Summa Theologiae (page 94)
IIIa, Question 36 — LA MANIFESTATION DU CHRIST À LA NAISSANCE (suite)
Article 2 ‒ La naissance du Christ devait-elle être manifestée à quelques-uns ?
Objections :
1. On vient de le dire, il convenait au salut de l'humanité que le premier avènement du Christ soit caché. Mais le Christ est venu pour sauver tous les hommes, selon saint Paul (1 Tm 4, 10) : "Il est le Sauveur de tous les hommes, surtout des croyants." Donc sa naissance n'aurait dû être manifestée à personne.
2. La future naissance du Christ avait été manifestée à la Bienheureuse Vierge et à Joseph. Il n'était donc pas nécessaire, après sa naissance, de manifester celle-ci à d'autres.
3. Le sage ne manifeste pas ce qui provoque du trouble et du dommage chez les autres. Or la manifestation de la naissance du Christ a provoqué du trouble selon saint Matthieu (2, 3) : "A cette nouvelle, Hérode fut troublé et tout Jérusalem avec lui." En outre, on sait le mal que cela fit à d'autres, car à cette occasion "Hérode fit massacrer à Bethléem et aux alentours, les enfants âgés de deux ans et au-dessous".
Cependant :
La naissance du Christ n'aurait profité à personne si elle avait été cachée à tous. Mais il fallait que sa naissance soit profitable ; autrement il serait né pour rien. Il semble donc qu'elle devait être manifestée à quelques-uns.
Conclusion :
Comme dit l'Apôtre (Rm 13, 1) : "Ce qui vient de Dieu est fait avec ordre". Or, c'est une loi de la sagesse divine que les dons de Dieu et les secrets de sa sagesse ne parviennent pas uniformément à tous. Ils sont d'abord communiqués directement à certains, et par leur intermédiaire les autres en bénéficient. Il en fut ainsi pour le mystère de la Résurrection : on lit dans les Actes (10, 40) : "Dieu a donné au Christ ressuscité de se faire voir, non à tout le peuple, mais aux témoins qu'il avait choisis d'avance." La même règle s'était imposée au sujet de la naissance du Christ : manifester celle-ci non pas à tous, mais à quelques-uns, par l'entremise desquels la connaissance en parviendrait aux autres hommes.
Solutions :
1. Il aurait été également préjudiciable au salut de l'humanité que la naissance de Dieu soit manifestée à tous les hommes, ou qu'elle ne soit connue d'aucun. Dans les deux cas, la foi disparaissait. Dans le premier, parce que cette naissance aurait été entièrement manifeste ; dans le second, parce qu'elle n'aurait été connue par personne dont on puisse entendre le témoignage ; car, suivant l'Apôtre (Rm 10, 17), "la foi vient de ce qu'on a entendu".
2. Marie et Joseph devaient être instruits de la naissance du Christ parce qu'il leur revenait de montrer du respect à l'enfant attendu, et de l'accueillir à sa naissance. Mais leur témoignage, à cause de son caractère familial, n'aurait pas été reçu comme un hommage à la grandeur du Christ. Il fallait donc que sa naissance soit manifestée à des étrangers dont le témoignage ne pouvait être suspect.
3. Le trouble qui a suivi cette manifestation s'harmonise lui-même avec la naissance du Christ.
- 1° D'abord parce que la dignité céleste du Christ s'y révèle, comme dit saint Grégoire le Grand : "A la naissance du roi du Ciel, le roi de la terre se trouble : la grandeur humaine est confondue quand se découvre la dignité céleste."
- 2° Ensuite on y voyait préfiguré le pouvoir judiciaire du Christ. C'est ce qui fait dire à saint Augustin dans un sermon sur l'Épiphanie. "Que sera le tribunal du Christ, si déjà le berceau d'un enfant a terrorisé les rois orgueilleux ?"
- 3° Enfin ce trouble symbolisait la destruction du règne des démons. Car, selon saint Léon, "Hérode n'est pas tellement troublé en lui-même que le démon en Hérode. Car Hérode voyait un homme terrestre là où le démon voyait Dieu. Et tous deux redoutaient un successeur à leur royauté : le démon un successeur céleste, Hérode un successeur terrestre". Mais cette crainte était superflue parce que le Christ n'était pas venu pour régner sur terre. Comme dit le pape saint Léon en s'adressant à Hérode : "Ton royaume ne suffit pas à contenter le Christ, et le maître du monde ne peut être enfermé dans les étroites limites de ton pouvoir."
Que les Juifs se soient troublés, alors qu'ils auraient dû se réjouir, cela tient, dit saint Jean Chrysostome "à ce que des gens iniques ne pouvaient se réjouir de l'avènement du juste" ; ou bien, c'est parce qu'ils voulaient flatter Hérode qu'ils craignaient, car "la foule flatte plus qu'il n'est juste ceux dont elle subit la cruauté".
Et que des enfants aient été massacrés par Hérode, cela n'a pas été à leur détriment, mais à leur avantage. Car saint Augustin dit dans un sermon pour l'Épiphanie : "Ne croyez pas que le Christ, venu afin de délivrer les hommes, n'a rien fait pour récompenser ceux qui étaient massacrés pour lui, alors que sur la croix il priait pour ses meurtriers."
Article 3 ‒ A qui la naissance du Christ devait-elle être manifestée ?
Objections :
1. Le Seigneur a ordonné à ses disciples (Mt 10, 5) : "Ne prenez pas le chemin des païens", parce qu'il voulait d'abord se manifester aux Juifs. Il était encore beaucoup moins indiqué que la naissance du Christ soit révélée à des païens "qui venaient d'Orient" (Mt 2, 1).
2. La manifestation de la vérité divine doit se faire d'abord aux amis de Dieu, selon le livre de Job (36, 33 Vg) : "Il l'annoncera à son ami." Mais les mages étaient des ennemis de Dieu, selon ce texte (Lv 19, 31 Vg) : "N'allez pas vers les mages et ne consultez pas les devins." La naissance du Christ n'aurait donc pas dû être manifestée aux mages.
3. Le Christ était venu délivrer le monde entier de la puissance du diable, aussi est-il dit en Malachie (1, 11) : "Du levant au couchant, mon nom est grand parmi les nations." Il ne devait donc pas se manifester seulement à l'orient, mais aussi sur toute la terre.
4. Tous les sacrements de l'ancienne loi préfiguraient le Christ. Or ils étaient dispensés par le ministère des prêtres de cette loi. Il semble donc que la naissance du Christ aurait dû être manifestée aux prêtres dans le Temple, plutôt qu'à des bergers dans la campagne.
5. Le Christ est né d'une vierge mère, et c'était un tout-petit. Il aurait donc paru mieux de manifester sa naissance à des jeunes gens et à des vierges, plutôt qu'à des gens âgés et mariés comme Syméon et Anne.
Cependant :
Il y a cette parole du Christ (Jn 13, 18) : "Je connais ceux que j'ai choisis." Or, ce qui se fait selon la sagesse de Dieu est bien fait. Donc ceux à qui a été manifestée la naissance du Christ ont été bien choisis.
Conclusion :
Le salut qui devait être réalisé par le Christ concernait toutes les catégories d'hommes parce que, dit saint Paul (Col 3, 11) : "Dans le Christ Jésus il n’y a plus ni homme ni femme, ni païens ni Juifs, ni esclaves ni homme libre" et ainsi des autres différences. Et pour que cela soit préfiguré dans la naissance même du Christ il a été manifesté à des hommes de toutes conditions. Parce que, dit saint Augustin : "Les bergers étaient des Israélites et les mages des païens. Les uns habitaient tout près, les autres venaient de loin. Les uns et les autres se rejoignirent en s'unissant à la pierre angulaire". Il y eut entre eux d'autres différences : les mages étaient sages et puissants, les bergers ignorants et grossiers. Il s'est aussi manifesté à des justes comme Syméon et Anne, et à des pécheurs comme les mages ; il s'est encore manifesté à des hommes et à des femmes, comme Anne, pour montrer que nulle condition humaine n'est exclue du salut du Christ.
Solutions :
1. Cette manifestation de la naissance du Christ fut comme les prémices de la manifestation plénière qui se produirait plus tard. Selon saint Augustin : "Et de même qu'à cette seconde manifestation la grâce du Christ fut annoncée par le Christ et ses Apôtres d'abord aux Juifs et ensuite aux païens ; de même les premiers à s'approcher du Christ furent les bergers, qui étaient les prémices des juifs comme étant ses voisins ; et ensuite les mages qui venaient de loin, eux qui furent les prémices des nations".
2. Comme dit encore saint Augustin : "Si le manque de culture domine dans la rusticité des bergers, l'impiété domine dans les sacrilèges des mages. Et pourtant, celui qui était la pierre angulaire s'est adjoint les uns et les autres ; car il venait choisir ce qui était ignorant pour confondre les sages, et appeler non les justes, mais les pécheurs, afin qu'aucune grandeur ne pût s'enorgueillir et aucune faiblesse désespérer." Toutefois, certains disent que les mages n'étaient pas des magiciens, mais de savants astronomes, appelés "mages" par les Perses ou les Chaldéens.
3. Selon saint Jean Chrysostome : "Les mages sont venus de l'orient parce que la foi a commencé là où naît le jour, parce que la foi est la lumière des âmes". Ou bien "parce que tous ceux qui viennent au Christ, viennent de lui et par lui", dont Zacharie nous dit (6, 12 Vg) : "Voici un homme, Orient est son nom." On dit qu'ils sont venus d'Orient, littéralement, c'est-à-dire du fond de l'Orient, pour certains ; ou bien de régions proches de la Judée, mais à l'orient de celle-ci. Cependant il est vraisemblable que certains signes de la naissance du Christ sont apparus aussi dans d'autres parties du monde. Ainsi de l'huile a jailli à Rome, et en Espagne apparurent trois soleils qui, peu à peu, se réunirent en un seul.
4. Comme dit saint Jean Chrysostome, pour manifester la naissance du Christ, "l'ange n'est pas allé à Jérusalem, et n'a pas appelé les scribes et les pharisiens, car ils étaient corrompus et dévorés d'envie. Mais les bergers étaient sincères, pratiquant l'ancien mode de vie des patriarches et de Moïse". De plus ces bergers préfiguraient les docteurs de l'Église, à qui sont révélés les mystères du Christ, qui échappaient aux Juifs.
5. Selon saint Ambroise de Milan : "La naissance du Seigneur devait recevoir le témoignage non seulement des bergers, mais aussi des vieillards et des justes", dont le témoignage, à cause de leur justice, avait plus de crédit.
Article 4 ‒ Le Christ devait-il se manifester lui-même ou par d'autres ?
Objections :
1. "La cause qui agit par soi est supérieure à celle qui agit par autrui", dit Aristote". Mais le Christ a manifesté sa naissance par d'autres, ainsi aux bergers par des anges, aux mages par une étoile. Il aurait donc dû bien davantage la manifester par lui-même.
2. On lit (Si 20, 30) : "Sagesse cachée et trésor ignoré, à quoi cela sert-il ?" Mais le Christ, dès le début de sa conception a possédé pleinement le trésor de la sagesse et de la grâce. Donc, s'il n'avait pas manifesté cette plénitude par des oeuvres et des paroles, cette sagesse et cette grâce lui auraient été données pour rien. Ce qui est inadmissible, car "Dieu ne fait rien en vain" selon Aristote.
3. Dans le Protévangile de Jacques on lit que le Christ, dans son enfance, a fait beaucoup de miracles. Et l'on voit ainsi qu'il a manifesté sa naissance par lui-même.
Cependant :
Saint Léon dit que les mages trouvèrent l'enfant Jésus "qui ne différait en rien de l'ensemble des enfants des hommes". Mais les autres enfants ne se manifestent pas eux-mêmes. Il ne convenait donc pas que le Christ manifeste sa naissance par lui-même.
Conclusion :
La naissance du Christ était ordonnée au salut des hommes, et ce salut s'obtient par la foi. Or la foi salutaire confesse la divinité et l'humanité du Christ. Il fallait donc manifester la naissance du Christ en montrant sa divinité sans nuire à la foi en son humanité. Cela s'est réalisé du fait que le Christ a montré en lui-même une naissance pareille à celle des faibles hommes, tandis qu'il a montré par l'intermédiaire des créatures de Dieu qu'il possédait la puissance de la divinité. Voilà pourquoi ce n'est pas par lui-même que le Christ a manifesté sa naissance, mais par d'autres créatures.
Solutions :
1. En toute génération et en tout mouvement, l'imparfait mène au parfait. Aussi le Christ a-t-il d'abord été manifesté par d'autres créatures ; puis il s'est manifesté par lui-même d'une manifestation parfaite.
2. Sans doute la sagesse cachée est inutile. Cependant, il appartient au sage de se manifester lui-même en temps opportun et non à n'importe quel moment. "Tel se tait parce qu'il n'a rien à répondre : tel autre se tait parce qu'il connaît le temps propice" (Si 20, 6). Ainsi donc la donnée au Christ n'a pas été inutile, parce qu'il s'est manifesté lui-même en temps opportun. Et le fait qu'il se cachait au temps voulu est une preuve de sagesse.
3. Ce livre est un apocryphe. Et saint Jean Chrysostome soutient que le Christ n'a pas fait de miracle avant de changer l'eau en vin puisque saint Jean (2, 11) dit : "Tel fut le commencement des signes de Jésus." En effet, "s'il avait accompli des miracles dès le premier âge, les Israélites n'auraient eu besoin de personne d'autre pour le leur manifester". Et cependant Jean Baptiste déclare (Jn 1, 3) : C'est pour qu'il soit manifesté à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau." C'est donc avec raison que Jésus n'a pas commencé à faire des miracles dès le premier âge. En effet, les juifs auraient pensé que son incarnation était une illusion et, rongés d'envie, ils l'auraient livré à la croix avant le temps fixé."
Article 5 ‒ Par quels autres moyens le Christ aurait-il dû se manifester ?
Objections :
1. Les anges sont des créatures spirituelles selon le Psaume (104, 4) : "Des esprits il fait ses anges." Mais la naissance du Christ concernait sa chair, non sa substance spirituelle. Elle ne devait donc pas être manifestée par des anges.
2. Les justes ont plus d'affinités avec les anges qu'avec n'importe quelle créature, selon le Psaume (34, 8) : "L'Ange du Seigneur campera à l'entour pour libérer ceux qui le craignent." Mais ce ne sont pas des anges qui ont manifesté la naissance du Christ aux justes que sont Syméon et Anne. Donc ce ne sont pas des anges qui auraient dû la manifester aux bergers.
3. Il semble qu'elle n'aurait pas dû non plus se manifester aux mages par une étoile. Car il semble que ce soit une occasion d'erreur pour ceux qui croient que les astres président à la naissance des hommes. Mais on doit éloigner des hommes les occasions de pécher.
4. Pour qu'un signe manifeste quelque chose, il faut qu'il soit certain. Mais une étoile ne semble pas être un signe certain de la naissance du Christ.
Cependant :
On lit (Dt 32, 4) : "Les oeuvres de Dieu sont parfaites." Or cette manifestation fut une oeuvre de Dieu. Donc elle fut réalisée par des signes appropriés.
Conclusion :
La manifestation d'une vérité au moyen d'un syllogisme passe par des notions connues de celui à qui s'adresse cette manifestation. De même la manifestation au moyen de signes doit employer ceux qui sont familiers aux destinataires de cette manifestation. Or, il est évident que les justes sont intimement et ordinairement enseignés par une impulsion intérieure du Saint-Esprit, sans production de signes sensibles, c'est-à-dire par l'esprit de prophétie.
D'autres, adonnés à des activités corporelles, sont conduits par des moyens sensibles aux vérités intelligibles. Or les juifs étaient accoutumés à recevoir les réponses divines par l'entremise des anges, qui leur avaient aussi transmis la loi, comme le rappelle le livre des Actes (7, 53) : "Vous avez reçu la loi par le ministère des anges." Mais les païens, et surtout les astrologues, étaient accoutumés à observer le cours des étoiles. Et c'est pourquoi, aux justes, Syméon et Anne, la naissance du Christ a été manifestée par une impulsion intérieure du Saint-Esprit, selon saint Luc (2, 26) : "Il avait été divinement averti par l'Esprit Saint qu'il ne verrait pas la mort avant d'avoir vu le Christ du Seigneur." Aux bergers et aux mages, comme adonnés à des activités corporelles, la naissance du Christ a été manifestée par des apparitions visibles. Et parce que cette naissance n'était pas purement terrestre mais aussi, en un sens, céleste, c'est par des signes célestes qu'elle a été manifestée aux uns et aux autres, car selon saint Augustin : "Les Cieux sont habités par les anges et embellis par les astres ; c'est donc par les uns et les autres que les Cieux racontent la gloire de Dieu."
Cela est logique : puisque les bergers étaient des juifs chez qui les apparitions d'anges étaient fréquentes, la naissance du Christ leur a été révélée par des anges ; quant aux mages, accoutumés à observer les corps célestes, elle leur fut manifestée par le signe de l'étoile. Comme dit saint Jean Chrysostome : "Par condescendance, Dieu a voulu les appeler par des signes qui leur étaient familiers." Saint Grégoire le Grand découvre un autre motif : "Les Juifs, comme usant de la raison, devaient être avertis par la prédication d'un être raisonnable, l'ange. Mais les païens, qui ne savaient pas employer leur raison à connaître le Seigneur, sont conduits non par la parole, mais par des signes. Et de même que des prédicateurs annoncèrent aux païens le Seigneur qui avait pris la parole, de même des éléments muets le prêchèrent lorsqu'il ne parlait pas encore."
Il y a encore un autre motif donné par saint Augustin : "Abraham avait reçu la promesse d'une postérité innombrable, qui ne serait pas engendrée selon la chair, mais selon la fécondité de sa foi ; postérité que l'on comparait à la multitude des étoiles, pour faire espérer une descendance céleste." C'est pourquoi les païens "désignés par ces astres sont encouragés par le lever d'un astre nouveau" à rejoindre le Christ, par qui ils deviendront postérité d'Abraham.
Solutions :
1. Ce qui de soi est caché a besoin d'être manifesté, mais non ce qui, de soi, est manifesté. Or la chair du nouveau-né était manifeste, mais sa divinité était cachée. Voilà pourquoi cette naissance a été manifestée par des anges, qui sont les ministres de Dieu. Et si l'ange est apparu dans la clarté, c'était pour montrer que le nouveau-né était le resplendissement de la gloire du Père.
2. Les justes n'avaient pas besoin d'une apparition visible des anges mais, à cause de leur perfection, l'impulsion intérieure du Saint-Esprit leur suffisait.
3. L'étoile, en manifestant la naissance du Christ, a supprimé toute occasion d'erreur. Comme dit saint Augustin : "Aucun des astrologues n'a établi le destin des hommes par l'influence des étoiles de telle façon qu'à la naissance d'un homme il affirmerait que l'une d'elles aurait abandonné le tracé de son orbite pour se rendre auprès du nouveau-né", comme c'est arrivé à l'étoile qui manifesta la naissance du Christ. Et c'est pourquoi cette étoile n'a pas confirmé l'erreur de ceux qui "estiment que le destin des hommes est lié à la disposition des astres au moment de leur naissance, mais qui ne croient pas que cette disposition puisse changer à la naissance d'un homme". Pareillement, dit saint Jean Chrysostome "la tâche de l'astronomie n'est pas de connaître, d'après les étoiles, quels sont les nouveau-nés, mais de prédire leur avenir d'après les étoiles". Les mages n'ont pas connu l'époque de la naissance afin de découvrir l'avenir par le mouvement des étoiles à partir de cette naissance, mais plutôt à l'inverse.
4. Selon saint Jean Chrysostome : "Dans certaines Écritures apocryphes, on lit qu'une nation d'Extrême-Orient, proche de l'Océan, conservait un écrit attribué à Seth, sur cette étoile et les offrandes des mages. Cette nation observait attentivement l'apparition de cette étoile en postant douze veilleurs qui, à dates fixes, montaient de nuit sur la montagne. De là, par la suite, ils l'observèrent ayant pris la forme d'un enfant, et surmontée de l'image de la croix."
On peut encore dire : "Ces mages suivaient la tradition de Balaam, qui a dit (Nb 24, 17) : "Une étoile sortira de Jacob." Aussi, en voyant une étoile en dehors du cours ordinaire de l'univers, ils comprirent que c'était celle dont Balaam avait prophétisé qu'elle signalerait le roi des Juifs."
On peut dire aussi, avec saint Augustin : "Ces mages ont appris, par un avertissement des anges", que l'étoile annonçait la naissance du Christ. Et il semble probable que ces anges "furent de bons anges, puisque les mages cherchaient leur salut dans l'adoration du Christ". Enfin on peut dire avec saint Léon : "Outre l'éclat qui frappait leur regard corporel, un rayon plus brillant encore de la vérité pénétrait jusque dans leur coeur et les enseignait : ce qui se rattache à la lumière de la foi."
Article 6 ‒ L'ordre de ces manifestations
Objections :
1. La naissance du Christ aurait dû être manifestée en premier à ceux qui étaient plus proches de lui et qui le désiraient davantage, selon ce qui est écrit de la Sagesse (6, 13) : "Elle devance ceux qui la désirent en se faisant connaître la première." Or, ce sont les justes qui étaient les plus proches du Christ par la foi, et qui désiraient le plus son avènement. Saint Luc (2, 25) dit de Syméon : "Il était un homme juste et craignant Dieu, attendant la délivrance d'Israël." C'est donc à lui que devait être manifestée la naissance du Christ, avant de l'être aux bergers et aux mages.
2. Selon saint Augustin les mages étaient "les prémices des nations" qui devaient croire au Christ. Mais d'abord, c'est "la totalité des nations qui entre dans la foi", et ensuite "tout Israël sera sauvé" (Rm 11, 25). Donc la naissance du Christ aurait dû être manifestée aux mages avant de l'être aux bergers.
3. Saint Matthieu (2, 16) nous dit : "Hérode envoya tuer à Bethléem et dans les environs tous les enfants de moins de deux ans, d'après le temps qu'il s'était fait préciser par les mages." Il semble donc que les mages n'ont trouvé le Christ que deux ans après sa naissance. On est choqué qu'il ait fallu un si long délai avant que la naissance du Christ soit manifestée aux païens.
Cependant :
Il est écrit (Dn 2, 21) : "C'est Dieu qui fait alterner périodes et temps." Aussi le temps où s'est manifestée la naissance du Christ paraît-il avoir été organisé de façon satisfaisante.
Conclusion :
- 1° La naissance du Christ s'est manifestée d'abord aux bergers le jour même. Comme dit en effet saint Luc (2, 8. 15) : "Il y avait aux environs des bergers qui passaient la nuit aux champs veillant la nuit sur leurs troupeaux... quand les anges les eurent quittés pour le Ciel, ils se dirent entre eux : "Allons jusqu'à Bethléem". Ils y allèrent en hâte."
- 2° Les mages arrivèrent auprès du Christ treize jours après la naissance, jour où l'on célèbre l'Épiphanie. Car s'ils étaient venus après un an ou même deux, ils ne l'auraient pas trouvé à Bethléem, puisqu'il est écrit (Lc 2, 39) : "Après avoir tout accompli selon la loi du Seigneur", c'est-à-dire avoir offert l'enfant Jésus dans le Temple "ils retournèrent en Galilée dans leur ville de Nazareth".
- 3° La manifestation aux justes dans le Temple eut lieu le quarantième jour après la naissance du Christ (Lc 2, 12).
Et voici la raison de cet ordre. Les bergers symbolisaient les Apôtres et les autres Juifs croyants, auxquels la foi au Christ fut manifestée en premier, parmi lesquels, dit saint Paul (1 Co 1, 20), il n'y eut "pas beaucoup de puissants ni beaucoup de nobles". Ensuite la foi au Christ parvint à la plénitude des nations, préfigurée par les mages, et enfin à la plénitude des juifs, préfigurée par les justes. De là vient aussi que le Christ leur fut manifesté dans le temple des juifs.
Solutions :
1. Selon l'apôtre (Rm 9, 30) : "Israël, qui cherchait une loi de justice, ne l'a pas atteinte" ; mais les païens qui "ne cherchaient pas la justice" ont généralement devancé les Juifs dans la justice de la foi. Pour figurer cela, Syméon, "qui attendait la consolation d'Israël" n'a connu la naissance du Christ que le dernier ; les mages et les bergers l'ont devancé, alors qu'ils n'attendaient pas la naissance du Christ avec autant d'ardeur.
2. Sans doute, la plénitude des nations est venue à la foi avant la masse des Juifs ; cependant, les prémices de Juifs ont devancé dans la foi les prémices des nations. Aussi la naissance du Christ a-t-elle été manifestée aux bergers avant de l'être aux mages.
3. En ce qui concerne l'apparition de l'étoile aux mages, on constate une double opinion.
- Pour saint Jean Chrysostome et saint Augustin, l'étoile est apparue aux mages deux ans avant la naissance du Christ ; c'est alors que les mages, après avoir réfléchi et s'être préparés au voyage, arrivèrent auprès du Christ le treizième jour après sa naissance. Voilà pourquoi Hérode, aussitôt après le départ des mages, ordonna, quand il se vit joué par eux, de tuer les enfants de deux ans et au-dessous, car il se demandait si le Christ n'était pas né au moment où, d'après les mages, l'étoile était apparue.
- D'après la seconde opinion, l'étoile est apparue aussitôt que le Christ est né, et aussitôt qu'ils l'eurent aperçue, les mages se mirent en route et, parcourant cette très longue distance en treize jours, grâce à l'assistance spéciale de Dieu et aussi à la vélocité de leurs dromadaires. Et je dis cela pour le cas où ils seraient venus du fond de l'orient. Cependant, certains pensent qu'ils vinrent de la contrée toute proche d'où était originaire Balaam, dont ils avaient adopté l'enseignement ; cette contrée se trouvant à l'est du pays des Juifs, on dit qu'ils sont venus de l'orient. En ce cas, Hérode n'a pas fait tuer les enfants aussitôt après le départ des mages, mais au bout de deux ans. Soit parce que, dans l'intervalle, il aurait gagné Rome pour se défendre contre une accusation ; soit que, agité par la terreur d'autres dangers, il ait été momentanément détourné du projet de ce massacre. Ou encore Hérode a pu croire que les mages, "trompés par la vision d'une étoile imaginaire, n'avaient pas trouvé le nouveau-né qu'ils cherchaient et auraient eu honte de revenir vers lui", comme le suppose saint Augustin Et c'est pourquoi Hérode fit tuer non seulement les enfants de deux ans, mais encore les plus jeunes, parce que, selon saint Augustin : "Il craignait que cet enfant, servi par les astres, n'eût changé son aspect pour paraître plus âgé ou moins âgé".
Article 7 ‒ L'étoile par laquelle la naissance du Christ fut manifestée
Objections :
1. Il semble que l'étoile apparue aux mages fut une des étoiles du ciel, car saint Augustin a dit : "Tandis que Dieu est suspendu à un sein et qu'il est revêtu de misérables langes, un nouvel astre répand du ciel sa clarté." L'étoile apparue aux mages était donc véritablement une étoile du ciel.
2. Saint Augustin dit encore : "Aux bergers, ce sont les anges qui montrent le Christ ; aux mages c'est une étoile. Aux uns et aux autres n'est-ce pas le langage des Cieux qui se fait entendre, puisque la langue des prophètes s'était tue ?" Mais les anges qui apparurent aux bergers étaient de vrais anges célestes. Donc l'étoile des mages était vraiment, elle aussi, une étoile du ciel.
3. Les étoiles qui ne sont pas au ciel mais dans l'air s'appellent des comètes, qui n'apparaissent pas à la naissance des rois, mais qui sont plutôt les présages de leur mort. Mais cette étoile désignait la naissance du roi, si bien que les mages demandent (Mt 2, 2) : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile à l'orient." Donc il apparaît que c'était une étoile du ciel.
Cependant :
Saint Augustin le nie : "Ce n'était pas l'une des étoiles qui, depuis le début de la création, gardent l'ordre de leur course sous la loi du Créateur, mais c'est un astre nouveau apparu pour l'enfantement nouveau d'une vierge."
Conclusion :
Comme le dit saint Jean Chrysostome, que cette étoile apparue aux mages n'ait pas été une étoile du ciel, de nombreux indices le manifestent.
- 1° Aucune autre étoile ne suit cette direction, car celle-ci se portait du nord au midi ; c'est en effet la situation de la Judée par rapport à la Perse, d'où les mages sont venus.
- 2° C'est évident quant au temps. Car non seulement cette étoile apparaissait la nuit, mais aussi en plein jour. Ce qui n'est au pouvoir d'aucune étoile, ni même de la lune.
- 3° Parfois elle se montrait et parfois elle se cachait. En effet, quand les mages entrèrent à Jérusalem elle se cacha ; ensuite, quand ils quittèrent Hérode, elle se montra.
- 4° Elle n'avait pas un mouvement continu, mais quand il fallait que les mages se mettent en marche, elle marchait, et quand ils devaient s'arrêter, elle s'arrêtait.
- 5° Elle ne montrait pas seulement l'enfantement de la Vierge en demeurant en l'air, mais aussi en descendant. On lit en effet (Mt 2, 9) : "L'étoile qu'avaient vue les mages à l'orient les précédait jusqu'à ce qu'elle s'arrêtât au-dessus du lieu où était l'enfant." Cela montre que la parole des mages : "Nous avons vu son étoile à l'orient" ne doit pas se comprendre comme si, eux-mêmes étant situés à l'orient, l'étoile leur apparut alors qu'elle se trouvait en Judée, mais en ce sens qu'ils la virent située à l'orient et qu'elle les précéda jusqu'en Judée ; bien que cela demeure encore douteux pour certains. Elle n'aurait pas pu indiquer distinctement la maison, si elle n'avait été voisine de la terre. Et comme saint Jean Chrysostome le dit lui-même, ce n'est pas là le fait d'une étoile, mais d'une puissance raisonnable. Aussi apparaît-il que cette étoile était une vertu invisible qui aurait emprunté cette apparence.
Aussi certains disent-ils que le Saint-Esprit est apparu aux mages sous l'aspect d'une étoile, de même qu'il est descendu sur le Seigneur à son baptême sous l'aspect d'une colombe. D'autres disent que l'ange apparut aux bergers sous un aspect humain apparut aux mages sous l'aspect d'une étoile.
Cependant, il semble plus probable qu'elle a été une étoile créée à nouveau, non dans le ciel, mais dans l'air proche de la terre, et qu'elle se mouvait selon la volonté de Dieu. Aussi saint Léon a-t-il prêché : "Trois mages des pays de l'orient voient apparaître une étoile d'une clarté nouvelle : plus brillante, plus belle que les autres astres, elle attire aisément les regards et captive les coeurs de ceux qui l'observent ; ils comprennent d'emblée qu'un fait aussi insolite n'est pas sans portée."
Solutions :
1. Dans la Sainte Écriture, on dit parfois "le ciel" pour parler de l'air, ainsi : "Les oiseaux du ciel et les poissons de la mer" (Ps 8, 9).
2. Les anges célestes, en vertu de leur office doivent descendre jusqu'à nous, puisqu'ils sont "envoyés pour le service" (He 1, 14). Mais les étoiles du ciel ne peuvent changer de position. Aussi la comparaison ne vaut pas.
3. Cette étoile ne suivait pas le mouvement des étoiles du ciel, ni non plus, par conséquent, le mouvement des comètes, car celles-ci n'apparaissent pas durant le jour, ni ne modifient leur cours ordinaire. Et pourtant le symbolisme que l'on attribue aux comètes n'était pas complètement absent ici. Le royaume céleste du Christ, en effet, "brisera et anéantira tous les royaumes de la terre, tandis que lui-même subsistera toujours" (Dn 2, 44).
Article 8 ‒ L'adoration des mages
Objections :
1. Il semble que la façon dont les mages sont venus vénérer le Christ n'était pas ce qu'elle aurait dû être. En effet, tout roi doit recevoir l'hommage de ses propres sujets. Or les mages n'appartenaient pas au royaume des Juifs. Donc, lorsque la vue de l'étoile leur fit connaître la naissance du roi des Juifs, il semble qu'ils n'auraient pas dû venir l'adorer.
2. Il est sot, quand le roi est vivant, d'annoncer un roi étranger. Mais le royaume de Judée avait Hérode pour roi. Les mages ont donc agi sottement en annonçant la naissance d'un autre roi.
3. Un renseignement venu du Ciel est plus sûr qu'un renseignement humain. Mais les mages étaient venus d'orient en Judée, guidés par un renseignement venu du Ciel. Ils ont donc agi déraisonnablement, alors qu'une étoile les guidait, en cherchant un renseignement humain par cette question : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ?"
4. L'offrande de présents et les marques d'adoration ne sont dues qu'aux rois qui règnent déjà. Mais les mages n'ont pas trouvé le Christ décoré de la dignité royale. C'est donc sans raison qu'ils lui ont offert des présents et rendu des honneurs royaux.
Cependant :
Il y a l'oracle d'Isaïe (60, 3) : "Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois vers la clarté de ton aurore." Or ceux qui sont conduits par la lumière divine ne se trompent pas. C'est donc sans erreur que les mages ont montré de la vénération envers le Christ.
Conclusion :
Comme nous l'avons dit, les mages sont les prémices des nations qui croient au Christ. En eux apparurent, comme en un présage, la foi et la dévotion des nations venues de loin vers le Christ. C'est pourquoi, de même que la dévotion et la foi des nations est préservée de l'erreur par l'inspiration du Saint-Esprit, de même faut-il croire que les mages, inspirés par l'Esprit Saint, ont agi sagement en rendant hommage au Christ.
Solutions :
1. Comme dit saint Augustin : "Alors que beaucoup de rois des Juifs étaient nés et étaient morts, les mages n'ont cherché à en adorer aucun." "Ce n'est donc pas à un roi des Juifs ordinaire que ces visiteurs, venus de loin et totalement étrangers à ce royaume, pensaient devoir rendre de si grands honneurs. Mais le roi dont ils avaient appris la naissance était tel qu'en l'adorant, ils ne doutaient absolument pas d'obtenir le salut auprès de Dieu."
2. Cette annonce par les mages préfigurait la constance des nations qui confesseraient le Christ jusqu'à la mort. D'après saint Jean Chrysostome, en considérant le Roi à venir, ils ne craignaient pas le roi présent. Ils n'avaient pas encore vu le Christ et déjà ils étaient prêts à mourir pour lui.
3. Dans le même sermon pour l'Épiphanie, saint Augustin ajoute : "L'étoile qui avait guidé les mages jusqu'au lieu où l'enfant Dieu se trouvait avec sa mère vierge, pouvait les conduire jusqu'à la cité même de Bethléem où était né le Christ. Cependant elle se déroba jusqu'à ce que les Juifs eux-mêmes eussent rendu témoignage au sujet de la cité où devait naître le Christ." Et, comme dit saint Léon : "Rassurés par deux témoignages convergents, ils se mettent à chercher avec une foi plus ardente celui que leur manifestent et la clarté de l'étoile et l'autorité de la prophétie."
Selon saint Augustin, "eux-mêmes annoncent" aux Juifs la naissance du Christ, "et leur demandent "le lieu, "ils croient et ils cherchent, comme pour symboliser ceux qui marchent par la foi et désirent la claire vision". Quant aux juifs, qui leur indiquèrent le lieu de la naissance du Christ "ils ressemblèrent aux ouvriers qui bâtirent l'arche de Noé : ils fournirent aux autres le moyen d'échapper, mais eux-mêmes périrent dans le déluge. Alors que ceux qui enquêtaient écoutèrent et partirent, les savants parlèrent et restèrent, pareils aux bornes milliaires, qui indiquent la route, mais ne marchent pas".
Ce fut aussi par la volonté divine que les mages, qui avaient perdu de vue l'étoile, se rendirent avec bon sens à Jérusalem, cherchant dans la cité royale le roi qui venait de naître, afin que la naissance du Christ soit annoncée publiquement pour la première fois à Jérusalem, selon la prophétie d'Isaïe (2, 3) : "De Sion sortira la Loi, et de Jérusalem la parole du Seigneur." En outre, l'empressement des mages venus de loin condamnerait la paresse des juifs tout proches.
4. Selon saint Jean Chrysostome : "Si les mages étaient venus chercher un roi de la terre, ils auraient été déçus ; car ils auraient supporté sans raison la fatigue d'un si long trajet". Mais, cherchant le roi du Ciel, "quoique ne voyant rien en lui de la dignité royale, ils se contentèrent cependant du témoignage de l'étoile, et ils l'adorèrent". En effet, ils voient un homme et ils reconnaissent Dieu. Et ils offrent des présents accordés à la dignité du Christ." L'or, comme au grand Roi ; l'encens, qui sert dans les sacrifices divins, comme à Dieu ; la myrrhe, dont on embaume les corps des défunts, comme à celui qui doit mourir pour le salut des hommes." saint Grégoire le Grand dit encore : Nous apprenons par là "à offrir au Roi nouveau-né l'or", qui symbolise la sagesse, "lorsque nous resplendissons en sa présence de la lumière de la sagesse ; l'encens "qui exprime le don de soi dans la prière, "nous l'offrons quand, par l'ardeur de notre prière, nous exhalons devant Dieu une bonne odeur ; et la myrrhe, qui symbolise la mortification de la chair, nous l'offrons si nous mortifions nos vices charnels par l'abstinence".
IIIa, Question 37 — LES PRESCRIPTIONS LÉGALES OBSERVÉES AU SUJET DE JÉSUS ENFANT
Question 37 : LES PRESCRIPTIONS LÉGALES OBSERVÉES AU SUJET DE JÉSUS ENFANT
Il faut maintenant considérer la circoncision du Christ. Or la circoncision est une profession de la loi à observer selon l'épître aux Galates (5, 3) : "Je l'atteste à tout homme qui se fait circoncire : il est tenu à l'observance de la loi." C'est pourquoi, avec la circoncision, il faut étudier les autres prescriptions de la loi observées au sujet de Jésus enfant.
1. Sa circoncision. - 2. L'imposition du nom de Jésus. - 3. Son oblation au Temple. - 4. La purification de sa mère.
Article 1 ‒ La circoncision du Christ
Objections :
1. Lorsque survient la réalité, la figure disparaît. Or la circoncision avait été prescrite à Abraham en signe de l'alliance qui se ferait avec ses descendants (Gn 17). Or cette alliance s'est accomplie par la naissance du Christ. Elle aurait donc dû cesser aussitôt.
2. "Toutes les actions du Christ doivent nous instruire" si bien qu'on lit en saint Jean (13, 15) : "Je vous ai donné l'exemple afin que, ce que je vous ai fait, vous le fassiez vous-mêmes." Or, nous ne devons pas nous faire circoncire, selon l'avertissement de saint Paul (Ga 5, 2) : "Si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien." Donc il semble que le Christ non plus n'aurait pas dû être circoncis.
3. La circoncision est ordonnée à remédier au péché originel. Or, on l'a vu, le Christ n'a pas contracté le péché originel. Donc il n'aurait pas dû être circoncis.
Cependant :
Il y a cette mention chez saint Luc (2, 21) : "Les huit jours écoulés, l'enfant fut circoncis."
Conclusion :
Le Christ devait être circoncis pour plusieurs motifs.
- 1° Pour montrer la réalité de sa chair humaine contre le manichéisme qui lui attribuait un corps irréel ; contre Apollinaire, qui disait le corps du Christ consubstantiel à la divinité ; contre Valentin d'après qui le Christ avait apporté son corps du ciel.
- 2° Pour approuver la circoncision, jadis instituée par Dieu.
- 3° Pour prouver que le Christ était de la descendance d'Abraham, qui avait reçu le précepte de la circoncision.
- 4° Pour retirer aux Juifs une excuse de ne pas le recevoir, sous prétexte qu'il était incirconcis.
- 5° Pour nous recommander par son exemple la vertu d'obéissance. Aussi a-t-il été circoncis le huitième jour selon le précepte de la loi.
- 6° Puisqu’il était venu dans la ressemblance avec la chair du péché, pour qu'il ne repousse pas le remède qui purifiait ordinairement la chair du péché.
- 7° Pour délivrer les autres du fardeau de la loi, en portant ce fardeau lui-même, selon l'épître aux Galates (4, 4) : "Dieu a envoyé son Fils né sous la loi pour racheter ceux qui étaient sous la loi."
Solutions :
1. La circoncision, en dénudant le membre de la génération, signifiait que l'on dépouillait l'ancienne génération. De cet ancien état de choses nous sommes libérés par la passion du Christ. Et c'est pourquoi la vérité de cette figure ne fut pas pleinement accomplie à la naissance du Christ, mais à sa passion, avant laquelle la circoncision gardait son efficacité et son statut. Voilà pourquoi il convenait que le Christ, en tant que fils d'Abraham, fût circoncis.
2. Le Christ a reçu la circoncision à l'époque où elle était de précepte. Nous devons donc imiter son action en observant ce qui est de précepte à notre époque car "il y a un temps opportun pour tout", dit l'Ecclésiaste (8, 6). Et en outre, dit Origène : "si nous sommes morts avec la mort du Christ, et ressuscités avec sa résurrection, de même sommes-nous circoncis spirituellement par le Christ. Et c'est pourquoi nous n'avons pas besoin de circoncision charnelle". Et c'est ce que saint Paul écrivait (Col 2, 11) : "En lui (le Christ) vous avez été circoncis, d'une circoncision qui n'est pas de main d'homme, par l'entier dépouillement de votre corps charnel, dans la circoncision du Christ."
3. Le Christ, par sa propre volonté, a accepté notre mort, qui est l'effet du péché, alors qu'il n'avait en lui aucun péché, pour nous délivrer de la mort et nous faire mourir spirituellement au péché. Pareillement, il a accepté la circoncision qui est un remède contre le péché originel, alors qu'il n'avait pas le péché originel, pour nous libérer du joug de la loi et produire en nous la circoncision spirituelle ; c'est-à-dire qu'il voulait, en acceptant la figure, accomplir la réalité.
Article 2 ‒ L'imposition du nom de Jésus
Objections :
1. La réalité évangélique doit correspondre à l'annonce prophétique. Or les prophètes avaient annoncé un autre nom pour le Christ. Car on lit en Isaïe (7, 14) : "Voici que la Vierge concevra et enfantera un fils> et on lui donnera le nom d'Emmanuel." Et encore (8, 3) : "Appelle-le Prompt-Butin, Proche-Pillage." Et encore (9, 6) : "On lui donnera comme nom : Admirable, Conseiller, Dieu, Fort, Père du monde à venir, Prince de la paix" Et Zacharie (6, 12) avait prédit : "Voici un homme dont le nom est Orient" Il ne convenait donc pas de le nommer Jésus.
2. On lit dans Isaïe (42, 2) : "On te nommera d'un nom nouveau que la bouche du Seigneur nommera." Or le nom de Jésus n'est pas un nom nouveau, car il avait été donné à plusieurs personnages de l'Ancien Testament. On le voit même dans la généalogie du Christ (Lc 3, 29).
3. Ce nom de Jésus signifie "salut", comme le montre cette parole (Mt 1, 21) : "Elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés." Mais le salut par le Christ n'a pas été accordé seulement "aux circoncis, mais également aux incirconcis" (Rm 4, 11). Il était donc mal à propos de donner ce nom au Christ lors de sa circoncision.
Cependant :
Il y a l'autorité de la Sainte Écriture, où il est dit (Lc 2, 21) : "Quand fut écoulé le huitième jour, celui de la circoncision, l'enfant reçut le nom de Jésus."
Conclusion :
Les noms doivent correspondre aux propriétés des choses. C'est évident pour les noms des genres et des espèces parce que, dit Aristote : "L'idée ou raison signifiée par le nom est la définition" qui désigne la nature propre de la chose.
Or le nom individuel que l'on donne à chaque homme est toujours justifié par une particularité de celui qui reçoit le nom. Soit d'une circonstance de temps, comme on donne à certains hommes le nom de certains saints fêtés le jour de leur naissance. Soit de la parenté, comme lorsque l'on donne à un fils le nom de son père ou d'un parent de celui-ci ; c'est ainsi que les proches de Jean Baptiste voulaient l'appeler "Zacharie du nom de son père", et non pas Jean "parce qu'il n'y avait personne dans sa parenté qui portait ce nom-là". Ou bien encore à partir d'un événement comme Joseph "appela son premier-né Manassé car, dit-il, Dieu m'a fait oublier toutes mes peines" (Gn 41, 51). Ou encore d'une caractéristique de celui que l'on nomme, comme on lit dans la Genèse (15, 25) : "Celui qui sortit le premier du sein de sa mère était roux et tout entier comme un manteau de poil, aussi fut-il appelé Esaü" qui se traduit par "roux".
Quant aux noms donnés par Dieu, ils signifient toujours un don gratuit de sa part. Ainsi dans la Genèse (17, 5) il est dit à Abraham : "Tu t'appelleras Abraham, car je t'ai établi père de nombreuses nations." Et en saint Matthieu (16, 18), il est dit à Pierre : "Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église."
Le Christ en tant qu'homme avait reçu ce don gratuit de sauver tous les hommes ; c'est donc très justement qu'on l'a appelé du nom de Jésus, c'est-à-dire Sauveur ; l'ange avait annoncé ce nom d'avance non seulement à sa mère mais aussi à Joseph, qui allait être son père nourricier.
Solutions :
1. Dans tous ces noms on retrouve la signification du nom de Jésus qui signifie le salut. Car en l'appelant "Emmanuel, ce qui se traduit : Dieu avec nous" on désigne la cause du salut qui est l'union de la nature divine à la nature humaine dans la personne du Fils de Dieu, union par laquelle Dieu serait avec nous, comme participant de notre nature. - En lui disant : "Appelle-le Prompt-Butin, Proche-Pillage", on désigne l'ennemi dont il nous a sauvés, le démon, dont il a enlevé les dépouilles, selon l'épître aux Colossiens (2, 15) : "Il a dépouillé les principautés et les puissances et les a livrées en spectacle."
Les noms : "Admirable, etc." expriment la voie et le terme de notre salut ; c'est en effet par le conseil et la force admirables de la divinité que nous sommes conduits à l'héritage du monde à venir, dans lequel sera la paix parfaite des fils de Dieu, avec Dieu lui-même comme Prince.
Quant à la parole." Voici un homme dont le nom est Orient", elle se réfère elle aussi au mystère de l'Incarnation, selon que "la lumière s'est levée dans les ténèbres pour les coeurs droits" (Ps 112, 4).
2. Le nom de Jésus a pu convenir à des personnages qui ont vécu avant le Christ, par exemple parce qu'ils ont procuré un salut particulier et temporel. Mais si l'on envisage le salut dans son sens spirituel et universel, ce nom est propre au Christ. Et c'est dans ce sens qu'on l'appelle un nom nouveau.
3. Comme il est écrit (Gn 17), Abraham a reçu tout à la fois l'imposition de son nom par Dieu et le précepte de la circoncision. Aussi, chez les Juifs, avait-on coutume de donner leur nom aux enfants le jour même de leur circoncision, comme si auparavant les enfants n'avaient pas encore atteint leur être parfait ; comme aujourd'hui encore on donne un nom aux enfants quand on les baptise. Sur le texte des Proverbes (4, 3) : "Je fus un fils pour mon père, un enfant tendre et unique aux yeux de ma mère", la Glose donne ce commentaire : "Pourquoi Salomon se désigne-t-il comme un enfant unique aux yeux de sa mère, alors que l'Écriture nous affirme qu'il avait été précédé par un frère utérin, sinon parce que ce frère, mort sans avoir porté de nom, est sorti de la vie comme s'il n'avait jamais existé." Voilà pourquoi le Christ a reçu son nom au moment où il a été circoncis.
Article 3 ‒ L'oblation de Jésus au Temple
Objections :
1. Il semble étrange que Jésus ait été offert au Temple. Car il est écrit (Ex 3, 2) : "Consacre-moi tout premier-né qui ouvrira le sein de sa mère, parmi les fils d'Israël." Mais le Christ est sorti du sein de sa mère sans l'ouvrir, Donc, en vertu de cette loi il ne devait pas être offert dans le Temple.
2. On ne présente pas à quelqu'un ce qui lui est toujours présent. Mais l'humanité du Christ a toujours été suprêmement présente à Dieu puisqu'elle lui a toujours été unie dans l'unité de personne. Elle n'avait donc pas à être présentée devant le Seigneur.
3. Le Christ est la victime principale à laquelle toutes les victimes de l'ancienne loi se réfèrent, comme les figures à la réalité. Mais une victime n'exige pas une autre victime. Il n'a donc pas été normal qu'une autre victime soit offerte à la place du Christ.
4. Parmi les victimes légales, la principale était l'agneau qui était "le sacrifice perpétuel" (Nb 28, 3. 6). Voilà pourquoi le Christ aussi est appelé agneau par saint Jean (Jn 1, 28) : "Voici l'Agneau de Dieu." Il eût donc été juste d'offrir pour le Christ un agneau plutôt qu'"une paire de tourterelles ou deux jeunes colombes".
Cependant :
Il y a l'autorité de l’Écriture qui atteste ce fait (Lc 2, 22).
Conclusion :
Comme nous l'avons dit, le Christ a voulu naître sous la loi afin de racheter tous ceux qui étaient sous la loi, et afin d'accomplir spirituellement dans ses membres la justification de la loi. Or, au sujet des nouveau-nés, la loi comportait deux préceptes. L'un, général, concernait toutes les naissances : au terme des jours de la purification de la mère, on devait offrir un sacrifice pour le fils ou la fille, prescrit par le Lévitique (12, 6). Et ce sacrifice avait pour but d'expier le péché dans lequel l'enfant avait été conçu et était né, et aussi de le consacrer en quelque sorte, parce qu'on le présentait alors au Temple pour la première fois. Et c'est pourquoi on faisait une offrande en holocauste, et une autre pour le péché.
L'autre précepte était spécial et ne visait que les premiers-nés, chez les animaux comme chez les hommes, car le Seigneur s'était réservé tout premier-né des fils d'Israël du fait que, pour libérer son peuple, "il avait frappé les premiers-nés de l’Égypte, hommes et bêtes", et ce commandement se trouve dans l'Exode (13, 2. 12). Cela préfigurait aussi le Christ "premier-né d'une multitude de frères" (Rm 8, 29).
Donc, parce que le Christ était né de la femme comme un premier-né et avait voulu être sous la loi, l'évangéliste Luc montre que ces deux préceptes ont été observés à son propos. D'abord ce qui concerne les premiers-nés, lorsqu'il dit : "Ils le portèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon qu'il est écrit dans la loi du Seigneur : Tout mâle ouvrant le sein de sa mère sera consacré au Seigneur." Puis, en ce qui concerne toutes les naissances, lorsqu'il dit : Pour offrir en sacrifices, selon ce qui était dit dans la loi du Seigneur : une paire de tourterelles ou deux jeunes colombes."
Solutions :
1. D'après Grégoire de Nysse : "Le précepte de l'Exode paraît s'être accompli dans le Dieu incarné d'une manière spéciale et différente des autres. Lui seul, en effet, a été conçu d'une manière inexprimable et mis au monde d'une manière incompréhensible. Il a ouvert le sein virginal de sa mère, sans que le mariage l'eût préalablement défloré, car il gardait intact, même après l'enfantement, le sceau de sa virginité". Les mots : "Il a ouvert le sein" signifient donc que rien auparavant n'y était entré ni n'en était sorti. Le terme de "mâle" indique "que le Christ n'a rien porté de la faute de la femme", "lui à qui toute atteinte de la corruption terrestre a été épargnée par la nouveauté de son enfantement sans tache".
2. Le Fils de Dieu "s'est fait homme et a été circoncis dans sa chair, non pour lui-même, mais en vue de nous faire dieux par sa grâce et de nous circoncire spirituellement ; pareillement, c'est pour nous qu'il est présenté au Seigneur afin de nous enseigner à nous présenter nous-mêmes à Dieu". Et cela s'est fait après la circoncision du Christ pour montrer que "personne n'est digne d'être regardé par Dieu, s'il n'est pas circoncis de ses vices".
3. Le Christ, qui était la vraie victime, a voulu que les victimes prescrites par la loi fussent offertes à sa place, afin que la figure se joignît à la réalité et fût approuvée par elle : cela contredit ceux qui nient que le Christ, par l'Évangile, ait proclamé ce Dieu de la loi. Car on ne doit pas croire, dit Origène : "Que le Dieu bon aurait soumis son Fils à la loi de son ennemi, une loi qu'il n'aurait pas accordée lui-même".
4. Le Lévitique (12, 6) "prescrit à ceux qui le peuvent d'offrir pour leur fils ou leur fille un agneau en même temps qu'une tourterelle ou une colombe", et que ceux qui n'ont pas les moyens d'offrir un agneau présentent deux tourterelles ou deux jeunes colombes. Donc le Seigneur "qui étant riche, s'est fait pauvre pour nous, afin de nous enrichir par sa pauvreté" (2 Co 8, 9), a voulu qu'on offre pour lui le sacrifice des pauvres, de même qu'à sa naissance il est enveloppé de langes et couché dans une mangeoire.
Néanmoins ces oiseaux ont une portée figurative. En effet, la tourterelle qu'on entend sans cesse symbolise la prédication de la profession de foi ; parce qu'elle est chaste, elle symbolise la chasteté ; parce qu'elle est solitaire, elle symbolise la contemplation. Quant à la colombe, animal doux et simple, elle symbolise la douceur et la simplicité. En outre, c'est un animal grégaire si bien qu'elle symbolise la vie active. Et c'est pourquoi une telle victime préfigurait la perfection du Christ et de ses membres." Ces deux oiseaux à cause de leurs gémissements symbolisent les pleurs actuels des saints ; mais la tourterelle, qui est solitaire, symbolise les larmes secrètes de la prière ; et la colombe, qui est grégaire symbolise les prières publiques de l'Église." Et chacun de ces oiseaux est offert par paire, pour que la sainteté ne soit pas seulement dans l'âme, mais aussi dans le corps.
Article 4 ‒ La purification de la Mère de Dieu
Objections :
1. On ne purifie que d'une souillure. Mais chez la Bienheureuse Vierge, il n'y avait aucune souillure, comme on l'a montré.
2. Il est prescrit dans le Lévitique (12, 2) : "La femme qui, de la semence de l'homme, aura enfanté un enfant mâle, sera impure pendant sept jours." Et il est donc prescrit "qu'elle n'entrera pas au sanctuaire jusqu'à ce que soient accomplis les jours de sa purification". Mais la Bienheureuse Vierge a enfanté un garçon sans avoir eu de relation charnelle.
3. La purification d'une souillure ne se fait que par la grâce. Or les sacrements de l'ancienne loi ne conféraient pas la grâce, mais la Vierge avait beaucoup mieux avec elle : l'auteur de la grâce.
Cependant :
Il y a l'autorité de l'Écriture qui affirme (Lc 2, 22) que "furent accomplis les jours de la purification de Marie, selon la loi de Moïse".
Conclusion :
De même que la plénitude de la grâce découle du Christ sur sa mère, il convenait que la mère se modelât sur l'humilité de son fils car, dit saint Jacques (4, 6), "Dieu donne sa grâce aux humbles". C'est pourquoi, bien qu'il ne fût pas soumis à la loi, le Christ a cependant voulu subir la circoncision et les autres contraintes de la loi afin de donner l'exemple de l'humilité et de l'obéissance, d'approuver la loi et d'enlever aux Juifs l'occasion de le calomnier. Pour la même raison, il a voulu que sa mère aussi accomplît les observances de la loi, auxquelles pourtant elle n'était pas soumise.
Solutions :
1. Bien que la Bienheureuse Vierge n'ait eu aucune souillure, elle a voulu cependant accomplir l'observance de la purification, non par nécessité, mais à cause du précepte de la loi. Et c'est pourquoi l'évangéliste dit que les jours de sa purification furent accomplis "selon la Loi" ; car, personnellement, elle n'avait pas besoin de purification.
2. Moïse paraît avoir choisi intentionnellement ses termes, afin d'excepter de la souillure la Mère de Dieu, qui n'a pas enfanté "de la semence de l'homme". Il est donc évident qu'elle n'était pas tenue d'accomplir ce précepte, mais qu'elle a volontairement accompli l'observance de la purification, comme nous venons de le dire.
3. Les sacrements de la loi ne purifient pas de la souillure de la faute, ce qui est l'oeuvre de la grâce ; ils ne pouvaient que préfigurer cette purification, en purifiant, d'une certaine manière charnelle, de la souillure qui consiste en une irrégularité, comme on l'a montré dans la deuxième Partie.
Il faut maintenant étudier le baptême reçu par le Christ. Et parce que le Christ a reçu le baptême de Jean, il faut étudier :
- I. Le baptême de Jean en général (Q. 38).
- II. Le baptême reçu par le Christ (Q. 39).
IIIa, Question 38 — LE BAPTÊME DE JEAN
Question 38 : LE BAPTÊME DE JEAN
1. Convenait-il à Jean de baptiser ? - 2. Ce baptême venait-il de Dieu ? - 3. Conférait-il la grâce ? - 4. D'autres que le Christ devaient-ils le recevoir ? - 5. Ce baptême devait-il cesser après avoir été reçu par le Christ ? - 6. Ceux qui avaient reçu le baptême de Jean devaient-ils recevoir ensuite le baptême institué par le Christ ?
Article 1 ‒ Convenait-il à Jean de baptiser ?
Objections :
1. Tout rite sacramentel se rattache à une loi. Or Jean n'a pas introduit de loi nouvelle. Il ne convenait donc pas qu'il introduisît un rite nouveau.
2. Jean a été envoyé par Dieu en témoignage comme prophète, selon le texte de saint Luc (1, 76) : "Toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut." Or, les prophètes antérieurs au Christ n'ont pas établi de nouveau rite, mais poussaient à observer les rites de la loi, comme faisait Malachie (3, 22) : "Rappelez-vous la loi de Moïse, mon serviteur."
3. On n'ajoute pas à ce qui est déjà surabondant. Or les Juifs multipliaient les baptêmes, comme l'explique saint Marc (7, 3 Vg) : "Les pharisiens et les Juifs ne mangent pas sans s'être soigneusement lavé les mains ; lorsqu'ils reviennent du marché, ils ne mangent pas sans avoir pratiqué des ablutions. Ils pratiquent encore beaucoup d'autres observances traditionnelles, la purification des coupes, des cruches, des vases de bronze et des lits." Il était donc superflu que Jean baptise.
Cependant :
Il y a l'autorité de l'Écriture en saint Matthieu (3, 5), où, après avoir fait mention de la sainteté de saint Jean, elle ajoute que beaucoup allaient vers lui "et étaient baptisés dans le Jourdain".
Conclusion :
Il convenait que Jean baptisât pour quatre raisons.
- 1° Il fallait que le Christ soit baptisé par lui afin de consacrer le baptême, dit saint Augustin.
- 2° Afin de manifester le Christ. Aussi Jean Baptiste lui-même déclare-t-il : "C'est afin que le Christ soit manifesté que moi je suis venu baptiser dans l'eau." Aux foules accourues vers lui, Jean annonçait le Christ, ce qu'il n'aurait pu faire aussi facilement s'il avait dû aller trouver chacun, dit saint Jean Chrysostome.
- 3° Afin d'accoutumer les hommes, par son baptême, à celui du Christ. Saint Grégoire le Grand dit que Jean a baptisé "afin de remplir sa fonction de précurseur : sa naissance avait précédé celle du Seigneur ; de même son baptême préparait celui du Seigneur".
- 4° Afin de pousser les hommes à la pénitence et par là les préparer à recevoir dignement le baptême du Christ. Aussi saint Bède dit-il sur le même passage : "On peut comparer le profit que retirent les catéchumènes de l'enseignement de la foi avant leur baptême, au bien que procurait le baptême de Jean avant celui du Christ. Jean prêchait, en effet, la pénitence, annonçait le baptême du Christ, et attirait à la connaissance de la vérité qui s'est manifestée au monde ; pareillement les ministres du Christ, qui commencent par enseigner, réprouvent ensuite les péchés et en promettent la rémission dans le baptême du Christ."
Solutions :
1. Le baptême de Jean n'était pas par lui-même un sacrement, mais comme une sorte de sacramental disposant au baptême du Christ ; aussi se rattachait-il quelque peu à la loi du Christ et non à la loi de Moïse.
2. Jean ne fut pas seulement un prophète mais, comme dit le Christ en saint Matthieu (11, 9), "plus qu'un prophète". Il fut en effet le terme de la loi et le commencement de l'Évangile. Il lui revenait donc d'amener les hommes, par sa parole et par ses actes, à la loi du Christ plutôt qu'à l'observance de l'ancienne loi.
3. Les ablutions (ou baptêmes) des pharisiens étaient inutiles, car elles ne visaient qu'à purifier la chair. Mais le baptême de Jean visait à purifier l'esprit, car il amenait les hommes à la pénitence, comme nous venons de le montrer.
Article 2 ‒ Le baptême de Jean venait-il de Dieu ?
Objections :
1. Aucune réalité sacramentelle venant de Dieu ne porte le nom d'un homme. Ainsi le baptême de la loi nouvelle n'est-il pas appelé baptême de Pierre ou de Paul, mais du Christ. Or le baptême administré par Jean porte son nom, car on lit en saint Matthieu (21, 25) : "Le baptême de Jean, d'où venait-il ? Du Ciel, ou des hommes ?" Il ne pouvait donc venir de Dieu.
2. Tout enseignement nouveau qui vient de Dieu doit être confirmé par des signes ; c'est pourquoi le Seigneur a donné à Moïse le pouvoir d'en accomplir (Ex 4, 2) et on lit dans l'épître aux Hébreux (2, 3) : "Notre foi, inaugurée par la prédication du Seigneur, nous a été confirmée par ceux qui l'ont entendue, Dieu appuyant leur témoignage par des signes et des prodiges." Or, on nous dit dans le quatrième évangile (10, 41) : "Jean n'a fait aucun signe". Il semble donc que son baptême ne venait pas de Dieu.
3. Les sacrements institués par Dieu sont prescrits par la Sainte Écriture. Mais ce n'est pas le cas du baptême de Jean, qui ne vient donc pas de Dieu.
Cependant :
Jean Baptiste déclare lui-même, selon le quatrième évangile (1, 33) : "Celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui m'a dit : Celui sur qui tu verras l'Esprit, etc."
Conclusion :
Dans le baptême de Jean on peut considérer deux réalités : le rite même du baptême, et l'effet du baptême. Le rite du baptême n'a pas été institué par les hommes mais par Dieu ; c'est Dieu qui, par une révélation intime du Saint-Esprit, a envoyé Jean baptiser. En revanche, l'effet de ce baptême venait de l'homme, car ce baptême ne produisait rien que l'homme ne puisse faire. Par suite, le baptême de Jean n'est pas venu de Dieu seul, sinon dans la mesure où Dieu agit dans l'homme.
Solutions :
1. Par le baptême de la loi nouvelle, les hommes sont baptisés intérieurement par le Saint-Esprit, ce qui est l'oeuvre de Dieu seul. Mais par le baptême de Jean le corps seul était purifié par l'eau. Voilà pourquoi Jean lui-même affirme (Mt 3, 11) : "Moi, je vous baptise dans l'eau ; lui vous baptisera dans l'Esprit Saint." Aussi le baptême administré par Jean porte-il son nom, car tout ce qui s'y faisait était fait par lui. Mais le baptême de la loi nouvelle ne porte pas le nom du ministre, car celui-ci ne produit pas l'effet principal du baptême, qui est la purification intérieure.
2. L'enseignement et l'action de Jean étaient tout entiers ordonnés au Christ, qui a confirmé par une multitude de signes sa propre doctrine et celle de Jean. Si Jean avait fait des miracles, les hommes lui auraient porté la même attention qu'au Christ. Pour que les hommes s'attachent principalement au Christ, il n'a pas été accordé à Jean de faire des miracles. Cependant, aux juifs qui lui demandaient pourquoi il baptisait, il a confirmé sa mission par l'autorité de la Sainte Écriture en disant (Jn 1, 19) : "Je suis la voix qui crie dans le désert." L'austérité de sa vie était encore une preuve de sa mission car, d'après saint Jean Chrysostome, "c'était chose étonnante de voir dans un corps humain une telle endurance".
3. Le baptême de Jean ne fut prévu par Dieu que pour durer peu de temps, on a dit pourquoi à l'Article précédent. Aussi ne fut-il pas recommandé par précepte promulgué pour tous dans la Sainte Écriture, mais par une révélation intime de l'Esprit Saint, comme nous venons de le dire.
Article 3 ‒ Le baptême de Jean conférait-il la grâce ?
Objections :
1. On lit en saint Marc (1, 4) : "Jean baptisait dans le désert, et il prêchait un baptême de pénitence pour la rémission des péchés." Or la pénitence et la rémission des péchés requièrent la grâce. Donc le baptême de Jean conférait la grâce.
2. Ceux que Jean devait baptiser confessaient leurs péchés, comme on le lit en Matthieu (3, 6) et Marc (1, 5). Or la confession des péchés se fait en vue de leur pardon, qui se réalise par la grâce. Le baptême de Jean conférait donc la grâce.
3. Le baptême de Jean était plus proche du baptême du Christ que la circoncision. Or la circoncision remettait le péché originel ; car, d’après saint Bède, "sous la loi, la circoncision apportait contre la blessure du péché originel le même remède de guérison salutaire que le baptême apporte maintenant au temps de la révélation de la grâce". Donc, à plus forte raison, le baptême de Jean apportait-il la rémission des péchés ; ce qui ne peut se faire sans la grâce.
Cependant :
Jean Baptiste déclare en saint Matthieu (3, 11) : "Moi, je vous baptise dans l’eau, pour la pénitence." Ce que saint Grégoire le Grand explique ainsi : "Jean ne baptisa pas dans l'Esprit, mais dans l'eau, parce qu'il ne pouvait pas enlever les péchés." Or la grâce vient du Saint-Esprit, et c'est par elle que les péchés sont enlevés. Le baptême de Jean ne conférait donc pas la grâce.
Conclusion :
On le sait par l'Article précédent, l'enseignement et l'action de Jean ne faisaient que préparer ceux du Christ. C'est ainsi que l'apprenti et l'ouvrier subalterne préparent une matière à recevoir la forme que lui donnera le maître d'oeuvre. Or la grâce devait être conférée aux hommes par le Christ, suivant cette parole de Jean l'évangéliste (1, 17) : "La grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ." Il en résulte que le baptême de Jean ne conférait pas la grâce, mais y préparait seulement. De trois manières :
- 1° par l'enseignement de Jean, qui amenait les auditeurs à la foi au Christ ;
- 2° en accoutumant les hommes au rite du baptême du Christ ;
- 3° par la pénitence, qui les préparait à recevoir l'effet du baptême du Christ.
Solutions :
1. D'après saint Bède, le mot "baptême" peut se comprendre de deux façons. Ou bien c'est le baptême administré par Jean lui-même, lequel est un "baptême de pénitence" en ce sens qu'il incite à pratiquer la pénitence et constitue une protestation par laquelle on professait qu'on ferait pénitence. Le baptême du Christ est différent : ce baptême-là, qui remet les péchés, Jean ne pouvait pas le donner ; il ne faisait que le prêcher en disant : "Lui, il vous baptisera dans l'Esprit Saint."
On peut soutenir aussi que Jean prêchait le baptême de pénitence, c'est-à-dire le baptême qui conduit à la pénitence, laquelle conduit à son tour à la rémission des péchés.
Ou bien encore on peut suivre l'opinion de saint Jérôme : "La grâce qui remet gratuitement les péchés est donnée par le, baptême du Christ. Mais ce qui est achevé par l’Époux est commencé par l'ami de l'Époux", c'est-à-dire Jean. Si donc "Jean baptisait et prêchait le baptême de la pénitence pour la rémission des péchés", cela ne veut pas dire qu'il achevait toute cette oeuvre de la grâce ; mais il la commençait en y préparant les hommes.
2. Cette confession des péchés ne se faisait pas pour obtenir immédiatement leur pardon par le baptême de Jean, mais pour le recevoir par la pénitence qui suivait, et par le baptême du Christ auquel cette pénitence préparait.
3. La circoncision avait été instituée comme remède du péché originel. Mais le baptême de Jean n'avait pas été institué à cette fin ; il ne faisait que préparer au baptême du Christ, comme nous venons de le dire. Si les sacrements sont efficaces, c'est en vertu de l'institution divine.
Article 4 ‒ D'autres que le Christ devaient-ils recevoir le baptême de Jean ?
Objections :
1. On l'a dit, Jean baptisait pour que le Christ soit baptisé, selon saint Augustin. Mais ce qui est propre au Christ ne doit pas convenir aux autres. Donc il ne fallait pas qu'un autre reçoive le baptême de Jean.
2. Quiconque est baptisé ou bien reçoit quelque effet du baptême, ou bien lui confère quelque qualité. Or, personne ne pouvait rien recevoir du baptême de Jean, qui ne donnait pas la grâce, nous venons de le dire. Et personne ne pouvait rien conférer au baptême de Jean, sauf le Christ, qui "a sanctifié les eaux par le contact de sa chair très pure". Donc le Christ seul devait recevoir le baptême de Jean.
3. Si d'autres recevaient ce baptême, ce n'était que pour se préparer à celui du Christ ; ainsi, de même que le baptême du Christ est administré à tous, grands et petits, païens et Juifs, il aurait convenu que tous reçoivent le baptême de Jean. Mais l'Écriture ne dit pas que celui-ci ait baptisé des enfants ni des païens car, selon saint Marc (1, 5) : "Tous les Israélites allaient à Jean et étaient baptisés par lui". Il semble donc que le Christ aurait dû être le seul à recevoir le baptême de Jean.
Cependant :
On lit en saint Luc (3, 21) : "Une fois que tout le peuple eut été baptisé, Jésus fut baptisé lui aussi et pendant qu'il priait le Ciel s'ouvrit."
Conclusion :
D'autres que le Christ devait être baptisés par Jean, pour deux motifs :
- 1° D'abord, dit saint Augustin : "Si le Christ seul avait reçu le baptême de Jean, il n'aurait pas manqué d'hommes pour dire que le baptême de Jean, reçu par le Christ, était supérieur à celui du Christ, reçu par les autres".
- 2° Ensuite il fallait, comme nous l'avons dit, que les autres soient préparés par le baptême de Jean à recevoir le baptême du Christ.
Solutions :
1. Si le baptême de Jean a été institué, ce n'était pas seulement pour que le Christ soit baptisé, mais aussi pour d'autres motifs, comme nous l'avons dit à l'article premier. Pourtant, même si le baptême de Jean avait été institué uniquement pour cela, il aurait fallu éviter les inconvénients indiqués, en donnant ce baptême à d'autres.
2. Les autres hommes qui venaient au baptême de Jean ne pouvaient rien conférer à ce baptême ; cependant ils n'en recevaient pas la grâce, mais seulement le signe de la pénitence.
3. Puisque ce baptême était "de pénitence" et que celle-ci ne convient pas aux enfants, il n'était pas donné à ceux-ci. Quant aux païens, leur ouvrir le chemin du salut était réservé au Christ "attente des nations" (Gn 49, 10 Vg). Et lui-même a interdit aux Apôtres de prêcher l’Évangile aux païens avant sa passion et sa résurrection. Aussi convenait-il beaucoup moins que Jean admette des païens au baptême.
Article 5 ‒ Ce baptême devait-il cesser après avoir été reçu par le Christ ?
Objections :
1. Il est écrit (Jn 1, 31) : "C'est pour qu'il soit manifesté à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau." Or, après son baptême, le Christ était suffisamment manifesté : par le témoignage de Jean, par la descente de la colombe, par le témoignage de la voix du Père. Il semble donc que le baptême de Jean n'aurait pas dû continuer ensuite.
2. Saint Augustin l'affirme : "Le Seigneur a été baptisé du baptême de Jean, et celui-ci a pris fin."
3. Le baptême de Jean préparait à celui du Christ. Or le baptême administré par le Christ a commencé aussitôt que celui-ci eut été baptisé, car, dit saint Bède : "C'est par le contact de sa chair très pure qu'il a conféré aux eaux la vertu de régénérer". Il apparaît donc que le baptême de Jean a pris fin aussitôt que le Christ l'eut reçu.
Cependant :
Il est écrit (Jn 3, 22) : "Jésus vint au pays de Judée... et il y baptisait. Jean aussi baptisait." Mais le Christ n'a baptisé qu'après avoir reçu le baptême. Il apparaît donc que Jean a continué ensuite de baptiser.
Conclusion :
Le baptême de Jean ne devait pas prendre fin après que le Christ eut été baptisé.
- 1° Parce que, selon saint Jean Chrysostome, "si Jean avait cessé de baptiser après le baptême du Christ, on aurait pensé que c'était par jalousie ou par colère".
- 2° Parce que s'il avait cessé de baptiser au moment où le Christ baptisait, "il aurait accru la jalousie de ses disciples".
- 3° En continuant à baptiser, "il envoyait ses auditeurs au Christ".
- 4° Comme dit saint Bède : "L'ombre de la loi ancienne demeurait encore, et le Précurseur ne devait pas cesser son ministère jusqu'à la manifestation de la vérité".
Solutions :
1. Une fois baptisé, le Christ n'était pas encore pleinement manifesté. Il était donc nécessaire que Jean continue à baptiser.
2. On peut dire que, le Christ une fois baptisé, le baptême de Jean a pris fin ; non aussitôt, mais après l'emprisonnement du Précurseur. Ce qui fait dire à saint Jean Chrysostome : "A mon sens, voici pourquoi la mort de Jean a été permise et pourquoi, après sa disparition, le Christ s'est mis à prêcher abondamment : pour que tout l'attachement de la foule se reporte sur le Christ, et qu'on ne soit plus divisé par l'opinion que l'on avait de l'un et de l'autre."
3. Le baptême de Jean était une préparation non seulement au baptême que le Christ devait recevoir, mais aussi à ce que d'autres parviennent au baptême du Christ. Ce qui ne s'était pas encore réalisé lorsque le Christ fut baptisé.
Article 6 ‒ Ceux qui avaient reçu le baptême de Jean devaient-ils recevoir ensuite le baptême institué par le Christ ?
Objections :
1. Jean n'était pas inférieur aux Apôtres, puisqu'il est écrit de lui (Mt 11, 11) : "Parmi les enfants des hommes, il ne s'en est pas levé de plus grand que Jean Baptiste." Or ceux à qui les Apôtres avaient donné le baptême n'étaient pas baptisé à nouveau, mais on se bornait à leur imposer les mains ; on dit en effet dans les Actes (8, 16) de ceux qui "avaient été seulement baptisés par Philippe au nom du Seigneur Jésus, que les Apôtres Pierre et Jean leur imposaient les mains et ils recevaient le Saint-Esprit". Il semble donc que ceux qui avaient été baptisés par Jean n'avaient pas dû recevoir le baptême du Christ.
2. Les Apôtres ont reçu le baptême de Jean, car quelques-uns avaient été ses disciples comme on le voit dans le quatrième évangile (1, 37). Mais les Apôtres ne semblent pas avoir reçu le baptême du Christ : "Jésus ne baptisait pas lui-même, mais seulement ses disciples" (Jn 4, 2).
3. Celui qui est baptisé est inférieur à celui qui baptise. Or nous ne lisons pas que Jean lui-même ait reçu le baptême du Christ. Donc, bien moins encore ceux que Jean avait baptisés ont-ils eu besoin du baptême du Christ.
4. On lit dans les Actes (19, 1) : "Paul, ayant rencontré quelques disciples, leur dit : Avez-vous reçu le Saint-Esprit, quand vous avez cru ? Ils lui répondirent : Nous n'avons même pas entendu dire qu'il y ait un Saint-Esprit. Il dit : Quel baptême avez-vous donc reçu ? Et ils répondirent : Le baptême de Jean. Ils furent alors baptisés à nouveau au nom du Seigneur Jésus Christ." Il semble donc qu'il avait fallu les baptiser à nouveau parce qu'ils ignoraient l'Esprit Saint ; telle est l'opinion de saint Jérôme dans un commentaire sur Joël et sa lettre Sur l'époux d'une seule femme, et celle de saint Ambroise de Milan. Mais certains de ceux qui reçurent le baptême de Jean avaient une pleine connaissance de la Trinité. Ceux-là n'avaient donc pas à recevoir le baptême du Christ.
5. La parole de saint Paul (Rm 10, 8) : "Voici la parole de foi que nous prêchons" est ainsi commentée par une Glose de saint Augustin : "D'où vient à l'eau une vertu telle qu'en touchant le corps elle lave le coeur, sinon de l'efficacité de la parole, celle que l'on croit, non celle qui est prononcée ?" Cela montre bien que là vertu du baptême dépend de la foi. Or la forme du baptême de Jean signifiait la foi au Christ, en laquelle nous sommes baptisés ; Paul déclare en effet, d'après les Actes (19, 11) : "Jean a baptisé du baptême de pénitence, disant au peuple de croire en celui qui venait après lui, c'est-à-dire en Jésus." Il semble donc que ceux qui avaient reçu le baptême de Jean n'avaient pas besoin de recevoir celui de Jésus.
Cependant :
Saint Augustin nous dit : "Ceux qui ont été baptisés du baptême de Jean, il fallait qu'ils soient baptisés du baptême du Christ."
Conclusion :
Selon l'opinion du Maître des Sentences : "Ceux qui avaient reçu le baptême de Jean en ignorant l'existence du Saint-Esprit et en mettant leur espérance dans ce baptême, ont été baptisés ensuite du baptême du Christ. Quant à ceux qui n'avaient pas mis leur espoir dans ce baptême et qui croyaient au Père, au Fils et au Saint-Esprit, on ne les baptisa pas dans la suite ; mais ils reçurent l'Esprit Saint par l'imposition des mains que les Apôtres firent sur eux."
- La première partie de cette opinion est vraie de multiples autorités la confirment.
- La seconde partie est tout à fait déraisonnable. D'abord parce que le baptême de Jean ne conférait pas la grâce, ni n'imprimait de caractère ; il était seulement donné dans l'eau, comme Jean le dit lui-même en Matthieu (3, 11). La foi ou l'espérance que le baptisé avait dans le Christ ne pouvait donc pas suppléer à ce défaut. En second lieu parce que, si l'on omet dans un sacrement quelque chose de nécessaire, non seulement il faut suppléer ce qui a été omis, mais il faut tout recommencer. Or, le baptême du Christ exige nécessairement qu'il soit fait non seulement dans l'eau, mais aussi dans le Saint-Esprit, selon saint Jean (3, 5) : "Si quelqu'un ne renaît de l'eau et de l'Esprit Saint, il ne peut pas entrer dans le royaume de Dieu." Aussi, pour ceux qui, par le baptême de Jean, n'avaient été baptisés que dans l'eau, il ne fallait pas seulement suppléer ce qui manquait, en leur donnant l'Esprit Saint par l'imposition des mains, il fallait encore les baptiser à nouveau totalement dans l'eau et dans le Saint-Esprit.
Solutions :
1. D'après saint Augustin : "On a baptisé après Jean, parce qu'il ne donnait pas le baptême du Christ, mais le sien... Le baptême donné par Pierre, et celui qu'a pu donner Judas était le baptême du Christ... Et c'est pourquoi si Judas a célébré des baptêmes, on n'a pas rebaptisé..." (…) "Car la valeur du baptême vient de celui par le pouvoir de qui il est donné, et non en fonction de celui qui l’administre." C'est aussi la raison pour laquelle ceux qu'avait baptisés le diacre Philippe, qui administrait le baptême du Christ, n'ont pas été baptisés à nouveau, mais ont reçu des Apôtres l'imposition des mains ; de même que ceux que les prêtres ont baptisés sont confirmés par les évêques.
2. Saint Augustin écrit : "Nous croyons que les disciples du Christ ont reçu soit le baptême de Jean, comme quelques-uns le pensent, soit plus probablement le baptême du Christ. Car il aurait bien pu administrer le baptême afin d'avoir des serviteurs qui le donneraient à d'autres, lui qui a exercé le ministère de l'humilité en leur lavant les pieds."
3. Comme dit saint Jean Chrysostome, "lorsque, à Jean qui lui dit : "C'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi", le Christ répond : "laisse maintenant", cela montre que, par la suite, le Christ baptisa Jean". Il ajoute : "Cela est écrit dans certains livres apocryphes."
Il est cependant certain, d'après saint Jérôme, "que si le Christ devait être baptisé dans l'eau, Jean devait l'être par le Christ dans l'Esprit".
4. Quant à ceux dont on nous dit qu'ils furent baptisés à nouveau après le baptême de Jean, tout le motif n'en est pas qu'ils ignoraient l'existence du Saint-Esprit, mais qu'ils n'avaient pas reçu le baptême du Christ.
5. Comme écrit saint Augustin : "Nos sacrements sont des signes de la grâce présente, tandis que les sacrements de l'ancienne loi étaient les signes de la grâce future. Aussi, du fait même que Jean baptisait au nom de celui qui doit venir, nous devons comprendre qu'il n'administrait pas le baptême du Christ, qui est un sacrement de la loi nouvelle."
IIIa, Question 39 — LE BAPTÊME REÇU PAR LE CHRIST
Question 39 : LE BAPTÊME REÇU PAR LE CHRIST
1. Le Christ devait-il être baptisé ? - 2. Devait-il être baptisé du baptême de Jean ? - 3. L'âge auquel le Christ reçut le baptême. - 4. Le lieu de ce baptême. - 5. "Les Cieux se sont ouverts." - 6. L'apparition du Saint-Esprit sous forme de colombe. - 7. Cette colombe fut-elle un véritable animal ? - 8. Le témoignage de la voix du Père.
Article 1 ‒ Le Christ devait-il être baptisé ?
Objections :
1. Être baptisé, c'est être lavé. Mais il ne convenait pas au Christ d'être lavé, puisqu'il n'y avait en lui aucune impureté.
2. Le Christ a été circoncis pour accomplir la loi. Mais le baptême ne faisait pas partie de la loi. Donc le Christ ne devait pas être baptisé.
3. En chaque genre de mouvements, le premier moteur ne peut lui-même recevoir le mouvement qu'il imprime. Ainsi le ciel, qui est le premier agent d'altération, ne peut subir lui-même d'altération. Mais le Christ a été le premier à baptiser, selon cette parole (Jn 1, 33) : "Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre et demeurer, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint." Mais il ne convenait pas que lui-même reçût le baptême.
Cependant :
On lit (Mt 3, 13) : "Jésus arrive de la Galilée au Jourdain vers Jean, pour être baptisé par lui."
Conclusion :
Il convenait que le Christ soit baptisé.
- 1° Selon saint Ambroise de Milan : "Le Seigneur fut baptisé non pour être purifié mais pour purifier les eaux, afin que, purifiées par la chair du Christ, qui n'a pas connu le péché, elles aient le pouvoir de baptiser". Et, dit saint Jean Chrysostome "afin qu'il les laisse sanctifiées pour ceux qui seraient baptisés dans la suite".
- 2° Parce que, dit saint Jean Chrysostome, "bien qu'il ne fût pas pécheur lui-même, il a pris une nature pécheresse et une chair semblable à la chair du péché. C'est pourquoi, bien qu'il n'eût pas besoin du baptême pour lui, la nature charnelle des autres en avait besoin". Et, dit saint Grégoire de Nazianze : "Le Christ fut baptisé afin d'engloutir dans l'eau le vieil Adam tout entier".
- 3° Il a voulu être baptisé, dit saint Augustin : "Parce qu'il a voulu faire ce qu'il a demandé à tous de faire". Et c'est ce qu'il dit lui-même (Mt 3, 15) : C'est ainsi qu'il nous convient d'accomplir toute justice." Car, déclare saint Ambroise de Milan : "La justice, c'est que l'on fasse le premier ce que l'on veut que les autres fassent, et qu'on les entraîne par son exemple."
Solutions :
1. Le Christ n'a pas été baptisé pour être purifié, mais pour purifier, on vient de le dire.
2. Le Christ ne devait pas seulement accomplir les prescriptions de la loi ancienne, mais aussi inaugurer ce que commande la loi nouvelle. Et c'est pourquoi il n'a pas voulu seulement être circoncis, mais aussi être baptisé.
3. Le Christ a été le premier à baptiser dans l'Esprit. Et ce n'est pas ainsi qu'il a été baptisé, mais seulement dans l'eau.
Article 2 ‒ Le Christ devait-il être baptisé du baptême de Jean ?
Objections :
1. Le baptême de Jean fut un baptême de pénitence. Mais la pénitence ne convient pas au Christ, car il n'eut aucun péché.
2. Le baptême de Jean, dit saint Jean Chrysostome, a tenu le milieu entre le baptême des juifs et le baptême chrétien. Mais ce qui est au milieu est homogène à la nature des deux extrêmes. Donc, puisque le Christ n'a pas reçu le baptême juif, ni non plus son propre baptême, il semble que, à titre égal, il n’aurait pas dû recevoir le baptême de Jean.
3. Ne faut-il pas attribuer au Christ ce qu'il y a de meilleur ? Or le baptême de Jean n'est pas le meilleur des baptêmes. Le Christ ne devait donc pas le recevoir.
Cependant :
Il est écrit (Mt 3, 13) : "Jésus arrive au Jourdain pour être baptisé par Jean".
Conclusion :
Comme dit saint Augustin : "Une fois baptisé, le Seigneur baptisait, mais non du baptême dont lui-même avait été baptisé". De ce fait, puisque lui-même baptisait de son baptême à lui, il s'ensuit qu'il n'a pas été baptisé de son baptême à lui, mais du baptême de Jean. Et c'est cela qui convenait.
- 1° A cause de ce qui caractérise le baptême de Jean, baptême non dans l'Esprit, mais dans l'eau seulement. Or, le Christ n'avait pas besoin d'un baptême dans l'Esprit, lui qui, dès le commencement de sa conception, fut rempli de la grâce du Saint-Esprit, comme on l'a montré précédemment. Et tel est le motif donné par saint Jean Chrysostome.
- 2° Selon saint Bède, le Christ fut baptisé du baptême de Jean "afin d'approuver le baptême de Jean en le recevant lui-même".
- 3° Selon saint Grégoire de Nazianze : "Jésus est venu au baptême de Jean afin de sanctifier le baptême".
Solutions :
1. Nous l'avons dit à l'Article précédent, le Christ a voulu recevoir le baptême pour nous y inciter par son exemple. Aussi, pour rendre son imitation plus efficace, il a voulu recevoir un baptême dont manifestement il n'avait pas besoin, afin que les hommes s'approchent du baptême dont ils avaient besoin. Ce qui fait dire à saint Ambroise de Milan : "Que personne ne se dérobe au bain de la grâce, quand le Christ ne s'est pas dérobé au bain de la pénitence."
2. Le baptême prescrit dans la loi juive était seulement figuratif ; mais le baptême de Jean contenait déjà une certaine réalité, en tant qu'il incitait les hommes à s'abstenir du péché ; quant au baptême chrétien, il est efficace pour purifier du péché et pour conférer la grâce. Or, le Christ n'avait pas besoin de recevoir la rémission des péchés, puisqu'il n'avait pas de péché, ni de recevoir la grâce, puisqu'il la possédait en plénitude. En outre, et pareillement, étant la vérité en personne, ce qui était une simple figure ne lui convenait pas. Et c'est pourquoi il lui convenait de recevoir le baptême placé entre le baptême juif et le baptême chrétien, plutôt que l'un de ceux-ci.
3. Le baptême est un remède spirituel. Or, plus on est parfait, moins on a besoin de remède. Aussi, du fait même que le Christ est souverainement parfait, il convenait qu'il ne reçoive pas le baptême le plus parfait, comme celui qui est en bonne santé n'a pas besoin d'un traitement efficace.
Article 3 ‒ L'âge auquel le Christ reçut le baptême
Objections :
1. Le Christ a été baptisé pour inciter les autres, en leur donnant l'exemple, à se faire baptiser. Mais il est louable pour les fidèles du Christ d'être baptisés non seulement avant trente ans, mais dans la petite enfance. Il semble donc que le Christ n'aurait pas dû être baptisé à l'âge de trente ans.
2. L'Écriture ne dit pas que le Christ ait enseigné ou fait des miracles avant son baptême. Or, s'il avait commencé plus tôt à enseigner, dès sa vingtième année ou même avant, cela aurait été plus avantageux pour le monde. Donc, le Christ, qui était venu pour le bien des hommes, aurait dû être baptisé avant l'âge de trente ans.
3. C'est surtout chez le Christ qu'a dû se manifester la sagesse divine. Or, elle s'est manifestée chez Daniel dans son enfance (Dn 13, 43) : "Le Seigneur suscita l'esprit saint d'un jeune enfant nommé Daniel." Donc, à plus forte raison, le Christ aurait dû être baptisé et se mettre à enseigner dans son enfance.
4. Le baptême est ordonné au baptême reçu par le Christ comme à sa fin. Or la fin est première dans l'ordre d'intention, mais dernière dans l'ordre d'exécution. Donc le Christ devait être baptisé par Jean soit le premier, soit le dernier.
Cependant :
Il y a le texte de Luc (3, 21) : "Il advint, une fois que tout le peuple eut été baptisé et au moment où Jésus, baptisé lui aussi, se trouvait en prière..." et plus loin : "Jésus, lors de ses débuts, avait environ trente ans."
Conclusion :
Il est tout à fait convenable que le Christ ait été baptisé à trente ans :
- 1° Il a été baptisé pour commencer dès lors à enseigner et à prêcher, ce qui requiert l'âge parfait, qui est trente ans. Aussi lit-on dans la Genèse (41, 46) que "Joseph avait, trente ans" quand il reçut le gouvernement de l’Égypte. Il est écrit également de David (2 S 5, 4) "qu'il avait trente ans quand il commença de régner". Ézéchiel aussi (1, 1) commença de prophétiser "à trente ans".
- 2° Selon saint Jean Chrysostome : "Après le baptême du Christ, la loi allait prendre fin. Et c'est pourquoi le Christ est venu au baptême à l'âge où l'on peut endosser tous les péchés ; ainsi, puisqu'il avait observé la loi, personne ne dirait qu'il l'avait abolie parce qu'il ne pouvait pas l'accomplir".
- 3° Le fait que le Christ est baptisé à l'âge parfait, nous donne à entendre que le baptême engendre des hommes parfaits, selon saint Paul (Ep 4, 13) : "Nous devons parvenir tous ensemble à ne faire plus qu'un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, et à constituer cet homme parfait, dans la force de l'âge, qui réalise la plénitude du Christ." A cela semble se rattacher ce qui est propre au chiffre trente. Il est le produit de trois par dix ; trois évoque la foi en la Trinité ; et dix, l'accomplissement des préceptes de la loi : c'est en ces deux points que consiste la perfection de la vie chrétienne.
Solutions :
1. Comme dit saint Grégoire de Nazianze, le Christ n'a pas été baptisé "comme s'il avait besoin d'être purifié... ou comme s'il eût été dangereux pour lui de retarder le baptême. Mais pour tout autre, ce serait un grand danger de sortir de ce monde sans avoir revêtu la robe d'immortalité", la grâce. Et s'il est bon de garder sa pureté après le baptême, "il vaut mieux", dit le même auteur, "recevoir parfois quelques taches que d'être entièrement démuni de la grâce".
2. Le bien que le Christ apporte aux hommes leur vient principalement de la foi et de l'humilité. Or, pour l'une et l'autre, il importe que le Christ n'ait pas commencé à enseigner dans son enfance ou son adolescence, mais à l'âge parfait. Pour la foi, parce que la réalité de l'humanité du Christ se manifeste par la croissance de son corps ; et pour que cette croissance ne soit pas tenue pour imaginaire, il n'a pas voulu manifester sa sagesse ou sa force avant d'avoir atteint l'âge parfait de son développement physique. Pour l'humilité, afin que personne, avant d'avoir atteint l'âge parfait, n'ait la prétention de prendre un titre de supérieur ni une fonction d'enseignement.
3. Le Christ était proposé en exemple aux hommes en toutes choses. C'est pourquoi il devait montrer en lui ce qui convient à tous selon la loi commune, et donc n'enseigner qu'à l'âge parfait. Mais, dit saint Grégoire de Nazianze : "La loi commune n'est pas ce qui arrive rarement, de même qu'une hirondelle ne fait pas le printemps". Car il a été accordé à quelques-uns, par une disposition spéciale voulue par la sagesse divine et contraire à la loi commune, de recevoir avant l'âge parfait la fonction de gouverner ou d'enseigner, comme ce fut le cas pour Salomon, Daniel et Jérémie.
4. Le Christ ne devait être baptisé par Jean ni le premier, ni le dernier. Car, dit saint Jean Chrysostome le Christ était baptisé "pour confirmer la prédication et le baptême de Jean, et pour recevoir le témoignage de celui-ci". Or, on n'aurait pas cru au témoignage de Jean si d'abord beaucoup d'hommes n'avaient été baptisés par lui. Et c'est pourquoi le Christ ne devait pas être baptisé le premier. Et non plus le dernier. Car, ajoute le même auteur, "de même que le soleil n'attend pas que décline l'étoile du matin, mais qu'il se lève tandis que celle-ci poursuit sa course, et qu'il en efface l'éclat par sa lumière, de même le Christ n'a pas attendu que Jean ait accompli sa course, mais est apparu tandis que celui-ci continuait à enseigner et à baptiser."
Article 4 ‒ Le lieu de baptême du Christ
Objections :
1. La vérité doit correspondre à la figure. Mais la préfiguration du, baptême fut le passage de la mer Rouge, où les Égyptiens furent engloutis comme les péchés sont effacés par le baptême. Il semble donc que le Christ aurait dû être baptisé dans la mer plutôt que dans le Jourdain.
2. "Jourdain" se traduit par "descente". Mais dans le baptême on monte beaucoup plus qu'on ne descend, aussi est-il écrit (Mt 3, 16) : "Jésus, aussitôt baptisé, remonta de l'eau."
3. Lorsque les fils d'Israël passèrent le Jourdain, "ses eaux retournèrent en arrière" (Jos 3, 16-17 ; Ps 114, 3-5). Or les baptisés ne retournent pas en arrière, ils vont de l'avant. Il ne convenait donc pas que le Christ soit baptisé dans le Jourdain.
Cependant :
Il est écrit (Mc 1, 9) : "Jésus fut baptisé par Jean dans le Jourdain."
Conclusion :
C'est en traversant le Jourdain que les fils d'Israël entrèrent dans la Terre promise. Or le baptême du Christ a ceci de particulier par rapport aux autres baptêmes, qu'il introduit dans le royaume de Dieu, symbolisé par la Terre promise. D'où ce texte de saint Jean (3, 5) : "Nul, s'il ne renaît de l'eau et de l'Esprit Saint, ne peut entrer dans le royaume de Dieu." A cela se rattache le fait qu'Élie a divisé les eaux du Jourdain avant d'être enlevé au ciel par un char de feu (2 R 2, 7), parce que, pour ceux qui traversent les eaux du baptême, le feu de l'Esprit Saint ouvre l'accès au Ciel. Aussi convenait-il que le Christ fût baptisé dans le Jourdain.
Solutions :
1. Le passage de la mer Rouge préfigurait le baptême en ce que celui-ci efface les péchés. Mais le passage du Jourdain le préfigurait en ce qu'il ouvre la porte du royaume céleste, ce qui est l'effet principal du baptême, et qui n'est accompli que par le Christ. Il convenait donc que le Christ soit baptisé dans le Jourdain plutôt que dans la mer.
2. Il y a dans le baptême une montée par le progrès de la grâce ; elle requiert la descente par l'humilité, selon saint Jacques (4, 6) : "Aux humbles le Seigneur donne la grâce." Et c'est à cette descente que se rapporte le nom de Jourdain.
3. Selon saint Augustin : "de même que jadis les eaux du Jourdain sont retournées en arrière, de même, le Christ une fois baptisé, les péchés sont retournés en arrière".
Ou bien cela peut symboliser qu'à l'opposé des eaux qui descendent, le fleuve des bénédictions se portait vers le haut.
Article 5 ‒ "Les Cieux se sont ouverts"
Objections :
1. Les cieux doivent s'ouvrir pour celui qui a besoin d'y entrer parce qu'il se trouve en dehors. Or le Christ se trouvait toujours dans le Ciel, selon la parole en saint Jean (3, 13) : "Le Fils de l'homme, qui est dans le Ciel..."
2. L'ouverture des cieux peut s'entendre ou d'une manière spirituelle, ou d'une manière physique. On ne peut l'entendre d'une manière physique, car les corps célestes sont inaltérables et infrangibles selon le livre de Job (37, 18) : "C'est peut-être toi qui as fabriqué les cieux, aussi solides que le bronze ?" On ne peut l'entendre non plus d'une manière spirituelle, car aux regards du Fils de Dieu, les cieux n'étaient pas fermés auparavant. C'est pourquoi il est inexact de dire qu'après le baptême du Christ "les Cieux se sont ouverts".
3. Pour les fidèles, le Ciel s'est ouvert par la passion du Christ, selon l'épître aux Hébreux (10, 19) : "Nous avons confiance d'entrer dans le saint des saints par le sang du Christ." C'est pourquoi même les baptisés du baptême du Christ, s'ils étaient morts avant sa passion, n'auraient pu entrer au Ciel. Donc les Cieux auraient dû s'ouvrir pendant sa passion et non après son baptême.
Cependant :
Il y a l'affirmation de Luc (3, 21) : "Au moment où Jésus, après son baptême, était en prière, le ciel s'ouvrit."
Conclusion :
Nous l'avons dit, le Christ a voulu être baptisé pour consacrer par son baptême celui que nous recevrions. Aussi le baptême qu'il a reçu devait-il manifester ce qui ressortit à l'efficacité de notre baptême. A ce sujet trois points sont à considérer :
- 1° La vertu principale d'où le baptême tient son efficacité, et qui est une vertu céleste. C'est pourquoi, au baptême du Christ, le ciel s'est ouvert pour montrer que désormais une vertu céleste sanctifierait notre baptême.
- 2° Ce qui agit pour l'efficacité du baptême. C'est la foi de l'Église et du baptisé ; de là vient que les baptisés professent la foi et que le baptême est appelé "sacrement de la foi". Or, par la foi notre regard pénètre les mystères célestes qui dépassent le sens et la raison de l'homme. C'est pour symboliser cela que les Cieux se sont ouverts après le baptême du Christ.
- 3° C'est spécialement par le baptême du Christ que nous est ouverte l'entrée du royaume céleste, que le péché avait fermée au premier homme. Aussi, au baptême du Christ, les Cieux s’ouvrirent-ils afin de montrer que le chemin du Ciel était ouvert aux baptisés.
D'autre part, après le baptême, pour que l'homme entre au Ciel, la prière continuelle lui est nécessaire. Certes, par le baptême les péchés sont remis, mais il reste le foyer de convoitise qui nous attaque intérieurement, et le monde et les démons qui nous attaquent extérieurement. C'est pourquoi saint Luc dit nettement : "Au moment où Jésus, après son baptême, était en prière", parce que la prière est nécessaire aux fidèles après le baptême.
Ou bien on veut nous faire entendre que le fait même de l'ouverture du Ciel aux croyants par le baptême, tient à la vertu de la prière du Christ. Aussi Matthieu (3, 16) écrit-il nettement : "Le Ciel fut ouvert pour lui", c'est-à-dire "à tous à cause de lui", comme si un empereur disait à quelqu'un qui l'implore pour un autre : "Ce bienfait, je ne le donne pas à lui, mais à toi", c'est-à-dire "à cause de toi", selon le commentaire de saint Jean Chrysostome.
Solutions :
1. Comme dit saint Jean Chrysostome : "De même que le Christ selon sa condition humaine a été baptisé, quoiqu'il n'eût pas besoin de baptême pour lui-même ; de même, selon cette condition humaine, les Cieux se sont ouverts pour lui, mais selon sa nature divine, il était toujours dans les Cieux".
2. D'après saint Jérôme : "Les Cieux s'ouvrirent pour le Christ baptisé, non par une ouverture matérielle mais pour les yeux de son esprit, ces yeux avec lesquels Ézéchiel aussi les vit ouverts, comme il le rapporte au début de son livre". Et saint Jean Chrysostome le prouve en disant : "Si la créature (les cieux) s'était brisée, on n'aurait pas dit : "les cieux lui furent ouverts", car ce qui s'ouvre corporellement est ouvert pour tous." Aussi Marc (1, 10) dit-il expressément : "Aussitôt, Jésus, remonta de l'eau, vit les cieux s'ouvrir", comme si l'ouverture des cieux était en relation avec la vision du Christ. Certains la ramènent à une vision physique, disant qu'autour du Christ, au moment du baptême, il y eut une telle splendeur que les Cieux parurent ouverts. Cela peut encore se rattacher à une vision par l'imagination, à la manière dont Ézéchiel vit les Cieux ouverts ; car elle était formée dans l'imagination du Christ par la vertu divine et la volonté rationnelle, pour signifier que par le baptême l'entrée du Ciel est ouverte aux hommes. On peut encore la rattacher à une vision intellectuelle, en tant que le Christ vit, quand le baptême venait d'être sanctifié, que le Ciel est ouvert aux hommes ; mais déjà avant son baptême, il avait vu que cela devait se réaliser.
3. La passion du Christ ouvre le Ciel aux hommes comme une cause universelle de l'ouverture des Cieux. Mais il faut encore appliquer cette cause universelle aux individus ; ce qui se fait par le baptême, selon saint Paul (Rm 6, 3) : "Nous tous, qui avons été baptisés dans le Christ, c'est dans sa mort que nous avons été baptisés." Et c'est pourquoi l'on fait mention de l'ouverture des Cieux au baptême du Christ plutôt, que lors de sa passion. Ou bien, dit saint Jean Chrysostome : "Au baptême du Christ, les cieux se sont seulement ouverts, mais c'est plus tard qu'il a vaincu le tyran par la croix. Alors les portes n'étaient plus nécessaires, le Ciel ne devant plus être fermé. C'est pourquoi les anges ne disent pas : "Ouvrez les portes" car elles étaient déjà ouvertes, mais : "Enlevez les portes" (Ps 24, 7. 9) : "saint Jean Chrysostome donne ainsi à entendre que les obstacles empêchant les âmes des défunts d'entrer au Ciel ont été totalement enlevés par la passion du Christ ; mais au baptême du Christ, elles ont été ouvertes en ce sens que la route par laquelle les hommes entreraient au Ciel, avait déjà été montrée.
Article 6 ‒ L'apparition du Saint-Esprit sous forme de colombe
Objections :
1. L'Esprit Saint habite dans l'homme par la grâce. Mais l'homme Christ a eu la plénitude de la grâce dès le principe de sa conception comme Fils unique du Père, on l'a dit plus haut. Donc ce n'est pas au baptême que le Saint-Esprit devait lui être envoyé.
2. On dit que le Christ "est descendu" dans le monde par le mystère de l'Incarnation, quand "il s'est anéanti lui-même prenant condition d'esclave" (Ph 2, 7). Mais le Saint-Esprit ne s'est pas incarné. Il n'est donc pas juste de dire que le Saint-Esprit "est descendu sur lui".
3. Le baptême du Christ devait, comme une sorte de prototype, montrer ce qui se passerait dans notre propre baptême. Mais le nôtre ne comporte pas de mission visible du Saint-Esprit. Donc le baptême du Christ, lui non plus, n'aurait pas dû en comporter.
4. Le Saint-Esprit découle du Christ sur tous les autres hommes, selon saint Jean (1, 16) : "De sa plénitude nous avons tous reçu." Mais sur les Apôtres le Saint-Esprit n'est pas descendu sous la forme d'une colombe, mais sous la forme du feu. Il aurait donc dû en être de même au baptême du Christ.
Cependant :
L'évangile (Lc 3, 22) est formel : "Le Saint-Esprit descendit sur lui sous une forme corporelle, pareil à une colombe."
Conclusion :
Selon saint Jean Chrysostome, ce qui s'est accompli au sujet du Christ dans son baptême se rattache au mystère accompli en tous ceux qui devaient être baptisés ensuite. Or, tous ceux qui reçoivent le baptême du Christ reçoivent le Saint-Esprit, sauf s'ils ne sont pas sincères, selon cette parole du Baptiste (Mt 3, 11) : "C'est lui qui vous baptisera dans l’Esprit Saint." Et c’est pourquoi il convenait que celui-ci descende sur le Christ lors de son baptême.
Solutions :
1. Pour saint Augustin : "Il est absolument ridicule de croire que le Christ avait déjà trente ans quand il reçut l’Esprit Saint ; quand il vint au baptême, il était sans péché, il n’était donc pas dans l’Esprit Saint. S’il est écrit de Jean qu’il sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère, que devons-nous dire du Christ homme, dont la chair n’a pas été conçue charnellement, mais spirituellement ?... Alors donc", dans le baptême, "il a daigné préfigurer son corps, c'est-à-dire l'Église, en laquelle on reçoit le Saint-Esprit, spécialement au moment du baptême."
2. Comme dit saint Augustin : "Si le Saint-Esprit est descendu sur le Christ sous une forme corporelle semblable à une colombe, ce n'est pas qu'on ait vu la substance même du Saint-Esprit, qui est invisible. Ce n'est pas non plus que cette créature visible ait été assumée dans l'unité de la personne divine ; car on ne dit pas que le Saint-Esprit est une colombe comme on dit que le Fils de Dieu est un homme, en raison de son union avec lui. Ce n'est pas davantage qu'on ait vu alors le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe de la façon dont Jean a vu l'agneau immolé selon l'Apocalypse (5, 6)". Car cette vision s'est faite en esprit, par les images spirituelles des corps, tandis que la colombe du baptême, personne n'a jamais douté qu'on l'ait vue de ses yeux. Le Saint-Esprit n'est pas apparu non plus sous l'apparence d'une colombe, ainsi qu'il est écrit (1 Co 10, 4) : "Le rocher était le Christ." Car ce rocher faisait partie de la création, mais on lui a donné le nom de Christ, qu'il préfigurait par sa manière d'agir. Mais cette colombe a existé soudainement pour exercer son symbolisme et a disparu ensuite, comme la flamme apparue à Moïse dans le buisson.
On dit donc que le Saint-Esprit est descendu sur le Christ non en raison de son union avec la colombe, mais ou bien en raison du symbolisme de la colombe elle-même à l'égard du Saint-Esprit, elle qui est venue sur le Christ en descendant ; ou encore en raison de la grâce spirituelle qui découle de Dieu sur la créature par une sorte de descente spirituelle, selon saint Jacques (1, 17) : "Tout don excellent, toute donation parfaite vient d'en haut et descend du Père des lumières."
3. Selon saint Jean Chrysostome : "Au début des communications spirituelles apparaissent toujours des visions sensibles, au profit de ceux qui ne peuvent avoir aucune intelligence de la nature incorporelle ; mais ensuite, si ces visions ne se produisent plus, on accepte la foi parce qu'elles se sont produites un jour". Et c'est pourquoi le Saint-Esprit est descendu visiblement sous une apparence corporelle, afin que l'on crût dans la suite qu'il descend invisiblement sur tous les baptisés.
4. Que le Saint-Esprit ait apparu sur le Christ à son baptême sous la forme d'une colombe, on peut en donner quatre raisons :
- 1° A cause de la disposition requise du baptisé qu'il ne vienne pas sans sincérité. Car, selon le livre de la Sagesse (1, 5) : "L'Esprit Saint, l'éducateur, fuit l'hypocrisie." La colombe est en effet un animal simple, sans ruse ni tromperie. Aussi nous est-il dit (Mt 10, 16) : "Soyez simples comme des colombes."
- 2° Pour symboliser les sept dons du Saint-Esprit par les caractéristiques de la colombe. Elle niche près des cours d'eau, et dès qu'elle voit l'épervier, elle plonge et s'échappe. Cela se rattache au don de la sagesse, par lequel les saints demeurent le long des eaux de la divine Écriture et échappent ainsi aux assauts du démon.
- La colombe choisit les meilleurs grains. Cela se rattache au don de science, par lequel les saints choisissent pour leur nourriture les opinions saines.
- La colombe nourrit les petits qui lui sont étrangers. Cela se rattache au don de conseil par lequel les saints nourrissent les hommes qui furent les petits du démon, c'est-à-dire ses imitateurs, par leur enseignement et leur exemple. - La colombe ne déchire pas avec son bec, ce qui se rattache au don d'intelligence, par lequel les saints ne pervertissent pas les opinions saines en les lacérant, comme font les hérétiques.
- La colombe n'a pas de fiel, ce qui se rattache au don de piété, par lequel les saints évitent la colère déraisonnable.
- La colombe fait son nid dans les anfractuosités des rochers. Cela se rattache au don de force, par lequel les saints font leur nid, c'est-à-dire mettent leur refuge et leur espoir dans les plaies et la mort du Christ.
- La colombe gémit au lieu de chanter. Cela se rattache au don de crainte, par lequel les saints se plaisent à déplorer leurs péchés.
- 3° Le Saint-Esprit est apparu sous la forme d'une colombe pour indiquer l'effet propre du baptême, qui est la rémission des péchés et la réconciliation avec Dieu ; or la colombe est un animal plein de douceur. Et c'est pourquoi, note saint Jean Chrysostome : "au déluge cet animal est apparu portant un rameau d'olivier et annonçant ainsi la tranquillité générale de tout l'univers ; et maintenant c'est encore la colombe qui apparaît au baptême du Christ, nous annonçant la délivrance".
- 4° Le Saint-Esprit est apparu ainsi pour désigner l'effet général du baptême, qui est de construire l'unité de l'Église. Comme dit saint Paul (Ep 5, 25) : "Le Christ s'est livré afin de se présenter à lui-même l'Église toute resplendissante, sans tache ni ride, en la purifiant par le bain d'eau dans la parole de vie." Et c'est pourquoi il convenait qu'au baptême l'Esprit-saint se montrât sous la forme d'une colombe, animal aimable et social. Aussi, dans le Cantique (6, 8) est-il dit de l'Église : "Elle est unique, ma colombe."
Mais sur les Apôtres, c'est sous forme de feu que le Saint-Esprit est descendu, pour deux motifs. D'abord pour montrer la ferveur qui devait animer leur coeur pour prêcher partout le Christ au milieu des persécutions. Et c'est aussi pourquoi il est apparu sous forme de langues de feu. Aussi saint Augustin remarque-t-il : "Le Seigneur a rendu visible l'Esprit Saint de deux manières : par la colombe sur le Seigneur après son baptême ; par le feu sur les disciples réunis. Là nous est montrée la simplicité ; ici, la ferveur... La colombe enseigne à ceux qui sont sanctifiés par l'Esprit à ne pas employer la ruse ; et le feu enseigne à la simplicité qu'elle ne doit pas demeurer froide. Ne te laisse pas ébranler par la division des langues : reconnais l'unité dans la colombe."
Le deuxième motif, d'après saint Jean Chrysostome est, puisqu'il fallait pardonner les fautes, ce qui se fait dans le baptême, "la douceur était nécessaire", et la colombe en était le symbole. Mais, quand nous avons reçu la grâce, reste le temps du jugement, figuré par le feu".
Article 7 ‒ Cette colombe fut-elle un véritable animal ?
Objections :
1. Dans une apparition, ce que l'on voit n'a qu'une apparence de réalité. Mais saint Luc (3, 2) nous dit : "L'Esprit Saint descendit sur lui sous une forme corporelle, pareil à une colombe." Ce ne fut donc pas une colombe véritable, mais un semblant de colombe.
2. "La nature ne fait rien en vain, ni Dieu", dit Aristote. Or cette colombe ne venant "que pour symboliser et ensuite disparaître", dit saint Augustin, aurait été inutilement une colombe véritable, parce que ce rôle pouvait être joué par un simulacre de colombe. Elle n'a donc pas été un animal réel.
3. Les propriétés d'un être font connaître sa nature. Donc si cette colombe avait été un animal réel, ses propriétés auraient révélé la nature d'un animal réel, non les effets du Saint-Esprit.
Cependant :
Saint Augustin affirme : "Nous ne prétendons pas dire que seul le Seigneur Jésus Christ eut un vrai corps et que l'Esprit Saint est apparu aux yeux des hommes sous une forme trompeuse. Nous croyons bien que ces deux corps étaient de vrais corps."
Conclusion :
Comme nous l'avons déjà dit il ne convenait pas que le Fils de Dieu, qui est la Vérité du Père, emploie de faux semblants, et c'est pourquoi il n'a pas pris un corps irréel, mais un vrai corps. Et parce que le Saint-Esprit est appelé "l'Esprit de Vérité" (Jn 16, 13), lui-même aussi a formé une colombe véritable dans laquelle il apparaîtrait, bien qu'il ne l'ait pas assumée pour l'unir à sa personne. Aussitôt après les paroles citées plus haut, saint Augustin écrit : "Il ne fallait pas que le Fils de Dieu trompe les hommes ; de même il ne convenait pas que le Saint-Esprit les trompe. Mais, au Dieu tout-puissant, qui a fabriqué de rien la création universelle, il n'était pas difficile de former un vrai corps de colombe, sans l'aide d'autres colombes, pas plus qu'il ne lui avait été difficile de façonner un vrai corps dans le sein de Marie sans la semence d'un homme. Puisque la nature corporelle, aussi bien dans les entrailles d'une femme pour former un homme, que dans le monde pour former une colombe, obéit au commandement et à la volonté du Seigneur."
Solutions :
1. On dit que l'Esprit Saint est descendu sous l'apparence ou la ressemblance d'une colombe non pour exclure sa réalité, mais pour montrer qu'il n'est pas apparu sous la forme de sa substance.
2. Il n'était pas superflu de former une colombe véritable, afin que le Saint-Esprit apparaisse en elle, car précisément la réalité de la colombe symbolise la réalité de l'Esprit Saint et de ses effets.
3. C'est de la même manière que les propriétés de la colombe conduisent à découvrir et la nature de la colombe et les effets du Saint-Esprit. Car, par le fait même que la colombe possède de telles propriétés, il se trouve qu'elle symbolise le Saint-Esprit.
Article 8 ‒ Le témoignage de la voix du Père
Objections :
1. On dit du Fils et de l'Esprit-Saint, du fait qu'ils sont apparus d'une manière sensible, qu'ils ont été chargés d'une mission visible. Mais il ne convenait pas au Père d'être envoyé, comme l'a montré saint Augustin. Donc il ne lui convenait pas non plus d'apparaître.
2. La voix signifie le verbe conçu dans le coeur. Mais le Père n'est pas le verbe. Il est donc étrange qu'il se soit manifesté par une voix.
3. Le Christ homme n'a pas commencé d'être Fils de Dieu au baptême, comme certains hérétiques l'ont pensé ; il était Fils de Dieu dès le début de sa conception. C'est donc à sa naissance que la voix du Père aurait dû attester la divinité du Christ, plutôt qu'à son baptême.
Cependant :
On lit en saint Matthieu (3, 17) : "Voici qu'une voix venue des Cieux disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j'ai mis tout mon amour."
Conclusion :
Nous l'avons dit : dans le baptême du Christ devait se montrer tout ce qui s'accomplit dans notre baptême, dont il est le prototype. Or le baptême que reçoivent les fidèles est consacré par l'invocation et la vertu de la Trinité, selon saint Matthieu (28, 19) : "Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit." Et c'est pourquoi au baptême du Christ, dit saint Jérôme : "c'est le mystère de la Trinité qui se manifeste. Car le Seigneur, dans sa nature humaine, est baptisé ; l'Esprit Saint descend sous l'aspect d'une colombe ; on entend la voix du Père rendant témoignage au Fils". Et c'est pourquoi il convenait que, dans ce baptême, le Père se manifeste par sa voix.
Solutions :
1. La mission visible implique que non seulement l'envoyé apparaisse, mais que l'envoyeur ait autorité. Et c'est pourquoi du Fils et du Saint-Esprit, qui dépendent d'un autre, on ne dit pas seulement qu'ils apparaissent, mais aussi qu'ils sont envoyés d'une manière visible. Tandis que le Père, qui ne dépend pas d'un autre, peut bien apparaître, mais non être envoyé de façon visible.
2. Le Père ne se fait connaître par une voix que comme l'auteur de cette voix, ou celui qui parle par elle. Et parce qu'il est propre au Père de produire le Verbe, ce qui est dire ou parler, il convient parfaitement que le Père se manifeste par la voix, laquelle signifie le Verbe. Il en résulte que la voix émise par le Père atteste la filiation du Verbe. Et de même que la forme de colombe, où se montre le Saint-Esprit, n'est pas la nature même de celui-ci ; de même que la forme d'homme, où se montre le Fils en personne n'est pas non plus la nature même du Fils de Dieu : de même encore cette voix n'appartient pas à la nature du Verbe, ou du Père, qui parlait. Le Seigneur le dit en saint Jean (5, 37) : "Vous n'avez jamais entendu la voix du Père, vous n'avez jamais vu sa figure." Par là, dit saint Jean Chrysostome, "Jésus les introduisant peu à peu dans une croyance philosophique, leur montre qu'il n'y a en Dieu ni voix ni figure, mais que Dieu est supérieur aux formes extérieures et à de telles paroles."
Et de même que la Trinité tout entière a formé la colombe, ainsi que la nature humaine assumée par le Christ, c'est elle aussi qui a formé cette voix.
Pourtant, le Père est seul à se manifester dans la voix parce qu'il parle, de même que le Fils seul a assumé la nature humaine, et ainsi le Saint-Esprit seul s'est manifesté dans la colombe, comme le montre saint Augustin.
3. La divinité du Christ ne devait pas se manifester à tous dès sa naissance, mais plutôt se cacher sous les faiblesses de l'enfance. Mais dès qu'il est venu à l'âge parfait, où il lui fallait enseigner, faire des miracles et attirer à lui les hommes, c'est alors que sa divinité devait être manifestée par le témoignage du Père pour rendre son enseignement plus crédible. Aussi dit-il lui-même (Jn 5, 37) : "Le Père qui m'a envoyé, c'est lui qui rend témoignage de moi." Et cela surtout au baptême, par lequel les hommes renaissent en fils adoptifs de Dieu ; en effet, les fils adoptifs de Dieu sont constitués tels à la ressemblance de son Fils par nature, comme dit saint Paul (Rm 5, 29) : "Ceux que d'avance il a discernés, il les a aussi prédestinés à reproduire l'image de son Fils." Aussi, d'après saint Hilaire, le Saint-Esprit descendit sur Jésus après son baptême, et l'on entendit la voix du Père disant : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé". Ainsi "d'après ce qui se réalisait pleinement dans le Christ, nous apprendrions qu'après le baptême d'eau, le Saint-Esprit vole sur nous depuis les portes des cieux, et que nous devenons fils de Dieu en vertu de l'adoption déclarée par la voix du Père".
Nous venons d'étudier ce qui concerne l'entrée du Christ dans le monde, c'est-à-dire ses débuts. Il nous faut, à la suite, étudier ce qui concerne le déploiement de son activité.
- I. Son genre de vie (Q. 40).
- Il. Sa tentation (Q. 41).
- III. Son enseignement (Q. 42).
- IV. Ses miracles (Q. 43-44).
IIIa, Question 40 — LE GENRE DE VIE DU CHRIST
Question 40 : LE GENRE DE VIE DU CHRIST
1. Devait-il mener la vie solitaire, ou bien vivre parmi les hommes ? - 2. Devait-il mener une vie austère en matière de nourriture, de boisson et de vêtements, ou bien vivre comme tout le monde ? - 3. Devait-il vivre en ce monde en étant méprisé, ou bien riche et honoré ? - 4. Devait-il vivre selon la loi.
Article 1 ‒ Le Christ devait-il mener la vie solitaire, ou bien vivre parmi les hommes ?
Objections :
1. La vie du Christ ne devait pas seulement montrer qu'il était homme, mais aussi qu'il est Dieu. Mais il ne convient pas que Dieu vive avec les hommes, comme il est écrit (Dn 2, 11) : "Les dieux ne demeurent pas parmi les mortels" et Aristote écrit : "Celui qui mène la vie solitaire, ou bien est une brute", s'il le fait par sauvagerie, "ou bien est un dieu", s'il le fait pour contempler la vérité. Donc il apparaît qu'il ne convenait pas au Christ de vivre parmi les hommes.
2. Tant qu'il vivait dans une chair mortelle, le Christ devait mener la vie la plus parfaite, qui est la vie contemplative, comme on l'a montré dans la deuxième Partie. Or la solitude convient souverainement à la vie contemplative selon Osée (2, 4) : "Je la conduirai au désert, et je parlerai à son coeur."
3. La vie du Christ devait être constante, car il devait toujours montrer ce qui est le meilleur. Or parfois il cherchait la solitude en s'éloignant de la foule, ce qui fait dire à Rémi d'Auxerre : "Le Seigneur avait trois refuges : la barque, la montagne et le désert ; il recourait à l'un d'eux chaque fois qu'il était pressé par la foule." Donc il aurait dû mener constamment la vie solitaire.
Cependant :
Il y a le texte de Baruch (3, 38 Vg) : "Après cela Dieu se fit voir sur la terre et vécut parmi les hommes."
Conclusion :
Le genre de vie du Christ devait s'accorder avec la fin de l'Incarnation, selon laquelle il est venu dans le monde.
- 1° Il est venu d'abord pour manifester la vérité, comme il l'a dit lui-même (Jn 18, 37) : "Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité." C'est pourquoi il ne devait pas se cacher en menant la vie solitaire, mais se montrer en public en prêchant ouvertement. A ceux qui voulaient le retenir il a dit (Lc 4, 42) : "Il faut aussi que j'aille annoncer le règne de Dieu aux autres cités, car c'est pour cela que j'ai été envoyé."
- 2° Il est venu pour délivrer les hommes de leurs péchés : "Le Christ Jésus est venu en ce monde pour sauver les pécheurs" (1 Tm 1, 15). Et c'est pourquoi, dit saint Jean Chrysostome : "Le Christ aurait pu en demeurant au même endroit attirer à lui tous les auditeurs de sa prédication, mais il ne l'a pas fait ; il nous a donné l'exemple pour que nous allions à la recherche de ceux qui se perdent, comme le pasteur cherche la brebis perdue et le médecin vient auprès du malade".
- 3° Il est venu afin que "par lui nous ayons accès à Dieu" (Rm 5, 2). Et ainsi convenait-il que, vivant familièrement avec les hommes, il inspire à tous la confiance d'aller vers lui. On lit en saint Matthieu (9, 10) : "Il arriva, comme il était à table dans la maison, que beaucoup de publicains et de pécheurs vinrent s'attabler avec lui et ses disciples." Ce que saint Jérôme commente ainsi : "Ils avaient vu un publicain converti de ses péchés à une vie meilleure, admis à la pénitence. Aussi eux-mêmes ne désespéraient-ils pas de leur salut."
Solutions :
1. C'est par son humanité que le Christ a voulu manifester sa divinité. Par suite, c'est en vivant avec les hommes, (ce qui est le propre de l'homme), qu'il a manifesté à tous sa divinité, en prêchant, en faisant des miracles, et en menant parmi les hommes une vie innocente et juste.
2. Comme on l’a vu dans la deuxième Partie, la vie contemplative est meilleure absolument que la vie active qui ne comporte que des activités corporelles. Mais la vie active par laquelle on transmet aux autres par l’enseignement et la prédication ce que l’on a contemplé est plus parfaite que la vie qui se borne à la contemplation seule, parce que cette vie présuppose que l’on contemple beaucoup. C’est pourquoi le Christ a choisi celle-là.
3. Les actions du Christ ont eu pour objet notre instruction. C’est pourquoi, pour donner aux prédicateurs l’exemple de ne pas se donner toujours en public, il a voulu quelquefois s’éloigner de la foule. On voit qu’il l’a fait pour trois motifs. Parfois pour obtenir un repos physique. D’après saint Marc (6, 31), "il disait à ses disciples : "Venez à l’écart dans un désert et reposez-vous un peu. "Car les gens ne cessaient d’aller et venir, et on n’avait plus le temps de manger ". Parfois, c’était pour prier. Saint Luc nous dit (6, 12) : "En ces jours-là, il se retira dans la montagne pour prier, et il passait la nuit à prier Dieu." Sur quoi saint Ambroise de Milan dit : "Le maître nous façonne par son exemple aux préceptes de la vertu." Parfois il le faisait pour enseigner à éviter la faveur humaine. Aussi, sur saint Matthieu (5, 1) : "Voyant les foules, Jésus gravit la montagne ", saint Jean Chrysostome nous dit : "En siégeant non pas dans la ville et sur le forum, mais dans la montagne et la solitude, il nous a enseigné à ne jamais agir par ostentation et à nous éloigner de l’agitation, surtout lorsqu’il faut discuter de ce qui est nécessaire au salut."