Le Livre des Fondations (page 17)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. III 1818 (OCR) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

nous sommes si obligées , afin que le» Religieuses qui sont vivantes , et celles qui leur succéderont , se souviennent d'eux dans leurs prières; et elles doivent avec encore plus de raison , s'acquitter de ce devoir envers nos fondatrices. Quoique je ne crusse pas d'abord que Catherine de Toloze scroit de cç nombre , sa pieté Ta rendue digne devant Dieu d'en être , puisqu'elle s'est conduite de telle sorte dans cette affaire, que l'on ne pourroit l'en exclure sans injustice ; car , outre qu'elle acheta la maison, que nous ne pouvions avoir sans elle , on ne sauroit croire combien toutes ces difficultés de l'archevêque lui ont donné de peine, par l'extrême affliction où elle étoit de penser que l'affaire pourroit ne pas réussir; et elle ne s'est jamais lassée de nous obliger. Bien que cet hôpital fût fort éloigné de son lôgis , il ne se passoit presque point de jour qu'elle ne vînt nous voir , et elle nous envoyoit tout ce dont nous avions besoin, quoiqu'on lui en fit sans cesse tant de railleries, qu'à moins que d'avoir autant de bonté et de courage qu'elle en avoit, elle nous auroit abandonnées. Ces peines qu'on lui faisoit, m'en donnoiçnt

une tres-grande ; car , bien qu'elle s'ef. forçât de les cacher , elle ne pouvoit quelquefois les dissimuler , principalement lorsqu'elles touchoient sa conscience. Elle l'avoit si bonne, que quelque sujet que ces personnes lui donnassent de s'aigrir contre elles , je n'ai jamais entendu sortir de sa bouche une seule parole qui pût offenser Dieu. Us lui disoient qu'elle se damnoit, et qu'ils ne comprenoient pas comment , ayant des enfans , elle croyoit pouvoir sans péché en user de la sorte ; mais elle ne faisoit rien que par les conseils de gens savans et habiles ; et encore qu'elle n'eût pas voulu , je n'aurois jamais souffert qu'elle y eût manqué , quand cela auroit empêché la fondation, non-seulement de ce monastère , mais de mille monastères. Je ne m étonne pas néanmoins que la manière dont cette affaire se traitoit , n'ayant point été sue , on en portât des jugemens si désavantageux, ni qu'ils le fussent même encore davantage. Comme c'étoit une personne extrêmement prudente et discrète , elle leur répondoit si sagement, qu'il paroissoit que Notre-Seigneur la conduisoit , pour la rendre capable de contenter le^

uns , de souffrir les autres , et de ne se point décourager dans la suite de cette entreprise ; ce qui montre cornLien , lorsque Ton est véritablement à Dieu , on est plus propre à traiter des affaires importantes que ceux qui ne sont considérables que par la grandeur de leur naissance , quoique cette vertueuse femme dont je parle, fût trèsbien demoiselle.

Le Père Provincial nous ayant donc procuré une maison où nous pouvions , sans rompre notre clôture, entendre tous les jours la messe , il reprit courage et s'en alla à Valladolid, où il étoit obligé de prêcher. II avoit de la peine néanmoins de voir l'archevêque peu disposé à nous accorder la permission qui nous étoit nécessaire , et il ne pouvoit me croire, lorsque je tâchois de lui persuader de bien espérer.

Nos amis, qui espéroient encore moins que lui, le fortifioient dans sa défiance ; et il ne faut pas s'en étonner, vu le sujet qu'ils en avoient. Ainsi , son absence me soulagea, parce que, comme je l'ai dit, rfia plus grande peine venoit de la sienne. Il nous ordonna , en partant, de travailler à acheter une maison ;

mais cela n'étoit pas facile , a cause qu'on n'avoit pas encore pu en trouver qui nous fut propre , et que nous eussions moyen d'acquérir. Nos amis , et particulièrement deux qui restoient des siens , redoublèrent , durant son éloignement, les soins qu'ils avoient de nous , et résolurent de ne point faire parler à l'archevêque jusqu'à ce que nous eussions une maison. Ce Prélat disoit toujours-qu'il désiroit plus que personne que la fondation se fît ; et il est si homme de hien , que je ne saurois croire qu'il ne dit vrai. Ses actions néanmoins témoignoient le contraire , puisqu'il nous proposoit des choses impossibles ; et c'étoit par un artifice du démon , qu'il agissent de la sorte. « Mais comme vous « êtes tout-puissant, mon Dieu , vous fî» tes réussir cette affaire par le même » moyeii dont cet esprit de ténèbres se » servoit pour la ruiner. Que vous soyez » béni à jamais ! »

Nous demeurâmes dans cet hôpital depuis la veille de saint Mathias , jusqu'à la veille de saint Joseph , travaillant toujours à acheter une maison , sans que l'on en pût trouver qui nous fût propre. On nie donna avis d'une qu'un gentilhomme

vouloit vendre , et que plusieurs Religieux , qui en cherchoient aussi bien que nous , avoicnt vu sans qu'elle leur eût plu. Je crois que Dieu le permit ainsi ; car ils s'en étonnent maintenant , et quelques-uns même s'en repenteut. Deux personnes m'en avoient parlé avantageusement ; mais tant d'autres m'en avoient dégoûtée , que je n'y pensois plus du tout. Etant un jour avec le licencié A guiar, que j'ai dit ailleurs être fort ami de notre Pcre Provincial , et qui s'employoit pour nous avec un extrême soin , il me dit qu'après en avoir tant cherché , il ne croyoit pas possible d'en trouver une qui nous fût propre. Celle de ce gentilhomme me vint alors dans l'esprit 3 et je pensai qu'encore qu'elle fût telle qu'on me l'avoit représentée , nous pourrions nous en servir dans un aussi pressant besoin , et ensuite la revendre. Je la lui proposai , et , parce qu'il ne l'avoit point encore vue , je. le priai d'y aller. Il partit à l'heure même , quoiqu'il fît le plus mauvais temps du monde, et celui qui l'avoit louée n'ayant point envie qu'on la vendît, refusa de la lui monlrer ; mais l'assiette et tout ce qu'il en put voir le satisfit tellement que , sur son rapport , nous

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DE B tf ïl G O S . 4 21

résolûmes de l'acheter. Le gentilhomme à qui elle appartenoit étoit absent; et il avoit donné pouvoir de la vendre a un ecclésiastique fort homme de bien. Dieu inspira à ce bon prêtre le désir d'en traiter avec nous , et il agit fort franchement. On trouva à propos que je la visse ; j'y allai , et je la trouvai si à mon gré , que quand on auroit voulu la vendre deux fois autant , j'aurois cru l'avoir à bon marché : y a-t-il sujet de s'en étonner, puisque deux ans auparavant ce gentilhomme en avoit refusé le prix qu'on en demandoit alors ? Le lendemain cet ecclésiastique vint me trouver avec le licencié qui , n'étant pas moins satisfait que moi de la maison y vouloit que l'on conclût à l'heure même ; - et sur ce que je lui dis que quelquesuns de nos amis croy oient que ce seroit l'acheter cinq cents ducats plus qu'elle ne valoit , il me répondit qu'il étoit trèspersuadé du contraire ; et mon sentiment étoit si conforme au sien , qu'il me sembloit que c'étoit l'avoir pour rien ; mais , parce que cette somme devoit se payer de l'argent de l'Ordre , je marchois avec retenue. Ce fut la veille de la fête du glorieux saint Joseph que nous commençaines de traiter, avant la messe , et j'avertis ces messieurs qu'aussitôt qu'elle seroit dite nous nous rassemblerions pour terminer cette affaire. Comme le licencié est un homme de fort bon esprit , et qu'il jugeoit bien qu'il n'y avoit point de temps à perdre , puisque , si la chose se divulguoit, il nous en coûteroit beaucoup plus , il tira parole de l'ecclésiastique de revenir après la messe. Nous recommandâmes cette affaire à Dieu , et il me dit : Vous arrêtez-vous à de V argent? Me faisant connoître , par ces paroles , que la maison nous éloit propre. Nos Sœurs avoient extrêmement prié saint Joseph ^pour pouvoir en avoir une au jour de sa fête ; et , lorsqu'il y avoit le moins sujet d'espérer que cela se fît sitôt, il se trouva fait. Le licencié rencontra > au sortir du logis , un notaire , si à propos , qu'il sembloit que NotreSeigneur l'eût envoyé pour ce sujet. Il l'amena , et me dit qu'il falloit conclure à l'heure même. Il fit venir des témoins , ferma la porte de la salle , de peur que quelqu'un n'apprît ce qui se passoit , et ce traité s'acheva avec toutes les sûretés nécessaires , par le soin et la diligence d'un si excellent ami. *

Personne ne se fût imaginé que l'on eut donné cette. maison à si bon marché, et le bruit n'en fut pas plutôt répandu , que ceux qui avoient envie de l'acheter dirent que cet ecclésiastique I'avoit donnée pour rien , et que le marché étant frauduleux il falloit le rompre. Ainsi , ce bon prêtre eut beaucoup à souffrir. Il en donna avis à ce gentilhomme et à sa femme , qui étoit aussi de fort bonne maison; et, au lieu d'en être mécontens, ils témoignèrent de la joie de voir leur logis converti en un monastère. Ainsi, ils ratifièrent le contrat , et quand ils auroient voulu, ils n'auroient pu le refuser. Le lendemain on acheva de passer les actes nécessaires, on paya le tiers du prix , et Ton demeura d'accord de quelques conditions plus avantageuses pour le vendeur que ne portoit le contrat ; mais ce bon ecclésiastique le désira , et on ne put le lui refuser.

Quoiqu'il puisse paroître ridicule de m'être tant arrêtée sur l'achat de cette maison , je crois que , si l'on considère la manière dont cette affaire se passa, on jugera qu'il y a eu du miracle , tant en ce qui regarde le prix , l'ayant eue à si bon marché, qu'en ce qu'il semble

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que tous ces Religieux qui l'avoient vue aient été aveuglés d'avoir manqué cle l'acquérir. Car , tous ceux qui la virent ensuite ne s'en étonnoient pas seulement, mais disoient qu'ils avoient perdu l'esprit. Ainsi , une communauté de Religieuses qui cherchoit une maison à acheter , deux autres communautés, de Tune desquelles le monastère avoit été brûlé , et une personne riche qui en vouloit fonder un , ayant tous vu cette maison , pas un n'en voulut, et aujourd'hui tous s'en repentent. Nous connûmes , par le bruit que cela fit dans la ville , que ce bon licencié Aguiar avoit eu raison de tenir la chose secrette , et de n'y pas perdre un moment, puisque nous pouvons dire avec vérité , qu'après Dieu nous lui sommes obligées d'une acquisition qui nous est si avantageuse. Il faut avouer qu'un esprit capable de tout , comme étoit le sien , joint à une aussi grande affection que celle que Dieu lui avoit donnée pour nous, étoient nécessaires pour faire réussir une telle affaire. Il travailla ensuite plus d'un mois à nous aider à tout accom moder pour nous loger , ce qui se fit avec peu de dépense , et il paroît que Notre-Seigneur avoit jeté les yeux sur

celte maison pour remployer à son service , tant nous y trouvâmes toutes choses si disposées , qu'elles sembloient avoir été faites pour ce dessein. 11 me paroissoit que c'étoit un songe de voir , en si peu de temps > tout en état de nous recevoir , et que Dieu nous récompensât ainsi , avec usure , de ce que nous avions souffert , en nous mettant dans un lieu que le jardin , la vue et les eaux rendoient extrêmement agréable.

L'archevêque en eut aussitôt avis , et parut être fort aise de ce que nous avions si bien rencontré , dans la créance que son opiniâtreté en avoit été la cause ; en quoi il avoit raison. Je lui écrivis pour lui témoigner ma joie de ce qu'il étoit satisfait, et je Passurai que je ne perdrois point de temps pour mettre la maison en état de pouvoir l'habiter , afin qu'il lui plût d'achever la faveur qu'il avoit commencé de nous faire. Je nie hâtai d'autant plus d'exécuter ce que je lui promettois , que je sus que l'on vouloit nous retarder , sous prétexte de je ne sais quels autres actes. Ainsi , quoiqu'il se passât quelque temps avant de pouvoir faire sortir un locataire qui y demeuroit , nous ne laissâmes pas d'y

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aller , et de nous loger dans une autre partie de cette maison. On me dit aussitôt après , que l'archevêque n'en étoit pas content. Je Padoucis le mieux que je pus ; et comme il est bon , sa colère passe aisément. 11 se fâcha encore lorsqu'il apprit que, sans savoir s'il Papprouvoit , nous avions fait mettre des grilles. Je lui écrivis et lui mandai que les Religieuses en avoient toujours ; mais que je n'avois osé rien faire dans la maison qui marquât que ce fût un monastère , ni seulement, par cette raison , y mettre une croix; etc/étoit vrai. Cependant, quelque affection qu'il témoignât nous porter , nous ne pouvions obtenir de lui la permission.

11 vint voir notre maison , me dit qu'il en étoit fort content , et nous lit paroître beaucoup de bonne volonlé y mais sans nous promettre de donner la permission. Il nous la fit seulement espérer, et l'on devoit passer certains actes avec Catherine de Toloze , dont l'on appréhendoit qu'il ne fut pas satisfait. Le docteur Manso , cet autre ami du Père Provincial , qui étoit fort bien auprès de lui, tâchoit de prendre le temps à propos pour avoir son consentement , parce qu'il ne

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pouvoit souffrir la peine que ce nous étoit d'être obligées de sortir pour aller à la messe ; car , encore qu'il y eût une chapelle dans la maison , où on la disoit ♦avant que nous l'eussions achetée , ce Prélat n'a voit point voulu permettre que Ton continuât de la dire. Ainsi > nous étions contraintes , les dimanches et les fêtes , de l'entendre dans une église qui se trouva , par bonheur 3 être assez proche , et cela dura environ un mois depuis le temps que nous entrâmes dans cette maison , jusqu'à l'établissement du monastère. Comme toutes les personnes savantes croyoient qu'il suffîsoit que l'on eût dit auparavant la messe chez nous , pour nous faire accorder la même permission 3 et que l'archevêque étoit trop habile pour l'ignorer , il ne paroissoit point d'autre cause de son refus , sinon que Dieu vouloit nous faire souffrir. Je le supportois assez patiemment ; mais une de nos Religieuses en avoit tant de peine, qu'elle ne mettoit pas plutôt le pied dans la rue qu'il lui prenoit un grand tremblement.

Nous trouvâmes beaucoup de difficulté à achever de passer tous ces actes , parce que tantôt l'archevêque se contentoit des cautions que nous lui préseirtions , tantôt il vouloit que nous donnassions de l'argent comptant, et il nous faisoit ainsi mille peines. Néanmoins , il n'y avoit pas tant de sa faute que de celle de son proviseur, qui ne se lassoit point de nous tourmenter ; et si Dieu ne lui eût enfin changé le cœur , je crois que l'affaire ne se seroit jamais achevée. C'est une chose incroyable qne ce que souffrit la bonne Catherine de Toloze ; je ne pouvois assez admirer sa patience , et le plaisir qu'elle continuoit de prendre à nous assister. Elle ne nous donna pas seulement des lits, elle nous donna aussi les autres meubles qui nous étoient nécessaires , et généralement tout ce dont nous avions besoin pour nous établir ; et quand elle ne l'auroit pas trouvé chez elle , je ne doute point qu elle ne l'eût acheté , plutôt que de nous en laisser manquer. D'autres fondatrices de nos monastères nous ont donné beaucoup plus de bien ; mais nulle n'a eu , pour ce sujet, la dixième partie de tant de peine ; et, si elle n'eût point eu d enfans , elle nous aurait sans doute donné tout son bien ; son ardeur pour l'établissement de

ce raonastère étant si grande , qu'elle croyoit même ne rien faire.

Voyant un si long retardement , j'écrivis à révêque de Palence , pour le supplier , encore que par son extrême affection pour nous il fût mal satisfait de l'archevêque , de vouloir Lien lui écrire , pour lui représenter que, puisque nous avions une maison , et qu'on avoit fait ce qu'il avoit voulu , rien ne devoit plus l'empêcher d'achever l'affaire. Il m'envoya une lettre ouverte , conçue en des ternies si forts que c'aurait été tout perdre que de la rendre. Ainsi , le docteur Manso à qui je me confessois , et sans le conseil duquel je ne faisois rien , ne jugea pas à propos de la donner. Ce n'est pas qu'elle ne fut fort civile ; mais il y avoit de certaines vérités qui , de l'humeur dont étoit l'archevêque , auraient été capables de l'irriter , étant déjà aigri par des choses qu'il lui avoit mandées , et qui l'avoient porté à me dire que la mort de Notre-Seigneur avoit rendu amis ceux qui auparavant étoient ennemis ; mais que d'amis qu'ils étoient , l'évêque de Palence et lui , je les avois rendus ennemis : à quoi je lui avois répondu que le temps lui ferait connoître la vérité , £t

qu'il n'y avoit point de soin que je ne prisse pour les empêcher d'être mal ensemble. J ecrivis ensuite à l'évêque, poilr le supplier de m'envoyer une leltre plus douce , et je lui représentai les raisons qui me faisoient croire qu'il rendrait, en cela un service agréable à Dieu. Cette considération jointe au plaisir qu'il prenoit à m'obliger , le fit résoudre à me l'accorder, et il m'écrivit en même temps que tout ce qu'il avoit jamais fait en faveur de notre Ordre , n'étoit rien en comparaison de ce que lui avoit coûté cette lettre. Elle vint si à propos , que l'archevêque, après l'avoir reçue par le docteur Manso , nous envoya cette permission , si long-temps poursuivie et attendue, par le bon Ferdinand de Matança , qui fut ravi d'en être le porteur. Il se rencontra que ce même jour nos Sœurs et la bonne Catherine de Toloze étoient plus découragées qu'elles ne l'avoient encore été , et que moi-même qui avois toujours eu tant de confiance , je l'avois perdue la nuit précédente, comme si Notre -Seigneur eût pris plaisir à nous voir dans une plus grande peine que jamais , lorsqu'il étoit prêt de nous consoler. Que son saint nom soit loué dans tous les siècles.

L'archevêque permit ensuite au docteur Manso de faire dire le lendemain la messe chez nous , et que Ton y mît le très-saint Sacrement. Ce bon Docteur dit la première , et le Père Prieur de St.-Paul , Dominicain , h qui notre Ordre est fort obligé , aussi bien qu'aux Pères de la compagnie de JÉsurf, dit la grande messe. Elle fut chantée avec beaucoup de solennité par des musiciens qu'on n'avoit point priés : tous nos amis y assistèrent avec une grande joie, et presque toute la ville , qui n'avoit pu voir sans compassion ce que nous avions souffert, et sans blâmer tellement la conduite de l'archevêque, que î'étois souvent plus touchée de la manière dont on en parloit , que de ce que nous endurions. Le contentement de la bonne Catherine de Toloze et de nos Sœurs éloit si grand , qu'il me donnoit de la dévotion, et je disois a Notre-Seigneur : « Qu'est-ce , mon Dieu , que vos ser» vantes pourroient souhaiter davantage , » que d'employer toute leur vie à votre » service dans un lieu d'où elles ne sor» tent jamais , afin de ne s'occuper crue » de vous »? I! faut l'avoir éprouvé, pour comprendre quelle étoit notre joie en ces

fondations, quand nous nous trouvions dans quelque clôture ou les personnes séculières ne pouvoient entrer, parce qu'encore que nous les aimions beaucoup , nulle consolation n'égale celle que nous avions d'être seules. Il me semble qu'on peut alors nous comparer à des poissons qui rentrent dans l'eau d'où on les avoit tirés ; car les âmes nourries dans les eaux vives des faveurs de Dieu, se voyant comme prises en des filets, quand on les engage dans le commerce du monde, peuvent à peine respirer, jusqu'à ce qu'elles rentrent dans leur sainte solitude. Je l'ai remarqué en toutes nos Sœurs , et je sais , par expérience , que les Religieuses qui désirent sortir pour converser avec des séculiers , ou communiquer beaucoup avec eux, n'ont jamais goûté de cette eau vive dont NotreSeigneur parla a la Samaritaine, etquecet époux céleste s'éloigne d'elles avec j ustice , quand il voit qu'elles ne connaissent pas l'extrême bonheur que ce leur est de demeurer avec lui. J'appréhende que ce malheur ne leur arrive de l une de ces deux causes , ou de n'avoir pas embrassé purement pour son amour la profession religieuse , ou de ne connoître

pas

pas assez la faveur qu'il leur a faite de les appeler à son service , et de les empêcher % par ' ce moyen , d'être assujetties à un homme qui est souvent cause de leur mort non-seulement temporelle , mais éternelle. « O Jesus-Christ j mon Sauveur et mon « saint Epoux, qui êtes tout ensemble vé« ritablementDieu et véritablement hom« me, une si grande faveur doit-elle donc « être si peu estimée ?» Rendons-lui grâces, mes Sœurs , de nous l'avoir faite , ei ne cessons point de louer ce puissant Roi y qui pour nous récompenser de quelques petits travaux qui ont si peu duré , et qui ont même été mêlés de diverses consolations , nous prépare un royaume qui n'aura jamais de fin.

Quelques jours après cette fondation , il nous sembla , au Père provincial et à moi , que se rencontrant des circonstances dans le revenu que Catherine de Tolose nous avoît donné , qui seroient capables de nous causer des procès , et à elle du déplaisir, il valoit mieux mettre toute notre confiance en Dieu , que de laisser des sujets de contestation dont elle pût recevoir la moindre peine. Ainsi , étant toutes assemblées dans le chapitre , nous renonçâmes , avec la permission de ce

Père , à tout le Lien que nous tenions d'elle , et lui remîmes entre les mains tous les contrats qui en avoicnt été passés. Cela se fit très-secrètement, de peur que l'Archevêque ne le sut , parce qu'il l'auroit trouvé fort mauvais , quoique nous seules en reçussions du préjudice. Car, quand une maison ne possède rien , elle ne peut manquer de rien , à cause que chacun l'assiste ; au lieu que lorsque l'on croit qu'elle a du revenu , elle court le risque de souffrir beaucoup , ainsi que celle-là fait maintenant ; mais après la inort de Catherine de Tolose , elle ne sera pas en cette peine > parce que deux de ses filles qui avoient, en cette même année , fait profession dans le monastère de Palence , ayant renoncé à leur bien , cette renonciation a été déclarée nulle , et ordonné qu'elle tournera au profit de celui de Burgos; ce qui, joint à ce qu'une troisième de ses filles , qui a pris l'habit à Burgos , et qui étoit en liberté de disposer de ce qui lui appartenoit de la succession de son père et de sa mère, a voulu aussi le donner à cette maison , égale le revenu que leur mère nous avoit donné. La seule difficulté est que ce monastère n'en jouit pas dès à présent j mais je ne

saurois appréhender que rien lui manque, puisque Dieu , qui fait subsister ceux qui ne vivent; que d'aumônes , suscitera sans doute quelqu'un qui assistera ces bonnes Religieuses , ou y pourvoira par d'autres voies. Néanmoins , parce que nous n'a* vions encore fondé aucun monastère qui se trouvât en cet état, je demandois quelquefois à Dieu y qu'il lui plût , puisqu'il l'avoit permis , de considérer ses besoins, et je n'avois point d'envie de m'en aller que je ne visse des effets de ma prière , par l'entrée de quelque fille qui y auroit apporté du bien ; mais un jour que j'y , pensois après avoir communié > NotrçSeigneur me dit : De quoi vous inquiétez-vous ? Cela est déjà fait , et rien ne doit vous empêcher de partir ; me faisant connoître par ces paroles que l'on pourroity subsister; car, tout se passa de telle sorte que je n'en fus depuis non plus en peine que si je les eusse laissées avec un revenu suffisant et très-assuré. Ainsi , je ne pensai plus qu'à m'en retourner , comme n'ayant plus affaire dans cette maison qu'à jouir du contentement d'y être , parce qu'elle me plaît fort , au lieij que je pourrois , par mes travaux, profiter à d'autres.

La fondation de ce monastère réchauffa l'amitié de l'Archevêque et de l'Evêque de Palence , et ce premier nous a toujours depuis témoigné beaucoup d'affection. 11 a donné l'habit à la fille de Catherine de Tolose et à une autre ; et quelques personnes jusqu'ici nous font sentir des effets <le leur charité. Ainsi, j'espère que Notre* Seigneur ne permettra pas que ses Epouses souffrent, pourvu qu'elles continuent à le servir , comme elfes y sont obligées ; 3e le prie, par son infinie miséricorde, de ïeur en faire la grâce.

J'ai écrit ailleurs de quelle sorte saint Joseph d'Avila , qui a été le premier de nos monastères s fut fondé dans la dépendance de l'Ordinaire ; et je crois devoir dire maintenant comment il passa dans celle de notre Ordre.

Dom Alvarez de Mendoce , maintenant évêque de Palence ,. l'étoit d'Avila quand ce monastère y fut fondé. Il ne se pouvoit rien ajouter à l'affection dont il nous favorisoit, et lorsque nous lui promîmes obéis' sance , Notre-Seigneur me dit que nous ne pouvions mieux faire. Les suites l'ont Lien fait voir , n'y ayant point d'assistance que notre Ordre n'ait reçue de lui , dans . toutes les occasions qui s'en sont préReniées. Il voulut être lui - même notre Visiteur , sans permettre que nul autre s'en mêlât \ et il n'ordonnoit rien dans notre monastère , que sur ce que je lui représentois , et à ma prière. Dix-sept ans , ou environ , car j? ne me soiiviens pas précisément du temps , se passèrent de la sorte ; mais quand il fut fait Evêque > * Notre-Seigneur me dit , dans le monastère de Palence où j'étois alors, qu'il fal*- loit que celui de sàint Joseph fût soumis à V Ordre y et que j'y travaillassè , parce qu'autrement cette maison pourroit bientôt se relâcher. Cette contrariété entre ce que Dieu m'atoit dit dans ces divers temps , me mit en peine. J'en parlai à mon Confesseur , maintenant évêque d'Osme , très-savant et très-capable. 11 me dit que cela ne devoit point m'embarrasser , puisque des choses sont avantageuses en des temps , et ne le sont pas en d'autres ( ce que j'ai éprouvé en plusieurs rencontres être très-véritable, ) et qu'il trouvoit qu'en effet il étoit plus à propos que ce monastère fut soumis à POrdre comme les autres , que d'être le seul qui ne le fût pas. J'allai , pour lui obéir , à Avila , traiter de cette affaire avec J'Evêque , et je l'y trouvai fort opposé j

mais lui ayant représenté de quelle importance cela étoit pour les Religieuses qu'il avoit la bonté de tant affectionner , il considéra mes raisons, et comme il est très-habile et que Dieu nous assistoit , il lui en vint encore d'autres dans l'esprit , qui le firent résoudre à m'accorder ma demande , quoique quelques-uns de ses ecclésiastiques firent tout ce qu'ils purent pour l'en détourner. Le consentement des Religieuses étant nécessaire aussi > quelques-unes avoient peine à le donner ; mais , parce qu'elles m'aimoient beaucoup, elles se rendirent à mes raisons > dont celle qui leur fit le plus d'impression * fut que FÏSvêque , à qui l'Ordre étoit si obligé, et pour qui j'avois tant de respect et d'affection , venant à manquer , elles ne m'auroient plus avec elles. Ainsi , cette importante affaire fut terminée , et l'on a *u clairement depuis qu'il y alloit de la conservation de cette maison. Que Notre-* Seigneur soit béni et loué à jamais de ©rendre tant de soin de sds servantes.

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