Le Livre des Fondations (page 16)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. III 1818 (OCR) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

^ans quelque ermitage ou rien ne pourroit le détourner de servir Dieu. Il avoit une si grande inclination pour cette sorte de vie , qu'ayant qu'il fût évêque , je le voyois souvent presque résolu de tout quitter pour l'jembrasser , et j'en avois de la peine , à cause que le croyant capable de rendre de grands services à l'Eglise y \e le souhaitois dans la dignité çù il est aujourd'hui, Néanmoins lorsque j'appris qu'il avoit été fait évêque 9 cette nouvelle me troubla si fort , dans la vue de la pesanteur d'une telle charge , que je ne pouvois m'en consoler. Je m'en allai dans le chœur recommander l'affaire à Dieu. Il rendit le calme à mon esprit , en me disant qu'il seroit très-utilement servi de lui ; et les effets ont fait connoître la vérité de ces paroles. Cette incommodité de la vue , et d'autres fort pénibles 3 jointes à un travail continuel et à une très -grande simplicité dans sa nourriture , n'empêchent pas ce saint Prélat de jeûner quatre fois la semaine , jet d'y ajouter plusieurs autres pénitences, fi fait ses visites à pied , et va si vite que quelques-uns de s<5s domestiques irç'ont /3it ne pouvoir Je suivre ; il ne souffre ^ps sa maison que des personne* vertueuses ; il ne commet guères d'affaires importantes à ses proviseurs , et je crois qu'il n'y en a point dans lesquelles il n'agisse lui-même. Durant les deux premières années de son épiscopat, il s'éleva contre lui de très-grandes persécutions , et je ne pou vois assez m 'étonner que l'on osât l'accuser si faussement , sachant avec quelle exactitude il rend la justice* Cet orage est maintenant cessé ; car encore qu'il n'y ait rien que ses ennemis n'aient dit contre lui 3 dans les voyages qu'ils ont faits exprès à la Cour, sa vertu est si connue dans tout son diocèse , que l'on n'a point eu d'égarçl à leurs calomnies. Il les a souffertes d'une manière si chrétienne , qu'il les a couverts de confusion en leur rendant le bien "pour le mal ; et je ne dois pas oublier que ses occupations continuelles ne l'empêchent pas de prendre toujours du temps pour faire oraison.

Quoiqu'il semble , mes Sœurs , que je me sois laissée emporter au plaisir de parler des vertus de ce saint évêque , j'en aurois pu dire , avec vérité , beaucoup plus. Ge que j'en ai rapporté n'est que pour faire connoitre quelle a été la principale cause de la fondation du monastère

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de la très-sainle Trinité , de Sorie , et afin que , comme les Religieuses qui y sont maintenant en ont de la joie , celles qui leur succéderont en aient aussi. Ce grand Prélat , sï vertueux en toutes manières , n'a pu donner la rente qu'il nous avoit promise ; mais il nous a donné notre église , et a inspiré à cette dame le désir de faire cette fondation.

Après avoir pris possession de Péglise , jet que nous eûmes achevé ce qui étoit nécessaire pour notre clôture, je me trouvai obligée d'aller en diligence au monastère d'Avila, quoique la chaleur fut trèsgrande y et le chemin fort mauvais pour des chariots. Un préhendier de Palence , nommé Ribéra , qui m'avoit extrêmement assistée dans le passage pour aller à l'église , et en d'antres choses , vint avec nous, parce que le Père Nicolas de Jésus Maria s'en étoit retourné aussitôt que tous les actes nécessaires pour la fondation que nous venions de faire furent passés , et que l'on avoit ailleurs grand Kesoin de lui. Ce prébendier avoit quelques affairés à Sorie qui furent cause qi* il nous y accompagna, et Dieu lui donna depuis tant d'affection pour nous, nu'ejle nous oblige de le mettre au nombre

des bienfaiteurs de noire Ordre , et de le recommander à sa divine Majesté. Je ne voulus être accompagnée à mon retour que de lui et de ma compagne , parce qu'il est si soigneux que cela me suffisoit, et que je ne me trouve jamais mieux dans les voyages , que lorsqu'on les fait-** avec peu de gens , et , par conséquent , avec peu de bruit. Je payai bien , à ce retour , la facilité que j'avois trouvée en allant ; car , encore que celui qui nous conduisoit sut assez bien le chemin ordinaire de Ségovie, il ignoroit celui des chariots. Ainsi , il nous menoit par des lieux où nous étions souvent contraintes de descendre , et par des précipices ou notre chariot étoit quelquefois comme suspendu en Pair. Que si nous prenions des guides , lorsqu'ils nous avoient conduits, jusqu'au lieu dont ils savoient le 'chemin , pour peu qu'ils on rencontrassent de mauvais , ils nous quittoient en . disant qu'ils avoient affaire ailleurs. La chaleur étoit si violente , que nous avions beaucoup à souffrir avant que d'arriver où nous devions nous arrêter ; et souvent , après avoir bien marché , il nous falloit retourner sur nos pas , parce que nous nous étions égarés. Tant de traverses

ïne donnoient une grande peine pour le bon Ribera ; mais quant à lui , il ne me parut jamais en avoir. Je ne pouvois assez m'en étonner , assez louer Dieu de faire voir ainsi en ce vertueux ecclésiastique , que lorsque la vertu a jeté de fortes racines dans une ame , elle ne trouve rien de difficile ; ni assez remercier son éternelle Majesté de nous avoir tirés de ces mauvais chemins.

Nous arrivâmes , la veille de saint Barthélémy , à saint Joseph de Ségovie , où nos Sœurs nous attendoient et éloient en grande peine de notre retardement. Il ne se peut rien ajouter a la joie avec laquelle elles nous reçurent ; Dieu ne me faisant jamais rien souffrir qu'il ne m'en récompense aussitôt. Je m'y reposai plus de huit jours ; et cette fondation se fit avec toute la facilité imaginable. Ainsi, f en revins très-contente , parce que Dieu y est bien servi , et qu'il y a sujet d espérer de son assistance que ce bonheur continuera. Qu'il en soit béni et loué à jamais. Ainsi soit-iL

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Extrêmes peines qu'eut la Sainte dans cette fondation , par les difficultés continuelles que l'archevêque de Burgos y apport oit , quoiqu'il eût témoigué d'abord l'avoir trèsagréable, et qu'il n'y eût rien que l'évêique de Palence ne fit pour le presser de tenir la parole qu'il avoit donnée. Le monastère des Carmélites de saint Joseph d'Avila se trouvant alors le seul qui ne fût pas soumis à l'Ordre, la Sainte obtient de l'évêque de cette ville, à qui il étoit soumis, qu'il le seroit désormais comme les autres.

Il y avoit déjà plus de six ans que quelques Religieux de la Compagnie de Jésus, des plus anciens, des plus savans et des plus habiles , m'avoient dit qu'il seroit avantageux pour le service de Dieu de fonder, dans la ville de Burgos , uu monastère de notre réforme , et

m'en avoient allégué des raisons qui m avoient portée à le désirer ; niais les agitations arrivées dans notre Ordre, et tant de fondations que j 'a vois été obligée de faire y m'avoient empêchée d'y travailler.

En l'année i5Bo, lorsque j'élois à Valladolid , l'archevêque des Canaries , nommé depuis à l'archevêché deBurgos , passant par-là , je priai Dom Alvarez de Mcndoee , évêque de Palenee , qui , l'étant auparavant d'Avila , avoit permis l'établissement du monastère de saint Joseph de celte ville, qui étoit la première de nos fondations , et qui n'affectionne pas moins les affaires de notre Ordre que les siennes propres, de vouloir, nvec sa bonté ordinaire pour moi , demander à cet archevêque la permission d'établir un monastère dans Burgos. L'archevêque n'ayant pas voulu entrer dans Valladolid mais s'étant retiré dans un monastère de saint Jérôme, Pévêque alla le visiter avec une grande démonstration de joie de son arrivée, dîna avec lui , lui donna une ceinture , et je ne sais quelle autre chose , avec une cérémonie qui devoit être faite par un évêque , et lui demanda ensuite la permission de fonder

ce monastère. Il lui répondit que noi*- seulement ill accorderoit très-volontiers , mais que lorsqu'il cloit encore dans les Canaries , il avoit désiré qu'il y en eût un, comme il y en avoit dans le lieu de sa naissance; qu'il savoit que nous servions lidelleinent Dieu „ et que même il me connoissoit particulièrement. Ainsi, l'évêque me rapporta, avec beaucoup de joie^ que rien ne pouvoit m'empêcher de faire cette fondation , puisqu'il suffit d'obtenir le cçnsentement de Pévêque , sans que le Concile oblige de Pavoir par écrit. J'ai dit, dans la fondation de Palence , la répugnance que j'avois alors à faire des fondations , parce que je n'étois pas encore bien remise d'une maladie dont l'on avoit cru que je ne gnérirois point , quoique je n'aye pas accoutumé d'avoir si peu de courage quand il s'agit du service de Dieu. Je ne sais d'où pouvoit me venir cette lâcheté, puisque, si c'ctoit des obstacles qui se rencontroient dans cette fondation , j 'en avois trouvé de plus grands en d'autres. Et depuis que j'ai vu qu'elle a si bien réussi, je ne saurois en attribuer la cause qu'au démon. Car, il m'arrive à ordinaire que lorsqu'il y a plus de diftijctiltés à , surmonter idans de semblables

entreprises , Dieu qui connoît ma foiblesse, m'assiste et me fortifie y soit par des paroles qu'il me fait entendre , ou par des rencontres favorables qu'il fait naître ; au lieu que dans les fondations qui ne sont point traversées , iï ne me dît rien. C'est ainsi que voyant les peine* que j'auroïs à surmonter dans celle-ci , dont je traitois en même temps que de celle de Palence , il m'encouragea par cette sévère répréhension qu'il me fît eu me disant : Que craignez - vous ? y Vous ai-je jamais manqué ? et ne suis-je pas toujours le même ? Que rien ne vous empêche de faire ces deux fondationsSur quoi il seroit imitile de répéter ce que fai dit du courage que ces paroles me donnèrent. 11 fut tel, que ma lâcheté s'évanouit , et que je ne craignis point d'entreprendre ces deux fondations en même temps. Il parut donc que ce n'étoit m de ma maladie , ni de mon âge que procédoit mon découragement; et il me sembla qu'il étoit plus à propos de com*- meneer par celle de Palence , tant à cause qu'elle étoit plus proche , et que la saison commençant d être très-rude , Burgos étant dans un pays encore fkm plus froid , que pour contenter le bon

évêque de Palence. Mais après que cette fondation fut achevée , celle de Sorie m'ayant été proposée , et toutes choses étant préparées pour l'exécuter , je crus qu'il Valoit mieux terminer cette affaire , pour aller ensuite à Burgos. L'évêque de ralence jugea à propos , et je l'en suppliai aussi y d'informer l'archevêque de Burgos du sujet de mon retardement; et lorsque je fus partie pour Sorie , il lui envoya exprès un chanoine, nommé Jean Alphonse. L'archevêque , après avoir conféré avec ce chanoine , m'écrivit qu'il désiroit de tout son cœur que la fondation se fît , et manda , par une autre lettre , à l'cvêque de Palence , qu'il se remettoit à lui de la conduite de cette affaire ; qu'il connoissoit Burgos ; qu'il étoit besoin d'avoir le consentement de la ville ; et que , lorsque je serois arrivée , je travaillasse à l'obtenir. Que si elle le refusoit , elle ne pouvoit pas lui lier les mains pour l'empêcher de me donner le sien. Que ce qui le faisait parler ainsi , étoit que s'étant trouvé à Àvila , dans le temps de la fondation du premier monastère , et ayant vu les oppositions qui s'y étoient rencontrées , et le trouble qu'elles avoient excite, il désiroit tes

prévenir. Mais qu'à moins d'avoir ce consentement de la ville , il falloit nécessairement que ce monastère fût rente.

L'évêque de Palence tint alors l'affaire pour faite , et avec raison , puisque l'archevêque me mandoit d'y aller , et m'avait fait dire que je n'avois point de temps à perdre. Pour moi , il me paroissoit que l'archevêque n'agissoit pas avec assez de fermeté. Je lui écrivis pour le remercier de la faveur qu'il me faisoit, et lui mandai que je prenois la liberté de lui dire que mon avis étoit que , si la ville ne vouloit point donner son consentement , il valoit mieux faire cette fondation sans le lui demander , que de commettre sa Seigneurie avec elle. Il sembloit qu'en parlant ainsi , je pressentisse le peu d'appui que nous pouvions tirer de ce prélat , si l'affaire eût reçu quelque contradiction; car J'y trouvois de la difficulté , à cause de la diversité de sentimens que l'on rencontre toujours en pareille occasion. J'écrivis aussi à Pévèque de Palence , pour le supplier de trouver bon que 1 été étant si avancé et mes maladies si grandes, je différasse quelque temps d'aller dans un pays si froid j mais je ne lui parlai point de ce qui m'étoit passé dans l'esprit , touchant l'archevêque , tant parce qu'il étoit déjà assez fâché de voir qu'ayant témoigné d'abord tant de bonne volonté , il alléguoit maintenant des difficultés , que parce qu'étant amis , je ne voulois pas causer du refroidissement enlr'eux. Ainsi , comme je ne pensois plus à me rendre sitôt à Burgos , je partis pour Saint -Joseph d'Avila, où, par de certains événemens , ma présence fut plus d'une fois nécessaire.

11 y avoit à Burgos une sainte veuve , nommée Catherine de Toloze , qui éloit de Biscaye. Que n'aurois-je point à dire sur son sujet , si je voulois rapporter toutes ses vertus , tant pour ce qui regarde la pénitence, que l'oraison, l'aumône, la charité et l'excellence de son esprit? Elle avoit, quatre ans auparavant , ce me semble , mis deux de ses filles Religieuses dans le monastère de la Conception, qui est de notre Ordre, et avait mené les deux autres à Palence , pour y attendre que notre monastère y fut fondé; et elle les y fit aussitôt entrer. Toutes ces quatre sœurs , élevées de la main d'une telle mère, ont si bien réussi qu'elles me paroissent des

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anges. Elle les dota très-bien ; car comme elle est riche et libérale , elle agit aussi très - honorablement dans tout le reste. Lorsque j'étois encore à Palencç , et comme je me tenois assurée de la permission de l'archevêque de Burgos, je la priai d'y chercher une maison à louer, afin d'en prendre possession , et d'y faire faire un tour et des grilles , dont je lui ferois rendre l'argent, ne prétendant pas que ce fut à ses dépens. Le retardement de cette fondation, qu'elle désirait avec ardeur, lui donnoit tant de peine , que , dans le temps que j'étois de retour à Âvila et que je n'y pensois pas , la connoissance qu'elle fit que notre établissement dépendoit du consentement de la ville, la fit résoudre , sans m'en rien mander, de travailler à l'obtenir. Elle avoit pour voisines et pour amies une mère et une fille, personnes de condition et de grande vertu ; la mère se nommait madame Marie Manriquez , qui avait pour fils dom Alphonse de St.-Dominique Manriquez , intendant de la police ; et la fille se nommait madame Catherine. Toutes deux prièrent cet intendant de s'employer à obtenir du Conseil de la ville ce cousenlement. Il en conféra avec Catherine de Toloze , et lui demanda quelle subsistance ce monastère ponrroit avoir , parce qu'autrement H n'y avoit pas lieu d'espérer que le Conseil accordât cette demande. Elle lui répondit qu'elfe s'oLligeoit à nous donner une maison, si nous n'en avions point , et de quoi vivre ; et elle signa la requête qui portait ces conditions. Dom Alphonse s'y employa avec tant d'affection , qu'il obtint ce consentement par écrit , et le porta à l'archevêque. Dès que cette vertueuse femme eût commencé à traiter ce que je viens de dire y elle m'en donna avis. Mais je l'avais considéré comme une chimère , à cause que je n'ignore pas ïa difficulté que l'on fait de recevoir des monastères sans revenus, et que je ne savois ni n'aurois jamais cru qu'elfe eût voulu s'employer de la sorte. Néanmoins recommandant l'affaire à NotreSeigneur un jour de l'octave de saint Martin , je pensois en moi-même ce que je devrois faire si j J obtenois ce consentement, parce qu'il me semblait qu'étant travaillée de tant de maux, auxquels le froid , qui étoit alors très-grand y étoit si contraire , il n'y avait point d'opparence que, ne faisant que d'arriver d'un si pénible voyage , je m'engageasse dans un autre si grand que celui de Burgos; et que, quand même je le voudrons , le Père Provincial ne me le permettrait pas ; et que l'affaire étant sans difficultés ,, la prieure de Palence l'acheveioit aussi bien que moi. Lorsque j'étois dans ces pensées , et résolue de ne point aller, Notre-Seigneur pie dit ces propres paroles , qui me firent connoître que le consentement de la ville était déjà accordé : Que ce grand froid ne vous mette point en peine ; je suis la chaleur véritable. Le démon fait tous ses efforts pour empêcher cette fondation ; faites tous les vôtres pour la faire réussir , et que rien ne vous arrête : votre voyage sera très-utile. Ces paroles me firent changer de sentiment, malgré la répugnance de la nature, qui, bien qu'elle résiste quelquefois quand il s'agit de souffrir, ne sauroit ébranler ma • résolution de tout endurer pour l'amour de Dieu. Ainsi, je lui répondis : Qu'il pouvoit , sans s'arrêter à ma foiblesse , me commander tout ce qu'il voudroit, et qu'avec son assistance, rienne'm'empêcheroit de l'exécuter. . lu \

Outre que le froid étoit déjà grand 3 et la terre couverte de neige, mon peu de santé étoit ce qui me rendoit si paresseuse ; et il me sembloit que si je me fusse bien portée , j'aurais méprisé tout le reste. 11 est vrai que ce fut cette mauvaise santé qui me donna le plus de peine dans? cette fondation ; car, pour le froid , j'en ressentis si peu d'incommodité , qu'elle n'aurait pas été moindre à Tolède. Par- là , notre Seigneur fit Lien connoître que ses promesses sont toujours suivies des effets.

Peu de jours après , je reçus le consentement de la ville , ainsi que des lettres de Catherine de Toloze et de madame Catherine, qui me pressaient extrêmement de nie hâter, de peur qu'il n'arrivât quelque traverse, parce que des Religieux de St. François de Paule â des Carmes mitigés , et des Religieux de St. Basile étoient venus pour s'établir à Burgos. Cette nouvelle , qui nous étoit sans doute un obstacle très-considérable, ne me donna pas moins de sujet de m'étonner que tant de divers Ordres eussent conçu , comme de concert , un même dessein, plutôt que de louer la charité de cette ville , qui les recevoit tous

si volontiers dans un temps où elle rt'é* toit plus si opulente ; et quoiqu'on m'eût toujours fort exalté sa charité , j'avoue que je ne la croyois pas si grande. Les uns favorisoient un Ordre , les autres lin autre ; mais l'archevêque considérant les inconvénient qui en pouvoient naître , s'y opposoit , parce qu'il lui sembloit que c'étoit faire tort aux autres Ordres de mendians, qui avoient déjà de la peine à subsister. Peut - être que ces Pères lui inspiroient ce sentiment , ou le démon , qui vouloit ainsi empêcher le grand bien que produisent les monastères dans les lieux où ils s'établissent , et que Dieu peut aussi facilement faire çubsister en grand nombre qu'en petit nombre.

Me voyant donc si pressée par ces saintes femmes, je crois que sans quelques affaires qu'il me fallut terminer , je serois partie à l'heure même, parce que les voyant agir avec tant d'affection, je me trou vois plus obligée qu'elles à ne point perdre de temps dans une conjoncture si importante ; et qu'encore que je ne pusse douter du succès, puisque Notre -Seigneur m'en avoit assurée, je pavois pas oublié qu'il m'avoit dit que

le démon feroit tous ses efforts pour traverser cette affaire. Mais je ne pouvais pas m'imaginer d'où viendroit la difficulté , Catherine de Toloze m'ayant mandé que sa maison étoit prête pour prendre possession , et que l'archevêque et la ville avoient accordé leur consentement. Il parut en cette occasion que Dieu éclaira lui-même les Supérieurs ; car ayant écrit au Père Jérôme Gratieïi de la Mère de Dieu , notre Provincial, pour savoir si je devois m'engager dans ce voyage, que Notre- Seigneur m'avoit fait connoître qu'il vouloit que je fisse , il me témoigna qu'il Tapprouvoit , et me demanda si j'avois la permission par écrit de l'archevêque- Je lui répondis que l'on m'avoit mandé de Burgos que l'affaire avoit été résolue avec lui; que la ville a voit donné son consentement j qu'il avoit fait paroître en être bien aise ; et que tout cela, joint à la manière dont il avoit toujours parlé, me faisoit croire qu'il n'y avoit pas lieu de douter.

Ce Père voulut venir avec nous , tant à cause qu'ayant achevé de prêcher l'A vent, il avoit alors plus de loisir, que pour aller visiter le monastère de Sorie, qu'il n'avoit point vu depuis son étalaisseraient; comme aussi parce que me croyant encore bonne à quelque chose, et me voyant vieille , si infirme , et le temps si rude , il désiroit prendre soin de ma santé. Je pense que Dieu le permit; car les chemins étoient si mauvais , et les eaux si grandes, que son assistance et celle de ses compagnons nous fut nécessaire pour nous empêcher de nous égarer, et pour dégager nos chariots des bourbiers qu'ils rencontroient à toute heure, sur-tout depiiis Palence jusqu'à Burgos , dont le chemin étoii tel , qu'il falloit être bien hardi pour l'entreprendre : mais il est vrai que Nôtre Seigneur me dit : Que nous pouvions aller sans crainte , puisqu'il seroit avec nous. Je ne le dis point alors au Père Provincial ; je me contentai d'en tirer ma consolation dans les grands travaux que nous souffrîmes , et les périls que nous courûmes , particulièrement en un lieu proche de Burgos, nommé les Ponts. L'eau répandue dans toute la campagne, était si haute, qu'elle -la couvroit entièrement, et l'on ne pouvoit sans témérité tenter ce passage , principalement dans des chariots , parce que, pour peu qu'ils s'écartassent d'un côté ou d'autre ,

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il falloit périr -, et en effet il y en eut un qui courut grand danger. Nous prîmes., dans une hôtellerie, un guide qui connoissoit ce passage , et nos journées se trouvèrent rompues , à cause de ces mauvais chemins , où nos chariots s'enfoncoient de telle sorte , que l'on étoit obligé, pour les en tirer , de prendre les chevaux de l'un pour les atteler à l'autre ; ce qui donna d'autant plus de peine à nos pères , que nous n'avions que de jeunes charretiers peu soigneux. La présence du Père Provincial me soulageoit beaucoup : ses soins s'étendaient à tout , et son humeur étoit si égale et si tranquille qu'il ne s'inquiétoit de rien , et lui faisoit trouver aisé ce qui anroit paru très - difficile à un autre. 11 ne laissa pas néanmoins de craindre au passage de ces ponts , lorsqu'il se vit au milieu de l'eau , sans savoir le chemin que l'on devoit prendre, et sans le secours d'aucun bateau. Je ne fus pas moi-même exempte de crainte , quelque assurance que Notre - Seigneur m eut donnée de nous assister : oa peut juger par -là quelle pouvoit être l'appréhension de mes compagnes. Nous étions huit, idont deux dévoient retourner avec moi,

et les cinq autres , y compris une Converse , demeurer à Burgos. Un trèsgrand mal de gorge , qui m'avoit pris en chemin en arrivant à Valladolid , et faisoit que je ne pouvois manger sans beaucoup de douleur , joint à la fièvre qui ne me quittoit point , m'empêchoit de ressentir autant les incommodités de noire voyage ; et ces maux me- durent encore maintenant que nous sommes au mois de juin , mais avec moins de violence. Mes compagnes oublièrent aisément les fatigues . de ce voyage > parce qu'aussitôt que le péril est passé , on en parle avec plaisir , et que souffrir par obéissance est une chose douce et agréable pour ceux qui aiment autant cette vertu que ces bonnes ReligieusesNous arrivâmes à Burgos le lendemain de la conversion de saint Paul , un vendredi , vingt-sixième jour de janvier , et notre Père Provincial nous ordonna d'aller à Péglise , devant le saint Crucifix , tant pour recommander PafFaire à NoireSeigneur , que pour y attendre Pentrée de la nuit , étant alors encore grand jour. Il avoit résolu que nous ne perdrions p^int de temps pour faire cette fondation ,

et j'avois apporté plusieurs lettres du chanoine Salinas, dont j ai parlé dans celle de Palence , et qui n'a pas eu moins de part à celle-ci ; comme aussi d'autres personnes de qualité qui écrivoient avec grande affection à leurs parens et à leurs amis, pour les prier de nous assister. Ils n'y manquèrent pas, et vinrent tons nous voir dès le lendemain. Des députés de la ville vinrent aussi me témoigner leur joie de mon arrivée , et me prier de leur dire en quoi ils pourroient me favoriser, Comme notre seule appréhension n'étoit que de ce côté-là, nous ne craignîmes plus alors de rencontrer aucun obstacle , et aussitôt que nous fumes arrivées chez la bonne Catheriae de Toloze , sans que personne en eût connoissance , à -cause que nous y allâmes par une très-grande pluie , nous résolûmes de faire savoir l'état des choses à l'archevêque , afin qu'il lui plût de donner la permission de faire dire la messe, comme j'avois accoutumé de le pratiquer ; mais le succès ne répondit pas à mon espérance.

N'y ayant point de bons traitemens que cette sainte femme ne nous fit, nous mous délassâmes cette nuit , et néanmoins j'sus beaucoup à souffrir, parce qu'ayant

fait faire un grand fen pour nous sécher, après avoir été si mouillées, quoique ce fût dans une cheminée , le lendemain je ne pouvois lever la tête , ni parler à ceux qui venoient me voir qu'étant couchée , et au travers d'une petite fenêtre treillissée , sur laquelle on avoit tendu un voile , ce qui me donnoit beaucoup de peine , à cause qu'il me falloit nécessairement traiter de nos affaires.

Notre Père Provincial alla, dès le lendemain , demander la bénédiction à l'archevêque , dans la créance qu'il ne restoit plus aucune difficulté ; et il le trouva en 1 aussi mauvaise humeur de ce que j'étois venue sans sa permission, que s'il ne me l'eût point accordée, et qu'il n'eût jamais entendu parler de l'affaire. Il témoigna à ce Père être mécontent de moi , et fut contraint néanmoins de demeurer d'accord qu'il m'avoit mandé de venir ; mais il dit qu'il entendoit que ce fût seulement pour traiter l'affaire , et non pas avec ce grand nombre de Religieuses. Le Père Provincial lui répondit que nous avions cru qu'il n'y avoit plus rien à négocier, et qu'il ne restoit qu'à nous établir , puisque nous avions obtenu de la ville le consentement qu'il avoit jugé

à propos d'avoir , et qu'ayant demande à 1 évoque de Palence s'il seroit bon que j'allasse sans le lui faire savoir, il m'avoit dit que je n'en devois point faire difficulté , parce que cette fondation lui étoit très-agréable. Cette réponse le surprit extrêmement , mais ne le fit point changer ; et si Dieu , qui vouloit cet établissement, n'eût permis que nous nous fussions conduites de la sorte , il ne se seroit point fait ; l'archevêque ayant avoué depuis que si nous lui eussions demandé la permission de venir , il nous l'auroit refusée. La conclusion fut , qu'à moins que d'avoir une maison en propre et du revenu, il ne souffriroit point notre établissement ; que nous n'avions qu'à nous en retourner ; et que le temps et les chemins n'ctoient plus mauvais. « Sei« gneur mon Dieu , qu'il paroît bien que « l'on ne vous rend point de service ; « sans en être récompensé par quelque « grande peine ; et que cette peine seroit « agréable à ceux qui vous aiment véri« tablement , s'ils connoissoient d'abord « quel en est le prix ! » Mais nous n'étions pas alors capables de le comprendre , parce qu'il nous paroissoit impossible de faire ce que proposoit ce Prélat, Tome ÏI1.

à cause qu'il ne vouloit pas que Tachât de la maison et notre revenu se prissent sur ce qu'apporteraient les Religieuses que nous recevrions; et quel moyen dans un temps tel que celui où nous sommes, de trouver du remède à une si grande difficulté ? Je ne désespérois néanmoins de rien , tant j'élois persuadée que tout ce qui nous arrivoit étoit pour notre avantage; que c'étaient des artifices du démon pour traverser une si bonne œuvre ; et que Dieu ne manquent pas de la faire réussir. Comme le Père Provincial ne s'étoit point troublé de cette réponse , il me la rapporta avec un visage gai, et Dieu le permit pour tn épargner la peine que j'auroifl eue , 6*il m'eût témoigné être mal satisfait de ce que je n'avois pas demandé par écrit la permission de l'archevêque, ainsi qu'il lue Ta voit conseillé*

Le Chanoine Salinas , qui ne s'étoit

Î>as contenté de nous donner, comme es autres , des lettres de recommandation, mais avoit voulu venir avec nous, fut d'avis , lui et ses parens , que nous demandassions permission à l'archevêque àe faire dire la messe dans la maison ppL nous étions, parce qu'étant nus-pieds,

e'auroit clé une chose indécente de nous voir aller ainsi par les rues au milieu des houes, et à cause qu'il se rencontrôit y avoir dans cette maison un lieu qui avoit, durant plus de dix ans , servi d'église aux Pères de la compagniede Jésus, lorsqu'ils étoient venus s'établir à Burgos; et que nous aurions pu même, par cette raison , prendre possession , avant que d'avoir acheté une maison. Mais quoique deux Chanoines fussent allés demander cette permission à ce Prélat , il ne voulut jamais l'accorder. Tout ce qu'ils purent obtenir de lui, fut que, quand nous aurions un revenu assuré, il consentiroit à la fondation , quoique nous n'eussions point encore de maison à nous, pourvu que nous nous obligeassions d'en acheter une, et que nous donnassions pour cela des cautions. Ensuite de cette réponse, les amis du chanoine Salinas s'offrirent de nous cautionner , et Catherine de Toloze promit de nous donner du revenu.

Plus de trois semaines se passèrent dans ces négociations, pendant lesquelles ' nous n'entendions la messe que les fêtes de grand malin, et j etois toujours malade et avec la fièvre : mais il ne se

pouvait rien ajouter au bon traitement que nous faisoit Catherine de Toloze. Elle nous nourrit durant un mois dans "un appartement de sa maison, où nous vivions retirées , et prenoit tant de soin de nous, que, quand nous aurions été ses propres filles, elle n'auroit pu nous témoigner plus d'affection. Le Père Provincial et ses compagnons logeoient chez un de ses amis, avec qui il avoit fait connoissance au collège , et qui se nom* moit le docteur Manso, chanoine et théologal de la grande Eglise; et il étoit assez ennuyé de ce long retard : mais il ne pouvoit se résoudre à nous quitter.

Ce qui regardoit les cautions et le revenu étant résolu, l'archevêque nous renvoya au Proviseur , pour expédier l'affaire ; mais le démon nous suscita de nouvelles traverses : car lorsque nous ne pensions plus qu'il pût y avoir des difficultés , ce Proviseur nous manda que l'on ne donneroit point de permission , qu'après avoir acheté une maison , parce que l'archevêque ne vouloit pas que la fondation se fît dans celle où nous (étions alors, à cause qu'elle étoit trop Jiumide et dans une rue trop exposée j*u jbruit f comme aussi parce (juc la su*-

reté pour le revenu n'étoit pas entière , et autres choses semblables. Ainsi , il scmbloit que l'on ne fit que commencer à négocier l'affaire , quoiqu'il y eût plus d'un mois qu'elle se traitât; et ce Proviseur cijoutoit qu'il n'y avoit point à répliquer , puisqu'il falloit que la maison fût agréable à l'archevêque.

Notre Père Provincial ne put , non plus que nous toutes , entendre sans émotion des propositions si déraisonnables ; car quel temps n'auroit-il point fallu pour acheter une maison propre à y bâtir un monastère ! et il ne pouvoit souffrir aussi la peine que ce nous étoit d'être obligées de sortir pour aller à la messe , quoique l'église ne fût pas fort éloignée , et que nous l'entendissions dans une chapelle où nous n'étions vues de personne. Il fut d'avis, s'il m'en souvient bien , que nous nous en retournassions; mais me souvenant du commandement que Notre-Seigneurm'avoit fait de travailler h cette affaire, je me tenois si assurée qu'elle s'acheveroit, que je ne pou vois consentir a ce retour, et ne me tourmentois point de ce retard. J'avois seulement beaucoup de déplaisir de ce que ce bon Père étoit venu avec nous.,

ne sachant pas combien ses amis pouvoient nous servir, ainsi qu'on le verra dans la suite. Lorsque j'étois dans celte peine , et qu'encore que celle de mes compagnes fût encore plus grande , je la considérois peu , en comparaison de celle du Père Provincial. Dieu me dit, sans que je fusse en oraison : Thérèse y c'est maintenant qu'il faut tenir ferme. J'exhortai alors plus hardiment que jamais le Père Provincial de partir * pour aller prêcher le carême au lieu où il s'étoit engagé , et Notre-Seigneur le disposa sans doute à s'y résoudre. Avant de paitir, il fit en sorte , par le moyen de ses amis , que Ton nous donna un petit logement dans l'hôpital de la Conception , où étoit le très-saint Sacrement, et où nous pouvions tous les jours entendre la messe. Cela le satisfit un peu, mais non pas entièrement; car une veuve, qui avoit loue une bonne chambre dans cet hôpital , non - seulement ne voulut pas nous la prêter, quoiqu'elle n'y dut aller de six mois; mais elle fut si fâchée de ce que l'on nous avoit donné un petit galetas , par où l'on pouvoit passer à son quartier, qu'elle ne se contenta pas de fermer ce passage à clef, elle le fit eneorc clouer par dedans. Dieu permit de plus , pour nous faire mériter davantage par tant de traverses , que les Confrères de cet hôpital s'imaginant que nous avions dessein de nous l'approprier, nous obligèrent , le Père Provincial et moi , à promettre, par- devant notaires , d'en déloger à la première signification qu'ils nous en feroient. Cela me fit plus de peine que tout le reste, parce que cette veuve étant riche et bien apparentée , j 'appréhendons qu'à la première fantaisie qui lui prendroit, elle ne nous obligeât à sortir. Le Père Provincial , qui étoit plus sage que moi, fut d'avis au contraire de faire tout ce qu'elle désiroit, afin d'y entrer plus promptement. On ne nous donna qu'une chambre et une cuisine; mais l'administrateur de l'hôpital, nommé Ferdinand Matança, qui étoit un homme de bien , nous en donna encore deux autres dont l'une nous servoit de parloir; et comme il éloit très-charitable et grand aumônier, il nous fit outre cela beaucoup de bien. François de Cuévas , maître des postes de la ville , qui avoit grand soin de cet hôpital , ne nous .en lit pas moins , et il continue de nous assister en toutes rencontres. Je nomme ici ceux à qui

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