.
3. De même que la clarté qui enveloppait le corps du Christ transfiguré représentait la clarté future de son corps, ainsi la clarté de ses vêtements désigne la future clarté des saints, qui sera surpassée par celle du Christ, comme l'éclat de la neige est surpassé par la splendeur du soleil. Aussi saint Grégoire le Grand dit-il que les vêtements du Christ sont devenus resplendissants "parce que, au sommet de la clarté céleste, tous les saints adhéreront à lui, resplendissant de la lumière de justice. Car ses vêtements symbolisent les justes qu'il unira à lui", selon la parole d'Isaïe (49, 18) : "Ils sont tous comme une parure dont tu te vêtiras."
Quant à la nuée lumineuse, elle symbolise la gloire du Saint-Esprit, ou "la naissance du Père" selon Origène, par laquelle les saints seront protégés dans la gloire future. Cependant elle peut aussi symboliser de façon vraisemblable la clarté du monde renouvelé qui sera la tente des saints. Aussi, tandis que Pierre se dispose à dresser des tentes, la nuée lumineuse recouvrit-elle les disciples.
Article 3 ‒ Les témoins de la Transfiguration
Objections :
1. On ne peut porter témoignage que sur des faits connus. Mais quelle serait la gloire future, aucun homme ne le savait encore par expérience, au moment de la transfiguration du Christ, mais seulement les anges. Les témoins de la Transfiguration auraient donc dû être des anges plutôt que des hommes.
2. Ce qui convient aux témoins de la vérité, ce n'est aucune fiction, mais la vérité. Or Moïse et Élie n'étaient pas présents réellement, mais pour l'imagination. C'est ce que dit une Glose sur Luc (9, 30) : "Il y avait là Moïse et Élie..." : "Il faut savoir que ni les corps ni les âmes de Moïse et d'Élie n'ont apparu là, mais que ces corps ont été formés d'une créature d'emprunt. On peut croire aussi que ce fut réalisé par le ministère des anges, qui figurèrent ces deux personnages." Il semble donc que ce n'étaient pas des témoins valables.
3. Il est écrit (Ac 10, 43) que "tous les prophètes rendent témoignage" au Christ. Donc Moïse et Élie n'auraient pas dû être les seuls témoins présents, mais aussi tous les prophètes.
4. La gloire du Christ est promise à tous les fidèles, et par sa transfiguration lui-même a voulu attiser en eux le désir de cette gloire. Il n'aurait donc pas dû prendre seulement Pierre, Jacques et Jean comme témoins de sa transfiguration, mais tous les disciples.
Cependant :
Il y a l'autorité de l'Écriture évangélique.
Conclusion :
Le Christ a voulu être transfiguré pour montrer sa gloire aux hommes et les provoquer à la désirer, comme nous l'avons dit à l'article premier. Or le Christ amène à la gloire de la béatitude éternelle non seulement les hommes qui ont existé après lui, mais aussi ceux qui l'ont précédé ; ainsi, tandis qu'il s'acheminait vers sa passion, "aussi bien les foules qui le suivaient que celles qui le précédaient criaient : Hosanna", selon Matthieu (21, 9), comme pour lui demander le salut. Et c'est pourquoi il était justifié que, parmi ses témoins, soient présents quelques-uns de ceux qui l'avaient précédé : Moïse et Elie, et de ceux qui le suivaient : Pierre, Jacques et Jean "pour que sur la parole de deux témoins le fait soit garanti" (Mt 18, 16).
Solutions :
1. Le Christ, par sa transfiguration, manifesta à ses disciples sa gloire corporelle, qui n'intéresse que les hommes. Logiquement, ce n'est donc pas des anges, mais des hommes qui sont appelés comme témoins.
2. La glose en question est empruntée au livre Des Merveilles de la Sainte Écriture, qui n'a pas d'autorité, étant attribué faussement à saint Augustin. Et c'est pourquoi il ne faut pas s'appuyer sur cette glose. Car selon saint Jérôme : "Il faut remarquer qu'aux scribes et aux pharisiens demandant des signes venus du Ciel, il les refusa. Ici, au contraire, pour fortifier la foi des Apôtres, il donne un signe venu du Ciel : Élie descend d'où il était monté, et Moïse remonte des enfers." Ce n'est pas à comprendre comme si l'âme de Moïse aurait repris son corps, mais son âme apparut au moyen d'un corps qu'elle aurait pris, comme les anges lorsqu'ils apparaissent. Quant à Élie, il apparut avec son propre corps venu non du ciel empyrée, mais du lieu supérieur où il avait été enlevé dans un char de feu.
3. Comme dit saint Jean Chrysostome, "Moïse et Élie entrent en scène pour de multiples raisons".
- 1° "Parce que les foules disaient qu'il était Élie, Jérémie ou l'un des prophètes, le Christ amène avec lui les chefs de file des prophètes, afin qu'au moins par là apparaisse la différence entre les serviteurs et le Seigneur."
- 2° "Parce que Moïse a donné la loi, tandis qu'Élie fut le zélateur de la gloire divine." Aussi, leur présence avec le Christ exclut la calomnie des Juifs "qui accusaient le Christ de transgresser la loi et de blasphémer en s'appropriant la gloire de Dieu".
- 3° "Afin de montrer qu'il a pouvoir sur la mort et sur la vie, et qu'il est juge des vivants et des morts, par le fait qu'il amène avec lui Moïse déjà mort, et Élie toujours vivant."
- 4° Parce que, selon saint Luc (9, 31) : "Ils parlaient avec lui de son départ qui devait s'accomplir à Jérusalem", c'est-à-dire de sa passion et de sa mort. Et c'est pourquoi, "afin de fortifier les coeurs de ses disciples à ce sujet", il met en scène ceux qui se sont exposés à la mort pour Dieu, car c'est en risquant la mort que Moïse s'est présenté devant le Pharaon, et Elie devant le roi Achab.
- 5° "Parce qu'il voulait inviter ses disciples à imiter la douceur de Moïse et le zèle d'Elie."
- 6° Cette raison est ajoutée par saint Hilaire : afin de montrer que lui-même avait été annoncé par la loi, que donna Moïse, et par les prophètes, dont le principal fut Élie.
4. Les profonds mystères ne doivent pas être exposés à tous mais, par le moyen des supérieurs, parvenir aux autres hommes en temps voulu. Et c'est pourquoi, dit saint Jean Chrysostome : "Il prit les trois disciples les plus importants". Car Pierre "fut éminent par l'amour qu'il portait au Christ", et aussi à cause du pouvoir qui lui fut confié ; Jean par le privilège de l'amour dont le Christ l'aimait à cause de sa virginité, et aussi à cause de la supériorité doctrinale de son évangile. Jacques à cause de la primauté que lui conférerait son martyre. Et cependant il leur interdit d'annoncer ce qu'ils avaient vu, de crainte, dit saint Jérôme, que "à cause de son caractère prodigieux, l'événement ne soit incroyable, et qu'après une si grande gloire, la croix ne soit scandale", ou même qu'elle soit empêchée par le peuple ; "en sorte qu'ils soient les témoins de ces événements spirituels seulement après avoir été remplis de l'Esprit Saint".
Article 4 ‒ Le témoignage de la voix du Père
Objections :
1. Selon le livre de Job (33, 14 Vg) : "Dieu parle une fois et ne répète pas deux fois la même chose". Mais au baptême, la voix du Père avait déjà donné cette attestation.
2. Au baptême, en même temps que la voix du Père, le Saint-Esprit avait été présent sous la forme d'une colombe. Mais cela ne s'est pas produit à la Transfiguration. L'attestation du Père n'y avait donc pas sa place.
3. Le Christ a commencé à enseigner après son baptême. Et pourtant au baptême la voix du Père n'avait pas engagé les hommes à l'écouter. Donc il n'aurait pas dû le faire à la Transfiguration.
4. Il ne faut pas dire aux gens ce qu'ils ne peuvent porter, selon cette parole (Jn 16, 12) : "J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant." Or les disciples ne pouvaient pas supporter la voix du Père, car il est dit (Mt 17, 6) : "En l'entendant les disciples tombèrent la face contre terre et furent saisis de crainte." Donc la voix du Père n'aurait pas dû s'adresser à eux.
Cependant :
Il y a l'autorité de l'Écriture évangélique.
Conclusion :
L'adoption des fils de Dieu se fait par une certaine image qui les rend conformes au Fils de Dieu par nature. Cela se fait d'une double manière :
- 1° D'abord par la grâce du voyage, qui donne une conformité imparfaite.
- 2° Ensuite par la gloire de la patrie qui donnera une conformité parfaite, selon ce que dit saint Jean (1 Jn 3, 2) : "Dès maintenant nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore paru. Nous savons que lorsque cela paraîtra, nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est." Donc, parce que nous obtenons la grâce par le baptême, ce qui nous est montré dans la Transfiguration, c'est la clarté de la gloire future ; et c'est pourquoi, tant au baptême du Christ qu'à sa transfiguration, il convenait de manifester la filiation naturelle du Fils par le témoignage du Père, parce que lui seul a parfaitement conscience de cette génération parfaite, avec le Fils et l'Esprit Saint.
Solutions :
1. Ce texte doit être rapporté à la parole éternelle du Père par laquelle Dieu le Père a proféré le Verbe unique qui lui est coéternel. Et pourtant on peut dire que, si Dieu a rendu deux fois le même témoignage, ce n'est pas pour le même but mais pour montrer les différents modes selon lesquels les hommes peuvent recevoir en participation une ressemblance de la filiation éternelle.
2. Dans le baptême où fut mis en lumière le mystère de la première régénération, c'est l'opération de la Trinité tout entière qui fut montrée, du fait qu'il y avait là le Fils incarné, que le Saint-Esprit apparut sous la forme d'une colombe, et que le Père fit entendre sa voix. De même dans la Transfiguration, qui est le sacrement de la seconde régénération, toute la Trinité apparut : le Père par sa voix, le Fils en tant qu'homme, l'Esprit Saint dans la nuée lumineuse. Car, de même qu'au baptême il donne l'innocence, symbolisée par la simplicité de la colombe, de même à la résurrection il donnera à ses élus la lumière de gloire et le rafraîchissement contre tout mal, dont la nuée lumineuse est la figure.
3. Le Christ était venu donner effectivement la grâce, et promettre la gloire par sa parole. Et c'est pourquoi il convenait d'engager les hommes à l'écouter lors de la Transfiguration plutôt que lors du baptême.
4. Il était normal que les disciples soient terrifiés par la voix du Père et se prosternent pour montrer que la supériorité de la gloire ainsi manifestée dépasse toute convenance et toute capacité des mortels, selon cette parole de l'Exode (33, 20) : "L'homme ne peut pas me voir et vivre." Saint Jérôme le dit aussi : "La fragilité ne soutient pas la vue d'une trop grande gloire." Mais le Christ guérit les hommes de cette fragilité quand il les introduit dans la gloire. C'est le sens de ce qu'il leur dit alors : "Levez-vous, soyez sans crainte."
Il faut maintenant étudier comment le Christ est sorti du monde, c'est-à-dire :
- I. Sa passion (Q. 46-49).
- II. Sa mort (Q. 50).
- III. Son ensevelissement (Q. 51).
- IV. La descente aux enfers (Q. 52).
L'étude de sa passion comporte trois parties : - 1. Sa passion en elle-même (Q. 46). - 2. La cause efficiente de sa passion (Q. 47-48). - 3. Le fruit de sa passion (Q. 49).
IIIa, Question 46 — LA PASSION DU CHRIST
Question 46 : LA PASSION DU CHRIST
1. Était-il nécessaire que le Christ souffrit pour délivrer les hommes ? - 2. Y avait-il une autre manière possible de délivrer les hommes ? - 3. Cette manière était-elle la plus appropriée ? - 4. Convenait-il que le Christ souffre sur la croix ? - 5. Le caractère universel de sa passion. - 6. La douleur qu'il a endurée dans sa passion fut-elle la plus grande ? - 7. Toute son âme a-t-elle souffert ? - 8. Sa passion a-t-elle empêché la joie de la jouissance béatifique ? - 9. Le temps de sa passion. - 10. Le lieu de sa passion. - 11. Convenait-il qu'il soit crucifié avec des bandits ? - 12. La passion du Christ doit-elle être attribuée à la divinité ?
Article 1 ‒ Était-il nécessaire que le Christ souffrît pour délivrer les hommes ?
Objections :
1. Le genre humain ne pouvait être libéré que par Dieu, selon Isaïe (45, 21) : "N'est-ce pas moi, le Seigneur ? Il n'y a pas d'autre Dieu que moi. Un Dieu juste et sauveur, il n'y en a pas excepté moi." Or Dieu ne subit aucune nécessité, car cela serait contraire à sa toute-puissance. Donc il n'était pas nécessaire que le Christ souffrît.
2. Le nécessaire s'oppose au volontaire. Or le Christ a souffert par sa propre volonté (Is 53, 7) : "Il a souffert parce que lui-même l'a voulu." Sa souffrance n'était donc pas nécessaire.
3. Il est dit dans le Psaume (25, 10) : "Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité." Mais il ne semble pas nécessaire qu'il souffre, ni du côté de la miséricorde divine, qui distribue gratuitement ses dons, si bien qu'elle remet gratuitement les dettes sans exiger aucune satisfaction ; ni non plus du côté de la justice divine, selon laquelle l'homme avait mérité la damnation éternelle.
4. La nature angélique est supérieure à la nature humaine, comme le montre saint Denys le pseudo-aréopagite. Mais le Christ n'a pas souffert pour restaurer la nature angélique, qui avait péché. Il n'était donc pas nécessaire non plus qu'il souffrît pour le salut du genre humain.
Cependant :
Il y a cette parole de saint Jean (3, 16) : "De même que Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle." Ce qui s'entend de l'élévation du Christ en croix. Il apparaît donc que le Christ devait souffrir.
Conclusion :
Selon l'enseignement d'Aristote, "nécessaire" se dit en plusieurs sens :
I. Au sens de ce qui, par sa nature, ne peut pas être autrement. En ce sens, il est évident que la souffrance du Christ n'était pas nécessaire, ni de la part de Dieu, ni de la part de l'homme.
II. Au sens où quelque chose est nécessaire du fait d'une cause extérieure. Si c'est une cause extérieure ou motrice, elle produit une nécessité de contrainte, par exemple si quelqu'un ne peut marcher à cause de la violence de celui qui le retient. Mais si la cause extérieure qui introduit la nécessité est une cause finale, l'acte sera dit nécessaire en raison de la fin, par exemple dans le cas où une fin ne peut être aucunement réalisée, ou ne peut l'être de façon appropriée, si telle autre fin n'est pas présupposée.
Donc la souffrance du Christ n'a pas été nécessaire d'une nécessité de contrainte, ni de la part de Dieu qui a décidé cette souffrance, ni de la part du Christ qui a souffert volontairement. Mais elle a été nécessaire en raison de la fin, ce qu'on peut comprendre à trois points de vue.
- 1° Par rapport à nous, qui avons été délivrés par la passion, selon la parole de saint Jean (3, 15) : "Il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle."
- 2° Par rapport au Christ lui-même : par l'abaissement de sa passion, il a mérité la gloire de l'exaltation, comme il le dit en saint Luc (24, 26) : "Ne fallait-il pas que le Christ souffrît tout cela pour entrer dans la gloire ?"
- 3° Par rapport à Dieu : il fallait accomplir ce qu'il avait décidé touchant la passion du Christ prophétisée dans l'Écriture et préfigurée dans l'ancienne loi : "Le Fils de l'homme s'en va selon ce qui a été décidé", dit-il en saint Luc (22, 22) ; et encore (Lc 24, 44-46) : "C'est là ce que je vous disais étant encore avec vous : il fallait que s'accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes... Car il était écrit que le Christ devait souffrir, et ressusciter d'entre les morts le troisième jour."
Solutions :
1. Cet argument procède de la nécessité de contrainte du côté de Dieu.
2. Celui-ci procède de la nécessité de contrainte du côté de l'humanité du Christ.
3. Que l'homme soit délivré par la passion du Christ, cela convenait et à la justice et à la miséricorde de celui-ci. A sa justice parce que le Christ par sa passion a satisfait pour le péché du genre humain, et ainsi l'homme a été délivré par la justice du Christ. Mais cela convenait aussi à la miséricorde parce que, l'homme ne pouvant par lui-même satisfaire pour le péché de toute la nature humaine, comme nous l'avons déjà dit Dieu lui a donné son Fils pour opérer cette satisfaction ; saint Paul le dit (Rm 3, 24) : "Vous avez été justifiés gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui est dans le Christ Jésus, lui que Dieu a destiné à servir d'expiation par la foi en son sang." Et cela venait d'une miséricorde plus abondante que s'il avait remis les péchés sans satisfaction : "Dieu qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts du fait de nos péchés, nous a vivifiés dans le Christ" (Ep 2, 4).
4. Le péché de l'ange n'était pas réparable comme celui de l'homme, nous l'avons montré dans la première Partie.