Summa Theologiae (page 98)
IIIa, Question 54 — LES QUALITÉS DU CHRIST RESSUSCITÉ (suite)
Article 2 ‒ Le corps du Christ ressuscité était-il glorieux ?
Objections :
1. Les corps glorieux sont brillants. "Les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père" (Mt 13, 43). Or, les corps brillants tombent sous le regard parce qu'ils sont lumineux, non parce qu'ils sont colorés. Le corps du Christ ayant été vu avec les couleurs de jadis, il semble donc ; qu'il n'a pas été glorieux.
2. Un corps glorieux est incorruptible. Or, le corps du Christ ne semble pas avoir été incorruptible. On pouvait le toucher : "Touchez et voyez", dit le Christ lui-même (Lc 24, 39) ; mais, d'après saint Grégoire le Grand : "Ce qui se touche doit nécessairement se corrompre, et ce qui ne se corrompt pas ne peut se toucher". Le corps du Christ n'a donc pas été glorieux.
3. D'après saint Paul (1 Co 15, 36), le corps glorieux n'est pas animal, mais spirituel. Or le corps du Christ semble avoir eu encore la vie animale, puisque d'après saint Luc (24, 41) et saint Jean (21, 9) le Christ a mangé et bu avec ses disciples. Il semble donc que le corps du Christ n'a pas été glorieux.
Cependant :
L'Apôtre écrit (Ph 3, 21) : "Le Christ transfigurera notre corps de misère, le rendant semblable à son corps de gloire."
Conclusion :
Le corps du Christ ressuscité fut glorieux. On peut en donner trois raisons :
- 1° La résurrection du Christ est le modèle et la cause de la nôtre, comme le montre saint Paul (1 Co 15, 12). Or, les saints, à la résurrection, auront un corps glorieux (1 Co 15, 43) : "Il est semé dans l'ignominie ; il ressuscitera dans la gloire." La cause l'emportant sur l'effet et le modèle sur la copie, à plus forte raison le corps du Christ ressuscité a-t-il été glorieux.
- 2° Par l'humilité de sa passion, le Christ a mérité la gloire de sa résurrection. Aussi lui-même disait-il (Jn 12, 27) : "Maintenant, mon âme est troublée", ce qui a trait à la Passion. Et il ajoutait : "Père, glorifie ton nom", par quoi il demandait la gloire de la résurrection.
- 3° Nous l'avons dit précédemment, l'âme du Christ a été glorieuse dès le début de sa conception grâce à la jouissance parfaite de la divinité. Or, nous l'avons vu, c'est par un dessein providentiel que dans le Christ la gloire n'a pas rejailli de l'âme sur le corps, afin qu'il accomplisse par sa passion le mystère de notre rédemption. C'est pourquoi, lorsque ce mystère de la passion et de la mort du Christ fut accompli, aussitôt l'âme fit rejaillir sa gloire sur le corps qu'elle avait repris à la résurrection ; et c'est ainsi que le corps est devenu glorieux.
Solutions :
1. Tout ce qui est reçu dans un sujet l'est selon le mode de ce sujet. Saint Augustin remarque que, la gloire du corps dérivant de l'âme, l'éclat ou la clarté du corps glorieux s'accorde avec la couleur naturelle à ce corps ; c'est ainsi que le verre de telle ou telle teinte reçoit des rayons du soleil une lumière qui varie suivant sa teinte. On vient de dire qu'il est au pouvoir de l'homme glorifié que son corps soit vu ou non ; il dépend pareillement de lui que sa clarté frappe ou non les regards. Tout corps glorifié peut donc être vu suivant sa propre couleur, sans aucune clarté. Et telle est la manière dont le Christ apparut à ses disciples après la résurrection.
2. Un corps est palpable, non seulement en raison de sa résistance, mais aussi en raison de sa densité. Selon qu'il est raréfié ou dense, un corps est lourd ou léger, chaud ou froid ; ces qualités contraires, et d'autres encore sont les principes de corruption des corps élémentaires. Il en résulte que le corps palpable au toucher de l'homme est naturellement corruptible. Mais un corps qui résiste au toucher et n'offre pas ces qualités, objets propres du sens du toucher, le corps céleste, par exemple, n'est pas palpable. Or, après la résurrection, le corps du Christ par sa nature était vraiment composé d'éléments et possédait en lui ces qualités perceptibles au toucher. Il était donc naturellement palpable, et, s'il n'avait eu que sa nature de corps humain, il aurait aussi été corruptible. Mais il possédait quelque chose d'autre qui le rendait incorruptible, non pas une nature de corps céleste, comme le prétendent quelques-uns, ainsi qu'on le verra mieux plus loin, mais la gloire qui rejaillissait de l'âme bienheureuse ; car, "Dieu a fait l'âme d'une nature si puissante, écrit saint Augustin, que de la parfaite plénitude de sa béatitude rejaillit sur le corps la plénitude de la santé, C'est-à-dire une force d'incorruptibilité". Et c'est pourquoi, d'après saint Grégoire le Grand : "Le corps du Christ, après la résurrection, se montre d'une même nature, mais d'une gloire différentes."
3. Comme dit saint Augustin : "Après la résurrection, notre Sauveur a eu une chair spirituelle, quoique véritable ; il a pris avec ses disciples de la nourriture et de la boisson, non par nécessité, mais en vertu du pouvoir qu'il avait de le faire." De son côté, saint Bède, remarque : "Ce n'est pas de la même manière que la terre assoiffée et le rayon d'un soleil brûlant absorbent l'eau : l'une, c'est par besoin, l'autre, c'est par puissance." Donc, si le Christ a pris de la nourriture, après la résurrection, ce n'est pas par nécessité, mais pour montrer la nature de son corps ressuscité. Il ne s'ensuit donc pas que ce corps ait été un corps animal, qui aurait eu besoin de se nourrir.
Article 3 ‒ Le Christ est-il ressuscité avec l'intégralité de son corps ?
Objections :
1. La chair et le sang font partie de l'intégrité du corps humain. Le Christ ne semble pas les avoir eus, car il est dit (1 Co 15, 50) : "La chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu." Or, le Christ est ressuscité dans la gloire du royaume de Dieu. Il semble donc qu'il n'a eu ni chair ni sang.
2. Le sang est une des quatre humeurs. Si donc le Christ a eu du sang, pour la même raison il a eu les autres humeurs, qui causent la corruption dans le corps des animaux. Par suite, le corps du Christ aurait été corruptible, ce qui est inadmissible. Le Christ n'a donc pas eu de chair et de sang.
3. Le corps du Christ ressuscité est monté au Ciel. Or, certaines Églises conservent comme une relique un peu de sang du Christ. Son corps n'est donc pas ressuscité dans l'intégrité de toutes ses parties.
Cependant :
Le Seigneur dit en parlant à ses disciples après la résurrection (Lc 24, 39) : "Un esprit n'a ni chair, ni os, comme vous voyez que j'en ai."
Conclusion :
On vient de le dire, le corps du Christ, à la résurrection, "s'est montré d'une même nature, mais d'une gloire différente". Or, tout ce qui appartient à la nature du corps humain, s'est trouvé intégralement dans le corps du Christ ressuscité. Il est évident qu'à la nature du corps humain appartiennent les chairs, les os, le sang, etc. Aussi tout cela s'est-il trouvé dans le corps du Christ ressuscité, et même intégralement, sans aucune diminution ; autrement, si tout ce qui était tombé par la mort n'avait pas été réintégré, il n'y aurait pas eu de résurrection parfaite. De là vient que le Seigneur a fait cette promesse à ses fidèles, d'après saint Matthieu (10, 30) : "Les cheveux de votre tête sont tous comptés." Et encore d'après saint Luc (21, 18) : "Pas un cheveu de votre tête ne périra."
Dire que le corps du Christ n'a pas eu la chair, les os, et les autres parties naturelles au corps humain relève de l'erreur d'Eutychès, évêque de Constantinople, qui prétendait que "notre corps, à la résurrection glorieuse, sera impalpable et plus subtil que le vent et l'air ; et que le Seigneur, après avoir réconforté le coeur des disciples qui le touchaient, avait rendu subtil tout ce que l'on pouvait toucher en lui". Saint Grégoire le Grand combat cette erreur, car le corps du Christ, après la résurrection, n'a pas été changé : "Le Christ ressuscité d'entre les morts désormais ne meurt plus" (Rm 6, 9). Aussi Eutychès, à sa mort, a-t-il rétracté son opinion. S'il est faux, en effet, que le Christ ait reçu lors de sa conception un corps d'une autre nature, par exemple, un corps céleste, comme l'affirmait Valentin, il est bien plus faux encore que lors de sa résurrection il ait repris un corps d'une autre nature ; il a repris alors pour une vie immortelle le corps qu'il avait assumé pour une vie mortelle lors de sa conception.
Solutions :
1. La chair et le sang dont parle saint Paul désigne non leur nature physique, mais, d'après saint Grégoire le Grand, la faute dont ils sont le siège, ou encore, d'après saint Augustin, la corruption à laquelle ils sont soumis ; celui-ci écrit, en effet : "Il n'y aura là ni corruption ni mortalité de la chair et du sang." Par conséquent, la chair, dans sa réalité physique, possédera le royaume de Dieu, selon le mot du Seigneur en saint Luc : "Un esprit n'a point de chair ni d'os, comme vous voyez que j'en ai" ; mais la chair sujette à la corruption n'entrera pas dans ce royaume ; aussi saint Paul ajoute-t-il aussitôt après le texte cité dans la première objection : "La corruption ne possédera pas l'incorruptibilité."
2. Saint Augustin continue dans le même traité : "Peut-être, à l'occasion du sang, notre contradicteur insistera-t-il pour nous embarrasser en disant : "Si le sang s'est trouvé dans le corps du Christ ressuscité, pourquoi pas aussi la pituite", c'est-à-dire le flegme ? "Pourquoi pas le fiel jaune", c'est-à-dire la bile ? "Pourquoi pas le fiel noir", c'est-à-dire l'humeur noire ? La science médicale elle-même ne nous atteste-t-elle pas que la nature de la chair résulte de ces quatre humeurs ? Qu'on ajoute tout ce que l'on voudra, pourvu qu'on évite d'y mettre la corruption ; autrement l'on corromprait la santé et la pureté de sa foi. La puissance divine est capable d'enlever de cette nature visible et palpable des corps les qualités qu'il lui plaît, et de laisser celles qu'il veut, de sorte que l'aspect demeure sans aucune souillure (de la corruption), que le mouvement subsiste sans aucune fatigue, que le pouvoir de se nourrir existe sans aucun besoin de nourriture."
3. Puisque tout le sang qui a coulé du corps du Christ appartenait à la réalité de la nature humaine, il a ressuscité avec le corps du Christ. La raison est la même pour toutes les autres parties du corps qui appartiennent à la réalité et à l'intégrité de la nature humaine. Quant au sang que certaines Églises gardent comme une relique, il n'a pas coulé du côté du Christ, mais miraculeusement, dit-on, d'une image du Christ qu'on avait frappée.
Article 4 ‒ Les cicatrices que l'on voyait sur le corps du Ressuscité
Objections :
1. Il est écrit (1 Co 15, 32) : "Les morts ressuscitent incorruptibles." Or, les cicatrices et les blessures impliquent une corruption et une déficience. Il ne convenait donc pas que le Christ, auteur de la résurrection, ressuscite avec ses cicatrices.
2. Le corps du Christ est ressuscité dans son intégrité, on l’a dit précédemment. Or, les ouvertures des plaies sont contraires à l’intégrité du corps dont elles rompent la continuité. Il ne convenait donc pas que dans le corps du Christ demeurent les ouvertures de ses plaies ; certaines traces de ces blessures suffisaient pour qu’on y croie, comme Thomas à qui il fut dit (Jn 20, 29) : "Parce que tu as vu, Thomas, tu as cru."
3. Selon saint Jean Damascène : "Après la résurrection, le Christ a présenté certaines particularités, qu'il possédait non pas naturellement, mais selon un dessein providentiel, afin de certifier que le corps qui avait souffert était le même qui était ressuscité, par exemple les cicatrices". L'effet cesse avec la cause. Il semble donc que, lorsque les disciples furent certains de la résurrection, le Christ n'aurait plus eu de cicatrices. Mais il ne convenait pas à l'immortalité de la gloire que le Christ assume ce qui ne demeurerait pas, toujours en lui. Il semble donc qu'à la résurrection il ne devait pas reprendre son corps avec ses cicatrices.
Cependant :
Il y a la parole du Christ à Thomas (Jn 20, 27) : "Mets ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté."
Conclusion :
Il convenait que l'âme du Christ à la résurrection reprenne son corps avec ses cicatrices pour plusieurs raisons :
- 1° A cause de la gloire du Christ lui-même. Saint Bède écrit que, si le Christ a gardé ses cicatrices, ce n'est pas par impuissance de les guérir, mais "pour faire connaître à jamais le triomphe de sa victoire". Aussi saint Augustin fait-il cette remarque : "Sans doute, dans le royaume de Dieu, verrons-nous dans les corps des martyrs les cicatrices des blessures qu'ils ont reçues pour le nom du Christ. Car ce ne sera pas chez eux une difformité, mais un honneur ; et en eux resplendira une beauté qui ne sera pas celle du corps, tout en étant dans le corps, mais celle de la vertu."
- 2° Pour raffermir les coeurs de ses disciples au sujet "de la foi en sa résurrection".
- 3° "Pour montrer constamment à son Père, en suppliant pour nous, quel genre de mort il avait subi pour l'humanité."
- 4° "Pour insinuer à ceux qu'il rachetait par sa mort, avec quelle miséricorde il les avait aidés, en mettant sous leurs yeux les marques de sa mort même."
- 5° Enfin, "pour faire connaître, au jour du jugement, combien juste sera la condamnation portée". Aussi, comme l'observe saint Augustin : "Le Christ savait pourquoi il conservait dans son corps ses cicatrices. Il les a montrées à Thomas, qui ne voulait pas croire à moins de les toucher et de les voir ; il les montrera aussi un jour à ses ennemis et leur dira en les convainquant par sa vérité : "Voilà l'homme que vous avez crucifié ; voyez les blessures que vous lui avez faites ; reconnaissez le côté que vous avez percé ; car c'est par vous et pour vous qu'il a été ouvert, pourtant vous n'avez pas voulu y croire.""
Solutions :
1. Les cicatrices qui sont restées dans le corps du Christ n'impliquent ni corruption ni déficience, mais marquent le plus haut comble de gloire ; car elles sont comme des traces de sa vertu, et une beauté spéciale apparaîtra aux emplacements de ces blessures.
2. L'ouverture des plaies implique une solution de continuité dans le corps du Christ ; néanmoins tout cela est compensé par un plus grand éclat de gloire. Donc, si le corps est moins intègre, il est plus parfait. Quant à Thomas, non seulement il a vu les blessures, mais il les a touchées, car, dit le pape saint Léon : "Il lui suffisait, pour sa foi personnelle, de voir ; mais il a travaillé pour nous en touchant ce qu'il voyait".
3. Le Christ a voulu que les cicatrices de ses blessures demeurent dans son corps non seulement pour rendre certaine la foi de ses disciples, mais aussi pour les raisons que l'on a dites. Ces raisons montrent que les cicatrices resteront toujours dans son corps. Saint Augustin écrit : "Je crois que le corps du Seigneur se trouve dans le Ciel tel qu'il était au moment de son ascension." Et saint Grégoire le Grand écrit à son tour : "Si quelque chose a pu changer dans le corps du Christ après la résurrection, c'est que, contrairement à la doctrine véridique de saint Paul, le Seigneur après la résurrection est retourné à la mort. Qui oserait l'affirmer, sinon l'insensé qui nierait que la chair est vraiment ressuscitée ?" Il est donc évident que les cicatrices que le Christ a montrées sur son corps après la résurrection n'ont jamais, dans la suite, disparu de ce corps.
IIIa, Question 55 — LA MANIFESTATION DE LA RÉSURRECTION
Question 55 : LA MANIFESTATION DE LA RÉSURRECTION
1. La résurrection du Christ devait-elle être manifestée à tous, ou seulement à quelques personnes en particulier ? - 2. Aurait-il convenu qu'il ressuscite à la vue de ses disciples ? - 3. Après sa résurrection aurait-il dû continuer à vivre avec ses disciples ? - 4. Convenait-il qu'il apparaisse à ses disciples sous un autre visage - 5. Devait-il manifester sa résurrection par des preuves ? - 6. Ces preuves ont-elles été suffisantes ?
Article 1 ‒ La résurrection du Christ devait-elle être manifestée à tous ?
Objections :
1. A un péché public est due une peine publique, selon la 1ère lettre à Timothée (5, 20) : "Les pécheurs, reprends-les devant tous." Aussi, à un mérite public est due pareillement une récompense publique. Or, d'après saint Augustin : "L'éclat de la résurrection récompense l'humilité de la passion". Donc, puisque la passion du Christ a été montrée à tous, car il avait souffert publiquement, il semble que la gloire de la résurrection devait aussi être manifestée à tous.
2. Comme la passion du Christ, sa résurrection est ordonnée à notre salut, selon saint Paul (Rm 4, 25) : "Il est ressuscité pour notre justification." Or, ce qui concerne l'utilité commune doit être signalé à tous. Il en est donc de même de la résurrection.
3. Ceux à qui a été dévoilée la résurrection du Christ en ont été ensuite les témoins ; aussi, lit-on dans les Actes (3, 15) : "Nous sommes les témoins de celui que Dieu a ressuscité d'entre les morts." Ce témoignage, ils l'ont rendu en prêchant publiquement. Or, la prédication est interdite aux femmes, d'après saint Paul (1 Co 14, 34) : "Que les femmes se taisent dans les assemblées", et encore (1 Tm 2, 18) : "Je ne permets pas à la femme d'enseigner." Ce fut donc mal à propos que la résurrection du Christ a été manifestée aux femmes, avant de l'être à tous en général.
Cependant :
On lit dans les Actes (10, 40) : "Dieu l'a ressuscité le troisième jour et l'a manifesté non à tout le peuple, mais aux témoins que Dieu avait désignés d'avance."
Conclusion :
Parmi les réalités connues, les unes le sont en vertu d'une loi commune de la nature, d'autres par un don de la grâce, comme ce qui est révélé par Dieu. Or, telle est la loi qui préside, d'après saint Denys le pseudo-aréopagite, à ces révélations : c'est que Dieu les fasse connaître immédiatement aux êtres supérieurs et par leur intermédiaire aux êtres inférieurs, ainsi qu'on le voit dans la hiérarchie des êtres célestes. D'autre part, ce qui appartient à la gloire future dépasse la connaissance commune des hommes, d'après Isaïe (64, 4) : "L'oeil n'a pas vu, ô Dieu, en dehors de toi, ce que tu as préparé à ceux qui t'attendent." Il s'ensuit que ces réalités ne peuvent être connues que par une révélation divine, dit l'Apôtre (1 Co 2, 10) : "C'est Dieu qui nous l'a révélé par son Esprit." Donc, parce que le Christ a eu une résurrection glorieuse, cette résurrection n'a pas été dévoilée à tout le peuple, mais seulement à certains, dont le témoignage l'a portée à la connaissance de tous.
Solutions :
1. La passion du Christ s'est accomplie dans un corps qui avait encore une nature passible. Or, cette nature passible avait été connue de tous, suivant la loi commune. C'est pourquoi la Passion a pu être montrée immédiatement à tout le peuple. Mais la résurrection du Christ s'est faite "par la gloire du Père", dit l'Apôtre (Rm 6, 4). Aussi a-t-elle été manifestée immédiatement, non à tous, mais à certains.
Qu'on impose une peine publique aux pécheurs publics, il faut l'entendre des peines de la vie présente. De même, il faut récompenser publiquement les mérites publics, afin de stimuler les autres. Tandis que les peines et les récompenses de la vie future ne sont pas révélées publiquement à tous, mais spécialement à ceux que Dieu a désignés d'avance.
2. La résurrection du Christ intéresse le salut commun de tous ; elle est donc parvenue à la connaissance de tous. Elle n'a pourtant pas été montrée à tous immédiatement, mais à certains, par qui l'attestation en parviendrait à tous.
3. On ne permet pas à la femme d'enseigner publiquement dans l'église ; mais il lui est permis d'instruire en particulier sous forme d'admonition privée. Voilà pourquoi, dit saint Ambroise de Milan : "On envoie la femme à ceux qui sont de la maison", mais on ne la délègue pas pour porter au peuple le témoignage de la résurrection.
Ainsi donc, le Christ est apparu d'abord aux femmes, afin que la femme, qui la première avait porté à l'homme le principe de la mort, fût la première aussi à proclamer les débuts du Christ ressuscité dans la gloire. Aussi saint Cyrille d'Alexandrie écrit-il : "La femme, qui avait été jadis l'instrument de la mort, a perçu et annoncé, la première, le mystère de la vénérable résurrection. Toutes les femmes ont donc reçu l'absolution de leur honte et ont rompu avec la malédiction."
Cela montre aussi que, à cause de leur sexe, les femmes ne souffriront aucun dommage au point de vue de l'état de gloire ; mais si elles font preuve d'une plus grande charité, elles jouiront d'une plus grande gloire dans la vision divine. Car les femmes, qui avaient aimé plus étroitement le Seigneur, puisqu'elles n'avaient pas quitté le sépulcre comme les disciples, furent les premières à voir le Seigneur ressuscitant dans la gloire.
Article 2 ‒ Aurait-il convenu que le Christ ressuscite à la vue de ses disciples ?
Objections :
1. Il appartenait, en effet, aux disciples d'attester la résurrection du Christ (Ac 4, 33) : "Avec grande puissance, les Apôtres rendaient témoignage à la résurrection de Jésus Christ, notre Seigneur." Or, le témoignage oculaire est le plus certain. Il convenait donc que les disciples voient directement la résurrection du Christ.
2. Afin d'avoir une foi certaine, les disciples ont assisté à l'ascension du Christ, selon les Actes (1, 9) : "Sous leurs regards, il s'éleva." Or, pareillement, il est nécessaire d'avoir une foi certaine à la résurrection du Christ. Il semble donc que le Christ aurait dû ressusciter sous les yeux des disciples.
3. La résurrection de Lazare était un signe de la résurrection du Christ. Or, le Seigneur a ressuscité Lazare sous les yeux de ses disciples. Il semble donc que le Christ aurait dû lui aussi ressusciter à leurs yeux.
Cependant :
On lit en saint Marc (16, 9) : "Le Seigneur étant ressuscité le matin du premier jour après le sabbat apparut d'abord à Marie-Madeleine." Or, Marie-Madeleine ne l'a pas vu ressusciter ; mais tandis qu'elle le cherchait dans le sépulcre, elle entendit l'ange lui dire : "Il est ressuscité, il n'est pas ici." Donc personne ne l'a vu ressusciter.
Conclusion :
Selon saint Paul (Rm 10, 1) : "Ce qui vient de Dieu se fait avec ordre." Or, l'ordre institué par Dieu exige que ce qui dépasse les hommes leur soit révélé par les anges, comme le montre saint Denys le pseudo-aréopagite. Le Christ ressuscité n'est pas revenu à la vie que connaissent ordinairement les hommes, mais il est entré dans une vie immortelle et conforme à Dieu, selon l'épître aux Romains (Rm 6, 10) : "Ce qui vit, vit pour Dieu." C'est pourquoi la résurrection même du Christ ne devait pas être directement vue par les hommes, mais leur être annoncée par les anges. Aussi saint Hilaire écrit-il : "L'ange est le premier annonciateur de la résurrection afin d'être le messager de la volonté du Père pour proclamer la résurrection."
Solutions :
1. Les Apôtres ont pu attester la résurrection du Christ même comme témoins oculaires ; car ils ont vu de leurs yeux celui auquel ils croyaient, le Christ, vivant après la résurrection, alors qu'ils avaient vu sa mort. Mais, s'il est vrai que l'on ne parvient à la vision bienheureuse que par l'audition de la foi, les hommes ne sont parvenus également à la vision du Christ que par ce qu'ils en avaient d'abord entendu de la part des anges.
2. L'ascension du Christ ne dépassait pas la connaissance commune des hommes quant à son point de départ, mais seulement quant à son point d'arrivée. Et c'est pourquoi les disciples ont pu voir l'ascension du Christ à son point de départ, lorsqu'il s'est élevé de terre ; mais ils ne le virent pas à son point d'arrivée, car ils n'assistèrent pas à son accueil dans le Ciel. Mais la résurrection du Christ dépassait la connaissance commune quant à son point de départ : lorsque l'âme du Christ est revenue des enfers et que son corps est sorti du sépulcre fermé ; et quant à son point d'arrivée : lorsque le Christ a acquis la vie glorieuse. La résurrection ne devait donc pas se faire de manière à être vue par des hommes.
3. Lazare a été ressuscité pour revenir à la vie qu'il avait menée précédemment, et cette vie ne dépasse pas la connaissance commune des hommes. C'est pourquoi la comparaison ne vaut pas.
Article 3 ‒ Après sa résurrection, le Christ aurait-il dû continuer à vivre avec ses disciples ?
Objections :
1. Le Christ apparut à ses disciples après la résurrection pour leur donner la certitude de la foi en sa résurrection et apporter la consolation à leurs âmes troublées, d'après saint Jean (20, 20) : "Les disciples furent dans la joie à la vue du Seigneur." Or, leur certitude et leur consolation auraient été bien plus grandes s'il leur avait offert une présence continuelle.
2. Le Christ ressuscité d'entre les morts n'est pas monté aussitôt au Ciel, mais seulement "après quarante jours" (Ac 2, 3). Or, durant ce temps intermédiaire, il ne pouvait être mieux à sa place que là où ses disciples étaient tous rassemblés.
3. Le jour même de sa résurrection, le Christ apparut cinq fois, d'après saint Augustin :
- 1. Aux femmes près du tombeau ;
- 2. Aux femmes sur leur chemin de retour du tombeau ;
- 3. A saint Pierre ;
- 4. Aux deux disciples qui allaient au bourg d'Emmaüs ;
- 5. A plusieurs à Jérusalem lorsque saint Thomas n'était pas là."
Il semble donc aussi que le Christ aurait dû apparaître au moins plusieurs fois les autres jours, jusqu'à son ascension.
4. Avant sa passion, le Christ avait dit à ses disciples (Mt 26, 32) : "Lorsque je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée." Après la résurrection, l'ange et le Seigneur lui-même font aux femmes la même annonce. Et pourtant, auparavant, à Jérusalem, le Christ apparut aux regards des disciples le jour même de la résurrection, comme on vient de le dire, et aussi huit jours après, ainsi qu'on le lit en saint Jean (20, 26). Il ne semble donc pas qu'après la résurrection, le Christ ait vécu avec ses disciples, comme cela convenait.
Cependant :
Saint Jean écrit que, "huit jours après", le Christ apparut à ses disciples. Il n'a donc pas vécu continuellement avec eux.
Conclusion :
Au sujet de la résurrection du Christ, deux choses devaient être claires pour les disciples : la réalité même de la résurrection, et la gloire du ressuscité.
Pour montrer la réalité de la résurrection, il a suffi qu'il leur apparaisse plusieurs fois, qu'il leur parle familièrement, qu'il mange et boive, et qu'il les invite à le toucher. C'est pour manifester la gloire du ressuscité, qu'il n'a pas voulu vivre continuellement avec eux, comme il l'avait fait jadis, car ils auraient pu croire qu'il était revenu à la même vie qu'auparavant. Aussi, d'après saint Luc (24, 44), leur dit-il : "Telles sont les paroles que je vous adressais lorsque j'étais encore avec vous." Certes, il leur était maintenant présent corporellement ; jadis, outre cette présence corporelle, il avait avec eux une ressemblance : comme eux il était mortel. Aussi saint Bède commente-t-il ces paroles de la manière suivante : "Lorsque j'étais encore dans la chair mortelle en laquelle vous êtes. Il était, en effet, ressuscité dans la même chair, mais il n'avait plus leur mortalité."
Solutions :
1. Les apparitions fréquentes du Christ suffisaient à rendre les disciples certains de la réalité de la résurrection ; mais une vie continuelle avec eux auraient pu les induire en erreur en leur faisant croire qu'il était revenu à la vie d'autrefois. Quant à la consolation que pouvait leur apporter sa présence continuelle, c'est pour une autre vie qu'il l'a promise par ces paroles conservées en saint Jean (16, 22) : "Je vous verrai de nouveau ; votre coeur se réjouira, et votre joie, personne ne vous l'enlèvera."
2. Si le Christ n'a pas vécu continuellement avec ses disciples, ce n'est pas parce qu'il jugeait qu'il lui convenait mieux d'être ailleurs, mais parce qu'il estimait que cela était préférable pour instruire ses disciples, pour le motif que nous venons de dire. Quant aux lieux où il a pu se trouver corporellement durant cet intervalle, ils sont inconnus ; car la Sainte Écriture ne nous fournit aucune donnée à ce sujet, et c'est en tout lieu que s'exerce sa domination.
3. Le Christ apparut plus fréquemment le premier jour parce qu'il fallait donner aux disciples plus de preuves afin de faire accepter la foi à la résurrection dès le premier moment. Mais, dès qu'ils l'eurent acceptée, il n'y avait plus à les instruire par d'autres apparitions fréquentes, eux qui étaient maintenant établis dans la certitude. Aussi l'Évangile ne nous rapporte-t-il, après le premier jour, que cinq autres apparitions. Selon saint Augustin, après les cinq premières apparitions, il leur apparut ;
- 6. Quand saint Thomas le vit ;
- 7. Au bord du lac de Tibériade, lors de la pêche ;
- 8. Sur la montagne de Galilée, d'après saint Matthieu ;
- 9. Selon saint Marc, lorsqu'ils prirent avec lui leur dernier repas, car ils ne devaient plus vivre avec lui sur cette terre ;
- 10. Le même jour, non plus ici-bas, mais dans la nuée où il s'élevait puisqu'il montait au Ciel.
Cependant, comme le reconnaît saint Jean (20, 30 ; 21, 25), toutes les apparitions ne nous sont pas décrites. Les rapports du Christ avec ses disciples furent fréquents avant son ascension", et cela en vue de leur consolation ; aussi saint Paul rapporte-t-il (1 Co 15, 6) : "Il apparut à plus de cinq cents frères réunis ; il apparut ensuite à Jacques." Apparitions dont l’Évangile ne fait pas mention.
4. Ce texte : "Lorsque je serai ressuscité je vous précéderai en Galilée", saint Jean Chrysostome le commente ainsi : "Pour leur apparaître, il ne s’en va pas dans une région lointaine, mais il demeure dans son propre pays et presque dans les mêmes régions "où il avait vécu avec eux le plus longtemps." Ils pourraient ainsi se convaincre que celui qui avait été crucifié était aussi le même qui était ressuscité." Pareillement "il leur dit qu’il va en Galilée, pour les délivrer de la crainte des juifs".
"Ainsi donc, d'après saint Ambroise de Milan, le Seigneur avait prescrit à ses disciples d'aller le voir en Galilée, mais puisque la peur les tenait enfermés dans le Cénacle, il vint d'abord lui-même à leur rencontre ; ce n'est pas là une transgression de sa promesse, mais bien plutôt une anticipation due à sa bonté. Plus tard, quand leurs âmes eurent été réconfortées, ils gagnèrent la Galilée." Rien n'empêche non plus de dire que dans le Cénacle ils étaient peu nombreux, mais qu'ils étaient bien plus sur la montagne.
"Car, explique Eusèbe de Césarée, deux Évangélistes, saint Luc et saint Jean, écrivent que le Christ apparut à Jérusalem à onze disciples seulement, mais les deux autres disent que l'ange et le Sauveur ont ordonné non seulement aux onze, mais à tous les disciples et à tous les frères, de se rendre en hâte en Galilée." C'est d'eux que parle saint Paul quand il écrit : Ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères réunis. La vraie solution est donc que le Christ a été vu une ou deux fois d'abord à Jérusalem par les disciples qui s'y cachaient, afin de les consoler ; en Galilée au contraire au contraire, ce n'est ni en secret, ni une fois ou deux, mais dans un grand déploiement de puissance qu'il s'est montré vivant après sa passion par de nombreux signes, comme l'atteste saint Luc dans les Actes."
Avec saint Augustin on pourrait dire que "l'annonce de l'ange et du Seigneur", qu'il les précéderait en Galilée, "est à prendre comme une prophétie. Galilée, en effet, signifie "transmigration" ; par où il faut entendre que la grâce du Christ émigrerait du peuple d'Israël aux païens ; ceux-ci n'ajouteraient pas foi à la prédication des Apôtres si le Seigneur lui-même ne préparait les voies dans le coeur des hommes ; c'est là ce que signifient ces mots : "Il vous précédera en Galilée." Galilée a aussi le sens de "révélation" ; il ne faut plus alors l'entendre du Christ dans sa forme d'esclave, mais dans la forme où il est égal à son Père ; cette forme, il l'a promise à ceux qui l'aiment ; et il nous a précédés là où il ne nous a pas abandonnés en nous précédant".
Article 4 ‒ Convenait-il que le Christ apparaisse à ses disciples sous un autre visage ?
Objections :
1. Ne peut apparaître réellement que ce qui existe. Or le Christ n'a eu qu'un seul visage. Donc, s'il est apparu sous d'autres traits, ce ne fut pas une apparition réelle, mais simulée. Ce qui est inadmissible, car d'après saint Augustin : "Si le Christ trompe, il n'est plus la vérité ; or, le Christ est la vérité". Il semble donc que le Christ n'a pas dû apparaître aux disciples sous un autre visage.
2. Pour apparaître sous un autre visage que le sien, il faut que des prodiges captivent les yeux des spectateurs. Or, des prodiges, opérés par magie, ne conviennent pas au Christ, d'après saint Paul (2 Co 10, 25) : "Qu'y a-t-il de commun entre le Christ et Bélial ?"
3. Notre foi est certifiée par la Sainte Écriture mais la foi des disciples à la résurrection a été certifiée par les apparitions du Christ. Or, dit saint Augustin dans sa lettre à saint Jérôme, "si l'on accepte un seul mensonge dans la Sainte Écriture, toute autorité en est ruinée". Pareillement, si le Christ, dans une seule de ses apparitions, apparut à ses disciples autrement qu'il n'était, tout ce que les disciples ont vu dans le Christ après la résurrection en sera infirmé : ce qui est inadmissible. Le Christ n'a donc pas dû apparaître sous un autre visage.
Cependant :
Il est écrit (Mc 16, 12) : "Ensuite, le Christ apparut sous un autre aspect à deux de ses disciples qui s'en allaient à la campagne."
Conclusion :
On vient de le dire la manifestation de la résurrection du Christ revêt le mode de la révélation des réalités divines. Or, les réalités divines sont connues des hommes suivant la diversité de leurs dispositions. Car ceux qui ont l'esprit bien disposé perçoivent ces réalités dans leur vérité ; mais ceux qui ont des dispositions contraires les perçoivent avec un mélange de doute ou d'erreur ; en effet, "livré à ses seules forces, l'homme ne perçoit pas les réalités divines", dit saint Paul (1 Co 2, 14). C'est pourquoi, après la résurrection, le Christ apparut sous son propre visage à ceux qui étaient disposés à croire ; mais à ceux qui n'avaient qu'une foi tiède il apparut sous un autre ; aussi disaient-ils (Lc 24, 21) : "Nous espérions que c'était lui qui rachèterait Israël." Selon saint Grégoire le Grand : "Il s'est montré corporellement tel qu'il était dans leur esprit ; dans leur coeur, en effet, il était encore comme un étranger loin de la foi, aussi feignit-il d'aller plus loin", comme s'il était vraiment un voyageur.
Solutions :
1. D'après saint Augustin : "Tout ce que nous simulons n'est pas mensonge ; il n'y a mensonge que lorsque nous simulons ce qui n'a aucune réalité. Donc, lorsque nos simulations ont un sens, ce ne sont pas des mensonges, mais des symboles ; autrement tout ce que les sages, les saints, ou même Dieu ont exprimé sous une forme figurée sera tenu pour mensonge ; car, selon le sens ordinaire, il n'y a pas de vérité dans ces symboles. A l'instar de ces simulations parlées, des faits peuvent être pris sans aucun mensonge pour symboliser une réalité". On vient de dire que c’est précisément le cas ici.
2. Au témoignage encore de saint Augustin : "Le Seigneur pouvait transformer sa chair de manière à lui donner un visage différent de celui qu'on avait coutume de lui voir ; c'est ainsi qu'avant sa passion il s'était transfiguré sur la montagne, au point que sa face brillait comme le soleil. Mais ce ne fut pas le cas ici. Ce n'est pas en effet sans raison que nous pouvons attribuer à Satan le fait que leurs yeux n'ont pas reconnu Jésus". Aussi saint Luc écrit-il (24, 16) : "Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître."
3. L'objection porterait si les disciples n'avaient pas été ramenés, de cette apparence d'un visage étranger, à reconnaître le véritable visage du Christ. Comme dit saint Augustin : "Le Christ a permis que leurs yeux soient ainsi empêchés jusqu'au mystère du pain, pour que la participation à l'unité de son corps écarte l'obstacle par lequel l'ennemi les empêchait de reconnaître le Christ." Aussi saint Luc ajoute-t-il que "leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent" ; ils ne marchaient pas auparavant les yeux fermés, mais il y avait comme un voile ou comme un brouillard qui ne leur permettait pas de reconnaître ce qu'ils voyaient.
Article 5 ‒ Le Christ devait-il manifester la réalité de sa résurrection par des preuves ?
Objections :
1. Saint Ambroise de Milan écrit : "Enlève les preuves, là où tu cherches la foi." Or, au sujet de la résurrection du Christ, ce qu'on cherche, c'est la foi. Les preuves ne sauraient donc trouver place ici.
2. Saint Grégoire le Grand remarque : "La foi n'a pas de mérite là où la raison humaine fournit des arguments." Or, il n'appartenait pas au Christ d'affaiblir le mérite de la foi. Donc il ne lui convenait pas de confirmer sa résurrection par des preuves.
3. Le Christ est venu dans le monde pour procurer aux hommes le bonheur. Il dit lui-même en saint Jean (10, 10) : "Je suis venu pour qu'ils aient la vie, et qu'ils l'aient en surabondance." Or, en offrant des preuves, il semble que l'on mette obstacle au bonheur des hommes : "Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru", dit le Christ lui-même (Jn 20, 19). Selon toute apparence, le Christ n'aurait donc pas dû manifester sa résurrection par des preuves.
Cependant :
Il est écrit (Ac 1, 3) : "Le Christ apparut à ses disciples durant quarante jours, leur donnant beaucoup de preuves et leur parlant du royaume de Dieu."
Conclusion :
Il y a deux sortes de preuves : tout d'abord n'importe quelle "raison qui fait foi en matière douteuse" ; puis le signe sensible qui est donné pour manifester une vérité, et c'est ainsi qu'Aristote emploie parfois dans ses livres le mot de preuve.
- 1° Si l'on entend le mot de preuve dans le premier sens, le Christ n'a pas démontré à ses disciples sa résurrection par des preuves. Car une telle argumentation aurait dû procéder de certains principes ; si ces principes n'avaient pas été connus des disciples, ils ne leur auraient rien manifesté ; de l'inconnu, en effet, on ne peut rien tirer de connu ; mais si ces principes leur étaient connus, c'est qu'ils ne dépassaient pas la vertu humaine et, en ce cas, ils n'avaient aucune efficacité pour établir la foi en la résurrection, car la résurrection dépasse la raison humaine. Or, il est nécessaire, dit Aristote que les principes soient toujours du même genre que la conclusion. - En revanche, le Christ a prouvé sa résurrection aux disciples par l'autorité de la Sainte Écriture qui, elle, est le fondement de la foi, lorsqu'il a dit, d'après saint Luc (24, 44) : "Il faut que s'accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi, les Psaumes et les Prophètes."
- 2° Si l'on entend le mot de preuve dans le second sens, on peut dire que le Christ a manifesté sa résurrection par des preuves, car il a montré par des signes évidents qu'il était vraiment ressuscité. Aussi le grec, là où nous avons : "beaucoup de preuves", porte le mot tekmèrion, qui veut dire" signe manifeste pour prouver".
Ces signes de la résurrection, le Christ les a montrés à ses disciples pour deux motifs :
- Parce que leur coeur n'était pas disposé à accepter facilement la foi en la résurrection ; aussi leur dit-il lui-même (Lc 24, 25) : "Ô insensés et lents à croire !" Et encore (Mc 16, 14) : "Il leur reprocha leur incrédulité et leur dureté de coeur."
- Afin qu'à la suite de ces signes leur témoignage soit rendu plus efficace, selon cette parole de saint Jean (1 Jn 1, 1) : "Ce que nous avons vu, ce que nous avons entendu, ce que nous avons touché, voilà ce dont nous sommes témoins."
Solutions :
1. Saint Ambroise de Milan dans son texte parle des preuves que trouve la raison humaine ; on vient de le voir, ces preuves n'ont pas de valeur pour démontrer les vérités de foi.
2. Le mérite de la foi vient de ce que l'homme croit, sur l'ordre de Dieu, ce que son esprit ne voit pas. La preuve, qui fait voir par la science ce qui est proposé à la foi, est donc seule à exclure le mérite, et c'est le cas de la raison démonstrative. Mais le Christ n'apporte pas de raisons de cette sorte pour manifester sa résurrection.
3. On vient de le dire, le mérite de la béatitude, causé par la foi, n'est totalement exclu que si l'homme ne veut croire que ce qu'il voit ; mais si, à la vue de certains signes, on croit ce que l'on ne voit pas, la foi n'est pas rendue totalement vaine, ni son mérite non plus ; saint Thomas, par exemple, à qui il a été dit : "Parce que tu m'as vu, tu as cru", a vu une chose et en a cru une autre : il a vu les blessures et il a cru Dieu. Mais la foi qui ne requiert pas de tels secours pour croire est plus parfaite. Aussi, pour blâmer le manque de foi chez certains, le Seigneur dit-il (Jn 4, 48) : "Si vous ne voyez pas des signes et des prodiges, vous ne croyez pas." Et, de ce point de vue, on peut comprendre que ceux qui ont le coeur assez docile pour croire en Dieu, même lorsqu'ils ne voient pas de signes, sont heureux en comparaison de ceux qui ne croient que s'ils en voient.
Article 6 ‒ Les preuves apportées par le Christ ont-elles suffisamment manifesté la réalité de sa résurrection ?
Objections :
1. Après sa résurrection, le Christ n'a rien fait voir à ses disciples que les anges en apparaissant aux hommes n'aient montré ou n'aient pu montrer eux-mêmes ; car les anges se sont présentés fréquemment sous une forme humaine et ils ont parlé, vécu et mangé avec eux, comme s'ils avaient été des hommes véritables, par exemple, dans la Genèse (18), les anges qu'Abraham a reçus dans son hospitalité, et dans le livre de Tobie (5, 5), l'ange qui a conduit et ramené celui-ci. Pourtant, les anges n'ont pas de corps véritable qui leur soit uni naturellement. Or, cela est requis pour une résurrection. Les preuves que le Christ a présentées à ses disciples n'ont donc pas été suffisantes pour manifester sa résurrection.
2. Le Christ a eu une résurrection glorieuse, c'est-à-dire qu'il a possédé une nature humaine en même temps que la gloire. Or, le Christ a manifesté à ses disciples certains signes qui semblent contraires à la nature humaine, comme de "disparaître à leurs yeux" (Lc 24, 31), ou d'entrer auprès d'eux "les portes closes" (Jn 20, 19. 26). D'autre part, certaines actions semblent contraires à la gloire, comme de manger et de boire (Lc 24, 43 ; Ac 1, 4 ; 10, 41), et de porter les cicatrices de ses blessures (Jn 20, 20. 27). Il semble donc que ces signes n'aient pas été suffisants ni appropriés pour éveiller la foi en sa résurrection.
3. Le corps du Christ n'était pas tel après la résurrection qu'il puisse être touché par un mortel, aussi dit-il lui-même à Marie-Madeleine (Jn 20, 17) : "Ne me touche pas, car je ne suis pas encore remonté vers mon Père." Il ne lui convenait donc pas de se donner à toucher à ses disciples, afin de manifester la réalité de sa résurrection.
4. Parmi les propriétés du corps glorifié, la principale semble être la clarté. Or, cette clarté, il ne la montre par aucune preuve dans la résurrection.
5. Les anges, donnés comme témoins de la résurrection, ne sont pas présentés de la même manière par les évangélistes. D'après saint Matthieu, l'ange est assis sur la pierre qu'on a roulée près du monument ; d'après saint Marc, l'ange se trouve à l'intérieur du sépulcre, et c'est là qu'il fut aperçu par les femmes qui y étaient entrées. Ces deux évangélistes ne parlent que d'un seul ange ; saint Jean nous dit qu'il y en avait deux assis ; saint Luc, qu'il y en avait deux debout. Les témoignages de la résurrection semblent donc insuffisants.
Cependant :
Le Christ qui est la Sagesse de Dieu "a tout disposé d'une façon suave et harmonieuse" (Sg 8, 1).
Conclusion :
Le Christ a manifesté sa résurrection d'une double manière : par des témoignages et par des preuves ou signes. Et chacune de ces manifestations a été suffisante en son genre :
En effet, pour prouver sa résurrection à ses disciples le Christ a usé de deux sortes de témoignages, dont aucun ne peut être rejeté.
- Le premier est le témoignage des anges qui ont annoncé aux femmes la résurrection, ce qu'on voit chez tous les évangélistes.
- L'autre est le témoignage des Écritures que lui-même a proposées pour prouver sa résurrection (Lc 24, 25-44).
Les preuves aussi furent suffisantes pour établir que sa résurrection était réelle, et glorieuse. Qu'elle soit réelle, il le montra, en ce qui concerne son corps, sous trois aspects. Il montre, en effet :
- 1° Que c'était un corps réel et résistant, et non pas un corps imaginaire ou éthéré comme l'air. C'est pourquoi il donna son corps à toucher en disant : "Touchez et voyez ; un esprit n'a ni chair, ni os, comme vous voyez que j'en ai" ;
- 2° Que c'était un corps humain ; le Christ présenta à ses disciples son visage véritable, qu'ils pouvaient voir de leurs yeux ;
- 3° Que c'était aussi le même corps individuel qu'il avait auparavant ; car il leur fit constater les cicatrices de ses blessures ; aussi leur dit-il (Lc 24, 38) : "Voyez mes mains et mes pieds, c'est bien moi."
Que sa résurrection soit réelle, il le montra d'autre part, en ce qui concerne l'âme qu'il a de nouveau unie à son corps, par des actions de chacun des trois degrés de vie [et sa vie surnaturelle] :
- 1° La vie végétative, en mangeant et en buvant avec ses disciples (Lc 24, 30. 43) ;
- 2° La vie sensitive, en répondant aux questions de ses disciples et en saluant ceux qui étaient présents ;
- 3° la vie intellectuelle, en conversant avec les disciples et en expliquant les Écritures.
- 4° Et, pour que rien ne manque à cette manifestation, il révéla aussi qu'il possédait la nature divine, en faisant un miracle, celui de la pêche, et plus tard en montant au Ciel sous leurs yeux ; car il est dit (Jn 3, 13) : "Personne ne monte au Ciel si ce n'est celui qui est descendu du Ciel, le Fils de l'homme qui est dans le Ciel."
Quant à la gloire de sa résurrection, le Christ la montra à ses disciples en entrant auprès d'eux, "portes closes" ; d'après saint Grégoire le Grand : "Le Seigneur offrit à toucher la chair qu'il avait introduite, portes closes, afin de prouver qu'après la résurrection son corps avait une autre gloire, tout en gardant la même nature". De même, c'était une propriété de la gloire "de disparaître subitement à leurs yeux" (Lc 24, 31). Il montrait par là qu'il avait le pouvoir d'être vu ou non ; ce qui est, on l'a dit, l'une des prérogatives du corps glorieux.
Solutions :
1. Chacune des preuves ne suffit pas à manifester la résurrection du Christ. Cependant, toutes prises ensemble manifestent parfaitement la résurrection du Christ, surtout à cause du témoignage de l'Écritures des paroles des anges et de l'affirmation du Christ lui-même, confirmée par des miracles. Or, les anges, dans leurs apparitions, n'affirmaient pas qu'ils étaient des hommes, tandis que le Christ affirmait être un homme réel.
Et si les anges ont mangé des aliments, c'est d'une autre manière que le Christ ; les corps pris par les anges n'étaient pas des corps vivants ou animés, il n'y avait pas de véritable manducation, bien que les aliments aient été vraiment broyés et soient passés à l'intérieur du corps qu'ils avaient pris ; aussi l'ange dit-il à Tobie (12, 8) : "Quand j'étais avec vous, je paraissais manger et boire vraiment avec vous ; or moi, j'use d'une nourriture invisible." Mais, parce que le corps du Christ était réellement animé, il a mangé réellement. Comme dit saint Augustin : "Ce n'est pas le pouvoir, mais le besoin de manger qui est enlevé aux corps des ressuscités". Aussi, d'après saint Bède : "Le Christ a mangé par puissance et non par indigence".
2. On l'a dit dans la Conclusion, certaines preuves étaient apportées par le Christ pour démontrer la réalité de sa nature humaine, d'autres pour faire éclater la gloire du Ressuscité. Or, la condition de la nature humaine, considérée en elle-même, dans son état présent, s’oppose à la condition de la gloire, selon saint Paul (1 Co 15, 43) : "Le corps est semé dans la faiblesse, il ressuscitera dans la puissance." Voilà pourquoi ce qui tend à montrer la condition de la gloire semble s’opposer à la nature, prise non pas d’une manière absolue, mais dans son état présent, et réciproquement. Aussi saint Grégoire le Grand écrit-il : "Le Seigneur a montré deux choses admirables, qui, pour la raison humaine, sont contraires entre elles : après la résurrection, il a prouvé que son corps était incorruptible et que, pourtant, il pouvait être touché."
3. Selon saint Augustin, en disant à Marie-Madeleine : "Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père", le Seigneur a voulu figurer dans cette femme l'Église des païens qui n'a cru au Christ qu'après son ascension vers son Père. Ou encore Jésus a voulu que l'on crût en lui, c'est-à-dire qu'on le touchât spirituellement, parce que lui-même et son Père ne sont qu'un. D'une certaine façon, le Christ monte vers son Père par les sens intimes de celui qui progresse jusqu'à le reconnaître égal au Père. Or, Marie-Madeleine croyait encore en lui d'une manière charnelle, elle qui le pleurait comme on pleure un homme. On lit ailleurs que Marie toucha le Christ, quand en même temps que les autres femmes, elle "s'approcha et embrassa ses pieds". Comme dit Séverin "cela ne fait pas de difficulté ; dans le premier cas, il s'agit d'une préfiguration de la grâce divine ; dans le second cas, Jésus refuse le contact d'une femme, au plan de la nature humaine".
Ou bien encore, écrit saint Jean Chrysostome, "cette femme voulait continuer à vivre avec le Christ comme avant la passion. Dans sa joie, elle ne concevait rien de grand, bien que la chair du Christ, en ressuscitant, fût devenue d'une condition beaucoup plus haut". Et c'est pourquoi le Christ lui dit : "Je ne suis pas encore monté vers mon Père". Comme s'il disait : "Ne pense pas que je mène encore une vie terrestre. Si tu me vois sur terre, c'est que je ne suis pas encore monté vers mon Père, mais le moment est proche où je vais monter." Aussi ajoute-t-il : "Je monte vers mon Père et votre Père."
4. Comme l'écrit aussi saint Augustin : "Le Seigneur est ressuscité avec une chair dotée de clarté : mais il n'a pas voulu apparaître à ses disciples avec cette clarté, car leurs yeux ne pouvaient la fixer. Si, en effet, avant qu'il meure pour nous et qu'il ressuscite, ses disciples n'ont pu soutenir sa vue lors de sa transfiguration sur la montagne, à plus forte raison quand sa chair fut glorifiée !".
Il faut aussi se rappeler qu'après la résurrection le Seigneur voulait surtout prouver son identité avec celui qui était mort. Or, c'eût été un grand obstacle que de leur montrer la clarté de son corps. Aucune modification ne contribue, en effet, à révéler la diversité des choses comme le changement d'aspect ; car les sensibles communs, parmi lesquels se trouvent l'un et le multiple, le même et le divers, relèvent surtout de la vue. Avant la passion, au contraire, pour détourner les disciples de mépriser la faiblesse de sa passion, le Christ cherchait à leur manifester la gloire de sa majesté. Or, cette gloire, rien ne la fait mieux connaître que la clarté du corps. Voilà pourquoi le Christ a prouvé à ses disciples sa gloire avant la passion, par la clarté, mais après la résurrection, par d'autres indices.
5. D'après saint Augustin encore : "Nous pouvons entendre qu'il n'y a eu qu'un seul ange vu par les femmes, selon saint Matthieu et saint Marc, au moment où elles entrèrent dans le sépulcre, c'est-à-dire dans la chambre qui le précédait. Là, elles ont aperçu un ange assis sur la pierre roulée d'auprès du tombeau, dit saint Matthieu ; assis à droite, selon saint Marc. Puis, en regardant le lieu où gisait le corps du Seigneur, elle virent deux autres anges, qui étaient d'abord assis, selon saint Jean, et qui ensuite, après s'être levés, se tinrent debout, selon saint Luc."
IIIa, Question 56 — LA CAUSALITÉ DE LA RÉSURRECTION DU CHRIST
Question 56 : LA CAUSALITÉ DE LA RÉSURRECTION DU CHRIST
1. La résurrection du Christ est-elle la cause de notre résurrection ? - 2. Est-elle la cause de notre justification ?
Article 1 ‒ La résurrection du Christ est-elle la cause de notre résurrection ?
Objections :
1. Dès qu'une cause suffisante est posée, son effet suit immédiatement. Donc, si la résurrection du Christ est la cause suffisante de la résurrection des corps, tous les morts ont dû ressusciter aussitôt après cette résurrection.
2. La cause de la résurrection des morts, c'est la justice divine, afin que les corps soient récompensés ou punis en même temps que les âmes, de même qu'ils ont communié dans le même mérite ou dans le péché. C'est l'opinion de saint Denys le pseudo-aréopagite et aussi de saint Jean Damascène. Or, même si le Christ n'était pas ressuscité, la justice de Dieu se serait accomplie nécessairement. Les morts seraient donc ressuscités, même si le Christ n'était pas ressuscité. Sa résurrection n'est donc pas la cause de la résurrection des morts.
3. Si elle était la cause de la résurrection des corps, elle en serait ou la cause exemplaire, ou la cause efficiente, ou la cause méritoire. Elle n'en est pas la cause exemplaire, car c'est Dieu qui produira la résurrection des corps, selon le Christ en saint Jean (5, 21) : "Le Père ressuscite les morts" ; or, Dieu n'a pas besoin de regarder un modèle hors de lui.
- Elle n'en est pas non plus la cause efficiente ; car la cause efficiente agit uniquement par contact spirituel ou corporel ; or, il est manifeste que la résurrection du Christ n'a pas de contact corporel avec les morts qui ressuscitent, à cause de la distance dans le temps et dans l'espace ; ni non plus de contact spirituel, puisque ce contact se fait par la foi et la charité et que même les infidèles et les pécheurs ressuscitent.
- Elle n'en est pas enfin la cause méritoire ; car le Christ ressuscité n'est plus voyageur et par suite, ne se trouve plus en état de mérite.
- Ainsi, la résurrection du Christ ne semble être d'aucune manière la cause de notre résurrection.
4. La mort étant une privation de la vie, détruire la mort n'est pas autre chose que ramener la vie, ce que fait la résurrection. Or, en mourant le Christ a détruit notre mort. C'est donc la mort du Christ et non sa résurrection qui est la cause de notre résurrection.
Cependant :
Sur ce texte (1 Co 15, 12) : "Si l'on prêche que le Christ est ressuscité des morts..." la Glose remarque : "Le Christ est la cause efficiente de notre résurrection."
Conclusion :
Aristote dit : "Ce qui est premier dans un genre est cause de tout ce qui en fait partie." Or, dans l'ordre de notre résurrection, ce qui est premier, c'est la résurrection du Christ, on l'a vu plus haut. Il faut donc que la résurrection du Christ soit la cause de notre résurrection. L'Apôtre écrit (1 Co 15, 20) : "Le Christ est ressuscité d'entre les morts, prémices de tous les dormants ; car si la mort a été causée par un seul homme, c'est aussi par un seul homme qu'est causée la résurrection des morts."
Et cela est conforme à la raison. Le principe de la vie des hommes, c'est le Verbe de Dieu, dont il est dit dans le Psaume (36, 10) : "En toi est la source de la vie." Aussi lui-même déclare-t-il en saint Jean (5, 21) : "Comme le Père ressuscite les morts et les vivifie, le Fils vivifie ceux qu'il veut." Or, l'ordre naturel institué par Dieu dans les choses veut que chaque cause agisse d'abord sur l'être qui lui est le plus proche et, par cet être, sur les plus éloignés ; par exemple, le feu chauffe d'abord l'air qui est tout près de lui et, par l'air, les corps qui sont plus distants ; Dieu lui-même illumine en premier lieu les substances qui sont le plus rapprochées de lui, et, par elles, éclaire celles qui sont le plus éloignées de lui, selon saint Denys le pseudo-aréopagite. C'est pourquoi le Verbe de Dieu a d'abord conféré la vie immortelle au corps qui lui était uni par nature et, par lui, il opère la résurrection de tous les autres hommes.
Solutions :
1. On vient de le dire, la résurrection du Christ est cause de notre résurrection par la vertu du Verbe. Or, le Verbe agit par sa volonté. Il n'est donc pas nécessaire que l'effet produit le soit immédiatement, mais qu'il soit réalisé dans les conditions voulues par le Verbe de Dieu ; c'est ainsi que nous sommes d'abord conformes au Christ souffrant et mourant en cette vie passible et mortelle, et que nous acquérons ensuite la ressemblance de sa résurrection.
2. La justice de Dieu est la cause première de notre résurrection ; mais la résurrection du Christ en est la cause secondaire et comme instrumentale. Il est vrai que la vertu de la cause principale n'est jamais déterminée à se servir de tel ou tel instrument ; mais du fait qu'elle agit par tel instrument, cet instrument est cause de l'effet produit. Ainsi donc, la justice divine, considérée en elle-même, n'est pas tenue de causer notre résurrection par la résurrection du Christ ; elle aurait pu, en effet, comme on l'a fait remarquer plus haut, nous délivrer par un autre moyen que par la Passion et la Résurrection. Mais, étant donné qu'elle a décrété de nous délivrer de cette façon, il est évident que la résurrection du Christ est cause de notre résurrection.
3. - A proprement parler, la résurrection du Christ n'est pas cause méritoire de notre résurrection ; mais elle en est la cause efficiente et la cause exemplaire.
- Elle en est tout d'abord la cause efficiente : l'humanité du Christ, selon laquelle il est ressuscité, est d'une certaine manière l'instrument de sa divinité et agit par sa vertu, ainsi qu'on l'a montré plus haut. Voilà pourquoi tout ce que le Christ a fait ou souffert dans son humanité nous étant salutaire par la vertu de sa divinité, comme on l'a prouvé précédemment, la résurrection du Christ est aussi la cause efficiente de notre résurrection par la vertu divine, dont le propre est de rendre la vie aux morts. Cette vertu atteint par sa présence tous les lieux et tous les temps, et son contact suffit pour qu'il y ait véritable efficience. Par suite, on vient de le dire, la cause primordiale de la résurrection des hommes est la justice divine, en vertu de laquelle le Christ a le pouvoir de faire le jugement, en tant que Fils de l'homme ; et la vertu efficiente de sa résurrection s'étend non seulement aux bons, mais aussi aux méchants, qui sont soumis à son jugement.
- Cause exemplaire : Parce que le corps du Christ était uni personnellement au Verbe, sa résurrection est la première dans le temps ; elle est aussi, dit la Glose, "la première en dignité et en perfection". Or, ce qui est le plus parfait est toujours le modèle qu'imite à sa manière ce qui est moins parfait. Aussi la résurrection du Christ est-elle la cause exemplaire de notre résurrection. Et cela est nécessaire, non pas du côté de celui qui cause la résurrection, car il n'a pas besoin de modèle, mais du côté de ceux qui ressuscitent, car les ressuscités doivent être conformes à cette résurrection du Christ, d'après saint Paul (Ph 3, 21) : "Il transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire." La causalité efficiente de la résurrection du Christ s'étend à la résurrection tant des bons que des méchants ; néanmoins, sa causalité exemplaire n'atteint que les bons ; ceux-ci sont rendus conformes à la filiation du Christ, dit saint Paul (Rm 8, 29).
4. Au point de vue de l'efficience, qui dépend de la vertu divine, la mort du Christ comme aussi sa résurrection est d'une manière générale cause de la destruction de la mort tout autant que de la restauration de la vie. Pourtant, au point de vue de la causalité exemplaire, la mort du Christ, étant la privation de la vie mortelle qu'il menait, est cause de la destruction de notre mort ; mais sa résurrection étant l'inauguration de sa vie immortelle, est la cause de la restauration de notre vie. Toutefois la passion du Christ offre en outre un caractère spécial comme on l'a dit plus haut. Elle est cause méritoire.
Article 2 ‒ La résurrection du Christ est-elle la cause de notre justification ?
Objections :
1. D'après saint Augustin : "Les corps ressuscitent par l'économie humaine du Christ, mais les âmes ressuscitent par la substance de Dieu". Or, la résurrection du Christ ne concerne pas la substance de Dieu, mais relève de l'économie humaine. La résurrection du Christ, tout en étant la cause de la résurrection des corps, ne semble donc pas être la cause de la résurrection des âmes.
2. Le corps ne peut agir sur l'esprit. Or, la résurrection du Christ regarde son corps abattu par la mort. La résurrection du Christ n'est donc pas la cause de la résurrection des âmes.
3. Parce que la résurrection du Christ est la cause de la résurrection des corps, "tous les corps, ressusciteront", selon saint Paul (1 Co 15, 51) : "Tous, nous ressusciterons." Mais les âmes de tous les hommes ne ressusciteront pas, car certains "iront au supplice éternel" (Mt 25, 46). La résurrection du Christ n'est donc pas la cause de la résurrection des âmes.
4. La résurrection des âmes se fait par la rémission des péchés. Or, c'est là l'effet de la passion du Christ, d'après l'Apocalypse (1, 5) : "Il nous a lavés de nos péchés dans son sang." Donc c'est la passion du Christ qui est la cause de la résurrection des âmes, bien plus que sa résurrection.
Cependant :
L'Apôtre écrit (Rm 4, 25) : "Le Christ est ressuscité pour notre justification", et la justification n'est rien d'autre que la résurrection des âmes. Et sur ce texte du Psaume (30, 6) : "Vers le soir, il y aura des pleurs", la Glose écrit : "La résurrection du Christ est la cause de notre résurrection : celle de notre âme dans la vie présente, celle de notre corps dans l'avenir."
Conclusion :
On vient de le voir la résurrection du Christ agit par la vertu de la divinité. Cette vertu s'étend non seulement à la résurrection des corps, mais aussi à la résurrection des âmes ; car c'est Dieu qui fait que l'âme vit par la grâce et que le corps vit par l'âme. C'est pourquoi la résurrection du Christ possède, d'une manière instrumentale, une vertu efficiente, non seulement pour la résurrection des corps, mais aussi pour la résurrection des âmes.
Pareillement, elle est aussi cause exemplaire par rapport à la résurrection des âmes, car nous devons aussi être conformes par notre âme au Christ ressuscité, selon saint Paul (Rm 6, 4) : "Le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père ; de même, nous aussi, nous devons marcher dans une vie nouvelle. Ressuscité d'entre les morts, le Christ ne meurt plus ; de même, nous aussi, nous devons nous considérer comme morts au péché, afin que, de nouveau, nous vivions par lui."
Solutions :
1. Lorsque saint Augustin écrit que la résurrection des âmes se fait par la substance de Dieu, il faut l'entendre d'une participation ; les âmes deviennent, en effet, bonnes et justes, en participant de la bonté divine, et non pas en participant d'une créature quelconque. Aussi, après avoir dit : "Les âmes ressuscitent par la substance de Dieu", saint Augustin ajoute-t-il : "L'âme devient bienheureuse en participant de Dieu, mais non en participant d'une âme sainte." Quant à nos corps, ils deviennent glorieux en participant de la gloire du corps du Christ.
2. La causalité efficiente de la résurrection du Christ atteint les âmes, non pas par la vertu propre du corps ressuscité lui-même, mais par la vertu de la divinité, à laquelle il est personnellement uni.
3. La résurrection des âmes ressortit au mérite, et le mérite est un effet de la justification ; mais la résurrection des corps est ordonnée à la peine ou à la récompense, qui sont l'effet de la sentence du juge. Or, il appartient au Christ non de justifier tous les hommes, mais de les juger tous. C'est pourquoi, s'il ressuscite tous les corps, il ne ressuscite pas toutes les âmes.
4. Deux facteurs concourent à la justification des âmes : la rémission de la faute et la nouveauté de vie par la grâce. Quant à la causalité efficiente, qui vient de la vertu divine, la passion du Christ, et aussi sa résurrection, sont causes de la justification sous ses deux aspects. Mais au point de vue de la causalité exemplaire, la passion et la mort du Christ sont la cause propre de la rémission de la faute qui nous fait mourir au péché ; et la résurrection du Christ est la cause d'une vie nouvelle ; car cette vie nouvelle s'exerce par la grâce ou la justice. Aussi saint Paul écrit-il (Rm 4, 25) que le Christ "a été livré" à la mort pour enlever "nos péchés ; et qu'il est ressuscité pour notre justification". Mais la passion du Christ est aussi cause méritoire, nous l'avons dit.
IIIa, Question 57 — L'ASCENSION DU CHRIST
Question 57 : L'ASCENSION DU CHRIST
1. Convenait-il que le Christ monte au Ciel ? - 2. Selon quelle nature l'ascension lui convenait-elle ? - 3. Est-il monté par sa propre puissance ? - 4. Est-il monté au-dessus de tous les cieux corporels ? - 5. Est-il monté au-dessus de toutes les créatures spirituelles ? - 6. Les effets de l'Ascension.
Article 1 ‒ Convenait-il que le Christ monte au Ciel ?
Objections :
1. D'après le Philosophe (Aristote) : "Les réalités les plus parfaites possèdent leur bien sans se mouvoir". Or, le Christ tient le rang le plus élevé ; car, selon sa nature divine, il est le souverain bien, et selon sa nature humaine, il est au sommet de la gloire. L'ascension étant un mouvement, il ne convenait pas que le Christ monte au Ciel.
2. Tout mouvement se fait en vue d'un bien meilleur. Or, le Christ n'eut pas une meilleure existence au Ciel que sur la terre, car il n'a rien acquis au Ciel, ni pour son âme, ni pour son corps. Il semble donc que le Christ ne devait pas monter au Ciel.
3. Le Fils de Dieu a pris la nature humaine pour notre salut. Mais il aurait été plus salutaire pour les hommes qu'il vive toujours avec nous sur la terre. Il le déclare lui-même à ses disciples (Lc 17, 22) : "Des jours viennent où vous désirerez voir un seul des jours du Fils de l'homme, et vous ne le verrez pas." Il semble donc qu'il ne convenait pas au Christ de monter au Ciel.
4. Selon saint Grégoire le corps du Christ n'a subi aucun changement après sa résurrection. Or, ce n'est pas immédiatement après la résurrection qu'il est monté au Ciel, puisque le Seigneur dit lui-même aussitôt après sa résurrection (Jn 20, 17) : "Je ne suis pas encore monté vers mon Père." Il semble donc qu'il ne devait pas davantage monter au Ciel quarante jours plus tard.
Cependant :
Le Seigneur l'affirme (Jn 20, 17) : "Je monte vers mon Père et votre Père."
Conclusion :
Le lieu doit être proportionné à ce qui y réside. Le Christ, par sa résurrection, a commencé une vie immortelle et incorruptible. Or, le lieu où nous habitons est celui de la génération et de la corruption, mais le Ciel est celui de l’incorruption. Il ne convenait donc pas qu’après sa résurrection le Christ demeure sur la terre ; mais bien au contraire, il fallait qu’il monte au Ciel.
Solutions :
1. La réalité la plus parfaite qui possède son bien sans se mouvoir est Dieu lui-même. Il est, en effet, absolument immuable (Ml 3, 6) : "Moi, le Seigneur, je ne change pas." Or, d'après saint Augustin, toute créature est de quelque manière soumise au changement. La nature prise par le Fils de Dieu étant demeurée toujours une nature créée, nous l'avons dit il n'y a pas d'inconvénient à lui attribuer quelque mouvement.
2. L'ascension du Christ au Ciel ne lui a rien procuré de ce qui appartient à l'essence de la gloire, soit du corps, soit de l'âme ; elle lui a donné toutefois un lieu honorable, ce qui constitue un supplément accidentel de gloire. Non que son corps ait rien acquis des corps célestes, ni de leur perfection, ni de leur conservation, mais il a obtenu uniquement un lieu plus honorable. Or, cela contribuait de quelque façon à sa gloire. De fait, le Christ a éprouvé de la joie ; non pas qu'il ait commencé de s'en réjouir pour la première fois, au moment où il est monté au Ciel ; mais il s'en est réjoui d'une nouvelle manière comme d'une réalité qui arrive à son achèvement. Aussi, ce verset du Psaume (16, 11) : "Délices éternelles à ta droite", la Glose le commente en ces termes : "La dilatation et la joie s'empareront de moi lorsque je serai assis à ton côté, loin des regards des hommes."
3. L'ascension a retiré aux fidèles la présence corporelle du Christ ; cependant, par sa divinité, le Christ reste toujours présent parmi eux. Aussi dit-il lui-même en saint Matthieu (28, 20) : "Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. "Celui" qui est monté aux Cieux, dit saint Léon n'abandonne pas ceux qu'il a adoptés." Mais l'ascension du Christ qui nous a privés de sa présence corporelle, nous a été plus utile que ne l'aurait été cette présence elle-même, pour les trois raisons suivantes :
- 1° Elle augmente notre foi, qui a pour objet ce qu'on ne voit pas. Le Seigneur lui-même dit en saint Jean (16, 8) que l'Esprit Saint, lorsqu'il sera venu, "convaincra le monde au sujet de la justice", la justice "de ceux qui auront cru", remarque saint Augustin : "car la comparaison des fidèles avec les infidèles est par elle-même la condamnation de ces derniers". Aussi le Seigneur ajoute-t-il : "Je vais au Père, et vous ne me verrez plus." saint Augustin reprend : "Bienheureux ceux qui ne voient pas et qui croient. Ce sera donc par notre justice que le monde sera condamné, car vous croirez en moi sans me voir."
- 2° Elle relève notre espérance. Le Seigneur déclare (Jn 14, 3) : "Lorsque je m'en serai allé et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis, vous y soyez aussi." Et le Christ, en emmenant au Ciel la nature humaine qu'il avait prise, nous a donné l'espoir d'y parvenir, car "partout où sera le corps s'assembleront les aigles" (Mt 24, 28). Et Michée (2, 13) avait prophétisé "Il monte en frayant le chemin devant eux."
- 3° Elle dirige vers les réalités célestes l'affection de notre charité : "Recherchez les choses d'en haut, où le Christ demeure assis à la droite de Dieu ; affectionnez-vous aux choses d'en haut, et non à celles de la terre" (Col 3, 1). Car, d'après saint Matthieu, "où est ton trésor, là aussi est ton coeur". L'Esprit Saint étant l'amour qui nous ravit vers les réalités du Ciel, le Seigneur dit aux disciples (Jn 16, 7) : "Il vous est bon que je m'en aille car, si je ne m'en vais pas, le Défenseur ne viendra pas à vous ; mais si je m'en vais, je vous l'enverrai." Ce que saint Augustin commente ainsi : "Vous ne pouvez saisir l'Esprit Saint tant que vous persistez à connaître le Christ selon la chair. Lorsque le Christ se fut éloigné corporellement, non seulement l'Esprit Saint, mais encore le Père et le Fils leur furent présents spirituellement."
4. Au Christ ressuscité pour la vie immortelle il convenait d'être dans un lieu céleste ; toutefois, il a retardé son ascension afin de prouver la réalité de sa résurrection. Aussi lit-on dans les Actes (1, 3) : "Après sa passion, il se montra vivant à ses disciples, leur en donnant des preuves nombreuses pendant quarante jours." La Glose fournit plusieurs explications de ce texte : "Ayant subi la mort pendant quarante heures, il a voulu pendant quarante jours confirmer qu'il était vivant. Par ces quarante jours, on peut aussi entendre le temps du monde présent durant lequel le Christ vit avec son Église ; l'homme est composé en effet de quatre éléments, et il est instruit à ne pas transgresser les dix commandements."
Article 2 ‒ Selon quelle nature convenait-il au Christ de monter au Ciel ?
Objections :
1. On lit dans le Psaume (47, 6) : "Dieu monte au milieu des acclamations", et dans le Deutéronome (33, 26) : "Il chevauche les cieux pour te secourir." Or, ces paroles sont appliquées à Dieu avant même l'incarnation du Christ. Il convenait donc au Christ de monter au Ciel en tant que Dieu.
2. Celui qui monte au Ciel est celui-là même qui en est descendu, selon cette parole (Jn 3, 13) : "Personne ne monte au Ciel, sinon celui qui en est descendu", et selon saint Paul (Ep 4, 10) : "Celui qui est descendu, c'est celui-là même qui monte." Or, le Christ est descendu du Ciel non comme homme, mais comme Dieu. C'est donc en tant que Dieu qu'il y est monté.
3. Par son ascension, le Christ monte vers le Père. Or, ce n'est pas comme homme qu'il est parvenu à l'égalité avec le Père ; il dit en effet (Jn 14, 28) : "Le Père est plus grand que moi." Il semble donc que le Christ est monté au Ciel en tant que Dieu.
Cependant :
Sur l'épître aux Éphésiens (4, 9) : "Que signifie : Il est monté, sinon qu'il était d'abord descendu", la Glose remarque : "Il est évident que c'est selon son humanité que le Christ est monté et descendu."
Conclusion :
L'expression "en tant que" peut servir à désigner deux choses : soit la condition de celui qui monte, soit la cause de l'ascension.
- 1° Si elle désigne la condition de celui qui monte, le fait de monter ne peut convenir au Christ selon la condition de la nature divine. Tout d'abord, parce que rien, où l'on puisse monter, n'est plus élevé que la divinité. Ensuite, parce que l'ascension est un mouvement local, lequel ne convient pas à la nature divine, qui est immobile et n'a pas de lieu. Mais de cette manière au contraire l'ascension convient au Christ en tant qu'homme, car la nature humaine est contenue dans un lieu et peut être soumise au mouvement. Voilà pourquoi, dans ce sens, on peut dire que le Christ est monté au Ciel en tant qu'homme, mais non en tant que Dieu.
- 2° Par contre, si l'expression "en tant que" désigne la cause de l'ascension, le Christ étant aussi monté au Ciel par la vertu de sa divinité, mais non par celle de sa nature humaine, il faut dire que le Christ est monté au Ciel non en tant qu'homme, mais en tant que Dieu. Aussi saint Augustin écrit-il : "C'est par ce qu'il tenait de nous que le Fils de Dieu a été suspendu à la croix, mais c'est par ce qu'il tenait de lui qu'il est monté aux Cieux."
Solutions :
1. Les témoignages invoqués s'appliquent prophétiquement à Dieu, en tant qu'il devait s'incarner. Toutefois, on peut dire que si le fait de monter n'appartient pas en propre à Dieu, cela peut du moins lui convenir par métaphore. On dit en effet que Dieu "monte dans le coeur de l'homme" lorsque ce coeur se soumet à Dieu et s'humilie devant lui. Ainsi dit-on métaphoriquement de Dieu qu'il s'élève au-dessus d'une créature lorsqu'il se la soumet.
2. Celui qui monte au Ciel est celui-là même qui en descend. Saint Augustin écrit en effet : "Qui est celui qui descend ? L'Homme-Dieu. Qui est celui qui monte ? Le même Homme-Dieu."
Toutefois deux sortes de descentes sont attribuées au Christ.
- L'une par laquelle il est descendu du Ciel. On l'attribue à l'Homme-Dieu en tant que Dieu. Cette descente est à entendre, non selon un mouvement local, mais selon "l'anéantissement par lequel, étant dans la forme de Dieu, il a pris celle d'un esclave" (Ph 2, 7). Il s'est anéanti, non pas en perdant sa plénitude, mais en prenant notre petitesse. Pareillement, on dit qu'il est descendu du Ciel, non parce qu'il a quitté le Ciel, mais parce qu'il a pris une nature terrestre dans l'unité de sa personne.
- L'autre descente est celle par laquelle, "il est descendu dans les parties inférieures de la terre" (Ep 4, 9). Il s'agit ici d'une descente locale. Elle convient donc au Christ en tant qu'homme.
3. On dit que le Christ est monté vers son Père pour autant qu'il est monté s'asseoir à sa droite. Or, cela convient au Christ et selon sa nature divine, et selon sa nature humaine, ainsi qu'on l'exposera dans la question suivante.
Article 3 ‒ Le Christ est-il monté au Ciel par sa propre puissance ?
Objections :
1. On lit en saint Marc (16, 9) : "Après avoir parlé à ses disciples, le Seigneur Jésus fut enlevé au Ciel", et dans les Actes des Apôtres (1, 9) : "Il fut élevé en leur présence et une nuée le déroba à leurs regards." Or, ce qui est pris et enlevé est mû par un autre. Ce n'est donc pas par sa propre puissance, mais par celle d'un autre, que le Christ a été porté au Ciel.
2. Le corps du Christ était un corps terrestre comme le nôtre. Or, il est contraire à la nature d'un corps terrestre d'être élevé en l'air, et aucun mouvement ne peut venir de la propre puissance de ce qui est mû contre sa nature. Le Christ ne s'est donc pas élevé au Ciel par sa propre puissance.
3. La puissance propre du Christ est la puissance divine. Mais ce mouvement de montée ne pouvait venir de la puissance divine parce que, celle-ci étant infinie, l'ascension aurait dû être instantanée. Mais alors le Christ n'aurait pas pu "s'élever dans le Ciel sous les regards de ses disciples", comme on le lit dans les Actes. Le Christ n'est donc pas monté au Ciel par sa propre puissance.
Cependant :
Isaïe (63, 1) prophétise au sujet du Christ : "Il est magnifique dans son vêtement, et il s'avance dans la grandeur de sa force." Et saint Grégoire remarque : "Il est dit d'Élie qu'il est monté au Ciel dans un char ; c'est pour montrer avec évidence que celui qui n'est qu'un homme avait besoin d'un secours étranger. Quant à notre Rédempteur, il ne s'est élevé ni dans un char, ni avec l'aide des anges : lui qui a fait toutes choses, il a été porté au-dessus de toutes choses par sa propre puissance."
Conclusion :
Il y a dans le Christ deux natures, la nature divine et la nature humaine. On peut entendre la puissance propre du Christ selon l'une et l'autre nature.
- 1° Selon sa nature humaine, on peut aussi entendre une double puissance du Christ : l'une naturelle, qui procède des principes de la nature ; il est évident que, par cette puissance, le Christ ne pouvait s'élever dans le Ciel. L'autre puissance dans la nature humaine du Christ est la vertu de la gloire ; c'est selon cette puissance que le Christ est monté au Ciel.
Certains cherchent la raison de cette puissance dans une "quinte essence", la lumière. Celle-ci, affirment-ils, entre dans la composition du corps humain, et c'est par elle que les éléments contraires s'harmonisent dans l'unité. Il en résulte que, dans l'état présent de la vie mortelle, la nature des éléments prédomine dans le corps humain et, suivant cette prédominance de la nature des éléments, le corps humain se trouve attiré en bas par sa puissance. Mais, dans l'état de gloire, ce sera la nature céleste qui prédominera ; aussi est-ce suivant l'inclination et la puissance de cette nature que le corps du Christ et celui des saints sont portés au Ciel. On a déjà discuté cette opinion dans la première Partie et elle sera exposée avec plus de développement dans le traité de la résurrection générale.
Cette opinion étant rejetée, d'autres trouvent la source de cette puissance du côté de l'âme glorifiée, dont le rejaillissement glorifiera le corps, ainsi que le déclare saint Augustin. La soumission du corps glorieux à l'âme bienheureuse sera telle, dit encore saint Augustin, que "le corps sera à l'instant même là où le voudra l'esprit ; et l'esprit ne voudra rien qui ne puisse lui convenir, non plus qu'au corps". Or, nous l'avons établi : il convenait au corps glorieux et immortel d'être dans un lieu céleste. Aussi est-ce par la puissance de l'âme qui le voulait, que le corps du Christ est monté au Ciel.
- 2° De même que le corps devient glorieux en participant de l'âme, "de même en participant de Dieu, l'âme devient bienheureuse", remarque saint Augustin. C'est pourquoi la première cause de l'ascension du Christ au Ciel est la vertu divine. Ainsi donc, si le Christ est monté au Ciel, c'est par sa propre puissance ; tout d'abord, par la puissance divine ; en second lieu, par la puissance de l'âme glorifiée qui meut le corps comme elle le veut.
Solutions :
1. Bien que le Christ ait été ressuscité par le Père, on dit cependant qu'il est ressuscité par sa propre puissance, parce que la puissance du Père et celle du Fils est la même. Pareillement, le Christ est monté au Ciel par sa propre puissance, quoiqu'il ait été élevé et pris par le Père.
2. L'objection montre que sa propre puissance, par laquelle le Christ est monté au Ciel, n'est pas celle qui est naturelle à sa nature humaine, mais celle de sa vertu divine, et aussi celle qui appartient à son âme bienheureuse. Il est vrai que le fait de monter vers les hauteurs est contraire à la nature du corps humain dans son état présent, où notre corps n'est pas entièrement soumis à l'esprit ; mais cette ascension ne sera ni un acte contraire à la nature du corps glorieux, ni un acte de violence, puisque toute la nature du corps glorieux est parfaitement soumise à l'esprit.
3. Bien que la puissance divine soit infinie et opère d'une manière infinie, en ce qui dépend de celui qui agit, l'effet de sa vertu est reçu dans les choses selon leur capacité et selon le plan de Dieu. Or, le corps n'est pas capable de changer de lieu instantanément ; car il faut qu'il se mesure à l'espace et, comme le prouve Aristote, ce sont les divisions de l'espace qui divisent le temps. Aussi n'est-il pas nécessaire que le corps mû par Dieu le soit instantanément ; il l'est avec la rapidité que Dieu lui assigne.
Article 4 ‒ Le Christ est-il monté au-dessus de tous les cieux corporels ?
Objections :
1. On dit dans le Psaume (11, 4) : "Le Seigneur est dans son temple saint, il a son trône dans les Cieux." Or, ce qui est dans le Ciel n'est pas au-dessus des cieux. Le Christ n'est donc pas monté au-dessus de tous les cieux.
2. Deux corps ne peuvent être situés en un même lieu, comme le prouve Aristote. Or, un corps ne peut se déplacer d'une extrémité à l'autre sans passer par le milieu. Il semble alors que le Christ ne pouvait monter au-dessus des cieux sans que le ciel lui-même fût divisé. Ce qui est impossible.
3. Il est dit dans les Actes (1, 9) : "Une nuée le déroba à leurs yeux." Mais les nuées ne peuvent monter au-dessus du Ciel. Le Christ n'est donc pas monté au-dessus de tous les cieux.
4. Nous croyons que le Christ demeure pour toujours là où il est monté. Or, ce qui est contre nature ne peut exister toujours ; car ce qui est conforme à la nature ne se trouve réalisé que le plus souvent et dans la plupart des cas seulement. Étant donné qu'il est contraire à la nature qu'un corps céleste soit élevé au-dessus des cieux, il semble donc que le Christ ne s'est pas élevé au-dessus des cieux.
Cependant :
Saint Paul écrit (Ep 4, 10) : "Le Christ s'est élevé au-dessus de tous les cieux afin de tout accomplir."
Conclusion :
Plus certains corps participent d'une manière parfaite de la bonté divine, plus ils sont supérieurs à l'ordre corporel qui est un ordre local. Aussi remarque-t-on que les corps qui réalisent le plus de forme appartiennent à un ordre naturellement plus élevé, comme l'enseigne le Philosophe (Aristote) ; c'est en effet par la forme qu'un corps participe de l'être divin, dit encore Aristote. Or, un corps participe plus de la bonté divine par la gloire que tout autre corps naturel par la forme de sa nature. Et, parmi les corps glorieux, il est évident que le corps du Christ est le plus resplendissant de gloire. Il lui convenait donc éminemment d'être établi au-dessus de tous les corps. Voilà pourquoi sur ce verset (Ep 4, 8) : "Il s'est élevé dans les hauteurs", la Glose précise "par le lieu et la dignité".
Solutions :
1. Le trône de Dieu est dans le Ciel, non que celui-ci le renferme, mais c'est plutôt ce trône qui contient le Ciel. Aussi, bien loin que quelque partie du Ciel lui soit supérieure, doit-il se trouver lui-même au-dessus de tous les cieux comme dit le Psaume (8, 2 Vg) : "Ô Dieu, ta gloire s'est élevée au-dessus de tous les cieux."
2. Il n'est pas dans la nature d'un corps de subsister avec un autre en un même lieu. Cependant, Dieu peut faire par un miracle que deux corps existent simultanément dans un même lieu. Ainsi a-t-il fait que "le corps du Christ sorte du sein fermé de la Bienheureuse Vierge" et que ce corps vienne vers les disciples "portes closes", remarque saint Grégoire le Grand. Il en résulte que le corps du Christ peut être simultanément avec un autre corps dans un même lieu ; non pas en vertu de ses propriétés naturelles, mais grâce à la vertu divine qui l'aide et qui produit cet effet.
3. La nuée n'a pas fourni au Christ, lors de son ascension, une aide semblable à celle d'un véhicule. Elle apparut comme un signe de la divinité, de même que la gloire du Dieu d'Israël s'était montrée dans une nuée au-dessus du tabernacle.
4. Le corps glorieux, en vertu des principes de sa nature, n'a pas le pouvoir d'être dans le Ciel ou au-dessus du Ciel. Ce pouvoir lui vient de l'âme bienheureuse dont il reçoit sa gloire. Et de même que le mouvement du corps glorieux vers les hauteurs n'est pas violent, de même son repos. Donc, rien ne s'oppose à ce que ce repos dure toujours.
Article 5 ‒ Le corps du Christ est-il monté au-dessus de toutes les créatures spirituelles ?
Objections :
1. On ne peut comparer des réalités dépourvues de raison commune. Or le lieu n'est pas attribué pour la même raison aux corps et aux créatures spirituelles, on l'a prouvé dans la première Partie. On ne peut donc pas dire, semble-t-il, que le corps du Christ est monté au-dessus de toute créature spirituelle.
2. D'après saint Augustin : "L'esprit surpasse tout corps". Or la réalité la plus noble doit occuper le lieu le plus élevé. Il semble donc que le Christ n'est pas monté au-dessus de toutes les créatures spirituelles.
3. Dans tout lieu il y a un corps, puisque le vide n'existe pas dans la nature. Donc, si aucun corps n'obtient une place plus élevée que l'esprit dans l'ordre des corps naturels, il n'y aura aucun lieu au-dessus de toute créature spirituelle. Le corps du Christ n'a donc pu s'élever au-dessus de ces créatures.
Cependant :
L'Apôtre écrit (Ep 1, 20) : "Il l'a établi au-dessus de toute principauté, de toute autorité, de toute puissance, de toute domination et de tout ce qui peut se nommer, non seulement dans le siècle passé, mais encore dans le siècle à venir."
Conclusion :
Une réalité doit occuper un lieu d'autant plus élevé qu'elle est plus parfaite, que ce lieu lui soit dû par mode de contact corporel comme pour les corps, ou par mode de contact spirituel comme pour les substances spirituelles. De ce fait, les réalités spirituelles ont droit à occuper un lieu céleste qui est le lieu suprême, parce que ces substances sont les plus élevées dans l'ordre des substances. Or le corps du Christ, si l'on considère la condition de sa nature corporelle, est inférieur aux substances spirituelles. Mais si l'on considère la dignité de l'union par laquelle il est personnellement uni à Dieu, il surpasse en dignité toutes les substances spirituelles. Aussi, pour le motif que nous avons dit, lui convient-il d'occuper un lieu plus élevé, au-dessus de toute créature, même spirituelle. Voilà pourquoi saint Grégoire le Grand dit : "Celui qui a fait toutes choses a été porté au-dessus de toutes par sa propre puissance."
Solutions :
1. Ce n'est pas pour la même raison que l'on attribue un lieu aux substances corporelles et aux substances spirituelles. Cependant, dans les deux cas, il reste que le lieu le plus élevé est attribué à la réalité la plus digne.
2. Cette objection ne considère le corps du Christ que selon la condition de sa nature corporelle, et non selon les exigences de l'union hypostatique.
3. Cette comparaison peut s'entendre de deux manières. Si l'on ne prête attention qu'aux lieux matériels, il n'y en a pas un qui soit tellement élevé qu'il surpasse la dignité de la substance spirituelle ; en ce sens l'objection est valable. Mais si l'on examine la dignité de ceux à qui l'on attribue un lieu, il convient au corps du Christ de se trouver au-dessus des créatures spirituelles.
Article 6 ‒ Les effets de l’Ascension
Objections :
1. Le Christ a été cause de notre salut en tant qu'il l'a mérité. Or, par son ascension, il ne nous a rien mérité. Cette ascension appartient en effet à la récompense de son exaltation ; or, le mérite et la récompense ne sont pas identiques, pas plus que le chemin n'est le but. Il semble donc que l'ascension du Christ n'a pas été la cause de notre salut.
2. Si l'ascension du Christ est cause de notre salut, cela doit surtout se vérifier comme cause de notre propre ascension. Or, celle-ci nous est garantie par la passion du Christ : "Nous avons par le sang du Christ libre accès dans le sanctuaire" (He 10, 19). L'ascension du Christ ne semble donc pas avoir été la cause de notre salut.
3. Le salut qui nous est conféré par le Christ est éternel. "Mon salut demeurera à jamais", dit Isaïe (51, 6). Or, le Christ n'est pas monté au Ciel pour y rester toujours. "Ce Jésus que vous avez vu monter au Ciel en reviendra de la même manière", lit-on dans les Actes (1, 11). Et il est écrit aussi qu'il s'est montré à beaucoup de saints sur terre après son ascension, comme à saint Paul (Ac 9). L'ascension du Christ n'a donc pas été la cause de notre salut.
Cependant :
Le Christ déclare en saint Jean (16, 7) : "Il vous est utile que je m'en aille", c'est-à-dire que je m'éloigne de vous par l'ascension.
Conclusion :
L'ascension du Christ est la cause de notre salut de deux façons : tout d'abord par rapport à nous ; puis par rapport au Christ lui-même.
- Par rapport à nous, l'ascension du Christ est cause de notre salut : grâce à elle, en effet, notre esprit se tourne vers lui. Ainsi qu'on vient de le voir, l'ascension est utile :
- 1° à notre foi ;
- 2° à notre espérance ;
- 3° à notre charité ;
- 4° En outre, notre respect pour le Christ s'augmente, car nous ne le considérons plus comme un homme terrestre, mais comme Dieu. Aussi l'Apôtre écrit-il (2 Co 5, 16) : "Si nous avons connu le Christ selon la chair", c'est-à-dire, d'après la Glose, selon une chair mortelle qui nous faisait penser qu'il n'était qu'un homme, "à présent, nous ne le connaissons plus comme tel".
- Par rapport au Christ lui-même, l'ascension est cause de notre salut :
- 1° Il nous a préparé la voie pour monter au Ciel, comme il le dit en saint Jean (14, 2) : "Je vais vous préparer une place" ; et ainsi que l'écrit Michée (2, 13) : "Il est monté en ouvrant le chemin." Il est en effet notre chef, et là où le chef a passé, il faut que passent les membres. Aussi le Christ affirme-t-il (Jn 14, 3) : "Il faut que là où je suis, vous soyez aussi." La preuve en est que les âmes des saints qu'il avait libérées de l'enfer, il les a conduites au Ciel, comme le chante le Psaume (68, 19) : "En montant au Ciel, il a emmené captive la captivité." Ceux qui avaient été faits captifs par le démon, il les a emmenés avec lui au Ciel, comme en un lieu étranger à la nature humaine, captifs d'une bonne capture, puisqu'il les a acquis par la victoire.
- 2° De même que le grand prêtre de l'Ancien Testament entrait dans le sanctuaire afin de se tenir devant Dieu et de représenter le peuple, ainsi le Christ "est entré au Ciel afin d'intercéder pour nous" (He 7, 25). Sa présence même, par la nature humaine qu'il a introduite au Ciel, est en effet une intercession pour nous. Dieu, qui a exalté de la sorte la nature humaine du Christ, aura aussi pitié de ceux pour lesquels le Fils de Dieu a assumé la nature humaine.
- 3° Le Christ siégeant ainsi dans les Cieux comme Dieu et Seigneur, envoie de là-haut les biens divins aux hommes." Il s'est élevé au-dessus de tous les cieux, afin de remplir toutes choses" (Ep 4, 10), de les remplir "de ses dons", explique la Glose.
Solutions :
1. L'ascension du Christ est la cause de notre salut, non par mode de mérite, mais par mode d'efficience, comme nous l'avons montré pour la résurrection.
2. La passion du Christ est au sens propre la cause de notre ascension au Ciel, en écartant le péché qui nous en fermait l'entrée, et par mode de mérite. Et l'ascension du Christ est la cause directe de la nôtre, parce qu'elle l'a commencée dans notre chef, auquel il faut que ses membres soient unis.
3. Le Christ, qui est monté une seule fois au Ciel, a acquis à jamais pour lui et pour nous le droit et la dignité d'y résider. Toutefois, il n'y a aucune dérogation à cette dignité, si le Christ, pour quelque motif, descend parfois corporellement, c'est-à-dire en vertu d'une apparition quelconque. Le contraire ressort de ce que l'Apôtre dit de lui-même (1 Co 15, 8) afin de confirmer la foi en la résurrection : "Et il apparut aussi à moi, qui suis comme le dernier de tous, comme l'avorton." Du moins, cette vision ne témoignerait pas en faveur de la résurrection si saint Paul n'avait pas vu le vrai corps du Christ.
IIIa, Question 58 — LA SESSION DU CHRIST À LA DROITE DU PÈRE
Question 58 : LA SESSION DU CHRIST À LA DROITE DU PÈRE
1. Convient-il que le Christ siège à la droite du Père ? - 2. Cela lui convient-il en tant que Dieu ? - 3. Selon sa nature humaine ? - 4. Cela lui est-il propre ?
Article 1 ‒ Convient-il que le Christ siège à la droite du Père ?
Objections :
1. La droite et la gauche se distinguent par des positions corporelles. Or, rien de corporel ne convient à Dieu ; car "Dieu est esprit" (Jn 4, 24).
2. Quand un homme est assis à la droite d'un autre, celui-ci est assis à sa gauche. Donc, si le Christ est assis à la droite du Père, il s'ensuit que le Père est assis à la gauche du Fils. Ce qui est inadmissible.
3. Être assis et être debout s'opposent. Or, saint Étienne dit (Ac 7, 55) : "Voici, je vois les Cieux ouverts et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu." Il semble donc que le Christ n'est pas assis à la droite du Père.
Cependant :
On lit en saint Marc (16, 19) : "Après avoir parlé à ses disciples, le Seigneur Jésus monta au Ciel, et il est assis à la droite de Dieu."
Conclusion :
Sous le nom de "session" nous pouvons considérer deux choses : le fait de demeurer, d'après saint Luc (24, 49) : "Asseyez-vous (sedete) à Jérusalem" ; et aussi le pouvoir royal ou judiciaire, selon les Proverbes (20, 8) : "Le roi, siégeant au tribunal, dissipe tout mal de son regard." Il convient au Christ de s'asseoir à la droite du Père dans les deux sens :
- Tout d'abord, il y goûte le repos, en tant qu'il demeure éternellement incorruptible dans la béatitude du Père, que l'on signifie par sa droite : "A ta droite, éternité de délices !" (Ps 16, 11). Aussi saint Augustin écrit-il : "Il est assis à la droite du Père : il siège ou il est assis ; entendez qu'il habite, comme nous disons d'un homme : il a siégé dans ce pays pendant trois ans. Ainsi donc, croyez que le Christ habite à la droite de Dieu le Père ; car il est bienheureux, et le nom de sa béatitude est la droite du Père."
- Le Christ siège aussi à la droite de Dieu le Père parce qu'il règne avec lui et tient de lui son pouvoir judiciaire, comme celui qui siège à la droite du roi l'assiste en régnant et en jugeant avec lui. D'après saint Augustin : "Par la droite, entendez le pouvoir que cet homme, pris par Dieu, a reçu pour venir juger, lui qui était venu d'abord pour être jugé."
Solutions :
1. D'après saint Jean Damascène : "Ce n'est pas au sens local que nous parlons de la droite de Dieu. Comment celui qui n'a pas de limite aurait-il une droite, entendue en ce sens ? Il n'y a que les êtres ayant des limites qui possèdent une droite et une gauche. La droite du Père, c'est la gloire et l'honneur de la divinité".
2. La seconde objection prend au sens matériel "s'asseoir à la droite". Aussi saint Augustin dit-il : "Si l'on entend dans un sens corporel que le Christ est assis à la droite du Père, celui-ci sera à la gauche du Christ. Mais là (dans la béatitude éternelle) tout est à la droite, car il n'y a aucune misère."
3. Comme l'écrit saint Grégoire le Grand : "Siéger ou s'asseoir est l'attitude du juge, se tenir debout celle du combat ou du secours. Saint Étienne, étant encore dans la peine du combat, a vu debout celui qui venait à son secours. Mais celui-là même, saint Marc nous le décrit après son ascension comme étant assis ; car, après la gloire de son ascension, il apparaîtra à la fin comme juge."
Article 2 ‒ Siéger à la droite du Père convient-il au Christ en tant que Dieu ?
Objections :
1. Le Christ, en tant que Dieu, est la droite même du Père. Or, on ne peut à la fois être la droite de quelqu'un et être assis à sa droite. Le Christ, en tant que Dieu, n'est donc pas assis à la droite du Père.
2. D'après saint Marc (16, 19) : "Le Seigneur Jésus fut enlevé au Ciel et s'est assis à la droite de Dieu". Or, ce n'est pas comme Dieu que le Christ est monté au Ciel. Donc ce n'est pas non plus comme Dieu qu'il est assis à la droite de Dieu.
3. En tant que Dieu, le Christ est égal au Père et au Saint-Esprit. Donc, si le Christ, comme Dieu est assis à la droite du Père, pour la même raison le Saint-Esprit sera assis à la droite du Père et du Fils, et le Père à la droite du Fils et du Saint-Esprit. Ce qui n'est écrit nulle part.
Cependant :
Saint Jean Damascène écrit : "La droite du Père, c'est la gloire et l'honneur de la divinité, en laquelle le Fils de Dieu existe avant les siècles, comme Dieu et en tant qu'il est consubstantiel au Père."
Conclusion :
A partir de ce qui précède par le nom de "droite" on peut entendre, d'après saint Jean Damascène, la gloire de la divinité ; d'après saint Augustin, la béatitude du Père ; d'après saint Augustin encore, le pouvoir judiciaire. Par contre, la "session" désigne, ainsi qu'on l'a dit, soit le séjour, soit la dignité royale ou judiciaire. "Siéger à la droite du Père", ce n'est donc rien d'autre que de posséder, comme le Père, la gloire de la divinité, la béatitude et le pouvoir judiciaire ; et cela d'une manière immuable et royale. Or, c'est là un privilège qui convient au Fils en tant que Dieu. Par suite, il est évident que le Christ, en tant que Dieu, est assis à la droite du Père. Toutefois, la préposition "à", qui est transitive, n'implique qu'une distinction personnelle et un ordre d'origine, non un degré de nature ou de dignité ; car, dans les personnes divines, il n'y a pas de degré, ainsi qu'on l'a prouvé dans la première Partie.
Solutions :
1. Si le Fils de Dieu est appelé la droite du Père, c'est par appropriation, de la même manière qu'il est appelé aussi la puissance du Père. Mais la droite du Père, suivant les trois sens signalés, est quelque chose de commun aux trois personnes.
2. En montant au Ciel, le Christ, comme homme, a été admis aux honneurs divins : c'est ce que désigne le mot de session. Pourtant, ces honneurs divins conviennent au Christ comme Dieu, non en vertu d'une faveur mais en vertu de son origine éternelle.
3. On ne peut dire d'aucune façon que le Père est assis à la droite du Fils et du Saint-Esprit ; car le Fils et le Saint-Esprit tirent leur origine du Père, et non réciproquement. Mais du Saint-Esprit on peut dire vraiment qu'il est assis à la droite du Père et du Fils, selon les trois sens que nous avons donnés. Toutefois, à parler par appropriation, on réserve la session au Fils, parce qu'on lui attribue l'égalité, selon cette parole de saint Augustin : "Dans le Père est l'unité, dans le Fils l'égalité, dans le Saint-Esprit l'harmonie entre l'unité et l'égalité."
Article 3 ‒ Siéger à la droite du Père convient-il au Christ en tant qu'homme ?
Objections :
1. D'après saint Jean Damascène : "La droite du Père, c'est la gloire et l'honneur de la divinité". Or, l'honneur et la gloire de la divinité ne conviennent pas au Christ en tant qu'homme. Il semble donc que le Christ, en tant qu'homme, ne siège pas à la droite du Père.
2. D'ailleurs, siéger à la droite d'un roi, n'est-ce pas exclure la sujétion ? Or, le Christ en tant qu'homme demeure "soumis au Père" (1 Co 15, 23). Il semble donc que le Christ en tant qu'homme ne soit pas à la droite du Père.
3. Ce texte (Rm 8, 34) : "Qui est à la droite de Dieu". La Glose le commente ainsi : "Égal au Père en honneur divin ou dans les biens les meilleurs de Dieu." Quant au texte de l'épître aux Hébreux (1, 3) : "Il siège au Ciel à la droite (20de Dieu", la Glose l'entend ainsi : "Il possède l'égalité avec le Père, au-dessus de toutes choses par le lieu et par la dignité." Or, il ne convient pas au Christ en tant qu'homme d'être l'égal de Dieu. Lui-même l'affirme en saint Jean (14, 28) : "Le Père est plus grand que moi." Il semble donc qu'il ne convient pas au Christ en tant qu'homme de siéger à la droite du Père.
Cependant :
Saint Augustin déclare : "Par la droite de Dieu entendez le pouvoir que cet homme, assumé par Dieu, a reçu pour venir juger, lui qui était venu pour être jugé."
Conclusion :
On vient de le dire : La "droite du Père" signifie ou la gloire de la divinité elle-même, ou sa béatitude éternelle, ou son pouvoir judiciaire et royal. La préposition "à" désigne l'accès à la droite du Père ; par quoi on entend, nous l'avons vu, une conjonction entre des réalités et aussi une certaine distinction entre elles. Or, cela peut exister de trois manières :
- 1° Il peut y avoir conjonction entre les natures et distinction entre les personnes. C'est ainsi que le Christ, en tant que Fils de Dieu, est assis à la droite du Père ; car il possède la même nature que le Père. Aussi tous les sens que l'on a déclarés plus haut conviennent-ils essentiellement au Fils comme au Père ; et c'est là être à égalité avec le Père.
- 2° La grâce d'union implique, au contraire, la distinction de nature et l'unité de personne. Et c'est ainsi que le Christ, en tant qu'homme, est Fils de Dieu et, par conséquent, est assis à la droite du Père ; l'expression "en tant que", toutefois ne désigne pas la condition de la nature, mais l'unité de suppôt, nous l'avons expliqué plus haut.
- 3° L'accès à la droite du Père peut s'entendre selon la grâce habituelle : cette grâce est plus abondante chez le Christ que chez les autres créatures, en tant que la nature humaine est elle-même, chez le Christ, dans un état de béatitude plus parfait que chez les autres créatures, et sur toutes ces créatures elle exerce un pouvoir royal et judiciaire.
Ainsi donc, si l'expression "en tant que" désigne la condition de la nature, le Christ, en tant que Dieu, est assis à la droite de Dieu, c'est-à-dire à égalité avec le Père. Mais le Christ, en tant qu'homme, est assis à la droite du Père en ce sens qu'il participe à des biens plus importants que les autres créatures ; il jouit, en effet, d'une béatitude plus parfaite, et possède le pouvoir judiciaire.
- Mais si l'expression "en tant que" désigne l'unité de suppôt, le Christ, en tant qu'homme, est pareillement assis à la droite du Père ; il a droit à des honneurs égaux ; les honneurs dus au Père, nous les accordons, en effet, au Fils de Dieu avec la nature qu'il a prise, ainsi qu'on l'a dit précédemment.
Solutions :
1. Selon les conditions de sa nature, l'humanité du Christ n'a pas droit à la gloire ou aux honneurs de la divinité ; elle n'y a droit qu'en raison de la personne à laquelle elle est unie. Aussi saint Jean Damascène ajoute-t-il : "Dans la gloire de la divinité, le Fils de Dieu, qui existe avant les siècles comme Dieu et en tant qu'il est consubstantiel au Père, siège avec sa chair associée à sa gloire ; car c'est d'une seule et même adoration que toute créature adore une seule et même personne avec sa chair."
2. Si l'expression "en tant que" désigne la condition de la nature, le Christ, en tant qu'homme, est soumis au Père ; et, à ce point de vue, il ne convient pas au Christ de siéger à la droite du Père dans l'égalité parfaite avec lui. Mais il lui convient seulement de siéger à la droite du Père en ce sens qu'il possède au-dessus de toute créature l'excellence de la béatitude et le pouvoir judiciaire.
3. Être égal au Père n'appartient pas à la nature humaine du Christ, mais uniquement à la personne qui a pris cette nature. Toutefois, participer aux biens les plus éminents de Dieu, suivant un mode qui dépasse celui de toutes les créatures, convient à la nature elle-même qui a été prise par le Christ.
Article 4 ‒ Siéger à la droite du Père est-il propre au Christ ?
Objections :
1. L'Apôtre écrit (Ep 2, 6) : "Dieu nous a ressuscités et nous a fait siéger dans le Ciel avec le Christ Jésus." Or, il n'est pas propre au Christ de ressusciter. Par suite, il ne lui est pas propre non plus d'être assis à la droite de Dieu.
2. D'après saint Augustin : "pour le Christ, siéger à la droite du Père, c'est habiter dans sa béatitude". Or, cela convient à beaucoup d'autres.
3. Le Christ lui-même déclare dans l'Apocalypse (3, 21) : "Le vainqueur, je lui donnerai de siéger avec moi sur mon trône ; comme moi aussi j'ai vaincu et je siège avec mon père sur son trône." Or, le Christ siège à la droite du Père par le fait qu'il est assis sur son trône. Donc, les vainqueurs siègent pareillement à la droite du Père.
4. Le Seigneur dit en saint Matthieu (20, 23) : "Siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m'appartient pas de vous le donner ; mais ce sera pour ceux pour qui mon Père l'a préparé." Or, si cela n'avait pas été vraiment préparé pour quelques-uns, cette promesse aurait été vaine. Siéger à la droite du Père ne convient donc pas au Christ seul.
Cependant :
Il est écrit dans l'épître aux Hébreux (1, 13) : "Auquel des anges a-t-il jamais été dit : "Siège à ma droite" ?" c'est-à-dire, comme l'interprète la Glose : "Participe à mes biens les plus éminents", ou "Sois mon égal en divinité." Comme s'il disait : "Cela n'a jamais été dit à personne." Donc, à plus forte raison, ne convient-il à personne d'autre qu'au Christ d'être assis à la droite du Père.
Conclusion :
On vient de l'expliquer le Christ siège à la droite du Père en ce sens que selon sa nature divine il est égal au Père, et que selon sa nature humaine, il possède les biens divins plus excellemment que toutes les autres créatures. Or, l'un et l'autre privilèges conviennent au Christ seul.
Donc il n'appartient à nul autre qu'au Christ, ange ou homme, de siéger à la droite du Père.
Solutions :
1. Le Christ étant notre tête, ce qui lui est conféré nous est aussi attribué en lui. Voilà pourquoi, lui-même étant déjà ressuscité, l'Apôtre écrit que Dieu nous a d'une certaine façon ressuscités avec lui, et pourtant nous ne sommes pas encore ressuscités en personne, mais nous ressusciterons un jour : "Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts rendra aussi la vie à nos corps mortels" (Rm 8, 11). C'est suivant la même manière de parler que l'Apôtre écrit encore : "Il nous fait siéger avec lui dans le Ciel", car le Christ, qui est notre tête, siège dans le Ciel.
2. La droite symbolisant la béatitude divine, siéger à la droite ne signifie pas simplement être dans la béatitude, mais posséder la béatitude avec une puissance dominatrice, et d'une manière pour ainsi dire propre et naturelle. Or, cela convient uniquement au Christ et nullement à une autre créature. - On peut dire néanmoins que tout saint qui est parvenu à la béatitude "est établi à la droite de Dieu" ; aussi est-il écrit en saint Matthieu (25, 33) : "Le Fils de l'homme mettra les brebis à sa droite."
3. Le "trône" symbolise le pouvoir judiciaire que le Christ tient de son Père ; ainsi est-il écrit qu'il "siège sur le trône de son Père". Mais les autres saints, c'est du Christ qu'ils tiennent ce pouvoir ; et, en ce sens, on dit pareillement qu'ils "siègent sur le trône du Christ", suivant saint Matthieu (19, 28) : "Vous siégerez, vous aussi, sur douze trônes, pour juger les douze tribus d'Israël."
4. D'après saint Jean Chrysostome : "Ce lieu", c'est-à-dire la droite du Père où il siège, "est envié non seulement de tous les hommes, mais aussi des anges". Car saint Paul l'assigne comme la prérogative du Fils unique, quand il écrit : "Auquel des anges a-t-il jamais été dit : "Siège à ma droite" ?" Le Seigneur a donc parlé non comme à des hommes qui devaient siéger à sa droite, mais par condescendance envers ceux qui lui adressaient une prière. Car ils ne cherchaient qu'une chose : être auprès de lui avant tous les autres.
On peut répondre aussi que les fils de Zébédée demandaient d'avoir la préséance sur les autres en participant au pouvoir judiciaire du Christ. Ils ne demandaient donc pas d'être assis à la droite ou à la gauche du Père, mais à la droite ou à la gauche du Christ.
IIIa, Question 59 — LE POUVOIR JUDICIAIRE DU CHRIST
Question 59 : LE POUVOIR JUDICIAIRE DU CHRIST
1. Le pouvoir judiciaire doit-il être attribué au Christ ? - 2. Ce pouvoir convient-il au Christ en tant qu'homme ? - 3. Le Christ l'a-t-il obtenu par ses mérites ? - 4. Son pouvoir judiciaire est-il universel par rapport à toutes les affaires humaines ? - 5. Outre le jugement que le Christ exerce dans le temps présent, faut-il attendre qu'il exerce un autre jugement universel dans les temps à venir ? - 6. Le pouvoir judiciaire du Christ s'étend-il même aux anges ?
Quant à l'exécution du jugement final, il sera plus à propos d'en traiter quand nous étudierons la fin du monde. Pour le moment, il suffit que nous parlions de ce qui touche à la dignité du Christ.
Article 1 ‒ Le pouvoir judiciaire doit-il être attribué au Christ ?
Objections :
1. Le jugement appartient au maître, selon saint Paul (Rm 14, 4) : "Qui es-tu, toi, pour juger le serviteur d'autrui ?" Or, être maître des créatures est commun à toute la Trinité. Le pouvoir judiciaire ne doit donc pas être attribué spécialement au Christ.
2. On lit dans Daniel (7, 9) : "L'Ancien des jours est assis", et un peu plus loin : "Le tribunal est constitué et les livres sont ouverts." Or, l'Ancien des jours désigne le Père, puisque, d'après saint Hilaire "dans le Père se trouve l'éternité". Le pouvoir judiciaire doit donc être attribué au Père plutôt qu'au Christ.
3. Il appartient de juger à celui qui accuse. Or cela est du ressort du Saint-Esprit, car le Seigneur dit en saint Jean (16, 8) : "Lorsque le Saint-Esprit viendra, il accusera le monde, à propos du péché, de la justice et du jugement." Le pouvoir judiciaire appartient donc au Saint-Esprit plutôt qu'au Christ.
Cependant :
Il est écrit dans les Actes (10, 42) au sujet du Christ : "C'est lui qui est établi par Dieu juge des vivants et des morts."
Conclusion :
Trois qualités sont requises pour prononcer un jugement :
- 1° Le pouvoir de contraindre les sujets. Aussi est-il dit dans l'Ecclésiastique (7, 6) : "Ne cherche pas à devenir juge, si tu n'es pas capable d'extirper l'injustice."
- 2° Le zèle de la droiture, afin de rendre les jugements, non par haine ou par envie, mais par amour de la justice, selon les Proverbes (3, 12) : "Dieu châtie ceux qu'il aime, et comme un père se complaît en son fils."
- 3° La sagesse, qui sert à établir le jugement, selon l'Ecclésiastique (10, 1) : "Le juge sage jugera son peuple." Les deux premières qualités sont nécessaires avant le jugement. Mais la troisième est proprement celle qui concourt à établir le jugement ; la norme même du jugement, en effet, c'est la loi de la sagesse ou de la vérité selon laquelle on juge.
Le Fils étant la "Sagesse engendrée", la Vérité qui procède du Père et le représente parfaitement, il s'ensuit que le pouvoir judiciaire est attribué en propre au Fils de Dieu. Aussi saint Augustin écrit-il : "Telle est cette Vérité immuable qu'on appelle justement la loi de tous les arts, et l'art de l'Artiste tout-puissant. Nous et toutes les âmes raisonnables, nous jugeons avec rectitude et selon la vérité des choses qui nous sont inférieures ; ainsi seule la Vérité elle-même juge de nous, quand nous lui sommes unis. De la Vérité elle-même personne ne juge, pas même le Père ; car elle ne lui est pas inférieure. Aussi ce que le Père juge, c'est par elle qu'il le juge." Et il conclut : "Le Père ne juge personne, mais il a livré tout jugement à son Fils."
Solutions :
1. Cet argument prouve que le pouvoir judiciaire est un privilège commun à toute la Trinité ; et cela est vrai. Néanmoins, le pouvoir judiciaire est attribué au Fils, en vertu d'une appropriation, on vient de le dire.
2. D'après saint Augustin, l'éternité est attribuée au Père à titre de principe, car elle-même implique dans sa notion cette idée de principe. Saint Augustin dit aussi en ce même endroit que le Fils est "l'art du Père". Ainsi donc l'autorité nécessaire pour juger est attribuée au Père, en tant qu'il est le principe du Fils ; mais la raison même de jugement est attribuée au Fils qui est l'art et la sagesse du Père ; par suite, le Père a tout fait par son Fils en tant que celui-ci est son art, et il jugera aussi toutes choses par son Fils en tant que celui-ci est sa sagesse et sa vérité. Cela est signifié dans Daniel : on y lit d'abord (7, 9) : "L'Ancien des jours est assis" ; puis : "Le Fils de l'homme parvint jusqu'à l'Ancien des jours et il lui donna la puissance, l'honneur et la royauté" (7, 13). Par là on donne à entendre que l'autorité requise pour juger réside dans le Père, de qui le Fils a reçu pouvoir de juger.
3. D'après saint Augustin, si le Christ déclare que le Saint-Esprit accusera le monde à propos du péché, "c'est comme s'il disait : lui-même répandra dans vos coeurs la charité ; car, une fois la crainte chassée, vous aurez la liberté d'accuser". Ainsi donc, le jugement est attribué au Saint Esprit, non quant à la notion de jugement, mais pour les dispositions affectives que le jugement implique de la part des hommes.
Article 2 ‒ Le pouvoir judiciaire convient-il au Christ en tant qu’homme ?
Objections :
1. Saint Augustin dit : "Le jugement est attribué au Fils en tant qu'il est la loi même de la vérité suprême." Or, c'est là une prérogative du Christ en tant que Dieu. Le pouvoir judiciaire ne convient donc pas au Christ en tant qu'homme.
2. Le rôle du pouvoir judiciaire est de récompenser ceux qui agissent bien, et de punir les méchants. Mais la récompense des bonnes oeuvres, c'est la béatitude éternelle qui n'est donnée que par Dieu." C'est en participant de Dieu, et non d'une âme sainte, que l'âme devient bienheureuse", remarque saint Augustin. Il semble donc que le pouvoir judiciaire ne convienne pas au Christ en tant qu'homme, mais en tant que Dieu.
3. C'est au pouvoir judiciaire du Christ qu'il revient de juger les pensées secrètes des coeurs, selon saint Paul (1 Co 4, 8) : "Ne jugez de rien avant le temps, jusqu'à ce que vienne le Seigneur ; il mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres et manifestera les desseins des coeurs." Or, cela appartient seulement à la puissance divine, d'après Jérémie (17, 9) : "Le coeur de l'homme est dépravé et insondable : qui le connaîtra ? Moi, le Seigneur, qui sonde les coeurs et éprouve les reins, et cela pour rendre à chacun selon sa conduite." Le pouvoir judiciaire convient donc au Christ, non en tant qu'homme, mais en tant que Dieu.
Cependant :
On lit en saint Jean (5, 27) : "Le Père lui a donné le pouvoir de juger parce qu'il est le Fils de l'homme."
Conclusion :
Saint Jean Chrysostome semble penser que le pouvoir judiciaire appartient au Christ, non en tant qu'homme, mais seulement en tant que Dieu. Voici comme il présente les paroles de saint Jean : "Le Père lui a donné le pouvoir de juger. N'en soyons pas étonnés parce qu'il est le Fils de l'homme." Et il commente : "Ce n'est pas, en effet, parce qu'il est homme qu'il a reçu le pouvoir de juger ; mais, s'il est juge, c'est qu'il est le Fils de Dieu ineffable. Cette prérogative du Christ dépassant le pouvoir de l'homme, le Seigneur lui-même écarte cette objection en ajoutant : "Ne vous étonnez point parce qu'il est le Fils de l'homme ; car lui-même est aussi le Fils de Dieu." Et le Christ prouve son affirmation par les effets de la résurrection en ajoutant : L'heure vient où tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront la voix du Fils de Dieu."
Toutefois, bien que le pouvoir de juger réside en Dieu tout d'abord, les hommes reçoivent de lui un pouvoir judiciaire envers tous ceux qui sont soumis à leur juridiction. Aussi lit-on dans le Deutéronome (1, 16) : "Jugez ce qui est juste" ; et ensuite : "Car la sentence est à Dieu" ; c'est en effet par l'autorité de Dieu que vous jugez. Or, nous avons dit précédemment que le Christ, même dans sa nature humaine, est le chef de l'Église tout entière, et que Dieu a mis toutes choses sous ses pieds. Il lui appartient donc, même dans sa nature humaine, d'avoir le pouvoir judiciaire. Aussi convient-il d'entendre ainsi le passage de l'Évangile rapporté plus haut : "Le pouvoir de juger a été donné au Christ parce qu'il est le Fils de l'homme", non pas certes en raison de sa nature, autrement tous les hommes auraient ce pouvoir, comme l'objecte saint Jean Chrysostome. Mais ce pouvoir, le Christ le possède en vertu de la grâce capitale qu'il a reçue dans sa nature humaine.
Le pouvoir judiciaire convient de la sorte au Christ selon sa nature humaine pour trois raisons:
- 1° A cause de sa communauté et de son affinité avec les autres hommes. Or, Dieu agit par l'intermédiaire des causes secondes parce qu'elles sont plus proches des effets qu'il produit. Ainsi juge-t-il les hommes par le Christ-Homme, afin que son jugement leur soit plus indulgent." Nous n'avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos infirmités, dit l'épître aux Hébreux (4, 15) ; pour nous ressembler, il les a toutes éprouvées, hormis le péché. Approchons-nous donc avec assurance du trône de sa grâce."
- 2° Comme on le lit dans saint Augustin : "Au jugement dernier, lors de la résurrection des morts, Dieu ressuscite les corps par le Fils de l'homme, comme il ressuscite les âmes par le même Christ, en tant qu'il est le Fils de Dieu."
- 3° D'après saint Augustin encore : "Il est juste que ceux qui doivent être jugés voient leur juge. Or, ceux qui doivent être jugés, ce sont à la fois les bons et les méchants. Il faut donc que dans le jugement la forme de l'esclave soit montrée aux méchants comme aux bons, et que la forme de Dieu soit réservée aux seuls bons."
Solutions :
1. Le jugement relève de la vérité comme de sa règle propre ; mais il relève aussi de l'homme qui est pénétré de vérité, car celui-ci ne fait qu'un, en quelque sorte, avec la vérité, étant comme une loi et une justice vivantes. Aussi saint Augustin invoque-t-il dans son commentaire, cité dans l'objection, ce mot de l'Apôtre (1 Co 2, 15) : "L'homme spirituel juge toutes choses." Or l'âme du Christ a été plus unie à la vérité et en a été plus remplie que toutes les autres créatures, selon saint Jean (1, 14) : "Nous l'avons vu plein de grâce et de vérité." Il convient donc éminemment à l'âme du Christ de juger toutes choses.
2. Dieu seul peut rendre les âmes bienheureuses par la participation de lui-même. Mais il appartient au Christ de conduire les âmes à la béatitude comme chef et comme auteur de leur salut, selon l'épître aux Hébreux (2, 10) : "Celui qui avait amené à la gloire un grand nombre de fils devait rendre parfait, à force de souffrances, l'auteur de leur salut."
3. Par soi, Dieu seul a le pouvoir de connaître et de juger les pensées secrètes des coeurs. Cependant, en vertu du rejaillissement de sa divinité sur son âme, il convient également au Christ de connaître et de juger les desseins secrets des coeurs, comme nous l'avons établi plus haut en parlant de la science du Christ. C'est ainsi que l'Apôtre écrit (Rm 2, 16) : "Ce jour-là, Dieu jugera les pensées secrètes des hommes par Jésus Christ."
Article 3 ‒ Le Christ a-t-il obtenu le pouvoir judiciaire par ses mérites ?
Objections :
1. Le pouvoir judiciaire relève de la dignité royale selon les Proverbes (20, 8) : "Le roi assis sur le trône de la justice dissipe tout mal par son regard." Or, le Christ a reçu la dignité royale en dehors de tout mérite, car elle lui convient du fait même qu'il est fils unique de Dieu, aussi est-il dit dans saint Luc (1, 33) : "Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, et il régnera éternellement sur la maison de Jacob." Le Christ n'a donc pas obtenu le pouvoir judiciaire par ses mérites.
2. On vient de le dire, le pouvoir judiciaire convient au Christ en tant qu'il est notre chef. Or, la grâce capitale du Christ ne lui appartient pas à cause de ses mérites, mais elle est la conséquence de son union personnelle entre la nature divine et la nature humaine, selon saint Jean (1, 14-16) : "Nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique plein de grâce et de vérité, et de sa plénitude nous avons tous reçu", ce qui fait appel à la notion de chef. Il semble donc que le Christ n'a pas obtenu le pouvoir judiciaire par ses mérites.
3. L'Apôtre écrit (1 Co 2, 15) : "L'homme spirituel juge de toutes choses." Or, l'homme devient spirituel par la grâce, et celle-ci ne provient pas des mérites, "sinon la grâce ne serait plus la grâce" (Rm 2, 8). Il apparaît donc que le pouvoir judiciaire ne convient ni au Christ, ni à personne par mérite, mais seulement par grâce.
Cependant :
On lit dans Job (36, 17, Vg) : "Ta cause a été jugée comme celle de l'impie ; tu recevras le jugement de toutes causes." Et saint Augustin écrit : "Il siégera comme juge, lui qui a été soumis à un juge ; il condamnera les vrais coupables, lui qui a été faussement déclaré coupable."
Conclusion :
Rien n'empêche qu'une seule et même qualité soit attribuée à quelqu'un à des titres divers. Ainsi, la gloire des corps ressuscités était-elle due au Christ non seulement eu égard à sa divinité et à la gloire de son âme, mais aussi en vertu du mérite acquis par l'abaissement de sa passion. Pareillement, il faut dire que le pouvoir judiciaire appartient tout ensemble au Christ-Homme en raison de sa personne divine, de sa dignité de chef et de la plénitude de sa grâce habituelle ; toutefois, il l'a aussi reçu en vertu de ses mérites. C'est ainsi que, selon la justice de Dieu, celui-là devait être établi juge, qui avait lutté et vaincu pour la justice de Dieu et qui avait été jugé injustement. Ainsi dit-il lui-même dans l'Apocalypse (3, 22) : "J'ai vaincu et je me suis assis sur le trône de mon Père." Le trône symbolise ici le pouvoir judiciaire, selon le Psaume (9, 5) : "Il est assis sur un trône, et il rend la justice."
Solutions :
1. La première objection entend le pouvoir judiciaire en tant qu'il est dû au Christ à cause de l'union elle-même au Verbe de Dieu.
2. La seconde objection l'entend selon que ce pouvoir relève de la grâce capitale.
3. Celle-ci le considère par rapport à la grâce habituelle qui parfait l'âme du Christ. Néanmoins, bien que le pouvoir judiciaire revienne au Christ à ces divers titres, cela n'empêche pas qu'il lui soit dû en vertu de ses mérites.
Article 4 ‒ Le pouvoir judiciaire du Christ est-il universel par rapport à toutes les affaires humaines ?
Objections :
1. Quelqu'un du milieu de la foule ayant dit au Christ (Lc 13, 13) : "Ordonne à mon frère qu'il partage avec moi l'héritage", le Seigneur lui répondit : "Homme, qui m'a établi pour être votre juge et pour faire vos partages ?" Il ne porte donc pas de jugement sur toutes les affaires humaines.
2. Nul ne porte de jugement que sur ce qui lui est soumis. Or, "nous ne voyons pas encore que toutes choses soient soumises" au Christ (He 2, 8). Le Christ n'a donc pas le pouvoir d'exercer son jugement sur toutes les affaires humaines.
3. Selon saint Augustin il ressortit au jugement divin que, en ce monde, les bons soient tantôt dans l'affliction, tantôt dans la prospérité ; et les mauvais de même. Mais il en était ainsi même avant l’incarnation du Christ. Donc tous les jugements de Dieu concernant les affaires humaines ne ressortissent pas au pouvoir judiciaire du Christ.
Cependant :
Il est dit en saint Jean (5, 12) : "Le Père a donné tout jugement au Fils."
Conclusion :
Si l'on parle du Christ selon sa nature divine, il est évident que tout jugement appartient au Fils : de même en effet que le Père a fait toutes choses par son Verbe, ainsi juge-t-il tout par lui.
Mais si l'on parle du Christ selon sa nature humaine, il est également manifeste que toutes choses sont soumises à son jugement, et cela pour trois raisons :
- 1° A cause de la relation particulière qui existe entre l'âme du Christ et le Verbe de Dieu ; si, en effet, "l'homme spirituel juge de tout" (1 Co 2, 15) en tant que son esprit est uni au Verbe de Dieu, à plus forte raison l'âme du Christ, qui est remplie par la vérité du Verbe de Dieu, porte-t-elle un jugement sur toutes choses.
- 2° Le mérite de la mort du Christ le montre aussi : "Le Christ est mort et ressuscité afin d'être le Seigneur des vivants et des morts" (Rm 14, 9). Et tel est le motif pour lequel il juge tous les hommes. Aussi saint Paul ajoute-t-il aussitôt : "Nous comparaîtrons tous au tribunal du Christ." Et Daniel (7, 14) avait déjà dit : "Il lui a été donné pouvoir, honneur et royauté et tous les peuples, toutes les tribus, toutes les langues le serviront."
- 3° On le voit encore si l'on considère le rapport des réalités humaines à la fin du salut de l'homme. En effet, à celui qui a la charge du principal, on confie aussi l'accessoire. Or, les réalités humaines sont toutes ordonnées à cette fin : la béatitude ; cette béatitude, c'est le salut éternel, et les hommes y sont admis ou rejetés par le jugement du Christ, comme on le lit en saint Matthieu (25, 21). Il est donc évident que toutes les réalités humaines sont soumises au pouvoir judiciaire du Christ.
Solutions :
1. Le pouvoir judiciaire, on l'a vu, relève de la dignité royale. Or, bien qu'établi roi par Dieu, le Christ n'a pas voulu, pendant qu'il vivait sur la terre, administrer temporellement un royaume terrestre. Ainsi dit-il lui-même en saint Jean (18, 36) : "Ma royauté ne vient pas de ce monde." Pareillement, le Christ, qui venait conduire les hommes à Dieu, n'a pas voulu exercer le pouvoir judiciaire sur les réalités temporelles. Voilà pourquoi saint Ambroise de Milan écrit : "C'est à bon droit que le Christ rejette les biens terrestres, lui qui était descendu sur terre à cause des biens divins. Et il n'a pas daigné se faire juge des litiges et arbitre des fortunes, lui qui a la faculté d'être juge des vivants et des morts et l'arbitre des mérites."
2. Toutes les réalités sont soumises au Christ en raison du pouvoir qu'il a reçu de son Père sur toutes choses." Tout pouvoir, dit-il, m'a été donné au Ciel et sur la terre" (Mt 28, 18). Cependant, tout ne lui est pas soumis dès maintenant, en ce qui concerne la réalisation de son pouvoir ; celle-ci n'aura lieu que plus tard, lorsque le Christ accomplira sa volonté sur tous en sauvant les uns et en punissant les autres.
3. Avant l'Incarnation, les jugements sur les hommes étaient rendus par le Christ en tant que Fils de Dieu. A ce pouvoir judiciaire, l'âme du Christ qui lui est personnellement unie participe grâce à l'Incarnation.